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SOMME
THÉOLOGIQUE
DE S. THOMAS D'AQUIN
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PARIS. - IMPRIMERIE V^= P. LAROUSSE ET C»
i9. RUE MONTPARNASSE, 19
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SOMME
THEOLOGIQUE
DE S. THOMAS D'AQUIN
TRADUITE EN FRANÇAIS ET ANNOTÉE
Par F. LACHAT
RENFERMANT LE TEXTE LATIN AVEC LES MEILLEURS COMMENTAIRES
QUATRIÈME ÉDITION
TOME CINQUIÈME
PARIS
LOUIS VIVES, LIBRAIRE-ÉDITEUR
13, RUE DELAMBRE, 13
1880
IhL INSTITl'TC
tO ELMSL
TORONTO 5, CAJ^aDA,
K3V25 1931
\
I
SOMME
THÉOLOGIQUE
DE S. THOMAS D'AQUIN.
PREMIÈRE PARTIE DE LA SECONDE
(SUITE.)
TRAITÉ DES PASSIONS (")•
QUESTION XXYI.
Des passions en parUculier, et d^al)OTd de V amour*
Après avoir considéré les passions en général , nous devons les envisager
en particulier. Ici nous traiterons : premièrement, des passions de la
puissance concupiscible ; deuxièmement, des passions de la puissance
irascible (1).
La première étude , concernant les passions de la puissance concupis-
cible , sera divisée comme en trois parties. Nous parlerons : première-
ment , de Tamour et de la baine ; deuxièmement, de la concupiscence et
de Faversion ; troisièmement, de la délectation et de la tristesse.
(1) On se rappelle que notre saint auteur, considérant les passions en général , a traité de
leur sujet, des différences qui les caractérisent, du bien et du mal qu'elles renferment, et dei
1^ '■■ ' ■ H"l« MHIII I il I ■ ■ I ■ ■ Il I I ■
PRIMA SECUNDJ;
(CONTINUATIO.)
TRACTATUS DE PASSIONIBUS (CONTINOATIO).
QUiESTIO XXVL
De passionibus animœ in speciali^ et prima de amore, in quatuor articulas divisa.
Consequenter consideranduin est de passio-
pibus animse jn speciali. Et primo , de passio-
nibus concupiscibiiis; secundo, de passionibus
irascibilis. , ^'
Prima consideratio erit tripartita. Nam prim6
considerabimus de amore et odio ; secundo, de
concupiscentia et f uga ; tertio , de delectatione
et tristitia.
.^
« V !!• PARTIE^ QUESTION XXVI, ARTICLE 1.
On demande quatre choses sur le premier point : 1« L'amour est- il
dans la puissance concupiscible ? 2" L'amour est-il une passion? 3° Est-il
la m'jme chose que la dilection? 4" Se divise-t-il en aiaour d'amitié et en
amour de concupiscence?
ARTICLE L
L'amour est-il dans la puissance concupiscible ?
n paroît que Tamour n'est pas dans la puissance concupiscible. 1« Il est
écrit , Sap., VIII, 2 : « Je l'ai aimée (la sagesse), et je l'ai cherchée dès
ma jeunesse. » Or la puissance concupiscible, formant comme une partie
de l'appétit sensitif , ne peut avoir la sagesse pour objet , puisque les sens
ne la perçoivent pas. Donc l'amour n'est pas dans la puissance concupis-
cible.
2° L'amour semble renfermer identiquement toutes les passions; car
saint Augustin dit. De Civ. Dei, XIV, 7 : « Quand l'amour veut avoir
l'objet aimé, c'est le désir; quand il en a la possession et la jouissance ,
c'est la joie ; quand il fuit une chose qui lui est contraire, c'est la crainte ;
quand il en subit les atteintes, c'est la tristesse (1). » Or toutes les
rapports qu'elles ont entre elles; maintenant il va nous parler en particulier de l'amour, de
la haine, du désir, de la délectation , de la joie , de la tristesse , de l'espérance, de la crainte,
de l'audace et de la folf're.
(1) L'évêque d'Ilippone , aussi grand philosophe que grand saint, nous donne comme un
aperçu des matières que va traiter l'ange de l'école; il dit. De Civil. Dei, XIV, 6 et 7 :
« Tout dépend de la volonté de l'homme : quand elle est déréglée , ses mouvements sont dé-
réglés; quand elle est droite, ses mouvemenls sont non-seulement irréprochables, mais dignes
d'éloges. Car la volonté est en tous ces mouvements; bien mieux, tous ces mouvements ne
sont que des volontés. Qu'est-ce que c'est que le désir et la joie, sinon la volonté consen-
tant à Tobjet de notre gré? Puis la crainte et la tristesse ne sont-elles pas encore la volonté
repoussant l'objet de nos répugnances? Mais quand le consentement n'est qu'une élan de la
volonté vers les choses, il prend le nom de désir; et quand il est accompagné de la jouis-
sance, il se nomme joie. De même quand nous repoussons des choses qui ne sont pas encore
arrivées , c'est la crainte ; et quand Tévénement malheureux s'est réalisé , c'est la tristesse.
En un mot , la volonté se transforme en telle ou telle affection , suivant la diversité des objets
qui l'attirent ou la repoussent, qui la délectent ou la blessent.
» L'homme qui vit selon Dieu , aime le bien et déteste le mal. Alors il a une bonne volonté,
el rEcrilure appelle celte volonté du nom de charité^ mais elle la désigne aussi par le mot
Circa priraum qucenintur quatuor : 1° Utrùm
araor sit in conciipiscibili. 2° Utiùm amor sit
passio. 3° Utrùm amor sit idem quod dilectio.
4° Utrùui amor convenienter dividatur in amo-
rem amicitiœ et in amorem coticupiscentiœ.
ARTICULUS I.
Utrùm amor sit ni concuplscihiU.
Ad primum sic proceditut (1). Yidetur quôd
et exquisivi à juventute mea. » Sed concupis-
cibilis cùm sit pars appetitùs sensitivi , non
potest tendere in sapientiam, quœ non corapre-
heuilitur sensu. Ergo amor non est in concii-
piscibili.
2. Praeterea, amor videtur esse idem cnilibet
passioni. Dicit enim Âugustinus in XIV. De
Civit. Dei : « Amor iuhians habere quoil ama-
tur, cupidtas est ; id autem habeus eoque fruens,
araor non sit in concupiscibili. Dicitur enim lœtitia; et fugiens quod eiadYersatur,tiinor est;
Sap., VIII : « Hanc (scilicet sapientiam) amavi \ idque si acciderit sentiens, tristitia est. » Sed
(1) De bis eliam in HI, Sent., dist. 26, qu. 1, art. 2; ut et dist. 27, qu. 1, art. 3; et
qu. 8, de malo, art. 3, ad 6; et in m. De anirv^. lect. 4, col. 2.
C
DE L^AMOUR. ft
passions ne sont pas dans la puissance concupiscible; car la crainte^ par
exemple, réside dans la puissance irascible. Donc on ne peut dire, pure-
nient et simplement, que Tamour a son siège dans la puissance concu-
piscible.
3° Saint Denis parle. De div. Nom., IV, d'un amour naturel. Or Ta-
mour naturel appartient aux forces de la nature , forces qui sont produites
par Famé végétative. Donc Tamour n'est pas seulement dans la puissance
concupiscible.
Mais le Philosophe dit, Topic, II, 3 : « L'amour est dans le concu-
piscible. »
(Conclusion. — L'amour sensible est dans l'appétit sensitif, comme
l'amour intellectuel est dans l'appétit intellectif.)
à'amour. Le Seigneur demande à Vapôtre Pierre : « As-tu pour moi plus de dileclion que
ceux-ci? » Et l'apôtre répond : « Seigneur, vous savez que je vous aime. » Le Seigneur de-
mande une seconde fois à Pierre s'il a non pas de l'amour, mais de la diîection pour lui. Et
Pierre répond une seconde fois : « Seigneur, vous savez que je vous aime. » Le Seigneur, re-
nouvelant sa demande, ne dit plus : « As-tu de la dileclion pour moi; » il dit : « As-tu de
l'a?nour pour moi? » Et l'évangéliste ajoute : « Pierre fut attristé de ce que le Seigneur lui
demandoit pour la troisième fois ; As-tu de l'amour pour moi? » Ainsi le Seigneur ne lui adressa
cette question qu'une fois ; mais il lui demanda deux fois -. a As-lu de la diîection pour moi?»
D'où je conclus que le divin lilaitre n'altachoit pas au mot de dileclion un autre sens qu'à
celui d'amour. Quant à Pierre , il ne changea pas d'expression; il repondit invariablement :
« Seigneur, vous save? tout, vous savez que je vous aime. » Si j'insiste sur ces textes, c'est
que plusieurs imaginent une différence entre Tamour et la diîection ou charité; ils prétendent
que la diîection doit se prendre en bien et l'amour en mal. Ni les littérateurs profanes ni les
philosophes ne connoissent cette distinction. Et les saintes Ecritures, dont nous plaçons l'au-
torité au-dessus de tout , confondent en un même sens les termes à'amourj de dileclion et
de charîlé. L'amour se prend en bien , je Tai prouvé ; la diîection peut se prendre en mal ,
comme dans ce mot du Psaume : a Celui cjui a de la diîection pour l'iniquité, a de la haine
pour son ame. » Et l'apôtre Jean dit : « Si quelqu'un a de la diîection pour le monde, la di-
îection du Père n'est pas en lui; » passage oîi le mot dileclion est pris en bonne et en mau-
vaise part. Et qu'on ne demande pas si amour peut s'employer dans une bonne acception : je
l'ai déjà prouvé.
» La volonté droite est donc Pamour légitime, la volonté dépravée Pamour mauvais. Or
quand l'amour veut avoir l'objet aimé, c'est le désir; quand il en a la possession et la jouis-
sance , c'est la joie ; quand il fuit une chose qui lui est contraire , c'est la crainte; quand il
en subit les atteintes, c'est la tristesse. Toutes impressions bonnes ou mauvaises, selon que
l'amour est bon ou mauvais lui-même. Prenons l'Ecriture à témoin. L'Apôlre est possédé du
désir de la délivrance corporelle pour être avec Jésus-Christ. «Mon ame , s'écrie le Prophète,
brûle du désir de votre loi ; » ou plutôt : a Mon ame convoite les jouissances de votre loi ; »
et : « La convoitise » ou « la concupiscence de l'ame pour la sagesse conduit au royaume
éternel. » L'usage a décidé , toutefois, que les mots de convoitise ou de concupiscence ^ em-
ployés isolément, sans régime, ne peuvent recevoir qu'une mauvaise acception. La joie est
prise en bonne part dans ce passage : « Réjouissez-vous dans le Seigneur; justes, tressaillez
de joie. » Et encore : « Vous avez versé la joie dans mon cœur. » La crainte est bonne, quand
l'Apôtre dit : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement. » — « Ne cherchez pas les
noQ omr.is passio est in coucupiscibili; sed ti-
Uior eliam hic euumeratiis est in irascibili. Ergo
non est simpliciter diceuduiu quôd amor sit in
concupist-ibili.
3. Prœterea, Dionysius, in cap. IV. De div.
Nomin.j ponit quemùum amorem naturalem.
Sed amor natiiralis magis videtur peiiluere ad
k
vires naturales, qute sont animœ vegctabilis.
Ergo amor non simpliciter est in concupiscibili.
Sed contra est, quod Philosophas dicit in
II. Topic, quôd « amor est iu coacupiscibili. »
(CoNCLUsio. — Amor seiisilivus est in appe-
titu sensitivo, sicut amor iutellectivus in appe-
lilu inleliectivo.)
sgdê
4 I" II» PARTIE, QUESTION XXVI, ARTICLE 1.
I! faut dire ceci : Tamour appartient à Tappétit, parce qu'ils ont Tua
et Tautre le bien pour objet; la distinction de l'appétit doit donc nous
servir de modèle pour distinguer l'amour. Or il y a un appétit qui ne
suit pas sa perception , mais celle d'un autre : c/est Tappétit naturel dans
les choses inanimées; car elles n'appètent pas ce qui leur convient par
leur propre perception , mais par les lumières de l'Ordonnateur de la na-
ture. Ensuite il y a un appétit qui suit sa perception, mais nécessaire-
ment . sans libre arbitre : c'est Tappétit sensitif dans la brute, bien qu'il
existe aussi dans Fliomme avec une certaine liberté, puisqu'il est soumis
à la raison. Enfin il y a un appétit qui suit sa perception avec libre ar-
bitre : c'est l'appétit raisonnable ou intellectif , qui porte le nom de l'O-
lonté. Eh bien , Ion appelle amour, dans chacun de ces appétits, le prin--
cipe du mouvement qui tend vers le but recherché. Dans l'appétit naturel ,
le principe de cette tendance , c'est la sympathie secrète , l'intime affinité
de l'être avec l'objet; affinité, sympathie qu'on peut appeler amour
naturel, de même qu'on pourroit nommer de ce nom la propension qui
porte les corps vers leur centre de i;ravité. Semblablement la complaisance
que l'appétit sensitif ou la volonté trouve dans tel et tel bien, les rapports
qui les unissent , leur coaptation se désignent par les mots à'amour sen-
sitif et à.\imour intellectif ou raisonnable. Ainsi l'amour sensible est
dans l'appétit sensitif; puis l'amour intellectif se trouve dans l'appétit
intellectif et procède de la puissance concupiscible ; car il se rapporte di-
rectement au bien pur et simple , et non pas au bien ardu qui est l'objet
de la puissance irascible.
hauteurs de la science, mais craignez. » — « Je crains que, comme le serpent séduisit Eve par
ses artifices, nos amos séduites ne s'égarent loin de ce chaste amour qui est en Jésus-Christ. »
Virgile et Cicéron appellent la tristesse, Tun douleur et l'autre maladie; mais je préfère le
mot que j'ai écrit d'a'uord; car l'usage a réservé pour le corps les termes de douleur et de
maladie Cette affection peut être bonne; car saint Paul loue les Corinthiens de s'être
attristés selon Dieu. »
Respondeo dicendum , quôd amor est aliquid j titus rationalis sive intellectivvs, qui dicitur
ad appelitum pertinens, cùm utriiisque objec- voluntas. In unoquoqiie auteui horum appeti-
tum sit bonum : unde secundùm differentiam
appetitùs est differentia amoris. Est enim qui-
dam appetitus non con?equens apprehensionora
ipsiiis appetitùs, sed aV'^iias : et liujusinodi di-
cititr appetitùs naturalis; res enim naturales
tuum, amor dicitur iliud quod est principium
niotùs tendentis in finem amatum. In appetitu
autem naturali principium hujusmodi motùs est
connaturalitas appetentis adid in quod tendit;
quae dici potest amor naturalisa sicut ipsa
apt'eliuit quod eis convenit secundùm suam connaturalitas covporis gravis ad locum médium
nat.iiam, non par apprehensionem propriam, | estper gravitatem , et potest dici amor natu-
sed pcr apprehensionem institueutis naturam, | ralis. Et similiter coaptatio appetitùs sensitivi
ut in lib. V dictum est. Alius autem est appe
iiius cousequens apprehensionem ipsius appe-
tentis, sed ex necessitate, non ex judicio libero :
et tiilis est appetitùs seiisitivus în brutis, qui
tamin in hominibus aliquid liberlalis participât,
in qu.ihtum obeJit ralioui. Alius autem est ap-
petitùs consequens apprehensionem appetentis
secundùm liberum judicium : et taiis est appe^
vel voUmtatis ad aliquod bonum (id est, ipsa
complacentia boni ) dicitur amor sensitivus,
vel intellectivus ssu rationalis. Amor igitui
sensitivus est in appetilu sensitivo, sicut amoi
intellectivus in intellectivo appelitu, et peiti-
net ad concupiscib lem ; quia dicitur per res-
pectum ad bonum absolutè, non per respecluru
ad arduumy quod est objectum irascibilis.
DE l'amour. 5
Je réponds aux arguments : 1« Le texte objecté parle de Tamoiir intel-
lectuel ou raisonnable ^ voilà tout.
2° L'évêque d'Hippone veut dire que l'amour est la crainte, la joie , le
désir et la tristesse, non pas essentiellement, mais causativement.
3° L'amour naturel est non-seulement dans les forces de Tame végéta-
tive , mais encore dans toutes les puissances de l'ame , voire même dans
toutes les parties du corps, et généralement dans toutes les choses; car,
ainsi que le dit saint Denis, De cliv. Nom., IV, «tous les êtres éprouvent
Tattrait du bon et du beau, » puisqu'ils tendent tous par affinité naturelle
vers ce qui leur convient.
ARTICLE II.
L'amour est-il une passion^
n paroît que l'amour n'est pas une passion. 1^» Aucune vertu n'est une
passion. Or, « tout amour est une vertu, » comme le remarque saint
Denis. Donc l'amour n'est pas une passion.
2<> On lit dans saint Augustin , Be Trin,, VIÏI, 10 : « L'amour est une
sorte d'union, comme un certain enchaînement. » Or, l'union, l'enchaî-
nement n'est pas une passion , mais plutôt une relation. Donc l'amour
n'est pas une passion.
3o Saint Jean Damascène dit, Be flde orthod., II, 22, que la passion
est « une espèce de mouvement. » Or l'amour n'implique pas dans sa si-
gnification le mouvement de l'appétit, c'est-à-dire le désir; mais il
énonce le principe de ce mouvement. Donc l'amour n'est pas une passion.
Mais le Philosophe écrit, Ethic, VIÏI, 5 : « L'amour est une pas-
sion. »
(Conclusion. — L'amour existant dans la puissance concupiscible est
une passion proprement dite , puisqu'il est une modificatioik le l'appétit
Ad primum ergo dicendum , quôd authoritas
illa loquitur de amore iutellectivo vel ratioriali.
Ad secundum diceiidum , quôd amor dicitur
esse timor, gaudium, cupidifas et tristitia,
non quidera essenlialiter , sed causaliter.
Ad terlium dicendum, quôd amor naturalis
non solùra est in viribus animse vegetativîe,
sed in omnibus potentiis animée, et etiam in
omnibus partibus corporis, et universaliter in
omnibus rébus; quia, ut Dionysius dicit, IV.
cap. De div.Nomin., « omnibus est pulchrum
et bonum amabile, » cùm unaquœque res ha-
Deat counaturalitatem ad id quod est sibi con-
veniens secundum suam naturam.
ÂRTICULUS II.
Utrùm amor sit passio.
Ad secundum sic proceditur Videtur quôd
amor non sit passio. NuUa enim virtus passio
est. Sed « oumis amor est virtus quaedam, » ut
dicit Dionysius , IV. cap. De cliv. No?7im,
Ergo amor non est passio.
2. Prœterea, amor est « unio quœdam vel
nexus, » secundum Augustinum in lib. De Trin.
(lib. VIII, cap. 10). Sed unio vel nexus non
est passio , sed magis relatio. Ergo amor non
est passio.
3. Prœterea, Damascenus dicit in lib. II
(cap. 22), quôd « passio est motus quiàani. »
Amor autem non importât motum aj.; clilùs,
qui est desideiium, sed principium bijusraodi
raotùs, Ergo amor non est pas':3io.
Sed contra est, quod l'hilosophus dicit in
VIII. EtJiic, quôd « amor est passio. »
( CoNCLUsio. — Amor secuni'.ùm quôd est in
concupiscibili , cum sit quaedam appetilùs ab
0 I" n« PARTIE, QUESTION XXVÏ, ARTICLE 2,
par rappétiblo; puis Vamour siégeant dans la volonté est une passion
dans le sons général du mot.) , 4- * n.
Il faut dire rcci : la passion 6st FelTet de Vagcnt sur le patient. Or
Va-ent naturel produit un double effet sur le patient : il lui donne
d4oid la forme, ensuite le mouvement que la forme determinr : ainsi
la cause donne au:t corps la gravitation , puis le mouvement qui en dérive;
et cette gravitation même , formant une affinité secrète , comme une in-
time liji'^on avec le bien, peut s'appeler à certains égards amour na-
turel Pareillement l'objet appétible donne à l'appétit la coaptation qui le
met en rapport avec lui; il passe dans le sujet pour éveiller la complai-
sance dans le bien; puis cette complaisance ramène le mouvement vers
l'appétible ; car « le mouvement appétitif décrit un cercle, » comme le
remarque le Pbilosopbe. En effet, l'appétible meut l'appétit en faisant
naître en lui le désir de sa possession, puis l'appétit tend vers l'appétible
pour s'en emparer; de telle sorte que le mouvement fimt la ou l. a com-
mencé (1) Ainsi la première modification de l'appétit par lappetiblé
s'appelle ramo^n-, qui n'est autre chose que la complaisance dans le bien;
ensuite cette complaisance produit le mouvement vers l'appétible c'est-
à-dire le désir; enfin naît le repos , qui est la joie. Puis donc quel'amoui*
consiste dans une certaine modification de l'appétit par l'appétible, il est
clair que l'amour est une passion : il est une passion proprement dite
quand il réside dans la partie concupiscible; une passion prise en gênerai,
dans un sens plus étendu, quand il a son siège dans la volonté (2).
Je réponds aux arguments : \' Le mot vertu désigne le prmcipe du
(1) C'est pour cela que Tanneau est le symbole de Tamour.
m Le bien naturel et le bien sensible agissent réellement sur la matière et sur l'animal;
' ils apportent un changement, une modification dans les corps et dans les organes. Le bien
intellectuel , au contraire , ne produit point d'effet véritable sur la volonté; il ne change point,
il n'altère point sa substance. L'amour naturel et Tamour sensible sont donc des passions pro-
prement dites; mais Tamour intellectuel n'en est une que figurément , par analogie ; il forme,
dans la rigueur des termes , un sentiment , une affection.
appelibili immiitatio , passio propriè est , com-
muniter autem ut est involnntate.)
Respomleo dicendum, quùd passio est effectus
ageutis iii patiente. Âgeus autem naturale du-
plicem elîectuin inducit in patiens : nam primo
quidem dat forniam, secuuijô dat motuin conse-
quentem formam : sicut generans dat corpori
gravitatem et molum consequentem ipsam; et
ipsa gravitas qnse est principinm motùs ad lo-
cum connaturalem , profiter connaturalitatcm
potest quodammodo dici amor naturalis. Sic
etiam ipsuiii appelibile dat appétit li pri.nù qiii-
dem quamdam coaptalioiiem ad ipsain, quae est
qiuedain complacentia appelibilis, ex qua S3-
qiiilur mollis ad appelibile; nam «appetiiivus Uinlale. -, „:,t„.
motus circulo agilur,» ut dicitur in \\h De\ Ad primum ergo dicendum* quod quiavirtus
anima. Appelibile enim movet appetitam, fa-
ciens quodammodo in eo ejus inleationem; et
appetitiis tendit in appetibile realiter conse-
quendiim ; ut sit ibi finis motùs, ubi fuit pniici-
piiim. Prima erço inimiilatio appetilùs ab ap-
pelibili vocatur amor, qui nihil est aliud qukm
complacentia appelibiîis-, et ex bac complacentia
seqaitiir motus in appetibile, qui est desideriura,
et ultimô quies, quai est gmfUum. Sic ergo
ciim amor consistât in qui.iam immulalione
appstilùs ab appelibili , manifestum est quoi
amor est passio; propriè quidem, secundîina
quôd est in concupiscibili; commiiniter autem
et extenso nomine, secundùm quôJ est in vo-
DE l'amour. 7
mouvement et de Faction, et voilà pourquoi saint Denis donne ce nom à
lamour considéré comme moteur de Tappétit (1).
2° L'union dérive de l'amour, parce que le cœur aimant s'attache par
la complaisance à Tobjet aimé comme à lui-même ou comme à quelque
chose de lui - même. On voit donc que l'amour n'est pas l'union même ,
mais que l'union est produite par l'amour. Aussi l'Aréopagite dit-il , De
diiK Nom.j IV : « L'amour est une vertu unitive; » et le Philosophe
ajoute. Polit., IT, 2 : « L'union est l'ouvrage de l'amour. »
3*^ Il est vrai que le mot amour n'implique pas, dans sa signification, le
mouvement de l'appétit tendant versl'appétible; mais il énonce l'altération
que l'appétible produit dans l'appétit, en y faisant naître la complaisance.
ARTICLE III.
Uamour est-il la même chose que la dilection ?
Il paroît que l'amour est la même chose que la dilection. 1° Saint Denis
dit. De div. Nom., IV : « L'amour et la dilection sont l'un à l'autre ce
que quatre est à deux fois deux , ce que figure rectiiigne est à figure for-
mée de lignes droites. » Or ces dernières expressions n'ont pas un autre
sens que les premières. Donc l'amour est la même chose que la dilection.
'2" Los mouvements de l'appétit diff'èrent par leur objet. Or la dilection
et l'amour ont le même objet. Donc ces deux affections ne diffèrent pas
l'une de l'autre.
S*» Si l'amour et la dilection difïéroient en quelque chose , ils différe-
roient surtout en ce que la dilection se prend en bien et l'amour en mal :
tel est le sentiment qu'exposent quelques auteurs dans saint Augustin ,
(1) L'Aréopagite prend le mot vertu au sens physique , et non au sens moral ; il lui fait
désigner la force, la puissance, le principe d'action. Yoici les deux passages oîi il remploie.
D'abord, De div. Nom., lY, 12 : « L'amour est une vertu (plutôt force, ^uvaaiç) unifiante
et concrétive. » Ensuite, ibid., 15 : « Tout amour, l'amour divin et l'angélique, l'amour
significat piincipium raotùs vel actionis, ideo
araor in quantum est principium appetitivi mo-
tus, à Dionysio vocatur virius.
Au secundum dicendum, quôd iinio pertinet
ad amorem in quantum per complacentiam ap-
petitùs amans se liabet ad id quod aniat, sicut
ad seipsum vel ad aliqiiiil sui. Et sic patet quôd
àmor non est ipsa relatio unionis, sed unio est
conscquens amorem. Unde et Dionysius dicit
quôd « amor est viitus unitiva; » et Philoso-
plius dicit in II. Polif. ( cap. 2), quod « unio
est opus anioris. »
Ad tertium dicendum, quôd amor etsi non
oominetmotum appelilùs tendentera in appeti-
bile, nominal tamen motum appetitùs; quo im-
mutaturabappelibJijUteiappetibilecomplaceat.
ARTICULUS III.
Utrùm amor sit idem q;uod dilectio.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
amor sit idem quod dilectio. Dionysius enim,
IV. cap. De div. Nomiji., dicit quod « hoc
modo se habeiit amor et dilectio, sicut quatuor
et bis duo, rectilineum et rectas habens lineas. »
Sed ista signiticant idem. Ergo araor et dilectio
signiticant idem.
2. Praeterea, appetitivi motus secundum ob-
jecta differunt. Sed idem est objectum dilec-
tionis et amoris. Ergo sunt idem.
3. Prœterea, si dilectio et amor in aliquo
diflerunt, maxime in hoc differre videntur, quôd
dilectio sit in bono accipicnda , nmor autem
(i) De his etiam I, Sm/.^ dist. 10, in cxposilione litt. sive texlûs; et UI, Sent.^ disl. 27,
qu. 2, sil. 1 ; et in expositione, cap. 4, lect. 9, col. 1; et in Psalm. XVH, col. 1; et iîS
Joan ^ XXI, lect. 3, col. 3.
8 1" II* PARTIE, QUESTION XXVI, ARTICLE 3.
De CMt. Bei, XIV, 7. Or Vamoiir et la dilection ne diffèrent point ainsi;
car révoque d'Ilippone dit , ibid. : « Les saintes Ecritures emploient ces
deux termes en bonne et en mauvaise part. » Donc l'amour et la dilection
ne différent pas l'un de l'autre : le grand Docteur que nous venons de
nommer Tensciumc formellement.
JMais, d'une autre part, saint Denis dit, De cliv. Nom., IV : « Plusieurs
saints Pères ont vu dans le mol amour quelque chose de plus divin que
dans celui de dilection. »
(CoNCivsiON. — Bien que Tamour et la dilection , considérés dans Tap-
pétit intellectif , soient une seule et même chose , ces deux affections dif-
fèrent en ce que la dilection ajoute à l'amour l'élection préalable.) (1)
Il y a quatre noms qui désignent l'attachement de l'ame , savoir :
amour, dilection, chanté ^i amitié. Ces noms diffèrent en ceci : l'amitié
est comme l'habitude, ainsi que le remarque le Philosophe ; l'amour et
la dilection s'énoncent sous forme d'acte ou de passion, et la charité peut
se prendre dans l'un et l'autre sens. De plus, ces trois derniers noms dé-
notent l'acte différemment. Celui à'amoiir est plus général que les deux
autres ; car toute dilection ou toute charité est amour, mais non récipro-
quement. C'est que la dilection ajoute à l'amour , comme le mot l'indique ,
l'élection préalable ; de sorte qu'elle n'est point dans la puissance concu-
piscible, mais seulement dans la volonté et dans la raison. Enfin la cha-
rité implique pareillement une perfection que ne renferme pas l'amour;
elle indique que l'objet aimé est estimé d'un grand prix (2).
spirituel et l'animal , et le nalurel, est une vertu unilive et concrétive (évwtix.Yi S'jvy.y.t; y.cci
o'jvx.paT'.x.rj). » Or toutes les forces physiques reçoivent le mouvement d'une cause étrangère;
elles sont donc primitivement une passion.
(t) Comme on le verra tout à l'heure, cette conclusion ne résume qu'imparfaitement l'ar-
ticle de notre auteur. Quand on s'arroge la mission de corriger les œuvres du génie, au moins
faudroit-il la remplir avec intelligence.
(2) Les racines des mots nous révèlent elles-mêmes toute cette doctrine.
Aimer (de àaa, ensemble) signifie joindre, unir, lier, enchaîner; c'est le même mot que
in raalo , ut quidam dixerunt , secundùm quod
Augustinus narrât in XIV. De Civit. Dei. Sed
hoc modo non diffenmt, quia, ut ibidem Au-
gustinus dicit , « in sacris Scripturis utriimque
accipilur in bono et in malo. » Ergo amor et
dilectio non differunt, sicnt ipse Augustinus
ibidem concludit quod non est aliud amorem
diceie, et aliud dileciionem dicere.
Sed contra est, quod Dionysius dicit, IV.
cap. De div. Nomin., quôd « quibusdara sanc-
torura visum est divinius esse nomen amoris ,
quàra nomen dilectionis. »
( CoNCLusro. — Tametsi amor et dilectio , ut
inappetilu intellectivo sunt, idem significent,
différant tamen in hoc quôd dilectio addit ad
amorem, electîonem prîecedentem.)
Respondeo dicendum, quôd quatuor nomina
inveniuntuv ad idem quodammodo pertinentia,
scilicet amor, dilectio , charitas, amicitia.
DiiTc^runt tamen in hoc quod amicitia, secundùoi
Pliilosophum in YIII. Efhic, est quasi habitua;
amor autem et dilectio significantur per raodum
actijs vel passionis, charitas autem utroquc
modo accipi potest. Differenter tamen significa-
tur actus per ista tria : nam amor communiùs
inter ea est; omnis enim dilectio vel charitas
est amor, sed non è converso. Addit enim di-
lectio supra amorem electionem prœcedentem,
ut ipsum nomen sonat : unde dilectio non est
in concupiscibili, sed in voluntate tantùra, et
est in sola ralionali natura. Chaiitas autem ad-
dit supra amorem perfectionem quamdam arao-
riS; in quantum id quod amatur magni preiii
œstimatur, ut ipsum nomen désignai.
DE l'amour. 9
Je réponds aux arguments : 1° Saint Denis prend l'amour et la dilection
tels qu'ils existent dans l'appétit intellectif ; et , quand on les envisage sous
ce point de vue, l'on ne peut plus établir aucune diflérence entre l'un et
l'autre.
2° L'amour est plus général que la dilection; car il embrasse , comme
on l'a TU tout à l'heure , un plus grand nombre d'objets.
3" L'amour et la dilection ne diffèrent point par leur bonne ou mauvaise
acception; mais ils diffèrent comme nous l'avons dit. Cependant lorsqu'on
les prend dans la partie intellective de l'ame, ces deux affections sont
une seule et même chose , et c'est sous ce point de vue qu'en parle saint
Augustin. Aussi l'illustre docteur ajoute-t-il bientôt après le passage ob-
jecté : « Quand la volonté est droite , l'amour est bon ; quand elle est dé-
réglée, l'amour est mauvais (1). » Mais comme l'amour, passion de la
puissance concupiscible , entraîne souvent au mal, plusieurs ont pensé
qu'il se prend en mauvaise part , tandis que la dilection reçoit toujours
une acception favorable.
4° Si quelques auteurs ont vu dans l'amour quelque chose de plus divin
que dans la dilection , cela se comprend sans peine. L'amour implique la
passion, surtout lorsqu'il est dans l'appétit sensitif; mais la dilection
présuppose le jugement de la raison. Or quand il subit l'action de la grâce,
qu'il est attiré par la main du Tout-Puissant, l'homme s'élance avec plus
le bas-breton amarr^ d"où nous avons fait amarrer. Cela peut nous faire comprendre le mot
d'Aristots : « L'union est Touvrage de l'amour; » et celui de saint Denis : « L'amour est une
force unifiante et concrétive ; » puis encore celui de saint Augustin : «L'amour est une cer-
taine union , comme un enchaînement. » On conçoit d'ailleurs que Tunion , renchaînement
est l'effet d'un acte, et qu'il n'implique pas de nécessité la connoissance, le jugement, le choix.
Amitié renferme la même racine que le précédent, puis itare ^ fréquentatif de ire^ aller.
Ce mot désigne donc l'état de ceux qui vont ou sont ensemble , unis, et voilà comment il
éveille l'idée d'habitude.
Dilection (de diSj. particule qui marque diversion, séparation, puis de légère, lire) veut
dire proprement choix, d'oîi vient qu'il implique le jugement, l'élection.
Enfin charité (de cariis, cher, fait lui-même de yjxz'.^ , grâce , élégance , agrément , charme)
énonce Testirae qu'on fait d'une chose , le prix qu'on y attache. Les païens n'avoient pas ce
mot, parce qu'ils ne connoissoient pas l'amour que nous appelons spécialement charité.
(1) Nous avons rapporté le passage en entier dans le premier article de cette question.
Ad primum ergo dicendum , quôd Dionysius i bonus , et quôd perversa voluutas est malus
loquilur de amore et dilectione secundàm quôd
suiit in appetitu intellectivo ; sic enim amor
idem est quoi dilectio.
Ad secundum dicendum , quôd objectum
amoris est communias quàm objectum dilectio-
nis, quia ad plura se extendit amor quàm di-
lectio, sicut ùictum est.
amor. » Quia tamen amor, qui est passiocon-
cupiscibilis, plurimos inclinât ad maluui , inde
habuerunt occasioneni , qui prœdictam differen-
tiam assignaverunt.
Ad quartum dicendum , quôd ideo aliqui po-
suerunt etiam in ipsa voluutate nomen amoris
esse divinius nomine dilectionis ; quia amor
AJ teitiam dicendum, quôd non différant j impoitatquamdam passionem, prœcipuè secun-
amor et dilectio secundùai diflerentiam 60/2/ et : dùm quôd est in appetitu sensitivo ; dilectio
mali, sed sicut dictum est. In parte tamen in- : autem praesupponit judiciam rationis. Magis
tellectiva idem est amor et dilectio : et sic lo- autcm in Deum homo potest tendere per amo-
quitur ihi Augusluius de amore; unde parum rem, passive quodammodoab ipso Deoattractus,
post subdit , quM « recta voluntas est amor 1 quàm ad hoc eum propria ratio possit ducere ,
10 r* ir PARTIE, QUESTION XXYI, ARTlCI.i: 4.
de force vers Dieu dans ramour, qu'il ne peut le faire dans la dilection,
lor-'iull suit simplement le conseil de son intellii^ence. Voilà Gommeat
Tainour a quelque cliose de plus divin que la dilectioa.
vit
ARTICLE IV.
L'amour peut-il se diviser en amour cVamilié et en amour de concupiscence?
Il paroît que Tamour ne peut se diviser en amour d'amitié et en amour
de concupiscence. 1° Comme le remarque le Philosophe, Tamour est une
passion, et Tamitié une hahitude. Or Thahitude ne peut former un
memhre de la division qui sépare les espèces d'une passion. Donc Tamour
ne sauroit se diviser en amour d'amitié et en amonr de concupiscence.
2" Aucune cliose ne peut se diviser en une autre qui se numéro avec
elle ; cor si l'homme, par exemple, forme une partie de la division de
l'animal, il n'est pas un avec lui numériquement. Or la concupiscence se
minière avec l'amour, comme étant une autre passion. Donc l'amour ne
peut se diviser en concupiscence (1).
3° Selon le Philosophe, il y a trois sortes d'amitié : l'amitié utile,
Tamitié délectable et l'amitié honnête. Or l'amitié utile et l'amitié hon-
nête renferment la concupiscence. Donc la concupiscence et l'amitié ne
peu\ent former deux membres opposés d'une division.
(1) Les choses qui ne se comptent pas séparément , qui forment une seule unité numérique,
ont la même essence; donc elles ne peuvent se séparer, se di\iser d'aucune manière. Mais la
concupiscence et raruour ne s? comptent pas séparément, puisqu'ils sont une passion : donc
ils ne peuvent se diviser l'un par l'autre.
quod pertinet ad ralionem dileclioni?, ut dicliim
est. Et propter hoc divinius est amor quàin di-
leclio.
ARTICULUS IV.
Utrùm omor convenienler tUvidatur in amo'
rem amicilise, el amorem toncupiscentiœ.
Ad quartum sicproceditiir (1). Videtur qiiôd
inconvenienter dividitur per amorem concupis-
centiœ et amorem aniiciliœ.
2. Praeteiea, nihil dividitur per id quod ei
connumeratur; non enim liomo connum^ratur
aniinali. Sod concupiïcentia counumeratur
amori , sicut alia passio ab amore. Crgo amor
non potest dividi per concupiscentiam.
3. Préeterea, secinidùm pliilnsophum in VIII.
amorinconvenientei- dividatur in amorem ami- \ EtJdc. (ut supra), tiiplexest amuilia : utilis,
citi'œ e[co?îcupisceritiœ. Amor enim est passio, | deledahilis tihonesfn. (2). Sed amiciiia ulilis
amicitia verù est liabitus; ut dicit Piiilosophus ' et delectabilis habet conoiipiscentiam. Ergo
in VIII. Efhic. (ut supra). Sed haldtus non ; com.upisceutia non débet tiividi contra araici-
potest esse pars divisiva passio!;i5. Ergo amor ! tiam.
(1) De bis etiam I. pitrt., qu. GO, art. 3; cl qu. 1, de nialo , art. 5; et qii. i, de verit.,
art. 3; et in Dionysio, De dit. .Vcwun., cap. i, lect. 9 et 10; ct./oan.^ XV, lect. 4, col. 1.
(2) Hoc colligi potest ex cap. 3, timi in srœco-latinis, tum in antitjuis, uLi paulô aîiter laraen
à Philosoplio denominanlur, proplcr ulililatcm ^ propter jucuuditalem, et propler hnnesla-
tem. Unde vocjnlur à quinusdans amiciiia ulilic^ deleciabilis el lionesli , ut ulilis et de/ec-
tabilis in genilivo constiuantur, sed pevinde est. Quod item subjungilur de vitio propler dulce^
quod potans concupiscit amalo , ex cap. 2, lib. H Topic.^ sumptum est, u!)i dulce dulccd no
usurpalum juxta Grœcorum usum subintelligi débet. Paulo aliter tamen riiiiosorhus vinum ex.
accidenti ailconcupisci . quia gencraliler in quocunquo subjeclo concupis'ilur dulce , ideoque
non concupisci vinum cùm acescit. Ad vinum autem amiciiiam non habcri sumplum est ex
cap. 2, lib. vni Elhic.^ in graeco-latiuis, lum in antiquis ubi ridiculum dicilur, si quis vino
se benè velle dicat, non Xt, sicut priîis ex ambiguis notis numeralibus indicabalur ad mar-
ginem.
BE l'amour. fï
Mais le langage commun prononce que nous aimons certaines choses,
parce que nos désirs, notre concupiscence se portent vers elles ; ainsi Ton
dit^ comme le remarque Aristote, que tel et tel aime le vin, « à cause de
la douceur qu'y cherche sa concupiscence. » Or nous n'avons point,
et c'est encore le Philosophe qui en fait l'observation , d'amitié pour le
vin, non plus que pour les choses pareilles. Donc autre est l'amour de
concupiscence, autre l'amour d'amitié.
(Conclusion. — L'amour de concupiscence et l'amour d'amitié diffèrent
en ce que le premier se porte vers le bien qu'on veut à quelqu'un , et le
second vers la personne à qui l'on veut du bien.)
Selon le Philosophe, « aimer, c'est vouloir du bien à quelqu'un. »
L'amour peut donc avoir un double objet : il peut se porter vers le bien
qu'on veut à quelqu'un , soit à soi-même , soit à un autre , puis vers la
personne à qui l'on veut du bien. Or quand il tend vers le bien qu'on veut
à quelqu'un, on a l'amour de concupiscence; et quand il tombe sur
la personne à qui Ton veut du bien, on a l'amour d'amitié. Cette distinc-
tion suit l'ordre de la priorité et de la postériorité, de l'entité première et
de l'entité seconde. En effet , ce qu'on aime d'amour d'amitié , on l'aime
absolument et pour lui-même ; mais ce qu'on aime d'amour de concupis-
cence, on l'aime pour un autre. Comme l'être absolu, pur et simple, est
ce qui est, tandis que l'être relatif, restreint, est ce qui est dans un autre :
de même le bien, forme de l'être, est absolu quand il est bon en soi, puis
il est relatif quand il est bon dans un autre. Ainsi l'amour qui aime une
personne en lui voulant du bien, est l'amour absolu, pur et simple ; puis
l'amour qui aime une chose parce qu'elle est le bien de quelqu'un,
est l'amour relatif, restreint, modifié (1).
Je réponds aux arguments : 1^ L'amour ne se divise pas en amitié et
(1) Le iè;c aime le fils, parce qu'il le croit bon dans son être, comme étant un autre lui-
même ; mais i! aime la science , parce qu'il la croit bonne dans Tintelligence. Qui ne voit se
Sed contra : quEcdam dicimur amare, quia ea
concupiscimus ; sicut dicitur aliquis amare vinum
«propter dulce quod in eo concupiscit, » ut
'.icitur in IL Topic. Sed ad vinum et ad hujus-
nodi nonliabemus amicitiam, ut dicitur in VllI.
Ethic. Ergo alius est amor concupiscentiœ ,
et alius est amor amkitiœ.
(CoKCLUsio. — Diversus est amor concupis-
centiœ ab amore amicitiœ , quôd amorecon-
cupiscentiœ quis in bonum magis quod alicui
vult, fertur, qukm inillum oui vult; sed amore
amicitiœ magis in illum cui bonum volumus ,
inciinamur.)
Respondeo dicenJum, quod sicut Philosophus
dicit in 11. Rhetor, (cap. 4), «amare est velle
aliiui bonum. » Sic ergo motus amoris in duo
tendit : scilicet in bonum quod quis vult alicui,
\el sibi vel alii, et in illud cui viilt bonum. Ad
illud ergo bonum quod quis vult alteri, habetur
amor concupisceatiœ ; ad illud autem cui ali-
quis vult bonum, habetur amor amicitiœ. Ha3C
autem divisio est secundùm prius et poateriuSé
Xani id quoi! amatur amore amicitiœ, simpli-
citer et per se amatur ; quod autem amatur
amoie concupiscent iœ , non simplicitcr et se-
cundùm se amatur, sed amatur alteri. Sicut
enim ens simpliciter est quod habst esse, ens
autem secundùm qaiJ, quod est in alio; ita
bonum quod convertitur cum ente, simpliciter
quidem est, quod ipsam habetbonitatem; quod
autem est bonum alterius, est bonum secundùm
quid. Et per consequens, amor qiio amatur ali«
quid ut ei sit bonum, est amor simplicitcM' ;
amor autem quo amatur aliquid ut sit bouimi
alterius, est amor secundùm quid.
Ad primum ergo dicendum, quôd amor non
12 If* !!• PARTIE, QUESTION XXVII, ARTICLE 1.
en concupiscence, mais en amour d'amitié et en amour de concupiscence.
Car nous aimons d'amour la personne îï qui nous voulons du bien, et nous
aimons par concupiscence (1) le bien que nous voulons à quelqu'un.
2» Cette remarque renferme la réponse à la deuxième objection.
3° Sans doute l'amitié utile et l'amitié délectable veulent du bien à
Tobjet aimé, et sous ce rapport elles se présentent sous l'idée de véritable
amitié ; mais sous un autre point de vue , comme elles veulent le bien
pour la délectation et pour l'utilité d'un autre, elles perdent leur première
nature et se transforment en amour de concupiscence.
QUESTION XX^'II.
I>e la cause de Vaiaoïw.
Nous allons parler m.aintenant de la cause de Tamour.
On demande ici quatre choses : 1° Le bien est-il la seule cause de
Tamout? 2° La connoissance est -elle la cause de l'amour? 3" La ressem-
blance est-elle la cause de l'amour? 4° Enfin une autre passion peut-elle
être la cause de l'amour (2) ?
reproduire ici la distinction de la substance qui existe en elle-même , et de Taccident qui existe
dans un autre? Au reste, cette distinction est la même que celle de la priorité et de la posté-
riorité , de Tentité première et de l'entité seconde , de l'être absolu et de l'êlre relatif.
(1) Saint Augustin nous a dit, dès le commencement de cette question, que le mot concu-
piscence se prend en bonne part, quand il est accompagné d'un autre terme qui lui ménage
une acception favorable , et saint Thomas nous répétera la même chose dans la suite.
(2) Nous aimons ce qui nous est bon. Or ce qui nous est bon, c'est le bien : doue le bien
fait naître l'amour.
Ensuite les biens les plus précieux, les plus aimables, ne disent rien à nos cœurs, lorsque
nous ne les connoissons pas : donc l'amour suppose la connoissance.
Enfin comme nous nous aimons nous-mêmes en tout et partout, nous n'aimons les autres
choses qu'autant qu'elles sont un avec nous. Or les choses qui sont un avec nous d'une
dividitur per amicitiam et concupiscent iam_,
sed per amorem amicitiœ et concupiscentiœ.
Nam ille propriè dicitur amicus , ciii aliquod
boiium volumus; illiiJ autem diciinur coiicupis-
cere, quod volumus nobis.
Et pei- hocpatet solutio ad secundum.
Ad tortmm dicendiim, quôd in araicitia utili
et delectabili voit quidem aliquis aliquod bonum
amico, et quantum ad boc salvatur ibi ralio arai-
citiae. Sed quia iliiid bonum refert ulreiius ad
suam delectalionem et ulilitatem, inde est quod
amicitia utilis et delectabilis, in quantum trahi-
tur ad amorem concupiscentiœ, delicit à rali'me
verse amicitiae.
QU.ESTIO xxvn.
De causa amoriSj in quatuor articulas divisa.
sit causa amoris. 3° Utrùm similitiido. 4® Utnim
aliqua alia animae passionum.
Dtinde considorandum est de causa amoris.
Et circa boc quaerunlur quatuor : !<> Utrùm
bonum sit sola causa amoris. 2» Utrùm cognitio
DE LA CAUSE DE L AMOUR.
13
ARTICLE I.
Le bien est-il la seule cause de Vamour
Il paroîl que le bien n'est pas la seule cause de Tamour. 1* Le bien est
la cause de Tamour parce qu'il est aimé. Or le mal peut être aimé aussi,
conformément à cette parole, Ps., X, 6 : « Celui qui aime Tiniquité hait
son ame ; » et pois si le mal ne surprenoit pas l'affection de nos cœurs,'
tout amour seroit bon. Donc le bien n'est pas la seule cause de l'amour.
2° Le Philosophe dit , Rhet., II , 4 : « Nous aimons ceux qui disent
leurs maux. » Donc le mal peut être la cause de l'amour.
3" Nous lisons dans saint Denis , De div. Nom, , IV : c< Tous aiment
non-seulement le bien, mais encore le beau. » Donc, etc.
Mais saint Augustin dit, De Trin., VIÏI, 3 : « Le bien seul est
aimé (1). » Donc il est la seule cause de l'amour.
(Conclusion. — Puisque le bien de l'être est ce qui lui est naturel et
convenable, la cause de l'amour est nécessairement le bien.)
Il faut dire ceci : comme nous l'avons vu dans la question précédente,
l'amour appartient à la puissance appétilive , force qui reçoit l'impulsion
d'un agent étranger; l'objet aimé est donc à l'amour comme la cause est
manière quelconque, nous ressemblent; donc l'amour trouve aussi dans la ressemblance son
origine.
Ainsi le bien , la connoissance et la ressemblance sont les causes de l'amour. Mais ces trois
causes se réunissent pour n'en former qu'une , et nous pouvons les exprimer, avec leur action
et leur effet , dans une seule phrase : Le bien connu et ressemblant produit l'amour.
A cela , si nous ajoutons qu'une passion quelconque ne peut produire généralement tout
amour, nous aurons le résumé de la question que nous abordons.
(1) Voici les propres paroles du grand évéque : « Assurément vous n'aimez que le bien :
voyez plutôt. Pourquoi aimez-vous les choses créées? parce qu'elles sont bonnes. Car bonne
est la terre avec l'escarpement des montagnes, la douce inclinaison des collines et la plaine
des vallées; bons sont les prés fertiles, agréables, émaillés de fleurs; bonne la maison conve-
nablement disposée, recevant largement la lumière du jour, et dominant un vaste horizon;
bons les corps , les plantes et les animaux; bon Pair modéré , serein, pur et salubre; bonne
la nourriture bienfaisante qui apaise la faim , répare les forces et sustente la vie ; bonne la
ARTICULUS I.
Utrùm bomim sit sola causa amoris.
Ad primiim sic proceditur (1). Videtur quôd
non soliim bonum sit causa amoris. Bonum
enini non est causa amoris, nisi quia amatur.
Sed contingit etiam malum amari, secundùm
illud Psalm. X : « Qui diligit iniquitatem, odit
animam suam ; » alioquin omnis amor esset
bonus. Ergo non iOlum bonum est causa amoris.
2. Praeterea, Philosophus dic.it lu II. Rketor.
(cap. 4), quôd « eos , qui mala sua dicunt,
amamus. » Ergo "videtur quôd malum sit causa
amoris.
3. Praeterea, Dionysius dicit, IV, cap. De
div. Nomin., quôd «non solum bonum, sed
etiam pulchrum est omnibus amabile. »
Sed contra est, quod Augustinus d'.cit, VIII.
De Trin. ( cap. 3 ) : « Non amatur certè nisi
bonum solum. » Ergo bouum est causa amoris.
(CoNCLusio. — Cùm cuiquebonum sit id quod
sibi connaturale et pioportionatum est, amoris
causam necesse est ipsum bonum esse.)
Respondeo dicendum , quôd sicut supra dic-
tum est ( qu. 26, art. 1 ), amor ad appetitivam
potenliam perlinet, quae est vispassiva : unde
objectum ejus comparatur ad ipsam, sicut causa
motus vel actus ipsius. Oportet igitur ut illud
(1) De bis etiam I. part., qu. 20, art. 1; et 2, 2, qu. 26, art. 2 ad 1 ; et in Dionysio,
De div, Nomin., cap. 4 , lect. 12.
H !'• Il* FARTIE, QUESTION XXVII, ARTICLE i.
au mouvement ou à Tacte même ; cela donc est proprement la cause de
Tciinour, qui en est l'ohjet. Or l'objet propre de Tamour, qu'est-ce sinon
le bien? Car, d'une part, l'amour implique, nous le savons, des rapports
n-^turels, une certaine convenance qui attache le sujt't aimant à l'objet
aimé; dune autre part, ce qui est naturel et convenable aux êtres n'est
autre chose que leur bien : reste donc à conclure que le bien est la cause
oropre de l'amour.
Je réponds aux arguments : l'* Le mal n'est jamais aimé que sous
l'apparence et la nature du bien , qu'autant qu'il est bon sous quelque
rapport ; et l'amour est mauvais , quand il ne s'attache point à ce qui est
purement et simplement le bien véritable. L'homme aime donc l'iniquité,
parce qu'elle kii donne de la délectation, de l'argent et d'autres choses
pareilles.
2° Ceux qui disent leurs maux sont aimés , non pas à cause de leurs
maux , mais parce qu'ils les disent. Car, dire ses revers , son infortune ,
c'est accomplir un acte qui se présente sous l'idée du bien, c'est donner une
preuve de droiture et de sincérité qui exclut la feinte et la dissimulation.
30 Le beau est la môme chose que le bon ; il n'en diffère que rationnel-
Jement. Comme le bon est ce que les êtres appètent, il a ceci de particulier
que Tappétit se repose en lui ; mais la notion du beau indique que l'appétit
se repose dans son aspect ou dans sa connoissance. Aussi quels sont les
sens qui se rapportent au beau? Ceux qui ont particulièrement la faculté
de connoître , savoir la vue et l'ouïe , qui sont comme les ministres de la
raison. Nous disons de belles vues, de beaux sons; mais nous n'attribuons
santé sans souffrances , exempte de douleurs , qui fait doucement circuler le sang dans les
veines et porte le bonheur dans tout notre être ; bon le visage aux traits réguliers , doux, pré-
venant, qui annonce la bienveillance; bon Tesprit calme, paisible, ami de la concorde et de
la paix; bon l'homme juste, honnête, vertueux, charitable, aimant Dieu et le prochr.in ;
bons les ministres du Très-Haut, les puissances et les dominations, les chérubins et les séra-
phins, tous les anges... Que dirai-je encore? Ceci est bon, cela Test aussi; prenez donc l'un
et l'autre. Efforcez-vous surtout de posséder Dieu; alors vous aurez non pas tel et tel bien,
mais le bien absolu , général , universel, infini. »
sit propriè causa araoris, quod est amoris ob- 1 delectationem, vel pecimiam, vel aliquid ht.jus-
jectum. Âmorià autem proprium objectum est ! modi.
bonum, quia, ut dictiim est (qu. 20, art. 1 ) , ! Âd seciindum dicendum, quôd illi qui mala
amor importât qiiamilam connatuialitatem vel : sua dicnnt, non propter niala amantiir, sed
complacentiam amantis ad araatiim : unicuique ! propter hoc quôd dicunt mala. Hoc enim, quôd
autem est bonum id quod est sibi connaturale j est dicere mala sua, habet rationem boni, ia
et proporlionatum. Unde relinquitur quôd bo-
num sit propria causa amoris.
Ad primum ergo dicendum, quôd malum
nunquam ama'ur nisi sub ratione boni, scilicet
in quantum est secundùai qr.ii boimm; et ap-
preheuditur lit simplititer bonum, .et sic aliquis
amor est malus, in quantum tendit in id quod
non est sunpliciter verum bonum ; et per hune
Wûdum homo diligit iniquitatem , in quantum
per iniquitatem adipiscitur aliquod bonum, putà
quantum excludit ûctionem seu simulationem.
Ad teitium dicemhim, quôd pulchrum est
idem bono , sola ratione differens. Cùm enim
bonum sit quod omnia (ippetuntj de ratione
boni est quôd in eo quietetur appetitus; sed
ad rationem pulcbri perlinet quôd in ejus as-
pectu geu cognit;one quietetur appetitus. Unde
et iUi sensus prœcipuè respiciunt pulchrum,
qui maxime cognoscitivi sunt, scilicet visus et
auditus, rationi deservieutes : dicimus enia»
DE LA CAUSE DE l'aMOUR. i5
point la beauté aux choses qui tombent sous le goût , sous l'odorat , sous
le toucher; nous ne disons ni de jolies saveurs, ni de belles odeurs. On
voit donc que le beau ajoute au bon l'idée de rapport avec la vertu cogni-
tive ; de sorte qu'on appelle bon ce qui plaît lui-même, et qu'on dit beau
ce dont la perception plaît.
ARTICLE IL
La coirnoissance est-elle la cause de Vamour?
Il paroît que la connoissance n'est pas la cause de l'amour. 1° On
recherche les choses parce qu'on les aime. Op on peut rechercher certaines
choses, par exemple les sciences, sans les connoître : car, d'une part,
« connoître les sciences, c'est les posséder, » comme le dit saint Augustin ;
d'une autre part, quand on les possède, on ne les recherche pas. Donc la
connoissance n'est pas la cause de l'amour.
2° Aimer un objet plus qu'on ne le connoît, c'est l'aimer dans une cer-
taine mesure sans le connoître. Or on peut aimer certaines choses plus
qu'on ne les connoît : ainsi nous aimons Dieu dans cette vie par lui-même,
mais nous ne pouvons le connoître de cette manière. Donc la connois-
sance n'est pas la cause de l'amour.
3° Si la connoissance étoit la cause de l'amour, on ne pourroit trouver
l'amour là où ne se trouve pas la connoissance. Or « l'amour se trouve
dans tous les êtres, » comme le dit saint Denis; mais tous les êtres n'ont
pas la connoissance. Donc la connoissance n'est pas la cause de l'amour.
]\ïais saint Augustin prouve cette proposition , Be Trin. , X : « Nul ne
peut aimer ce qu'il ne connoît pas fl). »
(1) Le bien le plus précieux, l'objet le plus attrayant ne sollicite point ralTection de l'ame
quand il n'est pas connu • cela saute aux yeux. Mais il n'est pas nécessaire , pour aimer une
pulchra visibilia et pulchros sonos. In seu-
sibilibus autera aliorum sensimm non ulirnur
Domine puîchritudinis : non enim dicimus pid-
chros sapores aut adores. Et sic patet quod
pulchrum addit supra bonum quemdam ordi-
nem ad viin cognoscitivana ; ita quod bonum
dicatur id quod simpliciter complacet appetitiii,
pulchrum autem dicatur id cujus ipsa ap-
prebensio place t.
ARTICULUS II.
Vtrùm cognitio sii causa amoris.
Ad secuiidum sic proceditur (1). Yidetur quôd
cognitio non sit causa amoris. Quod enim ali-
quid quœratur, boc coulingit ex amore. Sed
aliqua quaeruntur , qiise nesciuutur, sicut scien-
tiae : cùm enim « idem sit eas babere, quod eas
H05cere_, » ut Augustinus dicit in lib. LXXXIU
Quœstion. (qu. 35 ), si cognoscerentur, habe-
rentur et non quœrerentur. Ergo cognitio non
est causa amoris.
2. Praeterea, ejusdem rationis videtur esse,
quôd aliquid iucognitum amelur, et quôd aliquid
araetur plusquam cognoscatur. Sed aliqua aman-
tur plusquam cognoscantur, sicut Deus, qui in
bac vita potest per seipsum amari , non autem
per seipsum cognosci. Ergo cognitio non est
causa amoris.
3. Praeterea, si cognitio csset causa amoris,
non posset inveniri amor, ubi non est cognitio.
Sed «in omnibus rébus invenitur amor, » ut
dicit Dionysius in IV. cap. De div. Nomi'n.;
non autem in omnibus invenitur cognitio. Ergo
cognitio non est causa amoris.
Sed contra est, quod Augustinus probat in
X. De Trin., qnbà « nullus potest amare ali-
quid iucognitum. >:
(1) De his etiam in2 , 2, qu. 26, art. 2 ad 1; ut et {, Sent., dist. 15, qu. i, art. 1 ad 3.
Ifi 1" Il« PARTIE, 0UK3TÎON XXVII, ARTICLE 2
(Conclusion. — Puisque le bien perçu forme seul Tobjet et la cause du
mouvement nppétitif, la perception et la connoissance est nécessairement
la cause de tout amour.)
Comme nous Tavons vu dans l'article précédent, le bien est la cause de
Tamour, par cela qu'il en est l'objet. Or le bien ne peut être l'objet de
l'appétit , qu'autant qu'il est perçu : l'amour exige donc quelque percep-
tion du bien qui est aimé. De même donc que, suivant le Philosophe, a la
vision corporelle est le principe de Tamour sensitif , » de même la con-
templation spirituelle de la beauté ou de la bonté forme le principe de
l'amour intellectuel. Ainsi la connoissance est la cause de l'amour tout
comme le bien, qui ne peut être aimé sans être connu.
Je réponds aux arguments : 1° Celui qui recherche la science ne l'ignore
pas entièrement ; mais il la connoît de quelque manière , comme le dit
saint Augustin , soit en général , soit par ses effets , soit par les éloges
qu'elle reçoit des hommes. Or connoître la science de cette sorte, ce n'est
pas la posséder ; celui-là seul en jouit, qui la connoît parfaitement.
2" La perfection de la connoissance réclame des choses que n'exige pas
la perfection de Tamour. En effet, la connoissance appartient à la raison,
qui a pour tâche de distinguer les choses imies et d'unir les choses
distinctes, en les comparant les unes aux autres : il faut donc, pour avoir
la connoissance parfaite d'une chose , que l'on connoisse tout ce qu'elle
renferme, ses parties, ses vertus, ses propriétés. L'amour, au contraire,
est dans la faculté appétit! ve, qui se rapporte aux objets tels qu'ils sont en
eux-mêmes : en conséquence, il suffit, pour en avoir l'ainour parfait, qu'on
les aime tels qu'ils s'offrent à la perception. On voit par là comment nous
chose, qu'on la connoisse parfaitement, qu'on en pénètre la nature intime, qu'on en saisisse
toutes les propriétés; on peut y donner son cœur dès qu'on la perçoit d'une manière quel-
conque. C'est dans ce sens qu'il faut entendre la parole de saint Augustin : le contexte l&
montre clairement.
( Co^XLusIo. — Bonum cùm non nisi appre-
heusnm sit objectum et causa appetilivi motus,
necesse est apprehensionem et cognitionera
causam amoris in unoqiioque esse. )
Respondeo dicendiun , quôd sicut dictum est
(art. 1 ), bonum est causa amoris per modiiir.
objecti; bonum autem non est objectum appe-
titùs, nisi prout est appreriensum : et ideo amor
requirit aliquam apprehensionem boni quod
amatur. Et propter hoc Phiiosophus dicit, IX.
Et/n'c, quôd « visio corporalis est principium
amoris sensitivi; » et similiter contemplatio
spiritualis pulchritudinis vel bonitatis, est prin-
cipium ap^oris spiritualis. Sic igitur cognilio
est causa amoris ea ratione qua et bonum ,
quod non potest amari nisi cognitum.
Ad primum ergo dicendum , quôd iile qui
quserit scientiam, non omnino ignorât, sed se-
cundùm aliquid eam praecoguoscit, \eî in uni-
versali, vel in aliquo ejus effectu, vel perhoa
quod audit eam laudari, ut Augustinus dicit,
X. Be Trin. Sic aulem eam cognoscere non est
eam habere, sed cognoscere eam perfectè.
Ad secundum dicendum, quôd aliquid requi-
ritur ad pcrfectionein oognitionis, quod non re-
quiritur ad perfectionem amoris. Cognitio eniin
ad rationem pertinet; cujusestdislinguere inter
ea quse secundum rem sunt conjuncta^ et cora-
ponere quodammodo ea quae suntdiversa, unum
alteri comparando : et ideo ad perfectionem
cognitionis req'.drilur , quôd homo cognoscat
sigillatim quicquid est in re, sicut partes, et
virtutes, et proprietates. Sed amor est in vi
appetitiva, quœ respicit rem secundum quod ia
se est : unde ad perfectionem amoris sufficit,
quôd res, prout in se apprehenditur, Àmetur.
Ôb hoc ergo contingit quôd aliquid plus ametur
quàm coguoscatur, quia potest perfectè araari,
DE LA CAUSE DE L*AMOUR. 17
pouvons aimer les choses plus que nous ne les connoissons; c'est que nous
pouvons , tout en connoissant dune manière imparfaite , aimer parfaite-
ment : ainsi plusieurs aiment les sciences^ parce qu'ils en ont une
connoissance sommaire^ vague^ confuse ; celui qui sait^ par exemple^ cp.ie
la rhétorique est Fart de persuader^ Taimera pour cela même. Cette
réflexion s'applique à Tamour de Dieu.
3" L'amour naturel, qui se trouve dans tous les êtres, a la connoissance
elle-même pour cause ; connoissance qui n'existe certes pas dans les choses
naturelles, mais dans l'Auteur de la nature. Voilà ce que nous avons dit
précédemment (1).
ARTICLE m.
La ressemblance est-elle la cause de Vamour?
Il paroit que la ressemblance n'est pas la cause de l'amour. 1» La même
chose ne peut produire des effets contraires. Or la ressemblance produit
la haine; car il est écrit, Prov., XIIL 10 : (( Il y a toujours des querelles
entre les orgueilleux; » et le Philosophe dit, Ethic, IIÏ, i : « Le potier
est ennemi du potier (2). » Donc la ressemblance n'est pas la cause
de l'amour.
2° Saint Augustin dit, Conf., IV, li : « On aime dans les autres ce
qu'on ne voudroit pas être; » ainsi tel et tel aime un histrion, bien qu'il
ne voulût pas en être un (3). Or cela n'arriveroit pas, si la ressemblance
(1) XXVI, 1 : « Il y a un appétit qui ne suit pas sa perception , niais celle d'un autre :
c'est l'appétit naturel dans les choses inanimées; car elles n'appètent pas ce qui leur con\ient
par leur propre perception , mais par les lumières de TAuteur de la nature. Ensuite il y a
un appétit qui suit sa perception, niais nécessairement, sans libre arbitre : c'est l'appétit sen-
sitif dans la brute, bien qu'il existe aussi dans l'homme avec une certaine liberté , puisqu'il
y est soumis à la raison. Enfin il y a un appétit qui suif sa perception avec le libre arbitre :
c'est l'appétit raisonnable ou l'appétit intellectif , qui porte le nom de volonlé. »
(2) La version ordinaire porte : « Figuli contrarii sunt ad invicem (î^ svotvTia; si), n Ce
mot est d'Hésiode.
(3) Saint Augustin dédia son premier ouvrage à un orateur romain; ouvrage qu'il avoit
composé avant sa conversion sous ce titre : De la beauté et de la convenance, et qui sVst
etiaffisi non perfectè cognoscatur : sicut maxime
patet in scientiis , qiias aliqiii amant propter
aliquam suœmariam cognitionem quam de eis
habent, putù quôd sciunt rhetoricam esse scien-
tiam per quam homo potest persuadere, et hoc
in rhetoricd amant. Et similiter est dicendiim
circa amorem Dei.
Ad tertium dicendum, quod etiam amor na-
turalis qui est in omnibus rébus, causatur ex
aliqua cognilione, non quidem in ipsis rébus
naturalibus existante , sed in eo qui naturam
instituit, ut suprà dictuui est (qusest. 26,
art. 1).
ARTICULU5 IIL
Vtrùm similitudo sit causa amoris.
Ad tertium sic procedifur (1). Videtur quôd
similitudo non sit causa amoris. Idem enim non
est causa contrariorum. Sed similitudo est cansa
odii; diciturenim Proverb., XIII, quôd «inter
supevbos sempersunt jurgia; » et Philosophus
dicit in VIiI.iî"MiC.,qucid« figuli corrixantur ad
invicem. » Ergo similitudo non est causa amoriis,
-2. Prœterea_,Augustiaus dicit iu IV. Confes.j,
quôd « aliquis amat in alio, quod esse non
\ellet; » sicut liomo amat histrionem, qui nou
(1) De his etiam infrà, qu. 99, art. 2; et super librum Boetii, De Hehdomadihus, lect. 2,
cUca finera; et super IV. Eihic, lect. 1; ut et Vllt, lect. 3.
i8 l'« ll« rARTIE, QUESTION XXVII, AUTICLE 3.
étoit la propre cause de raniour; car, alors , on aimeroit dans les autres
ce qu'on a ou ce qu'on voudroit avoir. Donc la ressemblance n'est pas la
cause de l'amour.
3** On aime ce dont on a besoin, quand bien môme on ne Ta pas. Or
on est en rapport de dissemblance avec les choses dont on a besoin et
qu'on n'a pas. Donc la dissemblance est la cause de l'amour, aussi bien
que la ressemblance.
4° Le Philosophe dit, Rhet., II, 4 : a Tous aiment la vertu, comme aussi
ceiix qui se servent de leurs richesses pour faire le bien, et ceux qui gardent
la piété pour les morts. » Or tous n'ont pas ces belles qualités. Donc la
ressemblance n'est pas la cause de l'amour (1).
Mais il est écrit , EccU., XIII , 19 : « Tout être animé aime son
semblable. »
(Conclusion. — Comme la ressemblance existe entre deux êtres qui ont
la même forme , et qu'elle les rend pour ainsi dire une seule chose dans
perdu. Il n'avoit jamais vu cet orateur; mais la réputation qu'il s'étoit acquise, le bien qu'on
en disoit, les éloges qu'on lui décernoit, tout cela avoit fait naître dans son cœur de Tamour
pour lui. Aprôs avoir raconté ces faits, l'illustre auteur continue, ubi supra : « Comment 1q
bien qu'on entend dire d'un homme fait-il qu'on Taime , quoiqu'on ne Tait jamais vu? L'amour
passe-t-il de la bouche de celui qui loue dans le cœur de celui qui écoule? Non, mais Tamour
de Tun embrase ramour de l'autre; car le premier ne fait aimer, que lorsque le second croit
qu'il aime. L'amour que j'avois pour cet orateur se régloit donc sur le jugement des hommes,
et non pas sur le vôtre, ô mon Dieu, qui êtes la règle étemelle, immuable, infaillible.
Cependant cet amour-là n'étoit pas comme celui qu'on auroit pour un conducteur de char ou
pour un gladiateur couvert d'applaudissements dans Taréne; c'étoit un amour plus solide et
plus réel , de la nature de celui que j'aurois souhaité qu'on eût pour moi. Car j'aurois été
bien fâché d'être aimé et loué comme on aime et loue les histrions; bien que je n'omisse pas
de les louer et de les aimer moi-même , il m'eût été plus agréable d'être dans l'obscurité que
connu de cette manière , être haï qu'aimé de cette sorte.
» D'où viennent donc ces sentiments si différents de rame? Comment aimé-je dans un autre
ce que je ne voudrois pas être , par conséquent ce que je déteste en moi ? On conçoit que
le cavalier aime un bon cheval, tout en ne voulant pas être cet animal , car ils n'ont pas la
même nature; mais Thistrion est un homme comme moi, de la même essence et de la même
race que moi. Pourquoi donc, encore une fois , aimé-je dans un homme ce que je hais dans
un autre? Notre cœur est un profond abîme; il seroit plus facile de compter les cheveux de
nos têtes que de démêler et d'énumérer les sentiments qui se combattent en nous. » Voilà la
difficulté ; saint Thomas ne tardera pas à la résoudre.
(1) Tous aiment rhomme juste et libéral. Or quand rinjuste et Tavare aiment Thommf»
juste et libéral , ils n'aiment pas qui leur ressemble. Donc la ressemblance n'est pas la cause
de l'amour.
vellet esse histrio. Hoc autem non contingeret,
si similitudo esset propria causa amoris, sic
enim bomo amaret in altero quod ipse haberet,
■vel vellet habere. Ergo similitudo non est causa
amoris.
3. Praîterea, quilibet homo amat irl que in-
diget, etiamsi illud nonhabeat, sicut infirmas
amat sanilatem, pauper divitias. Sed in quan-
tuni indiget et caret eis, habet di=similitudiQem
ad ipsa. tigo non solùm similitudo, sed dissi-
niilitudo est causa amojis.
4. Pfseterea, Philosophus dicit in II Rhetor^
( cap. 4 ) , quôd « beneticos in pecunias et sa-
lutem amamus, et siiniliter eos qui cii-ca mor-
tuos servant amicitiam , omnes diligunt. » Noft
autem omnes sunt taies. Ergo similitudo non
est causa amoris.
Sed contra est, quod dicilur Eccles.^ Xîiïî
« Omne animal diligit simile sibi. »
(CoNCLusio. — Similitudo cîim sit aliquorutn
unam forniam habeiitium, in eaque una forma
quasi unum quid exislentiam, facit ut uuius ai-
DE LA CAUSE DE l'AMOUR. 19
cette entité, elle fait que Tun s'attache à l'autre comme étant un avec soi,
lui veut du bien comme à soi, c'est-à-dire elle est la cause de l'amour.)
La ressemblance est, proprement parlant, la cause de l'amour. Mais, il
faut le remarquer, ce rapport d'attribut, de forme, d'égalité, peut avoir
lieu dans un double cas. D'abord il y a ressemblance, quant] deux choses
renferment la même entité : ainsi l'on dit que deux corps blancs soiit |
semblables. Ensuite il y a ressemblance, quand une chose renferme en|
puissance et dans une sorte d'inclination ce qu'une autre chose renferme |
en acte : ainsi le corps déplacé de son lieu naturel ressemble au corps qui
s'y trouve. C'est que la puissance a la similitude de l'acte même ; car
l'acte existe en quelque manière dans la puissance, Or la première sorte
de similitude produit l'amour d'amitié ou de bienveillance. Quand deux
êtres se ressemblent comme ayant une même forme , ils sont , pour ainsi
parler , un dans cette entité : par exemple , deux hommes sont un dans
l'espèce humaine, deux objets blancs dans la blancheur. En conséquence,
l'un de ces deux êtres attache son affection à l'autre comme faisant un
avec soi , lui veut du bien comme il en veut à soi. Pour la seconde sorte
de ressemblance , elle produit l'amour de concupiscence ou l'amitié utile
et délectable ; car l'être potentiel appète son acte et se délecte dans sa pos-
session , quand il a toutefois le sentiment et la connoissance. Mais nous
avons dit plus haut que , dans l'amour de concupiscence , on s'aime pro-
prement soi-même, puisqu'on veut pour soi le bien que l'on désire. D'une
autre part, Fètre s'aime plus soi-même qu'il n'aime un autre être, et cela
parce qu'il est un avec soi dans la substance, tandis qu'il est un avec un
autre dans la ressemblance de la forme. Quand donc un être, par cela
qu'il est semblable à un autre être dans la participation d'une forme,
l'éloigné du bien qu'il aime, il excite la haine dans son cœur, non parce
qu'il lui est seniblable , mais parce qu'il met obstacle à l'accomplissement
fectus iu alterum tendat eicut in ujiiim siM ,
eique boniim velit , siçut et sibi ac proinde
amoris causa est.)
Respondeo dicendum, qyôd similitudo, propriè
loquendo, est causa anioriâ. Sgd considerandum
est quod similitudo inter aliqiia potest altencli
dupliciter. Uuo modo ex hoc q-aèd utrumq.e
liabet idem in actu , sicut duo liabentes albe-
dinem, dicuutur similes. Aiio modo ex hoc quôd
unum habet in potentia et in quadam inclina-
tione illisd quod aiiud habet in actu ; sicut si
dicamus quod corpus grave existens extra suum
locum , liabet similitudinem cum corporc gravi
in suo loco existenti, vel ctiam secundùm quôd
potentia habet similitudinem ad actum ipsura;
nam in ip?a potentia quodammodo est actus.
Primus eigo similitudinis mcdiis causât amorem
amicitiœ seu benevolentiœ. Ex hoc enim quôd
formam, sunt quodammodo nnnm iu forma illa :
sicut duo homines sunt unum in specie huma-
nitatis, et duo albi in albedine ; et ideo atfectus
unius tendit in alterum sicut in unum sibi, et
vult ei bonum sicut et sibi. Sed secundus modus
similitudinis causât amorem concupiscentiœ,
vel amicitiam iitilis sea deleclnhilis : quia
unicuique existenti in potentia, in quantum
hujusmodi inest appeliais si.i actus, et in ejus
consecutione delectatur, si sit sentiens et co-
gnosceus. Dictum est autem suprà (qu. 2G, 4
ad 1 ) , quôd in amore concupiscent iœ amans
propriè amat seipsum , cùm vult illud bonum
quod concupiscit. Magis autem unusquisque
seipsum amat quàm alium, quia sibi unus est
in substantia, alteri verô in similitudine alicujus
foraicT; et ideô si ex eo quôd est sibi similis in
participatione formcT, impeJiatur ipsemet acon-
aliqui duo sunt similes quasi liabeutes unam j secutione boni quod amat , efûcitur ei odiùsus.
20 1" II» PARTIE, QUESTION XXVII, ARTICLE 3.
de ses vœux. Pourquoi donc le potier est -il ennemi du potier? parce que
ces artisans se font une concurrence qui diminue leur profit; et si « il y
a toujours des querelles entre les orgueilleux , » c'est qu'ils s'empêchent
les uns les autres d'obtenir la prééminence qu'ils convoitent (1).
Je réponds aux arguments : 1° Les réflexions qu'on vient de lire
résolvent la première objection.
2° Quand Pierre aime dans Paul ce qu'il n'aime pas en soi, c'est encore
la similitude, la similitude de convenance qui produit cet amour; car
ce que Paul est relativement à ce qui est aimé dans lui, Pierre l'est
à l'égard de ce qu'il aime en soi. Un bon chantre aime un bon calligraphe,
pourquoi? Parce qu'ils sont unis par une similitude de convenance, en ce
qu'ils ont l'un et l'autre ce qui convient à leur art.
2° Celui qui aime ce dont il a besoin ressemble à l'objet de son amour,
comme la puissance ressemble à l'acte.
S'^ Si l'avare aime l'homme libéral, et l'impie envers les morts celui qui
les honore, ils cèdent pareillement à la similitude qui existe entre la
puissance et l'acte ; l'un et l'autre aime parce qu'il espère obtenir l'objet
de ses vœux, l'un et l'autre a l'amitié utile. Et si tous n'ont pas l'habitude
complète de ces sortes de vertus, tous en ont du moins le germe et comme
la raison séminale ; et le vicieux aime l'homme vertueux , parce qu'il le
voit conforme à la nature de son être propre, il le voit tel qu'il devroit
être lui-même.
(1) La nourriture entretient la vie par elle-même, mais elle doBDe aussi la mort p^ir acci-
dent. C'est ainsi que la ressemblance produit l'amour et la haine.
non in quantum est similis, sed in quantum
est proprii boni impeditivus ; et propter hoc
figuli corrixantur ad invicep , quia se invicem
impediunt in pioprio lucre, et « inter superbos
suût jurgia, » quia se invicem impediunt in
propria excellentia, quam concupiscunt.
Et per hoc patet responsio ad priraum.
Ad secundum dicendum , quôd in hoc etiam
quôd aliquis in altero amat quod in se non amat,
Ad tertium dicendum, quôd ille qui amat hoc
quo indiget, habet similitudinem ad id quod amat,
sicut quod est poteutia ad actum, ut dictum est.
Ad quartum dicendum, quôd secundum eam-
dem similitudinem potentiae ad actum, ille qui
non est liueralis, amat eum qui est liberalis,
in quantum expectat ab eo aliquid quod deside-
rat, et eadem ratio est de persévérante in ami-
ci lia ai eum qui non persévérât : utrobique
invenitur ratio simililudinis secundum propor- j enim videtur esse amicitia propter utilitatem.
tionalitatem ; nam sicut se habet aîius ad hoc ! Vel dicendum , quod licet non omnes iiomiues
quôd in eo amatur, ita ipse se habet ad hoc \ ijibeant hnjusmodi ^irtutes secundum habitum
quôd in se amat : putà si bonus cantor bonum i completum , habent tamen eas secundum quae-
amet scriptorem (1), attenditur ibi simililudo ! dam serainalia rationis, secundum quae qui non
• proportionis , secundum quod uterqu2 habet | habet virtutem, diligit virtuosumtanquamsuae
quoi convenit ei secundum suam artem. j natmali rationi conformem.
(1) Idest, benè lilleras efformanlem; non eo sensu quo sçrij)torei 4icuntur qui libroruia
«ulbores» ne canloiis excédât moduui uimjs aai^la çomparalio»
DE LA CAUSE DE L* AMOUR.'
21
ARTICLE IV.
Une autre passion peut-elle être la cause de l'amour?
Il paroît qu'une autre passion peut être la cause de Tamour. l°Le Phi-
losophe dit, EtMc, VIlî , 1 : « On aime certaines choses pour la délec-
tation. » Or la délectation est une passion. Donc une passion peut être la
cause de Tamour.
2" Le désir est une passion. Or nous aimons souvent tel ou tel^ parce
que nous désirons une chose que nous attendons d'eux : cela se voit dans
toute amitié qui repose sur Tutilité. Donc il y a des passions qui sont la
cause de Famour.
3° Saint Augustin dit , Be Trin. ,Xyi : « Qui n'espère pas d'ohtenir
une chose , quelque heile qu'elle puisse lui paroître, ne l'aime que froi-
dement ou ne l'aime pas du tout. » Donc l'espérance est souvent la cause
de l'amour.
Mais nous lisons dans le même saint Augustin, De Civit. Bel, XIV, 9 :
« Toutes les aflections de l'ame sont produites par l'amour (1). »
(Conclusion. — Aucune passion ne peut être , en général , la cause de
tout amour, mais tel ou tel amour en particulier peut avoir sa cause
dans certaines passions.)
Il n'est aucune passion qui ne présuppose quelque amour. En effet ,
(1) Cette parole ne se trouve pas littéralement dans saint Augustin. Le grand évéque dit ,
ubi supra ^ 7 : « La volonté droite est le bon amour, et la volonté déréglée le mauvais.
Quand l'amour aspire à l'objet aimé, c'est le désir; quand il le possède , c'est la joie; quand
il fuit un mal , c'est la crainte; quand il en sent les atteintes, c'est la tristesse. Toutes im-
pressions bonnes ou mauvaises , selon que l'amour est bon ou mauvais. » Et plus loin , après
avoir parlé de la crainte et du désir, de la tristesse et de la joie, l'illustre docteur ajoute :
« Toutes ces afTections viennent de l'amour du bien, de la sainte charité. »
On voit que la citation de notre auteur, pour n'être point littérale, n'en exprime pas moins
fidèlement la pensée de saint Augustin. Comme il recherche partout la concision la plus rigou-
reuse, le chef de l'école abrège souvent les textes qu'il cite, tantôt supprimant les épithéles,
tantôt remplaçant la circonlocution par le mot propre , tantôt renfermant le principe dans la
onséquence.
ARTICULUS IV.
Uirùm aliqua alla passionum animœ sit causa
amoris.
Ad qimrtum sic proceditur. Yidetiir, qiiôd ali-
çiia alla passio possit esse causa amoris. Dicit
Enim Philosophiis in VIII. Ethicorum.{Qdc^. 1,
ntjam sup.), quôd « aliqua amantur. propter
delectationem, » sed delectatio estpassio qui-
dam. Ergo aliqua alia passio est causa amoris.
2. Prœterea, desiderium quaedam passio est.
Sed aliquos ainamus propter desiderium alicujus
quod ab eis expectamus , sicut apparet in oumi
amicitia quoG est propter utilitatem. Ergo aliqua
slla passio €Sl cauia amorist
3. Prœterea , Âugustinus dicit in X. De
Trinit, (cap. \) '. « Gujus rei adipiscentiaî
spem quisque non gerit, auttepide amat, aut
omnino non amat, quamvis quam pulchra sit,
videat. » Ergo spes est etiam causa amoris.
Sed contra hœc est, quôd « omnes aliœ af-
fectiones animcT. ex amorecausantiu', » ut Au-
gustinus dicit XIV. Be Civit, Dei ( cap. 9, ut
iam sup. ).
(GoNCLUsio. — Fieri non potest ut omnis
amoris aliqua alia passio animse sit causa ,
quanquam alicujus amoris alia passio causa
esse potest. )
Respondeo dicendurai quôd nuUa alia passio
âst} qttffl non prœsupponat Rlinueiîi amorctr»
Sî2 i'« ii« tautie, question xxvit, article a,
toute passion de Taine implique mouvement vers un terme ou repos dans
une chose. Or le repos dans une chose ou le mouvement vers un terme
emporte à son tour cette affinité naturelle, cette coaptation qui appartient
à l'idée d'amour. Il est donc impossible qu'une passion quelconque soit
la cause de tout amour en général , mais tel ou tel amour en particulier
peut avoir sa cause dans quelque passion , de môme qu'un bien peut ètro
produit par un autre bien.
Je réponds aux arguments : 1° Quand on aime une chose pour le plaisir,
l'amour est causé par la délectation ; mais cette délectation même a sa
cause dans un amour antérieur , car on ne se déleote que dans un objet
aimé d'une manière quelconque (1).
2° Le désir présuppose toujours un certain amour , de sorte que l'amour
d'une chose peut être causé par l'amour d'une autre chose. Ainsi celui qui
aime l'argent , aime par cela même celui dont il espère en recevoir.
3*> L'espérance produit ou fortifie l'amour, et cela par la délectation
qu'elle donne, comme aussi par le désir qu'elle enflamme, car on ne dé-
sire vivement que les choses que l'on espère. Toutefois l'espérance sup-
pose l'amour, puisqu'elle a pour objet le bien aimé.
(1) La possession d'une chose peut nous faire découvrir en elle de nouvelles amabilités,
de nouveaux charmes; et voilà comment la délectation fait naître l'amour. Mais, avant de la
posséder, nous l'aimions déjà, puisque nous la recherchions, puisqu'elle étoit conforme à noire
nature; et voilà comment Tamour précède la délectation.
Cujus ratio est, quia omnis alia passio animae
importât motum ad aliquid vel quietem in ali-
quo. Omnis autem motus ad aliquid vel quies
in aliquo ex aliqua connaturalitate vel coap-
tatione procedit, quse pertinet ad rationera
amoris. Unde impossibile est, quôd aliqua alia
passio animœ sit causa universaliter omnis amo-
ris ; contingit tamen aliquam aliam passionem
esse causamamorisalicujus, sicut etiam unum
boflum est causa alterius.
Ad primum ergo dicendum, quôd cum ali-
quis amat aliquid propter delectalionem , amor
quidem ille causatur ex delectatione : sed de-
lectatio illa iterum causatur ex alio amore
prcTcedente ; nullus enim delectatur , nisi in re
aliquo modo amata.
Ad secundum dicendum, quôd desideriura
rei alicujus semper prœsupponit amorem illius
rei (1)-, et sic desiderium alicujus rei potest esse
causa ut res alia ametur : sicut qui desiderat
pecuniam , amat propter hoc eum à quo pecu-
niam recipit.
Ad tertium dicendum , quôd spes causât vel
auget amorem; et hoc ratione delectationis ,
quia deleclationem causât; et etiam ratione de-
siderii , quia spes desiderium fortificat : nort
enim ita intense desideramus quœ non speramus,
sed tamen et ipsa spes est alicujus boni amati.
> (1) Non omnimodum, sed aliqualem; elsi enim amor qui cons?c{uitur possessionem rei,
< -^ lODgè amore illo perfectior qui ejus possidendiE priùs desiderium causât }
DES EFFETS DE l'AMOUR. 23
QUESTION XXVIII
Bes effets de V amour.
n nous reste à parler des effets de Tamour,
On demande six choses sur cette matière : 1° L'union est -elle reflfet dé
l'amoar ? 'l"" L'inhésion réciproque est -elle un effet de Tamour? S^» Le ra-
vissement est-il un effet de l'amour? 4° La jalousie et le zèle sont-ils un
effet de Tamour ? 5° L'amour est-il une passion qui blesse le sujet ? 6° Enfiû
Tamour est-il la cause de toutes les actions que fait Tètre aimant (1) ?
ARTICLE L
L'union est-elle un effet de Vamour ?
Il paroît que Tunion n'est pas un effet de Tamour. 4° L'absence répugne
à l'union. Or l'amour est compatible avec l'absence; car l'Apôtre, par-
lant de lui-même, selon la Glose, dit. Gai. , IV, 18 : « Il est bon que
Vous soyez toujours zélés pour le bien , et non pas seulement lorsque je
suis présent parmi vous (2). » Donc l'union n'est pas un effet de l'amour.
2° Toute union repose ou sur l'essence ou sur la ressemblance : sur
l'essence, comme entre la forme et la matière , l'accident et le sujet, la
1 Toutes ces questions se résolvent affirmativement , sauf une réserve relative à la cin-
quième.
L'amour produit T union , car il enchaîne ses deux termes; l'inhésion réciproque, puisqu'il
fait habiter deux cœurs Tun dans l'autre ; le ravissement , par cela qu'il transporte son sujet
hors de lui-même pour le faire vivre d'une vie étrangère ; la jalousie et le zèle , en ce qu'il
veut jouir seul de l'objet aimé et repousse tout ce qui pourroit lui nuire; la détérioration
du corps, attendu que s'il conserve l'ame, il blesse les organes par la modiQcation violente
qu'il leur fait subir; enGn les actions de celui qu'il enflamme, vu qu'il est le plus puissant
mobile de l'agent.
(2) Saint Paul dit aux Gal.^ ibid.^ 13-19 : Je vous ai gagnés à Jésus-Christ par les plus
■ ■ ' I ■ ■ ■■■-■ I . Il "' ■ r p I I ■."1 H " I " li' - I " -I -' 'm I Tn mmmim^
QUi:sTio xxvin.
De effectibus amorîSj in sex articuloi divisa.
Deîade considerandutn est de effectibus
amoris.
Et circa hoc quseruntur sex : 1° L'trùm unio
sit effectu? amoris. 2» Utrùm mutua inhœsio.
3° L'trùm extasis sit effectus amoris. 4° Utrùm
zelus. 5° Utrùm amor sit passio lœsiva amantis.
60 Utrùm amor sit causa omnium, quae amans
agit.
ARTICULUS I.
Vtritm vnio sit effectus amoris.
Ad primam sic proceditur (1). Videtur quôd
unio non sit effectus amoris, Absentia enim
unioni répugnât, sed amor compatitur secum
absentiam ; dicit enim Apostolus, ad GaL, IV
« Bonum aemulamini in bono semper (â) » ( lo-
quens de seipso, ut Glossa dicit), « et non tan-
tum cùm prœsens sum apud vos. » Ergo unio
non est effectus amoris.
2. Praeterea, omnis unio aut est par essen-
tiam , sicut forma unitur materiae , et accidens
subjecto et pars toti vel alteri parti ad constitu-
tionem totius; aut est per similitudinem vel ge-
(1) De bis eliam I. part., qu. 20, art. 1 ad 3, et qu* 60, art. 3 ad 2; et m, Sent.» dist. 27,
qu. 1, art. 1; et in Dionysio, De div. yomin.^ cap. 4, lect. 10, col. 1.
(2) Etsi aliter grœcè : KaXo'v to i^r.ÀvjÔa'. it x.xXw. Bonum œmulari in bono; quasi si
24 r» Tr PARTIE, QUESTION XXVIIT, ARTICLE i.
partie et le tout ou une autre partie constitutive du tout; sur la ressem-
blance, soit dans le genre, soit dans Vespèce, soit dans Taccident. Or
Tamour ne produit pas l'union reposant sur l'cssonce , car autrement il
ne pourroit exister entre des êtres essentiellement différents ; il ne pro-
duit pas non plus Tunion fondée sur la ressemblance, mais il est plutôt
produit par elle , comme nous l'avons vu. Donc l'union n*estpas un effet
de l'amour.
30 Le sens en acte devient le sensible en acte, et nous devons en dire
autant du connoissant à l'égard du connu. Or le sujet aimant en acte ne
devient pas l'objet aimé en acte. Donc l'union est plutôt l'effet de la con-
noissance que celui de l'amour.
JMais saint Denis dit , De div. Nom., IV : « Tout amour est une vertu
tmitive. »
(CoxcLusioN. — Puisque l'amour pousse à rechercher l'objet aimé et
qu'il s'efforce d'enchaîner étroitement deux êtres comme en un seul,
l'union est nécessairement l'effet de l'amour.)
îl y a deux sortes d'unions produites par l'amour : l'union réelle, quand
l'objet aimé est présent au sujet aimant; puis l'union effective, quand les
deux termes de l'amour sont séparés l'un de l'autre. Pour bien comprendre
cette distinction, il faut la considérer sous le point de vue de la percep-
tion , car l'amour suit cet acte de la connoissance. Or comme l'amour en
contient deux, celui de concupiscence et celui d'amitié, il suppose une
double perception des rapports qui unissent ses deux termes. Quand on
aime un objet d'amour de concupiscence, on le conçoit comme une chose
grands sacrifices , au prix de mes sueurs. « Vous ne m'avez ni méprisé , ni repoussé ; mais
vous m'avez reçu comme un ange de Dieu. » Quand j'étois parmi vous, s'il eût été possible,
« vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. » Aujourd'hui , des prophètes de
mensonge s'efforcent « de vous séparer (de moi) , afin que vous soyez zélés pour eux. » îdais
« il est l.on que vous soyez zélés pour le bien , » et que vous me demeuriez attachés môme
dons l'absence.
neris, vol specioi , vel aocirlenlis. Sed amor non
causât unionein csseritije , a'ioquin nnnqiîam
liabcrelur amor ad ea qu» sunt pcr essenliain
divisa ; iinionem autem qnae est per similitudi-
nem , amor non causât , sed magis ab ea cau-
satur, utdictum est (qn. 27, art. 3 et 4 ). Ergo
unio non est elîectus amoris.
3. PrcCterea , sensns in actu fit sensibile in
actu, et intellcctus in actu fit intellectum in
actu. Non autem amans in actu fit ainaUim in
ar-tu. Ergo unio magis est efi'ectus cognitionis ,
quàin amoiis.
Sed contra est, qu5d dicit Dionisyns, IV.
cap. De divin. Nom., quôd « amor quilibet
est virtus unitiva. »
(CoNCLUSio. — Cùm amor ad qnaerendam
amati prscsenliam moveat, duo aliqua copu-
Inre appetens , unionem eîîcctuni amoris esse
constat.)
Respondeo dicendum, quôd duplex est unio
amantis ad amatum, Una quidem secundiim
rem , putà cùm amatum praesentialiter adest
amanti; alia vero secundum effecAum, quae
quidem unio consideranda est ex apprenhen-
siono prœcedente : iiam motus appetitivus se-
quitnr apprebensionem. Cùm autem sit duplex
amor, scilicet concupiscentiœ et amicitiœ ,
uter.;ue procedit ex quadam apprehensione
unitatis amati ad amantem. Cùm enim aliquis
amat aliquid quasi concupiscens illud , appre-
«eusvis hoYiMfn, esse ni iempef honuih (BtnuUmur iiel amàtores boni sirnuêf sd quod Ôalalat
p.xhortûlur.
DES EFFETS DE l'AMOUR. 25
qui appartient à son propre bien-être; et quand on aime une personne
d'amour d'amitié, on la regarde comme un autre soi-même, puisqu'on
lui veut du bien comme on en veut à soi-même ; et voiLà pourquoi on dit
que son ami est ?m antre soi - même ; pourquoi Tévêque d'Hippone écrit
ce mot, Conf., IV, 6 ; a Un auteur a très-bien appelé son ami la moitié
de lui-même (1). » Eh bien, la dernière sorte d'amour dont nous avons
parlé, l'amour de concupiscenc3 forme l'union effective, parce qu'il
nous pousse à désirer, à rechercher, à nous unir l'objet aimé comme une
chose qui nous convient et nous appartient ; puis l'amour d'amitié produit
l'union réelle, parce qu'il est lui-même cette union ou ce nœud. Saint
Augustin résume tout cela, quand il dit, De Trin., VIII, 10 : « L'amour
est comme un lien qui unit ou s'efforce d'unir deux êtres, » celui qui aime
et celui qui est aimé. Qui unit désigne, l'union effective, sans laquelle
il n'y a pas d'amour; qui s'efforce d'unir se rapporte, au contraire, à
l'union réelle.
Je réponds aux arguments : 1° L'union réelle exige la délectation et
partant la présence de l'objet; le désir suppose l'absence ; l'amour admet
l'absence et la présence. Or il s'agit , dans l'argument, de l'union réelle.
2° On peut distinguer trois sortes d'unions relatives à l'amour. D'abord
il y a l'union qui est la cause de ce sentiment; miion qui repose sur la
(1) Aristote emploie souvent la première expression : il dit « à'A>,cç à'jrcç, STîpc; àjToç,
aller ipse , alius ipsc, » dans plusieurs endroits, par exemple Ethic.j IX, i et 9.
La seconde expression est empruntée à Horace, Od.^ 1 , 3. Aprôs avoir parlé de la perte de
son ami et de la douleur qu'il en éprouva, saint Augustin dit, uM supra : « Je Irouvois étrange
quMl y eût encore des hommes vivants sur la terre . quand celui que j'aimois comme s'il
n'avoit dû mourir jamais m'eut été enlevé; cl comme j'élois un autre lui-même, il m,e sem-
bloit encore plus étrange que je pusse vivre après sa mort. Un auteur a très-bien appelé son
ami la vtoitié de lui-même. Car, pendant que Tobjet de mon amour vivoit , il me sembloit
que son ame et la mienne n'en étoient qu'une dans doux corps. Depuis qu'il n'étoit plus, je
suppcrlois avec peine le fardeau de la vie ; je ne pouvois m'accoutumer à ne vivre que par
une moitié de moi-même; et si je ne voulois pas mourir, c'est peut-être que je craignois que
mon ami ne perdît cette moitié de vie que je trouvois qu'il avoit encore en moi. » Saint
Augustin désapprouve Rétract., II , 6, la dernière phrase de ce passage : « C'est là, dit-il,
une déclamation frivole plutôt qu'un discours sérieux. Il est vrai que le contexte répare ua
peu cette ineptie. »
henoit illud quasi perlinens ad suum bene esse.
Simiiiter cùm aliqiiis amat aliquem aniorc
amicifiœ , vult ei boniim sicut et sibi vult
bonum, unde apprehendit eum ut alterum se,
in quantum scilicet vult ci boniim sicut et sibi
ipsi ; et inde est qiiô 1 amicus dicitur esse nlter
ipse ; et Âiigustinus dicit in IV. Confess.:
« Bene quidam dixit de amico suo dimidiiim
Êniîïjrô suœ. » Primam ergo unionem ànior facit
effective , quia movet ad desiderandum et qnœ-
rendum prœsentiam aniati , quasi sibi conve-
nientis et ad se pertiaentis ; secundam autem
unionem facit formaiiter, quia ipse amor est
t&lia wnio vel nesus, Unds Augiistinuà dicit
ift Vîit, 8$ Trinit,, qa5a « Rmop êâ(
junctura qucedam duo aliqiia copulans, vel
copulare appetens , » amantem scilicet et quoa
amatur. Quod eniin dicit copulans , refertur ad
unionem effectus, sine qua non est amor ; quod
verô dicit copulare iniemlens , pertinet ad
unionem realem.
Ad primum ergo dicendum , qnod objéctio
illa procedit de unione rcali, qiiam qiiidem
requirit delectatio sicut causam : desideiium
verô est in reali absentia amati, amor vero in
absentia et in prœsentia.
Ad secundam dicendum , quod unio triplî-
citer se habet ad amorem. Quicdam enim unio
est causa amoris : et haec quidem est vuûo sub*
lUntialie, qu^itum ad amorem quo quii aisat
90 1" II" TAIlTIE^ QUESTION XXVIII, ARTICLE 2.
substance quand on s*aime soi-même , et sur la ressemblance quand on
aime les autres. Ensuite, il y a l'union qui est essentiellement l'amour
même : c'est l'harmonie d'affection , pour ainsi dire cette coaptation qui
rapproche beaucoup de l'union substantielle; car le sujet aimant est avec
l'objet aimé comme avec lui-même dans l'amour d'amitié, et comme
avec quelque chose de lui-même dans l'amour de concupiscence. Enfin
il y a l'union qui est l'effet de l'amour : elle consiste dans la liaison
que le cœur s'efforce d'établir entre lui et l'objet de son affection, et qui
se téalise conformément à la nature du sentiment. Voilà ce que le Phi-
losophe indique dans ces paroles, Polit., II, 2 : « Aristophane dit que
les amis voudroient ne faire qu'un être de deux êtres; mais comme
cette identification les détruiioit sinon tous les deux, du moins l'un
ou l'autre, ils cherchent l'union qui leur convient; ils se rapprochent
dans la conversation, dans la familiarité ^ dans la vie et dans les choses
pareilles. »
3° Dans la connoissance , le connu est uni au connoissant par sa simi-
litude , voilà tout; mais dans l'amour , l'objet aime est lui-même uni de
quelque manière au sujet aimant. L'amour est donc plus unitif que la
connoissance (1).
ARTICLE IL
Vinhésîon réciproque est-elle un effet de l'amour ?
n paroît que Tinhésion réciproque n'est pas un effet de l'amour, de
telle sorte que le sujet aimant soit dans l'objet aimé, et réciproquement.
1° Ce qui est dans un autre, est contenu par lui. Or la même chose ne
peut être tout à la fois le contenant et le contenu. Donc l'inhésion réci-
(1) Par cela que Dieu connoît l'homme , il a dans son intelligence Tidée qui le représente;
mais quand il Taime, il le sauve, i! le glorifie, il le divinise.
seipsum; quantum verô ad araorem, quo quis
amat alia, est unio similitiidinis, ut dictum
est. Quœdam vero unio est essentialiter ipse
amor : et haec est unio secundùm coaptationera
affeclus, quœ quidam assimilatur unioni sub-
stantiali, in quantum amans se habet ad ama-
tum, in amore quidem amiciliae, ut ad seipsum;
in amore autem concupiscentise , ut ad aliquid
sui. Quœdam verô unio est eîfectus amoris : et
haec est unio realis quam amans quœrit de re
amata ; et haec quidem unio est secundùm
convenieutiam amoris, ut enim Pliilosophus
dicit II, Polit. ( cap. 2) : « Âristoplianes dixit,
quod amantes desiderarent ex. ambobus fieri
unum ; sed quia ex hoc accideret aut ambos ,
aut alteium corrumpi^queerunt unionem, quce
convenit et decet, ut scilicet simul conver-
sentur et simul coUoquantur, et in aliis hujiiâ-»
modi conjungantur. »
Ad tertium dicendum, quôd cognitio perfi*
citur per hoc quod cognitum unitur cognos*
cenli secundùm suam similitudinem ; sed amoi
facit quod ipsa res, quae amatur, amanti ali-
quo modo uniatur, ut dictum est. Unde amor
est magis unitivus quam cognitio.
ARTICULUS II.
Utrùm mutua inhœsio sit effectus amoris.
Ad secundùm sic proceditur (1). Vedetur quôd
amor non causet mutuara inhœsionera, scilicet
ut amans sit in amato et è couversô. Quod enim
est in altero, continetur in eo. Sed non potest
idem esse continens et contentum. Ergo pei
(1) De Lis etiam infrà, qu. 66, art. 6; et III, Sent.^ dist. 27, qu. 1, art. 1 ad 4,
DES EFFETS DE l'aMOUR. 27
proque n'est pas un effet de Tamoiir, si Lien que le sujet aimant soit
dans l'objet aimé , et réciproquement.
S'' Un être ne peut pénétrer dans Tintérieur d'un être complet qu'en
le divisant. Or Fappétit, qui renferme Tamour, ne sauroit diviser les
choses réellement unies ; la raison seule possède l'énergie nécessaire pour
produire cet effet. Donc Tinhésion mutuelle n'est pas un effet de l'amour.
3° Si celui qui aime étoit dans celui qui est aimé , et réciproquement ,
le dernier seroit uni au premier , comme le premier l'est au dernier. Or
l'union même est l'amour. Donc celui qui aime devroit toujours être
payé de retour, conséquence démentie par l'expérience ; donc l'amour ne
fait pas habiter deux cœurs l'un dans l'autre.
Mais il est écrit , 1 Jean , IV , 16 : « Qui demeure dans la charité de-
meure en Dieu, et Dieu en lui. » Or la charité est l'amour de Dieu. Dono
l'amour fait habiter deux personnes l'une dans l'autre.
(Conclusion. — Puisque l'amour fait que l'objet aimé est dans le sujet
aimant, et réciproquement^ l'inhésion mutuelle est l'effet de l'amour .j
L'inhérence intime et réciproque peut être considérée, soit du côté de
la perception , soit du côté de l'appétit. Sous le premier point de vue^
l'objet aimé est dans le sujet aimant, par cela qu'il demeure dans sa
pensée, conformément à cette parole de l'Apôtre, Philipp,, I, 7 : « Je
vous ai dans mon cœur; » puis le sujet aimant est dans l'objet aimé en
ce que, non content de le connoître extérieurement, il s'efforce de dé-
couvrir ses perfections secrètes et de pénétrer dans l'intérieur de son être^
comme il est dit dit Saint-Esprit, l'amour suprême, l Cor., II, 10 : « Il
scrute tout , même les profondeurs de Dieu. » Sous le second rapport , re-
lativement à la faculté appétitive, la personne aimée est dans la personne
aimante, en cela même qu'elle réside dans son affection par une certaine
artioreiii non potest causari miitua iiihsesio , ut
amatum sit in amante, et è conversô.
2. Prseterea, nihil potest penetrare in inte-
riora alicujus integri, nisi per aliquara divisio-
neûi. Sed dividere quse siint secundùm rem
conjuncta , non pertinet ad appetitum , m quo
est amor, sed ad rationem. Ergo mutua in-
hœsio non est effectus amoris.
3. Prœterea, si per amorem amans est in
amato, et è conversô, sequetur quod hoc modo
amatum uniatur amanti, sicut amans amato.
Sed ipsa unio est amor , ut dictum est. Ergo
seqiiitur quod seraper amans ametur ab amato,
quod patet esse falsum. Non ergo mutuâ inhaesio
est efiectus amoris.
Sed contra est, quod dicitur I. Joan., IV : « Qui
manetin charitate, inDeo manet, et Deus in eo, »
charitas autem est amor Dei. Ergo eadem
ratione quilibet amor facit amatum esse in
amante.
(GoNCLUsio. — Cùm amor faciat amatum in
amante esse, et vicissim amantem in amato,
oportët niutuâm inhaesionem elîectum amoris
esse. )
Respondeo dicendum, quôd iste effectus mu-
tuae inhœsionis potest intelligi , et quantum ad
vim apprehensivam, et quautuffi ad vim ap-
petitivam. Nam quantum ad vim apprehensi-
vam , amatum dicitur esse in amante, in quan-
tum amatum immoratur in apprehensione
amantis , secundùm illud Philipp., I ; « Eo
quod liabeam vos in corde ; » amans verô dici-
tur esse in amato secundùm apprehensionem ,
in quantum amans non est contentus superfl-
ciali apprehensione amati , sed nititur singula,
quae ad amatum pertinent , intrinsecus disqui-
rere et sic ad intdriora ejus ingreditur, sicut
de Spiritu sancto , qui est amor Dei , dicitur
I. ad Corinth., II, quod « scrulatur etiam pro-
funda Dei.» Sed quantum ad vim appetitivam,
amatum dicitut esse in amante , prout est per
quamdam complaceutiam in ejus aifectu, ut ve'
28 ï^ II« PARTIE, QUESTION XXVIIÏ, ARTICLE 2.
coniplaîs.mco, soit que le cœur épris se délecte en sa présence dans le bien
aimé ou dans ses amabilités, soit qu'en son absence le désir le porte vers
lui par amour de concupiscence, ou vers le bien qu'il lui veut par amour
d'amitié; et tout cela sans influence étrangère, sans Timpulsion d'une
cause extérieure , comme lorsqu'on veut une chose pour en obtenir une
autre ou qu'on souhaite un avantage à quelqu'un dans l'espoir d'en rece-
voir un autre , mais par pur entraînement de l'ame , sous l'attrait d'un
charme intérieur. De là les expressions à'amour intime, d'entrailles de
la charité (1). Réciproquement l'aimant est dans le bien-aimé, de deux
manières différentes^ par amour de concupiscence et par amour d'amitié.
L'amour de concupiscence ne se repose pas dans la possession superfi-
cielle, dans la jouissance extérieure de son objet; il veut le posséder en-
tièrement, parfaitement, en entrant pour ainsi dire dans son intérieur.
Par l'amour d'amitié, l'aimant est dans le bien-aimè, vu qu'il regarde
ses biens et ses maux comme les siens propres, qu'il partage ses désirs et
ses affections , ou plutôt semble ne vouloir et ne sentir que par lui : « Le
propre des amis, dit le Philosophe, Ethic, IX, 3, et Rhetor., II, 4, est
de désirer les mêmes choses, de se réjouir et de s'affliger des mêmes
choses. » En un mot l'aimant est dans le bien-aimé, lorsqu'il s'approprie
son être pour ainsi dire , et devient comme un avec lui ; puis quand il le
met à sa place , cherche son avantage ainsi que le sien propre et le regarde
comme un avec lui, le bien-aimé est dans l'aimant. L'amour d'amitié peut
encore produire l'inhésion mutuelle d'une autre manière , il suffit pour
cela qu'il soit payé de retour; quand les amis s'aiment réciproquement,
qu'ils se veulent et se font du bien l'un à l'autre, ils sembleut demeurer
dans une seule ame.
Je réponds aux arguments : 1° L'objet aimé est contenu dans le sujet
(1) Dans la lettre à Atticus , Cicéron dit en parlant de son ami : « Il est de mes intimes. »
Et saint Paul écrit, Phil.jU, 1 : « S'il est quelque consolation dans le Christ, quelque Uniment
delectetur in eo aut in bonis ejus apud prae-
sentiam, vel in absentia per desiderium tendat
in ipsum aniatumper araorem concupiscent iœ_.
"vel in boua quai vult amato per ejus amore
amicitiœ; non quidem ex aliqua extrinseca
causa, sicut cura aliqiiis desiderat aliquid prop-
ter alterum , vel cum aliquis vult bonum alteri
propler aliquid aliud, sed propter complacea-
tiani amati interius radicatam. Unde et amor
dicitur « intimus , et dicuntur viscera chari-
tatis. » E conversô autem amans est in amato
îliter quidem per amorem concupiscentiœ ,
aliter per amorem amicitiœ, Amor namque
concupiscentiœ non requiescit in quacunque
extrinsaca , aut superliciali adeptione vel frui-
tione amati ; sed quaerit amatum perfcctè ha-
bere, quasi ad intima illius pèrvêniens, In
Riiiôïa vciy amiiUia aoiani êit îû amato» in
quantum reputat bona vel mala amici sicut sua,
et voluntatem amici sicut suam , ut quasi ipse
in suo amico videatur bona vel mala pati, et
affici, et propter lioc «proprium est amicorum
eadem velle, et in eodem trislari et gaudere , »
secundum Philosophum in IX. Eth. (cap. 3),
et in II. Rheforic. (cap. 4). Ut sic, in quan-
tum qute sunt amici œstimat sua, amans videa-
tur esse in amato, quasi idem factus amato;
in quantum autem è conversô \iilt et agit propter
araicum sicut propter seipsum , quasi reputans
amicum idem sibi , sic amatum est in amante.
Poiest autem et tertio modo mutua inhsesio
intelligi in amore amicitiœ secundum viam
redàffiâtiouis , in quantum mutuo se amant
amici, et sibi invicem bona volunt et ope-
rantur.
DES EFFETS DE l'AMOUR. 29
aimant, parce qu'il est imprimé dans son affection par une certaine com-
plaisance ; puis le sujet aimant est contenu dans Tobjet aimé, en cela qu'il
réside en quelque sorte dans le fond de son être. Or rien n'empêclie que
la même chose ne soit, sous des rapports différents , contenante et con-
tenue tout à la fois : ainsi le genre est contenu dans l'espèce , et l'espèce
dans le genre.
â'' La perception de la raison précède l'affection de l'amour ; et comme
la raison discourt et divise, l'amour peut entrer dans son objet. Voilà ce
aue nous avons vu dans le corps de l'article (1).
30 II s'agit, dans l'argument, de la troisième sorte d'inhérence mu-
tuelle , qui est produite par l'amour payé de retour. Or cette inhcsion-là
n'existe pas dans tout amour (2).
ARTICLE ÏÏL
Le ravissement est-il un effet de l'amour?
Il paroit que le ravissement n'est pas un effet de l'amour. 1"» Le ravisse-
ment enlève à l'homme la possession de lui-même. Or l'amour ne produit
pas toujours cet effet; car, ordinairement, le cœur aimant reste maître
de lui-même. Donc le ravissement n'est pas un effet de l'amour.
2o L'aimant s'efforce de s'unir le bien-aimé. Donc il l'attire plutôt vers
son cœur, qu'il n'en est attiré hors de lui-même.
3° L'amour attire le bien-aimé vers l'aimant. Si donc l'aimant sortoit
d'amour, quelque communion d'esprit, des entrailles de commisération. » Ecrivant à Philémon
pour lui recommander Onésime , qu'il avoit « engendré dans les fers , » le même Apôtre lui
dit, Phil.j I, 12 : « Reçois-le comme mes entrailles; » c'est-à-dire comme mon fils le plus
cher, ou comme le gage le plus grand de mon intime affection.
(1) Séparant Taltribut du sujet, l'accident de la substance, la partie du tout , la raison dé-
compose et divise les êtres ; elle ouvre donc la voie qui conduit l'amour en quelque sorte dans
le cœur de son objet.
(2) Parce que celui qui aime n'est pas toujours aimé à son tour.
continetur in amante, in quantum est irnpres-
sum in affectu ejus per qiiamdam complacen-
tiam ; è converso verô amans continetur in
amato,in quantum amans sequilur aliquo modo
illud quod est intimum amati. iNihil enim pro-
hibet diverse modo esse aliquid continens et
contentum, sicui genus continetur in specie
et è converso.
Ad secundum dicendum , quôd rationis ap-
prehensio prœcedit alîectum amoris : et ideo
sicut ratio disquirit, ita affectus amoris subin-
trat in amatum, ut ex dictis patet.
Ad tertium dicendum, quôd illa ratio pro-
cedit de teitio modo mutuae inhxsionis , qui
non iuvenitur in quolibet amore.
ARTICULUS III.
Utrùm extasis sit ejfectus amoris.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quod
extasis non sit efTectus amoris. Extasis enim
qnamdam alienationem importare videtur. Sed
amoi- non semper facit alienationem, snnt enim
amantes interdum sui compotes. Ergo amor
non facit extasim,
2. Prœterea, amans desiderat amatum sibi
uniri. Magis ergo amatum trahit ad se, quam
etiam pergat in amatum , extra se exiens.
3. Praeterea, amor unit amatum amanli ,
sicut dictum est. Si ergo amans extra se tendit
ut in amatum pergat, sequitur quod semper
<1) De bis etiam in 2, 2, qu. 175, ait. 2; et m, Sent.^ dist. 27; qu. 1, art. 1 ad 4 ; et
ç^u. 13, de \erit.; art. 2 ad Uj et inî. ad C'or.^XII, lect., col. 3.
30 I" !!• PARTIE, Ql^'E^Tin:^ XXVIII, ARTICLE 3.
de son iMre pour atteindre le bien-aimc , il s'ensuivroit qu'il raime tou-
jours plus que lui-même, ce qui est faux. Donc le ravissement n'est pas
un cfTct (le l'amour.
Mais saint Denis dit , De cUn. Nom. , IV : a L'amour divin produit le
ravissement... et Dieu lui-même a été ravi par amour (l). » Or l'amour
est par similitude , comme le remarque aussi l'Aréopagite , une partici-
pation de l'amour divin. Donc tout amour produit le ravissement.
(CoxcLusioN. — Tout amour dispose au ravissement dans la faculté
appréliensive, en attachant la pensée à l'objet aimé; puis l'amour d'ami-
tié le produit complètement, et l'amour de concupiscence en partie dans
la faculté ai>pétitive.j
Etre ravi , c'est être transporté hors de soi : état qu'on peut considérer
sous un double point de vue, sous celui de la faculté appréhensive et sous
celui de la faculté appétitive (2). Relativement à la faculté appréhensive,
l'homme est transporté hors de lui, quand il est placé hors de l'ordre de
la connoissance qui lui est propre. Dans ce cas il peut arriver deux choses :
ou Fhomme est élevé à une connoissance supérieure , de telle sorte qu'il
conçoit des mystères au-dessus des sens et de la raison, et pour lors on
dit proprement qu'il est en extase (3) ; ou bien il est rabaissé vers les ré-
(1) Voici le lexle tel qu'il se trouve dans saint Denis : « L'amour divin produit le ravisse-
ment ; car ceux qu'il enflamme ne s'appartiennent plus , mais à celui qu'ils aiment. » Aussi
Tapôtre saint Paul, opris de cet ineffable amour, dit-il, Gal.^ IT, 20 : « Je vis, non plus moi, mais
le Christ vit en moi. » C'est que ce vciilable amant, transporté hors de lui dans le Dieu de son
cœur, ne >ivoil plus de sa propre vie, mais de celle du Yerbe fait chair. » Et plus loin : « Il faut
oser le dire , parce que cela est vrai : Dieu , ravi par la beauté et par la bonté de ses ouvrages,
existe hors de lui-même , sans être toutefois sorti de son propre sein; il gouverne le monde et so
trouve dans toute chose par son essence . par sa science et par sa puissance. »
(2) Ces deux termes sont admirables de justesse et d'expression ; on chercheroit vainement
dans notre vocabulaire, nous le croyons, deux mots qui pussent les remplacer sans désavan-
tage. Ils expriment les actes des sens non moins que ceux de la raison ; ils les expriment si
bien qu'ils en peignent la nature dans des traits vivants. L'intelligence attire les choses dans son
propre sein, elle les saisit et les embrasse : elle est donc appréhensive; puis le désir sort
de lui-même pour se porter vers les objets : il est donc appétilif. — Quand on fera de la
philosophie sérieuse , on se rapprochera forcément de la terminologie scolastique.
(3) C'est là l'extase proprement dite, qui dérobe les saints à eux-mêmes, nous pouvons le
dire, pour les élever aux choses divines; c'est le ravissement dont parle saint Paul, II Cor.,
plus diligat amatuni quàm seipsum, qiiod patet
esse faisum. Non ergo extasis est effectua
amoris.
Sed contra est, qiiôd Dionysius dicit IV.
cap. De div. Nom., quod « divinns araor
extasim facit , et quoJ ipse Deus propter amo-
rem est extasim passiis. » Cùm ergo quiLbet
sit qiiœdam similitudo participatadivini amoris,
ut ibidem dicitur, videtur quod quilibet amor
causel extasim.
(CoNCLusio. — Amor in vi apprehsensiva
Cïtasiin parit dispositivè, afflcienào videlicet
amanteni ad cogitaudum de }'e amatj^ iu vi
autem appetiliva directe et simpliciter amor
amicitiœ facit extasim , sed non amor concu-
piscentise nisi secundum quid.)
Respondeo dicendum, quod extasim pati
aliquis dicitur , cùm extra se ponitur : quod
quitlem contingit et secundum vira apprehen-
sivam , et secundum vini appetitivam. Secun-
dum quidem vim appreliensivam aliquis dicitur
extra se poni, qiiando ponitur extra cognitio-
neni sibi propiiam ; vel quia ad supeiiorem
siiblimatur, sicut homo dum elevatur ad com-
prehenlenJa aliqua quai sunt supra sensn:ii et
ratioueui , dicitur extasim pâli , in quantoifl
DES EFFETS DE L'A^HOUR. 31
gWiS inférieures, comme lorsqu'il tombe dans la fureur ou la démence,
^t dans cette hypotlièse on dit qu'il est transporté. Sous le second rap-
port, à l'égard de la- faculté appétitive, on dit qu'un homme est ravi,
quand la véhémence du désir le fait sortir de lui-même et le pousse vers
les choses extérieures. Or la première sorte de ravissement est préparée
par Tamour; car cet attachement de l'ame enchaîne la pensée de l'esprit
à Tohjet aimé, et finit par la dégager entièrement des autres choses. En-
suite le ravissement de la seconde espèce est produit par Tamour : produit
complètement par Tamour d'amitié , en partie par l'amour de concupis-
cence. En effet, l'amour de concupiscence sort de lui-même jusqu'à un
certain point : non content du bien qu'il possède, il cherche la jouissance
d'un objet extérieur ; mais comme il le poursuit pour son avantage, afin
de se l'approprier , il ne sort pas entièrement de son propre sein et finit
par concentrer au- dedans son affection. Au contraire, l'amour d'amitiç
sort tout entier de lui-même ; car il veut et fait du bien à son ami, il lui
rapporte toute sa sollicitude et tous ses efforts.
Je réponds aux arguments : l'» Tout se rapporte, dans l'objection, à la
première sorte de rav'issement^ à l'extase proprement dite, qui a son siège
dans l'intelligence.
2° L'argument part de Tamour de concupiscence, qui prépare mais ue
produit pas le ravissement.
3*^ Celui qui aime sort de son sein dans la même mesure qu'il veut et
XÏT, 2-4 : « Je sais un homme dans le Christ, qui.... fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au
troisième ciel : et je sais que cet homme (dans le corps ou hors du corps , je ne sais. Dieu
le sait) fut ravi dans le paradis, et entendit des paroles secrètes, qu'il n'est pas permis à
l'homme de proférer. »
Extase (de e^, de, hors, et de lOTVjfti, d'où le latin, $tarej l'italien statOj l'espagnol
estar et le vieux mot françois eslre) veut dire littéralement existence, position hors de soi.
Ce mot ne se prend guère que dans le sens propre; il désigne presque toujours Tétat de
Vhomme transporté hors de lui-même dans un ordre de connoissance supérieure. Voilà pour-
quoi nous l'avons généralement remplacé, dans notre article, par le terme de ravis»
sèment.
ponitur extra connaturalein apprehensionem
rationis et sensus ; vel quia ad inferiora de-
primitur, putà cum aliquis lu furiam vel
amentiam cadit, dicitur exlasim passas. Secun-
dum appetitivam vero paitem dicitur aliquis
extasim pati , quando appetitus alicujus in alte-
rum fertur, exiens quodammodo extra seipsum.
Primam quidem extasini facit amor dispositivè/
in quantum sciliçet facit meditari de amato, ut
dictum est ; intensa autem meditatio unius
abslrahit ab aliis. Sed secundam extasim facit
amor directe, sioipliciter quidem a^moa ami-
citkBj amor autem concupisceutiœ non sim-
pUciter, sed secundum quid. Nam in amore
concupiscentiae quodam modo fertur amans
e&tra seipsum, inquauluiu scUicet uou coa-
tenlus gaudere de bono quod habet , qagerit
frui aliquo extra se. Sed quia illud extrinse-
cura bonum quaerit sibi habere , non exit sim-
pliciter extra se , sed talis affectio in fine intra
ipsum concluditur. Sed in amore amicitiae af-
fectas alicujus simpliciter exit extra se, quia
vult amico bonum ; et operatur bonum , quasi
gereus çuram et provideutiam ipsius propter
ipsum amicum.
Ad primam ergo dicendum , quôd illa ratio
procedit de prima extasi.
Ad secundum dicendum, quôd illa ratio
procedit de amore concupiseentiœ- , qui non
facit simpliciter extasim , ut dictum est.
Ad terliam dicendum, quôd ille qui amat,
iû tantum extra se exit, ia quantum vult bw4
32 r« II" PARTIE, QUESTION XXVIII, ARTICLE 4.
fait du bien à son ami; mais il ne désire pas son avantage plus qu
sien propre. Rien ne prouve donc qu'il l'aime plus que lui-même (1).
ARTICLE IV.
La jalousie et le z'^le sont-ils un effet de l'amour?
Il paroît que la jalousie et le zèle ne sont pas un effet de Tamour. 1°
zèle et la jalousie sont la source des querelles et des prétentions contrair
ce qui fait écrire à TApôtre , I Co)\, III , 3 : « Il y a parmi vous de
jalousie et des contentions. » Or les querelles et les prétentions contraires
répugnent à l'amour. Donc le zèle et la jalousie n'en sont pas l'effet (-2).
2° L'amour se rapporte au bien, qui est communicatif de lui-même. Or
la jalousie répugne à communiquer ce qu'elle possède; car elle ne soufi're
point de partage dans la jouissance de l'objet aimé, comme on le voit dans
le lien conjugal. Donc la jalousie n'est pas l'eff'et de l'amour.
3o Le zèle n'est pas sans haine , non plus que sans amour ; car le Pro-
phète-Roi dit, Vs.y LXXII , 3 : « J'ai été touché d'un zèle d'indignation
contre les méchants. » Donc le zèle n'est pas plus l'effet de l'amour que
celui de la haine.
Mais saint Denis dit, De div. Nom., FV : c< Dieu est dit jaloux à cause
de son grand amour pour les créatures. »
(Conclusion. — Puisque la jalousie et le zèle sont un mouvement vio-
(1) Notre saint auteur nous a dit souvent : L'aimant aime le Lien-aimé , selon qu'il est un
avec lui-même. Or l'homme est un avec lui-même dans la substance; mais il n'est un avec le
bien-aimé que dans la similitude. L'amour de soi est la cause et la mesure de l'amour
d'autrui.
(2) Quand le cœur aimant repousse avec ardeur ce qui le trouble dans la jouissance de
l'objet aimé, il a la jalousie; quand il s'efforce d'écarter ce qui peut nuire à son ami , il a le
zèle.
Le latin zeîuSj cotnme son correspondant grec, exprime ces deux choses. Non contente de
retenir le mot zèle^ notre langue en a tiré le raol jalousie ^ de sorte qu'elle dislingue entre
les deux choses distinctes que confondoieut la langue latine et la langue grecque.
amici, et operatur; non famen vult bona
amici magis quam sua. Unde non sequitur
quod alterum plusquam se diligat.
ARTICULUS IV.
Utrùm zelus sit effectus amoris.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
zelus non sit effectus amoris. Zelus enim est
contentiouis principium , unde dicitur , I. ad
Corinth., III : « cuqî sit inter vos zelus et con-
tenlio, etc. w Sed contentio répugnai amori.
Ergo zelus non est effectus amoris.
2. Prœterea, objectum amoris est bonum,
qpod est communicativum sui. Sed zelus ré-
pugnai communicationi ; ad zelum enim perli-
nere videtur quôd quis non patitur consortium
in amato , sieui viri dicuntur zelare usores ,
quas nolunt babere communes cum creteris,
Ergo zelus non est effectus amoris.
3. Praeterea, zelus non est sine odio, sicut
nec sine amore ; dicitur enim in Psal. LXXII :
« Zelavi super iniques (2). » Non ergo débet dici
magis effectus amoris quàm odii.
Sed contra est , quod Dionysius dicit IV.
cap. Be div. Nom., quod « Deus appellatur
zelotes propter multum amorem quem habet
ad existentia. »
(CoNCLUsio.— Zelus cùm sit, vehemeûs mo-
(1) De bis etiara qu. 11 , de malo, art. 1 , 1.
(2) De quibus aempe Psalm. CXVIII ipse ait : lnii,uos odio habui^ elC,
DES EFFETS DE L*AMOUR. 33
lent qui porte le sujet aimant vers Tobjet aimé , ils ont nécessairement
leur cause dans rameur.)
La jalousie et le zèle ont leur source dans Tintensité de l'amour. 11 est
évident que plus une force tend avec énergie vers un terme, plus elle re-
pousse violemment ce qui l'arrête dans sa voie. Puis donc que l'amour est,
selon l'évêque d'Hippone, une sorte de mouvement vers l'objet aimé , il
s'efforce d'écarter, quand il est intense, les obstacles qui s'opposent à son
essor. Toutefois l'amour de concupiscence se comporte , dans cet effort ,
autrement que l'amour d'amitié. Quand il désire vivement une chose,
l'amour de concupiscence s'irrite et se roidit contre ce qui l'empêclie de
l'obtenir et d'en jouir paisiblement : ainsi les époux repoussent tout par-
tage dans la jouissance que des droits légitimes leur assurent; ainsi
l'orgueilleux qui veut dominer s'arme contre ceux qui semblent, par leur
élévation, menacer sa prééminence. C'est ici la jalousie, dont le Psalmiste
dit, Ps. XXXVl, 1 : « N'enviez pas les méchants, et n'ayez point de
jalousie contre ceux qui font l'iniquité. » Ensuite, l'amour d'amitié cherche
le bien d'un autre ; quand il est intense , il repousse tout ce qui compro-
met son bonheur; et l'on dit tel oa tel zélé pour son ami, quand il combat
toutes les paroles et toutes les actions qui lui sont contraires. On dit dans
le même sens qu'un homme est zélé pour Dieu , lorsqu'il s'efforce d'em-
pêcher ce qui blesse sa gloire et sa volonté. C'est là ce qu'exprime cette
parole , IIÏ Rois , XIX , 14 : « Je brûle de zèle pour le Seigneur Dieu des
armées. » Et la Glose, commentant cette parole, Jean, II, 17 : « Le zèle
de votre maison me dévore, » dit : « Celui-là est dévoré de zèle, qui
s'efforce de prévenir et de réparer le mal , et qui souffre et gémit quand
il ne le peut pas. »
tus auiantis in rem amatam, amoris effectus ne-
cessario est. )
Respondeo dicendum , quôd zeliis quocun-
qiie modo sumatm^, ex iutentione amoris pro-
veoit. Manifeslum est euiin quod quanto ali-
qua virtus intensiùs tendit in aliquid, fortins
repelUt omne contrarium, vel repuguans. Cùm
igitiir amor sit quidem motus in amatum, ut
Augustinus dicit in lib. LXXXill quœst., in-
tensus amor qaœrit excludere omne id quod sibi
répugnât, aliter tamen hoc contingit in amoie
concupiscent iœ, et aliter in amore amicltiœ.
Nam in amore concupiscent iœ, qui intense
aliquid concupiscit, movetur contra omne illud
quod répugnât consecutioni vel fruitioni quietae
ejus quod amatur : et hoc modo \iii dicuntur
zelare uxores, ne per consortium aliorum im-
pediatur siugularitas quam in uxore qi-iserunt ;
similiter etiam qui quserunt excelleutiam, mo-
ventur contra eos qui excellera videntur, quasi
impedientes excelleutiam eorum. Et iste est
zelusinvidise, de quo dicitur in Psalm. XXXVI :
« Noli œmulari in malignantibus , neque zela-
veris facientes iniquitatem. » Amor autem ami'
citiœ quœrit bonum amici : unde quando est
intensus, facit homniem moveri contra omao
illud quod répugnât bono amici; et secundum
hoc aliqais dicitur zelare pro amico , qaaodo
si qua dicuntur vel fiunt contra booum amici,
homo repellere studet. Et per hune etiam mo-
dum aliquis dicitur zelare pro Deo, quando ea
quœ sunt contra honorem^vel voluntatem Dei ,
repeliere secundum possa conatur, secundum
illud III. Reg., XIX (1) : « Zelatus sum pro Do-
mino exercituum.» Et Joan. ,11 : «Zelus domus
tuae comedit me, » dicit Gloss. (2) quôd « bono
zelo comeditur, qui quœlibet prava quse viderit,
c-orrigere satagit si nequit, tolérât et gémit. »
(1) Ab Helia propheta dictum, cùm Jesabel fugeret persequentem.
(2) £x Augustino sumpta, qui Tract. 15 in Joan. paulô pleuiùs eam habet.
34 !'• Il" PARTIK, QUESTION XXVIH, ARTICLE 5,
Je réponds aux arguments : 1° L'Apôtre parle, dans le passage objecté,
de la jalousie; passion qui produit les querelles et les contentions, non
qu'elle coinl)atte Tobjet aimé, mais parce qu'elle repousse les attaques
qu'on lui livre (l).
2° Nous aimons le bien parce qu'il peut nous être communiqué, et par
là même nous détestons ce qui en empêche la communication complète :
l'amour produit donc la jalousie. 11 y a pourtant une distinction à faire.
Quand les choses ne renferment qu'un bien limité, restreint, défectueux,
plusieurs ne peuvent à la fois les posséder tout entières : c'est l'amour
de ces choses-là qui fait naître la jalousie dans les cœurs, et non pas
l'amour des choses dont plusieurs peuvent avoir en même temps la com-
plète possession. Ainsi personne n'est jaloux contre nn autre de la con-
noissance de la vérité, parce qu'elle peut être connue totalement par plu-
sieurs ; on ne pourroit l'être que de la connoissance supérieure qu'en a tel
ou tel.
3° Si le cœur aimant déteste ce qui est contraire au bien - aimé , c'est
l'amour qui le veut ; le zèle est donc plus l'effet de l'amour que celui de
la haine.
ARTICLE V.
Uamour est-il une passion qui blesse son sujet?
Il paroît que l'amour est une passion qui blesse son sujet. 1° La langueur
révèle une affection douloureuse. Or l'amour cause la langueur; car
l'épouse dit, Cant., II, 5 : « Soutenez-moi avec des fleurs, parce que je lan-
(1) Voici les paroles de saint Paul, I Cor.^ III, 3 : « Puisqu'il y a parmi vous de la jalousie
et des contentions, n'ètes-vous pas charnels, et ne marchez-vous pas selon l'homme? Car
lorsque l'un dit : Moi je suis de Paul; et un autre : Moi d'Apollo, n'êtes-vous pas des
hommes? »
Ilaymon explique ainsi ces paroles : « Les Corinthiens disputoient sur leur baptême; l'un
disoit : J'ai été baptisé du baptême de Paul ; un autre répondoit : J'ai reçu celui d'Apollo ;
celui-ci crioit : Moi je suis fils de Paul; celui-là répliquoit : Moi je suis celui d'Apollo. »
C'est pourquoi saint Paul leur disoit, ihid.^ i-6 : « Qu'est donc Apollo, et qu'est Paul? Les
Hi\nislres de celui à qui vous avez cru.... Moi j'ai planté, Apollo a arrosé , mais Dieu a donné
a croissance.
Ad primum ergo dicendum, quôd Apostolus 1 alteri de cognitione veritatis, quae à muitis
ibi loqiiitiir de zelo iiividiaî, qui quidem est j intégré cognosci potest, sed foitè de excel-
causa contentionis , non contra rem amatam
se pro re amata contra impedimenta ipsiiis.
Ad secundum dicendum , quod bonum ama-
tur in quantum conimunicabile amanti ; unde
omne illud quod peifectionem hujus commu-
nicationis impedit _, effuilur odiosum : et
sic ex amore boni zelus causatur. Ex defectu
autem bônitatis , contingit quôd quaedam parva
bona non possunt intégré sinnul possideri à
muitis ; et ex amore talium causatur zelus in-
"vidiœ , non autem propriè ex his quse intégré
lentia circa coguitionern hujus.
Ad tertium dicendum, quôd hoc ipsum quod
aliquis odio habet ea qua) répugnant amato,
ex amore procedit : unde zelus propriè po-
nitur eflectus amoris magis quàm odii.
ARTICULUS V.
Vtrùm amor sit passio lœsiva amantls.
Ad quiûtum sic proceditur. Videtur quôd
amor sit passio lœsiva. Languor enim signi-
ficat lœsionem quamdam languentis. Sed amor
possunt à muitis possideri. NuUus enim iûvidet causât languorem; dicitur enim Cant,, U : «Fui-
DES EFFETS DE l'aMOFR. 35
guj d'amour (1) » Donc l'amour est une passion qui blesse son sujet
Jl it ïr°"/ rrf *°' dissolution. Or l'amour fond les cœurs, vu
1 n .. ^ 'v ;^ ^' V '■ " ''°" ^'"^ ''''' ^"'^'^"^ ' l°r«1'ie mon hen-
aime m a parle. » Donc l'amour dissout et Liesse les cœurs
J^^-fp"r"''''^"'""'''''''^'''''''"'"''ï"iP«"*W''-^serlayie.Orl'amour
produit 1 ardeur; car, parmi les propriétés de l'amour sérapMque sZ
Denis compte « la chaleur, la flamme et l'ardeur; « et l'Esprit sain diT™
reniement de l'amour, C««t, Vni,6 : «Ses lamp'es sont driampeld |u
et de flammes. » Donc l'amour est une passion qui produit de funestes eff s
Mais saint Denis dit. De div. Nom., IV : « L'amour est consemt ur
cœûrf maïif r- " °7 ^T""^ °'"* ^'^ ""^^ P--" ^- "--"
cœurs, mais il conserve et perfectionne.
(Conclusion. -L'amour d'un bien convenable, comme l'amour de Dieu
^nserve et perfectionne l'ame; mais l'amour d'un bien qui ne c«ivi nt
pas _, comme l'amour du péché , blesse et détériore ; puis tout amour, en
gênerai , exerce une influence délétère sur le corps , par la trop grande
modification qu'il lui fait subir.) <i"opgranae
Comme nous l'avons vu précédemment, l'amour est l'union de la faculté
appe itive avec te ou tel bien. Or quand un être est uni à une chose qui
lu convient in éprouve ni froissement ni blessure, tant s'en faut qu'il
reçoit le perfectionnement et l'amélioration dont il est susceptible; mais
quand 11 est uni a un bien qui ne lui convient pas, il est blessé et détérioré.
1 laut donc dire que l'amour d'un bien convenable améliore et perfec-
tionne; mais que l'amour d'un bien contraire à l'être blesse et détériore.
dal's'rt»!^„','r«'''' """""'"' "'^'■«'"P»« <<' '"''esse et d'affliction, mou ame se consume
dans 1 attente, et mon ccrur est dévoré par l'ardeur de ses désirs il.t i.i„ *- .'■"'"*'^™e
les parfums de ,a foi et cueillir les fleurs'des vertus - 1 Z ^ ^ ^^^rZ^'^Z
cite me floribiis, stipate me malis, quia amore
langiieo. » Ergo araor est passio iœsiva.
2. Prœterea , liquefactio est quaedam reso-
îutio. Sed amor est liqiiefactivus ; dicitur enim
Ca}if.^ Y : « Anima mea liquefacta est, ut di-
lectus meus locutus est. » Ergo amor est reso-
lutivus, est ergo corruptivus et laesivus.
3. Piœterea , fervor désignât quemdam ex-
cessum in caliditate , qui quidem excessus cor-
ruptivus est. Sed fervor causatur ex amore;
Dionysius enim YII. cap. Cœl. Hier., inter
caeteras proprietates ad araorem Seraphira per-
tinentes , ponit ({ calidum et acutum , et super
fervens ; » et Ca?it., VIII , dicitur de amore
quod « lampades ejus sunt lampades ignis at-
que flammarum. » Ergo amor est passio lœsiva
et corruptiva.
Sed contra est, quod dicit Dionysius IV.
cap. De div. Nom,, quôd « singula seipsa
amant contentivè , id est, conservativè. » Ergo
amor non est passio lœsiva, sed magis coDse°r-
vativa et perfectiva.
(CoxcLusio. — Amor cujuscumque boni con-
venientis , ut Dei , perûcit amantem , discon-
venientes verô sicut peccati amor, amantem
laedit ; generaliter tamen propter excessum im-
mutationis corporalis, omnis amor laesivus dici
potest. )
Respondeo dicendum , quôd sicut suprà die-
tum est, amor signiûcat coaptionem quamdam
appetitivae virtutis ad aliquod bonum. Nihil
autem quod coaptatur ad aliquid qu3d est sibi
conveniens, ex hoc ipso lœditur, sed magis si
sit possibile, perûcitur et meiioratur; quoci verô
coaptatur ad aliquid , quod non est sibi conve-
mens_, ex hoc laeditnr et deterioratur. Amor ergo
boni convenientis est perfectivus et meliorativus
amantis; amor autem boni quod non est coû-
36 I^ II* PARTfï, Ot'ESTlON XXVIH, ARTICLE 5,
En cons^quenr«s ramour de Dieu est souveraiiieiaont conservateur et
perl't'ctif; mais l'aniour du péché dégrade et porte les coups les plus
funestes, ronforniérnent à cette parole. Osée, IX , 10 : « Ils sont devenus
abominables comme les choses qu'ils ont aimées. (1). » Dans ce qu'on vient
de lire, toutefois, nous avons considéré l'amour du côté de la forme, rcla-
ti\>'ment à la partie apjiétitive ; mais quand on l'envisage au point de vue
de la matière , comme une passion siégeant dans l'enveloppe de Tame , il
blesse souvent par la njodiûcation violente qu'il fait subir au corps, et Ton
voit se produire cette action pernicieuse dans le sentiment et dans les
affections qui s'exercent par les organes.
En réponse aux objections, nous dirons qu'on peut attribuer à l'amour
quatre effets prochains, savoir : la fusion, la jouissance, la langueur et
l'ardeur. Le premier de ces effets, la fusion est le contraire de la congé-
lation. Les substances congelées, fermes et compactes, sont étroitement
enchaînées dans toutes leurs parties, et repoussent les corps qui s'efforcent
de les pénétrer. Puis donc que l'amour prépare à recevoir son objet (car,
encore une fois, le bien-aimé est dans l'aimant) la froideur du cœur, pour
ainsi dire la congélation qui le durcit, répugne à l'amour; mais la fusion
vient en quelque sorte le ramollir, le dilater, ouvrant la voie qui conduit
dans son sein. Alors, quand l'ubjet aimé est jirésent, il donne la jouissance
et la délectation ; quand il est absent , on voit naître deux passions dans
l'ame : la tristesse ou le regret qu'on exprime par le mot langueur, et que
Gicéron appelle une maladie ; puis le brûlant désir qui recherche la pos-
session, et qu'on désigne sous le nom ^'ardeur. Tels sont les effets qu'on
(1) « J'ai aimé Israël (dit le Seigneur) comme des grappes de raisin que » Ton rencontre
M dans le désert; j'ai vu Icuis pères » avec plaisir, « comme les premières fi;îues qui paroissent
au haut du fi^'uier : cl cependant ils ont adoré l'idole de Heelpliégor, » ce dieu de la volupté;
« ei ils se sont éloignés de moi pour se couvrir de confusion, » en se livrant à des passions
honteuses; u ils sont de>enus abominables conmie les choses qu'ils ont aimées. »
vcnicns ammli, est lœsivus et delerioralivus
auiaulis. Unde niaxi:nè hinno perlii itiir et ine-
lioralur per amorein Dei , la.'iiitui' autein et de-
terioialur [)er amorem peccali , secundum illud
Oseœ, IX. : « Facti siint abominabiles sicut ea
quai dilexorunl. » Et hoc quiJeni sic dktuiu
est de atnore , quantum ad iJ quod est fonnale
ia ipso, quod est scilicet ex parte appeliliis;
quauUim verô ad id quod est niuleiiale in pas-
sioue amoris , quod est immulatio aliqua cor-
poralis , ai'cidil quoi amor sit laîsivus propler
excessutn imuiulalioiiis : sicut accidit in sensu
et iu unini aetu viilulis animaî,(|uui exetC''tur
per aliquam iunnutalinnem organi corporalis.
Ad ea verô qu» in coulrarium objiciunlur,
diceuduni , quùd amoii altribui possunt qua-
tuor ellectus pioximi : scilicet « liquefactio ,
fiuilio , lan^uor et fervor. » Inter quae prituum
est liquefuciio , quat oppoaitur cougelalioni.
Ea enim quœ sunt congelata, in seipsis con-
slricta saut , ut non possint de facili subinlra-
tionem allerius pati. Ad amorem auten» per-
tinet, quod appetitus coapletur ad receptioneui
boni amati, prout amatum est in amante , sicut
jam supru diitum est : unde cordis congelatio
vel duritia est ilisposUio repugnaus amori ;
sed liquefactio importât quaradam moUilica-
tiouem cordis, qua exhibet se cor habile ul
amatum in ipsum subinliet. Si ergo amatum
fuerit prœsens et habitum , causatur delectalio
sive fruilio ; si aut m fuerit absens , conse-
quuutur duae passiones ; scilicet tristilia dô
abseniia, quaî significalur per languorem,
(unde et TuUius in III, De Tasq,, maxime
trislitiam œgritudinem nominal); et inten-
sum desiderium de consecutione amati , quod
signilicatur per fervorem. Et isti quidem sunt
.eU'ectus umoriâ formaliter accepti secuuduui
DES EFFETS DE l' AMOUR. 37
doit attribuer à Tamonr considéré dans sa forme, comme acte habituel de
la faculté appétitive ; et quand on Tenvisage comme passion , il produit,
en modifiant les organes , d'autres effets analogues à ceux qu'on vient de
décrire (J).
ARTICLE VI.
L'amour est-il la cause de toutes les actions que fait Vêtre aimant?
Il paroît que Tamour n'est pas la cause de toutes les actions que fait
rêtre aimant. 1° L'amour est une passion : nous l'avons vu dans une
question précédente. Or, comme le remarque le Philosophe, l'homme ne
fait pas tout par passion ; mais il fait certaines choses par élection ,
et d'autres par ignorance. Donc l'homme ne fait pas tout ce qu'il fait par
amour.
2° L'appétit forme le principe du mouvement et de l'action dans les
êtres animés : c'est encore le Philosophe qui l'enseigne. Si donc l'homme
faisoit tout ce qu'il fait par amour, les autres passions de l'appétit seroient
inutiles.
3° Rien n'est fait dans le même temps par des causes différentes. Or
bien des choses sont faites par haine. Donc elles ne sont pas toutes faites
par amour.
Mais saint Denis dit, De div. Nom., IV : « Tous les êtres font par amour
tout ce qu'ils font. »
(Conclusion. — L'agent fait par amour tout ce qu'il fait ; car il agit tou-
jours en vue du bien et de la fin.)
L'agent agit pour la fin, comme nous l'avons vu plus haut. Or la fin de
(t) Les termes que vient d'expliquer notre saint auteur, fusion ^ jouissance , langueur et
ardeur sont métaphoriques, quand l'on considère l'amour comme un mouvement qui s'accom-
plit dans l'ame; mais il faut les prendre d'une manière plus formelle, on peut dire dans le
sens propre , lorsqu'on envisage l'amour comme une passion qui projette son action jusque
dans le corps. Oui, la physiologie le prouve avec l'agiologie , l'amour produit des effets sem-
blables à ceux qu'expriment ces mots dans l'ordre physique. Tant le langage est profondé-
ment vrai!
habitudinem appetitivae virtiitis ad objectuni ;
sed in passione araoris consequuntur aliqui
efTeclus his propoitionati secundum iramuta-
tioucm organi.
ARTICULUS YI.
Vtrùm amor sit causa omnium, quœ amans
agit.
Ad sexlum sic proceditur. Videtur qiiôd
amans lion agatomnia ex aiiiore. Amor enimqiiae-
dani passio est, ut siiprk dictiim est (qu. IG,
art. 2) , sed non omnia , quai agit honio , agit
ex passione-, sed quaedam agit ex electione et
quœdam ex ignoranlia, ut dicitiir in H. Etkic.
( cap. X , vel XJII ). Ergo non ournia quœ
liomo agit, agit ex amore.
2. Prœterea, appetitus est principium motus
et actionis in omnibus animalibus , ut patet
in III. De anima. Si igitur omnia quai quis
agit, agit ex amore, aliai passiones appelitivie
partis erunt superfiuaî-
3. Prœterea, nihil caiisatur simul à contra-
riis causis. Sed quaBilam sunt ex odio : non
ergo omnia sunt ex araore.
Sed contra est, quoJ Dionysins dicit ÏV. cap.
De div. Nom., quod « propler amorem boni
omnia agunt, quœoumque agunt. »
( CoNCLusio. — Quodlibet agons, ex araore
agit quodcumqiie agit , cùm ex iutentione finis
et boni operetur. )
ResponJeo dicendum , quod omne agens
agit propter finera aliquem, ut suprà dictuin
38 !»• II» PARTIE, QUESTION XXIX, ARTICLE 1.
l'agent , c'est le bien qu'il aime et désire : l'agent l'ait donc tout ce qu'il
fait par qiu'l(|iie amour.
Je réponds aux arguments : i° Il s'agit uniquement, dans l'objection,
de cet amour particulier qui est une passion de l'appétit sensitif ; mais nous
parlons de l'amour pris dans son acception générale, renfermant l'amour
intellectuel, l'amour raisonnable, l'amour animal et l'amour naturel. C'est
dans ce sens que l'Aréopagite emploie le mot dont nous parlons (1).
2° L'amour produit, conmie nous l'avons dit, le désir, la tristesse et le
plaisir ; puis, par cela même, toutes les autres passions. En conséquence,
toute action qui procède d'une passion quelconque, procède de l'amout
comme de sa première cause. Comment donc peut-on dire inutiles les pas-
sions qui sont les causes prochaines de nos actes ?
3° La haine reçoit, elle aussi, l'existence de l'amour : nous allons
le voir dans la question suivante.
QUESTION XXIX
De la Vialne.
Nous devons parler maintenant de la haine.
On demande six choses sur cette passion : 1° Le mal est-il la cause et
l'objet de la haine? 2° L'amour est -il la cause de la haine? 3" La haine
(1) Saint Denis dit, De dit. Nom.^ IV, 12 : « Tout amour, Tamour divin, l'angélique, le
spirituel, l'animal et le naturel, est une vertu unilive et concrétive. »
Siiint Thomas désigne l'amour divin et l'amour angélique par le mot d'amour intellectuel j
puis il donne à Tamour spirituel de l'homme le nom d'amour raisonnable. Tout le monde
comprend la raison de celle terminologie. Les anges et Dieu n'ont que rintelligence , parce
(qiiaest. 1). Finis autem est bonum desidera-
tum et âQiatum unicuiijue. Uude manifeilum
est, qiiôd omue agens quodcumque sit, agit
quamcumque actionem ex aliquo amore.
Ad primum ergo diceudum, quod objectio
illa procedit de amore , qui est passio in appe-
titu sensitivo existens ; nos autem loquimur
nuDC de amore communiter accepte , prout
comprebeudit sub se amorem « iutellectualem,
lationalem, animalem , naturalem. » Sic enim
Dionysius loquitur de amore in IV. cap. De
div. JSom.
Ad secundum dicendum, quôd ex amore,
sicut jam dictiim est, causatur et desideriuna
et tristitia et delectatio , tt per consequens
omnes aliae passiones. Unde oranis actio quae
procedit ex quacumque passione, procedit
eti;;m ex amore, sicut ex prima causa : unde
non supersunt alise passiones , quae sunt causae
proximœ.
Ad tertium dicendum , quôd odium etiam ex
amore causatur, sicut infrà dicetur (quœst.
seq., art. 2).
QUiESTIO XXIX.
De odio, in sex articulas divisa.
Deinde considerandum est de odio. | et objectum odji sit malum. 2° Utrùm odium \
Et circa hoc quaeruntur sex : 1» Utrùm causa I causetur ex amore. 3» l'trùm odium sit fortius,
DE lA HATNE* 39
est-elle plus forte que Pamour? 4° Peut-on se haïr soi-même? 5^ Peut-on
haïr la vérité ? 6° Enfin peut-on haïr les choses générales ?
ARTICLE I.
Le mal est-il la cause et V objet de la haine?
n paroît que le mal n'est ni l'objet ni la cause de la haine. 1° Tout
ce qui est^ est bon par cela même (1). Si donc le mal étoit l'objet de la haine,
il s'ensuivroit qu'on ne hait pas ce qui est, mais ce qui n'est pas ; consé-
quence évidemment fausse.
2° C'est une chose louable que de haïr le mal ; aussi l'Esprit saint ,
Il Mach., \\\, \, loue-t-il « la cité sainte, » Jérusalem, de ce que « les lois
y étoient parfaitement observées, à cause de la piété du grand prêtre Onias,
et de la haine qu'il avoit pour le mal. » Si donc on ne haïssoit que le mal,
toute haine seroit louable : ce qui n'est pas.
3°La même chose ne peut être bonne et mauvaise tout à la fois. Or la même
chose est souvent aimée tout ensemble et haïe par des personnes différentes.
Donc la haine a pour objet non-seulement le mal, mais encore le bien.
Mais la haine est le contraire de l'amour. Or le bien est l'objet de
l'amour. Donc le mal est celui de la haine.
{Conclusion. — De même que le bien est l'objet et la cause de l'amour,
ainsi le mal est la cause et l'objet de la haine.)
Comme l'appétit naturel dérive de la perception , bien qu'elle ne
lui appartienne pas, la tendance de cet appétit nous révèle la tendance de
qu'ils connoissent toute chose par un acte d'intuition pure et simple ; mais Thomme a l'inlel-
ligence et la raison , parce qu'il perçoit et raisonne. Amour intellectuel désigne donc l'amour
de Dieu et celui des anges; mais amour raisonnable n'exprime que Tamour de l'homme.
(1) Noire saint auteur prouve , I p. V, 1, 2, 3, que l'être est la même chose que le bien
dans la réalité des choses et qu'il n'en diffère que dans la perception de l'esprit. Voy. vol. I,
p. 85 et suiv.
quàm amor. 4° Utrùm aliquis possit habere
odio seipsuin. 5^ Utrùm aliquis possit habere
odioveritatem. 6» Utrùm aliquid possit haberi
odio in universali.
ARTICULUS I.
Virùni causa et ohjectum odii slt malum.
Ad priraum sic proceditur (1). Videtur quôd
objectum et causa odii non sit malum. Omiie
enim qiiod est, in quantum hujusmodi, bomim
est. Si igitur objectum odii sit malum, sequi-
tur quôd nulia res odio habeatur, sed solum
defectus alicujus rei : quod patet "esse falsum.
2, Prœterea, odire malum estlaudabile ; uude
in laudem quorumdam dicitur II. Machab., III :
quod « leges optiinè custodiebantur propter
Oniie pontilicis pietatem, et animos odio ha-
(1) De his eliam qu. 12, de modO| att. 4.
bentes mala. » Si igitur nihil odiatur nisi ma-
lum , sequitur quôd omne odium sit laudabile :
quod patet esse falsum.
3. Praeterea, idem non est simul bonum et
malum. Sed idem diversis est odibile et amabilé.
Ergo odium non solum est mali, sed etiam boni.
Sed contra, odium contrariatur amori. Sed
objectum amoris est bonum, ut suprà dictum est
(qu. 26, art. 1). Ergo objectum odii est malum.
(CoNCLUsio. — Sicut bonum objectum est
et causa amoris , ita malu7n est objectum et
causa odii. )
Respondeo dicendum , quôd cum appetitus
naturalis derivetur ab aliqua apprebensione ,
licet non conjuncta, eadem ratio videtur esse
de inclinaiione appeliius naturalis , et appe-
titus aninialis qui sequitur appreUensiouem
40 I" II* PARTIE, QUESTIONT XXÏX. ARTICLE i.
Tapp^tit animal , qui naît de sa propre perception (1). Or de même que
l'appétit naturel a une intime inclination pour ce qui lui convient, et que
c'est là ce qui forme l'amour en lui : de même il éprouve une aversion
secrète contre ce qui lui est contraire et nuisible, et c'est en cela précisé-
ment que consiste la haine qui lui est propre. Qu'est-ce donc que l'amour
et la haine de l'appétit animal et de l'appétit intellectif ? L'amour de ces
deux appétits, c'est leur inclination pour ce qu'ils perçoivent comme leur
étant convenable; puis la haine qui les caractérise, c'est leur aversion
contre ce qu'ils perçoivent comme leur étant contraire et nuisible. Mais
ce qui est convenable est bon comme tel, et ce qui est nuisible est mauvais
sous ce rapport. Le mal est donc l'objet de la haine, tout comme le bien
est l'objet de l'amour (*2).
Je réponds aux arguments : 1° L'être même, considéré comme être pur
et simple, n'est contraire à quoi que ce soit ; mais il a des rapports de con-
venance avec tout, parce que tout est. En revanche l'être particulier, en-
visagé comme tel et tel être déterminé , est souvent contraire à tel et tel
autre être : alors il provoque la haine; car il est mauvais, ljo pas en soi^
mais relativement (3).
(i) Nous remettons sous les yeux du lecteur, parce qu'il renferme un principe fondamental,
ce passage de saint Tiiomas : m II y a un appétit qui ne suit pas sa perception , mais celle
d'un autre : c'est l'appétit naturel dans les choses inanimées; car elles n'appétent pas ce qui
leur convient par leur propre perception , mais par les lumières de l'Auteur de la nature.
Ensuite il y a un appétit qui suit sa perception , mais nécessairement , sans libre arbitre :
c'est Pappctif sensilif dans la brute, bien qu'il existe aussi dans l'iiommc avec une ce; taine
liberté, puisqu'il y est soumis à la raison. Enfin il y a un appétit qui suit sa perception avec
libre arbitre : c'est Tappctit raisonnable ou l'appétit intellectif, qui porte le nom de volculé. »
(2) Il ne s'agit pas là , comme on le voit, du bien et du mal considérés dans leur nature ,
tels qu'ils existent en eux-mêmes; mais il s'agit du bien et du mal envisagés dans leurs rap-
ports avec les choses , tels qu'on les conçoit. Or on peut prendre le bien pour le mal , et le
mal pour le bien. Voilà pourquoi on peut haïr la vérité , ainsi que notre saint auteur nous
le dira dans cette question même; pourquoi on peut haïr le bien, conformément à cette
parole , Mich., III , 2 : « Malheur à ceux qui détestent le bien ; » pourquoi on peut haïr
Dieu, comme nous l'apprend ce texte, Exod.^ XX, 5 : « Je suis le Seigneur votre Dieu, le
Dieu fort et jaloux, qui venge l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et qua-
trième génération dans tous ceux qui me haïssent. » Et encore , Ps. LXXIII , 23 : « L'orgueil
de ceux qui vous haïssent monte toujours. » De même Jean^ XV, 25.
(3) Un ancien commentaire françois de la Somvîe thvologique^ dit : « Nous haïssons les
conjunctam, sicut suprà dictum est (qii. 26,
art. 1 ). In appetitu aiitem naturali hoc mani-
feste apparat , quôd sicut unumquodque habet
naturalem consonantiam vel aptitudinem ad id
quod sibi convenit , quœ est ainor natiirulis ;
ita ad id quod est repugnans et corruptivum ,
habet dissonantiam naturalem , quai est odium
nalurale. Sic igitur et in appetitu animali seu
jntellectivo,amor estconsonantia quaedam ap-
petiliis ad id quod appreheuditur ut conve-
niens ; odium verô est dissonantia quaedam
appetilus ad id quod appreheuditur ut repug-
cautia et nocivum. Sicut autem oiune coûve-
niens in quantum hujusmodi, habet rationem
boni , ita omne repugnans in quantum hujus-
modi habet rationem maii. Et ideo sicut honum
est objectum amoris, ita nudam est objectura
odii.
Ad primum ergo dicendum, quod ens, in
quantum ens, non hi^bet rat:oncm repu::rnanlis,
sed magis conveniontis , qina omnia conveniunt
in ente. Sed ens in quanlamesl hoc ens delermi-
natum , habet rationem repugnantis ad aliquod
ens delenninatum; et secundum hoc unum ens
est odibile alteri , et est malum , etsi non ia
se , tamen per comparatiouem ad alterum.
DE lÀ HAINE. 41
2o De même qu'on peut concevoir comme bon ce qui ne Test pas, ainsi
Ton peut regarder comme mauvais ce qui ne Test pas non plus : voilà
comment il peut arriver que ni la haine du mal ni Tamour du bien ne soient
pas bons.
3° La même chose peut être aimée et haïe de différentes personnes*
pour une double raison : d'abord en vertu de l'appétit naturel, parc«
qu'elle convient à la nature de Tun et répugne à la nature de l'autre^
comme la chaleur convient au feu et répugne à Feau; ensuite , en vertu
de l'appétit animal, parce que Tun la perçoit comme bien, et l'autre comme
mal.
ARTICLE IL
L'amour est -il la cause de la haine?
Il paroît que l'amour n'est pas la cause de la haine. 1° Les choses qui
se divisent logiquement par opposition existent naturellement en même
temps, comme le dit le Philosophe. Or l'amour et la haine, formant deux
contraires, se divisent par opposition. Donc ces deux passions existent na-
turellement en même temps ; donc l'une n'est pas la cause de l'autre (1).
2° Deux contraires ne sont pas la cause l'un de l'autre. Or l'amour et
la haine sont deux contraires. Donc, etc.
3° Quand deux choses se succèdent , celle qui se produit la dernière
n'est pas la cause de celle qui vient la première. Or la haine vient avant
scorpions et les serpents , non pas en tant que créatures , mais en tant que créatures veni-
meuses et nuisibles à nos personnes. »
(1) Quand une chose en produit une autre par l'opération de la nature , comme le gland
produit le chêne, la première disparoît quand la seconde naît à l'existence : « car la généra-
tion de l'un, dit le Philosophe, est la corruption de l'autre. » Ces deux choses ne peuvent donc
exister dans le même temps. Donc deux choses qui existent en même temps, comme l'amour
et la haine , ne peuvent être la cause naturelle l'une de l'autre.
Ad secundum dicendura , quotl siciit aliquid
apprelienditur ut bonum, quod non est verè
boûuin, ita aliquid apprelienditur ut malum,
quod non est verè maium : unde contingit
quandoque nec odium mali , nec amorem boni,
esse bonum.
Ad terlium diceudum , quod contingit idem
esse amabile et odibile diversis : secundum
appelitura quidem naturalem , ex hoc qiiO(
ARTICULUS II
Vtrùm odium caiiseiur ex amore.
Ad secundum sic proceditur(l). Videtnr qaùd
araor non sit causa odii. Ea enim quœ ex op-
posito dividunUir. naturaliser sunt simui, ut
dicitur in Postprœdicameniis (cap. de simui).
Sed amor et odium cùm sint contraria , ex
opposito dividuntur. Ergo naturaliter sunt si-
luium et idem est conveniens uni secundum i mal ; non ergo amor est causa oJii.
siiam naturam et repugnans alteri, sicut calor 1 2. Prœlerea, uiium conlrariorum non est
conveuit igni , et répugnât aquse ; secundum | causa alterius (2) , sed amor et odium sunt
appctilum verô animalem , ex hoc quoi unum
et idem apprelienditur ab uno sub ratione boni
et ab alio sub ratione mali.
contraria. Ergo , etc.
3. Prseterea, posterius non est causa prioiis..
Sed odium est prius amore , ut videtur ; uam
(1) De his etiam suprà, qu. 28, art. 6 ad 3; et Contra Genf.^ lib. IV, cap. 19.
(2) Cùm potiùs contrariorum sint conlrariae causse , ut dicitur H. De générât, et corrupt.^
text. 56.
42 r« !!• PARTIE, QUESTION XXtX, ARTICLE 2.
Taniour ; car il s'éloigne du mal , tandis que la passion contraire s'ap-
proche du bien (1). Donc Tamour n'est pas la cause de la liaiue.
Mais saint x\ugustin dit. De Civ. Bei , XIV, 7 et 9 : « Toutes les affec-
tions de Tame ont leur cause dans l'amour. » Puis donc que la haine est
une affection de l'ame, elle trouve sa cause dans l'amour.
(Conclusion. — Puisqu'on hait uniquement ce qui est opposé au bien
convenable et aimé, l'amour est la cause de la haine.)
D'après l'article précédent, l'amour consiste dans les rapports de con-
venance qui unissent ses deux termes, et la haine dans la contrariété qui
les sépare. Or la logique veut que Ton considère, dans les êtres, ce qui
leur convient avant ce qui leur est contraire ; car une chose ne peut en
contrarier une autre qu'en écartant ou en empêchant ce qui lui convient.
On doit donc dire que l'amour précède la haine , et de fait l'on ne hait
que ce qui contrarie le bien convenable et aimé. L'amour est donc la
cause de la haine.
Je réponds aux arguments : 1» Les choses qui se divisent logiquement
par opposition , sont de trois sortes. D'abord il y en a qui existent en
même temps dans la réalité des choses et dans la perception de l'esprit :
telles sont deux espèces d'un animal ou d'une couleur; ensuite il y en a
qui existent en même temps dans la conception de l'esprit, mais dont
Tune précède et produit l'autre dans la réalité des choses : telles sont les
espèces des nombres, des figures et des mouvements (2); enfm il y en a
qui n'existent en ijiême temps ni dans la réalité des choses , ni dans la
(1) Noire saint auteur nous prouvera , dans cet article même , que rintention et partant
l'appclil s'approche du bien avant de s'éloigner du mal.
(2) Nous concevons tous les nombres , toutes les figures et tous les mouvements comme
simultanés dans leur origine et dans leur existence ; mais toutes ces choses sont réellement
composées les unes des autres. Ainsi le nombre huit renferme le nombre quatre et le nombre
deux; ainsi le point forme la ligne, la ligne la surface et la surface les trois dimensions; ainsi
le mouvement recliligne produit le mouvement curviligne , et le mouvement curviligne le mou-
vement circulaire.
odium importât recessum à malo, amor verô
accessum adbonura. Ergo amor non est causa
odii.
Sed contra est, quod dicit Âiigiistiniis XIV.
De Civit. Dei, (ut jaai sup., qaœst. 25,
art. 2 ), quod « omnes affeclioues causantur ex
amore. » Ergo et odium cum sit quœdam affec-
tio animai , causatur ex amore.
(CoNCLusio. — Cùm niliil odio liabeatiir nisi
quod adversatur bono convenienti, quod antea
amabatur, omne odium ex amore nasci ne-
cesse est.) .
Respondeo dicendum, quôd sicut' dictum est
(art. 1 ) , amor consistit in quadam conve-
nientia amantis ad araatum, odium verô con-
sistit in quadam repugnantia vel dissonantia.
Oportet autem in quolibet prius considerare
quid ei conveniat, quara quid ei repngnet. Pef
hoc cnim aliquid est repngnans alleri, quia est
corruplivum vel impedilivum ejus quod est
convcniens. Unde necesse est quod amor sit
prior odio , et quod nihil odio habeatur , nisi
hoc quod contrariatur convenienli quod ama-
tur : et secundum hoc *o aine odium ex amore
causatur.
Ad primum ergo dicendum, quôd in his quaa
ex opposito dividuntur , quaîdam inveniuntur
quaî sunt naturaliter siraul et secundum rem
et secundum raiionem : sicut duae species
aniraalis vel duae species colons; quœdam ver 6
sunt simul secundum rationem, sed unum
realiter est prius altero et causa ejus : sicut
patet in speciebus numerorum , figurarum et
motuum ; quaidam verô non sunt siuml nec
DE lA HAINE» 43
conception de l'esprit : tels sont la substance et l'accident; car l'accident
est réellement précédé par la substance, et puis nous ne lui accordons
rationnellement l'existence qu'après l'avoir donnée à son support, puisque
la modification n'est que dans le sujet. Or la haine et l'amour existent
naturellement en même temps dans la perception de l'esprit, mais non
dans la réalité des choses ; rien n'empêche donc que l'amour ne soit la
cause de la haine.
2" L'amour et la haine forment deux contraires, lorsqu'ils ont le même
objet; mais quand ils se rapportent à des objets différents, bien loin
d'être en opposition réciproque, ils naissent naturellement l'un de
l'autre; car sitôt qu'on aime une chose , on hait par cela même la chose
contraire. Voilà comment l'amour du bien produit la haine du mal
opposé.
3° Dans l'exécution, on s'éloigne d'un terme avant de s'approcher d'un
autre ; mais , dans l'intention , c'est le contraire qui arrive ; car lorsque
nous nous détournons d'une chose , c'est pour nous diriger vers une
autre. Or le mouvement de l'appétit appartient plus à l'intention qu'à
l'exécution; l'amour précède donc la haine, puisque ces deux passions
sont un mouvement de la faculté appétitive.
ARTICLE m.
La haine est-elle plus forte que Vamour
Il paroît que la haine est plus forte que l'amour. 1° Saint Augustin dit,
Quœst. , LXXXIII, 36 : « Tous les hommes fuient plus la douleur qu'ils
ne recherchent le plaisir. » Or la fuite de la douleur appartient à la haine,
et la recherche du plaisir à l'amour. Donc la haine est plus forte que
l'amour.
2° Le plus foible est vaincu par le plus fort. Or l'amour est vaincu par
secundum rem, nec secundum rationem :
sicut siibstantia et accidens; nam substantia
realiter est causa accidentis et eus secundum
rationem prius attribuitur substantise qiiam
accidenti, quia accidenti noa attribuitur nisi
in quantum est in substaatia. Araor autem et
odium naturaliter quiJem sunt simul secundum
rationem , sed non realiter : unde nihil pro-
hibet amorem esse causam odii.
Ad secundum dicenJum, quôd amor et odium
sunt contraria, quando accipiuntur circa idem :
sed quando sunt de contrariis, non sunt con-
traria, sed se invicem consequentia ; ejusdem
enim rationis est, quod ametur aliquid et odia-
tur ejus contrarium ; et sic amor unius rei est
causa quôd ejus contrarium odiatur.
Ad tertium dicendum, quod in executione
prius est recedere ab uno tewnino, quàm accé-
dera ad alterum terminum ; sed in intentione
est è conversô ; propter hoc enim receditur ab
uno termino , ut accedatur ad alterum. Motus
autem appetitivus magis pertinet ad intentio-
nem, quàm ad executionem , et ideo amor est
prior oJio, cùm utiumque sit motus appeti-
tivus.
ARTICULUS III.
Vtrinn odium sit fortins, quam amor.
Adtertiima sicproceditur. Videturquod odium
sit fortius amore. Dicit enim Augustinus iû
lib. LXXXIII. Quœst. : « Nemo est qui non ma-
gis dolorem fagiat, quam appetat voluptatem.»
Sed fugere dolorem pertinet ad odium, appe-
titus autem Toluptatis pertinet ad amorem. Ergo
odium est fortius amore.
2. Prjeterea , debilius yincitur à fortiori. Sed
kh- V !!• PARTTE, QUESTION XXIX, ATITICLE 3,
la h.iino toutes les fois qu'il est transformé en cette passion. Donc la
haine est pins forte que l'amour.
3° Les affections de Tame révèlent leur énergie par l'effet. Or l'homme
repousse avec plus de force l'objet de sa haine , qu'il ne recherche l'objet de
son amour ; « les bêtes elles-mêmes, dit saint Augustin, Qnœst., LXXXIII,
36 , les bêtes , cédant à la crainte des coups, se privent des choses qui les
flattent. » Donc la haine est plus forte que l'amour.
Mais le bien a plus de force que le mal : Car, dit l'Aréopagite, Be div.
Nom., IV, « le mal n'agit que par la vertu du bien. » Or la haine diffère
de l'amour comme le bien diffère du mal. Donc l'amour est plus fort que
la haine.
(Conclusion. — Puisque la haine est l'effet de l'amour, l'amour est
absolument parlant plus fort que la haine, bien que cette dernière pas-
sion se fasse quelquefois sentir plus vivement que la première.)
L'effet ne peut être plus fort que la cause, rien de plus clair. Or la haine
procède, ainsi que nous l'avons vu, de l'amour comme de sa cause : donc
la première de ces passions ne peut être plus forte que la seconde. Je dis
plus : à considérer les choses en elles-mêmes, absolument parlant,
l'amour l'emporte en énergie sur la haine. En effet, les êtres tendent
avec plus de force vers la fin que vers les moyens. Or l'éloignement du
mal a pour but d'arriver au bien comme à la fin : donc l'ame se porte
plus fortement vers le bien que vers le mal. Cependant la haine peut pa-
roître plus énergique que l'amour, pour deux raisons. D'abord l'aversion
qui révolte impressionne plus profondément que l'inclination conforme à
la nature (1). Quand la sensation s'est accomplie , qu'elle forme un acte
(1) L'amour, produit pav le bien , suivant le doux attrait des choses, est la santé ; mais la
haine , enfantée par le mal , brisant les rapports des êtres , opérant un douloureux déchire-
ment , est la maladie du cœur. Eh bien, faut-il le dire? la maladie se sent plus profondément,
plus vivement que la santé.
amor vincitur ab odio, quando scilicet amor
convertitur ia odiuin. Ergo odium est fortins
amore.
3. Prœterea, affectatio animœ per effectum
nianifestatur. Secl fortius insistit homo ad re-
pellendum odiosum, quàm ad prosequendum
amatum , sicut etiam « bestiaî abstinent à de-
lectabilibiis propter verbera, » ut Augustiims
Introducit in lib. LXXXIII. Quœst. 46. Ergo
odium est fortius amore.
Sed contra, bonum est fortius quàm malum,
quia « malum non agit nisi in virtute boni, »
ut Dionysius dicitcap. IV. De div. Nom. (1).
Sed odium et amor dilferuntsecundum differen-
tiam bo7ii et mali. Ergo amor est fortior odio.
( CoNCLusio. — Cùm odium elFeclus sit amo-
ris, amor ipso fortior et potenlior est simpU-
citer , licèt odium interdum magis sentiatur
quàm amor. )
Respondeo dicendum , quôd impossibile est ef-
feclum sua causa esse forllorem. Omne autem
odium procedit ex aliquo amore sicut ex causa,
ut suprà diclum est ( art. 2 ) ; unde impossi-
bile est j quôd odium sit fortius amore simpli-
citer ; sed oportet ulterius quôd amor , simpli-
citer loquendo, sit odio fortior. Potius eniin
movetur aliquid in fmem. qukm in ea quae sunt
ad finem ; recessus autem à malo ordinatur ad
consecutionem boni , sicut ad fmem : unde ,
si iipliciter loqnendo, fortior est motus anim»
in bonum quam in malum. Sed tamen ali-
quando videtur odium fortius amore propter
(t) Quandoquidem videmus eliam immanissimas beslias à moximisvoluptatihus absterreri
dolorummelu; quôd cumin earumdem consuetudinem verterit, domitœ et mansuetœ vo»
eanlur.
DE LA HAINE. 45
habituel, elle se perçoit moins vivement qu'à Finstant même où elle
s'opère tout- à -coup : la fièvre hectique, alors même qu'elle a pius
d'ardeur, affecte moins douloureusement que la fièvre tierce, qui est
devenue comme une seconde nature (1). Voilà pourquoi saint Augus-
tin dit , De Tnn. , X , 12 ; « L'amour semble plus vif dans l'absence de
l'objet aimé, car il ne se sent tout entier que lorsqu'il est contrarié dans
ses efforts; » voilà pourquoi l'objet de la haine, la répugnance se perçoit
d'une manière plus sensible que la convenance, objet de l'amour. Ensuite,
quand on compare ces passions, l'on ne met pas en parallèle les deux con-
traires correspondant l'un à l'autre. Comme des biens divers enfantent
un amour plus fort ou plus foible , de même ils font naître par réaction,
suivant la même mesure, dans un parfait équilibre, une haine plus in-
tense ou moins ardente. Mais si l'on compare une haine plus grande à un
plus petit amour, on trouvera tout naturellement qu'elle produit une
émotion plus profonde et plus vive.
Je réponds aux arguments : l» Ce qu'on vient de lire renferme la ré-
ponse à la première objection. L'amour du plaisir est moins fort que
l'amour de la conservation personnelle (2). Or la fuite de la douleur est
produite par ce dernier amour : voilà pourquoi on fuit plus la douleur
qu'on n'aime le plaisir.
2" Si la haine vainc l'amour , elle tient cette vertu d'un autre amour
plus fort, qui produit une nouvelle haine renfermant toute son énergie.
L'homme, pour donner cet exemple , s'aime plus qu'il n'aime un autre :
(1) La fièvre hectique est une fièvre continue , qui dévore par une Longue consomption. La
fièvre tierce , au contraire , est une fièvre rémittente , accompagnée d'accès périodiques qui
reviennent tous les trois jours.
(2) La preuve en est que nous bravons le fer du chirurgien et supportons les plus grandes
douleurs pour conserver la vie. Dira-t-on que l'ivrogne piéfére mourir plutôt que de renoncer
au breuvage qui le tue? L'ivrogne , rabaissé vers la brute, n'a plus de l'homme que la figure.
Les exceptions ne sont pas la règle , ni les monstres le type de la nature.
duo. Priiuo quidem, quia odium est magis
sensibile quàm amor (1). Cùm enim sensiis
perceplio sit in quadam immutatione , ex quo
aliquidjam immutatuni est, non ita sentitur,
sicut quando est in ipso immutari : unde
calor iebris hecticae, quamvis sit major, non
tamen ita sentitur sicut calor tertianee , quia
calor becticœ jam versus est quasi in habitum
et naturam. Et propter hoc etiam « amor ma-
gis sentitui in abseutia amati , » ut Augustinus
dicit in X. De Trin. (cap. 12); quod «amor
non ita sentitur , cùm non prodit eum indi-
gentia, » et propter hoc etiam repugnantia ejus
quod oditur, seusibilius peicipitur, qukm con-
\eaientia ejus quod amatur^ Secundo , quia
non comparatur odium ad amorem sibi corres-
pondentem, secundum enim diversilatem bo-
norum est diversitas amoriim in magnitudine
et parvitate , quibus proportionantur opposita
odio : unde odium quod correspondet majori
amori magis movet , quam minor amor.
Et par hoc patet responsio ad primum. Nam
amor voluptatis est minor, quam amor con-
servationis sui ipsius, cui respondet fuga do-
loris ; et ideo magis fugitur dolor , quam ame-
tur voluptas.
Ad secundum dicendum , quod odium nun-
quam vinceret amorem, nisi propter majorem
amorem , cui odium correspondet ; sic homo
magis diligit se, quàm amicum; et propter hoc
(1) Quoad odium sâUem quod sensum affîcere iiatum est, vel in sensum aliquo modo redun-
dare.
4G l'^ II* PARTIE, QUESTION XXIX, ARTICLE 4.
quanti il est menacé dans son honliour par celui qu'il aime, Tamour quMl
a pour soi, accourant tout de suite et produisant une haine \iolente,
éloufle l'amour qu'il avoit pour son ami.
3" Si Ton repousse le mal avec plus de force que Ton ne recherche le
hit a , c'ost que la haine agit plus fortement sur la partie sensitive que
Tamour.
ARTICLE IV.
Peut'on se hm'r soi-même?
Il paroît qu'on peut se haïr soi-même. 1" Le Prophète -Roi dit, Ps. X,
6 : « Celui qui aime l'iniquité hait son ame. » Or un grand nomhre
aiment Finiquité. Donc beaucoup d'hommes se haïssent eux-mêmes.
2° Haïr quelqu'un, c'est lui vouloir et lui faire du mal. Or plusieurs,
par exemple ceux qui se donnent la mort, se veulent et se font du mal.
Donc jjlusieurs se haïssent eux-mêmes.
3» Boëce dit, De Consol.,l\, 5 : « L'avarice rend l'homme odieux. »
Donc tous haïssent l'avare. Mais il est des hommes qui sont corrompus
par l'avarice ; donc ces hommes-là se haïssent eux-mêmes.
Mais saint Paul dit , Ephes., V , 29 : a Nul n'a jamais haï sa chair. »
(CoxcLusioN. — Puisque tous aiment et recherchent leur propre bien,
personne ne peut se haïr soi-même absolument, directement.)
Personne ne peut se haïr proprement, directement, absolument. Tous
les êtres tendent par inclination naturelle vers le bien , ils ne recherchent
en toute chose que le bien; car « le mal est hors de la volonté, » comme
le dit le bienheureux Aréopagite. Or, nous l'avons vu dans une question
précédente , aimer quelqu'un , c'est lui vouloir du bien : donc tous
quod diligit se , babet odio etiam amicum , si
sibi contiarietur.
Ad tûrtiuni dicendum, quôd ideo iutensiùs
aliquid operatiir ad repellendum odiosa, quia
odiurn est magis sensibile.
ÂRTICULUS IV.
IJtrùm aliquis possit hahere odio selpsiim.
Ad qr.artum si: proceditur (1). Videtur quôd
aliquis possit seipsum odio habere. Dicitur
enim in Psalm, X : « Qui diligit iniquitatem,
odit auiiuam suam. » Sed muUi diligunt ini-
quitatem. Eigo multi odiant seipsos.
% Piœteiea, illum odiinus, cui voluimus;
et operamur malum, sed quandoque aliquis
vult et operalur sibi ipsi malum , piità qm in-
terimuut seipsos. Ergo aliqui seipsos basent
odio.
3. Praeterea, Boëlius dicit II. De Co7isol.,
(cap. 5), quod « avarilia facit bomines odio-
sos ; » ex quo potest accipi quod omnis bomo
odit avarum. Sed aliqui sunt avari : ergo illi
odiunt seipsos.
Sed contra est , quod Âposlolus dicit nd
Ephes. _, y, quod « nemo unquain carnera suam
odio babuit. »
(Co^'CLUslo. — Cùmorania la propriura bo-
num per amorera inclirientur et tendant, irapos-
sibile est aliqueni seipsum simplicitur odisse.)
Respondeo dicendum, quôd impossibile est
quod aliquis, per se loquendo , odiat seipsum.
Naturaliter enim uuumquodque appétit bonum,
nec potest aliquid sibi appetere nisi sub ra-
tione boni ; nam malum est praeter volunta-
tem , ut Dionysius dicit IV. cap. De div.
Nom. Amave autem aliquem est velle ei bo-
num, ut suprà dictum est (qu. IV, art. 26) :
unde necesse est, quôd aliquis amet seipsum,
(i) De his eliam in 2, 2, qu. 25, art. 7; et II, Sent., dist. 42, qu. 2, art. 2 ad 2; et itt
Psalm. X, col. 4; et ai Ephes., V, lecl. 6.
DE LA. HAINE. 47
s'aîment néces<?aîreînent ; donc personne ne peut ^ rigoureusement par
lant , avoir la haine de soi-même. Cependant plusieurs se haïssent dune
manière accidentelle^ et cela vient de deux choses. D'abord du bien qu'on
se veut. Il arrive qu'on désire comme bonnes relativement^ sous certains
rapports , des choses qui sont mauvaises à tous égards , absolument ; or
qu'est-ce que cela^ sinon se vouloir du mal accidentellement, sinon se
haïr ? Ensuite la haine de soi vient de la personne qui se veut du bien.
Tout être est surtout ce qu'il renferme de principal; et voilà pourquoi
l'on attribue à tout le peuple ce que fait le souverain , comme si le sou-
verain étoit tout le peuple. Or l'homme est avant tout son ame. Mais
plusieurs se prennent pour cette portion de chair ; ceux-là aiment en eux
ce qu'ils croient être et haïssent ce qu'ils sont véritablement , quand ils
veulent des choses contraires à la raison. Maintenant, si l'on applique ces
principes à celui qui aime l'iniquité , on verra qu'il hait , des deux ma-
nières qu'on vient de dire, non-seulement son ame, mais tout lui-même.
Je réponds aux arguments : 1° La réflexion qu'on vient de lire ren-
ferme la réponse à la première objection.
2° Si l'homme se veut et se fait du mal à lui-même, c'est qu'il conçoit
ce mal sous l'idée du bien : ceux qui s'ôtent la vie, par exemple, re-
gardent la mort comme une chose bonne , en ce qu'elle finit leur misère
ou leurs douleurs.
3° L'avare a de la haine pour un accident de son être , mais il n'en a
pas pour lui-même; car pourquoi le malade hait-il la maladie, sinon
parce qu'il s'aime ? On peut dire aussi que l'avarice rend l'homme haïs-
sable aux autres, et non pas à lui-même ; bien plus, l'avarice est produite
par un amour excessif de soi , amour qui fait désirer plus de biens tem-
porels qu'on ne devroit en vouloir.
et impossibile est quod aliquis odiat seipsiim I liint contraria ratiorii. Et utroque modo ille
per se loquendo. Per accidens tamen contingit, qui diligit iniquitatein , odit , non sûIuûi ani-
quôd aliquis seipsum odio habeat , et hoc du
pliciter. Uno modo ex parte boni quod sibi
aliquis vult. Accidit enim quandoqae illud
quod appetilur ut secundum quid bonum esse
simpliciter malum , et secundum hoc aUquis
per accidens vult sibi malum, quod est odire.
Alio modo ex parle sui ipsius cui vult bonum.
Unuraquodque enim maxime est id quod stet
principalius in ipso ; unde civitas dicitur facere
id quod rex facit quiisi rex sit tota civitas.
Maniiestum est ergo, quod honio maxime est
mens honiinis (1). Coniingit autetn , quod ali-
qui existimant se maxime esse illud quod sunt
secundum naturam corporalem et seusitivam;
unde amant se secundum id quod œstimant se
mam suam, sed etiam seipsum.
Et per hoc patet responsio ad primum.
Ad secundum dicendum , quod nullus sibi
vult et facit malum, nisi in quantum appre-
hendit illud siib ralione boni ; nam et illi qui
interimunt seipsos hoc ipsum , quod est mori ,
apprehendunt sub ratione boni, in qua'.itum
est terminativum alicujns miserise vel doloris.
Ad tertium dicendum, quod avarus odit ali-
quod accidens suum , non tamen propter hoc
odit seipsum : sicut œger odit suam œgritudi-
nem ex hoc ipso quod se amat. Vel dicendum
quod avarilia odiosos facit aliis, non autem sibi
ipsi, quinimo causatur ex iuordmalo sui amore,
secundum quem de bonis temporalibus plas
esse, sed oùiunt id quod verè sunt, dum yo- | sibi aliquis vult, quàm debeat.
(1) Ex IX. Ethic, cap. 4", tum in anliquis, tum in grœco-latinis colligitur, et apud S. Tho-
tnam, lect. 4^
48
r* 11» PARTIE, Ol^STION XXIX, ARTICLE 5.
ARTICLE V.
Peut-on haïr la vérité?
Il paroît qu'on ne peut haïr la vérité. 1° Le Lien , l'être et le vrai sont
au fond la même chose. Or on ne peut haïr le bien. Donc on ne peut non
plus haïr la vérité.
a'» Tous les hommes désirent naturellement de connoître (1)^ comme le
remarque le Philosophe. Or la connoissance a le vrai pour objet : donc
nous désirons et par là même nous aimons naturellement la vérité. Mais
nous ne pouvons éteindre Tamour naturel dans nos cœurs ; donc il nous
est impossible de haïr la vérité.
3» Le Philosophe dit , Rhetor., II , i : « Nous aimons les hommes sin-
cères ; » pourquoi? parce qu'ils mettent la vérité dans tout son jour. Donc
nous aimons naturellement la vérité; donc nous ne pouvons la haïr.
Mais l'Apôtre écrit, Gai. , IV, 16 : « Je suis devenu votre ennemi en
vous disant la vérité (-2). »
(Conclusion. — On ne peut haïr la vérité en général, mais on peut haïr
telle ou telle vérité particulière comme contraire à l'objet aimé.)
Le bien , le vrai et l'être sont un dans la réalité des choses , mais ils
diffèrent dans la perception de l'esprit. A l'exclusion de l'être et du vrai,
le bien renferme essentiellement l'appétibilité ; car il est ce que tous dé-
(1) Yoilà pourquoi nous aimons tant les sens, surtout ceux qui nous donnent le plus de
connoissanccs, comme les oreilles et les yeux.
(2) Voici le commentaire de saint Jérôme : « Dans le commencement , lorsque je vous nour-
rissois de lait , que je \ous annonçois la parole de l'enfance et posois la première pierre de
rédificc, vous m'aimiez comme un ange et presque comme Jé»us-Clirist; mais aujourd'hui que
j'achève le faîte du temple , que je vous donne le pain des forts et vous élève jusqu'aux
sublimités de l'Evangile , vous vous plaignez que je vous impose dos efforts trop pénibles ,
vous me retirez vos cœurs pour ne me donner que du fiel ! Dcvois-je donc taire la vérité pour
vous plaire? » Un autre commentaire ajoute, aussi dans saint Jérôme : «La vérité dite avec
franchise fait des ennemis, mais la flatterie gagne les cœurs. C'est que nous entendons vo-
lontiers ce qui nous flatte , tandis que nous nous offensons de ce qui nous contrarie. »
ARTICULUS V.
tJtrùm aliqtiis possU odio habere veritatem.
Ad quintum sic proceditur (1). Videtiir quôd
aliquis non possit habere odio veritatem. Bo-
nura enim et ens et verum conveituntur. Sed
aliquis non potest habere odio bonitatem. Ergo
nec veritatem.
2. Prœterea, omnes homines naturaliter scire
éesiderant, ut dicitur in principio Metaph.
Sed scientia non est nisi verorum : ergo ve-
ritas naturaliter desideratur et amatur. Sed
<îuod naturaliter inest, semper inest : nuikis
ergo polest habere odio veritatem.
3. Praeterea, Philosophas dicit in II. Rhetor^
{X) X)ebi» etiam in 2, 2, qu. 34, art. 1«
(cap. 4), quôd « homines amant non fictos , »
sed non ni;i propter veritatem. Ergo homo na-
turaliter amat veritatem; non ergo eam odl€
habet.
Sed contra est, quôd Apostolus dicit ad
Galat., IV : « Factus sum vobis inimicus, ve-
rum dicens vobis. »
( CoNCLUsio. — Non potest veritas in univer-
saii à quoquam odio haberi , sed in particulari
polest, secundum qnod répugnât bono amato.)
Respondeo dicendum, quôJ bonum et ve-
rum et ens sunt idem secundum rem, sed
dilîeruut ratione. Bonum enim habet ratio-
nem appetibilis, non auteni ens vel ve-^um,
quia bonum est « quod omuia appelant ; » el>,
DE LA HAINE. 49
îiïént : on ne peut donc haïr le bien comme tel, dans sa propre naturo ,
ni en général ni en particulier. Semblablement Têtre et le vrai ne peuvent
être détestés en général : car , d'une part , la disconvenance est la cause
de la haine et la convenance celle de Tamour; puis, d'un autre côté,
rêtre et le vrai conviennent à tout. Mais il est possible , en revanche, de
haïr tel être et tel vrai particulier dans ce qu'ils ont de contraire et de dis-
convenant; car si la disconvenance et la contrariété répugnent à la notion
du bien, elles ne répugnent pas à Tidée de Têtre et du vrai. Or une vérité
particulière peut être opposée, contraire à Tobjet aimé pour trois raisons.
D'abord parce qu'elle est originellement, causalement dans les choses
mêmes : ainsi l'on hait la vérité quand on voudroit que ce qui est vrai
ne le fût pas. Ensuite parce qu'elle est dans notre propre intelligence,
et qu'elle nous empêche de poursuivre l'objet de nos vœux : ainsi les mé-
chants voudroient ne pas connoître les vérités de la foi pour pécher li-
brement, et c'est dans ce sens qu'ils disent au Seigneur, Johj XXÏ, 14 :
« Nous repoussons la connoissance de vos voies. » Enfin on hait telle ou
telle vérité particulière , parce qu'elle est dans l'intelligence des autres :
ainsi celui qui voudroit cacher ses fautes, déteste la lumière qui les ma-
nifeste aux hommes. C'est ce qui fait dire à saint Augustin , Conf. , X ,
23 : « On aime l'éclat et la beauté de la vérité, mais on n'aime pas ses re-
montrances et ses reproches (1). »
(1) « Puisque les hommes aiment le bonheur, et partant la vérité qui le donne, d'où vienl-il
qu'on s'attire la haine quand on la dit , car c'est pour l'avoir annoncée que le divin Maître a
été haï? C'est que l'amour de la vérité est tellement troublé dans la plupart des foibles mortels ,
qu'ils prennent pour cette fille du ciel tout ce que la dépravation de leur cœur leur fait aimer;
et comme ils ne peuvent souffrir de se voir trompés, tout ce qui leur fait voir qu'ils le sont
provoque leur haine : ainsi ce qu'ils aiment au lieu de la vérité , la leur rend odieuse. Ils
aiment son éclat et sa beauté, mais ils n'aiment pas ses remontrances et ses reproches. La
crainte qu'ils ont naturellement d'être trompés, fait qu'ils l'aiment quand elle se découvre à
eux ; mais Tenvie qu'ils ont d'en imposer et de tromper, fait aussi qu'ils la haïssent quand
elle les découvre eux-mêmes : haine dont elle se venge en dévoilant leur honte et en se
cachant elle-même à leurs yeu.t Cependant, tout misérable qu'il est, l'homme aimera
toujours mieux la joie qui a sa source dans la vérité, que celle qui n'auroit que la fausseté
pour principe. Mais il ne sera heureux que lorsque , affranchi de toute peine , il goûtera la
ideo bonum secuudum rationem boni non po-
test odio haberi , nec in universali , nec in
particulari. Ens autem et verum in universali
quidem odio haberi non possunt , quia disso-
nantia est causa odii, et convenientla causa
amoris ; ens autem et verum sunt communia
omnibus. Sed in particulari nihil prohibet quod-
dam ens et quoddam verum odio haberi, in
quantum habet rationem contrarii et repug-
nantis : contrarietas enim et repiiguantia non
adversatur rationi e?itis et leri, sicut adversatur
rationi bojii. Contingit autem verum aliquod par-
ticularetripliciter repugnare vel contrariari bono
amato. Uno modo secundum quod veritas est
cdusaliter et originaliter ia ipsis rebus ; et sic
liomo quandoque odit aliqiiam veritatem , dum
vellet non esse verum quod est verum. Alio modo
secundum quod veritas est in cognitioue ipsius
hominis, quœ impedit ipsum à persécutions
amati : sicut si aUqui vellent non cognoscere
veritatem fidei , ut libéré peccarent , ex quo-
rum persona dicitur Job, XXII : « Scientiam
\iariim tuarum nolumus. » Tertio modo habe-
turodio veritas particularis tanquam repugnans,
prout est in intellectu alterius : piitk cùm ali-
quis vult latere ia peccato , odit quod aliquis
veritatem circa peccatum suum cognoscat; et
secundum hoc dicit Âugustinus in X. Confess»
(cap. 23), quôd « homines amant veritatem
lucentem , oderunt eam redarguentem. »
50 V* II* PARTIE, QUESTION XXIX, ARTICLE 6,
Je réponds aux arguments : !• Ce qui précède résout la première diffi-
culté.
2° La connoissance de la vérité est par elle-même une chose qui appelle
Tamour, et voilà pourquoi saint Augustin dit qu'on en aime l'éclat; mais
elle peut aussi par accident provoquer la haine , parce qu'elle écarte sou-
vent d'un ohjet désiré.
3* Nous aimons à connoître la vérité; l'homme sincère étale pour ainsi
dire la vérité sous nos yeux ; pourquoi donc ne devrions -nous pas aimer
l'homme sincère et franc ?
ARTICLE VL
Peut-on hdir les choses générales ?
Il paroît qu'on ne peut haïr les choses générales. 1° La haine est une
passion de l'appétit sensitif qui est mû par la perception des sens. Or les
sens ne peuvent percevoir les choses générales. Donc on ne peut les haïr.
2o La haine est produite par la disconvenance qui empêche les pr«>
priétés d'être communes (1). Or le général est essentiellement formé de
propriétés communes. Donc la haine ne peut avoir pour ohjet les choses
générales.
3*> L'ohjet de la haine est le mal. Or le mal est dans les choses et non
dans l'esprit , comme le dit le Philosophe. Mais le général , par contre ,
n'est que dans l'esprit ; car l'esprit seul l'abstrait du particulier. Donc la
haine ne peut atteindre les choses générales dans son animosité.
Mais le Philosophe dit, Rhetor.,l[,A : «La colère n'embrasse que
les choses particulières, mais la haine embrasse en outre les choses
Joie qui se trouve dans cette vérité suprême d'où dérive tout ce qu'il y a de vrai et de véri-
tablement bon dans les choses créées. »
(1) Pourquoi la raison, par exemple , n'est-elle pas commune à toutes les espèces du genre
animal? Parce qu'elle ne convient pas à la brute. C'est donc une disconvenance qui la limite
dans sa généralité.
El per hoc patet responsio ad priuium.
Ad secundum dicendum, quôd cognoscere
"veritatem secundum se est amabile , propter
quod dicit Augustinus quôd « amant eara lu-
centem : sed per accidens cognitio veritalis
potest esse odibilis, in quantum impedit ab
aliquo desiderato.
Ad tertium dicendum , quôd ex hoc procedit,
quôd non ûcti amantur , quôd honio amat se-
cundum se cognoscere veritatera, quam ho-
mioes non ficti manifestant.
i ARTICULUS VL
Vtrùm aîiquid possit haberi odio in
universali.
Ad sextum sic proceditur. Videtur quôd
0<Sum non possit esse alicujus in nniversali.
Odium enim est passio appetitus sensitivi , qui
moveturex sensibili apprehensione.Sed sensus
non potest apprehendere universale. Ergo odium
non potest esse ahcujus in universali.
2. Prœterea , odium causatur ex aliqua dis-
sonantia quae communitati répugnât. Sed com-
munitas est de ratione universalis. Ergo odimu
non potest esse alicujus in universali.
3. Praeterea , ohjectum odii est malum. Ma-
lum autem est in rébus , et non in mente , ut
dicitur in VL Metaph. ( text. 8 ). Cùm ergo
universale sit solùm in mente, quœ abstrahit
universale à particulari, videtur quôd odium
non possit esse alicujus universalis.
Sed contra est, quôd Philosophus dicit in II.
Rhetor. (cap. 4 ) , quôd « ira semper sit inter
singularia , odium autem eiiam ad gênera :
DE LA HAINE. 5i
générales, car tout le monde hait le voleur et le calomniateur (1). »
(Conclusion. — Puisque la brebis hait non-seulement tel et tel loup
mais encore la nature du loup, la haine peut avoir pour objet et le;
choses particulières et les choses générales.)
Le général peut être envisagé sous deux points de vue : dans Tesprit et
dans les choses , comme idée pure et comme nature existante , comme
être de raison et comme être réel ; car autre chose est de considérer Tes-
sence générale de Thomme abstractivernent, autre chose de la considérer
dans son sujet individuel. Or quand on prend le général de la première
manière , comme idée simple , comme notion pure , aucune puissance de
la partie sensitive, pas plus la perception que Fappétit, ne peut le saisir;
car il exclut la matière individuelle , qui est le fondement et la racine de
toute vertu siégeant dans les organes. Mais quand on emîsage le général
sous le second rapport, comme être réel, comme nature existante , les
puissances sensitives , aussi bien la perception que Fappétit , peuvent le
saisir : ainsi nous disons , d'une manière absolue , que la couleur est
l'objet de la vue ; non que la vue connoisse Tidée générale de la couleur,
mais parce qu'elle voit tout ce qui est couleur, et non pas seulement
telle ou telle couleur. En conséquence la haine , même celle qui siège
dans la partie sensitive, peut avoir les choses générales pour objet; car
une propriété peut répugner à Fanimal , quand elle réside dans une na-
ture commune comme lorsqu'elle se trouve dans un être individuel :
ainsi Tinstinct qui appartient à la race du loup révolte la brebis, et voilà
pourquoi la brebis hait le loup en général. La colère, au contraire, ne se
rapporte qu'aux choses particulières ; car cette émotion violente est pro-
duite par un acte qui blesse , et l'acte n'appartient qu'à l'individu. Voilà
pourquoi le Philosophe dit, Rhetor,, II, 4 : a La colère n'embrasse que
(1) Nous ne haïssons pas seulement le voleur et le calomniateur qui nous portent préjudice
dans nos biens et dans noire honneur ; mais nous haïssons le calomniateur et le voleur en
général, quels qu'ils soient.
furemenimoditetcalumniatoreQiunusquisque.» : seusitiva, et apprehensiva et appetitiva ferri
(CoNCLTJsio. — Cùm ovis Dou modo hiuic : iu aliqiiid universaliter : sicut dicimiis qiiôd
lupum^ sed in génère lupum odioliabeat, odium, | objectum visùs est color secundùm genus, non
non tantùm ad particulare, verùm etiam ad uni- i quia visus cognoscit colorem universalem, sed
versale se extendere polest. ) | quia quôd color sit cognoscibilis à visu_, non
Respondeo dicendum , quôd de uuiversali j couvenit colori in quantum est hic color, sed
dupliciter contingit loqui : uno modo secundùm in quautum est color simpUciter. Sic ergo odium
quôd subest intention! universaUtatib;alioautera etiam sensilivœ partis pofcest respicere alipiid
modo diciturde natura, cui talis inlèiitio attri- ut universale; quiu ex nat-ira coaiiiuini aliqiiid
buitur ; alia enim est coiisideratio hominis uni- adversatur animaii , et non soiù:n ex eo quôd
versalis, et alia hominis in eo quôd est horao. i est particularis, i:icut lupus ovi; unde ovis o iit
Si igilur universale accipiatur primo modo, sic : lupum generaiiter. Sed ira semper causatur ex
nuUa pot^nlia sensitivje partis ( neque appre- ' aliquo particulari , quia ex aliquo actu lœdentis,
hensiva, neque appetitiva ) ferri potost in uni- ' actus aiitem particularium sunt. Et propter hoc
versale, quia universale lit per abstractionem \ Philosophas dicit ( lib. II Rhetor., cap. i ) :
à materia iudividuali, in qua radicaUir omnis | «Ira semper est ad aliquid particulare, odium
vi^tus sensiti>y>- Potest tam.en aliqua polentia | verô potest esse ad aliquid in génère. » Sed
o2 !»• !!• PARTIE, QUESTION XXX, ARTICLE 1»
les choses particulières, mais la haine embrasse en outre les choses géné-
rales. » Enfin la haine qui a son siège dans la partie intellective atteint
le général quel qu'il soit, celui qui forme une idée pure aussi bien que
celui qui constitue une nature existante. Il est facile d'en découvrir la
raison : c'est que la haine intellectuelle suit la perception de l'esprit qui
saisit toutes les entités générales (1).
Je réponds aux arguments : 1° Les sens ne perçoivent pas le général
coînme tel, dans sa notion pure; mais ils perçoivent les choses d'où
l'esprit abstrait le général.
â*» Les choses communes à toutes, ne sont jamais ni la cause ni l'objet
de la haine ; mais une chose commune à plusieurs , quelquefois ne con-
vient pas à d'autres, et dès lors elle peut provoquer leur ressentiment.
3" Il s'agit, dans l'objection, du général qui forme une idée pure et
simple. Or cette sorte de général ne tombe ni sous la perception, ni par-
tant sous l'appétit de la partie sensitive.
QUESTION XXX.
Bc la concupiscence t
Après l'amour et la haine , vient la concupiscence.
On demande quatre choses sur cette passion : 1^ La concupiscence est-
elle seulement dans l'appétit sensitif ? 2** Est -elle une passion spéciale de
(1) Quand je découvre dans r homme la raison et T animalité , je puis les considérer comme
des formes abstraites ou comme des entités concrètes , les séparer de leurs accidents pour ne
retenir qu'une pure essence ou les laisser dans leur sujet pour conserver Tiadividu. Dans le
premier cas , j'ai le général abstrait , absolu , formant une idée simple , un être de raison ;
dans le second cas , j'ai le général concret , relatif, constituant une nature existante , un être
réel. Or l'intelligence perçoit le général abstrait et le général concret , car elle saisit les notions
odium secundùm quôd est in parte intellectiva,
cùni consequatur apprehensionem universalem
iutellectùs, potest utroque modo esse respecta
universalis.
Ad primum ergo dicendum, quôd sensus non
apprehendit universale , prout est universale ;
apprehendit tamen aliquid oui per abstractionem
tccidit universalitas.
Ad secundùm diceuduQi , quOd id quod com-
mune est omnibus, non potest esse ratio odii;
sed nihil prohibet aliquid esse commune multis,
quod tamen dissonat ab aliis , et sic est eis
odiosum.
Ad tertium dicendum, quôd illâ objeclio pro-
cedit de universali, secundùm quôd substat
intentioni universalitatis ; sic enim non cadit
sub apprehensione vel appetitu sensitivo.
QU^STIO XXX.
De concupiscentia , in quatuor articulos divita,
Beinde considerandum est de concupiscentia. i concupiscentia sit in appetitu sensitlvo tantùm.
El cii'ca hoc quieruntm* quatuor : 1° Ulrùm 1 2o Utrùm concupisceutia sit passio specialis.
»E LA CONCUPISCENCE. 53
la puissance eônciipiscible? S*' Y a-t-il des concupiscences naturelles et des
concupiscences non naturelles? 4° La concupiscence est-elle infinie î
ARTICLE L
La concupiscence, est-elle seulement duns l'appétit sensitif?
îl paroît que la concupiscence n'est pas seulement dans Tappétit sen-
sitif. 1» Il est une certaine concupiscence de la sagesse , conformément à
cette parole , Sap. , VI ^ 21 : « La concupiscence de la sagesse conduit au
royaume éternel. » Or Tappétit sensitif ne peut se porter vers la sagesse.
Donc la concupiscence n'est pas seulement dans Tappétit sensitif (1).
2° Le désir des commandements de Dieu n'est pas dans l'appétit
pures aussi bien que les entités réellement existantes ; mais les sens ne perçoivent que le
général concret, parce qu'ils ont pour objet exclusif les réalités reçues dans la matière. Puis
donc que la haine suit la perception , l'intelligence peut haïr les idées pures , les êtres de
raison ; mais les sens ne peuvent haïr que les êtres réels , les natures existantes. Ainsi mon
esprit s'indigne contre cette définition donnée par un professeur de la faculté de médecine do
Paris : « L'homme est un animal bimane; et le bœuf se révolte contre Tinstinct de Tours ou
du lion. »
Quant à la colère , elle est provoquée par une parole injurieuse , par un fait blessant , par
un acte odieux. Or les actes appartiennent aux êtres individuels, qui ont seuls la faculté d'agir;
la colère se rapporte donc aux choses particulières.
D'après tout cela , la haine intellectuelle a pour objet les choses générales existant ration-
nellement dans Pintelligence, la haine sensitive les choses générales existant réellement dans
la nature, et la colère les choses particulières appartenant à l'individu.
(1) La concupiscence est Taspiration , la tendance de Tame vers le bien. Or il y a deux
sortes de bien : le bien intelligible et le bien sensible ; la concupiscence appartient donc à la
partie intellectuelle et à la partie sensitive de Tame. Quand on la considère dans la partie in-
tellectuelle, elle forme le désir de Fesprit; quand on Tenvisage dans la partie sensitive, elle
constitue Tinclination naturelle des sens. Sous le premier rapport, elle est bonne, tout le
monde en convient; sous le second, elle n'est pas mauvaise en elle-même, mais elle peut
devenir Foccasion du mal.
Après sa création, Thomme reçut de Dieu la grâce surnaturelle qui, rendant les sens dociles
à la raison , établit la paix et la concorde entre les deux parties de lui-même. Lorsqu'il trans-
gressa le commandement du Seigneur, il perdit le principe divin qui maintenoit en lui cette
heureuse harmonie; aussitôt les sens se révoltèrent contre la raison, et notre premier père
sentit la guerre s'allumer dans son sein. « Malgré sa fausse direclion, l'esprit, dit Mœhler dans
la Symbolique, I, 53, porte encore Timage de Dieu; attiré par une sorte d'instinct, il veut
s'élever vers le ciel; mais la chair, le courbant vers les choses d'en bas , s'oppose ù ses nobles
efforts. C'est de là qu'est née la concupiscence , suite malheureuse du péché originel , mais non
pas ce péché même, car la culpabilité ne peut avoir son siège que dans la volonté. » Le concile
de Trente enseigne formellement cette doctrine, Sess.j V : « Il n'y a plus rien de condamnable ,
dit-il, dans ceux qui sont véritablement morts en Jésus-Christ par le baptême; qui ne marchent
à» Utrùm sint aliquse concupiscentise naturales,
et aliquse non naturales. 4» Utrùm coiicupis-
centia sit infinita.
ÂRTICULUS I.
Vfriim concupiscentia sit tantùm in oppetilii
sensitivo.
concupiscentia non solùm sit in appetitu sea-
sitivo. Est enim qusedam concupiscentia sa-
pientise,utdicitur Sap., VI : «Concupiscentia
sapientise deducit ad regnum perpetuum. » Sed
appetitus sensitivus non potest ferri ad sapien-
tiam. Ei-'o concupiscentia non est in solo ap-
petitu sensitivo.
^. Prœterea, desiderium mandatorum De» non
Ad primum sic proceditur (1), Videtur quôd
i\) De hîs etiam infià. qu. 32, art. 3 ad 3; Sent., dist. 26, qu. 1 , art. 3.
54 r* !!• PARTIE, Qï'ESTION XXX, ARTICLE 1.
sensitif; car l'Apôtre dit, Rom., VI, 18 : « Le bien n'habite pas en moi,
c'est-à-dire dans ma chair. » Or le désir des commandements de Dieu
rentre dans la concupiscence, attendu qu'il est écrit, Ps,, CXIX, 20 :
c Mon ame a désiré dans sa concupiscence (concupivit) vos ordonnances
qui sont pleines de justice. » Donc la concupiscence ne réside pas seule-
ment dans l'appétit sensitif.
3° Toutes les puissances de l'ame recherchent, par la concupiscence, le
bien qui leur est propre. Donc la concupiscence est dans toutes h>s puis-
sances de l'ame, et non pas seulement dans l'appétit sensitif.
Mais saint Jean Damascène dit, De fide orth., II, 12 : « Le principe qui
est en nous privé d'intelligence et soumis à la raison, c'est-à-dire cette
partie de l'ame qui est purement passive et renferme l'appétit, donne,
dans sa division, la concupiscence et la colère. » Donc la concupiscence est
uniquement dans l'appétit sensitif.
(Conclusion. — Puisque la concupiscence est le désir du délectable
sensible, elle est proprement dans la faculté concupiscible de l'appétit
sensitif.)
« La concupiscence est l'appétit du bien délectable, » dit le Philosophe.
Or il y a deux sortes de délectation , comme nous le verrons plus tard :
l'une se rapporte au bien intelligible , objet de la raison ; l'autre se rap-
porte au bien sensible. La première de ces délectations est goûtée par
point selon la chair, mais qui , après avoir dépouillé le vieil homme et revêtu le nouveau créé
selon Dieu, sont devenus innocents, purs, sans tache , af^réables à Dieu, ses héritiers et les
cohéritiers de Jésus-Christ , si bien que rien ne s'oppose à leur entrée dans le ciel. Le saint
concile néanmoins croit et confesse que la concupiscence ou Tinclination au mal reste dans
les personnes baptisées; mais ce penchant, laissé pour le combat, ne peut nuire A ceux qui
résistent courageusement à ses attaques; au contraire, celui qui aura bien combattu sera cou-
ronné. » W est urgent d'insister sur cette doctrine; car certains écrivains catholiques aiment à
dire que la concupiscence est tout mal, de même que la raison est tout ténèbres. C'est là le
principe fondamental du protestantisme.
Nous sommes donc en droit de conclure, et saint Augustin renseigne expressément, que i«
mot concupiscence se prend en bonne et en mauvaise part pour exprimer le désir de Tesprit
2t inclination des sens. On ne pourroit remplacer ce mot sans de grands inconvénients; formé
de cttm, avec , et de cupere^ désirer, il exprime admirablement l'alliance des deux parties de
nous-mêmes vers les objets qui nous attirent.
est in appetilu sensilivo; imô Apostolus dicit,
Rom., VII : « Non habitat in me , hoc est in
carne mea, bonura. » Sed desiderium raandato-
rura Uei subconciipiscentiacailit; secundùm illud
Psalm. CXVIII : « Concupivit anima mea de-
siderare ju^vlîcationpa *•:.::,. „ nrgo concupis-
centia non est solùm in appetitii sensitivo.
3. Praeterea, cuilibet potentiae est concupis-
cibile proprium bonum. Ergo concupiscentia
est iu qualibet potentia animae , et non solùm
iu appetitu sensitivo.
Sed contra est, quod Damascenusdicit (lib. II
Fid. orthod., cap. 12), quôd « irrationale obe-
dieus et persuasibile ralioni dividitur iâ concu-
piscentiam et iram : hsec autera est irrationalis
animse pars passiva et appetitiva. » Ergo con-
cupisceniia est in appetitu sensitivo.
(CocLusio. — Concupiscentia, cùm sit rei
secundùm sensum delectabilis appetitus, in vi
concupiscibili sensitivi appetitûs propriè est. )
Respondeo dicendiim, quôd sicut Philoso-
phus dicit in I. Rhetor. (cap. Il ), « concupis-
centia est appetitûs delectabilis. » Est autem
duplex delectatio, ut infrà dicetur (qu. 31 ).
Una , quai est in bono intelligibili , quod est
bonum rationis; alia, qua est in bono secundùm
sensum. Prima quidem delectatio videtur esse
animai taulùm, secuuda autem est anirnse et
DE LA CONCUPISCENCE. 55
Tame seulement; la seconde est éprouvée par Tame et par le corps tout à
la fois, car le sens est une vertu siégeant dans un organe , d'où Ton peut
voir en passant que le bien sensible est le bien d'un tout formé de deux
parties. Eh bien, l'appétit de la dernière délectation, c'est la concupiscence
qui appartient à l'ame et tout ensemble au corps, ainsi que l'indique son
nom même. A parler donc proprement, la concupiscence est dans l'appétit
sensitif et dans la puissance concupiscible qui lui donne sa dénomination.
Je réponds aux arguments : l** Le désir de la sagesse et des autres biens
spirituels prend quelquefois le nom de concupiscence , soit dans un sens
métaphorique fondé sur l'analogie, soit à cause de l'intensité du désir qui
se projette de la partie supérieure de l'homme jusque dans sa partie
inférieure; si bien que le corps lui-même, suivant l'essor de l'esprit,
s'élance vers les choses spirituelles. C'est ce qui fait dire à David,
Ps. LXXXIII , 3 : a Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu
vivant (1). »
2* A proprement parler, le mot désir convient mieux, pour exprimer
la tendance et l'essor de la partie supérieure, que le mot concupiscence ;
car il n'implique pas, comme le dernier, l'idée d'association dans la pour-
suite du bien, mais il énonce uniquement l'élan vers la chose désirée.
3*» Rechercher le bien par l'appétit naturel qui ne suit pas la perception,
c'est l'office de toutes les forces de l'ame; le rechercher par l'appétit ani-
mal qui dérive de la perception, cela n'appartient qu'à la vertu appétitivo ;
le rechercher comme le délectable sensible , c'est-à-dire en avoir propre-
ment la concupiscence, c'est le propre de la vertu concupiscible.
(1) Cassiodore écrit sur cette parole : « Les mot» cœur et chair désignent , là , les deux
parties de nous-mêmes, Tesprit et le corps : l'esprit, car il entre nécessairement dans la con-
noissance, dans l'amour, dans le désir de Dieu; le corps, puisqu'il est clairement désigné
par le mot chair. Quelle éloit donc la ferveur du saint prophète , quel étoit l'élan de son
amour! Cette ame séraphique entraîne dans son essor vers le Seigneur une chair appesantie
par le vice et courbée vers la terre , une portion de boue ! »
corporis, quia sensus est virtus in organo cor-
poreo ; unde et bonurn secundùni sensum est
bonum totius conjuncti. Talis autem delecta-
tiouis appetitus videtur esse concupiscentia ,
quœ simul pertineat et ad auimam et ad corpus,
ut ipsuui nomen concupiscentiae sonat. Unde
concupiscentia, propriè loquendo, estinappe-
titu sensitivo et in vi concupiscibili quae ab ea
denominatur.
Ad primum ergo dicendum, quôd appetitus
sapieniise vel aliorum spiritualium bonorura
iûterdum concupiscentia nominatur, vel prop-
ter similitudinem quamdam, vel propter inten-
sioneoi appetitus superioris partis, ex quo fit
redundautia in inferiorem appetitum ; ut siraul
eliam ipse inferior appetitus suo modo tendat
in spirituale bonum consequens appetitum su
pciiorom, et etiam Ipsum corpus spiri-.ualibus
deserviat; sicut in Psalm. LXXXIII dicitur:
« Cor meum et caro inea exultaverunt in Deum
vivum. »
Ad secundum dicendum , quôd desiderium
magis pertinere potest (propriè loquendo) non
solùm ad inferiorem appetitum, sed etiam ad
superiorem : non enim importât aliquam cou-
sociationem concupiscendo, sicut coucupi.-cen-
tia, sed simplicem motum in rem des'"(?erâtara.
Ad tertium dicendum, quôd unicuique poten-
tiœ aniraae appetere competit proprium bonum
appetitu naturali, qui non sequitur apprehen
sionera. Sed appetere bonum appelitu animal
qui sequitur apprebensionem, pertinet solùm a
vim appetitivam; appetere autem aliquid sub
ratione boni delectabilis secundum sensum {rnoi
propriè est concupiscere), pertinet ad vim <.'o:>
c:!pi;cibile:i^
56
V II* PARTIE, QUESTION XXX, ARTICLE î.
ARTICLE IL
La concupiscence est-elle une passion spéciale de la puissance concupiscihle?
Il paroît que la concupiscence n'est pas une passion spéciale de la puis-
sance concupiscible. 1<> Les passions se distinguent par leurs objets (1). Oi
la puissance concupiscible et la concupiscence ont le même objet , savoir
le délectable sensible. Donc la concupiscence n'est pas une passion spéciale
de la puissance concupiscible.
I 2" Saint Augustin dit, Quœst., LXXXÏII, 33 : « La cupidité estUamour
des biens périssables; » donc elle ne se distingue pas de Tamour. Or toutes
les passions spéciales se distinguent les unes des autres. Donc la cupidité
ou la concupiscence n'est pas une passion spéciale de la puissance concu-
piscible.
3o A toutes les passions de la puissance concupiscible correspond, dans
la même puissance , une passion spéciale qui forme son contraire : voilà
ce que nous avons vu précédemment. Or la concupiscence ne trouve, dans
la puissance concupiscible, aucune passion spéciale qui forme son contraire.
En effet, saint Jean Damascène dit. De fide orth., II, 12 : « Le bien
attendu produit la concupiscence , et le bien présent la joie; puis le mal
attendu fait naître la crainte, et le mal présent la tristesse : » par oii l'on
voit que la tristesse est le contraire de la joie, et la crainte celui de la
concupiscence. Or la crainte n'est pas dans la puissance concupiscible, mais
dans la puissance irascible. Donc la concupiscence n'est pas une passion
spéciale de la puissance concupiscible.
Mais la concupiscence est produite par l'amour et cherche la délectation,
(1) L'objet distingue les actes, et les actes les passions : les passions se distinguent donc
immédiatement par les actes , et médiatement par l'objet. Voilà ce que notre auteur nous a dit
en parlant des passions en général, pe Ip p,^ XXIII, 4.
ÂRTIGULUS II.
Vtrùm concupiscentia sit passio specialis.
Ad secundum sic proceditiir (1). Videtur quôd
concupiscentia non sit passio specialis potentiœ
conciipiscibilis. Passiones eniin distinguuntiir
secundum objecta. Sed objectum concupiscibilis
est delectabile secundum sensum, quod etiam
est objectum concupiscentise , secundum Phi-
losophum in L Rhetor. ( cap. 1 }. Ergo con-
cupiscentia non est passio specialis in concu-
piscibili.
2. Prœterea, Augustinus dicit, lib. LXXXIII
Quœstion. (qu. 33), quôd «cupiditas est amor
rerum transeuntium ; » et sic ab amore non
dislinguitiir. Omnes autem passiones spéciales
ab invicem distinguuntur, Ergo concupiscentia
non est passio specialis in concupiscibili.
3. Praeterea, cuilibet passioni concupiscibilis
opponitur aliqua passio specialis in concupisci-
bili, ut supià dictum est (qu. 23 ). Sed concu-
piscenliae non opponitur aliqua passio specialis
in concupiscibili ; dicit enim Damascenus quôd
« expectatum bonum concupiscenliam consti-
tuit (2) , praîsens verô laetitiara ; similiter ex-
pectatum malum timorem, praesens verô tris-
titiam ; » ex quo videtur quôd sicut tristitia
contrariatur Isetitiae, ita timor contrariatur
concupiscentiaî. Timor autem non est in con-
cupiscibili, sed in irasciblli. Non ergo concu-
piscentia est specialis passio in concupiscibili.
Sed contra est, quôd concupiscentia causaturl
(1) De bis etiam in III, Sent.^ dist. 26, qu. 1, art. 3.
(2) Lib. II Fidei orlhod.j cap. 12, prope flnem, ubi pro laetitia voluptatem (tî^ovy^v) re
centioieç Iiilespieles ver':o ad verbum reddunt; sed perinde est qu<^d lœlUinm vertit vêtus.'
M tA CO^TCUPISCENCE, 57
deux sentiments qui sont des passions de la puissance concupiscible. Donc
la concupiscence se distingue, comme passion spéciale, des autres passions
de la puissance que nous nommons si souvent.
(Conclusion. — Passion de l'appétit sensitif , la concupiscence diffère
spécifiquement de Tamour qui l'engendre, et de la délectation qu'elle re-
cherche.)
Comme nous l'avons dit dans une autre circonstance, le délectable sen-
sible est l'objet commun de toutes les passions de la puissance concupis-
cible; ces passions diffèrent donc selon la différence de cet objet. Or
l'objet peut différer de deux manières : dans sa nature et dans sa vertu
active. Quand il diffère dans sa nature , il donne la différence matérielle
des passions ; quand il diffère dans sa vertu active , il engendre la diffé-
rence formelle des passions, en les distinguant spécifiquement les unes
des autres. Eh bien, l'objet diffère dans sa vertu active, par la force mo-
trice qu'il a comme fin ou comme bien, selon qu'il est présent ou absent.
Car lorsqu'il est présent, il fait reposer en lui ; quand il est absent, il fait
tendre vers lui. Lors donc que le délectable sensible s'assimile et s'adapte
en quelque sorte l'appétit, il produit l'amour; absent, il attire et produit
la concupiscence; présent, il donne le repos et produit la délectation. La
concupiscence est donc une passion qui diffère spécifiquement et de
l'amour et de la délectation. Mais plusieurs concupiscences se rapportant
à des choses différentes, diffèrent numériquement les unes des autres (1).
Je réponds aux arguments : 1° Le bien délectable n'est pas l'objet de la
(l) Quand un bien est présent , un autre absent , ces deux objets de l'appétit se distinguent
par leur vertu active ; il agissent différemment , puisque le premier délecte et que le second
aiiire; ils produisent deux actes divers, et parlant deux passions différant comme eux dans
la forme et dans l'espèce ; ils font naître la délectation et la concupiscence.
Au lieu de cela , quand les deux biens sont présents l'un et Vautre , ils agissent de la même
manière, attendu que le prem.ier provoque le désir comme le second; ils produisent des actes
identiques, qui ne se distinguent pas entre eux spécifiquement; dès lors ils n'engendrent
ab amore et tendit in delectationem , quœ sunt
passiones concupiscibilis. Et sic distinguitur
ab aliis passionibus concupiscibilis tanquam
passio specialis.
( CoNCLusio. — Concupiscentia est passio
sensitivus appetitus ab amore à quo nascitur,
et delectatione in quara tendit, secundùm spe-
ciemdiversa.)
Respondeo dicendum, quôd sicut dictum est
(qu. 23), boDum delectabile secundùm sensum
est communiter objectum concupiscibilis : unde
secundùm ejus differentias diversae passiones
concupiscibilis distinguuntur. Diversitas autem
objecti potest attendi , vel secundùm naturam
ipsius objecti , vel secundùm diversitatera iu
virtute agendi. Diversitas quidem objecti activi
quse est secundùm rei naturam, facit materia-
lem dilîeienliam passionum j sed diversitas quae
est secundùm virtutem activam, facit formalem
differentiam passionum , secundùm quam pas-
siones specie differunt. Est autem alla ratio
virtutis motivae ipsius finis vel boni , secundùm
quôd est realiter prsesens , et secundùm quôd
est absens. Nam secundùm quôd est praesens ,
facit in ipso quiescere ; secundùm autem quôd
est absens, facit ad ipsum moveri. Unde ipsum
delectabile secundùm sensum, in quantum ap-
petitum sibi adaptât quodamraodo et conformât,
causât amorem ; in quantum verô absens attrahit
ad seipsum , causât concupiscentiam ; in quan-
tum verô praesens quietat in seipso, causât de-
lectationem. Sic ergo concupiscentia est passio
differens specie, et ab amore et à delectatione ;
sed concupiscere hoc delectabile vel illud, facit
concupiscentias diversas numéro,
^d primum ergo dicendum, quôd bonum de-
58 r* 11* PARTIR, QUESTION XXX, ARTIflE 8.
concupiscence par lui seul, mais à Taide de Tabsence, tout comme les
choses risibles sont Tobjet de la mémoire en vertu du passé. Car ces
sortes de particularités, le passé, le présent, l'avenir, distinguent spécifi-
quement les passions , voire même les puissances de la partie sensitive ,
qui regarde les choses particulières.
2'» L'évêque d'Hippone établit entre Tamour et la cupidité , non pas
ridentité d'essence , mais des rapports de causalité ; car la cupidité n'est
pas l'amour même, mais l'effet de l'amour. On peut dire aussi que
Tillustre docteur prend la cupidité largement, pour toute tiîudance de
l'appétit, qui peut se rapporter au futur; or, dans ce sens, la cupidité ren-
ferme l'amour et l'espérance.
3* La passion qui forme le contraire de la concupiscence existe , mais
ne se nomme pas. Cette passion est au mal ce que la concupiscence est au
bien. Mais, vu qu'elle regarde un mal absent comme la crainte, elle prend
quelquefois ce dernier nom , de même que l'espérance s'appelle souvent
îupidité ; et la raison de cette double appellation, c'est qu'on fait peu de
cas d'un bien et d'un mal peu considérables. Ainsi , quoiqu'on ne dut
employer les mots à'espérance et de crainte qu'en parlant de choses dif-
ficiles , on s'en sert pour désigner le mouvement de l'appétit vers toute
sorte de choses (1).
ARTICLE IIL
Y a-t'il des concupiscences naturelles et des concupiscences non naturelles?
11 paroît qu'il n'y a pas des concupiscences naturelles et des concupis-
cences non naturelles, i*» La concupiscence appartient à Tappétit animal,
qu'une seule et même passion, la concupiscence. Mais si ces deux biens diffèrent par leur
nature , qu'arrivera-t-il? Les actes de la passion , tombant sur des objets divers et se multi-
pliant par cela même, différeront matériellement et numériquement; mais la concupiscence,
toujours semblable à elle-même, sera toujours la concupiscence.
(1) Comme on dit : « J'espère obtenir le bonheur éternel , » on dit aussi : « J'espère que
lectâbile non est absolutè objectum concupis-
centiaî, sed sub ratione absentis; sicut et sen-
sibile sub ratione praeleriti est objectum mé-
morise. Hnjusmodi enim particulares conditiones
diversificaiit speciem passionum, vel eliam po-
tenliarum sensilivœ partis, quœ respicit paili-
cularia.
Ad secundum dicendum, quôd illa praedicatio
est per causam, non per essentiam : non enim
cupiditas est per se amor, sed amoris eirectus.
Vel aliter dicendum quùd Auguslinus accipit
cypiditn.tem large pro quolibet motu appetitûs,
qui potest esse respecta boni futuri : unde
comprebendit sub se et amorem et spem.
Ad tertiura dicendum , quôd passio quœ di-
recte opponitur concupiscentiae, innominala est.
Quae ita se habet ad malum sicut concupiscenlia
ad bonum; sed quia est mali absentis sicut et
timor, quandoqne loco ejus poni'nr timor, sic.it
et quandoque cupiditas loco spei : tjuod enim
est parvum bonum vt- 1 malum, quasi non repu-
tatur. Et ideo pro omni motu appetitûs in bo-
num vel in malum futurum , ponitur spes et
timor, quae respiciunt bonum vel malum ar-
duum.
ARTICULUS m.
Utriim sint aliquœ concupiscentiœ natiirales,
et aliquœ non naîurales.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtiir quod
concupiscentiarum non sint quaedara naturales
(1) Behisetiam infrà, qu. 31 , art. 3, et qu. il, art. 3; et qu. 77, ail. ô; .^l 2, 2. qti. 117,
Mt. 5 ad â.
DE LA CONCUPISCENCE. 50
comme nous l'avons vu. Or, dans la division de Tappétit en général, Tappétit
naturel forme le membre opposé de Tappétit animal. Donc il n'y a point
de concupiscence naturelle (1).
2» La différence matérielle ne produit pas la différence spécifique, mais
seulement la différence numérique , qui ne peut servir de base aux divi-
sions de la science. Or s'il est des concupiscences naturelles et des concu-
piscences non naturelles , elles n'ont entre elles qu'une différence numé-
rique , car elles se distinguent uniquement par leurs objets. Donc on ne
peut diviser les concupiscences en concupiscences naturelles et en concu-
piscences non naturelles.
3° Les choses existantes se divisent , comme l'enseigne le Philosophe,
en choses faites par la nature et en choses faites par la raison : si donc il
y avoit des concupiscences non naturelles , elles seroient produites par la
raison. Or cela ne peut être; car la concupiscence, formant une passion,
appartient à l'appétit sensitif et non à la volonté, qui est mue par la
raison. Donc il n'y a point de concupiscences non naturelles.
Mais le Philosophe admet, EtMc, III, 13, et Bhet., I, 11, « des concu-
piscences naturelles et des concupiscences non naturelles. »
(Conclusion. — Il y a des concupiscences naturelles, communes à
l'homme et à la brute, qui recherchent d'après la perception des sens les
biens convenables à la nature ; il y a aussi des concupiscences non natu-
relles, propres à l'homme, qui poursuivent le bien d'après le jugement
de la raison.)
mon ami reviendra. » Le mot espérer figure légitimement dans la première phrase , parce que
le salut offre des difficultés; mais il est employé d'une manière abusive dans la seconde, parce
que le retour de mon ami ne m'impose aucun effort.
{\) Comme le prince de l'Ecole nous l'a dit souvent, nous aimons nécessairement et libre-
ment, sans connoissance et avec connoissance , par l'attrait de la nature et par le comman-
dement de la raison : de là l'amour naturel et l'amour raisonnable.
Pareillement nous recherchons les choses forcément et spontanément, sous Timpulsion de
l'instinct aveugle et sous l'influence du jugement délibéré , par la force invincible de la nature
et par le conseil de la raison : c'est ici la concupiscence naturelle et la concupiscence non
et quaedam non naturales. Concupiscentia enim I aliqua concupiscentia non naturalis, oportet
pertinetad appetilum animalem, ut dictum est j quôd sit rationalis. Sed hoc esse non potest,
(art. 1 ad 3). Sed appetitus naturalis dividitur ] quia concupiscentia cura sit passio qucCdam ,
contra animalem. Ergo nulla concupiscentia est , pertinet ad appetitum sensitivura , non autem
naturalis. I ad voluntatem , quœ est appetitus rationis.
2. Praeterea , diversitas materialis non facit i Non ergo sunt concupiscentise aliquae non na-
diversitatem secundùm speciem, sed solùra se- j turales.
cundùm numerum , qusa quidem diversitas sub i Sed contra est, qnôd Philosopbus in IIL
arte non cadit. Sed si quœ sint concupiscentia? | Ethic. et in Rhetor., ponit quasdam coucupis*
naturales et non naturales, non differunt nisi : centias naturales et quasdam non naturales.
secundùm diversa objecta concupiscibilia, quod
facit materialem differentiam, et secundùm nu-
merum tanlùm. Non ergo dividende sunt con-
cupiscentiae per naturaies et non naturales.
3. Praeterea, ratio contra naturam dividitur,
ut patel in II. Physic. Si igilr.r in homine est
( CoNCLUsio. — Ex concupibcentiis aliae sunt
naturales, hominibus et brutis communes, qui-
bus secundùm sensus apprehensionem bonum
conveniens nalurse insequuntur ; aliae supra na-
turam sive non naturales , quibus movemur ad
ea bona,quœ inratione vcl supra rationem sun!;.'^
60 r* II* PARTIE, QUESTION XXX, ARTICLE 3.
Comme nous Tavons vu précédemment , la concupiscence est l'appétit
du délectable. Or un objet peut être délectable pour deux raisons : d'abord
parce qu'il convient à la nature de l'animal par lui-même, comme la
nourriture, le breuvage, et la concupiscence de ces sortes de choses
s'appelle naturelle; ensuite parce qu'il convient à Tanimal d'après la
perception, comme les dignités, les honneurs, dont le jugement forme le
délectable , et la concupiscence de ces choses -là se dit non naturelle , ou
plutôt cupidité. Les concupiscences de la première espèce , celles qu'on
dit naturelles, appartiennent à l'homme et à la brute , parce que leur objet
favorise et délecte la nature animale, d'où le Philosophe les appelle com-
munes et nécessaires ; les concupiscences de la seconde catégorie , celles
qu'on dit non naturelles, n'appartiennent qu'à l'homme, parce qu'il
a seul , grâce à l'imagination , la faculté de créer , au-delà de ce qu'exige
la nature, des choses qu'il regarde comme bonnes et convenables. D'après
tout cela , le Philosophe dit que les concupiscences sont , les premières
non raisonnables , et les dernières raisonnables. Et comme d'autres au-
teurs raisonnent autrement, ils appellent les concupiscences non naturelles
propres et apposées, indiquant par là qu'elles sont surajoutées aux con-
cupiscences naturelles.
Je réponds aux arguments : 1° Les choses qui sont recherchées par
l'appétit naturel, peuvent l'être aussi par l'appétit animal après la
perception; ainsi la nourriture, le breuvage et toutes les choses qu'on
désire naturellement, peuvent devenir l'objet de la concupiscence ani-
male (1).
2o La différence qui sépare les concupiscences naturelles et les concu-
naturelle. Celte dernière dénomination ne dit pas que certaines concupiscences sont contraires
à la nature , mais qu'elles sont produites par un autre principe.
(1) Quand nous désirons la nourriture pour calmer la faim qui nous presse , nous la désirons
par appétit naturel; mais quand nous avons acquis la connoissance qu'elle flatte le goût, ré-
pare les forces et sustente la vie, nous la recherchons par appétit animal.
Respondeo dicendum , qu5d sicut dictum est
(art. 1), concupiscentia est appetitus boni de-
lectabilis. Dupliciter autem aliquid est delecta-
bile : uno modo, quia est conveniens naturœ
animalis, sicut cibus et potus, et alia hujus-
modi ; et hujusmodi concupisceutia delectabilis
dicitur naturalis. Alio modo dicitur aliquid esse
delectabile, quia est couveniens animali secun-
dùm apprehensionem, sicut cùm aliquis appre-
hendit aliquid, ut bonum et couveniens, et per
coDsequens delectatur in ipso ; et hujusmodi
delectabilis concupiscentia dicitur non naturalis,
et solet magis dici cupiditas. Primai ergo con-
cupiscentiae naturalcs communes sunt hominibus
et aliis animalibus, quia utriusque est aliquid
conveniens et delectabile secundùm naturam,
et in bis omnes homines conveniunt ; unde et
Philosophus in III. Ethic. (ul suprà), vocat
eas communes et necessarias; sed secundae
concupiscentije sunt propriae hominura, quorum
proprium est excogitare aliquid ut bonum et
conveniens, prœter id quod natura requirit ; unde
et in I Rhetor. Philosophus dicit primas con-
cupiscentias esse ivraiionales , secundas verc
cum ratione. Et quia diversimodè ratiocinan-
tur, ideo etiam secundae dicuntur in III. Ethic,
( ut suprà ), proprice et appùsiiœ, scilicet su-
pranaturales.
Ad primum ergo dicendum , quôd illud idem
quod appetitur appetitu naturali , potest appeti
appetitu animali cùm fuerit apprehensum : et
secundùm hoc cibi et potus, et hujusmodi quae
appetuntur naturaliter, potest esse concupis-
centia animalis.
Ad secundùm dicendum, quôd diversitas con-
cupiscentiarumnaturalium ànon naturalibus non
DE LA CONCUPISCENCE. 61
piscences non naturelles n'est pas seulement matérielle , uniquement
fondée sur la nature des choses; mais elle est aussi formelle à certains
égards, parce qu'elle repose sur la vertu active de Tobjet. Or Tobjet de
Tappétit, c'est le bien perçu : cet objet diffère donc, sous le rapport de sa
vertu active, selon les différentes manières dont on perçoit le bien. Quand
on perçoit absolument , à Taide des sens , une chose comme bonne , on a
la concupiscence naturelle, que le Philosophe dit séparée de la raison;
mais quand on la perçoit intellectuellement , avec délibération , on a la
concupiscence non naturelle, que le même Aristote dit soumise à h
raison.
3° L'homme n'a pas seulement la raison générale qui appartient à la
partie intellective, mais il a aussi la raison particulière qui réside dans
la partie sensitive (1) : nous l'avons prouvé précédemment. La concupis-
cence qui implique la raison, peut donc appartenir à l'appétit sensitit; et
rien n'empêche dès lors que cet appétit lui-même ne soit mù par la raison
générale, à l'aide de l'imagination qui se rapporte aux choses particu-
lières.
ARTiaE ÎV.
La concupiscence est-elle infinie?
Il paroît que la concupiscence ou le désir n'est pas infini, l** L'objet do
la concupiscence est le bien, qui implique l'idée de fin. Or qui dit infini
exclut l'idée de fin, comme le remarque le Philosophe. Donc la concupis-
cence n'est pas infinie.
S'* La concupiscence se rapporte au bien convenable, puisqu'elle procède
de l'amour. Or l'infini ne peut avoir la convenance , puisqu'il exclut la
proportion. Donc la concupiscence, le désir n'est pas infini.
(1) Comme on Ta compris, la raison générale perçoit les idées abstraites, universelles; et
la raison particulière perçoit les êtres concrets, individuels.
est materialis tantùra , sed etiam quodammodo
formalis, in quantum procedit ex diversitate ob-
jecli activi. Objectum autem appetitùs est bo-
num apprehensum : unde ad diversitatem activi
pertinet diversitas apprehensioniS; prout scilicet
apprebenditur aliquid ut conveniens absoluta
appi'ebensionCj ex qua causantur coucupiscentiae
naturales, quas Philosophas in Rhetor. vocat
irr ai tonales; et prout apprebenditur aliquid
cum deliberatione, ex qua causantur concupis-
centice non naturales, quœ propter hoc in Rhetor.
dicuntur cum ratione.
Ad tertium dicendum , quôd in homine non
solùm est ratio universalis, quœ pertinet ad
partem intellectivam, sed etiam ratio particularis,
qu» pertinet ad partem sensitivam, ut in lib. I ,
in I. part., qu. 81, art. 3 , dictum est; et se-
cuûdùm boc etiam concupiscentia, quse est cum
ratione , potest ad appetitum sensitivum perti-
nere; et propter hoc appetitùs sensitivus potest
etiam à ratione universali moveri, mediante
imaginalione particulari.
ARTICULUS IV.
Vtrùm concupiscentia sit infinita.
Ad quartum sic proceditur. ViJetur quoJ con-
cupiscentia non sit infinita. Objectum enim
concupiscenlise est bonum, quod habet rationem
finis. Qui autem ponit infinitum, excludit finem,
ut dicilur in II. Metaphys. (text. 8). Concu-
piscentia ergo non potest esse infinita.
2. Prœterea , concupiscentia est boni conve-
nientis, cura procédât ex amore. Sed infinitum
cùm sit improportionatura, non potest esse coa-
veniens. Ergo concupiscentia non potest esse
inûuita.
62 I^ ir PARTIE, ClUESTION XXX, ARTICLE ï.
30 (( On ne peut iraversjv rinfini, » comme le dit le Philosophe: donc
il est impossible d'arriver à son terme. Or la concupiscence doit arriver
au terme de ses efforts pour obtenir la délectation. Donc la concupiscence
n'acquerroit jamais ce doux repos, si elle étoit infinie.
Mais le Philosophe dit, Polit., I, 3i : 0 Nous désirons Tinfini, parce que
nos désirs sont infinis. »
(CoNCLi'sioN. — Gomme elle suit Tessor de la nature qui tend toujouts
vers quelque chose de fini et de déterminé, la concupiscence naturelle
n'est pas actuellement infinie, mais elle Test potentiellement par succes-
sion; puis la concupiscence non naturelle peut être infinie sous ces deux
rapports, parce qu'elle suit la raison, qui peut s'étendre à l'infini.
n y a deux sortes de concupiscence, comme nous Tavons dit : la con-
cupiscence naturelle et la concupiscence non naturelle. Or la concupis-
cence naturelle n'est pas actuellement infinie, car elle suit la tendance
de la nature qui recherche toujours quelque chose de fini et de déterminé ,
et voilà pourquoi nous ne désirons pas une nourriture infinie , un breu-
vage infini ; mais elle peut être infinie potentiellement par succession,
puisque cette sorte d'infini se trouve dans la nature ; de là vient qu'après
avoir obtenu la nourriture, nous la désirons encore dans la suite, comme
toutes les choses que réclament les besoins naturels , parce que ces biens
corporels passent et ne restent pas. C'est dans ce sens que Notre-Seignenr
dit à la Samaritaine, Jean, IV, 13 : « Qui boit de cette eau aura encore
soif. » Quant à la concupiscence non naturelle, elle peut être infinie sous
tous les rapnorts , soit potentiellement , soit actuellement. En effet cette
sorte de concupiscence suit la raison, comme nous l'avons vu dans le pré-
cédent article; or la raison possède la vertu de s'étendre à l'infini : de là
celui qui désire les richesses , peut les désirer sans bornes ni limites , en
Z. Prseterea, « infinità non est pertransire, »
ut dicitur III. Phjsic. (text. 34 ); et sic in eis
non est pervenire in ultimuin. Sed concupiscentia
fil delectatio per hoc quôd attingit ad oltimuni.
Ergo si concupiscentia esset intinita, sequeretur
quôd nunquam fieret dt-lectalio.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
I. Polit. j quôd « infinita concupiscentia exis-
tente, homines intinita desideraut. »
( CoNCLUsio. — Cùni naturalis concupiscentia
ûit ejus quod requirit natura, quae semper ad
aliquid tinitum et certum tendit, non potest esse
infinita in actu, licèt potentia secundùm suc-
cessionem inûnita dici possit; non naturalis
verô concupiscentia quae videlicet non naturam^
^ed rationem sequitur, quae in iuânituni pro-
cedere potest , prorsus inûnita est. )
Respondeo dicendum, quôd sicut dictumest
(art. 3 ) , duplex est concupiscentia : una na-
turalis el alla non naftiralis. Naturalis quidera
concupiscentia non potest esse infinita in actu ;
est enim ejus quod natura requirit, natura verô
semper intendit in aliquid linitum et certura ;
unde nunquam homo concupiscit infinitum ci-
bum vel infinitum potum : sed sicut in natura
contiugit esse iafinitum in potentia per succes-
sionem, ita hujusmodi concupiscentiam contin-
gît infmitam esse per successionem ; ut scilicet
post adeptum cibum, iterum alia vice desideret
cibum, vel quodcunque aliudquod natura requi-
rit, quia hujusmodi corporalia bona où m adve-
niunt , non perpetuô manent , sed deficiuni.
Unde dixit Dominus Samaritanae, Jonn., IV:
« Qui biberit ex aqua bac, sitiet iterura. » Sed
concupiscentia non naturalis omnino est inû-
nita. Sequitur enim rationem, iit dictum est;
rationi autem competit in infinit um procedere :
unde qui concupiscit divitias, potest eas con-
cupiscere non ad aliquem certum terminum, sed
simpliciter se divitem esse quantumcunque po-
DE LA CO^XUPISCENCE. (55
voulant être riche autant qu'il est possible de Tètre (1). -^ Le Philosophe,
Polit*, 1,9 , explique tout cela d'une autre manière ; plaçons-nous à son
point de vue. Le désir de la fin , dit -il, est toujours infini, car on veut
la fin pour elle-même : de là plus la santé est parfaite, plus on la désire ,
et cela dans une proportion croissant toujours , indéfiniment , de même
que la blancheur distingue d'autant plus son sujet des autres corps qu'elle
est plus éclatante. Le désir des moyens, par contre, n'est pas infini, quand
on les veut dans la mesure des rapports qu'ils ont avec le but. D'après ces
deux règles , celui qui met sa fin dans les richesses , convoite des biens
temporels à l'infini ; mais celui qui recherche les richesses pour subvenir
aux nécessités de la vie , désire des biens finis , suflisants à ses besoins.
On doit raisonner de même à l'égard du désir des autres choses.
Je réponds aux arguments : 1° Tous les objets que l'on désire, on les
perçoit comme finis, soit parce qu'ils le sont dans la réalité des choses,
soit parce qu'ils le sont dans l'idée qu'on s'en forme. Car on ne pourroit
les concevoir sous l'idée de l'infini , pourquoi? parce que « l'infini , selon
le Philosophe , est ce à quoi l'on peut toujours ajouter (2). »
2^ La raison possède une vertu pour ainsi dire infinie, puisqu'elle peut
(1) Sénèque, Epist.^ XVI , fait comme l'application de ces principes dans les paroles su!,
vantes, qu'il prête à Epicure : « Si vous vivez selon la nature, vous ne serez jamais riche;
si vous vivez selon l'opinion de Tesprit, vous serez toujours pauvre. C'est que la nature dé-
sire peu, et que Vopinion désire l'infini.... Rassemblez autour de vous tout ce que les Crésus
du monde ont jamais possédé, revêtez-vous de pourpre, couvrez vos palais d'or, répandez les
statues dans vos domaines, accumulez trésors sur trésors (H merveilles sur merveilles: tout
cela fera naître en vous de plus grands besoins avec de plus grands désirs, aggravant votre
misère au lieu de la soulager. Au contraire, si vous vous contentez du peu que vous avez,
vous n'éprouverez pas de besoins qui ne soient satisfaits; dès-lors, pour vous, point de pau-
vreté , mais fortune convenable.... Et voulez-vous savoir si vous suivez la nature ou l'opinion,
considérez la nature de vos vœux : s'ils se proposent des limites, vous avez la sagesse de la
vertu; s'ils vont à l'infini , vous êtes le triste jouet d'une folle cupidité. »
Ces paroles nous rappellent les vers de Lamartine :
« Ici-bas la douleur à la douleur s'enchaîne,
Le jour succède au jour et la peine à la peine.
Borné dans sa naturel infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu déchu qni se souvient des cieux. ■
(2) n s'agit là, comme tout le monde Va compris, de TinGni potentiel, qui devltjnt toujours
test. Polest et alla ratio assignari secundùm
rhilosophum in Polit, (cap. 9, ut suprà),
qnare quaedam concupiscentia sit finita et quae-
(jaîîi inlinita. Semper enim concupiscentia finis
ett iufinila ; finis enim per se concupiscitur, ut
sanitas : unde major sanitas magis concupisci-
tur, et sic in infinituni , sicut album per se dis-
gregat, magis album magis disgregat. Conca-
pisceiitia verô ejus quod est ad finem, non est
munita, si secundùm illammensuram appetitur,
quai convenit fini. Unde qui finem ponunt in
diviliis, habent concupiscentiam divitiarum in
infinitum ; qui autem divitias appetunt propter
necessitalem vita, concupiscunt divitias fmitas
sufficientes ad necessitatemvitge, ut Philosophas
dicit ibidem. Et eadem est ratio de concupis-
centia quaruDicunque aliarum rerum.
Ad primum ergo dicendum, quôd omne quod
concupiscitur, accipitur ut quocidam finitum»
vel quia est finitum secundùm.rem, prout con-
cupiscitur semel in actu, vel quia est inllnitain
secuudùm quôd cadit sub apprehensione. Non
enim potest sub ratione infiuiti apprehendi,
qnia «infinitum est cujus quantitatem accipien-
tibus semper est aliquid extra sumere, » ut di-
citur in III. Physic.
Ad secundùm dicendum, quôd ratio quodam-
modo est virtutis infinHae, in quantum potest
d4 !'• !!• PAUTIE, QUESTION XXXI, ARTICLE 1.
aller à l'infini dans la considération des choses , comme on le voit dans
raggloméralion des nombres et des lignes : Tinfini a donc une certaine
proportion avec la raison. Car les idées générales que la raison conçoit
sont en quelque sorte infinies, par cela qu'elles renferment un nombre
infini d'individus (1).
3° Pour que l'homme obtienne la délectation , il n'est pas nécessaire
qu'il parvienne à l'objet de tous ses vœux; il suffit qu'il atteigne, dans
chaque chose ^ ce qui donne le contentement du cœur.
QUESTION XXXI
De la délectation considérée en eWe-même*
Le moment est venu de traiter de la délectation et de la tristesse.
A l'égard de cette première affection , nous parlerons : premièrement ,
de la délectation considérée en elle-même ; deuxièmement , des causes de
la délectation ; troisièmement, des effets delà délectation ; quatrièmement,
de la bonté et de la malice de la délectation.
Sur le premier point , on demande huit choses : i° La délectation est-
elle une passion? 2° Est- elle successive ou momentanée? 3° Diffère-t-elle
de la joie? 4° Peut-elle être dans l'appétit intellectif ? 5" Les délectations
corporelles et sensibles sont -elles plus grandes que les délectations spiri-
tuelles et intellectuelles? 6° Les délectations du toucher sont -elles plus
et n'existe jamais. Pourquoi donc cet infini est-il infini. Parce qu'il n'est pas achevé, terminé,
fini; parce qu'il se fait toujours, s'accroît sans cesse, s'augmente indéfiniment; parce qu'il
n'offre rien de précis , de stable , de déterminé. Cela étant , comment le saisir, l'arrêter, l'im-
mobiliser par la pensée? comment le concevoir?
(1) Supposez un nombre innombrable d'hommes, ils seront tous renfermés dans l'idée
d'animal raisonnable.
in infinitum aliquid considerare , ut apparat in
additione numerorum et linearum. Uude in-
finitum aliquo modo sumptum est proportio-
natum rationi. Nam universale quod ratio ap-
prehendit, est quodammodo infiaitum, iu quan-
tum in potentia continct infinita singularia.
Ad tertium dicendum, quod ad hoc quôd ali-
quis delectetur, non requirilur quôd omnia con-
sequatur quae coucupiscit; sed quôd iu quolibet
coucupito , quod consequitur, delectetur.
QU^STIO XXXL
De deleclaltone secundum se, in oclo articulas divisa.
Deinde considerandum est de delectatione et
tristitid.
Circa delectationem verô consideranda supt
quatuor. !<> De ipsa delectatione secundum se.
2° De causis delectationis. a» De effectibus ejus.
4« De bonitate et malitia ipsius.
Circa primum quseruntur octo : l" Utrùm de-
lectatio sit passio. 2" Utrùm sit in tenipore.
30 Utrùm différât à gaudio. 4» Utrùm sit in ap-
petitu intellectivo. 5° De comparatione delec-
tationum superioris appetitûs ad delectationem
inferioris. 6» De comparatione deleclationum
DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 65
grandes que les délectations des autres sens ? T*» Y a -t- il des délectalions
contraires à la nature? 8° Enfin y a-t-il des délectations contraires les
unes aux autres ?
ARTICLE I.
La délectation est-elle une passionY
Il paroît que la délectation n'est pas une passion. 1° Saint Jean Damas-
cène , distinguant ropération de la passion , dit , De Fide orth., l\, 22 :
« L'opération est un mouvement conforme à la nature, et la passion un
mouvement qui lui est contraire. » Or la délectation est une opération ,
comme le remarque le Philosophe. Donc la délectation n'est pas une
passion (1).
2° Patir, c'est être mù , comme le dit le Philosophe. Or se délecter, ce
n'est pas être mû, mais être en mouvement ; car la délectation trouve sa
cause dans le bien obtenu. Donc la délectation n'est pas une passion.
3o La délectation forme une perfection dans le sujet; car elle complète
(1) Quand on a perçu le bien , il s'attache et s'unit l'ame par des nœuds intimes; puis il
l'attire et la provoque à rechercher les avantages qu'il lui offre ; puis il récompense ses efforts
et se livre à sa possession. Or l'union avec le bien , c'est l'amour; la poursuite du bien, c'est
la concupiscence; et la possession du bien, c'est la délectation.
Mais on peut percevoir le bien par les sens ou par Tintelligence. Quand on Fa perçu par
les sens , on Taime , on le recherche et on le possède naturellement; quand on l'a perçu par
l'intelligence, on Taima , on le recherche et on le possède intellectuellement : voilà, d'une
part, l'amour, la concupiscence et la délectation naturelles; d'une autre part, Tamour , la
concupiscence et la délectation raisonnables.
Ainsi la délectation naturelle est la possession du bien perçu par les sens; c'est la jouis-
sance que donnent Tusage des aliments , la satisfaction des besoins naturels, les commodités
de la vie , les voluptés sensuelles. Enfin la délectation raisonnable est la possession du bien
perçu par l'intelligence; c'est le plaisir, la joie, l'allégresse , l'exaltation.
Comme le mot de concupiscence exprime la tendance et Télan des deux parties de notre
être ; ainsi le mot de délectation désigne la jouissance et la satisfaction des sens et de Tes-
prit. C'est encore un de ces termes qui reprendra tous ses droits dans notre langue, dés qu'on
fera de la philosophie séiieuse.
Notre saint auteur fait venir délectation j ainsi que le latin lœtitia, de latere^ lalescere^
s'élargir; car l'homme, voyant un bien qui lui promet des jouissances et du bonheur, ouvro
et dilate son ame pour le recevoir. D'autres dérivent le même mot de lactare, attirer, atta-
cher, enlacer dans ses filets.
sensitivarum adiQvicem. 7» Ulrùm sit aligna
deîectatio non naturalis. 8° Utrùm delectatio
possit esse contraria delectationi.
ARTICULUS I,
Ulrxim delectalio sit passio.
Ad priraum sic proceditur (1). Videlur quôd
delectalio non sit passio. Damascenus eiiini in
II lib. (cap. 22), dislinguit opéra tionem à pas-
sione, dicens quôd « operatio est motus qui est
secundùm naturam, passio vero est motus con-
tra naturam. » Sed delectatio est operatio, ut
Philosophus dicit in VII. et X. Ethic. Ergo de-
lectatio non est passio.
2. Prœterea, pati est moveri, ut dicitur ia
III. Physic. (text. 29). Sed delectatio non cnn-
sistit in moveri, sed in motum esse; causatur
enim delectatio ex bono jam adepto. Ergo de-
lectatio non est passio.
3. Prœterea , delectatio consistit in quadam
(1) De his etiam infrà, in hac eadem quœst., art. 4, ad 2, et art. 5, tum in corp., tum ad 3|
Ut et IV, Sent.^ dist. 49, qu. 3, art. 1 , quœsliunc. 1.
66 V" 11** PARTIE, QUESTION XXXï, ATITÎCLE 1.
et rprfprtÎMTmo son opération, comme le dit le I*îiilosoplie. Or être perfec-
tionné, ce n'est ni patir ni être altéré, et cela se lit encore dans le Stagy-
rite. Donc la délectation n'est pas nne passion.
Mais saint Augustin, De Civit. Dei , XÎV, 6, compte la joie, l'allé-
gresse, la délectation parmi les autres passions de Tame (I).
(Conclusion. — Puisque la délectation forme un mouvement qui suit
la perception des sens dans l'appétit animal , elle est une passion.)
Tout appétit scnsitif s'appelle proprement passifo?i, comme nous l'avons
vu dans une autre circonstance. Or toute affection produite par la per-
ception des sens est un mouvement de l'appétit sensitif , et c'est précisé-
ment en cela que consiste la délectation. En effet, lé Philosophe dit,
Hhetor.y I, 10 : « La délectation est un mouvement de l'ame et l'instau-
ration simultanée, complète et sensible d'un être dans son état naturel. »
four comprendre cela , il faut considérer que tous les êtres , ceux qui
sont animés comme ceux qui ne le sont pas, doivent parvenir à leur per-
fection ; et s'ils s'avancent vers ce terme d'une manière successive, ils l'at-
teignent tout entier simultanément (2). Toutefois le point d'arrivée, pour
ainsi dire cette prise de possession présente, dans les différents êtres, une
différence que nous devons remarquer ici : les choses naturelles atteignent
leur perfectionnement sans le sentir, mais l'animal n'y parvient pas sans
en éprouver le plein sentiment : de là résulte un mouvement de l'ame
dans l'appétit sensitif, et voiLà la délectation. Quand donc le Philosophe
dit , dans la définition rapportée tout à l'heure : « La délectation est un
mouvement de l'ame, » il établit le genre de l'affection qu'il décrit; puis
(1) « Quand Vamour tend vers le bien , c'est le désir; quand il le possède , c'est la joie (la
délectation) ; quand il fuit le mal, c'est la crainte; quand il en subit les atteintes, c'est la
tristesse. »
(2) Le boulet traverse l'espace d'une manière successive , mais il touche le but tout d'ua
coup, Vaspiront fonctionnaire frappe longtemps à la porte des antichambres et fait de longues
prosliotions , mais il reçoit dans un instant le droit de prendre part aux bribes du budget.
perfectionedelcctati; perficitenimoperationem, ; « delectatio est quidim molus animœ, et consti-
«tdicilur in X. Ethic. Sed perfici non est pati
vel alterari, ut dicitiir in VII. P/iysic. et in
II. Dea?iima. Ergo delectatio non est passio.
Sed contra est, qiiùd Angustiniis in X. et
XIV. De Civit. Dei , ponit delectationem,
sive gaudium vel lœtitiam , inter alias pas-
Biones animœ.
(Co^XLusIO. — Delectatio cùm sit motus in
appetitu aniinali consequens apprehensionem
gensijs, animae passio est.)
Respondeo dicendiim , quôd motus appetitûs
scnsitivi propriè passio nominatur, sicut suprà
iictiim est (qa. 22, art. 3). AfTectio autem
qutecunque ex apprehensione semsitiva proce-
dens, est motus appetitûs sensitivi-, lioc autem
necesse est competere delectationi. Nam sicut
Philosophas dicit in 1. Rhetor, (cap. 10 ) , j « constitutio in existentem naturam, » .idest
tutio simul tota et seusibilis in uatiivam exis-
tentem. w Ad ciijus intellectum consiJerandum
est, quôd sicut contingit in rébus naluralibus
aliqua consequi suas perfectiones naturales, ita
contingit in animalibus; et quamvis raoveii ad
perfectionem non sit totum simul, taraen cou
sequi naturalem perfectionem est totnn simul.
Hœc autem est dilTerentia inter animali.i et
aiias res naturales , qu6d alite res naturales
quando constituuntur in id quod convenil eis
secunijùm naturam, hoc non seutiunt; sel aiii-
malia hoc sentiunt : et ex isto sensu causùur
quidam motus animae in appetitu sensilivo, et
iste motus est delectatio. Per hoc ergo quôd di-
citur quôd « delectatio est molus animae, » po-
nitur in génère: per hoc autem quôd dicitur
Î)E tA DÉLLCTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 67
lôrsqu^il ajoute : «l'instauration d'un être dans son état naturel, » c'est-
à-dire dans la perfection conforme à sa nature , il signale la cause de la
délectation, c'est-à-dire la présence du bien convenable. Ensuite les mots :
« complète et simultanée , » nous avertissent que nous ne devons pa?
prendre Finstauration de letre comme s'accomplissant d'une manière
successive^ mais comme accomplie tout entière et dans un instant; car
la délectation n'est pas une sorte de production, ainsi que Platon le pen-
soit ; mais elle est comme une chose produite, selon la juste remarque
d'Aristote. Enfin l'épithète « sensible » dit que ni l'instauration dont il
s'agit , ni partant la délectation n'appartiennent aux choses privées du
sentiment. Eh bien, quelle est la conséquence de tout cela? C'est que
la délectation est un mouvement produit dans l'appétit animal par la
perception des sens, c'est en un mot que la délectation est une passion de
l'ame.
Je réponds aux arguments : 1° L'opération conforme à la nature cons-
titue . quand elle est consommée, une perfection seconde : voilà ce que
dit le Philosophe (1). L'établissement dans cette opération peut donc faire
naître la délectation, puisqu'elle n'est autre chose que le sentiment de son
propre perfectionnement. Quand donc saint Jean Damascène dit que « la
délectation est l'opération , » il n'établit pas entre ces deux choses des
rapports d'essenc(^ , mais de causalité.
2° On peut distinguer deux sortes de mouvement dans l'animal : le
mouvement d'intention, caché dans l'appétit, qui veut la fin; puis le
mouvement d'exécution, formant un acte extérieur, qui mène à la fin.
Or si le moi.vement d'exécution cesse au dehors dans celui qui a conquis
sa perfection, gagné le terme, le mouvement d'intention ne cesse pas au-
dedans pour cela même ; car de même que la partie appétitive désiroit le
bien quand elle ne le possédoit pas, de même elle se délecte en lui quand
(1) L'existence, le savoir, le vouloir, sont des actes premiers; l'opération , la contemplation,
la délectation sont des actes seconds. Or tout acte accompli forme une perfection.
« in id quod existit in natura rei, » ponitur causa
delectationis , scilicet piaesentia connaturalis
boni. Par hoc autem quod dicitur simul tota,
ostenditur quôd constitutio non débet accipi
prout est in constitui , sed prout est in consti-
iutum esse, quasi in termino motus : non enim
delectatio est generatio , prout Plato posuit ;
sed magis consistlt in facium esse, ut dicitur
in VII. Ethic. ( ut suprà ). Per hoc autem quôd
dicitur sensibius, exciuduntur perfectiones
remm insensilnliura, in quitus non est delecta-
tio. Sic ergo patet quôd ciim delectatio sit motus
in appetitu animali, consequens apprehensionem
sensus, delectatio est passio aiàmae.
Ad primum ergo dicendum , quôd operatio
connaturalis non impedita est perfectio secuuda,
ut habetur in II, De anima , et ideo quando
constituuntur res in propria operatione con-
naturali, non impedita , sequitur delectatio,
quae consistit in perfectum esse, ut dictum
est. Sic ergo, cum dicitur, quôd « delectatio
est operatio , » non est prsedicatio per essen-
tiam , sed per causam.
Ad secundum dicendum, quôd in animali
duplex motus consiJerari potest : unus secun-
dum intentionem tinis , qui pertinet ad appeti-
tum ; alius secundum executionem, qui per-
tinet ad exteriorem operaiioneai. Licèt ergo
in eo, qui jam consequutas est bonum iii quo
delectatur, cesset motus executionis quo tendit
ad finem : non tamen cessât motus appetitivae
partis, qua sicut prias desiderabat non habi-
C8 1™ 11« PARTIE, OPESTION XXXÏ , AUTMLE 2.
elle le possède. La délott;ition forme, nous le savons, le n^pos de l'appétit
ealisfait parla vue du bien présent ; mais il reste toujours, au fond de cet
appétit, la modification causée par l'objet appétible, et cette modification
présente la délectation sous l'idée d'un certaiu mouvement.
3° Le mot fctssion caractérise plus proprement , il est vrai, les affec-
tions qui exercent une influence délétère ou qui tendent au mal , comme
les maladies , la tristesse et la crainte ; mais on peut néanmoins donner
ce nom , comme nous l'avons dit ailleurs , à certaines impressions qui se
rapportent au bien. C'est pour cela que la délectation se désigne par le
terme de passion.
ARTICLE IL
La délectation est-elle successive ou simultanée?
Il paroît que la délectation n'est pas simultanée, mais successive. 1° La
délectation est un mouvement, comme ledit le Philosophe. Or tout mou-
vement est successif. Donc la délectation est successive (1).
2° Les qualificatifs durable et morose dénoncent les choses successives.
Or certaines délectations sont dites moroses. Donc la délectation est suc-
cessive.
3« Toutes les passions de l'ame appartiennent au même genre. Or il y
a des passions qui sont successives. Donc la délectation l'est aussi.
Mais le Philosophe dit , Ethic. , X , 5 : a On ne mesure pas la délecta-
tion comme les choses successives, par le temps. »
fCoNCLusiox. — La délectation n'est pas successive par elle-même ; mais
elle Test par accident, lorsqu'elle a pour objet un bien sujet au changement.)
(1) La durée donne, dans sa division, deux choses contraires : Tinstant simultané, indivi-
sible , qui n'a pas de parties; puis le temps successif, divisible, composé de parties. La
tum, ita postea delectatur in habito. Licet ; delectatio sit in tempore. Dclectatio cnim est
enim delectatio sit quies qiiœdam appelitus motus quidam, ut in Mei«o/'. (cap. 10), Phi-
considerataprœsentia boni delectantis quod ap- losophus dicit. Sed motus omnis est in tem-
pelilui satis'acti tamen : adhuc remanel immu- pore. Ergo delectatio est in tempore-
tatio appelitus ab appetibili, ralione cujus 2. Prdèiereà, Diutumum sel morosum ûi-
delectatio motus quidam est. : citur aliquid secundum tempus. Sed aliquaî
Ad terlium dicendum, quôd quamvis uomen î delectationes dicuntur m^rosœ. Ergo delectatio
passionis magis propriè conveniat passionibus , est in tempore.
corruptivis et in malum tendentibus, sicut sunt I 3. Prœterea, passiones animas sunt unius
œgriludines corporales, et tiistitia, et timor i generis. Sed aliquîe passiones animie sunt ia
in anima : tamen eliam in bonum ordinantur
aliquae passiones , ut suprà dictum est, et se-
cundum hoc delectatio dicitur passio.
ARTICULUS II.
Vtrùm delectatio sit in tempore.
Ad secundum sic proceditur (1). Yidetur quôd
tempore. Ergo et delectatio.
Sed contra est, quôd Philosophas dicit in X.
Eth., quod « secundum nullum tempus acci-
piet quis delectationem. »
(CoNCLusio. — Delectatio secundum se nun-
quara est in tempore ; verum si sit in bouo jam
adepto , quod transmutationi subjacet, est ia
tempore per accidens.)
(1) De his eliam IV, Sent.^ dist. 49, qu. 3, art. 1, quœstiunc. 3; et qu. 8, de verit., art ti^
«d 2.
DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 69
Une chose peut être successive de deux manières : par elle-même, dans
sa nature ; puis par une autre , accidentellement. Or, comme les entités
successives se composent de parties qui se suivent les unes les autres, on
dit successives par elles-mêmes les choses qui renferment dans leur idée
la succession ou quelque chose qui s'y rapporte : ainsi le mouvement, le
rei>3s , le discours. Ensuite on appelle successives par accident les choses
qui, sans impliquer la succession dans leur idée, sont néanmoins soumises
à quelque chose de successif : ainsi être homme n'implique pas l'idée de
succession, car, au lieu d'un mouvement, nous avons là le terme d'un
mouvement ou d'un changement, c'est-à-dire de la génération; mais
comme l'existence humaine dépend de causes muahles , être homme est
un acte successif sous ce rapport. D'après cela, nous devons dire que
la délectation n'est pas successive par elle-même, car elle a pour objet un
bien acquis, lequel forme le terme d'un mouvement : mais si ce bien acquis
est sujet au changement, la délectation sera successive par accident; s'il
n'est pas sujet au changement , la délectation ne sera successive d'aucune
manière, ni par elle-même, ni par accident (1).
Je réponds aux arguments : 1" On distingue deux sortes de mouvements,
comme le dit le Philosophe. D'abord il y a le mouvement qui est un acte
de l'être imparfait, c'est-à-dire potentiel, comme devenir savant : ce
mouvement est successif par lui-même, dans sa nature. Ensuite il y a le
mouvement qui forme un acte de l'être parfait, c'est-à-dire existant
question posée par notre saint auteur revient donc à celles-ci : La délectation se mesure-l-elle
par le temps ou par l'instant? est-elle successive ou simultanée? se forme-t-elle lentement,
progressivement, par parties; ou bien naît-elle subitement, soudainement, tout entière à la
fois? est-elle composée de plusieurs actes divers , distingués numériquement; ou bien ne ren-
ferme-t-elle qu'un acte homogène, identique, formant une simple unité?
(1) La délectation trouve sa cause dans Vacquisition du bien : donc elle lui ressemble. Or
l'acquisition d'un bien immuable s'accomplit par un seul acte , instantanément , tout entière
à la fois : donc la délectation dans un bien de cette nature n'est pas successive. Mais Tacqui-
sition d'un bien muable ne forme pas un acte pur et simple ; toutes les fois que son objet
vient à changer, elle se renouvelle du moins en partie , nécessitant plusieurs prises de posses-
sion : donc la délectation dans un bien sujet au changement est successive.
Respondeo dicendum , quod aliquid contiiigit
esse in tempore dupliciter, uno modo secundum
se : alio modo per aliud , et quasi per acci-
dens ; quia emm tempus est numerus succes-
sivoruni , illa secundum se dicuntur esse in
tempore, de quorum ralione est successio vel
aliquid ad successionem pertinens : sicut mo-
tus, quies, locutio et alia hujusmodi. Secun-
dum aliud verô et non per se dicuntur esse
in tempore illa, de quorum ratione non est
aliqua successio, sed tamen alicui successivo
subjacent : sicut, esse liominem de sui ratione
non habet successionem -, non enim est motus,
sed terminus motus vel mutationis, scilicet
gonerationis ipsius : sv 1 quia humaniim esse
subjacet causis transi: tabiUbus, secundum
hoc hominem esse est in tempore. Sic igitur
dicendum est, quod delectatio secundum se
quidera non est in tempore; est enim delectatio
in bono jam adepto, quod est quasi terminus
motus : sed si illud bonum adeptura transmu-
talioni subjaceat , erit delectatio per accidens
in tempore ; si autem sit omnino intransmu-
tabile, delectatio non erit in tempore, nec
per se , nec per accidens.
Adprimumergo dicendum, quôd sicut dicitur
inlll. De anima (text. 25), motus dupliciter
dicitur. Uno modo , quia est « actus imper-
fecli, scilicet existentis in potenlia in quantum
hujusmodi : » et talis motus est successivus et
in tempore. Alius autem motus est actu^ per-
fecii, id est, existentis in aclu, sicul iutel-
70 I" II* PARTIE, QUESTÏOÎi XXXt , ARTICLE 3.
actuellement, comme savoir, sentir, vouloir, et aussi se délecter : co
mouvement n'est pas successif par lui-même , mais il peut l'être par
accident.
2» La délectation se dit morose ou durable (1), quand elle est successive
par accident.
S*' Les autres passions n'ont pas pour objet, comme la délectation, le
bien acquis : la délectation est donc moins un mouvement de l'être im-
parfait que les autres passions, par conséquent elle n'est pas successive au
lême degré.
ARTICLE III.
La délectation diffère-t-elle de la joie?
Il paroît que la délectation ne diffère pas de la joie. 1° Les passions de
Tame diffèrent selon la différence de leurs objets. Or la joie et la délecta-
tion ont le même objet, savoir le bien acquis. Donc la joie ne diffère pas
de la délectation.
2° Le môme mouvement ne peut avoir deux termes différents. Or le
mouvement de la concupiscence a pour terme la joie et la délectation.
Donc la délectation et la joie ne sont pas deux cboses différentes.
3° Si la joie différoit de la délectation , nous devrions dire que l'allé-
gresse, l'exaltation et le plaisir en diffèrent aussi; tous ces termes, dès
lors , exprimeroient autant de passions distinguées les unes des autres :
ce qui est manifestement faux. Donc la joie ne diffère pas de la délecta-
tion.
Mais on n'attribue pas la joie à la brute, tandis qu'on lui accorde
(1) Les Latins dérivoient morosus de mos^ coutume, et de mora^ délai , retard, d'où nous
avons fait demeurer^ d'aprôs demorari. Comme les coutumes paroisscnt étranges de peuple à
peuple , de province à province ; comme aussi le retard donne de l'inquiétude et de l'inipa-
ligere, sentire , et velle.ethujiismodi, etetiam
delectari : et luijusînodi iiiotus non est siicces-
sivus, née per se in tempore.
Ad secundum dicendum , quod deledatio di-
ciliir morosa vel diuturna secundum quod
per accidens est iu teai^ore.
Ad tertium dicendum , quod aliae passioiies
non habent pro objecto bonum adeptum , sicut
delectatio : nnde plus habent de rations motus
imperfecti quàm delectalio , et per consequeas
magis delectationi convenit non esse in tem-
pore.
ARTICULUS m.
Utrùm delectatio différât à gaudio.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quod
gaudium sit omnino idem quod delectatio. Pas-
siones enim animae differunt secundùra objecta.
Sed idem est objectum gaudii et deiectationis ,
scilicet bonum adeptum. Ergogaudiamest om-
nino idem quod delecîatio.
2. Pree'erea, unus motus non terminatur ad
duos terminos. Sed idem est motus qui ter-
minatur ad gaudium et delectationem , scilicet
concupiscentia. Crgo delectatio et gaudium
sunt omnino idem.
3, Prœterea , si gaudium est aliud à delec-
tatione, videtur quôd pari ratione et lœtitia é
xultaiio et jucunditas significent aliqui
aliud à delectatione, et sic erunt omnes d
versse passiones : quod vidotur esse falsuL
Non ergo gaudium ditfert à delectatione.
Sed contra est, quôd in brutis animalibus
non dicimus gaudium, sed in eis dicimng
(1) De his eliam infrà, qu. 35, art. 2 et 7; etqu, 41, art. 3; Sent., dist. 27, qu. 1, art. 2,
ad 3; ut et IV, Sent., dist. 49, qu. 3, art. 3, queestiunc. 1 , ad 3.
DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. Hî
la délectation. Donc la délectation n'est pas la même chose que la joie.
(Conclusion. — La délectation et la joie diffèrent en ce que la première
appartient à la bête, mais non la seconde.)
La joie , comme le dit Avicenne , est une espèce de délectation , et tout
le monde le comprendra dans un instant. Comme il est des concupiscences
naturelles et des concupiscences non naturelles, suivant le mobile qui les
anime : de même il y a des délectations naturelles et des délectations noii
naturelles , selon qu'elles suivent la nature ou la raison ; il y a , comme
s'expriment saint Jean Damascène et Némésius, « les délectations du
corps et les délectations de Tame. » Car nous nous délectons dans la pos-
session de tout bien, de celui que nous désirons naturellement comme de
celui que nous désirons intellectuellement; mais nous ne nous réjouissons
que dans la jouissance du bien que recherche Tintelligence; et voilà
pourquoi Ton n'attribue pas la joie à la brute , mais seulement la délec-
tation. De plus, tout ce que nous recherchons par l'impulsion de la nature,
nous pouvons le rechercher aussi par le conseil de la raison , mais non
réciproquement. Nous pouvons donc avoir la joie de tout ce dont nous
ressentons la délectation, mais nous ne l'avons pas toujours; car nous
lience, notre mot signifioit, d'une part, étrange, singulier, bizarre; d'une autre part, chagrin ,
triste, inquiet. Le vers suivant exprime tout à la fois cette double origine et cette double
signiQcatioD :
Mos me morosum, mora me facit esse morosum.
Notre langue a conser>é à morose le sens secondaire de mora; elle lui fait signiGer triste,
morne , sombre.
Les ihcolosiens, qui ont un langage particulier, ont adopté le sens primitif de mora; ils se
servent de morose pour qualifier les choses qui restent quelque temps ; une délectation mo-
rose , c'est pour eux une délectation de quelque durée.
deledaiionem (1). Non ergo est idem gaudium
et delectatio.
(CoNCLUsio. — Différant delectatio, quae
etiam in brûlis attrihui'ur, et gaudium quod
consequitur delectationem , quae fit secundum
rationem.
Respondeo dicendum , quod gaudium , ut
Avicenna dicit in libro suo De anima, est
quaedam species deleclationis. Est enim consi-
derandum , quod sicut sunt quaedara concupis-
centiai naturales , quaeùam autem non natu-
rales, sed consequuntur rationem, ut suprà
dictum est : lia etiam delectcitiouum quaeaam
sunt naturales , et quaedam non naturales, quae
sunt cum ratione. Vel siout Dama;cenus et Gre-
gorius Nyssenus dicunt , a voluptatum hse sunt
animae, illae corporis, » quod in idem redit (2).
Delectaaiur enim et in his quae naturaliter con-
cupiscimus, ea adipiscentes , et in his quae
concupiscimus , secundum rationem ; sed no-
men gaudii non habet locura^nisi in delecta-
tione quae consequitur ra'ionem. Unde iraudiuin
non attribuimus brutis animalibus, sed solum
nomen delectationis. Omne autem quod con-
cupiscimus secundum natiiram, possumus etiam
cum delectatione rationis concupiscere , sed
non è converso. Unde omnibus de quibus est
delectatio , potest esse gaudium in habenti-
bus rationem, quamvis non semper de om-
nibus sit gaudium : quandoque enim aliquis
(1) Et quidem quôd in eis delectatio dici possit, patet VU. Ethic.^ cap. 14, grœco-lat.,
vel 13, iu anliquis et apud S. Thoir.aai, lect. 13 : ibi probatur quiddam optimum esse delec-
tatio ( seu Yoluptas, r,'^:vf,), quia eam etiam bruta prosequuntur. Quôd autem non propriè
gaudium dici possit in brutis, patet ex ipsa voce graeca cul gaudium correspoodet ; à y^y.zx
enim, ut Pliilosophus ipse , lib. YU. Elhic, cap. 12, grœco-lai., vel U, in antiquis et apud
S. Thomam, lect. 11.
(2) Damascenus, De fide orthod.. H, 22. Deinde non S. Gregorius , sed Nemesius, De na-
tura hominis, XYUI.
72 !'• !!• PARTIE, QUESTION XXXI, A.RT1CLE 3.
éprouvons souvent clans le corps des délectations dont nous ne goûtons
pas la joie dans la raison. On voit par là qoe la délectation est plus géné-
rale que la joie.
Je réponds aux arguments : 1** Comme l'objet de l'appétit animal est le
bien perçu , la diversité de la perception entraîne sous un rapport la
diversité de l'objet. En conséquence, ces délectations animales qui se
désignent aussi par le mot de joies j diffèrent des délectations corporelles
qui n'ont pas le droit de prendre un autre nom que celui de délectation (1).
Nous avons établi , dans la question précédente , une distinction pareille
entre les différentes sortes de concupiscence.
2' La même distinction nous fournit, encore ici, la solution de la dif-
ficulté. En effet, la simple délectation correspond à la concupiscence
naturelle, et la joie se rapporte au désir, qui est la concupiscence raison-
nable. Ainsi la différence du repos suit la différence du mouvement (2).
3» On a choisi différents noms pour caractériser les efïets de la satis-
faction que donne la jouissance du bien. Allégresse (en latin lœtitia,
comme qui diroit latitia) exprime la dilatation du cœur; exuUation
désigne les signes extérieurs de la délectation, car la joie deTame se pro-
duit à la lumière du jour; puis plaisir dénote un effet particulier de
l'allégresse. Au reste, ces noms appartiennent à la joie; car on ne les
emploie qu'en parlant des créatures douées de la raison (3).
(1) Quand j'ai perçu le bien des yeux de rintelligence , si je l'acquiers, je le possc*de in-
telleclucllement ; j'ai donc la délectation intellectuelle ou la joie. Mais quand j'ai perçu le
bien des yeux du corps, la perception corporelle ne peut produire que la délectation corporelle.
(2) H y a là deux mouvements : l'un naturel et l'autre intellectuel : il doit donc y avoir
fleux termes.
(3) Comme Tindique notre saint auteur, lœlitia vient de lalescere^ s'élargir. Ce mot nous
avoit donné liesse; mais on préfère depuis longtemps se servir de l'italien allégresse.
Exullalion a pour racine exullare ou exsullare^ fait de exj dehors, et de sallare^ sauter,
bondir.
Jucunditas exprime l'agrément, et plaisir (de placere) la complaisance que l'on trouve
dans la possession du bien.
sentit aliquam delectationem secundum corpus, | et gaudium respondeat desiderio, quod magis
de qua tamen non gaudet secundum rationem. videlur periinere ad concupiscentiam anima-
Et secundum hoc patet, quôd delectalio est ' lem. Et sic secundum differentiara motus est
in plus quàm gaudium
Ad primum ergo dicendum, qu6d cùm ob-
jeetum appetitus ani.nalis sit bonum appre-
hensum , diversitas apprchensionis pertinet
quodammodo ad diversitatem objecti : et sic
delectationes animales; quse dicuntur etiam
gaudia, distinguuntur à delectationibus corpo-
ralibus quae dicuntur solùm delectationes , si-
cut et de coucupiscentiis suprà dictiim est
(qu, XXX, art. 3 et 2).
Ad secundum dicendum, quôd similis dilîe-
renlia invenitur etiam in concupisceiitiis , ita
quod dekctatio respondeat concupiscentiae ,
etiam differentia quietis.
Ad terlium dicendum , quôd alia nomina ad
delectationem pertinenîia , sunt imposita ab
elTectibus delectationis. Nam lœlitia impo-
nitur à dilat^tione conUs, ac si dicerelur lœti-
tia] exultatio verô dicitur ab exterioribus siunis
delectationis luterioris quœ apparent exterius,
in quantum scilicet inlerius gaudium prosilit ad
exleriora; jucunditas verô dicitur àquihusJaai
specialibus laetitia signis vel Cireclibas. Et ^^^-
men omnia ista nomina viiientiir periinere ad
gaudium ; non enira ulimur eis nisi in naturis
rationalibus.
DE LA DELECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-iTEiTE.
73
ARTICLE IV.
La délectation peut-elle être dans l'appétit intelledif?
11 paroît que la délectation ne peut être dans Tapfétit intellectif. !• Si
le Philosophe dit, l^het., X, 1 1 : « La délectation est un mouvement sen-
sible , » c'est qu'elle ne peut être dans la partie spirituelle de notre être.
Donc la délectation n'est pas dans la partie intellective.
2° La délectation est une passion, comme nous Tavons établi précédem-
ment. Or toute passion est dans Fappétit sensitif. Donc la délectation n'a
pas son siège dans l'appétit intellectif.
3° La délectation est commune à l'homme et à la brute. Donc elle ne
réside que dans la partie qui forme l'animal, c'est-à-dire dans la partie
sensitive.
Mais il est écrit, Vs. XXXVI, V : « ^lettez vos délices dans le Seigneur. »
Or l'appétit sensitif n'a pas le pouvoir de s'élever jusqu'à Dieu. Donc la
délectation peut être dans l'appétit intellectif.
(Conclusion. — Puisqu'il est des délectations qui suivent la perception
de la raison, certaines de ces jouissances peuvent être non-seulement dans
l'appétit sensitif, mais dans l'appétit intellectif.)
11 est une délectation qui suit la perception de la raison : nous l'avons
TU dans un précédent article. Or non-seulement la perception de la raison
meut l'appétit sensitif en le dirigeant vers tel ou tel objet ; mais elle
ébranle aussi l'appétit intellectif , qui porte le nom de volonté. La délec-
tation qu'on appelle jo?e a donc son siège dans l'appétit intellectif ou dans
la volonté; mais la délectation corporelle réside dans l'appétit sensitif. Au
surplus, ces deux affections nous présentent, dans leur sujet respectif,
une différence que voici : la délectation de l'appétit sensitif est toujours
ARTICULUS IV.
Viriim delectatio sit in appetitu intellectivo.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
delectatio non sit in appetitu intellectivo. Dicit
enim Philosophus in l. Rhetor., (cap. 10),
quôd « delectatio est motus quidam sensibilis, »
quia non est in parte intellectiva. Ergo delec-
tatio non est in parte intellectiva.
2. Prœterea, delectatio est passio qusedam.
Sed omnis passio est in appetitu seusitivo.
Ergo delectatio non est nisi in appetitu sen-
litivo.
3. Praeterea, delectatio est communis nobis
et brûlis. Ergo non est nisi in parte , quse
nobis et brutis communis est.
Sed contra est, quôd in Psalm. XXXVI, di-
citur : « Delectare in Domino. » Sed ad Deum
non potest extendi appetitus sensitivus, sed
solùm intellectivus. Ergo delectatio potest esse
in appetitu intellectivo.
(Co.N'CLUsio. — Cùm delectatio sequatur ap-
prehensionem rationis, non solùm in appetitu
sensitivo , sed in intellectivo necesse est esse.)
Respondeo dicendum, quôd sicut dictura est
(art. 3), delectatio qusedara sequitur appre-
hensionem rationis. Ad apprehensionem autem
rationis non solùm commovetur appetitus sen-
sitivus per applicationera ad aliquid particu-
lare , sed etiam appetitus intellectivus, qui
dicitur voluntas. Et secundum hoc in appetitu
intellectivo sive in volimtate est delectatio,
quœ dicitur gaudium, non autem delectatio
corporalis. Hnc tamen inteiest iuter delecta-
(1) Le bis eliam infrà . qu. 35, art. 1 ; ut cl I, Sent., dist. 45, ad 1 ; et sicul supià , IV,
Senl., dist. 49, qu. 3.
T4 I" 11« PARTIE, QUESTION XXXI, ARTICLE i5^.
accompagnée d'un changement dans le corps, mais la délectation de l'ap-
pétit intellec.tif n'est autre chose qu'un simple mouvement de la volonté.
C'est ce qui fait dire à saint Augustin, Be Civit, Dei, XIV, 6 : « Le désir
et la joie sont la volonté même jouissant des hiens que nous recherchons. »
Je réponds aux arguments : 1° Quand le Stagyrite dit que « la délecta-
tion est un mouvement sensible, » ce dernier mot, sensihlp, a un seul but;
il doit indiquer que le mouvement dont il s'agit implique une perception
quelconque; car le même Philosophe dit , EtJdc., X, 4 et 6 : « La délec-
tation trouve sa source dans tous les sens, comme aussi dans l'intellect et
dans la contemplation. » On peut dire aussi qu'Aristote a voulu définir
uniquement la délectation de l'appétit sensitif.
2° La délectation forme une passion proprement dite , quand elle est
accompagnée d'une modification corporelle. Or elle n'offre pas cette parti-
cularité dans l'appétit intellectuel ; car elle n'est là qu'un simple mouve-
ment, un acte pur, et c'est ainsi qu'elle existe dans Dieu et dans les anges.
Voiltà pourquoi le Philosophe dit, Ethic, Vil, cap. ult. : « Dieu n'a qu'une
simple opération (la volonté); » et l'Aréopagite, Be cœl. Hiev.j cap. ult. :
a Les anges ne sont point susceptibles de cette délectation passible qui
forme notre partage, mais ils goûtent dans Dieu une joie incorruptible.»
3° Nous avons non-seulement la délectation qui nous est commune
avec la brute, mais encore celle que nous partageons avec les esprits
célestes ; ainsi saint Denis dit, uhi supra : « Les hommes saints participent
souvent à la joie des anges. » En conséquence , nous n'éprouvons pas la
délectation seulement dans l'appétit sensitif, qui nous rapproche des
animaux; mais nous la goûtons aussi dans l'appétit intellectif, qui nous
unit aux anges.
tionem utriuscrue appetitus, quôd delectatio
appetitus sensibilis est cum aliqua transmuta-
tione corporali ; delectatio autem appetitus in-
tellectivi nihil aliud est qiiàm simples motus
voluntatis ; et seciindum hoc Âuguslinus in XIV.
De Civit. Dei (cap. 6) dicit, quod « ciipidi-
tas et Isetitia niliil est aliud quara voluntas in
eorum coiisecutione quœ volumus. »
Ad primum ergo dicendum, quôd in illa dif-
finitione Philosophi, s?«??'6i7e ponitur commu-
niterproquacumque apprehensione : dicit enim
Philosophas in X. Etliic. (cap. 4 vel 6),
quod « secund'.im omnem sensum est delec-
tatio, similiter autem et secuiidum intellectum
et speculationera. » Vel potest dici quod ipse
définit delectationem appetitus sensitivi.
Ad secundum dicendum, quod delectatio
habet rntionem nassionis propriè loquendo , in
quantum est cum aliqua liansinutatioue corpo-
rali : et sic non est in appetitu intdleetivo,
sed secundum si:nplicem motum, sic enim
etiam est in Deo et in Angelis. Unde dicit
Philosophus in VII. Ethicor. (c. ult.), quod
« Deus una simplici operatione {seu voluntate)
gaudet ; )) et Dionysius dicit in fin. Cœlest,
Hierar., quôd « Angeli non sunt susceplibilcs
nostrse passibilis delectationis, sel congaudeat
Deo secundum incorruptiouis laîtitiam. »
Ad teiliura dict-ndum, quod in nobis non
solum est delectatio in qua communicaraus cum
brutis, sed etiam in qua communicamus cum
anpelis : unde ibidem Dionysius dicit, quod
« sancti horaines multoties tiuut in paiticipa-
tione delectationum angelicarum. » Et ita in
nobis est delectatio non solùm in appetitu sen-
sitivo, in quo communicamus cum brutis, sed
etiam in appetitu intellectivo, in quo conrnm-
nicamus cum angelis.
DE LA rÉLECTATfON CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 75
ARTICLE V.
Les délectations corporelles et sensibles sont- elles plus grandes que les
délectations spirituelles et intellectuelles.
n paroît que les délectations corporelles et sensibles sont pins grandes
que les délectations spirituelles et intellectuelles. 1° Tous les hommes
suivent Tattrait d'une délectation quelconque, comme le dit le Philosophe.
Or ceux qui suivent les délectations sensibles sont plus nombreux que
ceux qui suivent les délectations spirituelles. Donc les délectations sen-
sibles sont plus grandes que les délectations spirituelles.
2° La grandeur de la cause se connoît par Teffet. Or les jouissances des
sens ont de plus grands elTets que les jouissances de Tesprit : car elles
changent et modifient le corps ; elles vont jusqu'à produire la folie, comme
le remarque le Stagyrite. Donc les jouissances des sens sont plus grandes
que les jouissances de Tesprit.
S° Nous devons réfréner et tempérer , à cause de leur véhémence , les
voluptés du corps; mais il n'est pas besoin de modérer et de réprimer les
voluptés de l'intelligence. Donc les voluptés du corps sont plus grandes que
les voluptés de Tintelligence.
Mais il est écrit, Ps. CXVIII, 103 : « Que vos paroles sont douces
à mon palais (J) ! » Et le Philosophe dit, Ethic, X, 7 : « Les plus grandes
délectations sont celles que donne la vertu. »
(1) « Toutes les jouissances que donnent les richesses , les honneurs et le pouvoir n'égalent
point ces torrents de délices que les biens spirituels répandent dans les âmes. Voilà pourquoi
le prophète, après avoir goûté toutes les douceurs de l'humaine félicité, s'écrioit d.ms les
transports d'une joie toute céleste : « Que vos paroles sont douces à mon palais! » Elles sont
douces à mon palais plutôt qu'à ma langue, car je ne saurois les exprimer. » (Cassiodore.)
âRTICULUS V.
XJiriim delectationes corporales et sensibiles
sint majores delectationibus spiritualibus et
intelligibilihus.
Ad quintiim sic proceditur (1). Videtur quôd
délectation:» corporales et sensibiles sunt ma-
jores delectationibus spiritualibus intelligibi-
iibiis. Omnes enim aliquam delectationem se-
qiiuutur , secundum Philosophum in X, Ethic.
(cap. 8 vel 5). Sed plures sequuntur delecta-
tiones sensibiles, quàra delectatioaes spirituales
intelligibiles. Ergo delectationes corporales sunt
majores.
2. Prœterea, magnitude causae ex effectu
cognoscitur. Sed delectationes corporales ha-
bent fortiores effectus ; transmutant enim cor-
pus , et in quibusdam insanias faciunt, ut
dicitur in VIL Etliic. (2). Ergo delectationes
corporales sunt fortiores.
3. Prœterea, delectationes corporales oportet
temperare et refrœnare propter earum vehe-
mentiam. Sed delectationes spirituales nou
oportet refrœnare. Ergo delectationes corpo-
rales sunt majores.
Sed contra est, qu5d dicitur in Psalm . CXVIII:
(( Quàm dulcia faucibus meis eloquia tua super
mel ori meo ! » Et Philosophus dicit in X.
Ethic, quod « maxima delectatio est, qu»
est secundum operationem sapientiœ. »
(1) De his etiam infrà. qu. 33, art. 4; ut et IV, Sent., dist. 49, qu. 3, art. 5, quaestiunc. 1;
et £/ftic. .collect. 13, col. 1; et in XII, iletaphys., lect. 7, col. 5.
(2) CoUigilur vel ex cap. 6 , grseco-lat., vel ex cap. 5 in antiquis , et apud S Thomam,
lect. 5.
^0 iw II« PARTIE, QUESTION XXXI, ARTICLE 5.
(Conclusion. — Gomme la connoissance intellectuelle est plus parfaite
et plus chère, comme d'ailleurs le bien spirituel est plus grand et plus
aimé, il s'ensuit que les délectations intellectuelles et spirituelles l'em-
portent sur les délectations sensibles et corporelles, bien que les dernières
nous impressionnent quelquefois plus vivement que les premières.)
Ainsi que nous l'avons montré, la délectation trouve sa cause dans
l'union du bien senti ou connu. Or les opérations intransitives de l'ame ,
comme connoître , sentir, vouloir et d'autres pareilles, sont des actes ou
des perfections de l'ame elle-même, attendu qu'elles ne sortent pas de son
sein : au lieu que les opération^ transitives, passant au dehors, sont])lutôf
des perfections de la matière qu'elles transforment ; car, selon le Philo-
sophe, « le mouvement est l'acte du mobile sous l'influence du mo-
teur (1). » En conséquence , les actions in transitives de l'ame , principale-
ment Fintellection et la sensation, forment un certain bien de notre être,
puis elles sont perçues par les sens et connues par l'intelligence : elles
peuvent donc enfanter la délectation par elles-mêmes, et non pas seulement
parleurs objets.
Si donc nous comparons les délectations intellectuelles et les délectations
sensibles sous ce point de vue, relativement aux opérations de l'ame, dans
rintellection et dans la sensation , nous verrons que les premières l'em-
portent sur les secondes. En effet, c'est une joie plus grande pour l'homme
de connoître une chose spirituellement que de la voir, de l'entendre , de
la toucher, de la sentir, et pourquoi? Parce que l'intellection est plus par-
faite et plus connue que la sensation, l'esprit se repliant plus sur ses actes
que les sens sur les leurs ; et puis la connoissance intellectuelle obtient la
plus grande part de notre amour , car il n'est personne qui ne préférât ,
(1) Quand je retrace un fait historique sur la toile, la pensée qui a conçu le sujet m'appar-
tient; le dessin et le coloris appartiennent au tableau.
(CoNCLUsio. — Cùm intellectualis cognitio
perfectior nobisque charior sit, et boimm spi-
rituals majus sit magisque diiectum , necessum
est delectationes intelligibiles et spirituales
dictae actiones animœ sensilivce et intellectivae,
et ipsai sunt qiioddain bonum operantis, et
sunt etiam cognitEC per sensiim et intellectum :
unde etiam ex ipsis coasurgit delectatio , et
majoris delectationis esse quàm sensibiles et non solum ex earum objectis.
corporales , licet hae quoad nos inlerdum magis
gint véhémentes. )
Respondeo dicendnm, quôd sicut jam dic-
tum est ( art. 1 ) , delectatio provenit ex con-
junclione convenientis cùm sentitur et cog-
Boscitiir. In operibus autera anirate praecipiiè
sensitivœ et intelleclivae est hoc consideran-
dum , quôd cùm non transeant in materiam
exteriorem , sunt actiis vel perfectiones ope-
rantis, scilicet intelligere, sentire, velle et
huju?modi; nam actiones quai trauseunt in
exteriorem materiam magis sunt actiones et
perfectiones materiae transmutât» : motus enim
est «aclus mobilis à mo vente. » Sic igitur prae-
Si igitur comparentur delectationes intelli-
gibiles delectationibus sensibilibus secundum
quod delectamur in ipsis aclionibus (putain
cognitione sensus et in cognitione intellectus),
non est dubium quôd multô sunt majores delecta-
tiones intelligibiles quàm sensibiles. Multô enirn
magis delectatur homo de hoc quod cognoscit
aliquid iiitelligendo , quam de hoc quod cog-
noscit aliqui] sentiendo : quia intellectualis
cognitio et perfectior est et etiam magis cog-
noscitur , quia intellectus magis reflectitur
supra actum suum , quàm sensus. Est etiam
cognitio intellectiva magis dilecta ; nulius enim
est qui non ^ellet magis carere visu corporali.
DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MEME. Tî
comme le dit saint Augustin , perdre la vue du corps plutôt qufe celle de
Tesprit, devenir aveugle plutôt que brute ou insensé (1).
Ensuite si nous considérons les délectations spirituelles et les délecta-
tions corporelles en elles-mêmes , dans leur nature . d'une manière
absolue, nous serons encore forcés de reconnoître que les premières sont
plus grandes que les secondes; les trois choses qui constituent la délecta-
tion le montrent jusqu'à l'évidence : le bien uni, le sujet auquel il s'unit
et Tunion qu'il forme. Et d'abord, le bien spirituel est plus grand et plus
aimé que le bien corporel ; la preuve en est que les hommes renoncent aux
plus grands plaisirs des sens pour ne pas perdre l'honneur, qui est un bien
intelligible. Ensuite le sujet auquel le bien spirituel s'unit , la partie in-
tellective de notre être est plus noble , plus active et plus pénétrante que
la partie sensitive. Après cela , l'union qu'il forme est plus intime , plus
parfaite et plus durable. Elle est plus intime : car les sens s'arrêtent aux
accidents extérieurs des choses ; mais l'intelligence pénètre jusqu'au fond
des êtres, puisqu'elle a les essences pour objet. Elle est plus parfaite : en
effet, les biens spirituels s'unissent à l'ame sans mouvement, de sorte que
les délectations qu'ils donnent existent tout entières à la fois ; mais les
biens sensibles s'unissent aux sens par un acte imparfait , par le mouve-
ment; de là les jouissances qu'ils procurent, comme les plaisirs de la
table ou de la chair, sont successives , partagées , divisées, renfermant
quelque chose qui passe et quelque chose qui doit venir. Enfin elle est plus
durable : car les biens corporels sont fragiles et s'évanouissent en un ins-
tant, mais les biens spirituels sont stables, éternels (2).
(1) De Trin.^ XVI, 14 : « Il n'est personne qui ne préférât perdre la vue du corps plutôt
que la vue de rcspiit. L'homme , privé de la vue du corps , reste homme ; privé de la vue de
l'esprit, il devient une brute. Eh bien, qui voudroit être brute plutôt qu'homme?
(2) Ilabac.j III, 17 : « Le figuier ne fleurira pas, et les vignes ne pousseront point; Toli-
vier refusera ses fruits , et les champs ne porteront point de grain ; les bergeries seront sons
brebis, et il n'y aura plus de bœufs ni de vaches dans les étables : pour moi , je me réjouirai
quàin visu intellectualij eo modo quo besliaî
vel stuUi careiit , siciit Augustinus dicit in lib.
De Trin.
Sod si compareulur tlelectiitiones intelligi-
biles spirilualesdelectationibus sensibilibus cor-
poralibus, sic secandum se et simpliciter lo-
quendo, delectationes spiriluales sunt majores;
et boc apparet secundum tria quœ requiruntiir
ad delectatioiiem, scilicet boiium conjunctum,
et id oui conjungitur , et ipsa conjunctio. Nam
ipsum bonimi, spirituale est majus, quàm cor-
porale bonum et est magis dilectum : cujus
signum est, quôd bomiries etiam à maxitnis
corporalibiis voluptatibus absiiuent , ut non
perdant honorera, qui est bonum iutelligibile.
Similiter etiam ipsa pars intellectiva est multô
nobilior, et maiiis coguosciiiva , qiikm pars
sensitiva. Conjunctio etiam utiiusque est magis
intima et magis perfecta et magis firma. lati-
mior quidem est, quia sensus sistit circa exte-
riora accidentia rei, intellectus verô pénétrât
nsqiie ad rei essentiam, objectum enim intel-
lectus est quod quid est. Perfectior antom
est, qnîa conjunctioni sensibilis ad seasuin
adjungitur motus, qui est actus imperfectus ;
unde et delectationes sensibiles non sunt totae
simul, sed in eis aliquid pertransit et allipiid
expectatur consummandum , ut patet in delec-
tatione ciborum et venere eorura : sed inlelli-
gibilia sunt absque motu, unde delectationes
taies sunt tolae simul. Est etiam lirmior , quia
deleclâbilia corporaiia sunt corruptibilia et citô
deticiuut : bona verô spiritualia sunt incorrup ,
tibilia.
7fi l^ n« PARTIE, Ol^ESTION XXXI, ARTICLE 5.
Cependant les délectations corporelles nous impressionnent plus vive-
ment que les délectations spirituelles, et cela pour trois raisons. D'abord
les biens sensibles sont plus connus que les biens intelligibles. Ensuite les
plaisirs des sens, formant une passion, produisent un changement dans
le corps; mais les jouissances de l'esprit agissent rarement sur la partie
matérielle de notre être , alors seulement qu'elles débordent en quelque
manière dans leur plénitude. Enfin les biens corporels satisfont des
besoins, réparent des maux, guérissent des blessures qui nous affligent,
de manière que nous les saisissons comme des remèdes à nos souffrances ;
mais attendu que les biens spirituels ne répondent pas de cette sorte
à nos tristesses, nous les recevons avec moins d'empressement.
Je réponds aux arguments : 1" Si le grand nombre suit les plaisirs des
sens, c'est que les biens sensibles sont plus connus par le grand nombre,
et que les hommes en ont besoin pour consoler leurs tristesses multiples
et pour calmer leurs innombrables douleurs. A cela, plusieurs ne goûtent
pas les jouissances spirituelles, parce qu'elles sont le prix de la vertu •
que reste-t-il donc à ces infortunés, sinon de se tourner vers les jouissances
corporelles ?
2o Les délectations sensibles portent jjlus que les autres le trouble ei
l'altération dans le corps, parce qu'elles sont des passions de l'appétit
sensitif.
dans le Seigneur, et je Irossaillorai d'aîlegresse en Dieu mon Sauveur. » Sur quoi saint Cyprien
dit, Epist. ad Demelrianum : « Que la vigne reste stérile, que l'olivier se dessèche sous les
ardeurs du soleil, que les moissons trompent les espérances du laboureur et que les troupeaux
périssent : cela ne troublera point le juste. Comme il n'a d'autre espérance que le ciel ni
d'autre bien que Dieu , sa fortune et son bonheur bravent les vents et les tempêtes , et tous
les nuuicversements; rien ne peut dissiper ses biens, parce qu'ils ne sont pas de ce monde,
ni détruire sa joie, parce qu'il se réjouit dans le Seigneur. Etreman|uez la différence que voici.
Quand on n'a pas les biens spiriluels, ils font naître de brûlants désirs ; quand on les possède, ils
provoquent le dégoût. Les biens spirituels font précisément le contraire : présents , ils en-
flamment le désir en remplissant le cœur d'allégresse; absents, ils semblent appeler le dégoût
parce qu'on ne les coimoît pas. Ainsi les biens spirituels font le bonbeur de l'homme par la
possession, sans le rendre plus malheureux par la privation; mais, possédés ou non possédés,
les biens temporels consument et dévorent les âmes. »
Sed qunad nos delectationes corporales sunt
inagis véhémentes ijropter tria. Primo, quia
sensibilia sunt magis nota quoad nos, quàm
intelligibilia. Secumlè eliam, quia delectationes
sensibiles, cùn sint passiones sensitivi appe-
titus, snnt cura aliqua transmutatione corpo-
rali : qnod non contingit in delectationibus
spiritnalibus, nisi per quamdara redundantiam
à superiori appetitu ad inferiorem. Terliô, quia
delectationes corporales appetuntur, ut i:.edi-
cinae quaedam contra corporales deiectus vel
molestias, ex quibus trisliliae quaedam sequnn-
tur. Unde delectationes corporales tristitiis hu-
jusmodi supervenientes, magis senliuntur et
per consequens magis acceptantur, quàm de-
lectationes spiriluales, qr.œ non habcnt tris-
titias, ut infrà dicetur(qu. 39, art. 4).
Ad primum ergo dicendum, quôd ideo plures
sequuntur delectationes corporales , quia bona
sensibilia sunt magis et pluribns nota ; et
etiam , quia homines indigent delectationibus ,
ut medicinis contra multipiices dolures et tris-
titias. Et cum plures hominum non possint
attingere ad delectationes spiiituales quae sant
propriè virtuosoram, consequens est quôd dé-
clinent ad corporales.
Ad secundum dicendum , quod transmutatio
corporis magis contingit ex delectationibus
corporalibus , în quantum snnt passiones appe-
titus sensitivi.
lyE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MEME. 79
, .?• Les délectations corporelles appartiennent à la partie sensitive qui
fcst réglée par la raison : il faut donc que la raison les réfrène et les tem-
père dans leur véhémence et dans leurs écarts insensés. Mais les délecta-
tions spirituelles suivent Tesprit, qui forme la règle : elles sont donc sobres
et modérées par elles-mêmes.
ARTICLE VI.
Les délectations du toucher sont-elles plus grandes que les délectations
des autres sens ?
Il paroît que les délectations du toucher ne sont pas plus grandes que
les délectations des autres sens. 1° La plus grande des délectations est celle
qui les fait cesser toutes par son absence. Or tel est le triste privilège de la
délectation de la vue; car Tobie dit, Toh., Y, 12 : « Quelle joie me reste-
t-il, à moi qui suis assis dans les ténèbres et qui ne vois point la lumière
du ciel. » Donc la délectation de la vue est la plus grande de toutes.
2° Les choses délectent selon qu^elles sont aimées , comme le dit le Phi-
losophe. Or la vue est de tous les sens celui qui est le plus aimé. Donc la
délectation de la vue l'emporte sur toutes les autres.
3° La vision est, plus que toute autre chose, le principe de Tamitié
délectable. Or la délectation est la cause de celte sorte d'amitié. Donc
la délectation que donne la vue est plus grande que toutes les autres.
Mais le Philosophe dit, Ethic, III : « Les plus grandes de toutes les
délectations sont celles qui ont leur source dans le toucher. »
( CoîîCLUsioN. — Les plus grandes délectations des sens, ce sont celles de
Ad tertium dicendum, quôd delectaliones
corporales svint serundiim partem sensitivam
quœ regiilalur ratione , et ideo indigent tem-
perari et refraenari per rationera. Sed delecta-
liones spiriluales siint secundum mentem, quae
est ipsa régula; unde sunt secundum seipsas
sobriae et moderatœ.
ÂRTICULUS VI.
Vtrùm delectaliones tact us sint majores delec-
tationibus, quœ sunt secundum alios sensus.
Ad sextum sic proceditur (1) . Videtur quôd
deleclationes qu?e sunt secundum tactum non
sint majores delectationibusquas sunt secundum
alios sensus. Illa enim delcctatio videtur esse
maxima, qua excliisa gaudiuni omne cessait.
Sed talis est delectatio quae est secundum
"visum, dicitur enim Tobiœ , V : « Quale gau-
(1) De his etiam in 2 , 2 , qu. 15 , art. 3 ; et qu. 14 , art. 4 , tum ad 3 , et art. 7 , lum in
corp., tum ad 4; ut et IV, Sent., dist. 49, qu. 3, art. 5, quœstiunc. 2; et qu. de malo, art. 4,
tum in cor})., lum ad 1.
(2) Quasi plura objecta manifestans, ut dicilur I. Melaphys. Pono amiciliœ piincipium esse
maxime visionem, ut subjungitur, luibet expressé Philosoplius , ut Elhic. lib. IX, cap. 5, lum
iu giaeco-lalinis, lum in autiquis videre est, el apud S. Thoniam, Iccl. 5.
dium erit mihi qui in tenebris sedeo, et lumen
rœli non video. » Ergo delectatio , quae est
per visum , est maxima inter sensibiles delec-
lationes.
2. Prœterea, unicuique fit delectabile illud
quod amat, ut Philosophus dicit in I. Reth.
( cap. 19 ). Sed inter omnes sensus maxime
diligitur visus (2). Ergo delectatio , qude est
secundum visum, est maxima.
3, Praîterea, principium amicitiae delecta-
bilis , maxime est visio. Sed causa talis ami-
citiae est delectatio. Ergo secundum visum vi-
detur esse maxima delectatio.
Sed contra est, quôd Philosophus dicit
in m. Eth., qu'od «maximae delectaliones sunt
secundum tactum. »
(CoNCLUsio. — Delectatio visus ratione cog-
nitionis inter sensibiles maxima est ; sed delec-
80 1" 11" PARTIE, QUESTION XXXT, AKTPGLE 6.
la vue sous le rapport de la connoissance, et celles du toucher sous le
rapport de l'utilité et parce qu'elles se trouvent dans les concupiscences
naturelles.)
Tout objet délecte comme il est aimé : nous l'avons vu précédemment.
Or les sens sont aimés pour deux choses, d'après le Philosophe : pour la
connoissance qu'ils donnent et pour l'utilité qu'on en retire; les sens
peuvent donc procurer deux sortes de délectations, les unes relatives à la
connoissance, les autres revenant à l'utilité. Mais vu que l'être raison-
nable conçoit seul la connoissance même comme un bien, cette première
sorte de délectations , celles qui suivent la connoissance sont propres
à l'iiomme; puis la seconde espèce, celles qui prennent leur source dans
l'utilité sont communes à l'homme et à la brute. Si donc l'on parle des
délectations sensibles qui prennent dans la connoissance leurs charmes et
leurs attraits , il est manifeste que celles de la vue sont plus grandes que
celles des autres sens; s'il s'agit, au contraire, des délectations qui ont
l'utilité pour principe et pour fondement , les plus grandes sont celles du
toucher. En effet, les choses sensibles sont utiles d'autant qu'elles con-
courent à la conservation de la nature animale (1); eh bien, c'est le tact
qui perçoit avant tout cette utilité ; c'est lui qui discerne prochainement
ce qui favorise ou contrarie l'économie vitale, le froid, le chaud, l'humide,
le sec et les choses pareilles : les jouissances qu'ils procurent doivent donc,
sous le rapport qui nous occupe, l'emporter sur toutes les autres. Aussi les
animaux qui ne goûtent pas les charmes et les attraits de la connoissance,
ne trouvent-ils de satisfaction dans les jouissances sensibles qu'autant
qu'elles se rapportent au toucher : le chien ne se délecte pas , comme le
(1) La nature animale se conserve plus dans Vcspéce par la génération que dans Tindividu
par la continuation de la vie : Tulililé, et la délectation par conséquent, doit donc être plus
grande là qu'ici.
tatio tactus tum ratione uti itatis , tum qnia ad
eam ordinantur concupisccntise naturales, sim-
pliciter omnium aliorum sensuura delectationi-
bus est major.)
Respondeo dicendum, quôd sicut dictum est
(ai t. 2 ) , unumquodqiie in quantum amatur ,
efricilur delectabile. Sensus autem , ut dicit
in I. Metaph.j ( text. 1) , propler duo diligun-
tur, sciiicet propter cognitionem et propter
utilitatem : unde et utroque modo contingit
esse delectatiouem secunduin sensura. Sed quia
apprehendere ipsam cognitionem tanquam bo-
num quoddam proprium est hominis , ideo
primœ delectaliones sensuum quaï scilicel sunt
secundum cognitionem, sunt prpprise homi-
num ; delectationes autem sensuum in quan-
tum diiiguntur propter utilitatem, sunt com-
munes omnibus animalibus. Si igitur loquamur
de delectalione sensus quae est ratione cocni-
tionis, manifestum est quod secundum visum
est major delectatio, quàm secundum aliquera
alium sensunr, si autem loquamur de delecta-
tione sensus quœ est ratione utilitatis, sic
maxima delectatio est secundum tactum. mi-
litas enim sensibilium attenditur secundum or-
dinem ad conservationem naturse animalis : ad
hanc autem utilitatem propinquius se babent
sensibilia tactus; est enim actus cognoscitivus
eorum ex quibus consistit animal, sciiicet
calidi, et frigidi, et humidi, et sicci et bujus-
modi : unde secundum hoc delectationes quae
sunt secundum tactum , sunt majores , quasi
fini propinquiores ; et propter hoc etiam ani-
malia alia quge non babent delectatiouem se-
cundum sensum nisi ratione utilitatis, noa
delectantur secundum alios sensus , nisi ia
ordine ad sensibilia tactus; neque enim odo-
ribus leporum canes gaudent , sed cibatiooe \
DE LA DÉLECTATION CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 81
remarque Aristof e , dans le flair du lièvre , mais dans la pâture qu'il lui
donne; et ce n'est pas le bêlement de Fagiieau que veut le lion , c'est sa
chair. Puis donc que les délectations du tact remportent relativement à
Tutilité^ et celles de la vue sous le rapport de la connoissaDce, si nous
comparons ces deux sortes de voluptés , nous verrons que celles du tact
sont plus grandes que celles de la vue dans le domaine exclusif des jouis-
sances sensibles; car il est évident que l'attrait naturel a plus de charmes
et plus de puissance que tous les autres^ et nous devons ranger dans cette
catégorie les plaisirs de la table , ceux de la chair et d'autres sem-
blables (1). Mais si nous considérons les délectations de la vue dans leur
rapport avec la connoissance^ comme éclairant l'esprit^ il n'est pas moins
clair qu'elles surpassent celles des autres sens , de même que les délecta-
tions intellectuelles l'emportent sur les délectations sensibles.
Je réponds aux arguments : 1" La joie constitue , comme nous l'avons
dit^ la délectation animale. Or cette sorte de délectation revient particu-
lièrement à la vue; mais la délectation naturelle appartient davantage au
toucher.
2o Si nous aimons plus la vue que les autres sens , c'est qu'elle nous
fournit de nombreuses connoissances en nous signalant les différences des
choses.
Z"" La délectation produit l'amour charnel autrement que la vision. En
effet, la délectation, surtout celle qui résulte du tact, agit ici comme cause
finale; mais la vision agit comme cause première, comme principe du
mouvement : quand l'œil voit l'objet aimable, il en retrace l'image dans
la partie appétitive , lui gagnant ainsi l'amour du cœur et faisant naître
le désir d'en obtenir la délectation.
(1) Tous les sens supposent, dans leurs opérations, le contact de l'objet : la pupille de l'œil
est touchée par les couleurs, le tympan de Toreille par les sons, les nerfs de l'odorat par les
neque leo voce bovis , sed comestione , ut
dicitur in III. Ethic. Cùm igitiir deleclatio
tactus sit maxima ratione iitilitatis , delectatio
aiitem visus ratione cognilionis , si quis utram-
que comparare velit, inveniet simpliciter de-
lectationem tactus esse majorem delectatione
\isus, secundum quod consistit intra limites
sensibilis delectationis : quia manifestum est,
quod id quod est naturale , in unoquoque est
potentissiinum ; hujusmodi autem delectationes
tactus sunt , ad quas ordinautur concupis-
centiae naturales, sicut cihi, et venerea et
hujusmodi. Sed si consideremus delectationes
visus secundum quod visus deservit intellectui,
sic delectationes visus erunt potiores, ea ra-
tione qua et intelligibiles delectationes sunt
çoliores sensibiiibus.
Àd primum ergo dicendum , quôd gaudium,
sicut suprà dictum est , signiflcat animalera
delectationem : et hœc maxime pertinet ad
visum ; sed delectatio naturalis magis pertinet
ad tactura.
Ad secundum dicendum, quôd visus maxime
diligitur propter cognitionem, eo quôd multas
rerum differentias nobis ostendit , ut ibidem
dicitur.
Ad tertium dicendum, quôd alio modo de-
lectatio est causa amoris carnalis , et alio modo
Visio : nam delectatio, et maxime quse est
secundum tactum, est causa amicitiae delec-
tabilis per modum finis. Visio autem est causa,
sicut uude est principium motus , in quantum
per visum amabiiis imprimitur species rei qii»
allicit ad amandum et ad coucupiscendam eju»
delectationem.
8S
l^ Il« PARTIE, QUESTION XXXI, ARTICLE 7,
ARTICLE VIL
Y a-t'tl des délectations contraires à la nature ?
Il paroU qu'il n'y a pas de délectation contraire à la nature. 1*» La
délectation est , dans la tendance de l'appétit animal , ce que le repos est
dans les corps. Or la tendance des corps ne se repose que dans le lieu assi-
gné par la nature. Donc la tendance de Tappétit animal ne se repose non
plus que dans un objet qui lui est naturel ; donc il n'y a pas de délectation
contraire à la nature.
2"" Ce qui est contre la nature implique la violence. Or « la violence
cause la tristesse, » comme le dit le Philosophe. Donc ce qui est contraire
à la nature ne produit pas la délectation.
3« La constitution de l'être sensible dans son état naturel fait naître la
délectation. Or la constitution de l'être dans son état naturel est conforme
à la nature. Donc toute délectation est conforme à la nature.
Mais le Philosophe dit, Ethic, VII, 12 : « Il y a des délectations
viciées, contraires à la nature. »
(Conclusion. — Puisque les principes naturels de l'espèce peuvent
s'altérer et se corrompre dans l'individu, il y a des délectations contraires
à la nature.)
« On appelle naturel ce qui est conforme à la nature , » dit le Philo-
sophe. Or qu'est-ce que la nature dans l'homme? Ce peut être deux choses.
D'abord ce qui constitue l'homme dans son espèce, la partie principale de
odeurs , les libres du pdais par les save«rs et la surface du corps par la substance tangible.
Le toucher se retrouve, plus ou moins parfaitement, dans tous les sens.
Tant que le tact, le goût, Todorat, l'ouïe et la vue ne sortent point de ces limites, leurs
délectations sont naturelles. Mais quand la vue présente à l'esprit des espèces intelligibles qui
deviennent des connoissances, on voit naître les délectations raisonnables désignées se«s te
nom de yoî'e^ d'allégresse^ d'exultation^ etc. Cela pourra faire comprendre dans quel sens
notre auteur parle de « l'attrait «atwel. »
ÀRTICULUS VIL
Vtrùm aïiqua delectatio sit non naturali».
Ad septimum sic proceditur. Videtur quôd
nullâ delectatio sit innatuvalis. Dekctatio enim
in affectibus animae , prO[>ortioMtur quieti in
corporibiis. Sed appelitus corporis naturaîis
non qiiiescit nisi in loeo connatuiali. Ergo
nec quies appetitiis animaUs , quae est delec-
tatio , potest esse nisi in aliquo connaturali ,
nuHa ergo delectatio est tton naturalis.
2-. Ptceterea, illnd qnod est contra natiiram,
est violestww), Sed « on^ne violentum est con-
tiislans, » «t dicitur iïi I. Metaphys. (text. 6),
Eygo l'ùfeil <^m4. est contra natui^m^ est del'ec^
tabile.
3. Prœterea , « constitui in propriam natu-
ram, » cùm sentitur, causât delectationem , ut
patet in diffinitione Philosophi supra posita
(art. 3). Sed « constiljjii in naturam, » uni-
cuiqiie est naturale , quia motus naturalis est
qui est ad terminum naturalem. Ergo omnis
delectatio est naturalis.
Sed contra est , quod Philosophus dicit in
VIL Et hic, quod « quaedam delectationes sunt
aegritudinales et contra naturam. »
( CoNCLTJSio. — Cùm quaedam delêctationes
sint contra naturam , etiam quasdam non esse
natiirales necesse est.)
Respondeo dicendum, quôd « naturale dicitur
quod est secundùm naturam , » ut dicitur îa
li. Physic, (text. 4 et 5). Natura autem ïq
homine dupliciter sumi potest. Uno modo prout
iateil'ectus «t ratio est potissimè hominis ûa^
DB LA rÉLECTATîON COr^SIDÉRÊE EN EILE-3IÊ5ÎE; 83
son être , rintelligence , l'esprit : dans ce sens on appelle naturelles les
délectations qui lui conviennent selon la raison , comme la joie dans la
connoissance de la vérité et dans les actes de la vertu. Ensuite la nature
dans rhomme , ce peut être ce qui forme en lui le contraire de Fintelli-
gence , de Tesprit , ce qui lui est commun avec la brute , principalement
ce qui n'obéit pas à la raison : dans ce sens on dit naturelles les délecta-
tions dont Tobjet concourt à la conservation du corps, soit dans l'individu,
comme le manger, le boire, le dormir; soit dans Tespèce, comme les actes
de la puissance génératrice (1). Eb bien, il se rencontre , dans ce double
domaine, des délectations naturelles à tous égards et des délectations na-
turelles sous un rapport seulement. Car il arrive parfois que l'individu
voit s'altérer et se corrompre en lui tel ou tel principe naturel de l'espèce;
alors ce qui est contraire à la nature de l'espèce devient accidentellement
naturel à l'individu, tout comme i\ est naturel à leau chauffée de chauffer
à son tour. Il peut donc se faire que des choses contraires à la nature de
l'homme, combattant soit les principes de la raison, soit la conservation
du corps , deviennent naturelles à tel et tel homme par la corruption de
certains éléments constitutifs de l'être humain. Cette coiTuption peut
affecter le corps et l'ame : le corps par une maladie ou par une mauvaise
complexion , comme chez le fiévreux qui trouve le doux amer , ou chez
l'homme qui savoure avec délice le charbon , la terre et d'autres choses pa-
reilles; l'ame par une habitude dépravée, comme chez ceux qui trouvent
(I) L'bowme est ui «ihrwH rahs^mafele. Quaiaë on divise cette ^fiBÎtian d'oprès la loi dos
contraires , ou obîicnt deux choses : ranimalilé qui signale le genre , et la raison qui caractérise
l'espèce. L'homme a donc pour ainsi dire deux natures : celle du genre formée par le corps, et
celk de Tespèce constituée par Fesprit. Mais le corps et l'esprit ne fenB«Bt pas deux êtres
distiucts; car ils sont rattacbés par des oatids étroits qui n'en k)Qt qu'âne anité bypostatique,
qu'une seule personne. La CMiserration du corps forme les lois de la nature animale, le biea
d« la raison les lois de la nature spirituelle et l'union du corps et de l'esprit les lois qu'o»
peut appeler positives à plusieurs égards. Une chose n'est donc pas bonne dans l'homme par
cela seul qu'elle ne blesse pas les lois de la nalare animale ; il faut de plus qu'elle s«t conforme
aux lois de la raison et aux lois positives.
tara, quia secuudùia eam homo in specie con-
stituitur; et secundùm lioc naturales delecta-
tiones hoûiinum dici possunt, quaB siint in eo
quod convenit homini secundùm rationem ,
sicut delectari in contemplatione veritatis, et
in actibus virtutum est uaturale liomini. Alio
modo potest sumi natuva in homine secundùm
quod coûdividitur rationi, scilicet id quod est
commune bomini etaliis, praecipuè quod rationi
nonobedit; et secundùm bocea quœ pertinent
ad conservatioflem coi-poris vel secundùm inili-
viduum, ut cibus, potus, lectus et bujuimoui;
vel secundùm speciem, sicut venereorum usus,
dicuctur bomini delectahilia naturaliter. Se-
cundùm utrasque autem deiectationes contingit
aliquas esse naturales , siui[ liciter loquendo ,
£Qd cQnnatQfaks gecundùm quid. Contingit
enim in aliquo individuo corrumpi aliquod prin-
cipiorum naturalium speciei; et sic id quod est
contra nataram speciei, beri per accidens na-
turale huic individuo, sicut aquae calefacta: est
naturale quod calefaciat. Ita igitur contingit ,
quod id quod est contra naturam bominis, vei
quantum ad rationem, vel quantum ad corporis
conservationem, fiât Uuic komini connaturale
propter aliqiiam corruptionem naturse in eo
exiitentem. Quse quideai cormptio potest esse
vel ex parte corporis. sicut ex argritudine, sicut
febricitantîbus dulcia videntur amara;, et è con-
verso; sive propter malamcomplexionem, sicut
aliqui delectantur in comestione terrae, vel car-
bonum, vel aliquorum hujasmodi; vel etiam
ex parte animae, sicut propter consuetudinem
aliqui delectantur b comçdenJo hùjttiûes, Yd
84 I«> TI« PARTIE, QinRSTION XXXI, ARTICLE 8,
du plaisir dans l'anthropophagie, dans la bestialité, dans la sodomie et
d'autres monstruosités contraires à la nature humaine.
Ces explications renferment la réponse aux arguments.
ARTICLE VHT.
Y a-t-il des délectations contraires les unes aux autres ?
Il paroît qu'il n'y a pas de délectations contraires les unes aux autres,
i^ Les passions de Tame sont contraires, comme elles sont distinctes, par
leurs objets (1). Or, d'un côté, l'objet de la délectation, c'est le bien ; d'une
autre part,, le bien n'est pas contraire à lui-même, comme le dit Aristote,
mais au mal. Donc il n'y a pas de délectations contraires les unes aux
autres.
2<» c( Une chose ne peut avoir qu'un seul contraire : » cette proposition
est démontrée par le Philosophe. Or la tristesse est le contraire de la délec-
tation. Donc une délectation ne peut être contraire à une autre.
3o S'il y avoit des délectations contraires les unes aux autres, leur con-
trariété viendroit nécessairement de leurs objets. Or l'objet constitue seu-
lement la difiPérence matérielle, et non pas la différence formelle, qui peut
seule donner la contrariété. Donc il n'y a point contrariété entre les
délectations.
Mais le Philosophe dit, Metaph., X, 13 : « Les choses qui ne peuvent
exister dans le même sujet sont contraires. » Or il est des délectations qui
ne peuvent être en même temps dans le même sujet (2). Donc certaines
délectations sont contraires les unes aux autres.
(1) Les objets différents , comme les substances tangibles, les saveurs, les odeurs, les sons,
les couleurs exigent des actes différents. Or comme les passions sont produites par les actes
et qu'il y a toujours des rapports de similitude entre la cause et Tcffet , les actes différents
font naître nécessairement des passions différentes. Les passions se distinguent donc immé-
diatement par les actes , et médiatement par les objets.
(2) Les contraires sont les choses qui ne peuvent être dans le même sujet , comme le chaud
et le froid , la maladie et la santé , le vice et la vertu. Or il est des délectations qui ne peuvent
An coitu bestiarum, aut masculorum, aut aliorum
hujusmodi , quse noa sunt secundùm naturam
humanam.
Et per hoc patet responsio ad objecta.
ÂRTICULUS VIII.
■Jtrùm delectatio passif esse delectationi
contraria.
Ad octaviim sic proceditur. Videtur qiiôd de-
liictalioni non sit delectatio contraria. Passiones
enim animai speciem et contrarietatem recipiunt
sccundurn objectiim. Objectumaiitera delectatio-
nis est bonum. Cùin igitur bonumnon sit contra-
riunibono, sed bonum malo contrarie turetmu-
îum bono, ut dicitur in PrœdicamentiSj videtur
îjvi'.d ùeiçcUtio non sit contraria delectationi.
2. Prœterea , « uni est contrariura unum , »
ut probatur in X. Metaphys. ( text. 8 ). Sed
delectationi contraria est tristitia. Non ergo
delectationi contraria est delectatio.
3. Praeterea, si delectationi contraria est de-
lectatio, hoc non est nisi propter contrarietatem
eorum in quibus aliquis delectatur. Sed haec
differentia est materialis ; contrarietas autem
est « differentia secundùm formam, » ut dicitur
in X. Metaphys, { text. 13 ). Ergo contrarietas
non est delectalionis ad delectationeni.
Sed conta : a ea quae se impediunt in eodem
génère existentia , » secundùm Philosophum ,
« sunt contraria. » Sed qusodam delectalionei
se invicem impediunt , ut dicitur in X. Ethic*
1 Eigo aliijuae delecUtiones sunt contrariae.
DE LA DÉLECTATION GOXSIDiÎPtÉE EN ELLE-MÊME.
8:
(Conclusion. — Puisque certaines délectations s'excluent les unes les
autres, elles sont contraires nécessairement.)
Déjà nous Tavons dit : la délectation est dans les affections de Famé ce
que h repos est dans les corps naturels. Or les repos des corps sont
contraires, quand ils ont lieu dans des termes opposés, comme celui qui
est en haut et celui qui est en bas. Donc il y a dans les affections de Tame
des délectations réciproquement contraires (1).
Je réponds aux arguments : 1° Les termes de bien et de mal sont pris,
dans le passage du Philosophe, comme synonymes de vertu et de vice. Or
deux vices peuvent être opposés réciproquement; mais il n'y a pas de vertu
contraire à une autre vertu. Dans les autres choses, par contre, deux
biens peuvent être en opposition réciproque : ainsi le chaud et le froid,
qui sont Pun bon au feu, l'autre à l'eau. On voit donc qu'une délectation
peut être contraire à une autre délectation ; mais il n'y a pas de contra-
riété possible entre les vertus , parce que cette sorte de bien n'implique
des rapports de convenance qu'avec une seule chose, avec la raison (2).
2° Nous devons le répéter, la délectation est dans les affections de l'ame
ce que le repos naturel est dans les corps ; car elle s'accomplit et se con-
somme dans l'objet convenable, qui lui est comme fixé par la nature. Mais
être dans le même sujet ; telles sont les jouissances de la vertu et de la mollesse, de la pau-
vreté volontaire et de la fortune , de la mortification chrétienne et des voluptés sensuelles.
(1) Les anciens connoissoient deux centres d'attraction physique : le centre de légèrelé et
le centre de gravité , formant comme des pôles contraires. De même il y a deux contres
d'attraction morale : le centre du bien qui attire vers les choses d'en haut , et le centre du
mal qui courbe vers les choses d'en bas. Les repos que produisent ces différents centres sont
contraires les uns aux autres : car Varéostat qui plane dans les airs ne peut avoir en même
temps son point d'appui sur la terre; et Thomme ne sauroit être au sommet de la vertu,
pendant qu'il se vautre dans la fange du vice.
(2) Les choses qui sont en rapport avec une autre chose , sont en rapport entre elles. Or
toutes les vertus sont en rapport avec la raison , puisqu'elles doivent être conformes à cette
règle du bien moral. Donc elles sont en rapport entre elles; donc elles ne s'excluent pas ré-
ciproquement; donc elles peuvent être en même temps dans le même sujet; donc elles ne
sont pas contraires les unes aux autres.
Mais les autres biens ne se rencontrent pas dans une mesure unique, car ils se rapportent
aux deux parties de notre être. Or tel bien convenable à la raison peut répugner au corps,
et réciproquement. Donc il peut y avoir des biens contraires.
( CoNCLUsio. — Cùm aliquse delectationes se
impediant , necesse est quoque aliqaas aliis esse
contrarias. )
Respondeo dicendiim, quôd delectatio in af-
fectionibus animae , sicut dictum est ( art. 2 ) ,
proportionatur quieti in corporibus naturalibus.
Dicuntur autem duae quiètes esse contrariée,
quae sunt in contrariis terminis ; sicut quies
quœ est sursum ei quae est deorsuni, ut dicitur
in V. PJiysic. (text. 34). Unde et contingit in
affectibus animae duas delectationes esse contra-
rias.
Ad primum ergo dicendum, quôd verbum
iUud Philosophi est intelligendum secundùm
quod boniim et mnlu.m accipitur in virtutibus
et vitiis. Nara inveniuntur duo contraria vitia,
non antem invenitur virtus contraria virtuti.
lû aliis autem nil proliibet duo bona es e ad
invicem contraria, sïoyiXcalidum et frigidum,
quorum unum est bonum igni , alterum aqiiie.
Et per hune modum delectatio potest esse de-
lectatiuni contraria. Sed hoc in bono virlulis
esse non potest, quia bonum virtutis non acci-
pitur nisi per convenieatiam ad aliquid unum,
scilicet rationem.
Ad secundùm dicendum , quôd delectatio se
habet in alTcclibus anima; sicut quies natnralis
in corporibus; est euim in aliquo convenienti
86 !'• ÎT« PAllTIE, QUESTION XXXU, ARTICLE 1.
la tristesse est dans l'ame comme le repos imposé par la violence est dans
les corps; car les choses contristantes répugnent à l'appétit animal,
de même que le repos causé par la force répugne à la tendance naturelle
de la matière. Eh bien, le repos forcé d'un corps est opposé au repos
naturel du même corps, comme le dit le Philosophe ; la tristesse est donc
contraire à la délectation. Mais , d'une autre part , le repos naturel d'un
corps est opposé au repos naturel d'un autre corps ; donc la délectation est
aussi contraire à une autre délectation.
3** Les objets de la délectation produisent non - seulement la diversité
matérielle , mais encore la diversité formelle , quand on les perçoit sous
des rapports différents. Car la différence rationnelle engendre , comme
nous l'avons vuj la différence spécifique de l'acte et de la passion (1).
QUESTION XXXII.
Des canscs de la délectation.
Parlons des causes de la délectation.
On demande huit choses sur ce sujet : 1° L'opération est-elle la propre
cause de la délectation ? 2° Le changement est-il une cause de délectation?
3° L'espérance et la mémoire sont - elles des causes de délectation ? 4° La
tristesse est-elle une cause de délectation? o'* Les actions des autres sont-
elles pour nous une cause de délectation? 6** Les actes de bienfaisance
sont-ils uiîé cause de délectation? 7" La ressemblance est - elle une cause
de délectation? S** Enfin l'admiration est-elle une cause de délectation?
(1) Dans cette partie de la Somme ^ XXIII, 1 et 4- XXX, 3 et passim.
et quasi connaturali. Tristitia autem se habet
sicut quies violenta ; tristabile enim répugnât
appetitui animali, sicut locus quietis violentas
appetitui naturali. Quieti autem naturali oppo-
nitur et quies violenta ejusdem corporis, et quies
naturalis alterius, ut dicitur in V. Physic.
(text. 54 et 55). Unde delectationi opponitur
et delectatio et tristitia.
Âd tertium dicendum, qu6d ea in qiiibus de-
lectamur, cùm sint objecta delectationis, non
solùm faciunl differentiam materialem , sed
etiam formalem, si sit diversa ratio delecta-
bilitatis. Diversa enim ratio objecti diversificat
speciem actas vel passionis, ut ex suprk dictis
patet.
QUJISTIO XXXII.
De eauta delecialionit j in oclo articulos dtvUa.
Deindè cônsiderandum est de causis delecta-
tionis.
Et circa hoc quaeruntur octo : !<> Utrîim ope-
xatio sit causa propriâ delectationis, 2° Utrùm
motus sit causa deleclatiouis. s» Utrùm spes et
memoria. 4° Utrùm tristitia. 6° Utrùm actionea
aliorum sint nobis delectationis causa . 6° Utrùm
benefacere alteri sit causa delectatiouigt
7» Utrùm similitudo sit causa delectationis.
, S<^ Utrùm admii4io $it causa delectatiçaiSt
PiES CAUSES DE LA DÉLECTATION.
81
ARTICLE I.
L'opération est-elle la propre cause de la délectation?
n paroît que ropéralion n'est pas la propre cause de la délectation,
1° La délectation implique Faction d'un objet sur les sens ; car elle suppose
la perception, comme nous l'avons dit souvent. Or les objets perceptibles
des opérations sont avant ces opérations mêmes. Donc l'opération n'est
pas la cause propre, première de la délectation.
2*» La délectation se trouve surtout dans l'obtention de la fin , car c'est
là qu'est le principal but de la concupiscence. Or on ne se propose pas
toujours pour fin l'opération, mais souvent la chose opérée. Donc l'opéra-
tion n'est pas nécessairement , essentiellement la cause de la délectation.
3° Le repos et l'oisiveté sont la cessation du travail. Or ces deux choses
font naître la délectation , comme le dit le Philosophe, Donc le travail,
l'opération n'est pas l'unique cause de la délectation.
Mais le Stagyrite dit, Ethic, VII, 12 et 13, — X, 4- et 5 : « La délectation
est l'effet d'une opération naturelle non empêchée. »
(Conclusion. — Puisque, d'une part, la délectation présuppose l'acqui-
sition d'un bien convenable et la connoissance de cette acquisition;
puisque , d'un autre côté , ces deux choses sont une véritable opération ,
il s'ensuit que l'opération est nécessairement la cause de la délectation.)
La délectation consiste dans deux choses, comme nous l'avons dit ail-
leurs ; dans l'acquisition d'un bien convenable et dans la connoissance de
cette acquisition. Or ces deux choses, et l'acquisition du bien et la connois*
sance de cette acquisition sont deux opérations , et l'opération propre est
ARTICULUS I.
Virùm operatio sit causa propria
delectationis.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
operatio non sit propria et prima causa delecta-
tionis. Ut enim Philosophus dicit in I. Rhetor.^
deleclari consistit in hoc quôd sensus aliquid
patiatur ; requiritur enim ad delectationem co-
gnitio, sicut dictura est (qu. 31, art. 1). Sed
perprius suntcognoscibilia objecta operationum
quàm ipsae operationes. Ergo operatio non est
propria causa delectationis.
2. Praeterea, delectatio potissimè consistit in
fine adepto ; hoc enim est quod praecipuè con-
cupiscitur. Sed non seraper operatio est finis,
sed quaiidoque ipsum operatum. Non ergo ope-
ratio est propria et per se causa delectationis.
3. Piaeterea, olium et requies dicuntur per
çessâtionem operatiouis. Hœc autem sunt delec-
tabilia, ut dicitur in I. Rhetor. (cap. 11 et
supra). Non ergo operatio est propria causa
delectationis.
Sed contra est, quod Philosophus dicit, VII.
et X. Ethic. , quod « delectatio est operatio
connaturalis, non impedita. »
( CoNCLUsio. — Cùm omnis delectatio conse-
cutionem boni convenientis et hujusmodi adep-
tionis cognitionem requirat , et utruraque in
quadam operatione consistât, omnem delecta-
tionem aliquam operationem consequi necessum
est.)
Respondeo dicendum , qu6d sicut auprà dic-
tum est (qu. 31, art. 1), ad delectationem
duo requiruntur, scilicet consecutio boni con-
venionlis et cognitio hujusmodi adeplionis.
Utiuinque autem horum iu quadam opeiatione
conaistit; nam actualis cognitio est operatio
quaedam , similiter bonum conveniens adipisci-
mur aliqua operatione, ipsa eliam operatio pro-
*\} Pe his etiam IV, Sent., di§t. 49 , qu. 3 , art. 5 , quaBstiunc, 4.
88 I" II« PARTIE, QUESTION XXXII, ARTICLE 1.
elle-même unbion.On voit donc que la délectation trouve néf^ossnirement
sa source et sa cause dans l'opération.
Je réponds aux arguments : 1° Pour que les objets d^s opérations pro-
duisent la délectation, il faut qu'ils nous soient unis de qu Iqne minière :
ou par la connoissance seule , comme lorsque nous avoiis du plaisir dans
la vue ou dans la considération d'nne chose; ou par la connoissance jointe
à d'autres particularités, comme lorsque nous trouvons de la satisfaction
dans la pensée que nous possédons un bien, tel que les richesses, les hon-
neurs. Si donc ces choses font naître la délectation d:ms notre ame , c'est
qu"^ nous nous les représentons comme po^scdées [;ar nous : Car « il y a
un grand plaisir, dit le Philosophe , à se voir le possesseur d'un bien , »
plaisir qui trouve son principe dans l'amour naturel de soi. Eh bien,
qu'est - ce que c'est que posséder une chose ? C'est en user ou pouvoir en
user, ce qui suppose l'opération. Nous devons donc le répéter, l'opération
est la cause de la délectation.
2" Lorsqu'on se propose pour fin, non pas l'action même, mais la chose
faite, l'œuvre ne délecte qu'autant qu'elle est possédée ou accomplie. Nous
voilà donc encore ramenés à l'usage ou à l'opération (1).
3° Pour que l'opération soit délectable , elle doit être proportionnée à
la nature de l'agent ; et pour qu'elle ait cette proportion , elle doit rester
dans une certaine mesure , puisque les forces de l'homme sont limitées.
Quand donc l'opération dépasse cette juste mesure , elle cesse d'être
proportionnée et délectable pour devenir laborieuse, pénible, affligeante ;
alors la cessation du travail, le jeu, tout ce qui donne le repos fait naître
le plaisir, parce que tout cela enlève la peine et la tristesse causées par
l'opération (2).
(1) L'amateur musicien chante pour le chant même, et se délecte dans les ravissantes modula-
tions de sa \oix; mais le poiiitre dessine pour l'œuvre, et trouve la satisfaction dans le tableau.
(2) « On achète toujours le plaisir par la douleur; non-seulement par des douleurs invo-
priaest quoddani boniim coiîveniens. Unde opor-
tet qiiôd ()mnis delectatio aliquara operalionem
consequatur.
Ad primura ergo dicendnm, qiiôd ipsa objecta
operatinnum non sunt delectabilia, nisi in quan-
tum conjtinguntur nobis vel per cognilionem
solara , sicut cùm delectaraur in consideratione
\el inspectione aliquorum ; vel quocunque alio
modo simul cuin cognitione, sicut cùiii aliquis
delectalur in iioc quôd c gnoscit se babere quod-
ciinque bonum, putà divilias, vel honorera, vel
aliquid hujusmo(!i. Qu?e quidem non essent de-
lectalilia nisi in quantum apprehenduntur ut
habitj, ut enim Pliilosophus dirit in II. l'olit.
(cap. 2) : « Magnam delectatione n habet pu-
tare aliquid sibi propriura ; » qiiae procedit ex
naturali amore alicujus ad seipsum. Habere
autera hujusmodi nihil est aliiid quàra uti eis ,
vel posse uti , et hoc est per aliqiiam operatio-
nem. Unde manifestuni est quôd ombis delec-
tatio in operationem reducitur sicut in causam.
Ad secundum dicendnm, quôd etiam in illis
in quibus operationes non sunt Unes, sed ope-
rata ipsa sunt delectabilia in quantum sunt ha-
bita vel facta , quod refertur ad aliquem usum
vel operationem.
Ad tertium dicendum , quôd operationes sunt
delectabiles in quantum sunt proportionatae et
conuaturales operanti. Cùm autem virtus hu-
niana sit finita^ secundum aliquam mensuram
operatio est sibi proportionata. Unde si excédât
illam mensuram, jam non erit sibi proportio-
nata nec delectabilis, sed magis laboriosa et at*
tseuians; et secundum hoc , otium et ludus et
alia quœ ad requiem pertinent, delectabi'ia sunt
in quantum auferuut tristitiam, quae est ex labore.
DES CAUSES DE LA DELECTATION.
89
ARTICLE n.
Le changement est-il une cause de délectation?
Il paroît que le changement ou le mouvement n'est pas une cause dô
délectation. 1° Gomme nous l'avons vu, la cause de la délectation, c'est le
bien acquis et présent ; d'où le Philosophe dit , Ethic, , VIÏ : « La délec-
tation ne doit pas être comparée à une production, mais à l'opération d'une
chose déjà produite. « Or une chose qui se change en une autre chose
n'est pas encore cette chose, mais elle est pour ainsi dire en voie de la pro-
duire ; car , selon le Stagyrite , tout changement implique la production
et la destruction. Donc le changement n'est pas une cause de délecta-
tion (1).
2° Le mouvement suppose la peine et la fatigue. Or la fatigue et la peine
ne font pas naître la délectation, mais plutôt la tristesse. Donc le mouve-
ment n'est pas une cause de délectation.
3° Le changement implique une certaine innovation, qui est contraire
à l'hahitude. Or l'habitude rend les choses agréables, délectables, comme
l'enseigne le Philosophe. Donc le changement n'est pas une cause de
délectation.
Mais saint Augustin dit, Confess., VIII, 3 : « Seigneur mon Dieu,
puisque vous êtes à vous-même votre éternelle joie et que certaines de
lontaires, qui ont leur cause dans la nature; mais par des douleurs voulues, recherchées,
établies par des hommes. Nous ne trouverions aucun plaisir dans les mets et dans le breu-
vage, si nous n'avions éprouvé les souffrances de la soif et de la faim ; et ceux qui aiment
à boire , mangent des choses salées pour exciter en eux une ardeur importune par elle-même,
mais qui fait que l'on boit avec plus de délices. » (Saint Augustin , Confess , VIII , 3.)
(1) Comm.e nous l'avons vu souvent dans notre saint auteur, les anciens dislinguoient deux
sortes de mouvement : le mouvement de l'être imparfait ou potentiel , qui acquiert son dé-
veloppement, qui devient ce qu'il n'étoit pas, qui change; puis le mouvement de l'être par-
fait ou actuel , qui agit , opère , se transporte d'un lieu dans un autre. Le mot mouvement
signifie donc , dans l'ancienne école, changement, action et locomotion.
ARTICULUS II.
Utrùm motus sit causa delectationis.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quod
motus non sit causa delectationis. Quia sicut
suprà dictum est (qu. 21 , art. 1), bonum prae-
sentialiter adeptum est causa delectationis;
unde Philosophus in VII. Ethic. dicit, quôd
« delectatio non comparatur generationi , sed
opeiationi rei jam existenlis. » Id autem quod
movetur ad aliud , nondiun habet illud, sed
quodammodo est in via generationis respec u
iilius, secuudùm quôd « omnimolui adjungitiir
generatio et corruptio, » ut dicitur in \1II.
Physic. ( text, 24 ). Ergo motus non est causa
delectationis.
2. Praeterea, motus prsecipuè laborem et las-
situdinem inducit in operibus. Sed operatioues
ex hoc quôd sunt laboriosae et lassantes, non
sunt delectabiles , sed magis afflictivœ. Ergo
motus non est causa delectationis.
3. Praeterea, motus importât innovationem
quamdam, quae opponitur consuetudini. Sed ea
quœ sunt consueta , sunt nobis delectabilia , ut
Philosophus dicit in I. Rhetor. ( cap. Il , ut
suprà). Ergo motus non est causa delectatinnis.
Sed contra est, quod Augustinus dicit in
VIII. Con/ess. (cap. 3) : « Quid est hoc, Do-
mine Deus meus, cùm tu in œlerrium libi ipsi
(i) De his eliam IV, ^uci., i.ist. 49, qu. 3, art. 2 ad 3.
90 l" W PARTIE j QUESTION XXXII, ARTICLE 2.
Tos créatures se réjouissent immuablement en vous, d'où vient -il qu'on
se réjouit sur la terre dans des retours alternatifs de bien et de mal , de
prévarication et de pénitence (I). » Les hommes se réjouissent donc dans
certaines vicissitudes; donc le changement est une cause de délectation.
(Conclusion. — Le changement est délectable dans toutes les choses
qui forment la délectation.)
Il y a trois choses à considérer dans la délectation : le bien convenable,
Tunion avec le bien et la connoissance de cette union. Or le changement
est délectable, comme le prouve le Philosophe, dans ces trois choses.
D'abord il Test dans le bien. Comme notre nature est muable, une chose
peut nous convenir dans un temps et ne pas nous convenir dans un
autre : ainsi le feu du foyer nous convient en hiver, mais non pas en été.
Ensuite le changement est délectable dans l'union avec le bien. L'action
continue augmente l'effet : ainsi l'on se chauffe d'autant plus que Ton
reste plus longtemps près du feu. Mais la capacité naturelle est renfermée
dans une certaine mesure; lors donc que la présence d'un bien dépasse
cette juste proportion, on le voit s'éloigner avec plaisir (2). Enfin le chan-
gement est délectable dans la connoissance de l'union qu'on a avec le bien.
L'homme désire connoître les objets parfaitement, sous tous les rapports.
Mais il est des choses qu'on ne peut considérer, saisir, embrasser tout en-
tières à la fois; on aime donc à les voir changer, afin que leurs aspects
divers , se présentant les uns après les autres , tombent tous sous la per-
ception. C'est ce qui fait dire à saint Augustin , Confess., IV, 11 :
« Lorsqu'on te parle , ô mon ame , tu ne désires pas que chaque syllabe
reste, mais qu'elle passe, afin que les autres viennent et que tu entendes
(1) Il s'agit , dans ce passage , de la joie que les saints dans le ciel et les justes sur la
terre éprouvent de la conversion des pécheurs. — Au reste , toute celte doctrine est exprimée
dans le proverbe : « Varietas deleclat. »
(3) Voilà pourquoi l'on ne peut prendre qu'une certaine quantité de nourriture.
sis gaudiiim , et quaedam de te circa te sempe r
gaudeant; quôd haec rerum pars alterno defectu
et profectu, offensionibus et conciliationibus
gaudet? » Ex quo accipilur cuôd homines gau-
dentet delectanturinquibusdamaUerQalioQibus.-
et sic motus videtur esse causa delectationis.
( CoNCLUsio. — Motus est causa delectationis,
quoad omnia quae in ipsa delectatione reperiun-
tur.)
Respondeo dicendum, quod ad delectationem
tria requiruntur, scilicet bonum delectans, con-
junctio delectabilis et tertium quoJ est cognitio
hujus conjunctionis; et secundùin haec tria mo-
tus efiicitur delectabilis, ut Phiiosophus dicit
in VII. Ethic. et in I. Wietor. Nam ex parte
Dostra qui deleclamur, transmutatio efiicitur in
Dobis deLctabilis, propterhoc quod nalura nos-
tra transmulabilis est , et propter hoc quôd est
ftubia CÛUVçuiCJiS liUUC UOù cfil CvUVtiuiéUà
postea, sicut calefieri ad ignem est conveniens
homini in hieme, non autem in œstate. Ex parte
verô boni delectantis quod nobis conjungitiir,
fit etiam transmutatio delectabilis , quia actio
continiiata alicujus ageiilis auget eilectum :
sicut quantô aliquis diutiùs appropi:iquat igni,
magis calefit et desiccatur. Naturalis autem
habiludo in quadam mensura cousistit; et iJeo
quando continuata praesentia delectabiUs super-
excedit mensuram naturalis habitudinis, elfici-
tur remotio ejus delectabilis. Ex parte verô
ipsius cognitionis, quia homo desiderat cognos-
cere aliquod totum perfectum. Cùm ergo aliqua
non poterunt apprehendi tota si.nul, delectat
in his transmutatio, ut unum transeat et alte-
rum succédât, et sic totum sentialur= Unde Au-
gustinus dicit in IV. Confess. ( cap. 11):
«Non vis utique stare syliabam, sed tiansvo-
lai'ê, ul autg vouicUil cl loluai auùias. » lu seu^^
DES CAUSES DE LA DÉLECTATION. 9l
tout le discours (1). » Cependant les choses qui forment nn ensemble et
qui n'existent pas simultanément, donnent beaucoup plus de joie quand
on peut les embrasser toutes à la fois , que lorsqu'on les saisit les unes
après les autres. Supposez donc un être immuable de sa nature , dont la
continuité du bien ne puisse dépasser la capacité naturelle et qui ait la
faculté de réunir à la fois sous son regard toutes les choses qui font son
bonheur , le changement ne sera point agréable à cet être (2) ; et plus la
délectation se rapprochera de ce type, de ce modèle, plus elle pourra
se prolonger sans modification.
Je réponds aux arguments : 1° L'être qui change n'est pas encore
entièrement ce qu'il doit devenir, mais il commence à l'être et le chan-
gement le délecte d'autant. Néanmoins la délectation n'est pas parfaite en
lui ; car c'est dans les choses immuables qu'elle trouve ses charmes et ses
attraits les plus grands. Le changement produit encore le plaisir par une
autre cause : c'est qu'il fait cesser ou rend convenable, comme nous
l'avons dit, ce qui nous étoit contraire.
2° Le mouvement et le changement causent la peine et la lassitude,
quand ils dépassent les forces naturelles; mais ils peuvent aussi écarter
ce qui déplaît, et voilà comment ils font naître la délectation.
3o Si l'habitude rend les choses agréables, c'est qu'elle les rend pour
ainsi dire naturelles ; car l'habitude est une seconde nature. Le change-
ment n'est donc pas une cause de satisfaction parce qu'il déroge à l'habi-
(1) « 0 mon ame , pourquoi sors-tu de Tordre, au lieu d'y ramener la cbair? Les choses
dont elle fait passer le sentiment jusqu'à toi , sont les parties d'un tout que tu ne saurois
embrasser. Elles te plaisent néanmoins , ces parties; mais si tes sens étoient capables de saisir
le tout , tu voudrois que ce qui te fait plaisir passât , pour avoir le plaisir beaucoup plus
grand de voir le tout. C'est ce que te montre celui de tes sens par où tu entends ce qu'on
te dit. Tu ne désires pas que chaque syllabe reste , mais qu'elle passe , afin que les autres
viennent et que tu entendes tout le discours. Car le tout , quand on peut l'embrasser dans
son ensemble , fait beaucoup plus de plaisir que les parties. Mais notre Dieu , le Dieu qui a
créé Tunivers. est bien au-dessus de ces choses et fait bien un autre plaisir. Au lieu que les
choses passent pour faire place à d'autres qui doivent leur succéder, il ne passe point , lui,
paice qu'il ne peut rien venir à quoi il doive faire place. Attache-loi donc à ton Dieu. »
(2) Il s'agit là, comme on le voit, de l'Etre nécessaire, qui renferme tout et qui sait tout.
per omnia, ex quibiis unum aliquid constat et 1 lectationis perfectione, nara perfectiores delec-
noa sunt omnia simul, plus délectant omnia
quàm singula, si possint sentir! omnia. Si ergo
sit aliqua res, cujus natura sit intrausmutahilis,
et non possit in ea ûeri excessus uaturalis habi-
tationes sunt in rébus imraobiiibus. Motus etiam
efticitur delectabilis in quantum per ipsnra fit
aliquid conveniens, quod priùs conveniens non
erat, vel desinit esse, ut suprà dictum est
tudinis per continuationem delectabilis, et quje ; Ad secundum dicendum, qiiôd motus laborem
possit totum Simm delectabile simul iutueri, non et lassitudinem indncit, secundum quôd trans-
erit ei transmutatio delectabilis ; et quantô ali- ! cendit habitudinem naturalem, sic autem motus
quse delectationes plus ad hoc accedunt , tantô \ non est delectabilis, sed secundum qu6d remo-
plus continuari possunt. } ventur contraria habiludinis naturalis.
Àd primum ergo dicendum, quôd id quod nio-
vetur, etsi nondum habeat perfectèid ad quod
movetur, incipit tamen jam aliquid habere ejus
ad quod movetur, et secundum boc ipse motus
Ad tertium dicendum, quôd id quod est con-
suetum efficitur delectabile in quantum efÛcitur
naturale; nam « consuetudo est quasi altéra
natura. » Motus autem est delectabilis , nott
b*J^cl aiiiiuià ùelvclalionisj déficit tameu à de- 1 quidem quôd rcccùilur ù coiij.ii.taùiiie, sed ma-
92 l^* !!• PARTIE, QUESTION XXXIÏ, ARTICLE 3.
tude, mais parce qu'il interrompt des actes qui pourroient, en se conti-
nuant, détruire ou du moins affoiblir une faculté naturelle. On voit donc
que le cliaugement et l'habitude trouvent l'un et Tautre, dans la nature,
leurs délices et leurs attraits.
ARTICLE m.
L'espérance et la mémoire sont-elles des causes de délectation?
n paroît que Tespérance et la mémoire ne sont pas des causes de
délectation. 1° La délectation a pour objet le bien présent , comme le dit
saint Jean Damascène. Or la mémoire et Tespérance ont pour objet des
choses absentes ; car Tune se rapporte au passé, et l'autre au futur. Donc
Tespérance et la mémoire ne sont pas des causes de délectation.
2o La même chose ne peut produire des choses contraires. Or Tespérance
produit l'affliction ; car il est écrit, Prov., XIII, 12 : « L'espérance différée
afflige Tame. » Donc Tespérance n'est pas une cause de délectation.
.S*» Si l'espérance se rapproche de la délectation en ce qu'elle a le bien
pour objet, nous devons en dire autant de l'amour et de la concupiscence.
Donc l'espérance n'est pas plus que la concupiscence et que l'amour la
cause de la délectation.
Mais l'Apôtre dit, Rom., XII, 12 : « Vous réjouissant dans l'espérance; »
et le Prophète , Ps. LXXVI , k : « Je me suis souvenu de Dieu , et j'ai
trouvé ma joie (1). »
(Conclusion. — Comme, d'une part, la délectation trouve son principe
dans la présence du bien convenable ; comme, d'un autre côté, la mémoire
(1) Saint Augustin dit sur le mot de l'Apôtre : « Vous espérez le ciel ; donc vous vous
réjouissez. Car les travaux , les peines , les souffrances ne peuvent être sans joie pour ceux
qui attendent un bonheur éternel , imnoense , infini. »
Tout le monde a compris la parole du roi-prophète : Pai été abattu , dit-il, par les scan.
dales qui régnent dans le monde, et Taflliction m'a jeté dans un abîme de douleurs; <( mon
gis secundùm quôd per Ipsum impeditur cor-
ruptio naturalis habitudinis, quse posset prove-
nire ex assiduitate alicujus operationis. Et sic
ex eadem causa counaturalitatis efûcitur con-
suetudo delectabilis et motus.
ARTICULUS m.
Utrum spes et memoria sint causœ
delectationis.
Ad terlium sic proceditur (1). Videtur quôd
memoria et spes non sunt causae delectationis.
Delectatio enim est de bono prœsenti , ut Da-
mascenus dicit (lib. II, cap. 13). Sed memoria
et spes sunt de absent! ; est enim memoria
prseteritorum, spes vero futurorum. Ergo me-
moria et spes non sunt causa delectationis.
2. Praeterea, «idem non est causa contra-
riorura. )) Sed spes est causa afflictionis ; di-
citur enim Proverb., XIII : « Spes qase difFer»
tur aftligit animam. » Ergo spes non est causa
delectationis.
3. Praeterea, sicut spes convenit cum delec-
tatione in eo quod est de bono , ita etiam et
concupiscentia et amor. Non ergo magis débet
assignari spes causa delectationis, quàm con-
concupiscentia vel amor.
Sed contra est, quod dicitur Rom,, XII:
« Spe gaudentes ; » et in Psulm. LXXVI :
« Memor fui Dei, et delectatiis sura. »
(CoNCLusio. — Cùm delectatio ex boni con-
venientis praesentia et conjunctione nascatur,
cumque memoria et spes bonum conveniens
(1) De his etiam infrà, quges.t 40, art. 2; qu. 30, art. 1, ad 3 ; et in XII. Metaphys., lect. 6,
col. 5.
DES CADSES I»E LA DÉLECTATION. 93
et respérance rendent le bien présent de quelque manière, ces deux
choses produisent la délectation.)
La délectation prend son origine dans la présence, sentie ou perçue, du
bien convenable. Or les choses peuvent nous être présentés de deux ma-
nières : rationnellement , au moyen de la perception , comme le connu
est dans le connoissant par sa ressemblance ; puis réellement, comme les
choses sont unies les unes aux autres d'une manière quelconque , soit en
acte , soit en puissance. Et comme l'union réelle, fondée sur les choses,
est plus grande que l'union rationnelle , reposant sur la similitude dans
la perception : de même l'union actuelle est plus intime que l'union po-
tentielle. D'après ces principes, quelle est la plus grande des délectations ?
C'est d'abord la délectation des sens , parce qu'elle implique la présence
réelle des choses. En deuxième ligne vient la délectation de l'espérance;
car elle suppose l'union fondée non-seulement sur la perception , mais
encore sur la faculté ou la possibilité d'atteindre le bien délectable. Enfin
se présente au dernier rang la délectation de la mémoire , parce qu'elle
renferme uniquement l'union produite par la perception.
Je réponds aux arguments : 1° On peut dire , absolument parlant, que
respérance et la mémoire se rapportent aux choses absentes ; mais il n'en
est pas moins vrai que leur objet est présent relativement, sous quelque
rapport, soit par la perception seulement, soit par la perception et par la
faculté, du moins putative, d'obtenir le bien délectable.
2* La même chose peut, sous différents rapports, engendrer des choses
contraires. Ainsi l'espérance, représentant le bien futur comme présent,
fait naître la délectation ; puis sentant l'absence du bien, elle donne le
jour à la tristesse.
ame a refusé toute consolation. » Mais « j'ai cherché Dieu..., j'ai tendu les mains vers lui
pendant la nuit, et je n'ai pas été tron^pé.... Je me suis souvenu de Dieu.... » je me suis
rappelé sa justice et ses bienfaits; alors « j'ai retrouvé ma joie. »
aliqiio modo praesens constituant, etiam me-
moria et spes sunt causa delectationis. )
Respondeo dicendum, quôd delectatio causa-
tur ex prœsentia boni conveaientis , secundùm
quod sentiturvel qualitercunque percipitur. Est
autein aliquid prœsens nobis dupliciter : uno
modo secundùm cognitionem, prout scilicet
cognitum est in cognosceute secundùm suam
sirailitudinem ; alio modo secundùm rem, prout
scilicet iinum alteri realiter ccnjungitur, vel actu
"vel [-otentia, secundùm quemcunque conjunc-
tionis modum. Et quia major est conjunctio
secundùm rem, quàra secundùm similitudinem,
quae est conjunctio cognitionis, itemque major
est conjunctio rei in actu , quàm in potentia.
Ideo maxima est delectatio quae fit per sensum,
qui requirit praesentiam rei sensibilis. Secundùm
autem gndum tenet delectatio spei, in qua non
solùm est delectabilis conjunctio secundùm ap-
prehensionera, sed etiam secundùm facultatem
vel possibilitatem adipiscendi bonum quod dé-
lectât. Tertium autem gradum tenet delectatio
raemoriae, quse habet solam conjunctionem ap-
prehensionis.
Ad primum ergo dicendum, quôd spes et rae-
moria sunt quidem eorum quae sunt simpliciter
absentia , quae tamen secundùm quid sunt prae-
sendâ, scilicet vel secundùm apprehensionem
solam, vel secundùm apprehensionem et facul-
tatem, ad minus aestimatam.
Ad secundùm dicendum, quôd nihil prohibe!
idem secundùm diversa esse causam contrario-
rum. Sic igitur spes in quantum habet praesen-
tem aestimalionem boni futuri, delectatiouem
causât; in quantum autem caret praesentia ejus,
causât aftlictionem.
94 r« II" PARTIE, QUESTION XXXIT,^ ARTICLE 4^
3« L'amour et la concupiscence sont aussi , de même que l'espérance j
des causes de délectation. Le bien-aimé délecte, parce que Tamour Tunit
au cœur aimant par des rapports intimes; la chose désirée délecte , parce
qu'on désire ce qui plaît; enfin Tespérance délecte, parce qu'elle ren-
ferme , outre ces choses , l'assurance plus ou moins certaine de posséder
un jour le bien convenable. L'espérance produit donc la délectation ^jlus
que l'amour et la concupiscence , parce qu'elles n'ont aucune certituda
d'obtenir le bien; plus surtout que la mémoire, parce qu'elle se rapporte
aux choses passées,
ARTICLE IV.
La tristesse est-elle une cause de délectation ?
Il paroU que la tristesse n'est pas une cause de la délectation. 1» Le con-
traire n'est pas la cause de son contraire» Or la tristesse est le contraire de
la délectation. Donc elle n'en est pas la cause.
2° Les contraires produisent des effets contraires. Or le souvenir des
choses agréables produit la délectation. Donc le souvenir des choses affli-
geantes fait naître la douleur, non la joie.
30 La tristesse est à la délectation ce que la haine est à l'amour. Or la
haine ne produit pas l'amour, mais plutôt le sentiment contraire. Donc
la tristesse n'engendre pas la délectation.
Mais le roi-prophète dit, Ps. XLI, 4 : « Mes larmes m'ont servi de pain
le jour et la nuit. » Or le mot pain signifie, là, soutien du cœur, réfection
de l'ame, pour ainsi dire restauration de la joie (1). Donc la tristesse donne
la délectation.
(1) « Ecoutez , vous qui craignez de pleurer : les larmes versées dans le SeigneuT n'èpuisert
pas; elles sont, au contraire , le pain de Thomme pécheur, la nourriture et le soutien de son
Ad tertium dicendum, quôd etiam amor et
concupiscentia delectationem causant. Omne
autem amatrrm fit delectabile amanti , eo qnôd
amor est quacdam unio vel connaturalilas aman-
tis ad amatum. Similiter etiam omne coacupi-
tiim est delectabile concapiscenti , cùm concu-
piscentia sit praecipuè api»otitus delectationis;
sed tameii spes iu qaantum importât quaradam
cerlitudinem realis praesentiae boni delectantis,
quam non importât nec amor nec concupiscen-
tia, magis ponitur causa delectationis quàm illâ;
et similiter magis quàm memoria , quse est de
eo quod jam tiansiit.
ARTICULUS IV.
tJiTÙm irïstitia sit causa delectationis.
Ad quarUim àc proceditiir (1), Videtur quôd
tristitia non sij; causa délecta tionis. Contrarium
enim non est causa contrarii. Sed tristitia con-
trariatur delectationi. Ergo non est causa de-
lectationis.
2. Prœterea , « contrariorum contrarii sunt
effectus (2). » Sed delectabiliâ memorata sunt
causa delectationis. Ergo tristia memorata sunt
causa doloris et non delectationis.
3. Pra&terea, sicut se babet tristitia ad de-
lectationem, ita odium ad araorem. Sed odium
non est causa amoris, sed magis è converso , ut
suprà dictûmest (qu. 25, art. 2). Ergo tristitia
non est causa delectationis.
Sed contra est, quod in Psalm. XLI dicitur :
« Fuerunt mihi lacrym^ meae panes die ac
nocle. » Pei' panem autem refectio delectationis
intelligitur. Ergo lacTymae , quai ex tristitia
oriuntur, videntur esse delectationis causa.
(4) De his etiam inîrà, qu. 35, art, 5, ad 1; et qu. 48, art. 1 , in corp.
(2) Ut ex Philosopho colligilur, lib. Problemalum ^ secl.^ , §7, ubi absurdum esse ait iA
contraria idenx efficere posse dicanlur.
r.ES CAUSES LE LA DÉLECTA. TON. 91
(Conclusion. — La tristesse présente produit la délectation en renouve-
lant le souvenir d'une chose aimée , et la tristesse passée la produit en
rappelant la délivrance d'un mal.)
On peut distingu ^r deux sor- ^s de tristesse : Tune présente, existant ac-
tuellement; l'autre passée, existant dans la mémoire. Or ces deux sortes
de tristesse sont une cause de délectation. D'abord la tristesse présente fait
naître une certaine jouissance, comment! en évoquant le souvenir d'une
chose aimée , dont l'absence afflige , il est vrai , mais dont la seule idée
réjouit. Ensuite la tristesse passée donne du plaisir, en rappelant la déli-
vrance d'une peine, d'une douleur. On répute pour un bien l'absence du
mal; aussi l'homme sentit -il la joie s'accroître dans son cœur, lorsqu'il
voit une souffrance passée , un péril évité, un malheur conjuré. C'est ce
qui fait dire à saint Augustin, De Civit. Dei, XXII, cap. ult. : « Souvent
nous nous rappelons nos tristesses avec joie, nos douleurs avec jouissance,
et ce souvenir augmente notre reconnoissance et notre bonheur (1). » Et
encore , Confess., lï , 3 : « Plus le péril du combat a été grand, plus est
grande la joie de la victoire. »
Je réponds aux arguments : 1° Rien n'empêche que le contraire ne soit,
accidentellement , la cause de son contraire : c'est ainsi que le froid pro-
duit le chaud, comme le dit Aristote. La tristesse peut donc être une cause
accidentelle de la délectation, et cela parce qu'elle réveille le souvenir, la
pensée, l'idée d'un bien convenable.
2° Assurément les choses affligeantes ne délectent pas comme telles,
ame , le soulagement et ïa consolation de son cœur, la source de soa bonheur et U cause de
sa joie. » (Cassiodere.)
(1) Saint Augustin examine la question ; Comment les saints dans le ciel jouissent-ils d*un
bonheur parfait, s'ils se rappellent leurs péchés? Saint Grégoire i-épond, Moral. ^ IV : « CNi
aime à se rappeler ses infortunes : le voyageur arrivé au port parle avec bonheur de la tem-
pête , et le guerrier avec orgueil des péri4s ée la guerre. Quand les saints dans le ciel se
rappellent leurs fautes, ils ne s'en affligent pas, puisqu'elles n'exisleat plus; Ba*is ils se
réjouissent de les avoir effacées dans les eaux de la pénitence , et s'euflamnaent d'amour
pour Dieu qui les a paidonnées. »
( CoxcLUSio. — Tristitiâ secnndima quod est
in actu, causa delectationis esse potest, in quan-
tum meuioi'iam rei dilectie parit; tristitiâ autem
in ineiîwriâ existens causa fit delectationis ex
subseqiienti mali evas-ione. )
ResiJOftdeo dicendum^ quôd tristitiâ potest
dupliciterc.nsiderari ; uno inodo secundùniqaod
est in actu-, alio modo secundùm quod est in
memoria, et utroque modo tristitiâ potest esse
delectationis causa. Tristitiâ qiiiJem in acta
existens est causa delectationis in quantum facit
memoriam rei dilectaî, de cujiis absentia aliquis
tristatur, et tamen de sola ejas apprehensione
deiectatur. Memoria autem trislitice lit c^îusa
delectationis propter subsequentem evadonem;
secundùm quôd homo appreliendit se evasisse
ab aliqnibns tristibus et dolorosis, accrescit ei
gaudii materia, secundùm quod Augustinus di-
cit, XXII. De Civit. Dei , quod « saepe laeti
tristiura meminimus , et sani dolorum sine do-
lore, et inde ampliùs lœti et grati sumus. » Et
in lib. IL Confess., dicit (cap. 3), quod « quantô
majus fuit periculum in praUio, tantô majus erit
gaudium in triumpbo. »
Ad primum ergo dicendum, quod coatrarium
quandoque per accidens est causa contrarii,
sicut frigidum quandoque calefacit, ut dicilur
in VIII P/iysic. ( text. 8 ) ; et similiter tristitiâ
per accidens est delectationis causa, in quantum
fit per eam apprehensio alicujus delectabilis.
Mm carere mâlo accijjitur m ratione boiii. L'nde \ Ad secundùm dicendum, quod tristia metûOr
96 iw Iï« PARTIE, QUESTION XXXII, ARTICLE 5.
comme renfermant la tristesse; mais elles délectent en réveillant dans
l'homme la pensée qu'il est délivré du mal. Pareillement les choses
agréables peuvent faire naître la douleur, par cela qu'elles sont passées.
3*> La haine peut aussi produire Tamour comme cause accidentelle :
ainsi Ton voit des hommes s'aimer parce qu'ils en détestent un autre.
ARTICLE V.
Les actions des autres sont-elles pour nous une cause de délectation?
Il paroît que les actions des autres ne sont pas pour nous une cause d-
délectation. 1° La cause de ce doux sentiment, c'est le bien qui nous e^l
uni. Or les opérations des autres ne nous sont pas unies. Donc elles ne
sont pas pour nous une cause de délectation.
2" L'action est le bien propre de l'agent. Si donc les actions des autres
nous étoient une cause de plaisir , nous devrions en dire autant de tous
les biens qu'ils possèdent, et nous tomberions dans le faux.
3** L'action nous donne des jouissances , parce qu'elle procède d'habi-
tudes qui sont en nous comme une seconde nature ; d'où le Philosophe dit,
Ethic, II, 2 : « Le plaisir qu'on trouve dans une action prouve l'existence
d'une habitude. » Or les actions des autres proviennent d'habitudes qui
ne sont pas en nous, mais en eux. Donc les actions des autres ne sont pas
pour nous, mais pour leurs auteurs, une cause de délectation.
Mais le Disciple bien-aimé écrit, II Jean, 1, 4 : « J'ai eu beaucoup de joie
de trouver plusieurs de vos fils marchant dans la vérité. »
(Co>xLusioN. — Puisque nous nous délectons quand on nous fait du
bien, qu'on nous loue ou qu'on nous honore, les actions des autres sont
pour nous une cause de délectation.)
rata, in quantum sunt tristia et delectabilibus
contraria, non causant deleclationem , sed in
quantum ab eis horao liberatur: et similiter
memoria deleclabiliura, exeo qu5d sunt amissa,
potest causare tristitiam.
Ad teitium dicendura, quôd odium etiam per
accidens potest esse causa amoris, prout scilicet
aliqui diligunt se in quantum conveuiunt in odio
unius et ejusdem.
ARTICULUS V.
Vtrùm actiones aliorum sint nobis causa
delectationis.
Ad quintum sic proceditur. Videtur quôd ac-
tiones aliorum non sunt nobis delectationis
causa. Causa enim delectationis est proprium
bonum conjunctum. Sed aliorum operationes
non sunt nobis conjunctas. Ergo non sunt nobis
causa delectationis.
2. Prctterea , operàtio est proprium bonum
operantis. Si igitur operationes aliorum sint
nobis causa delectationis, pari ratione orania
alia bona aliorum erunt nobis delectationis
causa : quod patet esse falsum.
3. Praeterea, operàtio est delectabilis in quan-
tum procedit ex habitu nobis innato ; unde di-
citur in II. Ethic. (cap. 2 vel 3), quôd « signum
generati habitus oportet accipere fisntem in
opère deleclationem. » Sed operationes aliorum
non procedunt ex habitibus qui in nobis sunt ,
sed interdum ex habitibus qui sunt in operan-
tibus. Non ergo operationes aliorum non sunt
nobis delectabiles , sed ipsis operautibus.
Sed contra est, quod dicitur in secunda
Canonica Joannis : « Gavisus sum valde, quia
inveni de liliis tuis ambulantes m veritate. a
(CoNCLUsio. — Cùm delectemur si quis
boni aliquid nobis faciat, ^i quis nos laudet
aut honoret, actiones aliorum nobis deîecU*
biles esse, certum est.)
DES CAUSES DE LA DÉLECTATION. 97
Nous devons le redire toujours, la délectation supposa deux choses :
Vacquisition d'un bien convenable et la connoissance de cette acquisition,
D'après cela , les actions des autres peuvent être pour nous une cause de
délectation dans trois cas. D'abord, quand elles nous procurent un bien :
ainsi nous trouvons du plaisir dans les actions de ceux qui nous accordent
des grâces, des avantages, des prévenances, parce que c'est un bien d'être
traité favorablement. Ensuite, quand elles nous donnent des connoissances
ou l'estime de nous-même : ainsi les hommes reçoivent avec satisfaction
les louanges et les honneurs , parce qu'ils y puisent l'opinion qu'ils pos-
sèdent des biens précieux ; ils trouvent de la joie principalement dans les
éloges des sages et des gens de bien , parce qu'ils y voient une plus juste
appréciation de leur mérite; quelques-uns savourent aussi délicieusement
la flatterie (1), parce qu'elle se cache sous les dehors de la véritable
louange. Et comme on aime le bien et qu'on admire ce qui est grand, les
témoignages d'amour et d'admiration renferment aussi des charmes et des
attraits ; car ils font naître dans l'homme l'opinion de sa bonté et de sa
grandeur. Enfin les actions des autres nous donnent du plaisir, quand
elles sont bonnes ou quand elles sont mauvaises : quand elles sont bonnes,
parce que l'amour, unissant les cœurs, nous fait regarder le bien de notre
ami comme notre propre bien ; quand elles sont mauvaises, parce que la
haine , divisant les hommes , les opposant les uns aux autres , nous fait
regarder le bien de notre ennemi comme nous étant contraire. Voilà
pourquoi l'Apôtre dit de la charité , I Cor. , Xllï , 6 : « Elle ne se réjouit
point de l'iniquité, mais elle se réjouit dans la vérité. »
Je réponds aux arguments : 1** Les actions des autres peuvent nous être
(1) Si le saint docteur avoit plus consulté son esprit que son cœur, nous doutons qu il eût
dit quelques-uns. Sans doute la flatterie manifeste révolte notre orgueil, parce qu'elle nous
traite comme dupes; mais quand elle est voilée convenablement, elle prend tout dans ses filets,
tout si ce n'est la vraie sainteté! C'est là « l'huile du pécheur » dont David , Ps. CXL, 5 , na
Respondeo dicendum , quôd sicut jam dic-
lum est (art. 1), ad delectationem duo requi-
runtur , scilicet consecutio proprii boni , et
cognitio proprii boni consecuti. Tripliciter ergo
operatio alterius potest esse delectationis causa.
Une modo in quantum per operationem ali-
cujus consequimur aliquod bonum : et secun-
dum hoc operationes illorum qui nobis aliquod
bonum faciunt sunt nobis delectabiles , quia
benè pati ab alio est delectabile. Alio modo
secundum quod per operationes aliorum effi-
citur nobis aliqua cognitio , vel aliqua œsti-
matio proprii boni : et propter hoc homines
delectantur in hoc quod laudantur vel hono-
rantur ab aliis, quia scilicet per hoc accipiunt
aestimationem iu seipsis aliquod bonum esse ;
et quia ista œstimatio fortius generatur ex tes-
timoûio bonorum et sapieutum , ideo in uorum
laudibus et honoribus homines magis delec-
tantur. Et quia adulator est apparens laudator,
propter hoc etiam adulationes quibusdara sanî;
delectabiles. Et quia amor est alicujus boni et
admiratio est alicujus magni , idcirco amari ab
aliis et in admiratione haberi est delectabile,
in quantum per hoc sit homini œstimatio pro^
priiB bonitatis vel magnitudinis, in quibus ali-
quis delectatur. Tertio modo in quantum ipsoc
operationes aliorum , si sint bonse , œstimautur
ut bonum proprinm , propter vim amoris qui
facit sestimare amicum quasi eumdem sibi, et
propter odium quod facit œstimare bonimi
alterius esse sibi contrarium, efûcitur mala
operatio inimici.delectabilis. Unde dicitur I. ad
Corinth., Xlïl, quôd « charitas non gaudet
super iniquitate , congaudet autem veritati. »
Ad piimum ergo dicendum , quùd operalio
98 v ir p.vnTiE, questiox xxxii, article G.
unies de trois manières, comme nous l'avons dit, par l'effet, par la cor. •
noissance et par rafToction.
2° L'action est un bien pour Tagent, lorsqu'elle est bonne. L'objection
va donc contre le dernier mode de délectation , mais elle ne prouve pas
contre les deux premier?.
3" Sans doute les actions des autres ne procèdent pas d'une habitude
qui soit en moi; mais elles peuvent me faire connoître une habîtade
semblable que je possède, ou je puis m'approprier par Tamour l'habitude
qui produit ces actes; et dans ces deux cas, je sens la joie s'emparer de
mon cœur.
ARTICLE M.
Les actes de bienfaisance sont-ils une cause de délectation ?
Il paroit que les actes de bienfaisance ne sont pas une cause de délecta-
tion. 1" Comme nous Tavons dit souvent, la délectation trouve son
origine dans la possession du bien convenable. Or les actes de bienfai-
sance n'acquièrent pas le bien, tant s'en faut qu'ils le livrent et le
répandent. Donc ils sont plutôt une cause de tristesse que de délectation.
S° Le Philosophe dit, Etlnc, IV, 7 : a La parcimonie est plus naturelle
à l'homme que la prodigalité. » Or, d'une part, la prodigalité produit les
actes de bienfaisance et la parcimonie les empêche de naître ; d'une autre
part, les actions naturelles engendrent le bien-être et le plaisir dans tous
les cœurs. Donc les actes de bienfaisance ne sont pas une cause de délec-»
tation.
3° Les effets contraires procèdent de causes contraires. Or certains actes
de malfaisance, comme vaincre, blâmer, réprimander, punir, sont pleins
vouloit poiot « graisser sa lète; n huile d'autant plus pénétrante qu'elle est plus douce, parce
qu'elle évite les obstacles , tourne les diiTicultés et prévient la résistance.
alterius potest esse mihi conjuncta vel per
effectum, sicut in primo modo ; vel per appre-
heusioneiTi, sicut in secundo modo; vel per af-
fectionera, sicut in tertio modo.
Ad secundiim dicendum, quôd ratio illa
procedit quantum ad tertium raodum , non au-
tem quantum ad duos primos.
Ad tertin.n dicendum, quôd operationes alio-
rum, etsi non procec'anl ex Irabitibus qui in me
sunt , causant tamen in me aliquid delecta-
bile : vel faciunt mihi cestiaiationem sive ap-
prehensionem proprii habilus , vel procedunt
ex habita iîîîds qui est uuum mecum per amo-
ARTICULUS VI.
Vtrkm henefacerc ait cri sit caïa-a
d^txLfUioiùs.
Ad seiUiffi sic proreditur. Vi-JeturquoJbene-
facere alteri non sit delectationis causa» Delec-
tatio eniffi causatur ex consecutione proprii
boni, sicut suprà dictum est (art. 3), Sed
benefacere non pertinet ta. consecutionera pro»
prii boni, sed raagis ad emissionera. Ergo
magis videtnr esse causa tristitise quam delec-
tationis.
2. Prceterea, Philosophas dicit in IV. Ethic,
quod « illiberahtas connatnralior est homini-
bus, quam prodigalitas. » Sed ad prodigahta-
t.m pertinet benefacere aliis, ad illiberalit<item
autem pertinet desistere à benefaciendo. Cùm
ergo operatio conuaturalis sit delectabilis uni-
cuique, ut dicitur in VII et X. Ethicor., vide-
tur quod benefacere ahis non sit causa delec-
tationis.
3. Prscfcr??, coirtrarit etTectas çx contrariis
causis procédant, Sed qua»dam quaî pertinent
ad male[acere, sunt naturaliter homini de-
DES CAUSÉS DE LÀ DÉIECTATIOX. 99
de douceur. Donc les acts de bienfaisance produisent plutôt la tristesse
que la joie.
Mais le Philosophe dit, Pclît., Il, 3 : « Rien n'est plus agréable que de
prêter du secours et de faire du bien à ses amis. »
(GorfCLUsioN. — Les actes de bienfaisance peuvent produire la délecta-^
tion par leur effet, par leur fin et par leurs principes.)
Les actes de bienfaisance peuvent produire la délectation par trois
causes. D'abord parleur effet, qui est le bien du prochain : puisque Tunion,
causée par Famour nous fait regarder comme nôtre ce qui appartient à
Tobjet aimé, nous nous réjouissons du bien que nous faisons aux autres,
et principalement à nos amis, comme de notre propre bien. Ensuite par
leur fin : quand nom exerçons la bienfaisance , que nous répandons des
biens, des faveurs, nous espérons en être récompenses, soit par Dieu, soit
par les hommes; or l'espérance est une source de contentement et de joie.
Enfin par leurs principes, qui sont au nombre de trois. Le premier de ces
principes , c'est la faculté de faire du bien : quand nous distribuons des
faveurs, des bienfaits, des dons, nous concevons la pensée que nous possé-
Jons des biens surabondants ; et nous nous réjouissons en les versant dans
le sein de nos frères comme les hommes se réjouissent dans leurs œuvres
et dans leurs enfants, parce qu'ils y voient les fruits de leur \ié, de leurs
forces, de leurs biens. Le deuxième principe, c'est l'habitude, qui rend
la bienfaisance pour ainsi dire naturelle , et tollà pourquoi le cœur
lil^ral donne avec bonheur. Enfin le troisième principe se trouve dans
le motif : notre cœur nous porte à combler de laveurs ceux que nous
aimons ; or tout ce que nous faisons pour nos amis nous offre des charmes
et des douceurs, car l'amour est une des principales causes de la délec-
tation.
leetabilia : sicut vincere , redarguere , vel în-
crepare aïios, et etiam punire qaaiUnn ad
iratos, ut dicit Philosoplius iti I. Rheè. Ergo
benefacere magis est causa IristJtiœ, (juàra
delectationis.
Sed contra est, qiiod Pliilosophu» dicit
I. Polit., quod « largiii et auxiliari amieis aut
extraneis, est delectabilissiiMHiï. »
(Co>XLUsio. — Alteri benefaeere cairsa est
delectationis ex compaiatione affectttS' fins,
et multiplicis benefacieiidi principii. )
Respondeo dicendum, qiiôd hoc ipsimiquod
sist benefaceve alteri, poîest tripliciter essî del c-
iationis causa. Uno modo per comparationem ad
fiffectum, quo{i est bonum in alteroconslitutum :
Et secuiidum hoc in quautiini bonum alterius re-
putamus quasi nostium bonum piopter unionem
amoris, delectamur in bono quod per nos sit
aliis, prœcipuè aniicis, sicut in bono proprio.
Alio modo per coaiparalionem ad tinem : sicut
cum aliquis per hoc quod alteri beaefacit,
sperat consequi filiqnOd bonum sibiipsi, vet
à Deo , vel ab homlne; spes aut3;n delccta-
tioiris est causa. Teetio moJo per comparalio^
nem ad principium , et sic hoc quod est bene-
facere alteri potest esse deîeclabile per cora-
parationem ad triplex principium. Quorun»
unum est fecuUas beneTaciendi : et secundurn
hoc benefacere alteri sit delectabile, in quan^
tuao p&f hoc fit homini qureiîam imirginatio
abundantis boni in seipso exisloniis, ex qud
possit aliis communicare ; etiJeo homines de-
lectantui' in filiis et operibus prôpriis, siciit
qiùbus Cofflraunic»::t proprium bonum. Ahud
piincipiura est habitu- inclinons, secundutû
quem benefacere fit alicui coniiaturale , undâr
Uberales delectabiliter dant aliis. Teriium prin-
cipium est motivura : putà cùm ahquis raovctnf
ab aliquo quem diligit, ad benefacieudum ali-
cui ; omnia enim quae facimus vel patimur
propter amicum , delectabilia sunt , quia amoir
praecipua causa delectationis est.
100 I'« II'' PARTIE, QUESTION XXXII, ARTICLE 6.
Je réponds aux arguments : 1" La largesse nous donne de la joie, quand
elle nous révèle notre propre bien; mais lorsqu'elle le répand et le dissipe
follement, elle nous prépare des regrets.
2" Quand la prodigalité dépasse la mesure de la modération, elle
offense l'amour de soi : voilà pourquoi le Philosophe la dit contraire à la
siature.
S"" Ces trois choses , vaincre, reprendre et punir ne nous donnent pas
de la joie parce qu'elles affligent les autres, mais parce qu'elles manifestent
nos avantages et que nous aimons plus notre propre bien que nous ne
détestons le mal du prochain. Pourquoi donc la victoire a-t-elle tant de
douceurs pour les âmes ? Parce qu'elle atteste notre valeur et notre supé-
riorité; et les jeux, les joutes, les luttes, tous les exercices semblent me-
surer leurs attraits sur l'espoir qu'ils donnent de l'emporter sur un rival,
de surmonter un adversaire. Réprimander et reprendre peuvent être une
double source de jouissance : car ces actes d'autorité nous donnent le
sentiment de notre sagesse et de notre élévation, vu qu'ils appartiennent
au sage et au supérieur, puis ils peuvent concourir au bien de ceux qui
nous sont confiés par le devoir ou par la charité. Quant à l'action de punir,
elle comble la colère de joie : l'homme blessé par une offense se croit
humilié, pour ainsi dire amoindri dans son être (1); il veut sortir de cette
infériorité, et lu réparation de l'injure par le châtiment semble le relever
de son abaissement et le rétablir dans sa véritable grandeur. On le voit
donc, faire du bien délecte par soi ; mais faire du mal ne réjouit que d'une
manière accidentelle, en mettant en relief notre propre bien.
(1) Pour mépriser, le latin dit parti facere, traiter comme une petite chose. Le Philosophe
Reth.j II, 2, se sert d'un mot semblable , oXi-j'wpelv, é>.i*^w2Ïa.
u- ^ii.m jg^g?»w
Ad primum ergo dicendum, quod emissio in
quantum est indicativa proprii boni , est de-
lectabilis; sed in quantum évacuât proprium
J)onum potest esse contristans, sicut quando
est immoderata.
Ad secundum dicendum, quôd prodigalitas
habet immoderatam emissionem, quse ré-
pugnât naturse ; et ideo prodigalitas dicitur esse
contra naturam.
Ad tertium dicendum , quôd vincere , re-
darguere et punire non est delectabile in quan-
tum est malum alterius ; sed in quantum per-
tinet ad proprium bonura , quod plus liomo
amat quàm odiat malum alterius. Vincere enim
est delectabile naturaliter , in quantum per hoc
sit œstimatio propriaî excellentise; et propter
hoc omnes ludi in quibus est concertatio et in
quibus potest esse Victoria, sunt maxime de-
kctâbiles, et uaiversaiiter omnes concerta-
tiones secundum quod habent spem victoriae.
Redarguere autem et increpare potest esse
dupliciter delectationis causa; uno modo in
quantum facit homini imagiuationem propriae
sapienti» et excellentiœ, increpare enim et
corrigere est sapientum et majorum ; alio
modo secundum quod aliquis increpando et
reprehendendo , alteri benefacit, quod est de-
lectabile , ut dictum est. Irato autem est
delectabile punire , in quantum videtur remo-
vere apparentem minorationem qwBà videtur
esse ex prœcedenti lœsione : cum enim aliquis
ab alio lœsus, videtur per hoc ab alio minoratus
esse , et ideo appétit ab hac minoratione libe-
rariper retributionemlaesionis. Et sic patet quôd
benefacere alteri per se potest esse delecta-
bile ; sed malefacere alteri non est delectabile,
nisi in quantum videtur peitinere ad proprium
bonum.
DES CAUSES DE LA DÉLECTATION.
lOi
ARTICLE VII.
La ressemblance est-elle une cause de délectation ?
Il paroît que la ressemblance n'est pas une cause de délectation.
1" L'empire et le commandement impliquent dissemblance. Or le Philo-
sophe dit^ Bhet.j I, 11 : « Le commandement et l'empire font naturelle-
ment plaisir. » Donc la dissemblance est ^ plutôt que la ressemblance^ une
cause de délectation.
2° Rien n'a plus de dissemblance avec la délectation que la tristesse.
Or^ comme le dit le Philosophe , Ethic, Vll^ « ceux qui sont dans la
tristesse recherchent la délectation avec le plus d'ardeur. » Donc ce n'est
pas la ressemblance^ mais la dissemblance qui est une cause de délectation.
S*» Ceux qui sont comblés de délices et de plaisirs n'en éprouvent pas
delà joie ^ mais du dégoût^ témoin l'homme rassasié de nourriture.
Donc la ressemblance n'est pas une cause de délectation.
Mais la ressemblance produit l'amour : nous l'avons prouvé dans une
question précédente. Or l'amour engendre à son tour la délectation. Donc
la ressemblance est une cause de délectation.
(Conclusion. — Par cela même que la ressemblance produit l'amour,
elle est une cause de délectation.)
La ressemblance est une sorte d'union qui, rendant les choses un avec
nous, les rend aimables et par conséquent délectables (1). Quand les
choses qui nous ressemblent n'amoindrissent pas, mais augmentent
notre propre bien, elles sont délectables absolument, sans réserve ni
partage : ainsi l'âge mûr l'est à l'âge mûr, la jeunesse à la jeu-
(2) Tous les êtres forment un seul ordre , un seul système , un seul tout , pourquoi ? Parce
que l'affinité rapproche, groupe, unit comme en faisceau les choses semblables. Toutes les
langues ont un proverbe qui constate cette loi. Le poète grecque dit : Epu S'a cpwp tô cpwpa
xat Xûîccç À'jy.cv; le latin : Simile simili gaudet ; l'allemand : Gleich uud Gleich geselt sicb
gein; et nous ; Qui se ressemble s'assemble.
ARTICULUS \II.
Utrùm similitudo sit causa delectationis.
Ad septimura sic proceditur. Videtur quôd
similitudo non sit causa delectationis. Principari
enim et prœesse quamdam dissimilitudinera im-
portât. Sed « principari et prseesse naturali-
ter est delectabile , » ut dicitur in I. Rhetor.
(ut sup.). Ergo dissimilitudo magis est causa
delectationis, quàm similitudo.
2. Prseterea , niliil magis est dissimile de-
lectationi quam tristitia. Sed « illi qui patiuntur
tristitiam, maxime sequuntur delectationes , »
ut dicitur in VII. Ethicor. Ergo dissimilitudo
est magis causa delectationis, quàm. similitudo.
3. Prœterea, illi, qui siint repleti aliquibus
delectationibus, non delectantur in eis, sed
magis fastidiunt eas , sicut patet in repletione
ciborum. Non ergo similitudo est delectationis
causa.
Sed contra est, quod similitudo est causa
amoris, ut dictum est suprà (qu. 78, art. 3).
Amor autem est causa delectationis. Ergo sirai«
litudo est causa delectationis.
{ CoNCLUsio. — Similitudo , quae amoris est
causa , dilectationis quoque causa est. )
Respondeo dicendum, quôd similitudo est
quaedam unilas; unde id quod est simile, in
quantum estunum, est delectabile, sicut et ama-
bile, ut suprk dictum est (qu. 27, art. 3). Et
siquidem id quod est simile proprium bonum non
corrmnpat, sed augeat, est simpliciter delec-
J02 I" n« PAUTIE, QUESTION XXXtl, ARTICLE 7.
nesse; mais quand elles blessent notre bien propre, elles engendrent
accidentellement dans notre a.me la tristesse et le dégoût, non par la
ressemblance et l'unioiî qu'elles ont avec nous, mais par le préjudice
qu'elles causent a un objet encore plus un avec nous. Or les choses qui
nom ressemblent peuvent attaquer notre propre bien de deux manières.
D'abord elles peuvent m détmire la juste proportion par excès : car le
bien convenable , surtout celui du corps , la santé par exemple^ consiste
dans une certaine mesure; et voilà pourquoi la nourriture surabondante,
ou les plaisirs excessifs des sens produisent le dégoût. Ensuite les choses
semblables peuvent contrarier directement le bien propre; ainsi les
potjers se détestent les uns les autres, non parce qu'ils sont potiers, mais
parcjç qu'ils se nuisent dans des avantages qu'ils recherchent comme leur
bien; soit <ians leur réputation d'habileté, soit dans les profits de leur
industrie.
Je réponds aux arguments. 1** Puisque le prince et les sujets sont unis
par des rapports plus ou moins étroits , l'autorité suppose une ressem-
blance, non pas d'égalité, mais de supériorité; car elle repose sur une
plus grande somme de bien particulier. L'empire fait donc naître dans
l'homme le sentiment de son mérite , attendu qu'il appartient aux sages
et aux meiUieurs (1); puis il fait du bien aux autres, vu qu'il les gou-
verne, les dirige et les protège; il est donc une double source de satis-
faction.
2° La délectation n'est pas semblable à la tristesse de l'affligé, mais
elle Ggt conforme à sa nature ; car les choses affligeantes contrarient lo
(!) Ce mot seul explique Torigine du pouvoir. Dans les temps d'ordre et de calme , sous
l'erDpirp (je U justice et des lois conservatijces de la société , rautorité repose sur une supé-
riorité qui est le fait de la nature et partant un don de Dieu : supériorité spirituelle dans la
théocratie, par la doctrine; supériorité morale comprenant la vertu, les services rendus, la
naissance, le nom ; supériorité matérielle , qui a sa source dans la puissance ou dans la for-
tune. Mais comme les causes contraires produisent des effets contraires, dans les époques de
trouble et de désordre, pendant les révolutions violentes, sous le régne de la force brutale et
du fait accompli, c'est toujours le plus scélérat qui triomphe, comme disoit Mirabeau.
tabile : putà homo homini, et juvenis juveni ;
si verô sit conuptivum propiii boni, sic per
acciicns efficitur fastidiosum vel coptristans,
non quidem in quantum est simile et unum ,
sed in quanturp corrumpit id qqod est magis
unum. Quod aiitem aliqnid simile corrumpat
proiirium bonujp, contingit diipjiciter. Uno
modo , qiùa corrumpit mensuraui proprij boni
perquemdam exces<uffl : honum eni a pra3cipiiè
coiporale, ut sanitas , in qnadaip coinmensu-
ratione consistit; et proptér hoc superabiin-
dantes cibi vel quaclibet delectationes corpo-
ral s fastidiuntur. Aljo modo per directam
cont.rarietatem ad propriiufl bonuin, sicut liguli
aboininantur alios figulos non in quantum sunt
figulij sed in quantuiu p^r pos amittunt excel-
lentiara propriam , sjve proprium lucrum , quaî
appelant sicut proprium bonum.
Ad primum ergo dicendum , quôd cùm quce-
dam sit commuuicatio p i:icipantis ad subjec-
tum, est ibi quœdam similitude, tamen secun-
dura quaiTidain excellentiam, eo quod p: iucipari
et liiieesse pertinent ad excellentiam proprii
boni, Sapientum cnim et tpoliorum ect princi-
pari et prœesse : unde p^r hoc lit homini
propriae bonitatis imaginatio; vel quia per hoc
quod homo principatiir et praeest, aUis bene-
facil, quod est delectabile.
Ad secundiiiïi dicendum, quod id in quo,
delectatnr tristalus, etsi non sit simile tris-
titiac, est tamen simile homini contristato, quia
tristitia contraiiatur proprio hono ejus (^ui
DES CAUSES DE LA DÉLECTATION. 103
Lien propre, tandis que les choses agréables le favorisent. Si donc l'homme
affligé désire la délectation, c'est qu'il y voit le remède de ses souf-
frances , et partant une source de bien. Ainsi Ton recherche plus les
jouissances corporelles que les jouissances spirituelles, parce que les pre-
mières forment, mais non pas les dernières, le contraire de certaines
douleurs ; ainsi l'animal recherche uniquement les satisfactions char-
nelles, parce qu'il ne souffre que dans les organes ; ainsi l'enfance et la
jeunesse recherchent avant tout le plaisir , parce qu'elles traversent des
vicissitudes souvent pénibles pendant la période de croissance; ainsi le
mélancolique recherche avec ardeur la volupté , parce que son corps ,
rongé par une humeur viciée, le soumet à de nombreuses souffrances.
3" Comme le bien-être corporel consiste dans une certaine mesure ,
l'excès des choses semblables contrarie le bien propre de l'homme^ et
fait naître par cela même la tristesse et le dégoût.
ARTiaE VIII.
Vadmîration est-elle une cause de délectation ?
Il paroît que l'admiration n'est pas une cause de délectation, l'» L'ad-
miration est le propre de l'ignorance, comme le dit saint Jean Damascène.
Or ce n'est pas l'ignorance , mais plutôt la science qui fait naître le con-
tentement et la jouissance. Donc l'admiration n'est pas une cause de
délectation.
2° D'après le Philosophe, l'admiration est le commencement de la
sagesse, c'est comme la voie qui mène à la recherche de la vérité. Or il
est plus doux de contempler la vérité connue que de la rechercher quand
on ne la connoît pas; car l'investigation rencontre des obstacles et des
difficultés, tandis que la contemplation ne connoît point d'entraves. Puis
tristatur. Et ideo appetitur delectatio ab his
qui in tristitia siint , ut conferens ad proprium
bonum, in quantum est me licativa contrarii. Et
ista est causa quare delectationes corporales ,
quibus sont contraria qiuedam tristitiiB , magis
appetuntur quàm delectationes intellectuales,
quse non habent contravietatem tristitiœ , ut
infrà dicetui (qu. 35, art. 5); et deinde etiam
est quod omnia animalia naturalia appetunt
delectationem , quia semper animal laborat. per
sensum et niotum : et propter hoc etiam ju-
\ene3 maxime delectationes appetunt , propter
militas transmutationes in eis existentes, dum
sunt in statu augmenli; et etiam melancholici
vehementer appetunt delectationes ad expellen-
dara tristitiam , quia corpus eorura quasi pravo
humoie corroditur, ut dicitur in VIL Etliic,
(ut supra).
Ad tertium dicèndum, quôd bona corpo-
ralia in quadam mcnsura consistant ; et ideô
superexcessus similium corrumpit proprium
bonum , et propter hoc efficitur fastidiosus
et contristans, in quantum contrarias bono
proprio hominis.
ARTICULUS VIII.
Vtrùm admiratio sit causa delectationis.
Ad octavum sic proceditur. Videtur quôd.
admiratio non sit causa delectationis. Âdmirari
enini est ignorantis natur», ut Damascenus dicit
(lib. II, cap. 22 ). Sed ignorantia non est de-
lectabilis, sed magis scientia. Ergo admiratio
non est causa delectationis.
2. Praeterea , admiratio est principium sa-
pientiio, quasi via ad inquirendam veritatem,
ut dicitur in principio Metaph. (cap. 2),
Sed delectabilius est contemplari jam cognita,
quàm inquirere ignota, ut Philosophas dicit
in X. Elliic, (cap. 5, vel 7); cùm hoc ha-
beat diflicultatem et impedimentura, illud auteiii
104 1" Il« PARTIE, QUESTION XXXII, ARTICLE 8.
donc que la délectation trouve son origine dans l'acte accompli libre-
ment, Tadmiration n'est pas une cause, mais un obstacle de la délec-
tation.
3° I/habitude est une source de plaisir, car on se complaît dans les
actes qu'elle accompagne. Or les choses auxquelles on est habitué ne cau-
sent pas l'admiration, comme le dit saint Augustin. Donc l'admiration
contrarie la cause de la délectation.
Mais le Philosophe dit. Met., I, 11 : a L'admiration est une des
causes de la délectation. »
( Conclusion. — Comme l'admiration renferme l'espoir d'obtenir la
connoissance d'une chose qu'on désire de savoir, elle est une cause de
délectation.)
Il est doux d'obtenir une chose désirée, comme nous l'avons dit
ailleurs ; et plus le désir a été vif, plus il s'est enflammé dans les ardeurs
de l'amour, plus la possession a de charmes et de délices. Le désir donc,
s'augmentant lui-même, augmente la délectation par cela qu'il engendre
l'espoir de la jouissance; car nous avons vu précédemment que le désir,
secondé par l'espérance, devient une source de plaisir. Eh bien , l'admi-
ration , c'est le désir de savoir causé dans l'homme par la vue d'un effet
dont il ignore ou dont ses facultés ne peuvent découvrir la cause : elle
produit donc la délectation, parce qu'elle renferme l'espoir d'acquérir la
connoissance d'une chose qu'on désire de savoir. Voilà pourquoi nous
trou^ ons du plaisir et des jouissances dans le merveilleux, dans tout ce
qui est rare , comme aussi dans la représentation des choses qui ne sont
pas agréables par elles-mêmes : car notre esprit aime à comparer les
objets divers qui le frappent , parce que « la comparaison , dit le Philo-
sophe , est un acte naturel de la raison ; » et voilà aussi pourquoi a nous
non hobeat : delectatio autem causatur ex ope-
ralionenon impedita, ut dicitur in Vll.Ethic.
(ut supra ). Ergo admiratio non est causa de-
lectationis ; sed magis delectationem impedit.
3. Praitevea , unusquisque in consuetis de-
ledatav; unde operationes habituum per con-
sueludinem acquisitorum sunt delectabiles. Sed
consueta non sunt admirabilia , ut dicit Au-
gustinus super Joan. (tract. 24). Ergo ad-
miratio contrarialur causai dilectationis.
Sed contra est, qu5d Pbilosopbus dicit in
î. PJtetor, (cap. 11), quod «admiratio est
delectationis causa. »
(CoNCLusio. — Admiratio ut sibi adjungi-
tur spes consequendi cognitionem ejus, quod
quis scire desiderat , maxima est delectationis
causa. )
Respondeo dicendum, quôd adipisci desi-
derata est delectabile , ut suprà dictum est
(art. 2, ad 3), et ideo quaato alicujus ici
amatae magis aocrescit desiderium, tanto magis
per adeptionem accrescit delectatio. Et etiam
in ipso augrnento desiderii lit augmentura de-
lectationis secundum quod fit etiam spes rei
amatœ, sicut supra dictum est (art. 3), quôd
ipsum desideriura ex spe est delectabile. Est
autem admiratio, desiderium quoddam sciendi,
quod in homine contingit ex hoc quod videt ef-
fectum et ignorât catisam, vel ex hoc quod causa
talis elîeclus excedit cognitionem aut facultatem
ipsius : et ideo admiratio est causa delectatio-
nis, in quantum habet adjunctam spem conse-
quendi cognitionem ejus quod scire desiderat;
et propter hoc omnia admirabilia sunt delecta-
bilia , sicut quae sunt rara , et omnes reprae-
sentationes rerum etiam quae in se non sunt
delectabiles. Gaudet enim anima in collatione
unius ad alterum , quia « conferre unum alteri
est proprius et connaturalis artus rationis , »
ut Pliilosophus dicit in suaPoéY.; et piojiter hoç
DES CAUSES DE LA. DÉLECTATION. 105
nous complaisons dans la délivrance d'un grand péril, parce que cet
heureux événement nous paroît une sorte de prodige et de merveille. »
C'est encore Aristote qui le remarque (1).
Je réponds aux arguments : 1° L'admiration ne produit pas la délec-
tation parce qu'elle implique l'ignorance, mais parce qu'elle éveille le
désir de connoître et qu'elle procure effectivement des connoissances en
faisant découvrir le vrai des choses.
2" On peut considérer la délectation sous un double point de vue,
comme nous le savons : relativement au repos dans le bien , puis relati-
vement à la perception de ce repos. Sous le premier rapport, comme il est
plus parfait de contempler la vérité connue que de la rechercher quand on
l'ignore, la contemplation renferme plus de charmes que l'investigation.
Mais sous le dernier rapport , la recherche du vrai peut offrir , par acci-
dent, plus d'attrait que sa possession, pourquoi? parce qu'elle renferme
un plus vif désir, qui est sans cesse ranimé par le sentiment de l'igno-
rance. C'est pour cela que l'homme trouve tant de plaisir dans les choses
qu'il apprend ou qu'il découvre.
3° On aime à faire les choses auxquelles on est habitué , parce qu'elles
forment comme une seconde nature : mais les choses rares ont aussi leurs
charmes, soit parce qu'on veut pénétrer ce qu'elles offrent de mystérieux,
soit parce que l'ame, enflammée dans les ardeurs de ce désir, porte toute
son activité sur les objets qui ont l'attrait de la nouveauté; car l'action
la plus parfaite, dit le Philosophe, produit une plus parfaite délectation.
(1) Cela peut montrer avec quel discernement on a contesté les faits les plus incontestables
pour voiler les merveilles que la grâce opère dans les âmes, pour retrancher les miracles de
la vie des saints.
etiam « liberari à magnis periculis magis est
delectabile, quia est admirabile, » ut dicitur in
primo Rhetor. (cap. 11).
Ad primum ergo dicendum, quôd admiratio
non est deleclabilis in quantum habet igno-
rantiam , sed in quantum habet desiderium
addiscendi causam, et in quantum admirans
aliquid novum addiscit , scilicet talem esse
quem non œslimabat.
Ad secundum dicendum, quôd delectatio
duo habet : scilicet quietem in bono , et hu-
jusmodi quietis perceptionem. Quantum igitur
ad primum , cùm sit perfectius contemplari
veritatem cognilam , quam inquirere ignotam,
contemplationes rerum scitaium per se lo-
quendo sunt magis delectabiles , quàm inquisi-
tiones rerum ignotarum. Tanien per accidens ,
quantum ad secundum, contingitquod inquisi-
tiones sunt quandoquedelectabiliores, secundum
quôd ex majori desiderio procedunt. Desiderium
autem majus excitalur ex perceptione igno*
rantiae : unde maxime horao delectatur in his
quœ de novo invenit aut addiscit.
Ad tertium dicendum, quôd ea quai sunt
consueta sunt delectabilia ad operandum , in
quantum sunt quasi connaturalia ; sed tamen
ea quœ sunt rata possunt esse delectabilia , vel
ratione cognitionis, quia desideratur eorum
scientia , in quantum sunt mira ; vel ratione
operationis , quia ex desiderio magis incUnatur
mens ad hoc quod intense in novitate operetur,
ut dicitur in X. Et/ne, ( cap. 4 sive 5 ) , per-
fectior enim operatio causât perfectiorem de-
leclationem.
lOG
I" II* PARTIE, QUESTION XXXIH, ARTICLE 1.
QUESTION XXXIII.
Des effets de la délectation*
Après avoir étudié la nature et les causes de la délectation, nous de--
\ons examiner ses effets.
On demande quatre choses ici : 1° La délectation produit-elle la dila-
îation du cœur? ^ Produit-elle le désir ou la soif d'elle-même? 3« Gên •-
î-elle Tusage de la raison? 4" Enfin perfectionne-t-elle l'opération ?
ARTICLE I.
La délectation produit-elle la dilatation du cœur ?
Il paroît que la délectation ne produit pas la dilatation du cœur,
l" La dilatation de Tame est Teffet de l'amour ; car TApôtre dit ,
II Cor.f Vï, 11 : « Notre cœur s'est dilaté; » et le Prophète, parlant du
précepte de la charité, Vs. CXVIII, 96 : « Votre commandement est très-
large (1). » Or la délectation diffère spécifiquement de l'amour. Donc la
dilatation du cœur n'est pas l'effet de la délectation.
2" La dilatation augmente la susceptibilité , la capacité , la faculté de
recevoir. Or l'action de recevoir appartient au désir, car elle concerne
(1) Saint Chrysoslôme dit sur le passage de saint Paul , Homil.^ XI : « Comme la chaleur
matérielle dilate les corps, ainsi la charité dilate les cœurs, parce quVlle est un feu spirilut^l. »
— « Et quelle n'est pas l'étendue du cœur ainsi dilaté par la charité, reprend suint Ambroisc;
il embrasse tous les hommes , vu qu'il n'exclut pas ses ennemis de son sein. »
Et Bédé écrit sur le texte du Psalmiste : « La loi fut élargie par la cliaiilé , car la charité est
l'accomplissement de la loi. » Et après avoir cité cette parole du même psaume XXXII : « J'ai
couru dans la voie de vos commandements, lorsque vous avez dilaté mon cœur,» le mime
docteur ajoute : « Quand notre cœur est ouvert, dilaté, la charité s'y répand librement p^r
l'Esprit saint qui nous est donné. Alors , comme rien n'est difTicile à l'amour, nous volons
dans raccomplissemeot des préceptes. »
Qu^sTio xxxm.
De effectibus delectationis j in quatuor arltculos divisa.
Deinde considerandum est de effectibus de-
lectationis.
Et circa hoc quaeruntur quatuor : 1» Utrùra
delectationis sit dilatare. 2" Utrùm delectatio
causât sui sitim vel desiderium. 3° Utrùm de-
lectatio impediat usum rationis. 4o Utrùm de-
lectatio perficiat operationem.
ARTICULUS I.
Utrùm delectationis sit dilatare.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
dilatatio non sit effectus delectationis. Dila-
tatio enim videlur ad araorem magis pertinere ,
secundum quod dicitÂpostolus II. ad Cor., VI •
«Cor nostrum dilatatum est; » unde et dû
prœcepto charitatis in Ps, CXVIII, dicitur :
« Latum mandatum tuura nimis. » Sed delec-
tatio est alia passio ab amore. Ergo dilatatio
non est elTectus delectationis.
2. Praeterea , ex hoc quod aliquid dilatatv.r,
eflicitur capacius ad recipiendum. Sed re-
ceptio pertinet ad desiderium, quod est rei
(1) Se his etiam infrà^ qu. 37 , art. 2.
DES EFFETS DE LA DELECTATION. 107
les choses qu'on n'a pas. Donc la dilatation du cœur est plus Teffet du
désir que celui de la délectation.
3* La condeosatiou, le resserrement est le contraire de la dilatation.
Or ces deux choses sont produites par la délectation; car lorsqu'une
chose nous plaît , nous la condensons pour ainsi dire en nous-mêmes ,
nous rétreignons fortement pour la retenir. Donc la dilatation n'est pas
produite par la délectation.
Mais le prophète, voulant exprimer l'effet de la joie , dit , Is,, LX, 5 :
« Vous verrez et vous serez dans l'abondance, votre cœur admirera et
sera dilaté. » De plus, la délectation a pris son nom même de dilata-
tion, et c'est pour cela qu'elle s'appelle en latin lœtitia (joie), mot qui
a la même racine, comme nous l'avons vu.
(Conclusion. — La dilatation, mot transporté du monde matériel
dans le monde moral , est produite par la délectation, d'où Ton dit que
Tame ou les affections de l'homme sont dilatées.)
La latitude ou largeur est une dimension de la grandeur dans les corps,
en sorte qu'elle ne s'applique aux affections de l'ame que par métaphore;
et la dilatation est un mouvement dans le sens de la largeur, qui écarte
les côtés des objets. Or ce mouvement est produit par les deux choses
qui forment la délectation. D'ahord par la perception : quand l'homme
voit qu'an bien convenable s'est uni à son être, il se conçoit lui-même
comme ayant acquis une perfection, qui est un degré de la grandem*
spirituelle ; d'où l'on dit que son esprit s'est agrandi , dilaté sous l'in-
fluence de la délectation. Ensuite par l'appétit : l'homme voyant et dési-
rant une chose agréable ^ dont la possession lui promet des douceurs , y
donne son assentiment, y prépare son cœur , s'ouvre et s'élargit pour la
recevoir et la retenir dans son sein , ce qui fait dire que ses affections
sont dilatées par la délectation.
nondum habitœ. Ergo dilatatio magis videtur
pertinere ad desiderium , quam ad delectatio-
nem.
3. Prselerea, constrictio dilatationi oppo-
nîtup. Sed constrictio videtiir ad delectationem
pertinere; nam illud constringiraus quod firmi-
ter volumus letinere , et talis est affectio appe-
titus circa rem delectantem, Ergo dilatatio ad
delectationem non pertinet.
Sed contra est, quod ad expressionem gaudii
dicitur Isa.^ LX : « Videbis et attiues , et mi-
rabilur et dilatabitur cor tuiim. » Ipsa etiam
delectatio ex dilatatione nomen accepit, ut
lœtitia nominetur , sicut suprà dictum est
(qu. 31. art. S, ad 3).
(Co^■cLuslo. — Delectatio dilatationis est
causa secundùm quamdam translationem ex
corporibus acceptam , qua animus hominis vei
ejuâ atlectus dilatari dicitur.)
Respondeo dicendum , quod latîtudo est quœ-
dam dimensio magnitudinis corporalis, unJe
in affectionibus aniûise non nisi secundùm me-
taphoram dicitur , dilatatio autem dicitur quasi
motus ad latitudinem. Et competit delectationi
secundùm duo, {[uœ ad delectationem requirun-
tur. Quorum unum est ex parte apprehensivaî
virtutis , quae apprehendit conjunctionem ali-
cujus boni convenientis ; ex bac autem appre-
hensione apprehendit se homo perfectionem
quamdam adeptum, quae est spiritualis magni-
tudo , et secundùm hoc animus hominis dicitur
per delectationem magnilicari seu dilatari. Aliud
autem est ex parte appelitivae virtutis, quae
assenlit rei delectabili, et in ea quiescit, quo-
dauimodo se praebens ei ad eain interius ca-
piendam : et sic dilatatur affectas hominis per
delectationem , quasi se trade»s ad continen-
dum interius rem delectantem.
108 I" II" PARTIE^ QUESTION XXXIII, ARTICLE 2.
Je réponds aux arguments : 1° La diversité de similitude permet, dans
les attributions métaphoriques, de rapporter le même effet à des causes
diverses. Ainsi la dilatation peut s'attribuer à Tamour comme formant
ime certaine extension , car le cœur aimant s'étend pour ainsi dire aux
autres et soigne leur bien comme le sien propre ; puis la même dila-
tation s'applique à la délectation comme élargissant l'ame, parce qu'elle
augmente en elle la capacité de recevoir.
2° Sans doute le désir élargit l'affection par l'image de la chose désirée,
mais la délectation l'élargit beaucoup plus par la jouissance de la chose
délectable ; car la délectation formant la fin du désir , il est clair que
l'ame se dilate beaucoup plus pour recevoir l'objet présent que l'objet
absent.
3° L'homme qui trouve la joie dans un objet resserre son ame pour
le retenir, mais il la dilate pour en jouir parfaitement.
ARTICLE II.
La délectation produit-elle le désir ou la soif d'elle-même ?
Il paroît que la délectation ne produit pas le désir ou la soif d'elle-
même. 1° Le mouvement cesse au terme d'arrivée , par le repos. Or la
délectation, comme nous l'avons dit ailleurs , est le terme, comme le
repos du mouvement causé par le désir. Donc le mouvement du désir
cesse quand il est parvenu à la délectation ; donc la délectation ne pro-
duit pas le désir d'elle-même.
2° Le contraire n'est pas la cause de son contraire. Or la délectation
forme le contraire du désir sous le point de vue de l'objet; car le désir
Ad primum ergo dicendum , quôd nihil pro-
hibet in his quae dicuntur metaphoricè , idem
diversis attribui secundùm diversas similitu-
dines. Et secundùin hoc dilatatio pertinet ad
amorem ratione cujiisdam extensionis, in quan-
tum affectus amantis ad alios extendito, ut
curet non solùm quae sua sunt, sed quae alio-
rura ; ad delectationem verô pertinet dila-
tatio, in quantum aliquid in seipso ampliatur,
ut quasi capacius redJatur.
Ad secuudum dicendum, quôd desiderium
habet quidem aliquam arapliationem ex imagi-
nalione rei desiderata , sed multô magis ex
prœsentia rei jam delectanlis ; quia magis
praebet se animus rei jam deleclanti quàm rei
non habitae desideratae , ciim delectatio sit finis
desiderii.
Ad tertium dicendum, quôd ille qui delec-
tatur, constringit quidem rem delectantem,
dum ei fortiter inhaeret ; sed cor suum am-
pliat, ut perfectè delectabili fruatur.
ARTICULUS II.
Ufrùm delectatio causât sid sitim vel
desiderium.
Ad secundùm sic proceditur (1). Videtur
quôd delectatio non causet desiderium sui ip-
sius. Omnis enim motus cessât cùm pervenerit
ad quietem. Sed delectatio est quasi quaedara
quies motus desiderii, ut suprà dictum est (2).
Cessât ergo motus desiderii, cùm ad delecta-
tionem pervenerit ; non ergo delectatio causât
desiderium.
2. Prseterea, « oppositum non est causa sui
opposili. » Sed delectatio quodammodo desi-
derio opponitur ex parte objecti; nam desi-
(1) De his etiam IV, Sent.j dist. 49, qu. 3, art, 2 , ad 3.
(2) Tum qu. 23, art. 4, cùm explicantur passiones quae in eadem potenlia specie divers»
sunt; tum qu. 30, art. 2, ubi diCferenlia concupiscentiœ ac delectationis explicatur, Quôd autem
oppositum non sit causa oppositi, et quonam sensu, jam notatum est suprà.
DES EFFETS DE LA DELECTATION.
i09
est d'im bien non possédé , et la délectation d'an bien possédé. Donc la
délectation ne cause pas le désir d'elle-même.
3« Le dégoût répugne au désir. Or la délectation fait souvent naître le
dégoût. Donc elle ne produit le désir ni d'elle-même ni d'aucune autre
chose.
Mais le Seigneur dit, Jean, IV, 13 : « Quiconque boit de cette eau
aura encore soif. » Or , d'après saint Augustin , nous devons entendre
par eau , dans ce passage, la délectation corporelle (1). Donc, etc.
(COxXCLusTON. — La délectation actuelle produit par accident le désir
d'elle-même; mais la délectation existant dans la mémoire le produit
directement.)
La délectation peut être considérée sous un double point de vue :
comme existant actuellement , dans la réalité des affections; puis comme
existant intellectuellement , dans la mémoire. On peut de même
prendre le désir de deux manières : dans le sens propre , pour le mouve-
ment de l'ame vers une chose qu'on n'a pas ; ensuite dans le sens large,
pour la jouissance heureuse , empressée, qui exclut le dégoût.
Si donc vous prenez le mot désir dans son acception propre, si vous lui
faites signifier l'aspiration de l'ame vers une chose absente : comme la
délectation actuelle n'est autre chose qu'un sentiment de Joie dans un
objet possédé , elle ne produit pas directement le désir d'elle-même, mais
elle peut le produire par accident. En effet, nous ne possédons pas tou-
jours parfaitement les choses présentes, et cela peut venir soit de l'objet,
soit du sujet de la possession. Quand les choses n'existent pas simulta-
(1) Tract. ^ XV, in Joan. .• a Qu'est-ce que cette eau qui n'éteint pas la soif? C'est la
jouissance et le plaisir renfermés dans le puits ténébreux du siècle. Les habiles du monde
jettent dans ce puits le sceau de la cupidité , et la plupart en ramènent des vivres , des vête-
ments, des parures , des maisons, des palais , des domaines; mais quand on n'y jette que le
Olet de la justice et de la raison , même celui du savoir, on en retire rarement quelque bien.
Toutefois n'accusez pas la Providence : le juste vit dans l'abondance au sein de la médiocrité ,
mais rhomrne cupide est dans la misère au milieu des richesses ; car les viandes du monde ,
quand elles ne sont point assaisonnées par la sagesse , irritent la faim au lieu de la calmer. »
deiium est boni non habili, delectatio verô
boni jam habiti. Ergo delectatio non causât
iesiijerium sui ipsius.
3. Prceterea , fastidium desiderio répugnât.
4ied delectatio plenimque causa fastidium. Non
ergo facit sui desiderium.
Sed contra est, quôd Dominus dicit Joan., IV :
K Qui biberit ex bac aqua, siliet iterum. »
Per aquam autem significatur , secundum Au-
guslinum, delectatio corporalis. Ergo, etc.
( CoNCLUsio. — Delectatio secundùni quôd
est in actu, non nisi per accidens sitim vel
desiderium sui ipsius causât ; ut vero in me-
moria est, et non in actu, sitim et sui desi-
derium causât per se.)
Respoudeo diceodum, (juôd delectatio du-
pliciter potest considerari : uno modo secun-
dum quôd est in actu; alio modo secundum
quod est in memoria. Item sitis vel desidermin
potest dupliciter accipi : uno modo propriè,
secundum quôd importât appetitum rei non
habitse ; alio modo communiter , secundum
quôd importât exclusionem fastidii.
Secundum igitur quod est in actu, delec-
tatio non causât sitim vel desiderium sui ip-
sius , per se loquendo , se J solùm per acci-
dens; si tamen sitis vel desiderium dicatur
rei non habitae appetitus , nam delectatio est
affectio appetitus circa rem prœsentem. Sed
contingit rem praesentem non perfectè haberi,
et hoc potest esse vel ex parte rei habitae , vel
ex parte habentis. Ex parte quidem rei ba*
110 1'* II* PARTIE, QUESTION XXXIII, ARTICLE 2.
némcnl, tout entières à la fois, nous les recevons par parties, d'une
manière successive; et la joie que nous trouvons dans ce que nous en
avons, nous fait désirer d'obtenir ce que nous n'en avons pi«; ainsi
celui qui entend avec pLlisir les premiers pieds d'un vers veut en en-
tendre les derniers, comme le remarque saint Augustin. De là, presque
toutes les jouissances cor]X)renes se font désirer elles-mêmes jusqu'à {eur
épuisement total, et cela parce qu'elles suivent un mouvement pro-
gressif, ainsi qu'on le voit dans Tusage des aliments. Ensuite quand les
choses existent simultanément, qu'elles se présentent avec toute l&ur per-
fection, nous pouvons encore les posséder imparfaitement dans le principe,
les acquérir peu à peu, par degrés : de là celui qui trouve du bonheur et
de la joie dans la connoissance incomplète de la vérité divine veut la con-
noître complètement; et c'est dans ce sens qu'on peut entendre la parole de
la Sagesse, Eccli., XXIV, 29 : «Ceux qui me boivent auront encore soif. »
Maintenant, si Ton prend le désii* dans son sens large, pour cette inten-
sité d'affection qui exclut le dégoût , je dis que les délectations Spiri-
tuelles excitent au plus haut point le désir d'elles-mêmes. Lorsque les
délectations corporelles s'augmentent ou se prolongent au*deîà d'une
certaine mesure, elles dépassent la capacité naturelle de l'homme et lui
deviennent importunes et fastidieuses, comme on le voit dans la nourri-
ture; à peiné en a-t-iî obtenu toutes les douceurs, quïî les rejette pour
en chercher d'autres. Les délectations spirituelles, au contraire, n'ex-
cèdent jamais la" capacité naturelle , mais elles perfectionnent notre être;
plus nous épuisons pour ainsi dire leurs charmes à longs traits , plus
nous y trouvons de bonheur et de jouissances , à moins toutefois qu'elles
ne causent acrcidentellement îa lassitude corporelle par le labeur assidu
que les actes de l'intelligence imposent aux organes. On peut entendre
bitœ , eo qnbà res habitî non est tota arnul ;
unde succesàvè reeipitur ; et dnm aliqois de-
lectatur in eo quod habet, desjderat potiri eo
quod restât : sicut qui audit primam partem
vereus et in hoc detecfatur, desiderat aMeram
partem versus audire, ut Aagustiaus dïcit
IV. Confess. Et hoc modo omnes ferè delec-
tationes coiporales faciunt sui ipsarum srtim
quousque eonsumnruntur, eo quôd taies de-
leclationes consequtmtnr aliquem motuna , sietrt
patet in deleetationibus cfbarum. Ei parte
autem ipsius habenhs, sicut cum aîiq'uis ali-
quam rem m se perfectam eiistentem non
Btatlm perfectè habet , sed panlatîm acquirit ;
sicut in mnndo percrpientes aliqtrid imperfectè
de divjna cognitione, deîcetamur, et ipsa dè-
lectatio eititat sitim vd desiderium perfectac
cognitionis» secundùm quôd potest intelligi
quod habetur. Ecd., XXfY : (a Qui bibant me,
adliuc sitient. »
Si verô per sitim vel desiderium intelliga-
tur sola intensio aiTectus toilens fastidiura,
sic delectationes spirituales maxime faciunt
sitim vel desiderium sui ipsarum. Delectationes
enim corporales, quia augmentatae vel con-
tinuatae faciunt su])er excrescentiam naturalis
habitudinis , efilciuntur fastidios», ut patet in
deleclatione ciborum ; et propter hoc quando
aliquis jam pervenit ad perfectum in delecta-
tionibus corporalibus, fastidrt eas, et quan-
doque appétit aliquas alias. Sed delectationes spi-
rituales non saperexcrescunt naturalera ha*
bitudinera, sed perficinnt naluram; unde caoi
pervenitur ad coiKummalionem in ipsis , tune
sunt magis delectabiles, nisi forte per acci-
dens, in quantnm operationi conte mplativag
adjunguntur aliquîe operationes viitalum c^r-
porahum, qu« per assiduitatera operandi las*
santur. Et per hune modam etia» potest ia-
telligi quod éicitur Eccli,, XXIV : « Qui bibaa^
DES EFFETS DE LA DELECTATION. 111
aussi dans ce sons la parole déjà citée, Ecdî., XXIV, 20 : « Ceux qui me
boivent auront encore soif; » et le prince des apôtres dit des anges qui
connoissent Dieu parfaitement et se réjouissent en lui, I Pierre, l, 12:
a Ils désirent de le voir. »
Enfin , quand on prend la délectation dans le sens large , lorsqu'on la
considère comme existant non pas actuellement, mais dans la mémoire,
il faut dire qu'elle peut produire naturellement le désir et la soif d'elle-
même. En effet, mettez l'homme dans la même disposition qui lui a
rendu précédemment une chose délectable, vous lui verrez former lô
vœu de retrouver la jouissance de cette chose; mais s'il est dans une
disposition contraire, le souvenir de la délectation fera naître en lui, non
plus le désir, mais le dégoût; tel est le sentiment que l'idée de la nour-
riture, par exemple, éveille dans l'homme rassasié.
Je réponds aux arguments : 1° Quand la délectation est parfaite , elle
forme le repos complet et le mouvement du désir cesse entièrement ;
mais lorsque la délectation est imparfaite , le désir ne cesse pas tout-à-fait
de se mouvoir, car il continue de poursuivre ce qui lui manque.
2<^ Quand nous possédons une chose imparfaitement, nous la possédons
sous un rapport et ne la possédons pas sous un autre. Nous pouvons donc
en avoir tout ensemble et le désir et la délectation.
S" La délectation produit autrement le désir , autrement le dégotjt :
nous avons expliqué cela tout à l'heure.
ARTICLE m.
La détectatîon géne-t-elle Vusage de ta raison^
Il paroît que la délectation ne gêne pas l'usage de la raison, 1° Rien ne
favorise plus l'usage de la raison que le repos; d'où le Philosophe dit,
me , adhuc soient ; » qith etiam de angelis ,
qui perfectè Deuin cognoscimt et delectantur
ïn ipso , dicitiii I. Pétri, I : quôd « desideiant
in eum conspicere. »
Si ver6 consideretur delectalio , prout est
in memoria, et non in actu, sic per se nata est
causare sui ipsius sitiin et desiderium, qnando
sciiicet hoœo redit ad illam dispositionem , in
qua erat sibi delectabiie qtiod prœteriit ; si
verô immnlatus sit ab illac^spositione , me-
moria delectationis non causât in eo delecta-
tionem, sed iastidiuta : sicut pleno esistenti,
memoria cibi.
Ad primum ergo dicendinn , quod qnando
delectalio est periecta , tune babet omuimodam
quietem, et cessât motus desilerii tendentis in
non habitrim ; sed quândo imperfecté îiabefnr.
tune non omnino cessât motus desiderii ten-
dentis in non habitum.
Ad secundum dicendnm, qnôd id quod im-
perfecté habetur, secundum qaid habetur, et
seamdùm quid non habetnr; et ideo simul de
eo potest esse et desiderinm deleetatio.
Ad tertium dicendum, quM delectationes alio
modo causant fastidium , et alio modo deside-
rinm, nt àietiwn est.
Xrticulus m.
Vtritm delectalio impediat usum faiioTiiê*
Ad tertimn sic procedituf (I). Videtur quôd
deleetatio non impediat nsura rationis. Quies
enim maxiûiè conîeTt ad debitnin rationis nsum ;.
(1) De his etiam mfià, qu. 34, art. ly ad 1; et 2, qu. 15, art. 3; et qu. 53, art. Gj ut ol
rv, Scnl.^ dist. 40, qu. 3, âvl. 2, (^usesliuDC. 3, ad 3^ et ait. hy «^«âestiuQC. 1, ad 4 » et qu. 10^
de m;tlo, art. 1 , ad 7,
112 1" 11" fARTIE, QUESTION XXXTÏI, ARTICLE 3.
Physîc, VII, 10 : « L'ame acquiert la science et la prudence dans ie
calme et le repos; et FEcriture, Sag., VIII, 16 : « Entrant dans ma
maison , je me reposerai avec elle, » avec la sagesse. Or la délectation est
une sorte de repos. Donc elle ne gène pas, mais elle aide Tusage de la
raison.
2° Quand les choses ne sont pas dans le même sujet, elles ne se gênent
pas les unes les autres , alors même qu'elles sont contraires. Or la
délectation est dans la partie appétitive , et l'usage de la raison dans
la partie appréhensive. Donc la délectation ne gêne pas l'usage de la
raison.
3° Lorsqu'une chose est entravée par une autre, elle en subit l'action.
Or c'est la perception qui agit sur la délectation, et non pas la délectation
qui agit sur la perception , puisqu'elle en est l'effet. Donc la délectation
n'entrave pas les actes de la raison.
Mais le Philosophe dit, Ethic, VI, 5 : « La délectation corrompt le
jugement de la sagesse. »
(Conclusion. — Les délectations qui viennent de la raison en favorisent
l'exercice bien loin de l'entraver; mais les délectations qui viennent
du corps le contrarient de différentes manières.)
Le Philosophe dit , Ethic, X , 5 : « Quand la délectation vient d'une
faculté, elle en fortifie l'action ; mais elle l'affoiblit, quand elle vient d'une
autre cause. » Or certaines délectations viennent de la raison , par
exemple celles qui ont leur principe dans la contemplation, dans le juge-
ment, dans le raisonnement : ces délectations-là ne nuisent donc pas à
l'usage de la raison, mais elles le favorisent ; car ce qu'on fait avec plaisir
provoque les soins, l'application, l'assiduité, toutes choses qui tournent à
l'avantage de l'action. Nous devons dire le contraire des délectations qui
viennent du corps : elles gênent l'exercice de la raison par trois causes.
D'abord par la distraction. Les objets délectables sollicitent vivement
imde dicitur in VII. Physic. (text. 20), quôd
« in sedendo et quiescendo fit anima sciens et
priidens; » et Sflp.^VIII : « Intrans in domum
meam conquiescam cum illa, » scilicet sapientia.
Sed delectatio est quEedam quies. Ergo non
impedit, sed magisjuvat rationis usum.
2. Piœterea , ea quœ non sunt in eodem ,
etiamsi sint contraria, non se impediunt. Sed
delectatio est in parte appetitiva, usus autem
rationis in parte appreliensiva. Ergo delectatio
non impedit rationis usum.
3. PrtCterea, quod impeditur ab alio, videtur
quodammodo transmutari ab ipso. Sed usus ap-
prehensivce virtutis magis movet delectationem,
quàm à delectatione moveatur, est enim causa
delectalionis. Ergo delectatio non impedit usum
rationis.
Ssd coutra est, quod Philosophas dicit in
VI. Ethic, quôd « delectatio corrumpit exis-
timationem prudentiae. »
( CoNCLUsio. •— Delectationes conséquentes
actum rationis non impediunt, sed magis ad-
juvant usum rationis; at corporales delectatio-
nes variis modis usum rationis quàm maxime
impediunt. )
Respondeo dicendum , quôd sicut dicitur în
X. Ethic. , « delectationes propriae. adaugent
operationes, extraneîe verô impediunt. » Est
ergo quaedam delectatio quœ habetur de ipso
actu rationis , sicut cùm aliquis delectatur in
conlemplando vel ratiocinando : et talis delecta-
tio non impedit usum rationis, sed adjuvat,
quia illud attentiùs operamur inquo delectamur,
attentio autem adjuvat operationem. Sed delec-
tationes corporales impediunt usum rationis
tripliciratione. Primo quidem ratiouG di^trac^
•^
DES EFFETS DE LÀ DÉLECTATION. 413
rattention, comme nous Favons va dans une autre circonstance. Eh bien,
quand l'attention s'attache fortement à une chose, elle s'applique moins il
d'autres, elle finit même par s'en retirer entièrement (t). Si donc la
délectation a des charmes nombreux, de puissants attraits, elle fera de
deux choses Tune : ou elle mettra de grands obstacles à Texercice de la
raison, ou elle l'arrêtera tout-à-fait en lui ravissant l'attention de l'esprit.
Ensuite par la contrariété. Les délectations qui dépassent une juste
mesure, les jouissances excessives sont contraires aux règles de la raison :
sous ce rapport, « elles corrompent, dit le Philosophe, Ethic, VI , 5, le
jugement de la sagesse pratique ; mais elles ne détruisent pas le jugement
de la sagesse spéculative prononçant, par exemple, que le triangle a trois
angles égaux à deux angles droits. » L'effet que nous signalions tout à
l'heure est plus funeste et plus destructif; à l'aide du premier obstacle ,
en écartant l'attention de Tesprit , les voluptés sensibles entravent tout
ensemble et la science pratique et la science spéculative. Enfin par une
sorte d'enchaînement et de paralysie. La délectation corporelle trouble et
bouleverse les organes plus profondément que les autres passions , parce
que l'objet présent fait une plus vive impression que l'objet absent; or ce
trouble et ce désordre enchaînent et paralysent les actes de la raison,
comme on le voit dans l'homme pris de vin.
Je réponds aux arguments : 1° La délectation corporelle fait reposer le
désir dans l'objet délectable , et cause une impression profonde dans les
(1) L'attrait des voluptés sensibles dérobe tellement l'attention de l'homme charnel aux
choses de l'esprit , qu'il n'en soupçonne pas Texistence. Ecoutez cet homme amoindri , privé
du sens de l'ame; demandez-lui : Pourquoi le chrétien trouve-t-il une source de bonheur et
de délices dans les exercices de la piété , dans les épanchements de la dévotion , dans les
transports de Faniour divin? il vous répondra : Parce que des objets imaginaires font naître on
lui des sentiments chimériques , parce que c'est un visionnaire , un halluciné. Pourquoi le
martyr de la pénitence s'arme-t-il contre lui-même , afin de châtier ses passions , de mortifier
son corps, de crucifier sa chair? — Parce que c'est un visionnaire , un halluciné. — Pourq-.ioi
les possédés de l'Evangile croyoient-ils être agités par les fureurs de l'esprit malin, les apôt:cs
commander à la nature dans la guérison des malades , les prophètes lire dans l'avenir comme
dans un livre ouvert? — Parce que c'étoient des visionnaires , des hallucinés. — « Homme
animal » qui « ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu (I Cor., ïl, 14) ! » Pauvre
aveugle , qui nous prend en pitié parce que nous ne nions pas les couleurs !
/ïo?2«5, quia siciitjam dictiim est (qu. 4, art. 2 contrariatur, putà quôd triangulus habet très
ad 3), ad ea in quibus delectamur , multùm
attendimus; cùmaulem atteutio foititer inhœsit
rei , debilitatur circa alias res , vel totaliter ab
eis revocatur ; et secundùm hoc , si delectatio
corporalis fuerit magna, vel totaliter impediet
usum rationis, ad se intentiouem animi trahendo,
vel multùm iinpediet. Secundo mtione contra-
rietatis : quœdam enim delectationes maxime
superexcedeutes sunt contra orùinem ralionis;
et per hune modum Philosophas dicit in VI.
Et hic. y quôd « delectationes corporales cor
angulos œqiiales duobus redis. » Socundîi.iî
autem primum moduni utramque impedit. To>
tio modo secundùm quamdam ligutiotiem »
in quantum scilicet ad delectationem corporalera
sequitur quaedam transmutatio corpoialis, major
etiam quàm in aliis passionibus, quantô vehe-,
meutiùs afiicitur appetitus ad re.n praiseutcm,
quàm ad rem absentem; hujusmodi autem cor-
porales perturbaliones impediunt usum rationis,
sicut patet in vinoleutis, qui habeut usum ra-
tionis ligatum veV imp-^ditum.
rumpuut existimationem prudentiae, no.u autem Ad primum ergo dicendum, quôd delectatio
cxistimationem speculativam, oui delectatio uou | corporalis habet quidem quietem appetitus ia
v^ 8
i\!^ PARTIE Ij QUESTION XX.XIII, ARTICLE 4.
organes. Orco repos et cette impression contrarient, l'un souvent, r;iutr'î
toiyours, les actes de la raison. La délectation corporelle peut donc mettre
\in double obstacle aux fonctions de l'intelligence.
2** La partie appétitive et la partie appréhensive sont distinctes l'une
de Tauti-e , mais elles ne forment qu*iine seule ame. Quand donc l*atten-
tion de l'ame se livre aux actes d'une de ces parties de notre être, elle se
dérobe aux actes de l'autre partie.
3° L'usage de la raison réclame Tusage de Timagination et des autres
facultés sensilives , qui se servent dos organes. Lors donc que le trouble
(lu corps gêne les actes de l'imagination et des autres facultés sensitives,
il gè;ie a\2iisi les actes de la raison.
ARTiaE n.\
La délectation perfectionne-t-elle l'opération ?
Il paroît que la délectation ne perfectionne pas l'opération . X^ Toutes lea
opérations de l'homme dépendent de Tusage de la raison. Or la délectation
paralyse , comme nous l'avons vu dans l'article précédent , l'usage de la
raison. Donc elle ne perfectionne pas, mais elle entre^ve les opérations de
l'homme.
2° Rien ne perfectionne ni ^on, essence ni sa cause. Or Vopération
forme nécessairement, comme le remarque le Philosophe, Vessence ou la
cause de la délectation. Donc la délectation ne perfectionne pas l'opération.
3° Si la délectation perfectionnoit l'opération , elle la perfectionneioit
comme fin , comme cause ou comme forme. Or elle ne la perfectionne
d'aucune de ces manières : pas comme fin, car on ne cherche pas U délec-a
tation pour l'action, mais Taction pour la délectation ; pas comme cause.
delectabili , quae qiiies interdum contrariaiur
rationi, sed ex paiie coiporis semper hatet
transmutationem : et quantum ad utrumque,
impedit rationis u?am.
Ad secundum dicendum, quôd vis appetitiva
et apprebensiva sunt quidem divisae partes, sed
unius animae ; et ideo cùm intentio auiinae velie-
menler applicatur ad actum uDius , impeditur
ab actu contrario alterius.
Ad teiiiuiû dicendum, qnôd usas rationis
requirit debitum usum imaginationis et aliarum
viriuiû sensitivarum , quae utuntur organo cor-
porali ; et ideo ex transmutatione corporali ,
usus.' ationià impeditur , impedito actu virtutis
iinaginalivaô et aharum virium sensitivaruin.
ARUCUIVS W.
^IffÙW (ielectatiû pcrfwiat operationem.
Ad quai-lum sic ppoceditur (1). Videtur quôd
delectatio non perficiat operationem. Omnis
enim buaiana operatio ab usu rationis dé-
pendes Sed delectatio impedit usum ratio-
nis, ut dictum eàt (art. 3). Ergo delectatio
non perûcit, sed débilitât operationem huma-
nam.
2. Prœterea, nihil est perfectio sui ipsius,
vel suœ causœ. Sed delectatio est operatio, ut
dicitur in Vil. et X- Ethic.j quôd oportet \jX
iiitelligalur vel essentioiiter vel causcditer,
Ergo delectatio non perlicit operationeoi.
3. Prœterea, si delectatio perûcit opération
nem, aut perûcit ipsam siçut finis, aut sicu^
forma , aut sicut agens. Sed non sicut finis ,
quia operationes non quaeruutur çiopter delQO*
tationem , sed magis è çonverso , ut supra dio
tum est ( art. 3 ) ; nec iterum per modum effi-
cientis, quia magis operatio est causa efficieus
delectationis ; neç itetiim sicut jfûrma, noBi, eciift
(1) I>e lus eliana iufrà, q«. 54, art. 4, ad 3; et qu. 40, art. 8, ia ccrp.; nt et lY, Sent.^
DES EFFETS DE LA DÉLECTATION. il5
puisque c'est Taction qui produit la délectation ; pas comme forme non
plus, vu que la délectation n'est pas une chose habituelle, selon le Philo-
sophe (1). Donc la délectation ne perfectionne pas Topération,
Mais le Philosophe dit ,, Ethic, X, 5 : « La délectation perfectionne
l'opération. »
(Conclusion. — La délectation perfectionne l'opération, soit comme fin
qui la termine et la complète, soit comme cause agissante, d'une manière
indirecte.)
La délectation perfectionne Topération de deux manières. Première-
ment , comme fin : non pas comme cette fin qui fait produire les choses
en provoquant Faction , mais comme la fin qui fait cesser Taction en ve-
nant compléter les choses. C'est ainsi que le Philosophe dit, Ethic, X :
« La délectation perfectionne l'opération comme la fin qui la termine et
l'accomplit; » formant le repos du désir dans l'objet présent, elle s'ajoute
comme bien au bien de l'action. Secondement , comme cause agissante :
non pas directement, parce qu'elle « perfectionne l'opération, dit Arislote,
ainsi que la santé perfectionne l'homme sain ; » mais indirectement, par
cela que l'homme agissant avec joie donne à son action plus de soin, plus
d'assiduité, plus d'attention. C'est lace qui fait encore dire au Stagyrite :
c( La délectation fortifie ses propres opérations , mais elle affoiblit celles
qui lui sont étrangères (^)» »
Je réponds aux arguments : î» Les délectations corporelles , qui ne
naissent pas dans l'intelligence, mais dans la partie concupiscible, gênent
l'usage de la raison; mais les délectations spirituelles, qui ont leur
(1) La forme est fixe , stable , permanente , habituelle. Or la délectation n'a cas ces carac-
tères , puisqu'elle est une opération.
(2) La délectation est une perfection, puisqu'elle résulte deTacquisilion d'un bien : donc elle
perfectionne Taclion en s'y ajoutant. Ensuite elle appelle tous les efforts et toute Tattenlion
d« l'agent : elle perfectionne donc encore l'action eu en perfectionnant la cause.
perficit delectatio operationem ut habitas qui- [ operatîo , supervenit aliud boniiin qiiod est de-
dam, secundùm Philosophiim in X. Ethtcoi\\ lectatio, quuè importât quietationem appetitiis
Delectatio ergo non peificit operationem. în bono prîjesupposito. SecunJo modo ex parle
Sed contra est, quod didtur ibidem , quod , causae agentis : non quidem directe, quia Plii-
« delectatio operationem perficit. » ! tosophus dicit in X. Ethic. , quod « perficit
( CoNCLusio. — Delectatio operationem per- j operationem delectatio , non sicut medicus sa-
ficit , cùm per niodiim supervenientis finis, tum ninn, setl sicut sanitas. » Indirecte aiitoin, in
permodiim agentis causée, indirecte tamen.) ' quantum scilicet agens, quia delectatur i;i sua
Respondeo dicendum^ quod delectatio dupli- 1 actione, vehementiùs attendit ad i-sam et di-
citer operationem perficit. Ûno modo per moium I ligentiùs eam operatur. Et secundùm hoc di-
fiais, non quidem secundùm quod fuiis dicitur ! citar in X. Ethic. _, quod « detectationes adau«
id propter quod aliquid est, sed secundùm quod | gent pvoprias operationcs, et impediuut ex.tta-
omne bonum complétive suçervcr.ic'S potest ] neas. »
dici finis; et secundùm hoc dicit Piiilosophus Ad primum ergo dicendum, quod non omnîs
in X. Ethic. j quod a delectatio perficit opéra- 1 delectatio impedit actum rationis; sed delecta-
tionem, sicnt quidam supcrveniens finis, » in ' tio corporalis, quœ. non consequitur actum ra-
quantum scilicet super hoc bonum quod est tionis, sed actum concupiscibiiis , qui per de-
dist. 17, qu.2, art. 3, quœstiunc. 1, ad3; et qu. 26, de verit., art. 10, lura in corp., tum
ad â.
116 !'• II'' PARTIE, QUESTION XXXIV, ARTICLE 1.
origine dans l'intelligence , favorisent les actes de la raison. Il n'est donc
pas exact de dire en général, sans réserve, (jiie toute délectation paralyse,
entrave Texorcice de la raison.
2° Deux choses peuvent, comme le dit le Philosophe, être cause Tune
de Tautre, cause elficiente et cause tinale : ainsi Topération produit la
délectation comme cause efficiente ; puis la délectation perfectionne Topé-
ration comme cause finale, ainsi que nous Tavons vu.
3° De là résulte la réponse au troisième argument.
QUESTION XXXIV.
De la bonté et de la malice de la délectation.
Nous devons aborder, présentement, le sujet dont on vient de lire le
titre.
On demande quatre choses à cet égard : 1° Toute délectation est-elle
mauvaise? 2° Toute délectation est-elle bonne? 3° Y a-t-il une délectation
qui soit le plus grand bien? A*^ La délectation est-elle la règle et la mesure
du bien et du mal moral (1) ?
(1) Les stoïciens condamnoient toutes les délectations comme mauvaises.
Les épicuriens les approuvoient toutes comme bonnes.
Platon disoil qu'elles sont les unes bonnes et les autres mauvaises, mais il n'admettoil pas
qu'aucune fût le plus grand bien de l'homme.
EnQn des spirilualistes chagrins nient que la délectation spirituelle soit un critère du bien
et du mal , mais les matérialistes soutiennent que la délectafion corporelle est elle-même la
règle et la mesure du vice et de la vertu.
Telles sont les erreurs que va réfuter saint Thomas dans celte question.
lectationem augetur; delectatio autem quae con-
sequitur actuin rationis, fortificat rationis usum.
Ad secundum dicendum , qiiôd sicut dicitur
iu II. PItysic. (text. 30 ), contingit quôd duo
sibi invicem sunt causa, ilaquôd unum sit causa
efficiens, et aliud causa finalis alterius : et per
hnnc modum operatio causât delectationem ,
sicut causa efticiens ; delectatio autem perficit
operatioiieni per moduai finis, ut dictum est.
Ad teitium palet responsio ex dictis.
QU^STIO XXXIV.
De bonitate, et malitia delectationurrij in quatuor arliculos divisa.
Deinde coûsideraudum est de bonitate et ma-
litia delectationura.
Et circa hoc quœnintur quatuor : 1° ttrùm
«mois delectatio sit mala. i° Dato quôd non,
utiiim omnis delectatio sitbona. S» Utrùm ali-
qiui delectatio sit optim.u 4<» Utrùm delectatio
sit Miensura vel régula, secuudùm quam judice-
tur boûum vel malum iu moralibus.
DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA DÉLECTATION. 117
ARTICLE I.
Toute délectation est-elle mauvaise?
Il paroît que toute délectation est mauvaise, i» Ce qui fausse le juge-
ment et paralyse Tusage de la raison est mauvais de sa nature; car,
selon TAréopagite , « le bien de riiomme est conforme à la raison . » Or
la délectation fausse le jugement et paralyse Tusage de la raison, d'autant
plus qu'elle est plus vive et plus impétueuse : aussi le Philosophe dit - il
que les jouissances charnelles , qui l'emportent en véhémence sur les
autres, rendent impossible l'exercice de l'intelligence; et saint Jérôme
ajoute. Super Matth. : « Le Saint-Esprit ne visite pas l'homme, ni même
les prophètes qui accomplissent l'acte conjugal (1). » Donc la délectation,
est mauvaise de sa nature; donc il n'y en a aucune qui ne mérite ce
qualificatif.
2° Ce que fuit l'homme vertueux et ce que recherchent les créatures
privées de la vertu, est mauvais de sa nature et doit être évité; car le
Philosophe dit, Ethic. , X, 5 ou 8 : « L'homme vertueux est comme la
mesure et la règle des actes humains; » et l'Apôtre, I Cor. y 11, 15 :
(1) Voici le passage de saint Jérôme , Epist. XI , ad Ageruch.^ de mmiogam. : « Lorsque
les temps de la captivité approchoient , le Seigneur défendit à Jérémie de contracter mariage ,
lui disant. Jérêm.j XVI , 2 : « Vous ne prendrez pns de femme. » Et pendant la captivité ,
Ezéchiel dit, Ezech.^ XXIT , 18 : « Ma femme mourut, » et ma bouche s'ouvrit. Car ceux
qui sont mariés ne peuvent prophétiser , quand ils accomplissent les devoirs de leur état. »
L'interprétation de saint Jérôme repose-t-elle sur le texte biblique? Les Juifs dévoient être
attaqués, vaincus, massacrés par milliers, conduits captifs sur la terre étrangère. Le Seigneur
leur dit : Ne vous mariez point , car vos enfants seront malheureux : « Ne prenez point de
femmes Car les fils et les filles qui naîtront en ce lieu mourront de divers genres de
maladies; ils ne seront ni pleures ni ensevelis; ils seront exposés comme un fumier sur la
face de la terre; ils seront consumés par l'épée et par la famine , et leurs corps morts seront
en proie aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. » On voit donc que le Seigneur ne dit
pas à Jérémie : « Ne prends point de femme ; » car tu ne pourrois plus prophétiser. Quant à
Daniel, il raconte que Dieu le chargea d'annoncer au peuple sa volonté ; puis il ajoute : « Le
soir ma femme mourut , et le lendemain au matin je fis ce que Dieu m'avoit ordonné , » je
parlai au peuple. Voilà tout.
ARTICULIS I.
Vtrùm omnis delectatio sit mala.
aliquid intelligere, nt dicitiir in VIT. EtJiic.
(cap. 12 vel cap, 19); et Hieronymus eliam
dicitj Super Matth., quôd « illo tempore quo
Ad primuin sic proceditur (1). Vide tur quôd conjugales actus gemntiir, prœsentia sanoti
omnis delectatio sit mala. lUud enim quod cor- Spiritus non datur , etiamsi propheta videatur
rurapit prudentiam et impedit rationis usum/ esse, qui ofiicio generationis obsequitur. » Ergo
videtur esse secundùm se malum, quia « bonum ^ delectatio est secundùin se malum; ergo oiiinis
hominis est secundùm rationem esse, » ut Dio- ! delectatio est mala.
nysius dicit in IV. cap. De div, No77îin. Sed | 2. Prœterea, illud quod fugit virtuosus, et
delectatio corrumpit prudentiam et impedit ' proseqiiitur aliquis deûciens à virtute , videtur
rationis usum , et taatô magis quantô délecta- , esse secundùm se malum et fugiendum; quia,
tiones sunt majores : unde in delectationibus [ utdicitur in X. Ethic. (cap. 5 vel 8), « vir-
venereis , quse sunt maximae , impossibile est j tuosas est quasi mensura et régula humanoruin
(1) De his etiam IV, Sent., dist. 39, qu. 3, art. 4 , quaestiunc. 4 ; et qu. 15, de \erit., art. 4j
et in X. Ethic, lect. 1 ^ 2, 3, 4.
118 r' II» PARTIE, QUESTION XXXIV, ARTICLE 1.
« L'homme spirituel juge toute chose. » Or les bêtes et les enfants, qui
n'ont pas la vertu , recherchent la délectation , mais Thomme modéré la
fuit. Donc la délectation est mauvaise de sa nature et doit être évitée.
3^ a La vertu et l'art ont pour objet le difficile et le bon, » dit Aristote,
Ethic, H, 3. Or il n'y a point d'art qui ait la délectation pour objet. Donc
la délectation n'est pas une chose bonne.
Mais le Prophète dit, Fs. XXXVI, 4 : a Délectez-vous dans le Seigneur. »
Or l'Ecriture sainte ne peut nous recommander le mal. Donc toute délec-
tation n'est pas mauvaise.
(Conclusion. — Les délectations ne renferment pas toutes un caractère
de malice ; mais elles sont bonnes ou mauvaises, selon qu'elles sont con-
formes ou contraires à la droite raison.)
Parmi les anciens, plusieurs soutenoient, comme le rapporte le Sta-
gyrite, que toutes les délectations sont mauvaises. Ces philosophes, ne
distinguant pas d'ailleurs les choses intelligibles des choses sensibles, la
raison des sens, voyoient uniquement les délectations qui tombent sous le
regard , les délectations corporelles ; et quand ils les frappoient d'ostra-
cisme, ils vouloient arracher l'homme aux jouissances immodérées de la
chair pour le ramener à la modération de la vertu, ils se trompoient gros-
sièrement dans leur calcul : comme l'être formé d'un corps et d'une ame
ne peut vivre sans plaisir sensible, quand ces moralistes outrés cédoient à
l'invincible attrait de la nature , les peuples , suivant plutôt leurs traces
que leurs préceptes , poursuivoient les voluptés corporelles avec plus
d'ardeur ; car dans les actions et dans les passions humaines , où l'expé-
rience a tant d'autorité, l'exemple exerce plus d'influence sur les esprits
que les paroles (1).
(1) « Les paroles ÏDStruisent , les exemples entraînent : \erba docent , exempla trabunt. »
actuum ; » et Apostolus dicit, I. ad Cor. : « Spi-
ritualis judicat omnia. » Sed pueri et bestiae ,
in quibus non est virtus, proseqimntur delecta-
tiones, fiigitautemeas temperatiis. Ergo delec-
tationes secundùm se sunt raalae et fugiendse.
3. Prœterea, a virtus et ars sunt circa diffi-
cile et bonunij » ut dicitur in II. Ethic. Sed
nulla ars ordinata est ad delectationem. Ergo
delectatio non est aliquid bonum.
Sed contra est, quod in Psalm. XXXVI di-
citur : « Delectare in Domino. » Cùm igitur ad
niliil mali auctoritas divina inducat, videtur
quod non omnis delectatio sit mala.
( Coî(CLUsio. — Non oranes delectationes
malae sunt, sed quaedam malœ, qu« scilicet sunt
praeter rationem rectani, et quœdara bonœ, vi-
delicet quae sunt secundùm rationem.)
Respondeo dicendura, quôd sicut dicitur in
X. Elhic, aliqui posuerunt omnes delectationes
esse malas. Cujus ratio videtur fuisse, quia in-
tentionem suam referebaut ad solas delectatio-
nes sensibiles et corporales, quae sunt raagig
manifeslœ ; nam et in caeteris intelli;^ibilia à
sensibilibus antiqui philosophi non distingue-
baut, nec intellectum à sensu, ut dicitur in
lib. De anima; delectationes autem corporales
arbitrabanlur dicendas omnes esse malas, ut
sic homines, qui ad delectationes immodoratas
sunt proni , à delectationibus se retrahentes,
ad médium virtutis perveniant. Sed haec exig-
timatio non fuit conveiiiens. Cùm enim nullus
possit vivere sine aliqua sensibili et corporali
delectatione, si illi qui docent omnes delecta-
tiones esse malas , deprehendantur aliquas de-
lectationes suscipere, magis homines ad delec-
tationes erunt proclives^ exemplo operimi, ver-
borum doctrina pnetermissa : in operationibus
enim et passionibus humanis, in quibus ex-
perientia plurimùm valet, magis movent exem-
pla quam verba.
- »rc&jii->j5i=T' "
DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LÀ DÉLECTATION. H9
Il faut donc enseigner que les délectations sont , les unes bonnes , les
autres mauvaises. Qu'est-ce en effet que la délectation? C'est le repos de
la volonté dans un bien aimé, repos qui suit une opération. Voulons-nous
donc en pénétrer le caractère et les attributs , nous devons la considérer
sous un double point de vue , sous celui du bien et sous celui de Topera*
tion. Eh bien, dans Tordre moral, on appelle les choses bonnes ou mau-
vaises, comme nous Ta vous vu, selon qu'elles sont conformes ou contraires
à la nature ; tout comme on dit naturel , dans Tordre physique , ce qui
convient à la nature , et non naturel ce qui lui répugne. De même donc
que la physique connoît deux sortes de repos : Tun naturel, en harmonie
avec la nature , comme lorsque les graves reposent sur la terre; l'autre
non naturel, en discordance avec la nature, comme lorsqu'un corps repose
dans Tair ; ainsi la morale admet des délectations bonnes ou mauvaises :
bonnes , quand l'appétit supérieur ou l'appétit inférieur repose dans des
choses conformes à la raison ; mauvaises, quand la volonté repose dans
des choses contraires à la raison et à la loi de Dieu. Ensuite les opéra-
tions sont pareillement de deux sortes ; les unes bonnes, les autres mau-
vaises. Or les délectations ont plus d'affinité avec les opérations que les
concupiscences; car elles les accompagnent, tandis que les concupis-
cences les précèdent. Puis donc que les opérations sont bonnes ou mau-
vaises selon qu'elles sont produites par de bonnes ou par de mauvaises
concupiscences, nous devons dire, à plus forte raison, que les délec-
tations reçoivent des opérations qui les produisent un caractère de bonté
ou de malice.
Je réponds aux arguments : 1» Quand la délectation naît de la raison,
elle ne nuit point à cette faculté ; mais elle lui porte préjudice, quand elle
provient d'une autre source. Ainsi la délectation corporelle gêne Tusagô
de la raison, comme nous Tavons vu, soit parce qu'elle fait reposer la
Dicendum est ergo aliquas delectationes esse
bonas, et aliquas esse malas. Est enim delec-
tatio quies appelitivse virtutis in aliquo bono
araato, et consequens aliquam operationem,
Unde hujus ratio duplex accipi potest. Una qui-
dem ex parte boni , in quo aliquis quiescens
delectatur. Bonum enim et malum in morali-
bus dicilur, secundùin quod convenit rationi
vel discordât ab ea, ut suprà dictum est (qu. 19,
art. 3 et art. 9); sicut in rébus naturalibus
aliquid dicitur naturah ex eo quôd naturae
convenit, innaturale verô ex eo quôd est à
natura discordans. Sicut igitur in naturalibus
est qucedani quies nataralis, quse scilicetest in
€0 quod convenit naturse^, ut cùm grave quiescit
deorsum ; et quaedam innaturalis, quse est in eo
quod répugnât naturae, sicut cùm quiescit sur-
sura : ita et in moralibiis est qua.'dani deleclatio
bona, secimdùm quôd appetitus superior aut
inferior requlescit in eo quod convenit rafioni^
et quaedam niala ex eo quôd quiescit in eo quod
à ratione discordai et à lege Dei. Âlia ratio
accipi potest ex parte operationum, quarum
quaedam sunt maire et quœdam bonae. Ôpera-
tionibus autem magis sunt affines delectationes,
quae sunt eis conjuncta), quàm concupiscentisg,
qua*- tempore eas praecedunt. tJnde, cùm con-
cupiscentiae bonarum opeiationum sint bonse ,
malarum verô mal», multô magis delectationes
bonarum operationum sunt bonae, malarum verô
malae.
Ad primum ergo dicendum , quôd sicut suprà
dictum est (qn. 23, art. 3), delectationes quae
sunt de actu rationis , non impediunt rationem
neque corrumpunt prudentiam ; sed delectatio-
nes extraneœ, cuiusmodi sunt delectationes cot-
porales quae quidem rationis usum impediunt,
sicut suprà dictum est (qu. 23, art. 3), vel
120 I'« II* PARTIE, QUESTION XXXiV, ARTICLE 1.
volonté dans un objet qui lui est contraire, et sous ce rapport elle est mo-
ralement mauvaise; soit parce qu'elle arrête les fonctions intellectuelles,
comme dans Taccomplissement du devoir conjugal. Sous ce dernier rap-
port , elle a pour objet une chose conforme à la raison , mais elle lie
Texercice de cette noble faculté par le trouble dos organes; cependant elle
n'est point moralement mauvaise, pas plus que le sommeil, car la raison
veut elle-même que son exercice soit interrompu quelquefois. Mais si Ten-
chaînement de la raison dans Tacte conjugal n'est pas mauvais , parce qu'il
ne forme aucun péché, ni véniel ni mortel, il vient néanmoins d'un mal
moral, de la prévarication de notre premier père ; car ce funeste effet ne
devoit pas avoir lieu dans l'état d'innocence, comme on l'a vu dans la
première partie de cet ouvrage.
2" L'homme tempéré ne fuit pas toutes les jouissances, mais seulement
celles qui sont immodérées et contraires à la raison. Que si les bêtes et les
enfants poursuivent les délectations , cela ne prouve pas , bien au con-
traire, qu'elles soient toutes mauvaises ; car l'être privé de raison cherche
le bien convenable par l'appétit naturel, qui vient de Dieu.
3» L'art n'a pas pour objet toutes les choses bonnes, comme nous le
verrons plus tard , mais seulement les choses extérieures , qui tombent
sous notre activité; quant aux choses intérieures, comme les actes de
l'intelligence, les passions de l'ame, elles forment le domaine de la
prudence et de la vertu. Il est d'ailleurs des sortes d'art, tel que celui du
cuisinier, du pâtissier, qui se proposent la délectation pour but.
per contrarietatem appetitûs qui quiescit in eo
quod répugnât rationi, et ex hoc liabeat delec-
tatio quod sit moraliter mala ; vel secuiidùm
qiiamdam ligalionem rationis, sicut inconcubitu
conjiigali, quamvis delectatio sit in eo quod
convenit rationi, tamen impedit rationis usuin
propler corporalem tran?matalionem adjunctam.
Sed ex hoc non consequilur malitiam moralem,
sicut nec somnus, quo ligatur usus rationis,
moraliter est malus, si sit secundùm rationem
receptus; naui et ipsa ratio hoc habet, ut quan-
doque rationis usus iulercipiatur. Dicimus tamen
quôd liujusmodi ligamentum rationis ex delec-
talione in actu conjugali , etsi non habèat ma-
litiam moralem, quia non est peccatum mortale
nec veniale, provenit tauien ex quadam morali
malitia. scilicet ex peccato primi parentis. Nam
hoc in statu innocentise non erat, ut patet ex
his quae in primo dicta sunt ( seu I. part. ,
qu. 98, art. 2).
Ad secundùm dicendum, quôd temperatus
non fugit omnes delectationes, sed immoderatas
et rationi non convenientes. Quôd autem pueri
et bestiae delectationes prosequantur, non os-
tendit eas universaUter esse malas, quia in eis
est naturalis appetitûs à Deo, qui movetur in
id quod est ei conveniens.
Ad tertium dicendum, quod non omnisboni
est ars, sed exteriorum factibilium, ut infrà
dicetur (qu. 57, art. 3). Circa operationes
autem et passiones quae sunt in nobis, raagis est
prudentia et virtus quàm ars ; et tamen aliqua
ars est factiva delectationis , scilicet pulmen-
taiia et pigmentaria , ut dicitur in Vil. Ethic*
DE LA BONTE ET DE LA MALICE DE LA DELECTATION.
121
ARTICLE lï.
Toute délectation est-elle bonne?
Il paroît que toute délectation est bonne. 1° Il y a trois sortes de bien'
comme nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage : l'honnête,
l'utile et le délectable. Or l'honnête et l'utile sont bons. Donc le délectable
et partant la délectation l'est aussi.
2° Une chose est bonne par elle-même , selon le Philosophe , quand on
ne la recherche pas pour une autre. Or on ne recherche pas la délectation
pour une autre chose; car il seroit ridicule de demander à quelqu'un
pourquoi il désire le plaisir. Donc la délectation est bonne par elle-même.
Mais quand une chose est bonne de cette manière, elle l'est partout et
toujours, universellement. Donc toute délectation est bonne.
3° Ce qui est désiré par tous est bon par soi ; car « le bien est ce que
tous les êtres appètent, » dit le Philosophe. Or tous désirent la délectation,
même les bêtes et les enfants. Donc la délectation est bonne par elle-même;
donc elle l'est universellement, sans réserve ni restriction.
Mais il est écrit, Prov., II, 14 : « Qui se réjouissent lorsqu'ils ont fait
le mal, et tressaillent d'allégresse dans les choses les plus mauvaises (1). »
(Conclusion. — Les délectations sont bonnes ou mauvaises de deux
manières : absolument ou relativement.)
Tandis que les stoïciens disoient que toutes les délectations sont mau-
vaises, les épicuriens soutenoient qu'elles sont toutes bonnes en elles-
(1) Piécédemment, 10 et suiv. : « Si la sagesse entre dans votre cœur, et que la science
plaise à votre ame , le conseil vous gardera et la prudence vous préservera ; aBo que vous
soyez délivrés de la mauvaise voie et des hommes qui tiennent des discours corrompus , qui
abandonnent le chemin droit et qui marchent par des voies ténébreuses , qui se réjouissent
ARTICULUS II.
Vtriim omnis delectatio sit bona.
Ad secundiim sic proceditur(l). Videturquôd
omnis delectatio sit bona. Sicut enim in primo
dictum est (seu I. part., qu. 3, art. 3 ), bonum
in tria dividitur, scilicet honestum, utile et
deledabile. Sed honestum omne est bonum,
et similiter orane utile. Ergo et omnis delecta-
tio est bona.
2. Praîterea, illud secundùm se est bonum,
quod non quaeritur propter aliud , ut dicitur in
L Ethic. Sed delectatio non quaeritur propter
aliiui ; ri^iiculum enim videtur ab aliquo quœ-
rere quare vult delectari. Ergo delectatio est
per se bona. Sed quod per se prœdicatur de
aliquo, universaliter prsedicatur de eo. Ergo
omnis delectatio est bona.
B. Prceterea, id quod ab omnibus desideratur,
videtur esse per se bonum; nam «bonum est
quod omnia appetunt, » ut dicitur in I. Ethic.
Sed oranes appetunt aliquam delectationem,
etiam pueri et bestiae. Igitur delectatio est se-
cundùm se bonum ; omnis ergo delectatio est
bona.
Sed contra est, quod dicitur Pvoverb., II :
« Qui Icetantur cùm malefecerint, et exultant
m rébus pessimis. »
(CoNCLusio. — Non omnes delectaliones
bonae sunt, sed quaedam sunt simpliciter bonae,
quaidam verô bonae secundùm quid , et his op-
positae sunt delectatio simpliciter mala et secun-
dùm quid mala. )
Respondeo dicendum , quod sicut aliqui stoi-
corum posuerunt omnes delectaliones esse raa-
las, ita epicurœi posuerunt delectationem se-
(1) De his etiam lY, Sent.^ dist. 49, qu. 3, art. 3, quaestiunc. 3, ad 2 ; et art. 4, qusestiunc. 1^
per tôt.; et in X. Ethic. ^ ut suprà.
122 I" 11* PARTIE, QUESTION XXXIV, ARTICLE 2.
mêmes. La cause de cette dernière erreur, c'est que l'école d'Epicure ne
distinguoit pas entre ce qui est bon absolument, par essence, toujours, et
ce qui est bon relativement , par accident , pour tel ou tel homme , dans
telle ou telle circonstance. Ce qui est bon absolument est bon en soi. Or ce
qui n'est pas bon en soi peut être bon pour tel ou tel homme dans deux
cas. D'abord , quand cette chose lui convient d'après une disposition qui
est en lui contrairement à la nature : c'est ainsi qu'il est quelquefois bon
au malade de prendre du poison, quoique le poison ne convienne pas
généralement à la complexion de Thomme. Ensuite, quand on croit con-
venable ce qui ne l'est pas, comme il arrive dans le trouble dos passions.
Maintenant, la délectation est le repos de la volonté dans le bien. Quand
donc l'objet où la volonté repose est bon absolument , la délectation Test/
au môme titre; quand cet objet est bon relativement, la délectation l'esl!
de la même manière, pour tel ou tel, ou selon l'opinion, dans l'apparence. J
Je réponds aux arguments : l'^ L'honnête et l'utile impliquent la con-
formité avec la raison ; tout ce donc qui est utile ou honnête est bon par
cela même. Mais le délectable suppose la convenance avec le désir,
qui peut s'écarter de la raison ; tout ce donc qui est délectable ne renferme
pas nécessairement la bonté morale , qui a sa règle et sa mesure dans la
raison.
2° Si Ton ne cherche point la délectation pour une autre chose , c'est
qu'elle est le repos dans la fin. Or, quoique la fin soit nécessairement un
bien relatif ou apparent, elle peut être bonne ou mauvaise en elle-même,
et voilà ce que nous devons dire de la délectation.
lorsqu'ils ont fait le mal et tressaillent d'allégresse dans les choses les plus mauvaises. » Sur
quoi Bède dit : « Les méchants se réjouissent , parce qu'ils marchent dans les ténèbres et ne
voient point où leurs pas les conduisent ; si les passions ne cachoicnt point à leurs yeux Fahîme
qui les attend au terme de la carrière , leurs joies funestes se changeroient en larmes salu-
taires. » Et saint Grégoire, Moral. ^ VI, 11 : « Comme l'insensé se réjouit des choses qui
aCQigent le sage , ainsi le méchant rit de ce qui fait pleurer l'homme de bien. »
cundùm se esse bonam , et per consequens de-
lectatioaes omnes esse bonas. Qui ex hoc
decepti esse videntur, quôd non distinguebant
inter id quod est bonum simpliciter , et inter
id quod est bonum quoad hune. Simpliciter
quidem bonum est quod secundùmse bonum est.
Contingit autem quod non est secundùm se
bonum, esse huic bonum dupliciter. Uno modo,
quia est ei conveniens secundùm disposilionem
in qua nunc est, quae taraen non est naturalis :
sicut leproso bonum est quandoqiie comedere
aliqua venenata, quae non sunt simpliciter con-
venientia complexioni humaiiœ. Alio modo,
quia id quod non est conveniens, œstiroatur ut
conveniens. Et quia delectatio est quies sppe-
titùs in bono, si sit bonum simpliciter illud in
quo quiescit appetitus, erit simpliciter delecta-
tio, et simpliciter bona j si autem non sit bonum
simpliciter, sed quoad hune, tune nec delectatio
est simpliciter, sed huic; nec simpliciter est
bona, sed bona secundùm quid, vel apparens
bona.
Ad primum ergo dicendum , quôd konestum
et utile dicuntur secundùm rationem; et ideo
nihil est honestum vel uti;>8 quod non sit bonum.
Delectabile autem dicitur secundùm appetitum,
qui quandoque in illud tendit quod non est con-
veniens rationi; et ideo non omne delectabile
est bonum bonitale morali, quae attenditur se-
cundùm rationem.
Ad secundùm dicendum, quôd ideo delectatio
non quœritur propter aliud, quia est quies in
fine; ûnem autem contingit esse bonum et ma-
lum, quamvis nunquam sit iînis nisi secundùm
quod est bonum quoad hune. Ita etiam est de
delectatione.
DE LA BONTÉ ET DE LA MALICB DE LA DÉLECTATION. 123
3» Tons désirent la délectation comme un bien, parce qu'elle est le re-
pos de la volonté dans le bien; mais comme tout bien désiré n'est nas en
SOI un véritable bien, toute délectation n'est pas véritablement bonne en
elle-même.
ARTICLE III.
Y a-t-il une délectation qui soit le plus grand bien ?
îi paroît qu'aucune délectation n'est le plus grand bien, l» Le progrès
n'est pas le plus grand bien, puisqu'il ne peut constituer la fin dernière.
Or la délectation suit le progrès ; car elle naît , comme nous l'avons vu,
quand l'être est constitué dans son état naturel. Donc aucune délectation
n'est le plus grand bien (1).
2° On ne peut augmenter le plus grand bien en y ajoutant. Or la délec-
tation peut être augmentée par l'addition d'un autre bien; car elle est
plus grande avec la vertu que sans la vertu. Donc la délectation n'est
pas le plus grand bien.
3° Le bien suprême, tel qu'est le bien existant par lui-même, est uni-
versellement bon ; car il précède et domine le bien qui est par accident.
Or la délectation n'est pas universellement bonne, puisqu'elle est quel-
quefois mauvaise. Donc la délectation n'est pas le souverain bien.
Mais la béatitude est le souverain bien, puisqu'elle est la fin de la
vie humaine. Or la béatitude implique la délectation ; car il est écrit,
(1) Comme notre traduction le fait assez comprendre , il ne s'agit pas là du souverain bien
absolu, nécessaire, existant en lui-même, mais du bien relatif, contingent, communiqué.
Tout 1 article revient à ces deuï mots : la joie que donne la jouissance de Dieu est le plus
grand bien que l'homme puisse posséder.
Ad tertium dicendum, quôd hoc modo omnia
appetunt delectalionem, sicut et bomim, cùm
delcclatio sit qaies appetitùs in bono ; sed sicut
♦îoutiugit non orane bonum quod appetitur, esse
per se et verè bonum, ita non omnis delectatio
est per se et verè bona.
ARTICULUS III.
Utriim aliqua delectatio sit optimum.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
niilla delectatio sit optimum. Nulla euim gene-
ratio est optimum-, nam generatio non potest
esse u-Uiraus finis. Sed delectatio coiisequitur
generalionem ; nam ex eo quôd aliquid consti-
tuitur in suam naturam, delectatur, ut suprà
dictum est (qu. 31 , art. 1 ). Ergo nulla delec-
tatio potest esse opdraum.
2. Prseterea, illud quod est optimum, nullo
addito (2) potest tîeri melius. Sed delectatio
aliquo addito fit melior ; est enim melior delec-
tatio cum virtute, quàm sine virtute. Ergo de-
lectatio non est optimum.
3. Praeterea, id quoJ est optimum, est uni-
veisaliter bonum, sknt per se bonum existens;
nam quod est per se, est prius et potius eo quod
est per accidens. Sed delectatio non est uni-
versaliter bonum, ut dictum est (art. 2). Ergo
delectatio non est optimum.
Sed contra : beatitudo est optimum , cùm sit
finis humause vitie. Sed beatitudo non est sine
delectatione ; dicitur enim in Psalm. XV .
rJ*^o?^ bis eliam IV, 5en«.. dist. 42, qu. 3, art. 4, quœstiunc. 3; et Contra Cent., lib. HI,
cap. 2b; et in X. Ethic.^ lect, 4. '
(2) Sive nihil omniiio ei addi potest quo reddi possit vel fieri melius ; quia ex quo scilicet
optimum^ supponilur , est in supierao grudu bonilatis. Et hoc
grseco aÙToî-yaôcv), quasi bonum per etsentiam, e(c.
mox vocat per se bonum (e^
42i !'• ir PARTIE, QUESTION XXXIV, ARTICLE 3.
Ps. XV, 11 : a Vous me remplirez de joie par votre face , car les délec-
tations sont dans votre main jusqu'à la fin (1). »
(Conclusion. — Il y a une délectation qui est le plus grand bien que
l'homme puisse posséder. )
Platon ne disoit, ni comme les stoïciens que les délectations sont
toutes mauvaises, ni avec les épicuriens qu'elles sont toutes bonnes ; il
les croyoit les unes bonnes et les autres mauvaises, mais il ne vouloit pas
qu'aucune puisse être le souverain bien. Autant qu'on peut en juger par
ses raisonnements, cette dernière opinion lui a été suggérée par deux idées
fausses. Comme il voyoit dans l'usage de la nourriture et des choses
pareilles que les plaisirs corporels vont se formant graduellement et s'ac-
complissant d'une manière successive, il s'imaginoit que toutes les jouis-
sances naissent du mouvement et du progrès ; et puisque le progrès et le
mouvement sont des actes dje l'être imparfait, il concluoit que la délec-
tation ne peut constituer la perfection dernière, ni partant le souverain
bien. Mais tout le monde voit que ces principes ne s'appliquent pas aux
délectations spirituelles; car l'homme se réjouit non-seulement de ses
progrès dans la science , en apprenant , mais encore de la science acquise,
en contemplant la vérité connue. Ensuite , par souverain bien , le chef
de l'Académie entendoit le bien suprême, le bien absolu, existant en
lui-même , non communiqué , le bien qui est Dieu. Mais ce n'est point
(1) Saint Augustin entend ces paroles des bienheureux ; voici comment il les interprète :
« Vous me rassasierez de joie en me montrant voire face, tellement que mon ame ne cherchera
rien au-delà. Vous m'accorderez ce bonheur ineffable , car vous répandez les délectations du
commencement à la fin ; votre main bienfaisante et miséricordieuse , semant les grâces devant
nos pas , nous conduit à travers ce pèlerinage jusqu'à la vue de votre face adorable; elle nous
prend à notre entrée dans cet exil pour nous conduire à la patrie bienheureuse , où cessent
les peines et les douleurs, les larmes et les gémissements. »
Cassiodore et Théodoret appliquent la parole du Psalmiste à Jésus-Christ, dans ce sens :
Vous me comblerez de joie en me montrant votre face , quand je serai assis à votre droite.
Conformément à cette interpiétation , plusieurs traduisent : « Vous me comblerez de joie en
me montrant votre visage , de délices éternelles à votre droite. » Cette traduction est aussi peu
exacte que peu françoise : delectaliones ne peut remplir les mêmes fonctions que l'ablatif
lœtitia^ puis usque in finem n'a Jamais voulu dire éternel.
« Âdimplebis me lœtitia cum vultu tuo, delec- ; œstimavit omnes delectaliones consequi gene-
taliones in dextera tua usque in finem. » | rationcm et raotara : unde , cîim generatio et
( Co'CLUsio. — Possibile est inter humana
bona aliquam delectationem optimum esse ,
quippe qiiae hominis beatitudinem consequitiir.^
motus sint actus imperfedi, sequeretur quôd
delectatio non haberet rationem ultiraœ perfec-
tioriis. Sed hoc manifesté apparet falsum in
Respondeo dicendura, quôd Plato non posuit i delectationibus intellectualibus. Aliquis enim
omnes delectationes esse malas, sicut stoici; | non solîim delectatur in generatione scientiae,
neque omnes esse bonas, sicut epicurœi; sed
quasdam esse bonas, et quasdam esse malas;
ita tamen quôd nulla sit summum bonum vel
optimum. Sed quantum ex ejus rationibus datur
putà cùm addiscit, aut miratur, sicut suprà
dictum est, sed etiam in contemplando secun-
dùm scientiam jara acquisitam. Alio verô modo,
quia dicebat optimum illud quod est simpliciter
intelligi, in duobus déficit. In uno quidem, quia | summum bonum, quod icilicet est ipsum bonum
cùm videret delectationes sensibiles et corpo- i quasi abstractum et non participatum , sicut
raies in quodam motu et generatione cousistere ipse Deus est summum bonum. Nos antem lo-
(siciit patet in repletione ciborum et Uujusmodi), | quimur de optimo in rébus humanis, Optimuoi
DE lA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA DÉLECTATION. 125
ainsi qu'on doit le prendre quand il s'agit des créatures ; nous le consi-
dérons dans cette question comme possédé par l'homme, comme formant
Bon apanage et sa propriété. Or, en toute chose, le souverain hien , c'est
la fin dernière; et cette fin peut être elle-même, ou la chose qui la forme
ou l'usage de cette chose : ainsi la fin de l'avare , c'est l'argent ou l'usage
de l'argent. En conséquence la fin de l'homme peut être , ou Dieu même
qui est le souverain bien absolu, ou la jouissance de Dieu qui forme la
délectation dans la fin dernière. H y a donc une délectation qui est le
plus grand bien que l'homme puisse posséder.
Je réponds aux arguments : 1° Toutes les délectations n'ont pas leur
principe dans le changement et dans le progrès ; mais plusieurs naissent,
comme nous le disions tout à l'heure, des actions parfaites. Une délec-
tation peut donc être le souverain bien , quoiqu'elles ne le soient pas
toutes.
2° Il s'agit, dans l'argument, du souverain bien absolu, dont la com-
munication forme tous les biens. Assurément ce bien-là ne peut être aug-
menté d'aucune manière ; mais les autres peuvent l'être par l'addition
d'un nouveau bien. Nous pourrions également répondre, avec le Philo-
sophe , que « la délectation n'est pas étrangère à la vertu , mais qu'elle
en est la fidèle compagne. »
30 La joie n'est pas le souverain bien comme joie, mais comme repos
parfait dans le souverain bien. Une délectation peut donc former le plus
grand bien, quoique toutes ne le soient pas, ni même bonnes. Telle ou
telle science peut être plus oii moins bonne ; mais il y en a une qui ren-
ferme tous les degrés de la bonté.
autem in unaquaque re est ultimus finis. Finis
autem , ut suprà dictiim est ( qu. 1 , art. 8 ) ,
dupliciter dicitnr, scilicet ipsa res et usus rei :
sicut finis avari est vel pecunia vel possessio
pecuniae. Et secundùm hoc, ultimus finis ho-
minis dici potest vel ipse Deus, qui est sum-
mum bonum sirapliciter, vel fruitio ipsius,
qiiœ importât delectationem quamdam in ultimo
fine : et per hune raodum aliqua delectatio ho-
minis potesf- dici optimum inter bona humana.
Ad primum ergo dicendum, quôd non omnis
delectatio consequitur geuerationem ; sed aliqua;
delectationes consequuntur operationes perfec-
tas, ut dictum est : ideo nihil prohibet aliqiiam
delectationem esse optimam, etsi &o& omnis sit
talis.
Ad secundùm dicendum, quod ratio illa pro-
cedit de optimo simpliciter, per eu jus partici-
pationem orania sunt bona : unde ex nuUius
additions fit melius, sed inaliis bonis, univer-
saliter verum est quôd quodlibet bonum ex ad-
ditione alterius fit melius. Quamvis posset dici
quôd « delectatio non est aliquid extraneum
ab operatione virtutis, sed concomitans ipsam, »
ut in I. Ethic. dicitur.
Ad tertium dicendum , quôd delectatio 1101
habet quod sit optimum ex hoc quôd est delec
tatio , sed ex eo quôd est perfecta quies in op-
timo. Unde non oportet quôd omnis delectatio
sit optima, aut etiam bona, sicut aliqua scieoti»
est optima, aoa tameu oamis.
426
V !!• PARTIE, QUESTION XXXIV, ARTICLE 4.
ARTICLE IV.
Ijt liéiectation est'-etle la règle ou la mesure du bien et du mal moral?
Il paroît que la délectation n'est pas la règle ou la mesure du bien et
du mal moral. 1° « Toutes les choses sont mesurées par la pi*emière de
leur genre, » dit le Philosophe , Metaph», X, 1, Or la délectation u'esl
pas la première des choses morales , car elle est précédée par Vamour et j
par le désir. Donc la délectation n'est p.is la règle ou la mesure du bien |
et du mal moral.
2« Le Philosophe dit aussi, Metaplu^ X, 4. ; a La mesure et la règle
ne doit avoir qu'une seule forme , » et voilà pourquoi a le mouvement
est la règle et la mesure de tous les mouvements, a Or les délectations
ont des formes diverses et multiples, car les unes sont bonnes et les
autres mauvaises. Donc la délectation n'est pas la mesure et la règle des
choses morales.
3" On juge plus sûrement de l'effet par la cause que de la cause par
Peffet. Or la bonté ou la malice de raction produisent la bonté ou la
malice de la délectation : Car « les délectations sont bonnes ou mau-
vaises, dit Aristote, Ethic, X, selon qu'elles procèdent d'actions qui
ont l'un ou l'autre de ces caractères. » Donc les délectations ne sont
pas la mesure et la règle de la bonté ou de la malice dan§ les choses mo»
raies.
Mais saint Augustin, commentant Ps. Vil, 10 : « Dieu sonde les
cœurs et les reins, » dit : « La fin des soins et des pensées, c'est la
délectation, que tous s'efforcent d'atteindre (1). » Et le Philosophe^
(1) Dans saint Augustin : « Comme tous s'effovcenl d'atteindre la délectation , elle esl la fin
de tetirs soies et de leurs pensées. Dieu counoît donc les. cœurs, parce qu'il voit los soins de*
hommes; puis il eonnoît les reins, parce (^u'il péoètre lems peasées. »
AJVTICULLS IV..
Utrùm. deliClatio sit mensura vel régula , se-
Qundwn quam judieetur bonum vel malum
in moralibus.
Ad quartura sic proceditur (1). Vîdetur quod
deleetatio non sit mensura vel régula boni et
mali moralis. « Otnnia enim raensurantur primo
sui generis, » ut dicitur X. Metaphys. (cap. 1,
2 et 3). Sed deleetatio non est prim.um in gé-
nère moralium, sed prsecedunt ipsam amor et
desiderium. Non ergo est régula bonitatis et
malitiae in moralibus.
2. Praeterea, « mensuram et regulam oportet
esse unilormem,» et ideo « motus, qui est
maxime uniformis, est mensura et régula om-
nium motuum, » ut dicitur in X. Metapliys.
( text. 4). Sed deleetatio est varia et multifopmis,
cùm quaidautt earum sint bonae, et qucid-mi mal».
Ergo deleetatio non est meusura e4 régala m(v-
• ralium.
3. Pr^terea, cêrtius jailicwia suœifcwde ef-»
fectu per causam quàni è converso. Sed bonîlas
vel malitia operationis est causa bonitatis yû
malitisÊ delêctationis, quia « bofiae deleclationes
sunt quae consequuutuï bonas operatioaes, mal»
autem qusi malas,» ut dicitur in X. Ethic.
Ergo delectationes non sunt régula et mensujfa
bonitatis et malitise in moralibus.
Sed contra est, quoJ Augustinus dicit super
illud Psalm. VII : h Scrutans corda et renés
Deus. » — « Finis curae et cognitionis, est de-
leetatio ad quam quis nilitur pervenire. » Et
Pliilosophus dicit in VIL Ethic, quod « de-
(1) De bis etiam IV, Sent., disl. 49, qu. 3, art. 4 , (iuststlunc. 3, ad 3,
DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA DÉLECTATION. i27
Fthic, YII, 11 : « La délectation est la fin principale, par laquelle ou
juge le bien et le mal. »
(Conclusion. — Comme le repos de la volonté et de tout appétit forme
la délectation, c'est parla délectation qu'on juge Thomme bon ou mau-
vais. )
La bonté ou la malice morale réside surtout dans la volonté, comme
nous l'avons dit ailleurs ; et Ton connoît la volonté bonne ou mauvaise
surtout par la fin. Or la fin, c'est ce dans quoi la volonté repose ; puis le
repos de la volonté et de tout appétit dans le bien, forme la délectation.
C'est donc principalement par la délectation de la volonté, qu^on juge
l'iiomme bon ou mauvais. Car l'homme vertueux se complaît dans les
CBUvres du bien, et l'homme vicieux dans les œuvres du mal. Mais les
délectations sensibles ne sont pas la règle de la bonté ou de la malice mo-
rale. Les aliments flattent, par l'appétit sensitif, l'homme de bien comme
le mauvais ; mais l'homme de bien en jouit selon les conseils delà raison,
tandis que le mauvais n'écoute pas sa voix.
Je réponds aux arguments : 1» L'amour et le désir précèdent la délec-
tation dans l'existence, comme sentiments; mais la délectation précède
l'amour et le désir dans l'intention, comme fin. Or la fin, dans les choses
pratiques, forme le principe du jugement; c'est donc en elle que se
trouve la règle et la mesure du bien et du mal moral.
2^ Toutes les délectations n'ont qu'une forme en ce qu^'elles sont le
repos dans le bien. Elles peuvent donc être, sous ce rapport, la mesure
de la bonté et de la malice morale; car rhomme est bou ou mauvais, seloa
que sa volonté repose dans le bien ou dans le mal.
3" La délectation perfectionne l'action comme fin, nous Tavons vu
précédemment; l'action ne peut donc être parfaitement bonne sans la
lectatio estQnis architectus (id est) prlndpalis,
ad r^uem respicientes , unumquodqiie, hoc qui-
dem mahmi^ hoc autem honum simpliciter di--
cimus. »
( Co^'CLVsio. — Quoniam quîes vohmtalis et
ciijuslibet appetitùs in bono est delectatio, idco
stcundùm delectatioueiu volunlatis liumanœ ho-
liiinem donam vel malum moraliter jiidica,-
inii.^,)
Respondeo dicendum , qii6d bônitas vcl ma-
\n'\x moralis principaliler iii voluntate consistit,
ut suprà dictum est ( qu. 20, art. 1 ). Utrùm
aiitera voluntas sit bona vel mala, piœcipuè ex
fine cognoscitiir : id autem habetiir pio liiie, in
qno voluntas quiescit; qiiies autem voluntatis
et cujuslibet appetitùs in bono, est delectatio;
et idoo secundùm delectationem voluntatis ha-
manœ, pra&cipuè judicatur homo bonus vel ma-
lus. Est enim bonus et virtuosus , qui gaudet
in operibus virtutum , malus autem qui in ope-
libus Dialis. Deiectationes autem appetitùs sen-
sitivi non sunt régula bonitatis vel malitiae
moralis. Nam cibus comniuniter delectabilis
est secundùm appetituni seasitivuna hoais et
mahs ; sed voluntas bonorum delectatur in eia
secundùm convenientiam rationis; quam iioa
curât voluntas maloruoi..
Ad primum ergo dicendum, qiiôd aiçor et
desiderium sunt priora delectatione in via ge^
Derationis; sed delectatio est prior secunduii\
rationem fmis , qui in operabilibus liabet ra-
tionem principii, à quo uiaximè sumituç jud.jr
cium, sicut h régula vel mensura.
Ad secundùm dicendum, quôd omnis delec-
tatio in hoc est imiformis quod est quies in
aliquo bono. Et secundùm hoc potest esse ré-
gula vel mensura; nam ille bonus est, cujus
voluntas quiescit in vero bono , malus autem
cujus voluntas quiescit in malo.
Ad tevtium dieendum , quôJ cùm delectatio
perliciat operationem per modum finis, ut suprà
dictum est (qu, 33, art. 4) , non potest essia
1-8 l"^ II« PAIlTIE, QUESTION XXXV^ ARTICLE \.
délectation dans le bien, d'autant i)lus que son caractère moral dépend
de la fin. C'est donc la bonté de la délectation qui produit, à certains
égards, la bonté de Faction.
QUESTION XXXV.
"De \a douleur on de \a tristesse considérée en eUe-mème.
Vient maintenant la douleur ou la tristesse.
Nous allons parler : premièrement, de la tristesse considérée en elie-
raême ; deuxièmement, de ses causes ; troisièmement, de ses effets; qua-
trièmement, de ses remèdes; cinquièmement enfin, de sa bonté et de sa
malice.
On demande huit choses sur le premier point : 4° La douleur est-elle
une passion de Famé? 2o La tristesse est-elle la même chose que la dou-
leur ? 3^ La tristesse ou la douleur est-elle contraire à la délectation ?
4° Toute tristesse est-elle contraire à toute délectation? 5° Y a-t-il une
tristesse contraire à la délectation de la contemplation? 6» Fuit-on plus
la tristesse qu'on ne recherche la délectation? 7° La douleur du corps
est-elle plus grande que la douleur de l'ame ? 8" Enfin y a-t-il quatre
espèces de tristesse : l'abattement, l'anxiété, la compassion et l'envie?
ûperatio perfectè bona , nisi etiam adsit delec- j fine : et sic quodammoJo bonitas delectationis,
tatio in bono , nam bonitas rei dependet ex | est causa bonitatis in operatione.
QUJISTIO XXXV.
De dolore, teu tristitia^ secundùm se, in octo articulas divisa.
Deinde considerandum est de dolore et tris-
titia.
Et circa hoc primo , considerandum est de
tristitia , seu dolore secundùm se. Secundo de
causis ejus. Teitiô, de effectibus ipsius. Quarto,
de remediis. Quintô, de bonitate vel malitia
ejus.
Et circa hoc quaEruntur octo : 1° Utrùm
dolor sit passio animie. 2,° Utrùm tristitia sit
idem quod dolor. 3o Utrùm tristitia seu doior
sit contraria delectationi. 4» Utrùm omnis tris-
titia omni delectationi coutrarietur. 5» Utrùm
delectationi contemplationis sit aliqua tristitia
contraria. 6° Utrùm magis fugienda si tristitia,
quam delectatio appetenda. 7«» Utrùm dolor
exterior sit major quam iolor interior. 8<» De
speciebus tristitiae.
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME, it^
ARTICLE I.
La douleur est-elle une passion de Vame?
Il paroît que la douleur n'est pas une passion de Vame. 1° Aucune
passion de l'ame n'est dans le corps. Or la douleur est dans le corps;
car saint Augustin dit. De ver a relig., XII : « La douleur du corps a sa
cause dans la détérioration d'un organe que Tame a \icié par le mau-
vais usage. » Donc la douleur n'est pas une passion de l'ame.
2" Toute passion de l'ame appartient à la puissance appétitive. Or la
douleur n'appartient pas à la puissance appétitive , mais plutôt à la puis-
sance perceptive; car on lit dans le même évêque d'Hippone, De nat.
boni, XX : « La douleur est causée dans le corps par le sens résistant
à un corps plus puissant. » Donc la douleur n'est pas une passion de l'ame.
S*» Toutes les passions de l'ame appartiennent à l'appétit animal. Or la
douleur n'appartient pas à l'appétit animal, mais à l'appétit naturel; car
saint Augustin dit encore , Super Gen. ad lit., XIV : « S'il ne restoit
rien de bon dans la nature , la peine ne feroit point éprouver la douleur
du bien perdu. » Donc la douleur n'est pas une passion de l'ame.
Mais saint Augustin, De Civit. Dei, XIV, 8, met la douleur au
nombre des passions de l'ame , quand il rapporte un vers de Virgile
qui dit : « De là leurs craintes et leurs désirs , leurs douleurs et leurs
joies (1). »
(Conclusion. — Puisque la douleur est le mouvement de l'appétit sen-
sitif ébranlé par .a perception du mal, elle est proprement une passion de
l'ame.)
(1) Ce vers est dans le sixième livre de l'Enéide : « Il marque, dit saint Augustin, les
quatre grandes passions de l'ame; » il exprime les douloureuses vicissitudes qui puriQent les
mânes de leurs souillures dans l'empire des morls.
ARTICLLUS I.
Utrùm dolor sit passio animœ.
Ad primiim sic procedilur (1). Videtiir quftd
dolor non sit passio animse. INulIa enim passio
aniraœ est in corpore. Sed dolor potest esse in
corpore , dicit enim Augustinus in lib. De
vera Belig., quod « dolor qui dicitur corporis,
est corruptio lepentiua salutis ejus rei quam
maie utendo , anima corruptioni obnoxiavit. »
Ergo dolor non est passio auimœ.
2. Praeterea , omnis passio animse pertinet
ad vim app lilivam. Sed dolor non pertinet ad
"vim appelitivaai , sed magis ad apprehensi-
vam, dicit enim Augustinus in lib. De natura
boni (cap. 20), quod « dolorem in corpore
facit sensus resistens corpori potentiori. » Ergo
dolor non est passio animse.
3. Prœterea, omnis passio animse pertinet
ad appetitum animalem. Sed dolor non per-
tinet ad appetitum animalem , sed magis ad
appetitum naluralem; dicit enim Augustinus
VIII. Su^er Gen. ad litt., (cap. 14) : « Nisi
aliquod bonum remansisset in natura , nuUius
boni amissi esset dolor in pœna. » Ergo dolor
non est passio animae.
Sed contra est , quod Augustinus XIV. De
Civit. Dei , ( cap. 8 ) , ponit dolorem inter
passiones animae, inducens illud Virgil. : « Hinc
metuunt, cupiunt, gaudentque dolentque. »
(CoNCLUSio. — Dolor, cùm sit appetitus
sensitivi motus consequens apprehensiouem
mali , propriissimè passio animae est. )
(i) Bc his etiam I. part., qu. 46, art. 6 et 8; et qu. 85, art. 1.
V.
130 I** 11* PARTIE, QTJESTTO.V XXXT, ARTTCLE 1^
Conimo In délectation implique deux choses : Tunion d'un bien et la
perception de cette union ; de nieine la douleur emporte deux choses
correspondant h. celles-là : l'union d'un mal qui i)rive du l)ien, puis
aus-i la perception de cette union. Quand rol)jet uni n'est ni bon ni mau-
vais relativement au sujet qui en subit l'alliance, il ne cause ni délec-
tation ni douleur; d'où il suit que ces deux affections de l'ame sont
produites uniquement par le bien et par le mal. Or le bien et le mal
entrent, comme tels, dans le domaine de l'appétit ; la délectation et la
douleur appartiennent donc à cette puissance de notre être. Mais le mou-
vement appétitif ou l'inclination qui naît de la perception revient à
l'appétit intellectif ou à rai)pétit sensitif; car l'inclination naturelle ne
suit pas, comme nous l'avons vu, la perception de l'être qui l'éprouve,
mais celle d'un autre. Puis donc que la délectation et la douleur présup-
posent le sentiment ou la perception dans leur sujet, il est clair qu'elles
ont pour siège l'appélit intellectif ou l'appétit sensitif. Eh bien , tous les
mouvements de l'appétit sensitif sont des passions , principalement ceux
qui impliquent le défaut, la défaillance. La douleur donc, siégeant dans
l'appétit sensitif, est proprement une passion de Tanie, tout comme l'af-
fection des organes est une véritable passion du corps. C'est dans ce sens
que l'évèque d'Hippone appelle spécialement maladie la douleur cor-
porelle (1).
Je réponds aux arguments : 1° La douleur est attribuée au corps,
parce que le corps renferme la cause de la douleur, car nous l'éprouvons
quand il subit l'atteinte de choses qui lui sont nuisibles. Mais le mouve-
ment, l'impression de la douleur est toujours dans notre partie spiri-
(1) De Civil. Deij XIV, 7 : « Cicéron appelle la tristesse maladie, et Virgile lui donne le
nom de douleur dans ce vers : m De là leurs douleurs et leurs joies : hinc dolent gaudentque. »
Pour moi, je préfère le mot Irislesse; car l'usage réserve douleur et maladie pour le
corps. »
Respondeo dicendum, quôd siciit ad delecta-
tinnem duo requiruntur , scilicet conjunctio
boni et perceptio hujusmodi coiijauctionis : ita
etiam ad dolorem duo requiruntur , scilicet
conjunctio aiicujus mali, quod ea ratione est
malum , quia privât aliquo bono , et perceplio
hujusmodi conjunctionis. Qiiicquid autem con-
juugitur, si non habeat, respecta ejus cui
conjiingitur, rationem boni vel mali, non po-
test causare delectatiouem vel dolorem. Ex
quo patet quôd aliquid sub ratione boni vel
mali est objeclum delectationis et doloris. Bo-
num autem et malum, in quantum hujus-
modi, sunt objecta appetitus ; unde patet quôd
delectatio et dolor ad appetiliun pertinent.
Omnis autem motus appetitivus, seu inclinatio
consequens apprehensionem , pertinet ad appe-
titum intellectivum vel seositivum, nana ïa^
natio appetitus naturalis non consequitur ap-
prehensionem ipsius appetentis , sed alterius ,
ut in 1. dictum est. Cùm igitur delectatio et
dolor prœsiipponant in eodem subjecto sensum
vel apprehensionem aliquam , manifestum est,
quod dolor , sicut delectatio , est in appetitu
intellectivo vel sensitivo. Omnis autem motus
appetitus sensitivi dicitur passio, ut siiprk
dictum est (qu. 22, art. 1), et prœcipuè illi
qui defectum sonant. Unde dolor secundum
quod est in appetitu sensitivo , propriissimè
dicitur passio animœ, sicut molestiae corpo-
rales propriè passiones corporis dicuntur.
Unde et Âugustinus XIV. De Civit. Dei , do-
lorem speciaiiter œgritudinem nominat.
Ad primura ergo dicendum, quôd dolor di-
citur esse corporis, quia cauGa doloris est in
corpore , puta cùm patimur aliquod nocivum
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-:\rEME. 131
tiielle , parce que « le corps ne souffre ;, dit saint Augustin , que de la
souffrance de Tame (1). »
2° Si Ton dit que la douleur est causée par la sensation , ce n*est pas
qu'elle soit l'acte de la partie sensitive, mais c'est qu'elle requiert,
comme la délectation, le sentiment.
3*> Pourquoi la douleur du bien perdu prouve-t-elle la bonté de la na-
ture? Parce qu'elle seroit l'acte de l'appétit naturel? Non; mais parce
que la nature recherche le bien, et que la douleur naît dans l'appétit
sensitif quand on en sent la perte.
ARTICLE IL
La tristesse est-elle la même chose que la douleur?
n paroît que la tristesse n'est pas la même chose que la douleur.
1« Saint Augustin dit, De Civit. Bei, IV, 12 : « La douleur se dit du
corps, et la tristesse de l'ame. » Donc la tristesse n'est pas la même chose
que la douleur.
2o La douleur ne ressent que le mal présent, mais la tristesse peut
s'affliger du mal passé et du mal futur : ainsi la pénitence est le regret
du passé et la crainte de l'avenir (2). Donc la tristesse diffère en tout
point de la douleur.
(1) Super Gen. ad lilt.^ II, 2i : « Le corps ne souffre que de la souffrance de l'ame; car
le corps ne sent pas , mais c'est l'ame qui sent par le corps. »
(2) L'ame pénitente ne sait avec certitude , ni si elle ne commettra pas de nouveaux péchés
dans l'avenir, ni si Dieu lui a pardonné ceux qu'elle a commis dans le passé. Quand Jonas
prêcha la pénitence dans Ninive , le roi de cette ville dit, Jonas, III , 8 : « Que les hommes
et les bêtes soient couverts de sacs , et qu'ils crient au Seigneur de toute leur force. Que
chacun se convertisse , qu'il quitte sa voie mauvaise et l'iniquité dont ses mains éloient souil-
lées. Qui sait si Dieu ne se retournera pas vers nous pour nous pardonner, s'il n'apaisera point
sa fureur et sa colère. » Sur quoi saint Jérôme dit : « Le Saint-Esprit , craignant que la vue
de la miséricorde ne nous arrête dans la voie de la pénitence , nous dit : « Qui sait » si Dieu
vous pardonnera? Sans doute nous savons que sa miséricorde n'a pas de bornes, mais nous
ne pouvons pénétrer les décrets de son infinie sagesse : je désire plus mon pardon que je ne
le connois. Je dis : « Qui sait si Dieu t'a pardonné. »
corpori; sed motus doloris semper est in anima,
nam « corpus non potest dolere nisi dolente
anima, ut Âugustinus dicit.
Ad secundum dicendum, quôd dolor dicitur
esse sensus , non quia sit tactus sensitivœ
virtutis , sed quia requiritiir ad dolorein corpo-
ralem , sicut ad delectationem.
Ad terlium dicendum , qaôd dolor de amis-
sione boni demonslrat bonitatem naturse , non
quia dolor sit aclus naturalis appetitus ; sed
quia natura aliquid appétit ut bonum, quod
cum renioveii sentitur sequitur dolor in appe-
titu seusitivo.
ARTICULUS II.
Vtriim trislitia sit idem quod dolor.
Ad secundum sicproceditur (1). Videtur quôd
tristitia non sit dolor. Dicit enim Augustinus
IV. De Civ. Dei{z. 12, circa fin.), quod « dolor
in corporalibus dicitur, tristitia autem dicitur
magis in anima. » Ergo tristitia non est dolor.
2. Prseterea , dolor non est nisi de prœsenti
raalo. Sed tristitia potest esse de praeteiito et de
futuro , sicut pœnitenlia est tristitia de prœte-
rito , et anxielas de futuro. Ergo tristitia om-
nino à dolore differt.
(1) De his etiam III. part., qu. 15, art. 6; ut et III, Sent.^ Aist. 15, qu. 2, art. 3, quaes*
tiunc. 1 et 2 ; et qu. 26, de verit., art. 3 , ad 9, et art. 4 , ad 4.
<32 1" 11« PARITE, QUESTION XXXV, ARTICLE 5.
30 La di ulcur n'est produite que pyr la sensation du ta< t, mais la tris-
tesse peut résulter de raction de tous les sens. Doue la tristesse n'est pas
la même chose que la douleur, mais elle s'étend à plus d'objets.
Mais l'Ai-ôtre dit , Rom., IX , 2 : « Eu moi est une ^Tande tristesse, et
dans mon cœur une continuelle douleur; » paroles où les mois tristesse
et douleur expriment une seule et même chose.
(Conclusion. — Quand la douleur se prend en particulier pour la souf-
france corporelle (et c'est là son acception la plus fréquente), elle se dis-
tingue de la tristesse selon la distinction de la perception intérieure et de
la perception extérieure; mais quand elle se prend en général pour toute
souffrance, elle est le genre de la tristesse. )
La délectation et la douleur peuvent être causées par une double
perception : par celle des sens extérieurs, de la vue, de l'ouïe, de l'o-
dorat, etc.; ensuite par celle du sens intérieur, soit de Tintelligence, soit
de l'imagination. La perception intérieure s'étend à plus de choses que la
perception extérieure; car tout ce qui tombe sous les sens tombe sous
l'esprit, mais non réciproquement. Eh bien, la délectation qui est causée
par la perception intérieure, s'appelle seule joiê, comme nous l'avons
dit; puis la douleur qui est produite par la même perception intérieure,
se nomme seule tristesse. Et comme la délectation qui naît de la per-
ception extérieure retient uniquement le nom de délectation sans prendre
celui àejoie, ainsi la douleur qui résulte pareillement de la perception
extérieure se contente de l'appellation de douleur et n'adopte pas celle
de tristesse. La tristesse est donc une espèce de la douleur, tout comme
la joie en est une de la délectation.
Je réponds aux arguments : 1° Saint Augustin constate seulement,
dans le passage objecté, l'usage du terme douleur : effectivement on
l'applique le plus souvent aux souffrances du corps, parce qu'elles sont
plus connues que celles de l'esprit.
3. Practerea, dolor non videtur consequi nisi
sensum lactus. Sed tristitia potest consequi ex
omnibus sensibus. Ergo tristitia non est dolor,
sed se babet in pluribus.
Sed contra est , quod Apostolus dicit ad
Rom., IX. M Tristitia est mihi raagna et con-
tinuus dolor corcii meo; » pro eodem utens
tristitia et dolore.
(Co>XLUsio. — Si dolor accipiatur pro cor-
porali dolore (quod usitatiiis est), dividitur
contra tristitiaiu , secundum distinctionem ap-
prehensionis interioris et exterioris ; si verô do-
lor accipiatur communitcr, genus est tristitiae.)
Respondeo diceuuum , quôd delectatio et
dolor ex duplici apprehensione causari pos-
sunt : vel ex apprehensione exterioris sensus,
"iel ex apprehensione interioris sive iutellectus,
sive imaginationis. Interior autem apprehensio
ad pliira se extendit quàra exterior , eo quod
quœcumque cadunt siib exteriori apprehensione
cadunt sub interiori , sed non è converse. Sola
igituiiila delectatio, qnae ex interiori apprehen-
sione causatiir, gaudiv.m nominatur; ut suprà
dictum est (qu. 31, art. 3); et simiiiter ille
solus dolor, qui ex apprehensione interiori cau-
satiir, nominatur tristitia. Et sicut illa delec-
tatio quai ex exteriori apprehensione causatur,
delectatio quidem nominatur , non autem gau-
dium; ita ille dolor qui ex exteriori apprehen-
sione causatur, nominatur quidcm dolor, non
2M\.tm tristitia. Sic igitur tristitia estqnaedam
species doloris, sicut gaudium delectationis.
Ad primum ergo dicendura , quod Auguslinus
loquitur ibi quantum ad usum vocabali: quia do-
lor magis usitatur in corporalibus doloribus, qui
sunt magis noti, quàju in doloribus spiiitualibus.
DR tA T>om.î:iTR orr df la tristesse considérée en elle-même. 133
2" Les sens extérieurs ne perçoivent que les choses présentes; mais le
sens intérieur perçoit également les choses présentes, les passées et les
futures. En conséquence la tristesse peut s'étendre aux trois temps de la
durée, au passé, au présent et au futur; mais la douleur corporelle ,
suivant la perception des sens extérieurs , ne peut se rapporter qu'au
présent.
3° Les choses qui forment le domaine du tact produisent la douleur ,
et parce qu'elles blessent par un défaut de proportion le sens qui les
perçoit, et parce qu'elles sont contraires à la nature ; mais si les choses
qui sont dans le ressort de la vue , de Touïe , de Todorat et du goût
peuvent aussi blesser le sens qui le saisit , elles ne peuvent contrarier la
nature que par leurs rapports avec le toucher. Aussi Thomme qui seul
possède la connoissance parfaite dans le genre animal, aime-t-il ces
objets pour eux-mêmes, comme sensibles; mais la brute n^y trouve de
jouissance et de délectation, selon la remarque du Philosophe, qu'autant
qu'ils sont tangibles. En conséquence, lorsqu'ils contrarient la délec-
tation naturelle , on ne dit pas qu'ils causent la douleur, mais plutôt la
tristesse, qui est le contraire de la joie animale. Quand donc la douleur
se prend en particulier pour la souffrance corporelle, elle se distingue de la
tristesse selon la distinction de la perception extérieure et de la perception
intérieure ; mais quand elle se prend dans un sens général, pour la souf-
france du corps et pour celle de l'ame, elle est le genre de la tristesse (1).
(1) Le genre renferme Tespéce, mais non réciproquement; voilà pourquoi tout homme est
un animal, mais tout animal n'est pas un homme. Or la douleur, prise dans le sens large ,
est le genre de la tristesse : donc toute tristesse est douleur, mais toute douleur n'est pas
tristesse. En un mot, la douleur se dit de l'ame et du corps , mais la tristesse ne se dit que
de l'ame.
Ad senuiidum dicendum , quôd sensus exte-
rior non percipit nisi praesens ; vis aiitem
cognitiva interior potest percipeie prstsens,
prœteritum et futurum. Et ideo tristilia potest
esse de prœsenti , prjeterito et futiiro ; dolor
autem corporalis, qui seqnitiir apprehensionem
sensus exterioris, non potest esse nisi de pras-
seuti.
Ad tertium dicendum, quôd sen?ibilia tactus
siint doloris non soliini in quantum sunt im-
proportionula virluli appreiiensivœ , sed etiam
in quantum conlrariautur naturœ ; aliorum verô
sensuum sensibilia possunt quidem esse impro-
poitionata virtuti apprehensivcc , non tamen
coniraiiantur nalurae nisi in ordine ad sensi-
bilia tactus. Unde soins homo , qui est animal
perfectum in cogniiione , delectatur in sensibi-
libus aliorum seasuum secundum seipsa ; alia
vero animalia non delectantur in eis nisi secun-
dum quod referuntur ad sensibilia tactus , ut
dicitur in III. Ethic. Et ideo de sensibilibus
aliorum sensuum non dicitur esse dolor secun-
dum quod contrariatur delectationinaturali; sed
magis tristitia, quœ contrariatur gaudio ani-
maU. Sic igitur si dolor accipiatur pro corporali
dolore , quoi usilatius est , dolor ex opposite
dividitur contra tristiliam secundum distinctio-
nem apprehensionis interioris et exterioris ; si
vero dolor accipiatur communiter, sic estgenuf
tristitia, ut dictum esL
134
jre ii« PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 3.
ARTICLE III.
La tristesse ou la douleur est-elle contraire à la délectation?
n paroît que la tristesse ou la douleur n'est pas contraire à la délec-
tation. 1° « Le contraire n'est point la cause de son contraire, » comme
dit Taxiônie. Or la tristesse peut être la cause de la délectation; car nous
lisons, Matth., V, 4 : « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront
consolés. » Donc la tristesse n'est pas contraire à la délectation.
2« (( Deux contraires ne peuvent prendre leurs qualificatifs l'un dans
l'autre. » Or la tristesse porte quelquefois le connotatif de délectable ;
ainsi l'évêque d'Hippone dit, Confess., III, 2 et 3 : « La douleur délecte
dans les représentations théâtrales; et plus loin, IV , 5 : « Les larmes
nous plaisent par leur amertume même (1). » Donc la douleur et la dé-
lectation ne sont pas deux contraires.
3° Les contraires ne se servent point de matière, parce qu'ils ne peuvent
exister en même temps. » Or la douleur sert de matière à la délectation;
car on lit dans saint Augustin, De pœnit., XIII : « L'ame pénitente doit
s'affliger toujours , et toujours se réjouir de son affliction ; » et dans le
(1) L'illustre docteur dit au premier endroit : « J'élois entraîné , subjugué par les spectacles,
dont les représentations pei«;noient le malheureux état de mon ame et versoienl de Thuile sur
mes passions. Pourquoi donc l'homme aime-t-il à voir ces aventures tragiques qu'on Hiit passer
sous ses regards. Certes, il ne voudroit point eu éprouver l'affreuse réalité, mais il veut res-
sentir la douleur qu'elles font naître en lui : encore une fois, pourquoi cela? Parce que nous
avons le cœur corrompu : nous aimons à voir le tableau des passions , quand nous les portons
vivaces au fond de nous-mêmes. »
Et dans le second endroit : (.< D'où vient-il que les malheureux trouvent du soulagement et
des douceurs dans leurs larmes? Pourrois-je l'apprendre de vous, ô mon Dieu, qui êtes la
vérité même; pourrois-je mettre Toreille de mon cœur assez près de votre bouche, pour en-
tendre votre réponse,? — Ce qui fait que, dans les amertumes de la vie, nous trouvons des
charmes à nous plaindre, à soupirer, à gémir, à pleurer, ne seroit-ce pas l'espérance que vous
exaucerez les cris de notre douleur? Oui, quand nous versons des larmes dans la prière,
parce que nous espérons atteindre le but que nous désirons ; mais ce n'est point ainsi que je
pleurois la perle de mon ami. Car je n'espérois pas de le voir revivre ; je ne vous le demandois
pas, mes sanglots n'avoient d'autre cause que ma douleur. N'est-ce donc point que les larmes
nous plaisent par leur amertume même , lorsqu'une perte comme celle que j'avois faite nous
met au point de n'avoir que du dégoût pour les choses qui nous faisoient le plus de plaisir?»
ARTICULUS IlL
Vtrùm tristitia sit contraria delectationi.
Ad tertium sic proceditur (1). Yidetiir quod
dolor delectationi non contrarietur. « Uniim
e«2mcontrariorum non est causa alterius.» Sed
tristitia potest esse causa delectationis; dicitur
enim Matth., V : « Beati qui liigent : quoniam
ipsi consolabiintur. » Ergo non siint contraria.
2. Prœterea, « uniim contrariorum non de-
nominat aiiud. » Sed in quibusdain ipse dolor
vel tristitia est delectabilis, siciit Augustinus
(1) De bis etiam IV, Sent,^ dist. 49, qu. 3, art. 3, quœsliunc. I.
dicit in IIL Confess. (cap. 2 et 3), quod
«dolor in spectaculisdelectat,» et IV. Confess.
(cap. 5), dicit, quod «tletusamara res est, et
tameu qiiandoque détectât. » Ergo dolor non
contrariatur delectationi.
3. Praeterea, « unum contrariorum non est
materiâ alterius, quia contraria simul esse non
possunt. » Sed dolor potest esse materia de-
lectationis; dicit enim Augustinus in lib. De
pœnit. {vera et falsa , cap. 13) : « Semper
pœnitens doleat , et de dobre gaudeat; w et
Pbiiosophus dicitur in IX. Ethic. ( cap. 4 ) ,
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-IMÉME. -135
Philosophe, Ethic, IX, lu « Le méchant s'afflige de ce dont il s'est ré-
joui. » Donc la douleur et la délectation ne sont pas contraires Tune à
Tautre.
Mais le même saint Augustin dit, Be Civit. Bei , XIV, 6 : « La joie
est la volonté en consentement avec ce que nous voulons , puis la tris-
tesse est la volonté en dissentiment avec ce que nous ne voulons pas (1). »
Or le consentement et Tassentiment sont deux choses contraires. Donc la
tristesse et la joie sont contraires Tune à l'autre.
(Conclusion. — La tristesse et la délectation sont contraires par leurs
ohjets. )
« La contrariété, dit le Philosophe, est la différence dans la forme. »
Or , d'une part , la forme ou l'espèce du mouvement et de la passion suit
le terme et l'objet; d'une autre part, la tristesse et la délectation ont des
objets contraires, savoir le bien et le mal présents; donc ces deux affec-
tions de l'ame sont contraires Tune à l'autre.
Je réponds aux arguments : 1° Rien n'empêche qu'un contraire ne soit
cause de son contraire par accident; la tristesse peut donc causer la dé-
lectation, et cela de deux manières. D'abord la douleur que donne l'ab-
sence d'un bien ou la présence d'un mal, fait poursuivre les objets qui
produisent la joie : ainsi le voyageur pressé par la soif recherche l'eau
vive comme le remède de ses tourments. Ensuite quand on désire vive-
ment une jouissance, on ne refuse pas de supporter les peines et la dou-
(1) « Les mouvements de la volonté sont bons ou mauvais, suivant que la volonté elle-
même est bonne ou mauvaise. Car la volonté est dans tous ses mouvements; bien mieux, tous
Bes mouvements ne sont que des volontés. Le désir et la joie , n'est-ce pas la volonté en
consentement avec ce que nous voulons? puis la crainte et la tristesse , n'est-ce pas encore
la même volonté en dissentiment avec ce que nous ne voulons pas? Et quand le consente-
ment de la volonté est une simple tendance vers ce que nous voulons , il s'appelle désir;
quand il est accompagné de jouissance , il se nomme joie. Et lorsque le dissentiment précède
l'événement que nous ne voulons pas , il prend le nom de crainte ; quand il suit cet événe-
ment, il adopte la dénomination de tristesse. En un mot, la volonté se transforme en des
affections diverses suivant la diversité des objets qui l'attirent ou la repoussent, qu'elle désire
ou qu'elle fuit. »
quôd è « conversô malus dolet de eo quod de-
lectatus est. » Eigo delectatio et dolor non
sunt contraria,
Seil contra est, quod Augustinus dicit XIV.
De Civit. Dei (cap. 7), quod « lœlitia est
voluntas in eorura cousensione quœ volumus :
trislitia autera est voluntas in dissensione ab
his quaî voluraus : » sed consentire et disse n-
tire sunt contraria. Ergo Uetitia et tristitia
sunt contraria.
( CoxLusio. — Delectatio et tristitia ex suis
objeilis contrariantur invicem. )
Respondeo dicendum, quùd sicut Philoso-
phus dicit X. Metaph. (text. 13 et deinceps) :
« Contrarietas est difi'erentia secundum for-
mani j » forma autem seu species passionis et
motus sumitur ex objecto vel terraino ; unde
cùm objecta delectationis, et tristitiai seu do-
loris sint contraria , scilicet bonum praesens
et malum prsesens, sequiturquod dolor et delec-
tatio sint contraria.
Ad primum ergo dicendum , quod nihil pro-
hibet unum contrariorum esse causam alte-
rius per accidens : sic autem tristitia potest
esse causa delectationis. Uno quidem modo, in
quantum tristitia de absentia alicujus rei vel
de prsesentia contrarii , vehementius quœrit id
in quo delectetur : sicut sitiens vehementius
quaerit deieclationem potiis, ut remedium contra
tristitiam quam patitur. Alio modo in quantuQi
ex magno desiderio delectatioais alicujus , non
récusât aliquis tristilias perferre , ut ad illam
lo-Ô 1" !!• PA'.>TIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 4.
leur pour Tobtenir. Par ces deux effets , les larmes et les afflictions dô
la vie présente procurent les consolations de la vie future; car l'homme
mérite les récompenses éternelles, soit en pleurant ses fautes et son
éloignement de Dieu, soit en acceptant les souff'rances et les labeurs
qui peuvent le conduire à la bienheureuse patrie.
2° La douleur est délectable accidentellement, ou parce qu'elle ren-
ferme l'admiration, comme dans les représentations théâtrales, ou parce
qu'elle évoque de doux souvenirs et fait naître Tamour de l'objet dont
on regrette l'absence. L'amour donc étant délectable, la tristesse, la
douleur, tous les sentiments qu'il produit , toutes les aff'ections qui le
révèlent, sont délectables aussi. C'est là une nouvelle source des charmes
qu'offrent les spectacles : si d'agréables émotions se mêlent aux larmes
qu'on y répand, c'est que le spectateur sent naître en lui quelque amour
pour les héros dont il contemple les hauts faits.
3° La raison et la volonté se replient sur leurs actes pour enfanter et
concevoir de nouveaux sentiments; car les actes de la volonté et de la
raison s» présentent eux-mêmes sous l'idée du bien et du mal. De cette
façon, la tristesse et la délectation peuvent se servir de matière l'une à
l'autre, non par elles-mêmes sans doute, mais par accident, en ce que
leurs actes , répétons-le, renferment la nature du bien et du mal.
ARTICLE IV.
Toute tristesse est-elle contraire à toute délectation ?
Il paroît que toute tristesse est contraire à toute délectation. i° Comme
le noir et le blanc sont deux espèces contraires de la couleur, ainsi la
tristesse et la délectation sont deux espèces contraires des passions de
delectationem perveniat. Et utroqne modo luc-
tus yraesens ad consolalionem futnrce vitae per-
ducit , quae ex hoc ipso quod hoino Inget pro
peccatis vel pro dilatalione gloriœ, meretur con-
solationem seternam. Similiter meretur etiara
eam aliquis ex hoc quod ad ipsam consequen-
dam non refugit labores et angustias propter
ipsam, sustinere.
Ad secundum dicendum , quôd dolor ipse
potest esse delectabilis per accidens , in quan-
tum scilicet habet adjunctam admirationetn ,
ut in spectaculis ; vel in quantum facit recor-
dationem rei amatœ, et facit percipere arao-
rem ejus, de cujus absentia doletur. Unde cùm
amor sit delectabilis , et dolor et omuia quae
ex amore consequuntur in quantum in eis sen-
titur amor , sunt delectabiiia. Et propter hoc
etiam dolores in spectaculis possnnt esse delec-
tabiles, iu quantum in eis sentitur aliquis
(1) De his etiam infrà, qu. 38, art. 1 , ad 1; et in III. part., qu. 46, art. 8, ad 2;
Sent.t dist. 14, qu. 1, art. 4, quœsliunc. 1.
amor conceptus ad illos, qui in spectaculis
commemorantur.
Ad fertium dicendum , quôd voluntas et ratio
supra siios actus reflectuntur , in quantum ipsi
actus voluntatis et rationis accipiunlur sub ra-
tione boni vel mali ; et hoc modo tristitia po-
test esse materia deleclationis , vel è converso,
non per se, sed per accidens, in quantum
scilicet utrumque accipitur in ratione boni vel
mali.
ARTICULUS IV.
Utrum omnis tristitia omni delectationi
contrarietur.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
omnis tristitia omni delectationi contiarielur.
Sicut enim albedo et nigredo sunt contrariae
species coloris, ita delectatio et tristitia suu»
contrariae species animae passionum. Sed albedo
utellV,
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. i37
Tame. Or le blanc et le noir sont universellement contraires l'un à
l'autre. Donc la tristesse et la délectation le sont de la même manière.
2° « Les contraires sont le remède des contraires, » selon l'axiome.
Or toute délectation est le remède de toute tristesse , comme on le voit
dans le Philosophe. Donc toute délectation est contraire à toute tristesse.
3° « Les contraires s'excluent réciproquement. » Or « toute tristesse
exclut, dit le Stagyrite, toute délectation. » Donc toute tristesse est con-
traire à toute délectation.
Mais « les contraires n'ont pas la même cause. » Or la même dispo-
sition fait qu'on se réjouit d'une chose et qu'on s'attriste de la chose
opposée : ainsi, par la charité, « on se réjouit avec ceux qui se réjouis-
sent, et Ton pleure avec ceux qui pleurent, comme le dit saint Paul,
l^om., XII, 15. Donc toute tristesse n'est pas contraire à toute délec-
tation.
(Conclusion. — D'abord la tristesse et la délectation sont universelle-
ment contraires dans le genre qui les renferme. Ensuite, considérées dans
leur espèce , elles sont contraires , quand elles ont le même objet ; elles
sont disparates, quand elles ont des objets divers et dissemblables; elles
ne sont point contraires et présentent des rapports de convenance, quand
elles ont des rapports opposés, comme s'affliger du mal et se réjouir du
bien.)
c( La contrariété est la différence dans la forme : « nous avons déjà
rapporté ce principe du Philosophe. Or il y a deux sortes de forme : celle
du genre et celle de l'espèce; donc les choses peuvent être contraires de
deux manières : par la forme du genre, comme le vice et la vertu; puis
par la forme de l'espèce, comme la justice et l'injustice. Ensuite les
choses qui sont contraires de la dernière manière se rangent dans deux
et nigredo universaliter sibi opponuntur. Ergo
etiani delectatio et tristitia.
2. Prteterea , « mediriiite per contraria
fiunt (1). » Sed quœlibet delectatio et medicina
contra quamlibet tristiliam, ut patet per Philo-
sophura in VII. Ethic. Ergo qu3elib.?t delectatio
cuilibet tristitiœ conlrariatur.
3. Prœterea , « contraria sunt, qiiœ se invi-
ccm impediunt. » Sed « quailibet tristitia im-
liedit quamlibet delectatioiiein , » ut patet per
ilkid quod dicitur in X. Ethic. Ergo quselibet
tristitia cuilibet delectationi contrarialur.
Sed contra , « contrariorum non est eadem
causa. » Sed ab eodem habitu procedit, quôd
aliqiiis gaudeat de uno et tristetur de opposito;
ex charitate eniin conlingit « gaudere cum
gaudentibus, et flere cum (lentibus, » ut dicitur
liom., XII. Ergo non omnis tristitia omni de-
leclalioui contrarialur,
(1) IS^.^\ E.ale,
(CoNCLUsio. — Tristitia et delectatio secuii-
dum suum genus universaliter contrariantiir :
tristitia qiioque et delectatio de eodem secun-
dum speciem similiter contraria sunt; nonnun-
quam verô non contrarise seciuidum speciem,
sed magis diversse vel disnaratîe dicuntiir, si
de diversis et disparate sint; quando verô illa
diversa sunt contraria , tune nuUo modo pug-
nant , quemadmodum gaudere de bono et de
malo tristari non opponuntur.)
Respondeo dicendum , qaôd sicut dicitur in
X. Metnph. (text. 13 ac deinceps ) : « Con-
trarietas est ditïerentia secundum formani. »
Forma autem est et generalis et specialis :
unde contingit esse aliqua contraria secundum
formam generis, sicut viî^tus et vitlum, et
secundum formam speciei, sicut justitia et
injustitia. Est autem considerandum quod
quœdam specificantur secundum formas abso-
i38 !'• !!• PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 4
catégories : les unes se spécifient par des formes absolues : ce sont les
substances et les qualités; les autres se spécifient par bairs rapports avec
les entités extérieures : ce sont, par exemple, les passions et les mouve-
ments, qui reçoivent l'espèce de leurs termes ou de leurs objets. Quand
les choses se spécifient par des formes absolues, leurs espèces, renfermées
dans des genres contraires , ne sont point contraires elles-mêmes comme
espèces, mais elles ne s^embrassent pas non plus dans des relations de
convenance et d'affinité : ainsi l'intempérance et la justice, contenues
dans les genres opposés du vice et de la vertu, ne sont point contraires
Tune à l'autre comme espèces particulières , mais elles n'ofl'rent aucune
relation de convenance et d'affinité réciproque. Ensuite quand les choses
se spécifient parleurs rapports avec les objets extérieurs, leurs espèces,
appartenant éjzalement à des genres opposés , non-seulement ne sont
pas contraires entre elles, mais elles présentent des relations de conve-
nance et d'affinité mutuelle : car les rapports identiques avec des choses
contraires, connue s'approcher du noir et s'approcher du blanc, consti-
tuent la contrariété ; mais les rapports opposés avec des choses contraires,
comme s'éloigner du noir et s'approcher du blanc, forment la similitude.
Cela se voit clairement dans la contradiction, qui est le principe de la
contrariété : car l'affirmation et la négation de la même chose , comme
blanc et non blanc, produisent l'opposition ; mais l'affirmation d'un con-
traire et la négation de l'autre, comme noir et non blanc, engendrent la
convenance et la similitude.
Cela posé , disons tout d'abord que la tristesse et la délectation sont
contraires dans le genre qui les renferme : car elles impliquent, l'une la
poursuite et le rapprochement, l'autre la fuite et Féloignement; deux
choses qui sont dans la volonté , comme le dit le Philosophe , ce que l'af-
firmation et la négation sont dans la raison . Ensuite la tristesse et la dé-
lutas, sicut substàiitise et qualilates; queedam
vero specificantur per compaiationem ad aliquid
extra, sicut passiones et raotus recipiunt spe-
ciem ex terrainis sive ex objectis. In his ergo
quorum species considerantur secuudum for-
mas absolutas, contiiigit quidem species quae
continentur sub conlrariis generibus non esse
contrarias secundum ratiouem speciei , non
tamen contingit quod habeat aliquam aflinita-
tera vel convenientiam ad invicem : intempe-
rantia enim et ju?titia , quie sunt in coutrariis
generibus (\irtute scilicet et vitio), non con-
trariantur ad invicem secundum ralionem pro-
priaî speciei, nec habent aliquam aflinitatem
vel couvenieiiliam ad invicem. Sed in illis
quorum species sumuntur secundum habiludi-
nem ad aliquid extrinsecum, contingit quod
species contrariorum generum non solum non
sunt centralise ad iuvicem , sed etiam habent
qiiamdam convenientiam et afûnitatera : eo
quod eodem modo se habere ad contraria, con-
trarietatem inducit, sicut accedere ad album
et accedere ad nigrum , habent rationem con-
trarietalis ; sed contrario modo se habere ad
contraria, habet rationem simiiilutlinis , sicut
recedere ab albo et accedere ad nigrum. Et
hoc maxime appparet in contradictione , quae
est principium oppositionis : nam in affirma-
tione et negatione ejusdem consistit oppositio,
sicut album et non album; in inûrmatione
autem unius oppositorum et negatione alterius
attenditiir conveuientia et similitude, ut si di-
cani nigrum et non album.
Tristitia autem et delectatio , cum sint pas-
siones , speciûcantitr i^i objectis ; et quidem
secundum genus suum contrarielatem habet :
nam unum pertinet ad prosecutionem , aliud
verô ad fugam quae se habent in appetitu,
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 139
lectatiorij formant des passions de Tame, se spécifient dans leurs rapports
avec les choses extérieures, par leurs objets. En conséquence , lorsqu'elles
ont le même objet, elles sont contraires Tune à Tautre dans Tespèce;
quand elles ont des objets non pas opposés, mais divers et dissemblables,
comme s'affliger de la mort de son ami et se réjouir dans la contempla-
tion, elles n'offrent point de contrariété dans l'espèce, mais elles sont
disparates ; enfin quand elles ont des objets opposés, comme s'affliger du
mal et se réjouir du bien, non-seulement elles ne sont pas contraires dans
l'espèce, mais elles présentent des rapports de convenance et d'affmité.
Je réponds aux arguments : i° Le noir et le blanc ne se spécifient pas ,
comme la tristesse et la délectation , par leurs rapports avec les objets
extérieurs : il n'y a donc point parité dans les termes de l'argument.
2° « Le genre se tire de la matière » dans les substances , comme le re-
marque le Philosophe ; dans les accidents il sort du sujet, qui tient lieu de
matière (1). Eh bien, nous venons de voir que la tristesse et la délectation
sont contraires dans le genre qui les renferme; ces deux sentiments sup-
posent donc deux dispositions contraires dans le sujet; effectivement dans
la délectation l'appétit poursuit et reçoit l'objet; mais il le fuit et le re-
pousse dans la tristesse. D'après cela, toute délectation présente au sujet
le remède de toute tristesse, et réciproquement toute tristesse détruit
toute délectation, surtout quand ces affections de l'ame sont aussi con-
traires dans l'espèce.
3*" Ce qu'on vient de lire résout la difficulté; cependant nous dirons
encore ceci. Si la tristesse et la délectation ne sont pas toujours opposées
dans l'espèce, elles sont constamment contraires dans l'effet : car l'une
(1) Ce qui forme le genre animal dans l'homme et dans la bêle, c'est le corps , en d'autres
ternies la matière; et c'est la volonté droite , autrement le sujet, qui constitue le genre de la
vertu dans la justice et dans la tempérance. Pareillement on doit chercher dans la volonté ou
dans l'appétit , qui est le siège de toutes les passions , le genre de la tristesse et de la joie.
sicut aftirmatio et negatio in ratione , ut dicitur
in VI. Ethic. (cap. 2). Et ideo tri^titia et de-
lectatio qu« sunt de eodem , habent opposi-
tionera ad invicem secundum speciem ; tristitia
Ad secunilum ergo dicendiim , quôd « genus
sumitur ex materia, » ut patet in VIII. Metaph.
(text. 8); in accidentibus autem loco materiae
est subjectura. Dictuni est autem quod delec-
vero et delectatio de diversis (siquidein illa i latio et tristitia contrariantur secundum genus;
diversa non sunt opposita , sed disparata ) non
habent oppositionem ad invicem secundum
rationem speciei, sed sunt etiam disparata,
contemplatione ; si verô illa diversa sunt con-
traria , tune delectatio et tristitia non solum
non habent coutrarietntem secundum rationem
speciei, sed etiam habent convenientiam et
aflinitatem, sicut gaudere de bono et tristari
de malo.
Ad primum ergo diceudiim , quôd albedo et
Digredo non habent speciem ex habitudine ad
aliquid exterius, sicut delectatio et tristitia,
uude non est eadeoi ratio.
et ideo in qualibet tristitia est contraria dispo-
sitio subjecti, dispositioni quse est in qualibet
delectatione ; nam in qualibet delectatioue ap-
sicut tristari de morte amici et delectari in petitus se habet ut acceptans id quod habet ,
in qualibet autem tristitia se habet ut fugiens.
Et ideo ex parte subjecti qiiajlibet delectatio
est medicina contra quamlibet tristiliam; et
quœlbet tristitia est impediliva cujuslibet de-
lectationis, praecipuè tamen quando delectatio
tristitiœ contrariatur etiam secundum speciem.
Unde patet solutio
Ad tertium ; vel aliter dicendum, quod etsi
non oranis tristitia contrarietur omni delecta-
tioni secundum speciem , tamen quantum ad ef-
440 r* ir PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 5.
sontirnt et conforte la nature animale, tandis que l'autre l'abat et raf-
foiblit.
ARTICLE V.
Y a-t-il une tristesse contraire à la délectation de la contemplation
Il paroît qu'il est une tristesse contraire à la délectation de la contem-
plation. 1" L'Apôtre dit, II CoT.j VII , 10 : « La tristesse selon Dieu opère
pour le salut une pénitence stahle. » Or la tristesse selon Dieu revient à
la raison supérieure, dont le propre est de se livrer à la contemplation,
comme le dit sai-at Augustin. Donc il est une tristesse contraire à la joie
de la contemplation.
2" (( Les contraires produisent des effets contraires. » Si donc la con-
templation d'une chose fait naître la joie, la contemplation de la chose
opposée fera naître la tristesse , et dès lors nous aurons une tristesse con-
traire à la joie de la contemplation.
3° Gomme l'objet de la joie est le bien , de môme l'objet de la tristesse
est le mal. Or la contemplation peut être mauvaise ; car le Philosophe dit
qu'il n'est pas bon de méditer certaines choses. Donc la joie de la contem-
plation peut avoir une tristesse qui lui est opposée.
4° L'opération ne produit la joie, comme le dit le Philosophe, que lors-
qu'elle n'est pas entravée. Or la contemplation peut être entravée de telle
sorte, qu'elle s'accomplit avec peine ou pas du tout. Donc la contemplation
peut renfermer une tristesse contraire à la joie qu'elle produit.
5o L'affliction de la chair cause la tristesse. Or il est écrit, Eccl., Xïï,
fectum contrariatur ; narn ex uno coiifortatur
natiira animalis , ex alio vero quodammodo
molestatur.
ÂRTICULUS V.
Virùm deleclatlnni contemplationis sit alhjiia
trislilia contraria.
Ad quintum sic proceditur (1). Videtur quôd
delecta'.ioni contemplationis sit aîiqiia tristitia
contraria. Dicilenim ApostolnsII. ad Cirr., VII :
« Qua; secundiim Deurn est trislilia , pœni-
tenliam io salulem stahilem operatur. » Sed
respiccre ad Deum, pertinet ad siiperiorern ra-
liopirra , c;iju3 est conlemplationi vacare ,
seciindiim Angiislinum in XII. De7V/«., (cap.
3, 4, 10). Ergo delectatioui contemplationis
opponitnr tiistitia.
2. Prœterea, (f contrariorum contrarii sunt
templatiim est causa delectationis , aliud erit
causa tristiliae , et sic delectationi contempla-
tionis erit tristitia contraria.
3. Prseterea , sicut objectimi delectationis
est bownn, ita objectnm trisîitiae estmalum,
Sed conlempl;':tio potost liabere mali ratio-
nem ; dicit enira Philoso, hus in XII. Metaph.,
(text. 51 ), quo'l quœdam inconveniens est
medilari. Ergo contemplalioris delectationi po-
lest esse contraria tristitia.
4. Proeterea, operatio qiiœiibet sccnndiira
quod non est impedita, est causa delectationis,
ut dicitur in Vil et X. Ethic. Sed operatio
contemplationis pot:st multipliciter impeuiri
vel ut totalité? non sit, vel ut cum difficultate
sit. Ergo in coritemplatione potest esse tristitia
delectationi contraria.
5. Praeterea, carnis aftlictio est causa tris-
tiliœ. Sed sicut dicitur Ecclesiastes, uUimo :
effectus (2). Si ergo unum contrariorum con
(1) De his eliam in 2, 2, qu. 9, art. 4-, ad 2; et qu. 180, art. 8, in corp, ; etin HI. part.,
qu. 4G , art. 7, ad 4; ut et IV, Sent., dist. 49, qu. 3, art. 3, quaesliunc. 2; et Opusc.^ ni,
cap. 1G8; et in YII. Elhic.^ lect. G, col. 3.
(2) Ut jani suprà ex lib. Problemalum ^ apud Aristotelem , sect. YIII, qu. 7, notâtumest,
Ui»i ai)surdum esse asscritur quôd contraria unum et idem efficiant; non autem ex praedicto
Politic. lib. Y. id sumi posse, sicut aliqui sumunt, proxinié notavimu».
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 1^1
12 : « La méditation fréquente est l'affliction de la chair (l). » Donc la
méditation cause une tristesse contraire à la joie dont elle est le principe.
Mais TEsprit saint dit, Sag., VIII, 16 : « Sa conversation ( de la sagesse)
n'a point d'amertume, ni sa compagnie d'ennui; mais on y trouve la sa-
tisfoction et la joie (2). » Or on converse avec la sagesse, on jouit de sa
compagnie par la méditation. Donc la méditation ne produit pas de tris-
tesse contraire à la joie qu'elle donne.
(Conclusion. — La délectation qui se rapporte à la contemplation même
n'a pas de tristesse comme contraire, et jamais elle n'en est accompagnée
que par accident. )
Ces deux mots : «joie de la délectation, » présentent une double signi-
fication suivant les rapports qu'ils ont l'un à l'autre : ils peuvent marquer
que la contemplation est la cause mais non l'objet de la joie , ou qu'elle
en est la cause et l'objet tout à la fois ; dans le premier cas on se réjouit
de la chose contemplée ^ dans le second de la contemplation même. Si on
prend notre expression de la première manière , rien n^'empêche que la
contemplation n'ait des tristesses contraires à ses joies; car on peut con-
templer les choses nuisibles et contristantes, aussi bien que les choses
convenables et pleines de douceur.
Mais si l'on prend notre locution dans le dernier sens , « la joie de la
contemplation n"a pas, comme le dit Némésius, de tristesse pour con-
traire ; » et le Philosophe professe le même sentiment. Il va sans dire que
(1) Précédemment : « L'Ecclésiaste , étant trés-sage, enseigna le peuple;... il chercha des
paroles utiles, et écrivit des discours pleins de droiture et de vérité; » ses leçons « sont
comme des aiguillons et comme des clous enfoncés profondément. » Tenez-vous-en là, mon
fils , « ne cherchez rien davantage ; » les prophètes nous apprennent la sagesse et toute
vérité. Pourquoi consulter une multitude de livres? Vous y trouveriez la fatigue , rien de plus.
(2) Immédiatement après : « Ayant donc pensé à ces choses et les ayant méditées dans mon
cœur, considérant que je trouverois l'immortalité dans l'union avec la sagesse, un saint plaisir
dans son amitié, des richesses inépuisables dans les ouvrages de ses mains. Tintelligence dans
ses conférences et dans ses entretiens, et une grande gloire dans la communication de ses
discours ; j'allois la cherchant de tous côtés , afin de la prendre pour compagne. » Quel ma-
gnifique éloge!
« Frequens meditatio, carnis est afflictio. » Ergo
conteniplatio habet tristiliam delectationi con-
trariani.
Sed contra est, qiiôd dicitur Sapieni., YIII ;
« IN'on habent aniaritudinera conversatio illius
( scilicet sapientiœ ) , nec tœdium convictus
ejus , sed laetitiam et gaudium. » Conversatio
autem et convictus sapieutise est per contem-
plalionem. Ergo nuUa trislitia est, qiiœ sit
contraria delectationi contemplationis.
(CoNCLisio. — Delectationi, quae de ipsa
contemplatione est, nulia tristitia contraria est,
nec ei admiscetur nisi per accidens. )
Respoudeo dicendum , quôd deiectalio con-
templationis potest intelligi dupliciter. Uno
modo ita quod contemplatio sit delectationis
causa, et non objectum; et tune delectatio non
est de ipsa contemplatione , sed de re contem-
plata. Gontingit autem contemplari aliquid
nocivum et contristans, sicut et aliquid con-
veniens et delectans ; unde si sic delectatio
contemplationis accipiatur, nihil probibet de-
lectationi contemplationis esse tristitiam con-
trariam.
Alio modo potest dici delectatio contempla-
tionis , quia contemplatio est ejus objectum et
causa : putà, cù.n aliquis delectatur de hoc
ipso contemplatuF ; et sic ut, dicit Giego-
rius Nyssenus , « ei delectationi , quae est se
cundum contempla tionem, non opponitur ali-
142 V II" PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 5.
ces deux auteurs considèrent, ici, les choses en elles- mi^mes, dans leur
nature. Et si l'on veut pénétrer la raison intime de leur doctrine, il faut
se rappeler que la tristesse et la délectalion impliquent contrariété dans
leur essence, quand elles ont des objets opposés : ainsi la jouissance causée
par la douce chaleur est contraire à la souffrance occasionnée par le froid.
Mais l'objet de la contemplation n'a pas de contraire; car les idées des
choses opposées ne s'excluent point dans l'esprit, tant s'en faut qu'elles se
font connoitre les unes les autres fl); la joie de la contemplation n'a donc
pas, si l'on s'en tient à la nature des choses, la tristesse pour contraire,
pas même pour compagne. Les jouissances corporelles , formant de véri-
tables remèdes , correspondent toujours à quelque souffrance : ainsi les
douceurs du breuvage supposent les ardeurs de la soif, et cessent avec
elles. 11 n'en est point ainsi des jouissances spirituelles : pourquoi la con-
templation cause-t-elle le plaisir? parce qu'elle bannit la tristesse? non,
mais parce qu'elle est délectable en elle-même ; car elle n'est pas un mou-
vement successif, un progrès, comme nous l'avons vu, mais une opéra-
tion parfaite.
La perception peut occasionner accidentellement, il est vrai, la tris-
tesse ou la douleur de deux manières : par les organes et par les obstacles
qu'elle rencontre. Elle l'occasionne par les organes, soit directement dans
les facultés perceptives qui se servent du corps; soit au moyen des objets
qui sont contraires aux sens , comme l'amer l'est au goût , les miasmes
(1) On ne Va pas oublié, les contraires senties choses qui s'excluent réciproquement, qui
ne peuvent exister en même temps dans le môme sujet, comme le chaud et le froid, le noir
et le blanc , la maladie et la sanlë , le vice et la vertu.
Mais les objets contraires dans la nature ne le sont pas dans l'esprit; car leurs idées, bien
loin de s'exclure , se supposent réciproquement ; sitôt que je sais ce qu'est une chose , je sais
par cela même ce qu'est la chose contraire. Les contraires donc se connoissent pnr les con-
traires ; on en a donc une seule et même connoissance. — Cette remarque pourra nous aider
à comprendre ce que notre saint auteur nous dira dans la réponse aux deuxième argument.
qua tristitia (1) , » et hoc Philosophus dicit in
I. Topic. et in X. Et hic, sed hoc est in-
telligendum per se loquendo. Cujus ratio est,
quia tristitia per se contrariatur delectationi
qiiae est de contrario objecto : siciit delecta-
tioni quae est de calore , contrariatur tristitia
quœ est de frigore. Objecto aiitera contempla-
tionis nihil est contrarium; contrarioruiii enim
rationes secundum quod suut appretiensae, non
suut contrariae , sed unum contrarium est ratio
cognoscendi aliud ; unde delectationi , quas est
in contemplando , per se loquendo, non po-
test esse aliqua tristitia contraria : sed nec
etiara habel tristitiain annexam, sicut corpo-
rales delectationes , qua; sunt ut medicinae
quaedam contra aliquas molestias : sicut aliquis
delectatiir in potu ex hoc qr.od anxiatiîr siti;
quando auti-m jam tota sitis est r^pulsa , etiara
cessât delectatio potiis. De'ectiitio enim con-
templationis non causjtur ex hoc quod exclu-
ditnr aliqua molesUa, sed ex hoc quod est
secundum seipsam delectabilis ; non est enim
generatio , ut dictum est (qu. 34, a;t. 3), sed
operatio quaedam perfecta.
Per accideus autem adraiscetur tristitia de-
lectationi apprelien-ionis, et hoc dupliciter:
uno modo, ex parte organi ; alio modo, ex
impedimento appréhension!?. Ex parte quidem
organi admiscetur tristitia vel dolor apprehen-
sioni, directe quidem in viribas apprehensivis
sensitivae partis , quae habent organum corpo-
rale ; vel ex sensibili , quod e;t contrarium de-
(1) Non Gregorius Nyssenus, sed Nemesius, TtàCU De natura hominis, XSMl» — Editionei
àntiquse hune Tractatum Gregorio tribuebant.
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MEME. V^^
fétides à Todorat; soit enfin à Taide de la sensation qui, en se prolon-
geant, finit par dépasser les forces de la nature, comme nous Tavons dit
ailleurs. Dans toutes ces occurrences, la perception sensible, qui na-
guères remplissoit Tame de bonheur et de satisfaction , fait naître
la tristesse et le dégoût. Mais, est-il besoin de le remarquer, ces eff'ets ne
sont point produits directement par la contemplation deTesprit, car l'es-
prit n'a point d'organe corporel. Aussi lisions-nous tout à Fheure dans le
saint Livre : « La conversation » de la sagesse, c'est-à-dire la méditation
de l'intelligence, « n'a ni amertume, ... ni ennui. » Toutefois, comme la
contemplation se sert des facultés perceptives et qu'elle porte ainsi la fa-
tigue dans les organes, elle produit indirectement la douleur ou FatHic-
tion; mais cette affliction ou cette douleur, quelle qu'en soit la source
immédiate , ne forme pas le contraire de la délectation qu'elle procure.
En efi'et, la tristesse qui naît de l'obstacle, bien loin d'y faire opposition,
s'en rapproche , d'après ce que nous avons vu précédemment, par conve-
nance et par affinité; puis l'affliction qui résulte de la fatigue cor-
porelle n'appartient pas au même genre, de sorte qu'elle lui est non
pas opposée, mais disparate. Nous devons donc le dire pour conclusion
dernière , la joie qui se rapporte à la contemplation même n'a pas la
tristesse pour contraire^ et jamais elle n'en est accompagnée que par ac-
cident.
Je réponds aux arguments : 1° L'affliction dont parle saint Paul, « la
tristesse selon Dieu » n'a pas pour objet la contemplation même, mais la
chose contemplée, savoir le péché, que l'esprit considère comme con-
traire à la joie dans le Seigneur.
2o Les choses opposées dans la nature ne le sont point dans l'esprit :
Car c< les idées des contraires, dit le Philosophe, ne sont pas contraires.
bitsD complexioni organi, sicut giistus rei ama-
tse , et ollactus rei fœtidœ ; vel ex continuitate
sensibilis convenientis , quod per assiduitatem
facit super excrescenliam naturalis habitus, ut
suprà dictum (qu. 33, art, 2) est, et sic red-
ditur apprehensio sensibilis, quae prius erat
delectabilis , tœdiosa. Sed bœi' duo directe in
contemplalione mentis locum non habent, quia
raens non habet organum corporale. Unde dic-
tum est in auctoritate inducta , quod « non
habet centemplatio mentis nec amaritudinem ,
nec tsedium. » Sed quia mens huraana utitur
in contemplando viribus apprehensivis sensi-
tivis ( in quantum actibus accidit lassitudo ) ;
ideo indirecte admiscetur aliqua aftlictio vel
dolor contemplationi; sed neutro modo tris-
titia contemplationi aujuncta per accideus,
contrariatur delectationi ejus. Nani tristitia ,
quae est de impedimento contemplationis, non
coutrariatur delectationi contemplationis , sed
magis habet afnnitatem et convenientiam cum
ipsa , ut ex suprà dictis patet ( art. 4 ) ; tris-
titia vero, vel aftlictio , quae est de lassitudine
corporali, non ad idem genus refertur , unde
est penitus disparata. Et sic manifestum est,
quod delectationi, quae de ipsa contemplations
est, nulla tristitia contrariatur, nec adjungitur
ei aliqua tristitia nisi per accidens.
Ad primum ergo dicendum , quod illa tris-
titia , quœ est secundum Deum , non est de
ipsa contemplatione mentis , sed est de aliquo
quod mens contemplalur , scilicet de peccato,
quod mens considérât ut contrarium delecta-
tioni diviuae.
Ad secundum dicendum, quôd ea quae sunt
contraria in rerum natura, secundum quod sunt
in mente , non habent contrarietatem : « non
enim ratioues contraiiorum sunt contrarias,
sed magis unum coutrariorum est ratio cog-
noscendi aliud, propter quod est una sciea-
iU't- !'• Il* PARTIE, QUESTION XKXV, ARTICLE 6.
mais elles ?e font, connoître les unes les autres; c'est pour cela que leur
connoissance est une. »
3" La méditation n'implique jamais le mal en elle-même, attendu
qu'elle est la considération de la vérité, qui forme le bien de l'intelligence ;
mais elle est mauvaise par accident, lorsqu'elle détourne des choses su-
périeures en attachant aux choses inférieures, ou qu'elle fait naître des
affections désordonnées.
4.0 II est vrai que la contemplation peut produire la tristesse par les obs-
tacles qu'elle rencontre; mais cette tristesse n'est pas contraire à la joie
que donne la contemplation, tant s'en faut qu'elle s'en rapproche par des
rapports de convenance et d'alïinité.
50 Enfin l'affliction de la chair est produite accidentellement, indireo
tement , comme nous l'avons dit, par la méditation de l'esprit.
ARTICLE VL
L'homme fuit-il plus la tristesse qu'il ne recherche la délectation
Il paroît que l'homme fuit plus la tristesse qu'il ne recherche la délec-
tation, l*' Saint Augustin dit, Quœst., LXXXIII, 36 : « 11 n'est personne
qui ne fuie plus la tristesse qu'il ne recherche le plaisir. » Or ce qui se
rencontre chez tous les hommes est naturel. Donc on fuit naturellement
la tristesse plus qu'on ne recherche le plaisir.
2° La contrariété rend le mouvement plus rapide et l'action plus intense ;
car l'eau chaude se gèle plus vite et plus fortement que l'eau froide, selon
le Philosophe (1). Or la fuite de la tristesse est produite par la contrariété
(1) Après avoir avancé celte proposition, le Philosophe d t, De Meteor., I : « Ceux qui
veulent refroidir promptement Teau chaude , l'exposent aux rayons du soleil. La même tem-
pérature gèle les rivières et les lacs , dans les pays chauds , plus tôt et plus fortement que dans
les pays froids. Les pécheurs qui vont s'établir pour quelque temps sur le bords des mers sep-
tentrionales , se servent de la glace comme de ciment dans la construction de leur hutte : il»
lia contrariorum , » (ex Ethic.,V, art. 1).
Ad tertium dicendum, quôd contemplatio
secundum se nunquam habet ralionem mali ,
cura contemplationi nihil aliud sit quàm con-
sideratio veri , quod est bonum intellectus , sed
pcr accidens tantnm , in quanlum scilicet con-
templatio vilioris impedit contemplationcm me-
lioris , vel ex parle rei conte mplatae ad quàm
inordinatè appetitiis afficitur.
Ad quartum dicendum , quôd tristitia quœ
est de impedimento contemplalionis , non con-
trariatur delectalioni conlemplationis , sed est
ei afflnis , ut dicliim est.
Ad quintum dicendum , quôd afflictio carnis
per accidens et indirecte se habet ad contem-
plationem mentis, ut dictum est.
ARTICULU3 VL
Utrùni macjis sit fugienda tristitia^
deleclatio appetenda.
Ad sextum sic proceditur (1). Videtur quôd
magissit fugienda tristitia, quàm delectalio ap-
petenda. Dicit enim Augustinusinlib. LXXXIII.
Quœst. (qu. 36) : « Nemo est qui non magis
doloiem fugiat, quàm appelât voluptatem. »
illud autem in quo communiter omnia consen-
tiunt , videtur esse naturale. Ergo naturale
est et conveniens, quod plus tristitia fugia-
tur, qnàm delectatio appetatur.
2. Praeterea, actio contrarii facit ad veloci-
tatem et intensioaem raotus ; aqua enim calida
citius et fortius congelatur (ut dicit Philoso-
(1) De his etiam in 2, 2, qu. 138, art. 1; et III, Sent.^ dist. 27, qu. 1, art. 3, ad 3; u4
et lY, Sent,, dist. 49, qu. 3, art. 3, quaestiunc. 3.
Î)Ë LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE E.\ i LLE-MÊME. \io
de son objet, tandis qae la recherche de la délectation n'impiique pns la
contrariété, mais la convenance. Donc la fuite de la tristesse est plus vive
que la recherche de la délectation.
3° L'homme est d'autant plus louable et plus vertueux, qu'il résiste à
des passions plus fortes et plus violentes : car « la vertu a pour objet le
bien difficile^ » dit le Philosophe. Or l'homme fort qui résiste à l'aversion
de la douleur, est plus louable et plus vertueux que l'homme modéré qui
résiste à l'attrait du plaisir ; aussi le Stagyrite dit-il encore : a On loue
surtout l'homme juste et fort. » Donc le mouvement qui fuit la tristesse
est plus fort que îe mouvement qui recherche la délectation.
Mais saint Denis dit. De div. Nom., IV : « Le bien est plus fort que le
mal. » Or on recherche la délectation pour le bien qui lui sert d'objet,
puis on fuit la tristesse pour le mal. Donc le désir de la délectation est
plus fort que l'aversion de la tristesse.
(Conclusion. — Comme la joie peut être entière et parfaite, tandis que
la douleur est toujours partielle, naturellement on désire plus la délec-
tation qu'on ne craint la tristesse , bien que le contraire arrive par ac-
cident.)
Le désir de la délectation est plus fort, à considérer la nature des choses,
que la crainte de la tristesse. En effet , la cause de la joie est le bien qui
convient, puis la cause de l'affliction est le mal qui contrarie. Or le bien
peut convenir sous tous les rapports , sans aucune contrariété ; mais il
fixent dans la terre quelques pièces de bois; ils les entrelacent de branches et de roseaux;
puis ils versent par-dessus de Peau chaude qui , se congelant promptement , relie tout comme
en un seul corps , et forme des murailles aussi solides qu'inaccessibles aux vents. »
Nos savants , qui savent tout , n'ont pas constaté ces faits , nous le croyons du moins. Quoi
qu'il en soit, on pourroil les expliquer facilement. La chaleur atmosphérique, dilatant Tair.
favorise l'évaporalion et par cela même le refroidissement de Veau chauffée , car la vapeur
enlève une grande quantité de calorique. Et comme la chaleur dilate l'air de Tatmosphère,
elle dilate aussi Télément liquide. Or la congélation produit le même effet; et voilà pourquoi
l'eau , en passant à Tétat de glace , fait éclater les corps les plus résistants , le fer même.
phiis in I, De Meteor. ). Fuga tristitiaû est ex
coutrarietate contristantis ; appetitus autem de-
leclatiouis non est ex. aliqua contrarietate con-
tristantis , sed inagis procedit ex convenientia
delectantis. Ergo major est fuga tristitiae,
quam appetitus delectationis.
3. Prœterea, quanto aliquis secundum ratio-
nem fortiori passioni répugnât, tanto lauda-
bilior est et virtuosior : quia « virtiis est cirça
diflicile bonum, » ut dicitur in II, Ethic.j
(cap. 2 vel 3). Sed forlis qui resislit motui
quo fugitur dolor , est virtuosior quara tempe-
ratus qui resistit moUii quo appetitur delec-
latio; dicit enim Philosophus in I. Belhor,
(cap. 9), qi-.ôd « foiies et justi maxime hono-
raulur. » Ergo vehementior est motus quo
fugitur tristitia, quam motus quo appetitur
delectallo.
Sed contra , « bonum est fortius quàra ma-
lum, » ut patet per Dionysium IV. cap. De
div. Nom. Sed delectatio est appetibilis prop-
ter bonum, quod est ejus objeclum ; fuga au-
tem tristitiae est propter malum. Ergo fortior est
appetitus delectationis , quàm fuga tristitiae.
( CoN'CLUSio. — Quia delectatio intégra et
perfecta esse potest, tristitia autem scraper
est secundum partem , manifestum est majo-
rem esse naturaliter delectationis appetitum ,
quàm tristitiae fugam , etsi per accide;is con-
tiugit aliquem magis tristitiam fugere quam
delectationera appetere. )
Ressioudeo dicendum, quoil per se loquendo,
appelitns delectationis est fortior, quàm fuj.t
trislitia\ Cujus ratio est quia causa delectatio-
nis est conveniens boaum ; causa autem doloris
sive tiistltioi . c^t ali ^uod malum repiignans.
¥• 10
i46 !'• ][" l'AUTiK, Ol^I^STION XXX.V, ARTICLE 0,
n'est pas de mal qui contrarie totalement, sans aucune convenance. La
jouissance peut donc être entière et parfaite, tandis que la douleur est
toujours partielle fl) ; naturellement donc, on a plus d'attrait pour la dé-
lectation que d'éloignement pour la tristesse. On peut en donner une autre
raison, que voici. Le bien, qui forme Tobjet de la satisfaction, est re-
cherché pour lui-même; mais le mal, objet de la peine, est évité pour un
autre, comme privant du bien. Or ce qui est par soi l'emporte en inten-
sité, en force, en énergie , sur ce qui est par un autre. Les faits les plus
incontestables le prouvent : car tous les mouvements naturels sont plus
forts et plus rapides vers la fin, quand ils approchent du terme conve-
nable, que dans le commencement, quand ils s'éloignent du terme qui
les contrarie; de sorte que la nature tend plus vers ce qui lui est conve-
nable, qu'elle ne fuit ce qui lui est contraire. Nous devons donc le redire :
la volonté a plus d'inclination pour la joie , selon la nature des choses,
qu'elle n'a d'aversion pour la tristesse.
Cependant nous voyons arriver le contraire par accident : on fuit plus
la peine, dans telle et telle circonstance, qu'on ne recherche la satisfac-
tion, et cela peut venir de trois causes. D'abord de la sensation. Comme
le dit saint Augustin , De Tnn.y X : « L'amour est plus senti quand la
privation le révèle. » Or la tristesse implique la privation de l'objet aimé,
puisqu'elle prend sa source dans l'absence d'un bien ou dans la présence
du mal contraire; mais la délectation n'est pas privée de l'objet aimé, vu
qu'elle repose dans sa possession. Puis donc que l'amour est une des causes
de la joie et de l'affliction, on fuit d'autant plus ce dernier sentiment qu'il
fait plus vivement sentir l'amour , en le contrariant par la privation de
son objet. Ensuite de la cause de la tristesse ou de la douleur. Ce principe,
(1) La joie parfaite , constituant le bonheur, exclut tout chagrin , toute amertume et par*
tant tout mal. Mais la douleur, formant une sensation, suppose l'action des organes, c'est-
à-dire la vie , c'est-à-dire un bien.
Contingit autem aliquod bonum esse conve-
nieiis àbsque omni dissonantia ; non autem
potest esse aliquod malum, totaliter absqiie
omni convenientia repugnans; unde delectatio
potest esse intégra et perfecta , tiislitia autem
est semper secundum partem ; unde naturaliter
major est appetilus delectationis, quam fuga
Irislitiae. Âlia vero ratio est , quia bonum ,
quod e?t objectum delectationis , per seipsum
appetitur ; malum autem , quod est objectum
tristitise, est fugiendum, in quantum est pri-
vatio boni : quod autem est per se , polius est
il!o quod est per accidens. Cnjus eliam signum
apparel in molibus naturali; us : nam omiiis
motus naturalis intensior est in line cum ap-
propinquat ad terminum suae naturaî conve-
nientem, quam in principio, cum recedit à ter-
miûo suce natuiiB i.on convenieuti -, quasi natura
magis tendat in id quod est sibi conveniens ,
quàm fugiat id quod est sibi repugnans, Unde
et inclinatio appelitivae virtutis, per se lo-
quendo , vehementius tendit in delectalionem
quàm fugiat trislitiam. Sed per accidens con-
tingit quod tristitiam aliquis magis fugiat,
quàm delectationem appetat , et hoc tripliciter,
Prù7îo quidem ex parte apprehensionis. Quia,
ut Augustinus dicit X. De Trin. : « Amor ma-
gis sentitur cùm eum prodit indigentia. » Ex
indigentia autem amati procedit tristilia , quîE
est ex amissione alicnjus boni amati, vel ex
incursu alicnjus mali contrarii ; delectatio au-
tom non habet indigentiam boni amati, sed
quiescit in eo jam adepto. Cùm igitiir amor
sit causa delectationis et tristitiaî, tanto magis
fugitur tristitia, quanto magis sentitur amor
ex 60 quod contraiiatur amori. Secundo ex
DE LA DOriEUK QZ DE LA Tî\l:;T£SSE COXSÎDÉElfiE EN ELLE-MEME. l47
celte cause attaque un bien plus aimé que celui qui produit la délectation;
car nous aimons plus la conservation de notre corps que les satisfactions
des sens; et voilà pourquoi la crainte des coups , des blessures qui me-
nacent le corps, fait abandonner les plaisirs de la table et les autres pareils.
Enfin de Teffet : la tristesse ne détruit pas seulement une délectation,
mais toutes.
Je réponds aux arguments : 1® Quand saint Augustin dit : « Il n'est
personne qui ne fuie plus la tristesse qu'il ne recherche le plaisir, » il ne
considère pas la nature des choses, mais ce qui arrive accidentellement.
En effet, Tillustre docteur ajoute : « Nous voyons les animaux les plus
sauvages renoncer, par crainte de la douleur, à ce qui leur plaît le plus. »
Encore une fois, la souffrance est contraire à la vie, qu'on aime par-
dessus tout.
2° Autre est le mouvement qui se dirige du dedans au dehors, autre le
mouvement qui va du dehors au dedans. En effet, nous Tavons vu,
le mouvement qui part de Fintérieur, tend plus à ce qui est convenable
qu'il ne fuit ce qui est contraire. ^ïais le mouvement qui vient du dehors
se fortifie par la contrariété; car les choses résistent à leur contraire,
chacune à sa manière , comme par instinct de conservation individuelle ;
voilà pourquoi le mouvement imprimé par un agent étranger , est plus
rapide au commencement qu'a la fin. Or le mouvement de la volonté part
de l'intérieur, puisqu'il va de l'ame aux choses; nous devons donc dire
sous ce rapport, à considérer la nature des choses, qu'on désire plus la
délectation qu'on ne fuit la tristesse. Mais le mouvement du sentiment
part de l'extérieur, puisqu'il vient des choses à l'ame; d'où l'on voit que
les objets doivent produire une sensation d'autant plus vive, qu'ils sont
plus contraires aux organes. Puis donc que le sentiment est impliqué dans
la jouissance et dans la douleur, nous devons dire à cet égard, acciden-
parle causse contristantis vel dolorem infe-
rentis , quee répugnât bono magis amato ,
quam sit bonum illud ia quo delectamur;
magis enira amamus coiisistentiam coiporis
naturalem, quam delectationem cibi^ et ideo
tiinoie doloris qui provenit ex flageilis vel aliis
hujusmodij quœ coutraiiantur bonœ consisten-
tiai corporis; dimiltiums delectationem cibo-
rnm, vel aliorum hujiismodi. Tertio, ex parle
edectus, scilicet in quantum Iristilia impedit
non unam tantum delectationem , sed omnes.
Ad primura ergo dicenduni, quôd illud quod
Migustinus dicit, quod « dolor magis ftigitur,
quam voUiptas optatur, » est verum per acci-
Jens , et non per se ; et hoc patet ex eo quod
subùit : « Quandoque quiJern etiam videmus
immanisîimas bestias à maximis voluplalibus
abstiv.crô, dolorum metu , » qui coulrarlatr.r
vilse , (juce maxime amalur.
Ad secundum dicendum , quôd aliter est iu
motu qui est ab interiori , et aliter in raotu qui
est ab exteriori. Motus enim qui est ab inte-
riori , magis tendit in id quod est conveniens,
quàrn recédât à contrario, sicut suprà dictum
est de motu naturali. Sed motus qui est ab
exirinseco intenditur ex ipsa contravielate :
quia unumqnodque suo modo nititur ad resis-
tenduni contrario, sicut ad conservalionem sui
ipsius; unde motus violentas intenditur m
principio, et remiltitur in fine. Motus autem
appetilivae partis est ab intiinseco, cum sit ab
anima ad res ; et ideo, per se loquendo,
magis appetitur delectatio , qnàm fiigiatur tris-
titia, Sed motus sensitivae partis est ab exte-
riori, quasi à rébus ad animam ; unde magis
seulllur quod est magis contrarium. Et sic
etiam, per accidens (in quantum seasus re*
quiritur ad delectationem et trisiitiam), magis
148 1" Il« PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 7.
tellement parlant , qu'on fuit pins la tristesse qu'on ne recherche la dé-
lectation (1).
3^ Pour mériter le titre d'homme fort et les éloges qui raccompagnent,
il ne suffit pas d'avoir supporté la douleur avec courage, il faut avoir sur-
monté la terreur et la consternation que produit le danger de la mort :
sentiment qui blesse et révolte plus la nature que les plaisirs du goût et
delà chair ne lui offrent d'attraits; car , nous ne saurions trop le redire,
on aime plus la vie que toutes les satisfactions sensuelles. C'est à la tem-
pérance qu'il appartient de régler ces jouissances; et nous louons plus
l'homme modéré, comme le dit le Philosophe, parce qu'il ne recherche
pas les délectations du tact que parce qu'il ne fuit point les souffrances
contraires.
ARTICLE VII.
La douleur du corps est-elle plus grande que- la douleur de Vame ?
Il paroît que la douleur du corps est plus grande que la douleur de
l'ame. l» La douleur extérieure a pour cause le mal contraire à la con-
servation du corps et partant à la vie, mais la douleur intérieure est
causée parla représentation du mal dans les facultés perceptives. Or,
nous aimons plus la vie, comme on a pu le voir précédemment, que la
(1) Ces principes sont adnHra])les de profondeur, de justesse et de simplicité. Il y a deux
termes dans le mouvement physique : un terme naturel et un terme non naturel , c'est le
centre de gravité et le point contraire. Quelle que soit sa direction , le mouvement est tou-
jours plus fort et plus rapide près du premier terme que près du dernier. Quand la pieiTe se
précipite vers la terre , attirée constamment par la force centripète, elle accélère sa marche
dans une proportion progressive jusqu'à ce qu'elle frappe le but. Voulez-vous lui faire par-
courir la route contraire en la lançant dans les airs, elle s'opposera en raison de sa masse à
vos efforts ; mais plus elle résistera par la pesanteur, plus votre main lui imprimera de force
propulsive; le mouvement s'accroîtra d'autant par la contrariété au point du départ, puis il
ira diminuant Jusqu'au point d'arrivée.
Il y a pnroillement deux termes dans le mouvement moral : le terme convenable et le terme
répugnant, c'est le bien et le mal. Le mouvement a le plus grand degré d'intensité vers le
fugitur tiistitia , quàm delectalio appetatur.
Ad tertium diceiidimi , quôd fortis non laa-
(jalur ex eo, quod secimdum rationem non
vincilur à dolore vel tristitia quacumque , sed
ub ea qucB consistit in periculis mortis ; quaî
quidein tristitia magis fugitur quàm appeta-
tur dclectatiu ciboruiTi vel venereorum , circa
quara est teaiperantia : sicut vita magis ama-
tur, quàm cibus vel coitus. Sed tempemtits
magis laudatiir ox boc quod non prosequitur
delectalioncs tactus , quàm ex boc quod non
fugit tristitias contrarias, utpatet ex III. Ethic.
ARTICULUS VII.
Utrkm dolor exterior sit majm' quàm
interior.
Ad septimum sic. proceditur (1). Videtur
quôd dolor corporis exterior sit major quain
dolor cordis interior. Dolor enim exterior cau-
satur ex causa répugnante bonae consistenticc
corporis, in qua est vita (2), dolor autem
interior causatur ex aliqua iniaginatione raali.
Cùm ergo vita magis ametur , quàm imagina-
tum bonum, videtur secundum praedicta quod
(1) De bis etiam infrà, qu. 37, art. 1 ad 3.
(2) Radicaliter ut in eo quod vitam fovet et conservât. Quôd autem dolor interior causari
ex aliqua imaginalione mali dicatur, non est inlelligendum eo vulgari sensu que verilati
rcium imasiiiatio passim opponi solet; sed eo sensu philosophie© qui significat veram quam-
dani sens.Liiiuiu iiileiiu.uin api»iohc:isioiiC'm inler quatuor sensus internes recensitam.
DE LA DOULETTR OU PE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EX ELLE-MK>fr. 1 Ï9
représentation du bien. Donc la douleur extérieure est plus grande que
la douleur intérieure.
â'» « La réalité des choses émeut pins que leur similitude , » dit
Taxiôme. Or la douleur extérieure a pour cause Tunion réelle avec le
mal, mais la douleur intérieure est causée par la similitude qui repré-
sente cette union dans l'esprit. Donc la douleur extérieure est plus grande
que la douleur intérieure.
3° « La cause se connoît par TefiPet. » Or la douleur extérieure produit
de plus grands effets que la douleur intérieure , car les souffrances du
corps donnent la mort plutôt que les souffrances de Tame. Donc la dou-
leur extérieure est plus grande que la douleur intérieure.
Mais TEsprit saint dit, Eccli., XXV, 17 : « Toute plaie est la tristesse
du cœur, et toute malice est la malice de la femme (1). » Gomme donc
la malice de la femme surpasse toute malice, selon le sens de ces paroles,
ainsi la tristesse du cœur remporte sur toutes les douleurs du corps.
(Conclusion. — Puisque l'homme se soumet volontairement à la dou-
leur extérieure pour éviter la douleur intérieure, il est certain que la
douleur intérieure est plus grande que la douleur extérieure (2).)
La douleur extérieure et la douleur intérieure ont entre elles une res-
semblance et deux différences. D'abord elles se ressemblent en ce qu'elles
premier terme, et le plus foible vers le second. Quand l'ame sort en quelque sorte d'elle-
même pour se porter vers le bien convenable, attirée sans cesse par les charmes de l'objet,
elle va toujours accélérant sa marche jusqu'à la possession; alors, suivant son inclination
naturelle, elle cherche plus la jouissance qu'elle ne fuit la tristesse.
Mais quand les objets viennent la saisir du dehors pour Tentraîner vers le terme qui lui
répugne , elle résiste à proportion de la violence qu'elle subit ; la contrariété , ravivant son
aversion pour le mal, fait qu'elle redouble et centuple ses efforts pour le repousser : alors,
sous l'influence d'une cause étrangère, elle fuit accidentellement plus la douleur qu'elle ne
recherche le plaisir.
(1) La construction directe est celle-ci : « La tristesse du cœur est toute plaie , et la malice
de la femme est toute malice. » Le texte giec dit : « Toute plaie n'est pas plaie du cœur, ni
toute malice malice de la femme. » Cela indique clairement qu'il y a des degrés au-dessous
de la douleur du cœur et de la malice de la femme, mais qu'il n'y en a pas au-dessus.
(2) Celte conclusion ne résume nullement l'article qu'on va lire. Mais comme nous avons
pour le correcteur de la So7nme Tadmiralion qu'il n'avoit pas pour le roi des philosophes et
des théologiens , nous ne loucherons point à l'œuvre de ce grand génie.
dolor exterior sit major quàm dolor interior.
2. Praeterea, « res raagis movet, quàm rei
similituùo. » Sed dolor exterior provenit ex
reali conjunctione alicujus contrarii, dolor ail-
lera interior ex similitudine contrarii appre-
hensa. Ergo major est dolor exterior , quàm
dolor interior.
3. Praeterea, « causa ex effeclu cognosci-
tur. » Sed dolor exterior habet fortiores effec-
lus ; facilius enim homo moritur propter do-
lores exteriores , quam propter dolorera inte-
riorem. Ergo exterior dolor est major et magis
()}gitur , quàm dolor iaterior.
Sed coutra est , quôd dicitur Eccli., XXV :
« Oranisplaga^tristitiacordisest; et omnis ma-
litia, nequitia mulieris. » Ergo sicut neqnitia
mulieris alias nequitias superat, ut ibi inten-
ditur; ita-tristitia cordis omnem plagam exte-
riorem excedit.
{ Co^'CLUsIo. — Cùm dolores exteriores vo-
luntariè à quibusdam suscipiantur ut interiores
evitentur, sigiium est interiorem dolorem esse
exteriori majorem.)
Respondeo dicendum, quôd dolor exterior
et interior in uno conveniunt, et in duobus
differunt. Conveniunt quidem in hoc, quod
L'if) 1" IV PAniIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 7.
sont Tune et l'autre, comme nous Tavons dit ailleurs, un mouvement de
la faculté appétitive; ensuite elles diffèrent dans les deux choses qu'im-
pliquent la tristesse et la délectation : dans leur cause , qui est l'union
du mal ; et dans leur moyen , qui est la perception de cette union. Car,
d'un côté , la cause de la douleur extérieure est l'union du mal répu-
gnant au corps, et la cause de la douleur intérieure est l'union du mal
répugnant à l'appétit; d'une autre part, la douleur intérieure suit la per-
ception des sens , principalement celle du toucher, puis la douleur inté-
rieure accompagne la perception qui s'accomplit au-dedans de nous-
mêmes, celle de l'imagination ou celle de la raison. Maintenant, si nous
comparons les causes de ces deux douleurs, nous verrons qu'elles se rap-
portent à l'appétit, comme les deux sentiments qu'elles font naître;
mais elles s'y rapportent, Tune directement, par elle-même, l'autre
indirectement, par un intermédiaire : car la douleur intérieure vient
du mal qui répugne à l'appétit même, et la douleur extérieure naît du
mal qai répugne au corps et par suite à l'appétit. Or ce qui est par soi
l'emporte sur ce qui est par un autre; la douleur intérieure est donC;
au point de vue de la cause, plus vive et plus intense que la douleur
extérieure. Nous devons en dire autant sous le rapport de la perception,
pourquoi? parce que la connoissance de la raison et même de l'imagi-
nation est bien supérieure à la sensation du toucher. A tous égards donc,
la douleur intérieure l'emporte, selon la nature des choses, absolument
parlant, sur la douleur extérieure. Les faits se chargent de nous l'ap-
prendre eux-mêmes : souvent l'homme, pour éviter la souffrance de
Tame, se soumet volontairement aux souffrances du corps les plus poi-
gnantes ; et quand leur aiguillon ne répugne point à la volonté , elles
deviennent comme une source de bonheur et de joie. Cependant elles
peuvent être accompagnées des angoisses du cœur et rendre ainsi le sup-
plice plus cruel : car la douleur intérieure est non-seulement plus vive
uterque est motus appetitivœ viitutis, ut suprà
dictum est (art. 1); sed differunt secundum
illa duo quae ad tristitiam et delectationem
requiruntur , scilicet secundum causam , quse
est bonum vel malum conjunctum , et secim-
dum apprehensionem. Causa enim doloris
exterioris est malum conjunctum quod ré-
pugnât corpori , causa autem interioris doioris
est malum conjunctum quod répugnât appe-
titui; dolor etiam exterior sequitur apprehen-
sionem sensus et specialiter tactus , dolor
autem interior sequitur apprehensionem inte-
rioreffl;, vel imaginationis sci'icet, vel eliam
rationis. Si ergo coraparetur causa interioris do-
loris ad causam exterioris, unâ per se pertinet
ad appetitum, cujus est uterque dolor, alia verô
per aliud. Nam dolor interior est ex hoc quod
aiiquid répugnât ipsi appelitui; exterior autem
dolor, ex eo quod répugnât appetitui, quia ré-
pugnât corpori : semper autem quod est per se,
prius est eo quod est per aliud ; unde ex parte
ista dolor interior prœeminet dolori exteriori.
Similiter eliam ex parte appreheusionis; nam
apprehensio rationis et imaginationis altior est
qi.iam apprehensio sensus tactus. Unde, siyn-
pliciter et per se loquendo, dolor interior
potior est quam dolor exterior. Cujus signum
est , quod etiam dolores exteriores aliquis
voluntariè suscipit , ut evitet interiorem ; et
in quantum non répugnât dolor exterior inte-
riori appetitui, fit quodammo.lo delectabilis et
jucundus interiori gaudio. Quandoque tameii
dolor exterior est cum interiori dolore, et
tune dolor augetur : non solùm enim ipiterior
aliquis est major quàm exterior, sed etiam
universaliler : quicquid enim est repugnans
DE LA DOULEUR OU DE LA TRL?TESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. loi
que la douleur extérieure, mais elle est plus générale : car tout ce qui
répugne au corps peut répugner au sens moral , et tout ce que les sens
perçoivent Timagination et la raison peuvent le percevoir aussi; mais
rinverse n'est pas. Voilà pourquoi TEcriture dit, dans le passage cité
plus haut : « Toute plaie est la tristesse du cœur; » car Taffliction de
Tesprit embrasse toutes les souffrances de Thomme.
Je réponds aux arguments : 1° La tristesse de l'ame peut avoir aussi
pour objet les choses qui menacent la vie. Lors donc qu'on veut ap-
précier la douleur intérieure et la douleur extérieure, il ne faut pas
considérer les maux divers qui les produisent, mais il faut envisager les
rapports de leur cause avec la volonté.
2« La tristesse intérieure ne dérive point de la similitude perçue
comme de sa cause; car l'homme ne s'afflige pas intérieurement de cette
similitude même, mais de la chose qu'elle représente. Et comme les
objets sont connus d'autant plus profondément, d'autant plus vivement
que leur image est plus spirituelle, plus immatérielle, il s'ensuit, parlant
absolument, que la douleur intérieure est plus intense que la douleur
extérieure : elle a pour objet un mal plus grand, puisque le mal est plus
connu pai' la raison que par les sens.
3° La douleur extérieure produit dans les organes des effets plus
funestes que la douleur intérieure , soit parce que sa cause , agissant par
la perception du tact , brise les liens du corps ; soit parce que les sens
extérieurs et l'appétit sensitif sont plus matériels que les sens intérieurs
et que l'appétit intellectif. Déjà nous avons dit plus haut que les sens
ont plus d'influence sur le corps que la raison : nous devons dire ici que
la douleur physique y produit plus de ravages que la douleur morale (i).
(1) La douleur spirituelle agit sur une substance simple , incorruptible : comment donc
pourroit-elle la détruire? Mais ia douleur physique agit par le contact sur une substance com-
posée d'éléments divers , et partant dissolubles : elle peut donc briser les nœuds qui relient
corpori , potest esse repugnans interiori appe-
titui, et quicquid apprehenditur sensu potest
apprehendi imaginatione et ralione; sed non
convertitur. Et ideo siguanter in auctoritate
adducta dicitur : « Omnis pl?ga, tristitia cordis
est, » quia etiam dolores exteriornm plagariim
sub interiori cordis tristitia comprehenduntur.
Ad primum ergo dicendum , quod dolor in-
terior potest etiam esse de hts quae contra-
rianlur vitae ; et sic comparatio doloris in-
terioris ad exteriorem , non est accipienda
secundum diversa mala quaî sunt causa doloris,
sed secundum diversam comparationem luijus
causae doloris ad appetitum.
Ad secundum dicendum , quod tristitia in-
terior non procedit ex similitudine rei appre-
Ucnsa, sicut ex causa; non eniia homo tris-
kilur inleriùs de ipsa similitudine. appreiiensa,
sed de re cujus est similitudo. Quse qiiidem
res tantô perfectiiis apprehenditur per aliquam
similitudinem , quantô similitudo est magis
immaterialis et abstracta ; et iJeô dolor inte-
rior , per se loquetido^ est major tanquam de
majori malo existens, propter hoc quod inte-
riori apprehensione magis cognoscitur malum.
Ad tertium dicendum, quôd immutationes cor-
poraîes magis causantur ex dolore exteriori,
tum quia eau a doloris exterioris est corrumpens
conjunctum corporaliter, quod exigit appre-
hensio lactus; tum etiam quia sensus exterior
est magis corporalis q àm sensus interior, sicut
et appetitus sensitivus , qua.n intellectivus. Et
propter hoc, ut suprà dictum est (qu. 30,
art. 4 ) , ex motu appetitus sensitivi magis
corpus immulatur; et similiter ex dolore exte-
riuri magis quim ex dolore interiori.
132
1" 11" rAP.TIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 8.
ARTICLE VIÏÏ.
Y a-t'il quatre espèces de tristesse : l'abattement, l'anxiété, la commisération
et l'envie?
Il paroît qu'il n'y a pas quatre espèces de tristesse , telles que les pose
saint Jean Damascène dans ces mots, I)e fide orthod., U, li : «L'anxiété^
rabattement , la commisération et Tenvie (1). » 1° La tristesse est le con-
traire de la délectation. Or on n'établit pas plusieurs espèces de délec-
tation. Donc on ne doit pas assigner non plus diverses espèces de tris-
tesse.
2° Le repentir, l'indignation et la jalousie sont des espèces de la tris-
tesse. Or la classification posée tout à l'heure ne comprend aucun de ces
sentiments. Donc nous ne pouvons admettre cette classification.
3° Toute division doit reposer sur l'opposition des choses. Or les espèces
qu'on nous montre dans la tristesse ne sont pas opposées les unes aux
autres; car Némésius dit, Tract, de nat. hominis, XIX: «L'anxiété est la
tristesse qui ôte la voix; l'abattement, la tristesse qui accable; la commisé-
ration , la tristesse du mal du prochain ; enfin la jalousie, la tristesse du
bien d'autrui (2). » Or on peut s'affliger du mal et du bien des autres,
le tout en faisceau. La douleur physique produit donc la mort directement , par elle-même :
mais la douleur spirituelle, altérant les organes, produit la douleur physique et cause la mort
indirectement, par un autre.
(1) Àx,cç , ày^Go; , sXsoç x-ai cçOovoç.
Ay^oç , douleur, affliction ; c'est la tristesse qui trouble les facultés de Tame , Tinquiétude
qui ne sait plus quel parti prendre , Tanxiété qui ne voit plus d'issue pour sortir du mal.
Anxiété vient de angere^ presser, serrer, mettre à Vétroit, dans une sorte d'impasse. Angoisse
a la même racine.
Ay.6c;, que le latin rend par acedia (de a privatif et de xv^'cç, soin), signifie poids, charge;
c'est Taccablement qui atterre, la prostration qui abat toutes les forces, la stupeur qui ôte
non-seulement Texercice des facultés intellectuelles, mais Tusage des membres.
ÈXsc; et c6cvc; sont clairs par eux-mêmes; c'est la compassion et la jalousie qui ont pour
cause , Tune le mal , l'autre le bien d'autrui.
(2) Nous avons déjà remarqué, dans une note latine , que le Traité de la nature humaine
est de Némésius. Les premiers éditeurs Tont attribué faussement à saint Grégoire de Nysse.
ARTICULUSVIIl.
Uiritm sint tanlum quatuor specie s tristitiœ.
Ad octavum sic proceditur (1). Videtur quôd
Damdscenus inconvenienter quatuor tristiliaî
species assignet , quae sunt « acedia , achos ,
vel anxietas » secundum Gregorium Nyssœ-
num, «misencordia et invidia. » Trislitia enim
delectationi opponilur. Sed delectationis non
assignanlur aliquœ species. Ergo nec tristitite
species debent i'ssignari.
2. Prœterea, pœnitenlia est quaedam spe-
cies tristitiœ, similiter etiam neniesis et zelus,
ut dicit Philosophus lî. Rhetor,, quœ quideni
sub bis speciebus non coraprehendunlur. Ergo
insufficiens est ejus praeJicta divisio.
3. Prœterea,omnis divisio débet esse per op-
posita. Sed prœdicta non habent oppositionem
adinviccm : nam, secundum Gregorium Nysse-
num , « acedia est tristitia vocem amputans ,
anxietas verô est tristitia aggravans : invidia
verô est tristitia in alienis bonis , misericordia
autem est trislitia iu alieuis malis. » Contingit
autem aliquem tristari et de alienis malis et
(!) Ee his etiam infrà, qu. 41, art. 4, ad 1; et 2, 2, qu. 35, art. 4, ad 3; Sent.^ disl. 26,
<iu. 1, art. 3; et qu, 26, de verit.^ art. 4, ad C.
DE LA DOULEUR OU DE LA TRISTESSE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 153
et tout ensemble tomber dans l'abattement et perdre Tusage de la voix.
Donc la division qu'on nous propose pèche contre les lois de la logique.
Mais saint Jean Damascène et Némésius établissent cette division dans
les deux passages qu'on vient de lire.
(Conclusion. — Il y a quatre espèces de tristesse : Tanxiété, l'abatte-
ment , la commisération et l'envie. )
L'espèce est une entité ajoutée au genre. Or une chose peut être
ajoutée au genre de deux manières. D'abord comme lui appartenant et
comme contenue virtuellement dans sa nature; c'est ainsi que la raison
est ajoutée à l'animal dans l'homme, et ce mode d'adjonction forme les
véritables espèces, selon le Philosophe. Ensuite une chose peut être
ajoutée au genre comme étrangère à sa nature ; c'est ainsi que la blan-
cheur est ajoutée à l'animal, et cette sorte d'adjonction ne produit pas
les véritables espèces , telles qu'on les entend dans le langage ordinaire.
Cependant il suffit souvent qu'une entité générale s'ajoute à une chose
étrangère , pour qu'on voie là des genres et des espèces : ainsi Ton dit
que la flamme et le charbon ardent, la perspective et l'astronomie sont
des espèces du feu et des mathématiques , parce que la nature du feu
s'applique à une matière étrangère et les principes des mathématiques
aux corps physiques.
C'est par un procédé pareil qu'on a formé les espèces dont il s'agit
dans cet article : on a appliqué la nature de la tristesse à des choses qui
lui sont étrangères, en prenant la nature de ce sentiment dans son objet
et dans son efiPet. L'objet propre de la tristesse est le mal propre : son
effet étranger sera donc le mal étranger sous un ou sous deux rapports.
Etranger sous un rapport seulement, quand il est mal, mais non
propre; alors on a la commisération , qui est la tristesse du mal d'autrui
de alienis bonis ; et simiil ciim hoc interius ag-
gravari et exterius vocem amillere. Ergo prœ-
dicla divisio non est conveniens.
Sed contra est, auctoritas utriusque, scilicet
Gregorii Nyssœni et Damasceni.
(Co>'CLUSio. — Quatuor sunt iristitiœ spe-
ciea : acedia , anxietas , miseiicordia , atque
invidia.)
Re?pondeo dicendum, quôd ad rationem
spetiei pertinet qiiod se habeat ex additione
ad genus. Sed generi potest aliquiJ addi dnpli-
citer. Une modo , quod per se ad ipsum per-
tinet et virtute continetur in ipso : sicut ra-
f?OMû/e additur aniraali, et talis addilio facit
veras species alicujus generis, ut per Philo-
sophum patet in VII et VIII. Metaphys,,
(text. 10 et 11). Alio modo aliqiiid adùilur
generiquasialiquidextraneum à ratione ipsius:
sicut si album animali addatur, vel aliquiJ hu-
jusniodi, ettalis additio non facit veras species
generis, secundum quod communiter loquimur
de generibus et speciebus. Interduni tamen
dicitur aliquid esse species alicujus generis
propter hoc quod habet aliquid extrancum, ad
quod applicatur generis ratio : sicut carbo et
flamma dicuutur esse species ignis proptet
applicationem naturœ ignis ad materiam alie-
nam ; et simili modo loquendi, dicuntur astro-
logia et perspectiva species mathematicœ , in
qua;itum principia malhematica applicanlur ad
mateiiara naturalem.
Et hoc modo loquendi assignanlur hic species
tristiliœ, per applicationem rationis tiistitiai ad
aliquid extraneum : quod quiJem extraueum
accipi potest vel ex parte causce et ob.jecti, vel ex
parte elîectus. Propriumenimobjectum liislitiae
estpropriummalum; unde extraneum objectum
tristitiai accipi potest , vel secundum allerum
tantura, quia scilicet est malum , sed non pro-
prium; et sic. est misericordia , qiiae est
trislitia de aliène malo; in quantum tamen
aestimatur ut propriuin, vel quantum ad utruna»
i54 1'* n« PARTIE, QUESTION XXXV, ARTICLE 8.
consiaere comme sien. Etranger sous deux rapports, quand il n'est ni
propre ni mal , mais un bien du prochain; alors on a Tenvie, qui est la
tristesse du bien d'autrui considéré comme son mal. Ensuite Teffet
propre de la tristesse consiste dans la fuite de l'appétit qui évite le mal :
son effet étranger, sous un rapport seulement, sera donc de détruire
cette fuite ou cette aversion; voilà Tanxiété, qui accable tellement Tame
qu'elle ne voit plus d'issue pour échapper à la douleur, d'où l'on désigne
aussi ce sentiment parle terme d'angoisse. Mais quand l'accablement est
tel qu'il va jusqu'à paralyser l'usage des membres, c'est l'abattement;
alors l'effet est étranger sous deux rapports, parce que la fuite du mal
cesse dans le corps et dans la volonté. Au reste, si l'on dit que l'abatte-
ment étouffe la voix, c'est que la voix exprime, plus que tous les autres
mouvements extérieurs, les pensées et les affections de l'ame (1).
Je réponds aux arguments : 1° La délectation trouve sa cause dans le
bien, qui n'a qu'une seule forme ; mais la tristesse est causée par le mal,
qui se présente sous des formes multiples et diverses, comme le dit saint
Denis. La tristesse doit donc renfermer un plus grand nombre d'espèces
que la délectation.
2<» Le repentir a pour objet le mal propre, qui constitue la tristesse par
lui-même ; il n'appartient donc point aux espèces que nous venons de
poser. Pour ce qui regarde la jalousie et l'indignation, nous verrons plus
tard que ces sentiments reviennent au genre de l'envie (2).
3°La division que nous venons d'établir ne repose pas sur l'opposition des
choses; elle trouve son fondement, comme nous l'avons dit, dans la diver-
sité des choses étrangères auxquelles on applique l'entité de la tristesse.
(1) Cette induction pourra paroître laborieuse, embarrassée; mais si Ton veut se donner la
peine de Téludier, on verra qu'elle établit une classification précieuse dans une catégorie des
passions de l'ame,
(2) lie IlCj XXXVI, 2. Notre saint auteur nous dira dans cet endroit à peu près ceci :
\
que, quia neque est de proprio neque de malo,
sed de bono alieno, in quantum taraen bonum
alienum sestiraatur ut proprium malum et sic
est invidia. Proprius autem effectus tristitiœ
consistit in quadam fuga appetitus : unde
exlraneum circa effectum tristitiœ potest accipi
quantum ad alterum tantum , quia scilicet toi-
litur fuga ; et sic est anxietas, quae- sic aggra-
vât animum, ut non appareat aliquod refa-
gium, ujide alio nomine dicitur angustia. Si
verô in tantum procedit talis aggravatio , ut
etiam exteriora membra immobililer ab opère
quod pertinet ad acediarn , sic erit exlraneum
quantum ad utrumque, quia nec est in fuga
nec est in appelitu. Ideo autem specialiter
acedia dicitur vocem amputare , quia vox
inter omnes exteriores motus magis exprimit
interiorem conceptura et affectum , non solum
in hominibus, sed etiam in aliis animalibus,
ut dicitur in \. Polit, (cap. 2).
Ad primum ergo dicendum, quod delectatio
causatur ex bono quod uno modo dicitur; et
ideo delectationis non assignantur tôt species
sicut tristitiae , quae causatur ex raalo , quod
multifariam contingit , ut dicit Dionysius , IV
cap. De div. Nom.
Ad secundum dicendum, qu5d pœnitentia
est de malo proprio , quod per se est objec-
tum tristitise, unde non pertinet ad bas spe-
cies. Zelus verô et nemesis sub invidia con»
tinetur , ut infrà patebit.
Ad tertium dicendum, quôd divisio ista non
sumitur secundum oppositiones specieruni ,
sed secundum diversitatem extraneorum ad
qu£e trahitur ratio tristitiae, ut dictum est.
DES CAUSES DE LÀ TRISTESSE OU DE LA DOULEUR.
455
QUESTION XXXVI.
Des causes de la tristesse oti de la doulewr*
Nous devons parler maintenant des causes de la tristesse.
On demande quatre choses sur cette question : l*» La cause de la dou-
leur est-elle plu? la perte du bien que Tatteinte du mal? 2° La concu-
piscence est-elle une cause de la douleur? 3° Le désir de Tunité indi-
viduelle est-il une cause de la douleur? 4° Enfin la force majeure
est-elle une cause de la douleur?
ARTICLE I.
La cause de la douleur est-elle la perte du bien ou Vumon du mal?
Il paroît que la cause de la douleur est plus la perte du bien que
Tunion du mal. 1*» Saint Augustin dit. Le octo qiiœst. Dukitii, 1, que
la douleur vient de la perte des biens temporels. Donc j pour la même
raison, toute douleur vient de la perte de quelque bien (1).
2" Nous avons montré plus haut que la douleur contraire à la délec-
tation a le même objet que ce dernier sentiment. Or la délectation a le
bien pour objet, nous Tavons prouvé pareillement. Donc la douleur a
principalement pour objet la perte du bien^
3<* Saint Augustin dit, De Civit. Dei, XIV, 7, que Tamour est la cause
L'envie est la tristesse du bien d' autrui. On peut s'affliger du bien d'autrui pour deux raisons ,
parce qu'on ne le possède pas , ou parce qu'on en croit indignes ceux qui le possèdent. Dans
le premier cas, on a la jalousie; dans le dernier, Tindignalion.
(1) Le mal est la privation du bien : donc un bien disparoît toutes les fois qu'il survient
un mal. Eh bien, lequel des deux forme la cause de la tristesse qui naît dans celte circon-
stance? Est-ce ie mal qui pareil ou le bien qui s'évanouit?
QUiSSTIO XXXVL
De causis tristiliœ seu doloris^ in quatuor articula» divisa*
Deinde considerandum est de causis tris-
titise.
Et circa hoc qiiseruntiir quatuor : 1° Utrùm
causa doloris sit bonum amissum, vel magis
mahun conjunctum. 2o Ulrùm concupiscentia sit
causa doloris. 3° Utrùin appelitus unitatis sit
causa doloris. 4° Utrùm poteslas, cui non po-
t€st resisti, sit causa doloris.
ARTICULUS I.
Utrùm causa doloris sit bonum amissum vel
malum conjunctum.
Ad primum sic proceditur. Videtur quôd
bonum amissum sit magis causa doloris quàra
malum conjunctum. Dicit enim Augustinus in
lib. De octo quœstionibus Dulcitii ( cap. 1 ),
dolorem esse de amissione bonorum tempo-
ralium. Eadem ergo rations quilibet dolor ex
amissione alicujus boni contingil.
2. Prœterea, sr.prà dictum est (qu. 35,
art, 4), quôd dolor qui delectationi conl?a-
riatur, est de eodem de quo est delectatio.
Sed delectatio est de bono, sicut suprà dic-
tum est. Ergo dolor est principaliter de amis-
sione boni.
3. Prseterea, secundum Augustinum XIV. De
Civit. Dei, amor est causa trislitiJB, sicut et
aliarur atfectionumanimcc. SeJobjectum araoris
156 I'^ II* PAKTIE, QUESTION XXXVI, ARTICLE 1.
de la tristesse , ainsi que des autres affections de l'ame (1). Or l'amour a
le bien pour objet. Donc la douleur ou la tristesse se rapporte plus au
bien perdu qu'au mal survenu.
Mais saint Jean Damascène dit. Le fide orîhod., 11, 12 : « L'attente
du mal constitue la crainte, et sa présence forme la tristesse. »
{ Conclusion. — De même que la délectation se rapporte principale-
ment au bien acquis comme à son objet propre, ainsi la cause de la
tristesse est plus le mal survenu que le bien perdu. )
Si les privations étoient dans la perception ce qu'elles sont dans les
choses, la question n'offriroit aucune difficulté. Comme on Ta vu dans
la première partie de cet ouvrage , le mal est la privation du bien. Or la
pri\ ation , dans la nature des choses, c'est l'absence de la possession con-
traire; au point de vue donc où nous sommes placé, s'affliger du rnal
perdu ou du mal possédé, c'est tout un. .Mais la tristesse est un mouve-
ment imprimé à l'appétit par la perception; dans la perception, la priva-
tion renferme une certaine entité, et c'est pour cela qu'on l'appelle être
de raûon; le mal donc, réalité privative, forme un contraire. Aussi le
mouvement de l'appétit diffère-t-il, selon qu'il regarde principalement
l'union du mal ou la perte du bien. Et comme le mouvement de l'appétit
animal est dans les œuvres de l'ame ce que le mouvement naturel est dans
les choses de la nature , il suffit de fixer ses regards sur le dernier pour
découvrir la nature du premier. Lorsque l'on considère la direction du
mouvement naturel, on voit que le rapprochement regarde par son
essence ce qui est conforme à la nature, et l'éloignement ce qui lui est con-
(1) « Quand l'amour recherche le bien, c'est le désir; quand il le possède, c'est la joie;
quand il fuil le mal, c'est la crainte; quand il le subit, c'est la tristesse. »
Au chapitre 9 : « Les citoyens de la cité de Dieu , vivant selon Dieu dans le pèlerinage de
cette vie , craignent et désirent, souffrent et se réjouissent, et la rectitude de leur amour fait
la rectitude de ces affections. Ils craignent le châtiment éternel , ils désirent la vie bienheu-
reuse, ils souffrent en attendant la rédemption de leur corps, et se rejouissent en espérance,
parce que cette parole s'accomplira : « La mort a été changée en victoire. »
est bonum. Ergo dolor vel tristitia magis res-
picit bonum amissum , quàm malum conjunc-
tiim.
Sed contra est , quôd Damascenus dicit
in II. Ub. (cap. 2), «quod expectatum makira
timorern conslituit, prœsens verô tiistitiam. »
( CoNCLUsio. — Siciit delectâtio prius respicit
bonum adeptum ut proprium objeclum, ita magis
IrisiitiEB causa est malum conjunctiim , quàm
bonum amissum.)
Re?pondeo dicendum, quôd si hoc modo se
haberent p-ivationes in apprebensione animse
sicut se habent in ii)5is rébus, ista quœslio
nuliius raoraenti ess) videtur. Malum enim,
nt in I. lib. habitum est (qu. 8, art. 1 ), est
privatio boni, privalio autem in rerum natura
nihil est aliud quam carenlia opposili habitusj
secundum hoc ergo idem esset tristari de bono
amisso, et de malo habito. Sed tristitia est motus
appetitus apprehensionem sequentis; in appre-
bensione autem , ipsa privatio habet rationem
cujusdam entis, unde dicitur ens rationis; et
sic malum, cùm sit privatio, se habet per
modum contrarii. Et ideo quantum ad molutn
appetitivum, differt utrùm respiciat principa-
lius malum conjunctum vel bonum amissum.
Et quia motus appelitivus animalis hoc modo
se habet in operibus animse sicut motus natu-
ralis in rébus naturalibus , ex consideratione
naturalium motuum veritas accipi potest. Si
enim accipiamus in motibus naturalibus acces-
sum et recessLim , accessus per se respicit id
quod est conveniens naturae, recessus autem
per se respicit id quod est contrarium : sicat
DES CAUSES PE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 167
traire : ainsi le corps grave s'éloigne du lieu supérieur et se rapproclie
du lieu inférieur. Pareillement si Ton examine la cause de ces deux
tendances, la gravité, on remarquera qu'elle incline vers la terre plutôt
qu'elle ne pousse loin du ciel. Eh bien , la tristesse cause dans les mou-
vements appétitifs la fuite et Téloignement; puis la délectation produit la
poursuite et le rapprochement. De même donc que la délectation regarde
primordialement le bien acquis comme son objet propre, ainsi la tristesse
regarde le mal qui fait subir ses atteintes; mais la cause de la tristesse et
de la délectation, Tamour regarde plutôt le bien que le mal. Puis donc
que l'objet forme la cause de la passion, nous devons dire que la cause
de la tristesse est plus proprement l'atteinte du mal que la perte du bien.
Je réponds aux arguments : l*» La perte du bien se conçoit sous l'idée
du mal, et la disparition du mal sous l'idée du bien. C'est d'après cela
qu'il faut comprendre la parole de saint Augustin, que la douleur vient
de la perte des biens temporels.
2o La délectation et la douleur contraire regardent la même chose ,
mais sous des rapports opposés; car l'une se rapporte à sa présence,
l'autre à son absence. Un contraire renferme la privation de son con-
traire ; voilà pourquoi la tristesse, ayant un contraire pour objet, con-
cerne sous un rapport opposé la même chose que la délectation (1).
3" Quand plusieurs mouvements proviennent d'une cause, le premier
regarde principalement, il est vrai, le même terme que la cause; mais
les autres regardent le terme qui convient à leur nature , ou plutôt à la
nature du mobile (2).
(1) Le mal , étant une privation , renferme une certaine entité dans les idées de Tesprit ;
cette entité ne peut être que la contrariété relative au bien ; donc le mal est un contraire ,
comme nous ra dit notre saint auteur; donc la tristesse, se rapportant au mal, a un con-
traire pour objet. Ce contraire étant relatif ou plutôt n'ayant d'existence que comme relation,
implique le bien nécessairement , mais il rimplique comme conçu dans son contraire.
(2) L'amour, union avec le bien , produit primitivement la joie , et secondairement la tris-
grave per se recedit à loco siipeviori , accedit
autem naturaliter ad locuin inferiorem. Sed si
accipiamus causam utriusque motus , scilicet
gravitatem : ipsa gravitas per priùs inclinât ad
locum deorsum , quàni trahat à loco sursum à
quo recedit ut deorsum tendat. Sic igitiir, cùm
tristitia in moiibus appetilivis se babeat per mo-
dum fugae vel recessus, deleclatio aulem per rao-
dum prosecutionis vel accessus ; sicut deleclatio
per piius respicit bonura adeptura , quasi proc
prium objectum, ita tristitia respicit malum con-
junctum ; se dcausa delectationis et tristiliœ sci-
licet amor, per prius respicit bonura, quàm
malum. Sic ergo eomodo quo objectum est causa
passionis,magispropriè est causa Iristiliaevel do-
loiis malum conjunctum,quam bonnmamissura.
Ad primumergo dicendura, quôd ipsa amissio
boni appreh nditur sub ratione mali , sicut et
amissio mali apprehenditur sub ratione boni :
et ideo Augustinus dicit dolorem proveaire ex
amissione temporalium bonorum.
Ad secundum dicendum , quôd delectatio et
dolorei contrarius respiciunt idem ; sed sub con-
traria ratione ; nam si delectatio est de prae-
sentia alicujus, tristitia est de absentia ejusdem.
In uno autem contrariorum includitur privalio
alterius, ut patet in X. Metaph. (text. 45 ) ,
et inde est quod tristitia, quae est de contrario,
est quodammodode eodem sub contraria ration9.
Ad tertium dicendum , quôd quando ex una
causa proveniuut multi motus, non oportet
quôd omnes principalius respiciant illud quod
principaliùs respicit causa , sed primus tan-
tùm; unusquisqùe autem aliorum principaliùs
respicit illud , quod est ei conveniens secun-
dum propriam rationem.
158
l'* ir PARTIE, QUESTION XXXVI, ARTICLE 2»
ARTICLE IL
La concupiscence est-elle une cause de la douleur?
n paroît que la concupiscence n*est pas une cause de la douleur ou de
la tristesse. 1° La tristesse regarde le mal par sa nature , comme nous
l'avons dit; mais la concupiscence est un mouvement de l'appétit vers le
bien. Or quand deux mouvements ont deux termes contraires, ils ne
peuvent être la cause l'un de l'autre. Donc la concupiscence n'est pas une
cause de la douleur (1).
S** Selon saint Jean Dama^ciine , la douleur a pour objet les choses
présentes, et la concupiscence les choses futures. Donc la concupiscence
n'est pas une des causes de la douleur.
3° Ce qui est délectable par soi ne peut être une cause de la douleur.
Or la concupiscence est délectable par elle-même. Donc elle n'est pas
une cause de la douleur.
Mais saint Augustin dit, Enchir., XXIV : « Quand l'ignorance du
devoir et la concupiscence du mal s'insinuent dans l'homme, elles y
mènent à leur suite l'erreur et la douleur. » Or l'ignorance est la cause
tesse. La joie donc , premier effet de Tamour , regardera le même objet que sa cause , le
bien; mais la tristesse, second effet de Tamour, regardera l'objet que lui montre sa nature,
le mal.
(1) L'appétit (de ad et de petere^ aller vers) est la tendance, le mouvement vers une
chose.
Il y a trois sortes d'appétit, comme nous le savons : l'appélil naturel, qui n'implique pas
la perception dans son sujet , mais dans un autre être, à savoir dans PAuteur de la nature ;
puis Tappétit animal, qui exige la perceplion dans son sujet; puis l'appétit intellectuel, qui
réclame dans son sujet, non-senlement la perception, mais la délibération, le choix. Ainsi
le mot à.'appélit désigne tout ensemble l'affinité physique dans les éléments, l'instinct dans
l'animal et la volonté dans l'homme.
La concupiscence est le mouvement de Tappétit. En conséquence on en distingue trois :
la concupiscence naturelle , la concupiscence animale et la concupiscence intellectuelle. Ce
mot désigne donc trois choses : la gravitation dans les corps, le penchant dans l'animal cl
le désir dans l'homme.
Nous ne saurions trop le dire , il faut s'habituer aux termes de concupiscence et d'appétil.
Nous ne pourrions les remplacer sans de grands inconvénients; noire Wmgue ne nous fournil
pas le moyen d'exprimer, à Taide d'un seul mot, toutes les choses qu'ils expriment.
ÂRTICULUS n.
Utrùm concupiscentia sil causa doloris.
Ad secnndum sic proceditur. Videtur quod
concupiscentia non sit causa doloiis seu tris-
titiae. Trislitia enira per se respicit malum, ut
dictum est (art. 1 ) , concupiscentia autera est
motus quidam appelitus in bonum. Motiis au-
tem qui est in unum conlrarium, non est causa
motus qui respicit aliud contrai iutn. Ergo
concupiscentia non est causa doloris.
2. Piœlciea, dolor sccunluni Damascenum
(lib. II. cap. 12.), est de pr.Tsenli , cooca-
piscentia auîem est de futaro. Ergo concupis-
centia non est causa doloris.
3. Piaterea, id quod per se est delectabile,
non est causa doloris. Sel concupiscentia est
secundum seipsjm delectabriis, ut Philosophus
dicit in 1. Rhetor. (cap. 11). Ergo concupis-
centia non est causa doloris seu trisîitiae.
Sed contra est , qu6d A'jgustinus dieit ia
Ench. (cap. 24) : « Subintrantibus ignoranlii
agendarum rerum, et concupiscentia noxiarum,
comités subinferuntur eiror et dolor. » Sedignu-
DES CAUSES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR." 159
de Terreur. Donc la concupiscence est aussi, d'après ces paroles, la cause
de la douleur.
Conclusion. — La concupiscence, considérée dans sa propre nature,
est quelquefois une cause de douleur , parce que nous nous affligeons du
retard ou de la perte du bien désiré; mais elle n'est pas la cause univer-
selle de la douleur. )
La concupiscence est un certain mouvement de l'appétit animal; puis
le mouvement appétitif présente , comme nous le savons, la plus grande
analogie avec le mouvement naturel. On peut assigner deux causes à ce
dernier mouvement : une cause finale et une cause efficiente : ainsi la
chute des graves a pour cause finale le lieu inférieur, et pour cause
efficiente la tendance physique qui résulte de la gravité. De même la
cause finale du mouvement appétitif est son objet, et c'est dans ce sens
que nous avons dit ailleurs que le principe de la douleur est le bien sur-
venu ; puis la cause efficiente du m.ême mouvement est la tendance inté-
rieure de l'appétit, qui va primitivement au bien et s'éloigne consé-
quemment du mal contraire. D'après cela, le premier principe du
mouvement appétitif c'est l'amour , inclination de l'appétit à rechercher
la possession du bien ; puis son second principe c'est la haine, pareille-
ment inclination de l'appétit à fuir les atteintes du mal. Et comme la
concupiscence ou le désir forme le premier effet de l'amour , qui nous
donne tant de jouissances, saint Augustin confond souvent ces deux
sentiments dans l'expression, et voilà comment il dit que le désir ou la
concupiscence est la cause universelle de la douleur. Il est vrai , la corv-
cupiscence proprement dite peut être , quelquefois , une cause de dou
leur; car ce qui empêche le mouvement de parvenir à son terme le
contrarie , et ce qui contrarie le mouvement appétitif afflige l'ame. Le
rantia est causa en-oris, ergo concupiscentia
est causa doloris.
(CoNCLusio. — Concupiscentia secundùm
propriam rationem aliquant'o doloris est causa,
in quantum de retardatione boni concupiti , vel
ejus totali ablatione tristamur; universalis au-
tem causa doloris esse non potest. )
Respondeo dicendum, quôd tristilia est motus
quidam appetitus animalis ; motus autem appe-
titivus habet, sicut dictum est (art. 1 ), simili-
tudincm appetitiîs naturalis, cujus duplex causa
assignari potest : una per modum finis, alia sicut
unde est principium motus : sicut descensio-
nis corporis gravis causa, sicut finis, est locus
deorsum ; principium autem motus est incli-
ualio naturalis, qr.aî est ex gravitate. Causa
autem motus appctilivi, per modum finis, est
ejus objcctum , et sic suprà dictum est (art. 1)
quod causa doloris seu tristitiœ est malum con-
juadumi cauiii aulciu, ^icut ulùu est ^îiiuci-
pium talis motus, est interior inclinatio appe-
titus, qui quidem per prius inclinatur ad bonum
et ex consequenti ad repudiandum malum con-
trarium. Et ideo hujusmodi motus appetitivi
primum principium est amor, qui est prima
inclinatio appetitus ad bonum consequendum ;
secundùm autem principium est odium, quod
est inclinatio prima appetitus ad malum fu-
giendura. Sed quia concupiscentia vel cupiditas
est primus effectus amoris, quo maxime de-
lectamur, ut suprà dictum est (qu. 26, art. 2),
ideo fréquenter Âuguslinus cupiditatem vel
concupiscentiam pro amore ponit , ut suprà
dictum est (qu. 30, art. 2, ad 2), et hoc
modo concupiscentiam dicit esse universalem
causam doloris. Sed ipsa concupiscentia secun-
dùm propriam rationem considerata , est inter-
dum causa doloris : omue enim quod impedit
motum ne perveniat ad terminum , est cod-
1 Uaiiuiii uiotui; illud aiil-ui quoJ est (Ciitra»
<60 I" II» PARTIE, QUESTION XXXVï , ARTItîLE 3,'
désir est donc une cause partielle de la douleur , parce qae nous noui
affligeons du retard ou de la perte du bien désiré ; mais il n'est pas la
cause universelle de la douleur, parce que nous nous affligeons plus de
la perte du bien présent dont nous avons la jouissance , que de la perte
du bien futur dont nous avons seulement le désir.
Je réponds aux arguments : 1» L'inclination qui pousse Tappétit à
recberclier le bien , est la cause de l'inclination qui le pousse à fuir le
mal : voilà pourquoi les mouvements appctitifs qui se rapportent au bien,
sont considérés comme la cause des mouvements appétitifs qui se rap-
portent au mal.
2° Bien que Fobjet du désir soit réellement futur , il est néanmoins
présent de quelque manière , par l'espérance. On peut dire aussi que
malgré la futurition de cet objet, l'obstacle existe dans le présent; ce
qui suffit pour causer la douleur.
3*» Le désir fait naître la joie tant qu'on a l'espérance d'obtenir son
objet; mais quand l'obstacle vient détruire cet espoir, il produit la
tristesse.
ARTICLE TH.
Le désir de l'unité individuelle est-il une cause de la douleur?
Il paroît que le désir de l'unité individuelle n'est pas une cause de la
douleur. 1° Le Philosophe dit, Ethic, X, 3 : « Ceux qui ont dit que le
rassasiement est la cause du plaisir et la faim celle de la tristesse , ont
considéré seulement la tristesse et le plaisir qui ont leur principe dans
les jouissances de la table. Or, d'une part, tout plaisir et toute tristesse
ne procèdent pas de cette source; d'une autre part, le rassasiement se
rium motiii appetitus , est contristaiis. El sic
per consequens concupiscentia fit causa tris-
titiaî , in quantum de retardatione boni con-
cupili , vel total i ablationc tiislaiiiur ; univer-
salis autem causa doloris esse non potest,
quia magis dolemus de subtractione bonorum
prœsentium, in quibus jam delectamur, quara
futurorum qiiae conciipiscimus.
Ad priinum ergo dicendum , quôd inclinalio
appetilus ad honum consequendum , est causa
inclinalionis appetitus ad malum fugiendum,
sicut dictum est, et ex hoc contingit, quod
motus appetilus qui respiciunt bonum, ponun-
tur causa motuum appetilus qui respiciunt ma-
lum.
Ad secundum dicendum, qaôd ilhid quod
concupiscitur, etsi realiter sit fulurum, est
tanien quodammodo prœseiis , in qu;inli;m spe-
ratur. Vel potest dici , quod licet bonum con-
cupitum sit futurum , tamen irapedimentura
pra?sentialiter apponitur, quod dolorem causât.
Ad lertium dicendum, quôd concupiscentia
est delectabilis quamdiu manet spes adipis-
cendi quod concupiscitur ; sed subtracla spc
per impedimentum appositum, concupiscentia
dolorem causât.
ARTICULUS in.
Utrùm appetitus unitatis sit causa doloris.
Ad tertium sic proce 'itur (1). Videtur quôd
appetilus unitatis non sit causa doloris. Dicit
enim Philosophus in X. Ethic, quod « haec
opinio quœ posuit repletionera esse causa.n
dclectalionis , et incisionem causam trist.tiaî,
videlur esse facta ex delectalionibus, et tiislitiis,
quae sunt circa cibuni. » Sed non omnis delcc-
talio veltristilid est hiijusmo.ii. Eigo appeliîus
unitatis non est causa universalis doloris, cùm
(1) De his etiam in III, Sent., dist. 15, qu. 2 , art. 3, quaestiunc. i,
DES CAUSES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 161
rapporte à Tunité, et la faim à la séparation. Donc le désir de l'unité
n'est pas la cause universelle de toute douleur (1).
2" La séparation est le contraire de Tunité. Si donc le désir de l'unité
formoit une cause de la douleur, jamais la séparation ne prodiiiroit le
plaisir. Mais la séparation des choses superflues fait naitre la joie.
Donc, etc.
3t> Nous désirons par le même mouvement la présence du bien et Fab-
sence du mal. Or comme Tabsence s'éloigne de l'unité, ainsi la présence
s'en rapproche, puisqu'elle est une sorte d'union. Donc le désir de l'unité
n'est pas plus une cause de douleur que le désir de la séparation.
Mais saint Augustin dit , De lih. arhit., III, 25 : « La douleur qué-
prouvent les animaux montre assez, dans les mouvements et dans le
régime de leur corps, qu'ils recherchent instinctivement l'unité; car
qu'est-ce que la douleur , si ce n'est un certain sentiment qui repousse la
division ou la corruption? »
( Conclusion. — L'amour ou la recherche de l'unité est une cause de la
douleur, absolument comme la concupiscence ou le désir du bien. )
De même que la concupiscence ou le désir du bien est une cause de
douleur , ainsi l'amour ou la recherche de l'unité est une source de tris-
tesse et d'affliction. Le bien de l'être consiste dans cette unité indivi-
duelle qui rassemble en lui toutes les choses constitutives de sa per-
fection , et voilà pourquoi les platoniciens disoient que le un est principe
et bon. Tous les êtres appâtent et poursuivent donc l'unilé individuelle
(1) L'unité dont parle ici notre saint auteur a pour effet de rassembler, de concentrer dans
l'individu ce qui forme son bien , ce qui conslitue sa perfection. Ainsi le désir de s'unir les
avantages de la fortune et de la considération, les biens corporels et les biens Spirituels; le
désir de s'assimiler les choses extérieures est-il une cause de douleur? Oui , quand cette
identification, cette unité perfectionne, parce qu'on la recherche alors comme un bien; non,
quand elle ne perfectionne pas , parce qu'on ne la recherche point dans ce cas-là.
repletio ad imitatem pertineat, incisio verô
miiltitiulinftm inducat.
2. Prseterea, qiiselibet separatio unitali op-
ponitur. Si ergo tlolor causaretur ex appetitu
unitatis , nnlla separatio esset delectaDilis :
quoil patet esse falsum in separatione omnium
superfiuorum.
3. Piœterea, eadem ratione appetimus con-
jimctionem boni et remotionem mali. Sed sicut
conjunclio pertinet ad unitatem , cum sit unio
quaodam, ita separatio est contraria unitati.
Ergo appeliUis unitatis non magis débet poni
causa doloiis, quam appetilus separationis.
Sed contra est, quod .\ugustiiius dicit in
regen'lis animandisque suis corpnribus, quam
sint anima3 appetentes unitatis. Quid enini e:-t
aliud dolor, nisi quidam sen-^us, divisionis
vel corruptiouis impatiens ? »
(CoNCLUsio. — Sicut concupiscentia vel cu-
piditas boni, est causa doioris, ita amor vel
appetitus unitatis causa ejusdem est. )
Respondeo dicendum, quôd eo modo quo
concupiscentia vel cupiJitas boni est causa
doloi'is, etiam appetitus unitatis vel amor causa
doloris ponendus est. Bonum enim uniuscu-
jusque rei in quadain nnitate consistit ; rout
scilicet unacpucque res habet in se unita iila ,
ex quibus consistit e.jus perfevtio; unde et
III. De Itb. arbit. (cap. 23), quod « ex do- platonici posuerunt unum esse piincii.itUQ(l),
lore quem bestiae sentiunt , satis apparet in | sicut et bonum. Unde natunliter unumquod-
(t) Non adjectivè, quasi principium dumtaxat unum posuisse intelligantur, sed substantivè
âccipiendo illud uniinij quia id quod est unum, vel unitatem ipsani, pro princiyio posuerunt;
«icut etiam id quod est bonum, vel bonitatem ipsam.
y, 11
162 l" II* PARTfE, QUESTION XXXVI, ARTICLE 4.
comme leur bien; lamoiir ou la recherche de cette miité est donc ime
cause de douleur, absolument comme la recherche ouTamour du bien.
Je réponds aux arguments : 1° Une seule union concourt au bien de
l'être, c'est celle qui le perfectionne : le désir de toute unité n'est donc
pas une cause de tristesse et de douleur. Le Philo.soidie réfute, dans
l'endroit cité plus haut , ceux qui soutenoient le contraire : Le rassasie-
ment, dit-il, n'est pas toujours une cause de plaisir; car c^ux qui soal
chargés de viandes ne trouvent plus de douceurs dans l'usage des ali-
ments, pourquoi? parce que cette sorte d'ingurgitation ou cette union
nuit plus qu'elle ne contribue à la perfection. Le désir donc qui peut
devenu' une cause de tristesse, ce n'est pas le désir de toute unité,
conmie nous l'avons dit , mais le désir de l'unité qui concourt à la per-
fection de l'être.
2® La séparation peut faire naître le plaisir, soit parce qu'elle écarte
une chose contraire à la perfection , soit parce qu'elle implique l'union
d'une autre chose qui flatte les sens.
3° On désire se séparer des choses nuisibles, parce qu'elles détruisent
l'unité convenable. La première cause de la douleur qui naît dans ce
cas-là, ce n'est donc pas la séparation , mais c'est encore, c'est toujours
l'amour de l'unité.
ARTICLE IV.
La force majeure est-elle une cause de douleur?
Il paroît que la force majeure n'est pas ime cause de douleur. 1° Ce qui
est dans la force de l'agent n'est pas présent , mais futur. Or la douleur a
pour objet le mal présent. Donc la force majeure, prépondérante , irré-
sistible n'est pas une cause de douleur.
2*^ Le dommage causé est une cause de douleur. Or le dommage peut
que appétit unitatem , sicut et bonitatera; et
propter hoc , sicut amor vel appetitus boni est
causa doloris, ita etiam amor vel appetitus
unitatis.
Ad primura ergo dicendum , quôd nonomnis
unio perficit rationem boni , sed soluin illa à
qua dependet esse perfectura rei, et propter
hoc etiam non ciijuslibet unitatis appetitus est
causa doloris vel tristitifc , nt quidam opina-
bantur, quorum opinionem ibi Pbilosophus
excludit per hoc, quod quœdnm repletiones non
sunt delectabiles -, sicut repleti cibis non delec-
tantur in ciborum sumptione : talis enim re-
pletio sive unio magis repugnaret ad perfectum
esse quàm ipsum constituerct. Unde dolor non
causatur ex appetilu cujuslibet unitatis, secl
ejus in qua consistit perfcclio naturœ.
Ad secundum dictndum , quôd separatio po-
tۉt esse delectabilis , vel in quantiun remo-
vetur ilhid quod est coutrarium perfeclioni rei,
vel in quantum separatio habet aliquam unio-
nem adjunctam , puta sensibilis ad sensum.
Ad tertium dicendum , quôd separatio noci-
vorura et corrunipentium appetitus in quantuna
tolkint debitam unitatem ; unde appetitus hu-
jusmodi separationis non est prima causa do-
loris, sed magis appetitus unitatis.
ARTICULUS IV.
Utrùm potestas, cid non potest resisti, $it
causa doloris.
Ad quartum sic proceditur. Videtur quôd
potestas major non débet poni causa doloris.
Quod enim est in potestate agentis, nondum
est prœsens, sed futurum. Dolor auteai est de
malo preescnti. Ergo potestas major non est
causa doloris.
2. Prœt^rea, nocumentura illatum est caus»
DIS CAU:^ES DE LA TRTSTESSB OU DE LA DOULEUR.
163
être causé par une force moindre. Donc on ne doit pas poser en principe
que la force majeure est une cause de douleur.
3° Les causes des mouvements appétitifs sont les inclinations inté-
rieures de Tame. Or la force majeure est une cliose extérieure. Donc elle
n'est pas une cause de douleur.
Mais saint Augustin dit^ De naturel boni, XX : « La volonté résistant
à une piiissance plus grande produit la douleur dans Tame, et le sens
résistant à un objet plus énergique produit la douleur dans le corps. »
(Conclusion. —La force majeure, irrésistible est une cause de dou-
leur j parce qu'elle fait subir le mal. )
Comme nous l'avons montre précédemment, le mal subi est objective-
ment une cause de douleur; donc ce qui fait subir le mal porte aussi la
tristesse dansTame. Mais ce qui fait subir le mal est contre l'inclination
de la volonté; ce qui est contre l'inclination de la volonté est imposé
par un agent plus puissant; voilà pourquoi saint Augustin fait de la puis-
sance plus grande une cause de douleur. Toutefois, nous devons le remar-
quer, lorsque la puissance plus grande va jusqu'à rendre propre l'inclina-
tion contraire, alors plus d'opposition ni de violence par conséquent :
quand le corps grave, altéré par un agent plus puissant, perd la tendance
qui le portoit vers la terre, ce n'est plus la force, mais la nature qui l'élève
dans les airs. Lors donc que la puissance plus grande change l'inclination
de la volonté ou les penchants du corps, elle ne cause point la tristesse;
mais elle afflige l'ame, quand l'inclination contraire subsiste, et voilà
pourquoi saint Augustin dit que la volonté résistant à une puissance plus
grande produit la douleur. Si la volonté ne résistoit pas, mais cédoit spon-
tanément, elle n'éprouveroit pas la tristesse, mais la joie (Ij.
(1) Ainsi les sobstances, modifiées, volatilisées, pour ainsi dire sublimées par le feu , s'é-
doloris. Sed nocuraentuni polest inferri eliain
à potcstâte minore. Ergo potestas major Ewn
débet poni causa doloiis.
3. Prœterea, causac appelitivorum motuum
sunt interiores inclinationes animic Potestas
autem major est aliquid exlerius. Ergo non
débet poni causa doloris.
Sed contra est , qiiod Augustinus clicit in
lib. De natura boni , (cap. 20) : « In animo
dolorera facit voUmtas résistons poleslati ma-
jori ; in corpore dolorem facit sensus resistens
corpori potentiori. »
(Co^"CLUSIO. — Major potestas cui resisti non.
polcsl est doloris causa , dura mali corruptivi
conjunctionera facit.)
Respondeo dicendum. quèd sicut siiprà dic-
tum est (art. \ ) malum conjunctimi est causa
(loloi'is vel tristitiaî per modum objecti ; id
ergo quod est causa conjnnctionis mali, débet
poni causa doloris vel tristiiitc. Manifostum est
autem lioc esse contra iuclinationem.appetitus,
unde malo prœsentiallter inbœreat : quod au-
teai est contra inclinationem alicujus, nunquam
advenit ei nisi per actioneni alicujus fortioris,
et ideo potestas major ponitur esse causa
dûloiis ab Augustino. Sed &ciendum est quod,
si potestas fortior in tantum invalescat, quod
rautet contrariam inclinationem in inclinatio-
nem propviain, jam non eritaliqua repugnantia
vel violenlia : sicut quando agens forliiis cor-
runipendo corpus grave , aufeit ei incliiiitio-
nem qua tendit deorsura-, et tune ferri sursum
non est ei violentum, sed naturale. Sic igltur,
si aliqua potestas major in tantum invalescat,
quod auferat inclinationem voliintatis vel ap-
petitus sensitivi , ex ea non sequitur dolor vel
tristitia; sed tune solum sequitur, quando
reraanet inclinatio appetitus in contrarium ; et
inde est, quod Augustinus dicit, quoi volunlas
résistons potestati fortiori causât dolorem. Si
enim non resisteret, sed ccderct coiisentiendo,
non sequeretur doior, sed deleotatio»
tOV l'" II*" PAUTIE, QUESTION XXXMI, ARTICLE 1.
Je réponds aux arguments : 1" La force majeure ne cause pas la dou-
leur parce qu'elle renferme l'acte dans son énergie , mais parce qu'elle
le réalise au-dehors en soumettant aux atteintes du mal.
2» La force qui n'est pas plus grande en tout peut l'être en quelque
chose, et causer du dommage de ce côté-là. Si elle ne l'emportoit pas
sous quelque rapport, elle ne pourroit nuire en aucune manière , et dès
lors elle ne seroit pas une cause de douleur.
3« Les agents extérieurs peuvent causer les mouvements appétitifs en
rendant l'objet présent à la perception. C'est ainsi que la force majeure
devient une cause de la tristesse.
QUESTION XXXVII.
Des effets de la tristesse ou de la douleur
Il faut nous occuper des effets de la tristesse.
On demande ici quatre choses : 1° La douleur enlève-t-elle la faculté
d'apprendre ? 2° La tristesse ou la douleur produit-elle l'abattement de
l'esprit? 3° La tristesse ou la douleur affoiblit-elle l'opération ? k'' Enfin
la tristesse nuit-elle plus au corps que les autres passions de l'ame?
lèvent naturellement en haut. Ainsi Tame chrétienne, détachée du corps et tournée vers Dieu
par la charité , trouve des charmes et des délices dans les plus grands supplices.
Ad primura ergo dicendum, quôd major
potestas dolorem causai , non secundum quod
est agens in potenlia , sed secundum quôd est
agens actu, dam scilicet facit conjunctionera
mali corruptivi.
Ad secunilum dicendum, quôd nihil prohibât
aliqiiam potestatem , quae non est major sira-
pliciter^ esse majorera quantum ad aliquid, et
secundum hoc aliqiiod nocumenlura inferre po-
test. Si autem nullo modo major esset , nulle
modo posset nocere , unde non posset causam
doloris inferre.
Ad tertium dicendum , quôd exteriora agenda
possunt esse causa motuum appetitivorum , in
quantum causant prœsentiam objecti : et hoc
modo potestas major ponitur causa doloris.
QUiESTio xxxvn.
De effectibus doloris vel tristiliœ^ in quatuor arliculos divisa.
Deinde considerandum est de effectibus do-
loris vel tristitiœ.
Et circa hoc quaeruntur quatuor : 1° Utrùm
dolor auferat facultatem addiscendi. 2» Utiùai
aggravatio animi sit effectus tristiliae vel do-
loris. 3" Utrùm tristitia vel dolor débilitât
omnem operationera, 4° Utrùm tiistitia ua-
ceat corpori magis quam aliae passiones ani»
mœ
PES EFFETS DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR.
ARTICLE I.
La douleur enlève-t-elle la faculté cVapprendre ?
Il paroît que la douleur n'enlève pas la faculté d'apprendre. 1» Le
proplièfe dit au Seigneur, Is., XXVI, 10 : « Quand vous exercerez vos
jugements sur la terre, les habitants du monde apprendront la justice; »
et plus loin, 16 : « Ils trouveront votre doctrine dans la tribulation de
leurs humbles prières. » Or la tribulation et Texercice des jugements
de Dieu font naître la tristesse dans le cœur de l'homme. Donc la tris-
tesse augmente, bien loin de la détruire, la faculté d'apprendre.
2o Le même prophète dit encore, 7s., XXVllI, 9 : « A qui le Sei-
gneur enseignera-t-il la science? à qui donnera-t-il l'intelligence de sa
parole? à ceux qui sont privés du lait, arrachés à la mamelle , » c'est-à-
dire à ceux qui sont sevrés des plaisirs. Or la tristesse et la douleur
enlèvent le plaisir, comme le dit le Philosophe; et l'Ecriture ajoute,
Eccli., XI, 29 : « Le mal présent fait oublier les plus grandes jouis-
sances (1). » Donc la douleur n'enlève pas, mais elle donne la faculté
d'apprendre.
3^ La douleur intérieure l'emporte en intensité sur la douleur exté-
rieure : nous l'avons prouvé précédemment. Or on peut apprendre dans
les douleurs de l'ame. Combien donc plus n'a-t-on pas cette faculté dans
les douleurs du corps.
Mais saint Augustin dit, Solil., 1, 12 : « Bien que tourmenté par un
violent mal de dent, je ne laissois pas de repasser dans mon esprit ce
que j'avois appris; mais ilm'étoit absolument impossible d'apprendre les
choses qui demandoient une grande attention. »
(Conclusion. — Comme les grandes douleurs attirent sur elles l'at-
(t) Les éditions de la Bible corrigée ne disent pas , comme noire saint auteur : « Malitia
unius horœ^ une heure de souffrance; » mais elles portent : « Malitia horae , le mal de
rheure présente. »
ARTICULUS L
Utrùm dolor mtferat facultafeni addiscendi.
Ad primum sic proceditur. Videtur quôd
do;or non auferat facultatem addiscendi. Dicitur
enim Isaiœ^ XXVI : « Ciim feceris judicia tua
in terra, justitiam discent omnes liabitatores
enim tnstitia omnem delectationem, ut dicitur
in VII. Ethicor.; et Ecoles., XI dicitur, qiiod
« malitia unius horae oblivionem facit luxuriai
maximae. » Ergo dolor non tollit, sed magis
praebet facultatem addiscendi.
3. Praeterea , tristitia interior prseeminet do-
lori exteriori, ut suprà dictum est (qu. 35,
orbis, » et infrà : « In tribulatior.e murmuris j art. 7). Sed simul cum tristitia potest homo
doctriiia tua eis. » Sed ex judiciis Dei et tri- j addiscere. Ergo multo magis simul cum doiore
buiatione sequitur dolor seu tiistitiain cordibus ; corporali.
honiinr.m. Ergo dolor vel tristitia non tollit,
sed magis auget facultatem addiscendi.
Prœtorea, Isaiœj XXVIII, dicitur : « qnem
docelnt scienîiam, et quem inteiligere faciet
Sed contra est, quôd Augustinus dicit in
I. Soliloq. : « Qiianquam acenimo doiore den-
tium his diebus torquerer, non quidcm sinebat
animo voluere nisi ea quae jam forte diJice-
auditum? ablactatos à lacté, avulso ab ube-lram, à disccndo autem penitus impediebar,
libi.s, » id est à delectationibus. Sed dolor et | adquod mihi totainteutione animiopus erat.»
tviiliiia maxime loUunt ùelectaliones i impedit i (Conclusio. — Dolor inlensus, quoniam
166 l" II» PAUTIE, QUESTION XXXVII, ARTICLE f.
teiition de Tcsprit, noii-soulement elles diminuent, mais elles ôtent
souvent le désir et la faculté d'apprendre.)
Comme toutes les facultés intellectuelles ont leurs racines dans une seule
et même substance , quand Faction d'une de ces facultés attire à elle for-
tement l'attention, elle la retire par cela même de l'action des autres;
car une seule anie ne peut avoir qu'une seule attention. Lors donc qu'un
acte en exige la plus grande partie, sinon toute l'intensité, il exclut tout
autre acte qui réclame également une grande application de l'esprit. Or
il est constant que la douleur sensible appelle sur elle-même , plus impé-
rieusement que toute autre chose, l'attention de l'ame; car les êtres
dirigent toutes leurs forces contre ce qui leur est contraire : cela se voit
jusque dans les choses physiques. Mais il n'est pas moins certain, d'une
autre part, que pour acquérir des connoissances , pour apprendre, il
faut des études, des travaux, des efforts qui absorbent l'intelligence tout
entière ; et c'est là ce que le Sage nous dit dans cette parole, Prov., H, ^ :
« Si vous la cherchez (la sagesse) comme l'argent, et que vous creusiez
bien avant pour la découvrir comme un trésor , alors vous comprendrez
la crainte du Seigneur et vous trouverez la science de Dieu (1). » Que la
douleur donc nous fasse sentir son cruel aiguillon, nous ne pourrons
saisir aucune vérité nouvelle, découvrir aucun aperçu nouveau; bien
plus, la souffrance pourra tellement enchaîner et subjuguer notre ame,
que nous nous efforcerons vainement de porter nos regards sur les choses
que nous connoissons, Cependant la force absorbante de la douleur atti-
rera plus ou moins dans son sein les facultés intellectuelles, selon que l'a-
(1) « Si vous vous efforcez d'acquérir la sagesse avec le même soin que Targcnt, si vous
la recherchez comme si elle devoit vous donner tous les trésors de la terre , quelle sera votre
récompense? « Vous comprendrez la science du Seigneur, et vous trouverez la science de
Dieu? » Ceux qui cherchent Tor creusent profondément, rejettent la tene et pénétrent tou-
jours plus avant jusqu'à ce qu'ils rencontrent le précieux métal. De même ceux qui cherchent
véritablement la sagesse creusent dans leur ame; ils retranchent impitoyablement tout ce
qu'ils y trouvent de terrestre; ils s'enfoncent toujours plus profondément par Vhumilité chré-
tienne , jusqu'à ce qu'ils arrivent au divin trésor de la science , de la vertu , de la sagesse, »
(Bédé.)
animi intensionem ad se trahit, non modo di-
minuit, verum saepe numéro aufert omnem ad-
discendi voluntatem et facultatem.)
Respondeo dicendum, quôd quia oranes
potentise animœ in una essentia animœ radi-
cantur, necesse est quod quando intenlio anima)
vehementer trahitur ad operationem unius po-
tentia}, retrahatar ab operatione alterius ; unius
enini anima non potest esse nisi una intenlio. Et
propter hoc si aliquid ad se trabat totam inten-
tionera animœ veî magnam parleni ipsius, non
compatitursecum aliquid aliud quod magnam in-
tentionem requirat. Manifestum est autem quod
dolor senàibilis maxime trahit ad se inten-
Uouem aaimee, quia n^tuyaliter unumquodque
tota intentione tendit ad repellendum contra-
rium, sicut etiam in rébus naturalibus apparet.
Similiter etiam manifestum est , quod ad
addiscendum aliquid de novo , requiritur stu-
dium et conatus cam magna intentione , ut
patet per illud quod dicitur Proverb.^ II : « Si
quœsieris sapientiam quasi pecuniam , et sicut
thesauros effoderis eam , tune intelliges disci-
plinam. » Et ideo si sit dolor intensus, im-
peditur homo ne tune aiiquid addiscere possit;
et tantum potest intendi , quod nec etiam
instante dolore potest bomo aliquid conside-
rare etiam quod prius scivit. In hoc tamen
attenditur diversitas , secundum diversitatem
amoris (jueni. hQœo ùabçt H ^ddigçenclura vei
DES EFFETS DE LA TRISTESSE OU DE lA rOULEUK 167
mour de la connoissance ou de la méditation sera plus ou moins vif; car
plus Tame s'élancera fortement vers la science , plus elle conservera une
grande part d'attention en en accordant moins au mal.
Je réponds aux arguments : 1<* La douleur modérée^ qui prévient la
dispersion de Tesprit, peut favoriser la connoissance, surtout quand on
espère d'y trouver le remède à ses maux. Voilà comment la tribulation
de l'humble prière nous fait trouver la science de Dieu.
2° Le plaisir _, captivant Fattention de Tame , entrave l'exercice de la
raison; d'où le Philosophe dit, Ethic, VII, 11 : « L'homme ne peut rien
comprendre au milieu des voluptés sensuelles. » La douleur subjugue
plus encore l'attention : c'est ainsi que, dans l'ordre physique, les con-
traires provoquent toute l'énergie des choses; l'eau chauffée, par exemple,
invite en quelque sorte le froid à la congeler plus fortement. Néanmoins
quand elle ne dépasse point une certaine mesure, la tristesse peut, en pré-
venant la surabondance du plaisir, favoriser accidentellement les facultés
intellectuelles; mais elle les entrave par son action propre et les paralyse
entièrement, quand elle déploie ses rigueurs.
3° Comme la douleur extérieure est produite par la lésion du corps ,
elle a plus d'influence sur celte partie de notre être que la douleur inté-
rieure, dont l'empire s'exerce dans le domaine de l'ame. Troublant
donc le calme et le repos , la douleur corporelle nuit plus à la contem-
plation que la douleur spirituelle. Cependant, lorsqu'elle est vive et pro-
fonde , la douleur de Tame captive tellement l'attention , qu'elle ôte la
faculté de méditer, de réfléchir, d'apprendre. C'est elle qui fit aban-
donner à saint Jérôme le commentaire d'Ezéchiel (1).
(1) Au moment d'aborder ce travail, le savant interprète dit, Homil.j XXII : « Vous me
permettrez de poser la plume à cet endroit. Car, vous le savez , mon ame est débordée par
la tristesse. Le péril et le glaive nous menacent de toute part. Nos frères sont accablés par
les tortures et décimés par le supplice. Les uns reviennent à nous les membres mutilés , les
considerandum , quia quantô major fuerit ,
magis retinet intentionem anima , ne omnino
feratiir ad dolorera.
Ad primiim ergo dicendimi , quod tristitia
moderata quœ excludit evagationem animi ,
potest conferi'e ad disciplinam suscipiendam ,
et piaccipuè eorum per quae horao sperat se
posse à tristitia liber ari. Et hoc modo in tribu-
îatione murmiiris homiues doctriuam Dei magis
recipiunt.
Ad secundum dicendum^ quôd tam delectatio
(juàm dolor, in quantum ad se trahunt animae
intentionem, impeùiunt considerationem ra-
tionis ; unde in VII. Et/de. _, dicitur quod «im-
posîibile est in ipsa delectatione venereorum
rliquid iulelligere. » Sed tamen magis trahit
ad se intenli.nem aniiijœ dp^OL^ .quam delec-
lotio : sicuteliam viuemus in rebuA,j).aturaUbuB,
quoi actio corporis naturaiis magis intenditur tionem.
in contrarium , sicut aqua calefecta magis pa-
titur à frigido , ut fortius congeletur. Si ergo
dolor seu tristitia fuerit moderata, per accidens
potest conferre ad addiscendum, in quantum
aufert superabundantiam delectationum : sed
per se impedit, et si intendatur, totaliter aufeît.
Ad tertium dicendum, quôd dolor exterior
accidit ex laesione corporali; et ita magis
habet transmutationem corporalem adjunctam,
quam dolor iuterior, qui tamen est major secun-
dum illud quod est formale in dolore, quod
est ex parte animse. Et ideo dolor corporalis
magis impedit contemplationem , quge requirit
omuimodam quietem, quàm dolor interior; et
tamen dolor interior, si multum inlendatur,
ita trahit intentionem, ut non possit homo d^
novo aliquid addiscei-e , unde et pregoriiis
propter tristiliam intermisit ËzecUielis exposi-
1C8 I" II* PARTIE^ QUESTION XXXVII, ARTICLE 2.
ARTICLE II.
La tristesse ou la douleur produit-elle l'abattement de l'esprit?
11 paroît que la tristesse ou la douleur ne produit pas rabattement de
l'e-spiit. 1° L'Apolre dit, II Cor., \\\, 11 : «Considérez coniljien cet
tristesse que vous avez éprouvée selon Dieu, a produit en vous non-seï
Icment de vigilance, mais de soin à vous défendre, mais d'indigna-
tion...» Or la \iLrilance et l'indignation ont un effet contraire à rabatte-
ment, elles relèvent l'ame. Donc la tristesse ne cause pas l'abattement.
2" La tristesse est l'opposé de la joie. Or, d'une part, la joie produit la
dilatation; d'une autre part, le contraire de la dilatation, ce n'est pas
l'abattement, mais le resserrement. Donc la tristesse ne produit pas ra-
battement.
3° Le propre de la tristesse est d'absorber ; car saint Paul dit, II Cor.,
II, 7 : « Vous devez user avec lui (avec celui qui a failli) de condescen-
dance et le consoler, de peur qu'il ne s'absorbe dans une tristesse trop
proiondc (1). » Or ce qui est abattu est accablé sous le faix , mais ce qui
est absorbé est renfermé dans un autre. Donc l'abattement n'est pas pro-
duit par la tristesse.
Mais saint Jean Damascène et Némésius comptent, ainsi que nous l'a-
vons vu, l'abattement parmi les effets de la tristesse (2).
autres sont traînés dans les fers , les autres tombent sous la hache du bourreau. Ma langue
refuse son sei\ice à la pensée, parce que « mon ame s'afflige de la vie (Jo6, X, 1); » ma
voix n'a plus de joie dans les chants di\ins, parce que « ma harpe s'est changée en de tristes
plaintes et mes instruments de musique en des accents lugubres {ibid., XXX, 31); » L'ail
de mon caur ne contemple plus avec délices les célestes mystères , parce que « mon ame
s'est assoupie d'ennui {Ps. CXVIII , 28) ; » mon esprit ne trouve plus de charmes dans la
lecture des Livres di\ins, parce que « J'ai oublié de manger mon pain à force de gémir
{iùid.^ Cl, 5). » Qui ne vil pas de TEcrilure sainte, pourroit-il laire entendre des paroles
de vie? »
(t) « De peur qu'il ne tombe dans le désespoir et n'attente à ses jours , » dit saint Chry-
soslûme ; » De peur qu'il ne renonce à la foi, » dit Théodoret.
(2) Saint Jean Damascène dit, De fide orlhod.^ lî, li : « Il y a quatre espèces de tris-
tesse : ranxiélé, rabattement, la commisération et renvic. » Et >'émésius. Tract, de nat.
ÂRTICLLUS II.
Utrùm aggravatio nvimi sit effectus tristitiœ
vel do loris.
Ad sccunlum sic proceUtur. Videtur quôd
aggi'avatio auiaii non sit effectus tnslitiec. Dicit
enim ApostoUis II ad Corintfi., VII : « Ecce
hoc ipsurn contris'ari vos secundum Deum,
qiiantaîi! in vobis operatur sollicitutiinera , sed
del'tnsionem , sed ludignatioiiem , etc. » Sed
sollkitudo el indignatio ad quaindam ereclio-
nem ar.imi peilinent, quse atrgravationi oppo-
nitur. Non crgo a-gravatio est effectus tiislitiae.
2. Prœterea, trislitia délectation! opponilur.
Sed effectus deleclationis est dllatalio, oui non
opponitar agirravatio , sel constrictio. Ergo
ellectiis Irislitiaï non débet poni aggravatio,
3. Prfelerea, ad lri;titiam pertinet absor-
bere, ut palet per illud quod Apostolus rÀcÀl
II. ad Cormth., II : « xNe forte abundautiori
trislilia absorbeatur qui et ejusmo^i. » S;id
quod aggravalur non absorbetar, quijimo sub
aliqiio ponderoso deprimitur, quod aiiieni ab-
soibetiir, iulra absorbei.s incl iditur. Ergo ag-
gravatio non débet poni eiîe.tus tiistiliaî.
Sed centra est , quod G:ego;iu3 Nyssenus
et Dainascenus (ut suprk) ponuot tristiliain
aggravautem.
BLS ExiiTS DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 46tJ
(Conclusion. — Comme la tristesse est causée par le mal présent, elle
accable Tame parce qu'elle la prive de son mouvement, soit en Tempô-
chant de jouir du bien , soit en lui ôtant la possibilité de fuir le mal ;
elle peut aussi frapper le corps d'immobilité. )
Souvent les effets produits par les passions prennent métaphorique-
ment, à titre de similitude, le nom des effets causés par les corps sen-
sibles, car les mouvements de Vappéîit animal ressemblent aux ten-
dances de Fappétit naturel : voilà comment nous attribuons la ferveur à
Tamour, la dilatation à la joie , puis l'abattement à la tristesse. On dit
rhomme accablé, dans Tordre physique, quand un fardeau prépondérant
le prive de son mouvement. Or, nous Tavons vu dans les questions précé-
dentes , la tristesse est produite par un mal f)résent. Comment donc le
mal prive-t-il l'esprit dft son propre mouvement? Il l'en prive en empê-
chant la volonté ae jouir de l'objet désiré. Quand le mal ne va pas, dans
sa force attristante, jusqu'cà détruire l'espoir d'échapper à ses étreintes, il
accable bien l'esprit en ne lui permettant pas la jouissance du bien, mais
il lui laisse le mouvement nécessaire pour combattre ses atteintes; au con-
traire, lorsque sa force, croissant de plus en plus, détruit jusqu'à l'es-
poir de la délivrance, il paralyse tout mouvement intérieur de la volonté,
si bien que l'esprit ne peut dans ses angoisses ni jouir de l'objet de ses
vœux ni repousser l'objet de sa crainte; il peut même arriver qu'il dé-
robe le mouvement aux membres du corps, et que l'homme reste immo-
bile en lui-même, frappé de stupeur.
Je réponds aux arguments : 1° Si la tristesse selon Dieu relève
l'ame , c'est qu'elle renferme l'espérance d'obtenir le pardon de ses pé-
chés.
2° L'abattement et le resserrement produisent les mêmes effets dans
homtnisj XIX : « L'anxiété est la tristesse qui ôte la voix ; l'abattement , la tristesse qui
accable; la commisération, la tristesse du mal du prochain; enfin la jalousie , la tristesse du
bien d'autrui. »
(Co^'CLUSlO. — Tristitia cùm ex malo prœ- 1 mali contristantis , ut auferat spem evadendi,
senti contingat, raaximè animiim aggravât, et
quandoque anirai et corporis motum impedit. )
Respondeo dicenduin , quôd defeclus passio-
iium anima; quandoque metaphoricè noininatur
secundum similitudiiiem sensibiliiim corporum,
eo qnod motus appetitus animalis suut siuiiles
inclinationibus appetitus naturalis; et per hune
modum /eri'or atlribuitur amori, dilatatio de-
lectationi, et aygravatio tristiticc. Dicitur enim
home aggravari ex eo qnod aliquo pondère
impeditui' à proprio mo!u. Manifestum est au-
tem ex praîdictis quod tri.titia conlingit ex
aliquo malo piœsenti : quod quidem ex hoc
ipso ouod répugnât motui volunta.is, aggravât
aiiiiium in qaiinliini iaipcùil i^Sv-in ue fiuatur
co quoi Viiit, Et à (;ui^.feui i.ou &it tanla vis
licet animus aggravetur, quantum ad hoc quod
iu prœsenti non potitur eo quod vult , remanet
tamen motus ad repellendum nocivum contris-
tans : si verô superexcrescat vis mali in tan-
tum ut spem evasiouis excludat , tune siuipli-
citer impeditur etiam interior motus animi
angustiati , ut neque hac neque illac divertere
valeant; et quandoque etiam impeditur exterior
motus corporis , ita quod remaueat homo stu-
pidus in seipso.
Ad primum ergo dicendum, quùd ilia erectio
animi provenit ex tristitia quœ est secundum
Deum , propter spem adjunclam de remissione
peccati.
Ad secundum dicendun , quoi qa:nituni ad
motum api,ttilivuui perliiict^ ad ideui referlur
170 V^ 11* PAUTIE, QUESTION XXXVII, ARTICLE 3.
leurs rapports avec la volonté; car Tame abattue, ne pouvant librement
se produire au-ileliors , se retire et se concentre dans son propre s<
conimo si elle étoit pressée, resserrée dans elle-même.
S** On dit que h tristesse absorbe Thomme , quand elle s'empare telle-
ment de son ame qu'elle lui ravit tout espoir d'écbapper à son empire.
Ici, comme dans la réponse précédente, deux causes différentes, l'ab-
sorption et l'abattement, produisent le même effet. On rapproche sou-
vent, dans les attributions métaphoriques, des choses qui semblent se
repousser dans leurs propriétés naturelles.
ARTICLE III.
La tristesse ou la douleur affoiblit-elle l'opération?
Il paroît que la tristesse ou la douleur n'affoiblit ni ne gène l'opéra-
tion. 1° La tristesse produit la vigilance, comme saint Paul l'enseigne
dans un passage cité précédemment. Or la vigilance aide à rendre l'opé-
ration bonne; d'où le même Apôtre dit, II Timoth., II, 15 : « Prenez
soin de vous tenir à l'épreuve devant Dieu, comme un ouvrier qui ne
rougit pas (1). « Donc la tristesse ne gène pas l'opération , mais elle aide
à la rendre boime.
2° «La tristesse produit souvent le désir,» dit le Philosophe, Ethic, YII,
cap. ult. Or le désir, contribuant à Tattention de l'esprit, favorise l'ac-
tion. Donc, etc.
3° De même quïl y a des actions propres à ceux qui sont dans la joie ,
de même il en est, comme gémir et pleurer, qui sont propres à ceux qui
sont dans la tristesse. Or la convenance naturelle facilite toute chose.
(1) « A répreuve , prohahilis^ » qui peut soutenir les regards , Texamen , le jugement de
Dieu. « Qui ne rougit pas , inconfusihilis ^ » qui n'est pas ou qui ne peut être confondu, qui
ne rougit pas dans ses aclions ou qui ne fait rien dont il ait à rougir.
Saint Chrysoslôme admet la première interprétation; car il fait ainsi parler saint Paul,
I
wnstrictio et aggravât io : ex hoc enim
quûd aggravatur animnî, ut ad exteriora libéré
progr-^Ji non po5sit ; ad seip^um retrahitur
quasi m seipso constrictus.
Ad tei'tium dicendum, quôd tristitia absorbere
homine n dicitar, quando sic totaliter vii con-
tristanlis mali afticit aniinum, ut omnem spem
evasionis excludat. Et sic etiam eodem modo
aggravât et absorbât; qua;da:n enim se conse-
quuntur in his qiiae metaplioricè dicunlur quae
sibi repugnare vidciitur, si secundimi proprie-
tatem accipiantur.
ARTICULl'S III.
Vtriim tristitia vel dotur debilitet omuem
operationem.
Ad tertium sic proccùit-ir (l). Videtur quôd
(1) De bis etiam inrià, qu. 39, art. 3 ad 3; et qu. 59, art. 3, ad 2,
tristitia non impediat omnem operationem. Sol-
licitudo enim ex tristitia causatur, ut patel
per auctoritatem Apostoli inductam. Sed sol-
licitudo adjuvat ad bene operandum; unde
Aposlolus dicit II. ad Timoth., II. « Solli-
cité cura teipsum exhibera operarium incon-
fiisibilem. » Ergo tristitia non impedit ope-
rationem , sed magis adjuvat ad bene operan-
dum.
2. Praeterea, «tristitia causât inmultiscon-
cuplscentiam,» utdiciturin VII. Ethic, (cap»
ult.). Sed coucupiscentia facit ad utensi.neuj
operationis. Ergo et tristitia.
3. Prœterea, sicut quœdam operaliones pro-
piiaîsiint gaudenlium, lia etiam quœdam ope-
ralioncs his qui conliistantur , sicut lugere.
Sed unumquodque augelur ex tibi convenienti.
DES EFFETS DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 171
Donc il est des actions qui ne sont pas gênées, mais facilitées par la
tristesse.
Mais le Philosophe dit, Ethic, X, 4 et 6 : « La joie perfectionné l'ac-
tion, mais la douleur la gêne. »
(Conclusion. — Quand Taction forme Tobjet de la tristesse, elle est
entravée par ce sentiment; mais quand elle constitue son effet, elle en
est augmentée et perfectionnée.)
Comme nous Tavons vu dans Tarticle précédent, la tristesse n'accable
ou n'absorbe j-as toujours tellement Tame, qu'elle arrête tout mouve-
ment soit intérieur, soit extérieur; au contraire, il est des mouvements
qui sont causés par la tristesse. L'action peut donc avoir un double rap-
port avec ce sentiment : elle peut en être le moteur ou le mobile, la cause
ou l'effet , l'objet ou le sujet ; elle peut le produire ou en être produite.
Quand l'action produit la tristesse , elle est arrêtée , gênée , entravée
dans son développement ; car ce que nous faisons avec peine et douleur
obtient de nous moins d'efforts et de soins que ce que nous faisons avec
joie. La volonté est la cause de l'action ; si donc l'action afflige la volonté,
elle s'affoiblit elle-même en affoiblissant sa cause. Ensuite quand l'action
est produite par la tristesse, elle reçoit de ce sentiment un nouvear degré
de force, d'énergie, de perfection; car plus une chose nous afflige, plus
nous nous efforçons de l'écarter, pourvu que nous gardions toutefois l'es-
pérance d'y parvenir; si le mal nous paroissoit irrésistible, plus de mou-
vement, plus d'action.
Ces quelques mots renferment la réponse aux objections.
Uomil.j V : « Ne rougis point de prêcher TEvangile hautement, à la face du monde. » De
même saint Thomas, lect. 2. Le texte de saint Paul finit ainsi : « Comme un ouvrier qui ne
rougit pas, dispensant droitement la parole de vérité, » Et plus loin, 16 et 25 ; a Réprimez
les discours profanes et vains.... reprenant avec mansuétude. » Au chapitre I, 8 : « Ne rou-
gissez point de Notre-Seigneur que vous devez confesser. »
D'autres interprètes , Primasius par exemple , admettent le dernier sens et font dire à saint
Paul : Vivez saintement; ne commettez aucune action qui puisse vous faire rougir devant Dieu
ou devant les hommes.
Ergo aliquse operationes non impediuutur , sed
meliorautur propter tristitiara.
Sed contra est , qiiôd Philcsophus dicit in
X. Ethic.,{c. 4, et art. 6), quod « delectatio per-
ficitoperalionem, et e conversé tristitiaimpedit.»
(GoNCLUsio. — Operatio si conferatur ad
tristitiam ut objectum , ma-simè ex ea impe-
ditur; si verô comparetur ad illam ut affectas,
laagis augetur et perficitur. )
Re?pondeo dicendum, quod sicut dictum est
(art. 2), tristitia quandoque non ita aggravât
vel absorbât aniimim , ut oraneni motum inte-
riorem et exteriorem excludat ; sed aliqui
motus quandoque ex ipsa tristitia causantur.
Sic ergo operatio ad trisiitiam dupliciter potest
çomparari. Uuo modo sicut ad id de quo est
tristitia : et sic tristitia quamlibet operationem
impedit; nunquam enirn illud quod cum tris-
titia facimus, ita benè facimus, sicut illud
quod facimus cum delectatione vel sine tris-
titia, Ciijus ratio est , quia voUmtas est causa
operationis humanee; unde quando operatio
est, de qua aliquis contristatur , necesse est
quod actio debilitetiu". Alio modo comparatur
operatio ad tristitiam sicut ad principiura et ad
causam : et sic necesse est, quôd operatio talis
ex tristitia augeatur; sicut quantô aliquis magis
tiistatur de re aliqua, tanlô magis conatur ad
expelleniuni tristitiam, duraaiodo remaneat
spGs expellendi'; alioquin nuUus motus vel
operatio ex tristitia causaretur.
El per hoc patet responsio ad objecta.
172
l'« !!• PARTIE, QUESTION XXXVII, A-KTICLE 4.
ARTICLE IV.
La tristesse nuit-elle plus au corps que les autres passions de l*ame.
Il paroit que la tristesse ne nuit pas plus au corps que les autres pas-
sions de Vame. !•» La tristesse a dans l'aine une existence spirituelle. Or
les choses qui ont une existence purement spirituelle n'altèrent pas le
corps; ainsi les effluves des couleurs, existant dans Tair, ne colorent pas
les objets. Donc la tristesse ne nuit point au corps.
2» La tristesse ne pourroit nuire au corps de Thomme qu'en le modi-
fiant. Or, nous l'avons vu précédemment, toutes les passions modifient le^
corps. Donc la tristesse ne nuit pas plus au corps que les autres passions.
^ Le Philosophe dit, Ethic, VII, 5 : « La colère et la convoitise pro-
duisent quelquefois la folie ; le plus terrible malheur qui puisse arriver
à rhomme, puisque la raison forme son bien le plus précieux; d'ailleurs
le désespoir est un plus grand mal que la tristesse, puisqu'il la produit.
Donc la tristesse ne peut nuire au corps plus que les autres passions de
l'ame.
Mais il est écrit, Vrov., XVII, 22 : « La joie de l'esprit rend le corps
plein de vigueur, la tristesse du cœur dessèche les os. » Plus loin, XXV, 20 :
« Comme le ver ronge le vêtement et la pourriture le bois, ainsi la tris-
tesse de l'homme lui dévore le cœur. » Et ailleurs, Eccli., XXXVIII, 19 :
« La tristesse hâte la mort (1). »
(1) « La tristesse frappe rhomme jusqu'au fond de son être; c'est une torture plus na-
vrante , un supplice plus cruel que tous les supplices et toutes les tortures. Bourreau sans
pitié, qui perce non-seulement le côté, mais le cœur; ver toujours renaissant, qui ronge
non-seulement la chair, mais l'ame; feu consumant, qui dévore non-seulement les os, mais
Tcspiit; fièvre sans repos, guerre sans relâche, mort de tous les instants; obscurité sans
lueur, nuit perpétuelle, affreuse tempêle qui plonge le monde dans d'épaisses ténèbres. L'astre
du jour n'a plus de lumière pour Tafiligé : « Il se couche » pour lui, dit le prophète [Amos,
I
ARTICULUS IV.
Utrùra tristitia magis noceat corpori, guùni
allœ animœ passiones.
ko quartum sic proceditur (1). Videtur, quôd
tristilid non inferat maxime corpori nociimen-
lum. Tristitia enim habet esse spirituale in
anima. Sed ea qiue habent tantiim esse spiri-
tuale , non causant traiismulationem corpora-
lem , sicut palet de intentionibus colorum, quaî
sunt in aère, à quibus nuUum corpus coloratur.
Ergo tristitia non facit aiiquod corporale nocu-
mentum.
2. Prœterea , si tristitia facit aiiquod corpo-
rale nocumentinn, hoc non est nisi in quantum
habel corporalem transmulationem adjunctam.
Seil corporalis transmutatio invenitur in om-
nibus animse passionibus, ut suprà dictum est
(1) De his ctiam infrà, qu. 41 , art. 1 ; ut et
(qu. 22, art. 2, ad 3). Ergo non magis tris-
titia quàm aliaî animœ passiones corpori no-
cet.
3. Preeterea, Pliilosoplius dioit in VIL Ethic,
(cap. 5), quôd « ira et coiicupiscenti^e qui-
busdam insanias faciunt ; » quod viJetur esse
maximum nocumentum , cùm ratio sit excel-
ienlissimum eorum quae sunt in liomine, de?-
peratio eliam videtur magis nociva qaàui tris-
titia, cùm sit causa tristitise. Ergo tristitia
non magis nocet corpori , quàm aliae animse
passiones.
Sed contra est , quod dicitur Piw., XVII :
« Animus gaudens setatem floridam facit, spi-
ritus tristis exsiccat ossa.» Prov., XXV : « Sicut
tinea vestimeuto, et vermis ligU'i, ita tristitia
viri nocet corpori. » Et ^cc/e5., XXXVIII : «A
tristitia festinat mors. »
IV, Sent.» dist. 15, qu. 3, art. 3, qusetiuac. 2,
DES EITET.S DE LA TRISTESSE OU DE LA LÛULE'JH. 173
(Co>'GLusioN. — Comme la tristesse gêne le mouvement vital du cœur,'
elle nuit plus au corps que les autres passions. )
De toutes les passions de Tame, la tristesse est celle qui exerce sur le
corps l'influence la plus funeste. La raison en est que la tristesse con-
trarie la vie humaine non-seulement par la quantité, mais encore par
Tespèce de son mouvement, tandis que les autres passious ne la con-
trarient que de la première manière. La vie humaine implique une cer-
taine impulsion qui va du centre à la circonférence, du cœur aux autres
organes ; impulsion qui convient à la nature dans une certaine mesure.
Quand cette impulsion dépasse la proportion requise, elle contrarie la
vie, non par l'espèce, mais par la quantité du mouvement ; quand elle
gêne et paralyse, en se ralentissant, le jeu des organes, elle contrarie
la vie par l'espèce du mouvement. Or, dans toutes les passions de Tame,
la modification corporelle est en raison directe du mouvement appétitif :
car, d'une part, le mouvement constitue la forme et modifie la ma-
tière ; d'une autre part, la UKatière est toujours proportionnée à la
forme. En conséquence les passions qui , poussant l'appétit au dehors,
lui impriment un mouvement d'expansion vers les objets extérieurs, ne
contrarient pas l'impulsion vitale par l'espèce du mouvement, mais
elles peuvent la contrarier par sa quantité ; elles sont favorables au co'ps
sous le premier rapport, mais elles peuvent lui être nuisibles sous le
second par excès. Au contraire, lorsque les passions, rappelant l'appétit
au-dedans , lui impriment un mouvement de fuite à l'égard des choses
extérieures et de retour sur lui-même, elles contrarient l'impulsion
vitale non-seulement par la quantité, mais par l'espèce du mouve-
ment. Or les passions qui produisent le premier effet sont la joie, lo
Vni , 9) , M en plein midi; » non pas qu'il ait perdu sa splendeur, mais parce que raîlliflion
lire un voile funèbre sur toute la nature. Contemplez , si vous Posez , ce monstre affreux :
son aspect est plus terrible que celui du dernier supplice , car il en imprime toutes les hor-
reurs sans offrir la délivrance. Le prophète Jonas, David, saint Paul, en proie à la tris-
tesse, conjuroient la mort de les arracher à leur tourment. » (Saint Chrysosîùme , Epht. lll,
nd Olypiam.)
(CoNCLUSio. — Tristitia magis corpori nocet ' nem speciei. Si aiitem impediattir processus
quàm aljje aniiiiœ pasïiones, cùm vitalem cor- hujus motionis, repugnabit vila3 seciinJum
dis motum impediat.) ; suam speciem. Est auteiii aUendendiiui in om-
Respondeo dicendum, quèd trislitia inter
omnes anima} passiones magis corpori nocet.
Cujiîs ratio est, quia tristitia répugnât hii-
manie vitœ quantum ad speciem motus sui,
et non soUim quantum ad mensuram seu quan-
lilatem^ sicnt aliœ animai passiones. Consistit
euim humana vila in quadam molione, quse à
corde in cœiera membra difluiulitur, quœ.qui-
dem motio convenit naturœ humanœ secundum
alitpiam determinatara mensuiam. Si crgo ista
motio procedet ultra mensuram dcbitam , re-
pugnabit bumause vitae secundum quantitatis
mensuram, non autem secundum similitudi-
nibus aniniîc passionibus , quôd {ransmutiitio
corporalis, quae est in eis materialis, est confor-
mis et proportionata motui appetitus, qui est
formalis, sicut in omnibus raatcria proportiona-
tur f omise. Illee ergo animae passiones que im-
portant motum appelitus ad persequandurn ali-
quid, non répugnant vilali motioni secundum
speciem, sed possunt repugnare secundum
quantitatem , ut amor, gaudium, dosideriura,
et hujusmodi ; et ideo ista secundum speciem
suam juvant uaturam corporis, sed propter ex-
cessum possunt noceie. Passiones autem quae
important motum appetitus cum fuga vel re-
174 1" II* PARTIE, QUESTION XXXVni, ARTICLE 1.
désir et les autres pareilles ; puis celles qui produisent le second sont la
crainte et le désespoir, mais surtout la tristesse : car elle accable sous
le poids du mal présent, qui impressionne plus vivement que le mal
futur.
Je réponds aux arguments : 1° Puisque l'ame meut naturellement le
corps, le mouvement de l'ame jjroduit naturellement aussi les modifi-
cations du corps ; mais les effluves spirituelles ne peuvent altérer ainsi
les substances qui ne sont point sous Tempire immédiat de Tame.
2° Les modifications que Tamour , la joie , le désir produisent dans
le corps sont conformes à Timpulsion vitale; mais les changements que
la tristesse opère dans notre partie matérielle , y sont contraires.
3° La raison cède plus facilement à l'action du mal que la vie ; car
nombre de maladies qui causent la folie ne sont point assez graves pour
donner la mort. Et si la crainte et la colère produisent de grands ravages
dans le corps, c'est que Tabscnce de l'objet désiré appelle la tristesse à
leur secours; car la tristesse enlève elle-même Tusage de la raison, té-
moin les malheureux que la douleur jette dans la mélancolie ou la manie.
QUESTION XXXVIII.
Des Temedes de la tristesse ou de la douleur.
Disons maintenant quelque chose des remèdes qui peuvent alléger la
plus accablante des affections de Tame.
On demande cinq choses sur ce sujet : l'» Toute joie soulage-t-elle la
ti'aclioiie quada 11 , répugnant vitali motioni ,
non solum secundura quanlitateni , sed cliam
secundum speciem motus; et ideo simpliciter
nocent timor et desperatio, et prœ omnibus
tristitia , quœ aggravât animum ex malo prae-
senti, ciijus est fortior impressio, quam futuri.
Ad primum ergo dicendum, quôd quia anima
naturaliter movet corpus, spirilualis motus
animœ naturaliter est causa transmutallonis
corporalis; ncc est simile de spiritualibns in-
tentionibus , quae non habent naturaliter ordi-
ncra moveudi alia corpora, quae non sunt nata
jnoveri ab anima.
Ad secundum dicendum, quôd aliaî pas-
siones habent transmutationem corporalem con-
formem secundum siiam speciem motioni vitali,
sed tristitiaî contrariam, ut dictum est.
Ad tertium dicendum , quôd ex leviori causa
impeditur uzus rationis quàm corrumpatur vita,'
ùm videamus multas œgritudinesusum rationis
tolIere, quaî nondum adimunt vitam. Et tamea
timor et ira maxime nocumentum corporale
aiïerunt , ex permixtione tristitiae propter ab-
senliam ejus quôd cupitur ; ipsa enim tristitia
quandoque rationem aufert, sicut palet in his
qui propter dolorem in melancholiam vel ia
maniam incidunt.
quj:stio xxxvin.
De remediis (rislitiœ^ seu doloris^ in quinque arliculos divisa,
Deinde considerandum est de remediis do- ] Et circa hoc qucc-runtur quinque : 1<» Utrùnij
loris seu tristiliœ. l dolor vel tristitia mitigetur per quamlibetl
DES REMEDES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOtLEUR. 1T5
la tristesse ou la douleur? 2^^ Les larmes soulagent-elles la tristesse
ou la douleur? 3° La compassion de Tamitié soulage-t-elle la tristesse ou
la douleur? 4» La contemplation de la vérité soulage-t-elle la tristesse
ou la douleur? 5° Enfin le sommeil et les bains soulagent-ils la tristesse
ou la douleur?
ARTICLE L
Toute joie soulage-t-elle la tristesse ou la douleur?
n paroît que toute joie ne soulage pas la tristesse ou la douleur. 1° La
joie ne peut soulager la tristesse qu'autant qu'elle lui est opposée : car
«les contraires se guérissent par les contraires, » dit le Philosophe,
Ethic, II, 2 ou 3. Or toute joie n'est pas opposée à toute tristesse, comme
nous l'avons vu précédemment. Donc toute tristesse n'est pas soulagée par
toute joie.
2° Ce qui cause la tristesse ne sauroit la soulager. Or certains plaisirs
causent la tristesse; car le Philosophe dit, Ethic, DC, 4 : a Le mé-
chant s'afflige de s'être réjoui. » Donc toute joie n'adoucit pas toute
tristesse.
3° Saint Augustin, Confess,, IV, 7, raconte que, ne pouvant se con-
soler de la mort de son ami , quitta les lieux qu'il avoit fréquentés s'^
souvent avec lui : Car « mes yeux le cherchoient trop ardemment, dit-il,
où ils s'étoieut habitués de le voir (1). » Ainsi les lieux qui ont été témoins
(1) Vhi supra j 7, 8 et 9 : « \\ n'y avoit pour moi que trouble et qu'angoisse; je pleurois
et soupirois sans cesse , ne trouvant aucun repos et ne sachant de quel côté me tourner.
Mon cœur, tout déchiré, tout sanglant, ne pouvoit plus durer en moi, et je ne savois qu'en
faire. Il n'étûit plus touché ni de l'ombre des bois, ni du délassement des jeux, ni des
charmes de la musique , ni des parfums , ni de la bonne chère , ni des plaisirs, ni des li\Tes,
ni des vers; enfin tout ce qui n'ctoit pas celui que j'avois perdu m'inspiroit de l'aversion,
tout jusqu'à la lumiôre , tout si ce n'est les soupirs et les larmes. J'y trou\ois une sorte de
repos ; mais lorsque quelque chose m'empéchoit de m'y abandonner, je succombois sous le
poids de ma douleur. Il n'y avoit que vous , ô mon Dieu , qui pussiez me soulager et me
guérir, mais je ne me tournois pas vers votre bonté. Il n'y avoit rieu d'arrêté ni de solide dani
delectationem. 2» Utrùra raiticretur per fle-
t'.im. 3° Utrùui per compassionem aniico-
rum. 4° Utrùm per contempîationem veritatis.
5» Utrùm per somnum et balnea.
ARTICULUS I.
Utrùm dolor vel tristilia mitiyetur per
quamlibet delectationem.
Adprimum sic proceditiir(l). Viietur quôd
non quselibet clelectatio mitiget quemlibet do-
non quaelibet delectatio contrariatur cuilibet
tristitiae, ut suprà dictum est. (qu. 35, art. 4 ).
Ergo non quœlibet delectatio mitigat quamlibet
tristitiam.
2. Praeterea, illud quod causât tiistitiam, non
mitigat tristitiam. Sed aliquae delectationes
causant tristitiam, quia ut dicitur in Ethic, IX :
« Malus tristatur quoniam delectatus est. » Non
ergo omnis delectatio mitigat tristitiam.
3. Praeterea, Âugustinus dicit in IV. Confess.,
lorem seu tristitiam. Non enim delectatio tris- [ quôd ipse fiigit de patria, in qua conversari
titiam mitigat, nisi in quantum ei contraria- ! solitus erat cum amico suo jam mortuo : « ni-
tur : medicinae enim fiuut per contraria, ut mis eum quaerebaat oculi ejus, ubi eum yi-
dicitur in secundo Ethîc. (cap. 2, vel 3). Sedidere solebant. » Ex quo accipi potest, quod
(1) De his etiam suprà, qu. 35, art. 4, ad 2 et ad 3; ut et ihfrà, tum art. 4 , tum art. 5{
et qu. 48, art. 1 ; et in III. part., qu. 46, Ar*^ 8. j»4 «^ ^t in I. ad Cor., VII, col. 3,
176 1" ir PARTIE, QUESTION XXXVIII, ARTICLE 1.
des épanchcments de notre amitié, nous deviennent à charge après îa
mort ou pendant l'absence de nos amis. Or ces lieux ne nous rappellent
que des souvenirs de contentement, de sati<f;;ction , de bonheur. Donc la
joie nous est une peine , quand nous sommes dans le deuil; donc elle ne
calme pas toute sorte de tristesse.
Mais le Philosophe dit , Ethic, VI, cap. ult. : « Que la joie soit con-
traire à la tristesse ou non, pourvu qu'elle soit vive , elle la chasse. »
(Conclusion. — Puisque toute joie est contraire à toute tristesse dans
le genre, toute tristesse est adoucie, soulagée par toute joie.)
Nous l'avons dit souvent, la joie est le repos de la volonté dans le
ridée que j'avois de vous; car ce que je me représentois quand je voulois penser à vous,
n'étoit rien moins que vous.... Aussi quand mon ame se jeloit entre les bras de ce dieu ima-
ginaire, elle se trouvoit sans soutien et retomboit sur moi-mcme . et je lui présentois une
demeure qu'elle ne pouvoit ni habiter ni quitter. Où mon cœur devoit-il fuir pour ne plus se
trouver? Comnîcnt faire pour me séparer de mon être? est-ce que je ne me porlois pas partout
où je dirigcois mes pas? Mais si je ne pouvois sortir de mon propre sein , je quittai du moins
le lieu de ma naissance , car mes yeux cherchoicnt mon ami trop ardemment où ils s'étoient
habitués de le voir. Je partis de Thagaste pour m'en aller à Carlhage.
» Le temps fait son effet, il agit insensiblement sur nous; et par les objets divers qu'il pré-
sente à nos sens , il produit dans notre esprit des changements qui nous surprennent. A me-
sure que les jours, se succédant les uns aux autres, me ramenoient des idées nouvelles et
réveilloient le souvenir et le sentiment des choses qui m'avoient fait plaisir autrefois, je reve-
nois peu à peu, et la douleur cédoit à la joie qui renaissoit dans mon ame. C'étoit là, non
pas sans doute des souffrances nouvelles , mais de nouvelles semences de souffrances. Car
pourquoi avois-je été si profondément frappé par la mort de mon ami , sinon parce que c'est
s'appuyer sur le sable mouvant que d'aimer un homme mortel comme s'il ne devoit jamais
mourir.
» Rien ne contribua plus à me remettre , à me consoler, que le commerce de quelques
autres de mes amis.... Et ce qui me rendoit ce commerce si cher et si doux, ce n'étoient pas
les nombreuses erreurs que nous partagions en commun, mais toutes ces choses qui font le
prix et le charme de l'amitié, comme de s'entretenir, de rire et do s'amuser des mêmes plai-
sirs, de se donner réciproquement des gages d'affection, de lire ensemble des livres agréables,
de se combattre quelquefois sans aigreur et de relever par le sel de ces contradictions peu
fréquentes le plaisir d'être d'accord sur mille autres choses , de s'apprendre tour à tour
quelque chose les uns aux autres, de se plaindre de l'absence de ceux qu'on ne voit point et
de voir arriver ceux qu'on attendoit. Toutes ces démonstrations d'amitié que le cœur exprime
par la bouche, par les yeux et de cent autres manières, forment comme un feu qui fond en
une les âmes de plusieurs personnes qui s'aiment. Voilà ce que nous ;jimons dans nos amis,
ce qu'il est si naturel d'aimer que nous nous sentons coupables quand nous sommes sans
amour pour ceux qui nous aiment et qui demandent de nous le retour et la réciprocité de leur
sentiment. De là viennent ces larmes si sincères , ces douleurs si vives et ces tristesses si
profondes, quand nous perdons nos amis; de là vient que l'amertume remplace la douceur
dans notre cœur, et que la mort de ceux qui s'en vont fait que la vie de ceux qui restent
n'est plus qu'une mort. Heureux qui vous aime , ô mon Dieu! heureux qui aime ses amis en
if.a in quibus nobis amici mortui vel absentes i tatio trislitiam , et quap contraria, et quaî con
communicaverunt , efficiuntar nobis de eorum
morte vel absentia do'enlibus , onerosa. Sed
maxime communicaverunt uobis in delectatio-
nious. Ergo ipsae delectationes efficiunlur nobis
dolentibus onerosie ; non ergo qiiseiibet delec-
tafkO raitigat quamlibet tristitiam.
Sed contra est , quôd Philosophas dicit in
VII, E*hic. (cap. ult.) , quod «expellit delec-
tingens { id est quœlibet ) si sit fortis. »
( CoN"CLUsio. — Quoniani omnis delectatio
omni tristitiae aliquo modo , nempe secundum
genus contraiiatur, iùcirco quœlibet tristitla
per quamlibet delectatioaem mitigari et im-
minui potest. )
Respondeo dicendum , quôd sicut ex prae-
dictis patet (qu. 32, art. 1), delectatio est
DES REMÈDES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. ITT
î)ien convenable , et la tristesse est le trouble et l'agitation de Vesprit
dans le mal qui lui répugne. La joie est donc à la tristesse dans les mou-
vements de la volonté, ce que le repos est à la fatigue dans le corps sou-
mis à un mouvement contraire à sa nature ; car la tristesse est une las-
situde, une indisposition, une maladie de Tame. Comme donc tout repos
fait disparoître toute fatigue causée par une action contraire à la nature,
ainsi toute joie soulage et calme toute tristesse produite par un mal quel-
conque.
Je réponds aux arguments : 1° Si toute joie n'est pas contraire à toute
tristesse dans Tespèce , à Tégard de Tobjet, cette contrariété existe tou-
jours dans le genre, relativement au sujet. La joie donc, changeant la
disposition du sujet, peut toujours soulager et calmer la douleur.
2° La joie des méchants ne cause pas la douleur dans le moment qu'ils
réprouvent, mais plus tard, quand ils se repentent du mal qui leur a
donné de faux plaisirs. La tristesse qu'ils conçoivent alors, se calme par
de nouvelles joies.
3" Deux causes qui inclinent à deux mouvements contraires se com-
battent Tune l'autre, et la victoire reste à celle qui a le plus de force et
le plus de durée. Or quand les choses qui nous ont donné du contente-
ment par la présence de notre ami nous donnent de l'affliction par son
absence ou par sa mort, deux causes sont en présence, qui nous entrainent
dans des directions contraires : la perte de l'objet aimé nous pousse à la
douleur par le souvenir du passé, et les biens dont nous jouissons nous
ramènent à la joie par la possession présente. Mais comme la sensation
vous , et ses ennemis pour l'amour de vous ! On est sûr de ne perdre aucun de ceux qu'on
aime, quand on les aime en celui qu'on ne sauroit perdre.... On ne vous perd, Seigneur,
qu'en vous abandonnant; et quand on vous abandonne, on va de vous, favorable et bienfai-
sant , à vous armé des foudres de votre colère. »
Nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue ce passage : car l'ange de l'école y puisera
de nombreuses citations dans la suite de la discussion.
quredam qiiies appetitus in bono convenienti , per qiiamlibet delectationem raitigari potest.
tfistitia autem est ex eo quôd répugnât appe
titui. Unde sic habet delectalio ad tristitiam in
molibiis appetitivis, sicut se habet in corpo-
ribus quies ad fatigationem quse accidit ex ali-
qua transinulatione innaturali, nam et ipsa
tristitia fatigationem quamijam seu asgritudinein
appeiiliva} virtutis importai. Sicut igitur quae-
libet quies corporis remedium atfert contra
quamlibet fatigationem ex quacuraque causa
innaturali provenientem, ita quœlibet delec-
talio remedium atfert ad mitigandam quamlibet
Iristiliam , ex quocuraque procédât.
Ad primum e;go dicendum, quôd licèt non
omnis delectalio contrarietur omni tristitiœ se-
cundum speciem, contrariatur taraen secun-
dum genus, ut suprà diclum est : et ideo ex
parle dispositionis subjecti quaelibét trislitia
Ad secundum dicendum , quôd delectationes
malorum non causant trisliliam in prsesenti,
sed in futuro, in quantum sciiicet niaii pœni-
tent de nialis, de quibus lEetitiam habuerunt :
et huic tristitiae subveaitur per contrarias de-
lectationes.
Ad tertium dicendum, quôd quando siint
duae causa ad conlrarios motus inclinantes ,
utraque alleram impedit ; et tamen illa similiter
vincit , quœ forlior est et diuturnior. In eo
autem qui tristatur de bis , in quibus simul
cum amico mortuo vel absente deleclaii coa-
suevit, duae causœ in contraiium iuùucenles
inveniuntur ; nam mors vel abseutia amici
recogitala inclinât ad dolorera , bonum autem
prsesens inclinât ad delectationem, unde utmm-
que per alterum minuitur. Sed tamen quia for-
12
478 !'• n' PARTIE, QUESTION XXXVIII, ARTICLE 2.
des choses présentes impressionne plus vivement que la mémoire d s
choses passées, comme d'ailleurs Tamour de soi dure plus longtemps que
l'amour d'autrui, la joie finit par écarter la tristesse. Aussi Tévèqiie
d'IIippone, après avoir parlé des larmes qu'il répandit sur son ami,
dit-il, ubi supra : « La douleur céda à la joie qui renaissoit dans mon
aine. »
ARTICLE IL
Les larmes soulagent-elles la tristesse ou la douleur?
Il paroît que les larmes ne soulagent pas la tristesse ou la douleur.
1^ L'effet ne peut diminuer la cause. Or les larmes et les gémissements
sont l'effet de la tristesse. Donc ils ne peuvent la diminuer.
2° Comme les pleurs et les gémissements sont Teffet de la tristesse ,
ainsi le rire est l'effet de la joie. Or le rire ne diminue pas la joie. Donc
les plenrs n'affoiblissent pas la tristesse.
3** Les pleurs présentent Tidée de la chose contristante. Or l'idée de la
chose contristante augmente la tristesse , de même que iïdée de la chose
réjouissante augmente la joie. Donc les pleurs ne mitigent pas la
tristesse.
Mais saint Augustin, parlant de la douleur que lui causoit la mort de
son ami, dit, Confess., IV, 7 : « Les larmes et les gémissements me
donnoient seuls quelque repos. »
(Conclusion. — Comme les pleurs et les gémissements répandent et
dispersent sur les choses extérieures l'attention fixée jusqu'alors sur le
mal, ils diminuent naturellement la tristesse ou la douleur.)
Les larmes et les sanglots mitigent et modèrent naturellement la tris-
tesse, et cela par un double effet. D'abord le mal intérieurement ren-
fermé dans le cœur afflige davantage, parce qu'il appelle et fixe plus
tins movet sensus prœsentis quàm meinoria
praeteriti, et amor sui ipsins quani amor alte-
rius diiUurnius manet, inde est quùd liiialilcr
delectalio trislitiam expeiiit. Uude post pauca
subdit idem Auguslinus quôd « pristluis gene-
ribus delectationimi cedebat dolor ejus. »
ARTICULUS II.
Utrùm dolor vel iristilia mitigetur per
Jlelum.
Adsecundum sic proceditur (1). Vidoturquôd
fletus nou mitiget trièlitiam. NuUus enim di-
miauit suam causara. Sed Hetiis vel gemiius est
effectus trislitise. Eigo non minuit tiistiliam.
2. Piœterea , situt tletus vel gemitus est
effectus tiisliiiaî, ita risus est eflectus laetiliœ.
Sed risus uon uiiuuit Uttitiam. Ergo ilelus lou
mitigat tiistitiain.
(1) De bis etiam super Ptaim, XLI, col. 3.
3. Praeterea, in fletu leprœsentatur nobis
malum contristans , sed imaginatio rei coiitris-
tantis aiiget trislitiam , sicut imagiiiatio rei
deleclantis auget iœtitiam. Ergo viuctur quôd
fletus non mitiget trislitiam.
Sed contra est , quôd Augustinus dicit in
IV. Confess., (ubi sup.), quôd quando dolebat
de morte amici : « In solis geuiitibus et iacry-
mis erat ei aliquantula requies. »
(CoNCLusio. ~ Quia per fletura et gemitum
anirai intenlio quœ est circa maliun ad exte-
riora difïumiitur, Iletus quoque et gemitus do-
lorem el hisliliara naturalitor minuunt.)
Respondeo dicendum , quod lacryms et
geinitus naturaliter mitigant tristitiam , et hoc
duplici ratione. Primo quide:n , quiaomne no-
civum inteiiùs clausum magis aftii^it, qu'a
magis multiplicatiir intenlio animae ciica ip-
DES REMÈDES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 1Ï9
l'attention sur lui-même; mais quand il se répand au-dehors, l'attention
se disperse en quelque sorte sur les objets extérieurs et rafTection diminue;
voilà pourquoi les affligés sentent la tristesse s'adoucir et se calmer dans
leur ame , quand ils la manifestent extérieurement , soit par les larmes
et les sanglots, soit même par les plaintes et la parole. Ensuite les actes
qui conviennent à l'homme selon les dispositions de son ame lui donnent
de la joie. Eh bien, les pleurs et les gémissements conviennent à l'homme
plongé dans l'affliction; ils sont donc une source de jouissance et de joie
pour son cœur. Mais nous avons vu, dans l'article précédent, que la joie
mitigé , adoucit plus ou moins la douleur ; donc les plaintes et les larmes
soulagent et calment la tristesse.
Je réponds aux arguments : 1° Les rapports de la cause et de l'efiPet
sont contraires à ceux de la chose contristante et de l'affligé ; car l'effet
convient à la cause et lui plaît par conséquent, mais la chose contris-
tante répugne à l'affligé. L'effet de la tristesse va donc contre la dispo-
sition de l'affligé , mais la chose contristante la seconde et la favorise
L'effet de la tristesse, les plaintes et les larmes diminuent donc la douleur
par la loi des contraires.
2° La cause et l'effet ont les mêmes rapports que la chose délectable et
l'homme dans la joie; car il y a simihtude et convenance des deux côtés.
Or le semblable augmente le semblable ; le rire et les autres efiPets de la
joie donnent donc plus de charmes et plus de douceurs à ce sentiment
de l'ame, à moins qu'ils ne le contrarient par excès.
3° Sans doute l'idée de la chose attristante doit, par sa nature, aug-
menter la tristesse; mais quand l'affligé se représente l'objet de sa dou-
leur, il pose un acte conforme à Tétat de son ame et conçoit par cela même
un sentiment de joie. Par la raison contraire, si l'homme surprend le
sum ; sed quando ad exteriora diîfimditur ,
tune animai intentio ad exteriora quodammodo
disgregcitur, et sic intevior dolor miauitur : et
propter hoc quando homines qui simt in îris-
titiis exterius suam tristiliam manifestant vel
fletii aut gemitu, vel etiam verbo, mitigatur
trislilia. Secundà, quia samper operatio con-
\eiiiens liomini secundum dispositionem in qua
est , sibi est delectabilis. Fietus autem et ge-
milus sunt quaedam pperatioi:es convenientes
tristato vel dolenti, et idée efticiuntur eis de-
lectabiles. Cùm igilur omnis delectalio a'iqua-
liter miiiget tiistiiiam vel colorem , ut dictum
est (art. 1), sequitur quôJ per planctum et
gemitum tristitia mitigetiir.
Ad primum ergo dicendum , quôd ipsa habi-
tude causce ad efi'ectuni contrariatur habituùini
contristanlis ad contiistatum ; nam omnis ef-
fectus est conveniens suae causaî , et per con-
sequens est ei delectabilis ; contristaus autem
contrariatur contristato. Et ideo effectus tris-
titiae habet coiitrariam habitudinem magis ad
contristatimi , quàm contristans ad ipsnra; et
propter hoc mitigatar tristitia per edectum
trislilia? ralione contrarielalis praedicta.
Ad secundum dicendum, quôd habitude
effectus ad causam est similis habitudini delec-
tanlis ad delectatum, quia utrobique conve-
nienlia invenilur. Omne autem simile auget
suum simUe ; et ideo per risam et alios e;Vec-
tus lœtitiae augetur lœtitia, nisi forte pjr acci-
dens propter excessum.
Ad tertium dicendum , quôd imiginatio rei
contristautis, quantum est de se , nata est au-
gere tristiliam ; sed ex hoc ipso qaod hom^
imaginatur quod facit ilud quod convenit sibi
secundum talem statum , consurgit inde quae^
dam delectalio. Et eadem ralione si aliciii su-
brepat risus in statu in quo videtur sibi essfe
lugendum, ex hoc ipso dolet tàuquam faciat
180 !'• Il* PARTIE, QUESTION XXXVIIl , ARTICLE 3,
rire sur ses lèvres lorsque les larmes devroient mouiller ses paupières,
il s'en afflige, dit Cicéron, comme d'un acte qui ne convient point à sa
situation.
ARTICLE III.
La compassion de l'amitié soulage-t-elle la tristesse et la douleur?
Il paroit que la compassion de Tamitié ne soulage pas la tristesse et la
douleur. 1° Les contraires produisent dos effets contraires, selon raxiôme.
Or saint Augustin dit, Confes8.,W\, V : « Quand plusieurs se réjouissent
ensemble, ils s'excitent et s'entlamment les uns les autres, et la joie de
chacun devient plus grande. » Donc, par la même raison, quand plu-
sieurs s'attristent ensemble, la tristesse acquiert de nouvelles amertumes
et des rigueurs plus poignantes.
2" « L'amitié demande le retour et la réciprocité, » dit saint Augustin,
Confess., ÏV, 9. Or l'ami compatissant souffre de la douleur d'un autre.
Donc celui qui souffroit d'abord de son propre mal , souffre ensuite de
la douleur de son ami ; donc l'amitié compatissante double la tristesse,
au lieu de la diminuer.
3° On s'afflige du mal de son ami comme du sien propre; car a notre
ami est un autre nous -môme, » dit le Philosophe. Or l'affliction est un
mal. Donc l'amitié compatissante cause une nouvelle douleur à l'affligé.
Mais le Philosophe dit, Ethic, IX, 11 et 13 : « La compassion d'un
ami console dans la tristesse. »
(Conclusion. — Puisque la compassion de l'amitié fait naître la joie,
elle soulage naturellement la douleur.)
La compatissante amitié soulage naturellement dans la tristesse ; le
Philosophe en donne deux raisons, que voici. D'abord la tristesse, pro-
id quod non convenit, ut Tullius dicit in
III. De TuscuL quœstionibus»
ARTICULUS III.
Vtrùm dolor cf. tristitia mitigentur per
compassionem amicorum.
Ad tertiuin sic proceditnr (1). Videtur quôd
dolor araici compalientis non mitiget tri^ti-
tiam. Contrariorum cniin contrarii sunt effec-
tus. Sed sicut Augustinus dicit VII. Confess. :
« Quando cum muUis gaudetur, in singulis
ubeiiiis est gaudium, quia fervere faciunt se,
et inilammanlur ex alterutro. » Ergo pari ratione
quando multi simul tristantur, videtur quod sit
major tristitia.
2. Pitijterea, « hoc requirit amicitia, ut
amoris vicem quis rependat , » ut Augustinus
dicit IV. Confess. Sed amicus condolens dolet
de dolore ainici dolentis. Ergo ipse dolor amici
condolentis est amico prius dolenti de proprio
malo causa alteriiis doloris, et sic duplicato
dolore, videtur tristitia crescere.
3. Pra^terea , orane malum amici est contris-
tans, sicut et malum proprium, « Nam amicus
est alter ipse, » (ut Ethic. IX. cap. vel 12.
part. ). Sed dolor est quoddam malum. Erg»
dolor amici condolentis auget tristitiam amico
cui condoletur.
Sed contra est, quod Philosophus dicit la
IX. Ethicor., (cap. 11» vel 13) , quod « in
Iristitiis amicus condolens consolatur. »
(CoNCLUsio. — Quoniam ex hoc quod arnici'
nobis compaliuntur, delectationera capimus,
idcirco per compassionem amicorum , natura«
rallier dolor et tristitia minuuntur.)
Respondeo dicendum , quôd naiuraliter ami-
cus condolens in tristitiis est cousolativus; cu-
jus duplicem rationem tangit Philosophus ia
(1) De his etiam in lib. Joh, tum cap. 2, circa ûnem, tum cap. 16, col. 1 ; Qi ad Rom.
Xill, lect. 3, col. 3.
DES REMÈDES DE LA TRTSTESSE OU DE LA DOULEUR. 181
(luisant rabattement, est comme un fardeau qui s'appesp.ntit sur les
âmes. Quand donc Taffligé voit la compatissante amitié souffrir de ses
peines , il lui semble que les autres lui prêtent une main secourable et
prennent une partie de sa croix sur leurs épaules ;, le courage augmente
ses forces et lïmagination diminue le i)oids de son fardeau. Ensuite,
et cette raison vaut mieux que la première, la part qu'on prend à sa dou-
leur, les preuves de condoléance qu'on lui donne l'assurent qu'il est
aimé, et cette assurance fait naître un sentiment de joie dans son cœur.
Puis donc que la joie possède la vertu d'adoucir et de calmer la douleur,
la compassion de l'amitié est un baume qui guérit les plaies de l'ame.
Je réponds aux arguments : 1° Notre ami nous prouve également son
amour, soit qu'il se réjouisse, soit qu'il pleure avec nous; il nous cause
du plaisir dans ces deux cas.
2o Quand nous envisageons la condoléance de notre ami dans elle-
même, elle nous afflige; mais elle nous réjouit davantage, quand nous
la considérons dans sa cause, qui est l'amitié.
3" Ce qu'on vient de lire résout la difficulté.
ARTICLE IV.
La contemplation de la vérité souîage-t-elle la tristesse ou la douleur?
Il paroît que la contemplation de la vérité ne soulage point la tristesse
ou la douleur. 1° Il est écrit, Eccli., 1 , 18 : « Qui augmente sa science ,
augmente sa douleur (1). » Or la science s'acquiert et s'augmente par la
contemplation de la vérité. Donc cette contemplation ne soulage pas la
douleur.
(1) La Vulgate traduit : « Addit et laborem, augmente aussi son travail; » mais les Septante
disent comme notre saint auteur et d'après l'Hébreu : « AÀyr.aa, la douleur. » Aquila , réu-
nissant ces deux idées, traduit : « Qui addit scientiam , addit cruciatum labori; qui ajoute à
sa science ajoute le tourment à son travail. » Au reste, saint Jérôme entend ce passage
comme saint Thomas l'expliquera tout à Theure : m Cachée dans les profondeurs des choses, la
IX. ELhîc. (ut snprà). Qnarum prima est,
quia cùm ad tristitiam pertineat aggravare ,
habet rationem cujusdam oneriS; à qno aliquis
aggravatus alleviari conatiir. Cum ergo aliquis vi-
det de sua tristitia alios contristatos, fit ei quasi
quîe.dam imaginatio quôd illud onus alii cum
ipsoferant, quasi conantes ad ipsum ab onere
alleviandum, et ideo levius fert tristitiae onus,
sicut etiam in portanàis onuribus corporalibus
coutiuQJt. Secuuda ratio et inelior est , quia
per hoc quod amici coiitri-tantur ei , percipit
se ab eis amari , quod est deleotabile, ut snprà
dictum est. Unde cùm omnis delectatio mitiget
trislitiam (sicut suprà dictum est), sequitur
quod amicus condolens tiistitiam mitiget.
Ad primum ergo dicendum, quôd in utroque
amicitia manifestatur , scilicet et quod congau-
det gaudenti, et quoi condolet dolenti : et ideo
utrumque ratione causse redditur delectabile.
Ad secundum dicendum, quôd ipse dolor
amici secundum se coutristaret, sed conside-
ratio causae ejus , quae est amor, magis dé-
lectât.
Et per hoc patet responsio ad tertium.
ARTICULIS IV.
Uirùm per contempkitioncm veritatîs dolor et
irisiitia midyentur.
Ad quartum sic proceditur. Videtur quôd
contemplatio veritatis non mitiget dolorem.
Dicitur enira Eccli., I : « Qui addit scientiam,
addit et doloreai. » Sed scieutia ad contem-
plationem veritatis pertinet. Non ergo con-
templatio veritatis raitigat dolorem.
4 8-2 ï'* n« PARTIE, QUESTION XXXVIII, ARTICLE 1.
2» La contemplation de la vérité appartient à la spéculation. Or, d'une
part , « la spéculation n'émeut pas l'amc , » comme le dit le Philosophe;
d'uiu^ autre part, la douleur ou h tri^te-se réside dans Tarae. Donc ].y
contemplation ne calme pas la douleur.
3° 11 faut placer le remède sur la plaie. Or la rx)ntemphtion est dans
l'esprit, et la douleur dans les sens. Donc la contemplation ne modère
point la douleur.
Mais saint Augustin dit, SoUL, I, 12 : « Si la vérité se découvroit à
nos regards dans toute sa splendeur, ou nous ne sentirions plus la dou-
leur, ou nous la supporterions sans peine, y)
(Conclusion. — Puisque la contemplation de la vérité produit la
plus greande joie, elle adoucit nécessairement la tristesse ou la dou-
leur. )
Comme nous l'avons prouvé dans les discussions précédentes , rien ne
donne plus de joie que la contemplation de la vérité. Or, nous l'avons
démontré pareillement, la joie possède la vertu d'adoucir et de calmer
la douleur; donc la contemplation de la vérité soulage et console l'af-
fligé , et cela d'autant plus qu'il aime davantage la sagesse. Aussi la
pensée des choses divines et du bonheur suprême rend-elle douces les plus
grandes tribulations : « Mes frères, nous dit saint Jacques , Epist., 1, 2,
considérez comme une extrême joie les diverses tribulations qui vous
arrivent. » 11 y a plus encore, la vue de la vérité fait trouver des charmes
et des délices dans les plus cruelles tortures du corps ; saint Tiburce,
marchant dans son martyre sur des charbons ardents : « Il me semble ,
science , dil-il , ne frappe pns la vue de Tesprit comme la lumière frappe les regards du
corps; il faut de lonss effoits et des labeurs péni'ules pour la découvrir. Ensuite, quand on a
trouvé la science , elle montre bien des choses qui affligent le cœur. » L'écrivain sacré avoit
dit cela même dans le verset précédent, 17 : « J'ai appliqué mon cc:ur pour connoîlre la
prudence et la science , les erreurs et l'imprudence ; et j'ai reconnu qu'il y a dans ces choses
du travail et de raffliclioii d'esprit. »
2. Praetereaj conteniplatio veritatis ad intel-
lectnni speculativura pertinet. Sed « inteHecLUS
speculativus non movet, » ut dicitur in lil. De
anima (text. 58 ). Cùin igitur gaudiiiin et
dolor sint quidam motus animi, viJetur quod
contemplatione.il, tristiti^m et dolorem miti-
gari n^cessaiiuii! est. )
Respondeo dicenlum, quùd , sicut suprà
dictum est (qu. 3i, art. 5), in conteuipla-
tioue veritatis maxiraa delectatio cousistit.
coniemplatio veritatis nihii faciat ad niitiga- i Oranis antera delectalio dolorem miligat, ut
tionem doloris. i suprà dietiim est (art. 3), et ideo contem-
3. Prœ'ijrea , reraedium aegritudinis apponen- I platio veritatis mitii^at tristiliam vel dolorem ,
dum est ubi e^t aegritado. Sed conteaplaiio i et tautô m.'gis quanlô perfeclius aiiquis est
veritatis est in intellcctu. Non ergo mitigat
dolorem corporalem, qui est in sensu,
amator sapienliiB. Et ideo ho.nines ex con-
templa! ione divina et fulurae beatitudinis in
^ed contra est, quod Augi'.stinus dicit in i {ribulalionibus gauden', secundum illud J.'icoôi
I. Solil. ( cap.. 12) : « Videliatiir mihi, si se | I : « Omiie gaudium existimate fratres mei,
ille mentibus nostris veritatis f-ilgor aperiret , î cùm in tentaliones varias inciderilis. » Et
iut non me sensurum fuisse illum doloiem , qwà est amplius, etiara inter coiporis cru-
aut certè pro nihilo toleraturura. » ciatus hujusmodi gaudium iavenitur. Sicut Ti-
(Co'CLUsio. — Cîim i:i veritatis contempla- | burtius martyr cum nudalis plantis super ar-
tione maxima consistât delectatio per veritatis i dentés prunas incederet, dixit : « Yidetur mihi
DES HEMÊDES DE LA TRISTESSE OU DE LA DOULEUR. 183
(îisoit-il, que je marche dans le nom de Jésus-Christ sur des fleurs et des
roses. »
Je réponds aux arguments : 1° « Oui augmente sa science augmente
sa douleur, » pourquoi? Oa parce que la science impose de longs efforts
et des laheurs pénibles, ou parce qu'elle nous découvre une foule de
choses qui répugnent à la volonté (1). La science afflige donc par les
efforts qu'elle exige et par les choses qu'elle fait connoître , mais elle
réjouit par la contemplation de la vérité.
2<> La spéculation n'émeut pas Famé par son objet; mais elle Fémeut
par la contemplation, qui est un bien et partant une joie de Thomme.
3" Les affections de l'ame se répandent de la partie supérieure à la
partie inférieure ; ainsi la joie de la contemplation, débordant de l'esprit,
va calmer la douleur dans les sens.
ARTICLE V.
Le sommeil et les bains soulagent-ils la tristesse ou la douleur?
Il paroît que le sommeil et les bains ne soulagent pas la tristesse ou la
douleur. 1° La tristesse réside dans l'ame. Or le sommeil et les bains n'a-
gissent que sur le corps. Donc ils ne contribuent pas à l'adoucissement
de la tristesse.
2« Le même effet ne peut être produit par des causes contraires. Or,
d'une part , la contemplation de la vérité calme la tristesse, comme nous
le prouvions tout à l'heure; d'une autre part , le sommeil et les bains
sont contraires à la contemplation , puisqu'ils gênent et paralysent l'ac-
tivité de l'esprit. Donc ils ne calment pas la tristesse.
3° Tous les effets que la douleur opère sur le corps, se renferment dans
(1) Ces choses sont : d'abord les péchés de la conscience ; puis l'ignorance, la foiblesse,
la fragilité , la corruption de l'homme ; puis la nécessité de se faire la guerre à soi-même , de
quôd super roseos flores incedara in nomine
Jesu Christi. »
Ad primiim ergo dicendum, quôd « qui
addit scientiam , addit dolorem , » vel propter
difficultatem et defectiim inveniendae veritatis,
vel propter hoc quod per scientiam horao cog-
noscit multa quaî voUmtati conlrariantur. Et
sic ex parte rerum cognitarum scienlia dolorem
causât; ex parte autem contemplationis veri-
tatis , de'ectationem.
Ad secuiKli.m dicendum, quod intellectus
speculativus non movet animum ex parte rei
speculalai ; movet tamen animum ex parte
ipsius contemplationis, qu;e e^t quoddam bo-
ûum hominis, et naturaliter delectabilis.
Ad tertium dicendum, quôd in viribus animœ
fit redundantia à superiori ad inferius ; et
secundum hoc delectatio contemplationis , quse
est in superiori parte, redundat ad mitigan-
dum etiam dolorem qui est in sensu.
ARTICULUS V.
Utrùm dolor et iristilia mitigeyitur per
somnum ci baliiea.
Ad quintum sic proceditur. Videtur quôd
somnus et balneum non mitigent tiistitiam.
Triàtitia enira in anima consistit. Sed ïomnus
et balneum ad corpus pertinent. Non ergo ali-
quid faciuut ad mitigalionem tristitiae.
2. Praeterea, idem eliectus non vii'.etur cau-
sari ex contraiiis causis, S.d bujusmodi cura
suit corporalia , répugnant conte mplationi veri-
tatis, quae est causa mitigationis tristitiae , ut
dictum est (art. 4). Non ergo per hujusmod
niitigatur.
3. Fraeterea, trislitia et dolor secundum
iSh- r« II» PARTIF., QUESTION XXXVIÎl , ARTICLE 5.
l'organe du cœur. Or les remèdes qu'on nous propose ne pénètrent pas
jusque dans cet organe , car ils n'agissent que sur les sens extérieurs et
sur les membres. Donc ils ne soulagent pas la douleur.
Mais saint Augustin, après avoir parlé de la douleur que lui fit
éprouver la mort de sa sainte mère, dit, Confess., IX, 12 : « Je pris un
bain; car j'avois entendu dire qu'on lui a donné ce nom, parce qu'il
chasse la douleur et les angoisses de Tame. » Et tout de suite après : « Je
m'endormis; et quand je me réveillai, je sentis ma douleur beaucoup
diminuée. » Puis il cite une hymne de saint Ambroise , où nous lisons :
« Le repos rend les membres propres au travail , relève Tame abattue et
dissipe les noirs chagrins (1). »
( Conclusion. — Puisque le sommeil et les bains restaurent les forces
et rétablissent le corps dans un état convenable au mouvement vital, ils
soulagent et diminuent la tristesse.)
Nous avons prouvé, le lecteur se rappelle , que la tristesse est spécifi-
quement contraire au mouvemeent vital dans le corps humain. En
réprimer ses passions, de mortifier son corps, de crucifier sa chair; puis les désordres du
monde, les commotions sociales, les massacres, les famines, les contagions, les fléaux des-
tructeurs, etc.
(1) « Je demeurai tout le jour dans une tristesse profonde , que je cachois dans le fond de
mon cœur. Je vous conjurois, Seigneur, autant que le trouble de mon ame me le permettoit,
de me tirer de cet état; mais vous m'y laissiez, sans doute pour in' apprendre ce que peut la
raison sur la nature.
» Je crus que je ferois bien de prendre un bain; car j'avois entendu dire que les Grecs lui
ont donné ce nom, parce qu'il chasse la douleur et les angoisses de l'ame. Mois je dois
avouer en votre présence , ô Dieu de miséricorde , père des orphelins , que j'en sortis comme
j'y élois entré , et que la sueur de mon corps ne fit point transpirer l'amertume de mon ame.
La nuit venue , je me couchai et m'endormis, et quand jo sentis à mon réveil que ma douleur
étoit beaucoup diminuée, je me rappelai ces vers de votre prélat Ambroise :
« Grand Dieu, qui du néant as tiré l'univers,
Et qui règles du ciel les niouvenients divers,
Tu fais briller le jour d'une Tive lumière;
Et lorsque le soleil a fini sa carrière,
Tu ramènes la nuit qui, par un doux sommeil.
Console les mortels, et fait qu'à leur réveil
Les forces de leurs corps se trouvent réparées,
Et de leurs soins cuisants les ardeurs tempérées. •
Saint Augustin dit qu'il ne trouva point de soulagement dans le bain. C'est que les blessures
restent saignantes après qu'on a retiré le dard. Ce cœur si tendre , qui étoit alors le cœur
M d'un bon fils , » comme disoil sainte Monique , et qui devoit devenir le cœur de saint Au-
gustin, venoit d'être percé; sa douleur étoit trop récente et trop vive, pour qu'elle pût se
quod pertinent ad corpus, in quadara transmu-
tatione cordis consistant. Sed bujusmodi re-
média magis videntur pertinere ad exteriores
sensus et membra, quàm ad interiorem cordis
dispositionem. Non ergo per hujusraodi tristitia
mitigatur.
Sed contra est , quôd Augustinus dicit
IX. Confess. (cap. 12) : « Audieram balnei
nomen inde dictum : quod anxietatem pellat
ex aniino. » Et iufrà : « Dormivi et evigilavi,
et non parva ex parte mitigatum inveni dolo-
rem nieum. » Et inducit quod in hymno Am-
brosii cicitur , quod « quies artus sohitos red-
dit laboris usai, mentesqiie fessas ailevat,
luctùsque solvit anxios.»
(CoNCLUsio. — Cùm somnus et balnea res-
taurent, et reforment corporalem naturam in
debitum statiim -vitalis motionis , necessAriiim
est ea quoque trislitiara mitigar.j et niinuere. )
Respondeo dicenduin , quôd si':ut suprà dic-
tuin est, tristitia secundum suam speciem ré-
pugnât vita'ii motioni corporis. Et ideo illa qua
DT3 LÀ BONTÉ ET DE LA JtfALICE DE LA TRISTESSE, ETC. 185
ronséqiience les choses qui ramènent le corps dans un état convenable à
ce mouvement, sont contraires à la tristesse et possèdent par cela même
la vertu de Fadoucir et de la calmer. D'une autre part, le rétablissement
du corps dans son état naturel donne de la joie, car c'est précisément cette
convenance , cette harmonie, ce bien-être qui satisfait et réjouit Tame.
Puis donc que toute joie modère et combat la tristesse, les remèdes dont
nous parlons procurent un grand soulagement à l'affligé.
Je réponds aux arguments : 1° Le sommeil et les bains n'agissent que
sur le corps, il est vrai; mais le bon état de cette partie de notre être
produit la joie et diminue la tristesse par cela même.
2° Les délectations se contrarient les unes les autres, nousVavons
prouvé ; mais toute délectation mitigé la tristesse. La tristesse peut
donc être adoucie par des choses qui se contrarient réciproquement.
30 La bonne disposition du corps porte son heureuse influence jusque
sur le cœur, qui est le principe et la fin de tous les mouvements orga-
niques : voilà ce que dit le Philosophe.
QUESTION XXXIX.
©e la bonté et de \a malice de la tristesse ou de la dowVewv.
n nous reste à parler de la bonté et de la malice de la tristesse.
On demande quatre choses sur ce sujet : 1» Toute tristesse est-elle
calmer soudainement. Mais l'action du bain n'en fut pas moins salutaire : elle appela ce
sommeil répai'ateur, qui versa comme un baume dans l'ame ulcérée du futur évéque d'Hippone.
ajoutons que le grec {^aXavîTov , bain, vient de 3a).Xw , je jette, je chasse; et de àv(a,
chagrin, tristesse. On peut aussi dériver ce dernier mot de c hors , et de vcc;, voù;, esprit,
intelligence.
formant naturam corporalem in debitura sta-
tum vitalis motiouis , répugnant tristitice , et
ipsam mitigant. Per hoc etiam quod bujiismodi
remediis, reducitur natura ad debitum statum ,
causatur ex his delectatio ; hoc enim est quod
delectationem facitut suprà dictum est (qu. 31,
art. 1). Unde cum omnis delectatio tristitiam
mitiget, per hujusmodi remédia corporalis
tristilia mitigatur.
Ad primuiii ergo dicendum, quod ipsa débita
corporis ciispositio, in quantum sentitur, de-
lectationem causât et per consequens tristitiam
mitigat.
Ad secundiim dicendum , quôd delectationum
una aliam impedit, ut suprà dictum est (qu. 31,
art. 8), et tamen omnis delectatio tiistitiam
mitigat : unde non est inconveniens , quod ex
causis se invicem impedientibus tristitia miti-
getur.
Ad tertium dicendum , quod omnis bona
dispositio corporis redundat quodaramodo ad
cor sicut ad principium et fine m corporalium
motionum, ut dicitur in libro de causa motm
anùnalium , (vel de communi animal iam
mot 10716, cap. 11).
QUJISTIO XXXIX.
De bonitate et malitia tristitice vel doloris ^ in quatuor arlicuîos divisa.
Dàide considerandum est de bonitate etl Et circa hoc quaeruntur quatuor: !<> Utrùm
taa.i.ii doloris vel tristitiae. ( omnis tristitia sit raaium, 2» Utiùœ possit esse
186 I" !!• PARTIE, QT'ESTION XXXÏX, ARTICLE 1.
mauvaise? 2** La tristesse pcnt-elle être honnête? 3« La tri tcsse pent-
elle rtro utile? 4° La douleur du corps est-elle le souverain mal de
riiomnie?
ARTICLE L
Totile tristesse est-elle mauvaise?
Il paroît que toute tristesse est mauvaise, l*» Némésius dit, Be iris-
titia, IX : «Toute triite?se est mauvaise de sa nature. » Or ce qui est
naturellement mauvais Test partout et toujours. Donc toute tristesse est
mauvaise.
2° Ce que tous fuient, môme l'homme vertueux, est mauvais. Or tous,
jusqu'à rhomme vertueux, fuient la trist^^sse; car, selon la remarque
du riiilosoplie, Ethic, VU, 12, « si le Sage ne recherche pas le plaisir,
il ne recherche pas non plus la tristesse. » Donc la tristesse est mauvaise.
3° Comme le mal sensible est l'objet et la cause de la douleur du corps,
ainsi le mal spirituel est Tobjet et la cause de la tristesse de l'ame. Or
toute douleur sensible est un mal pour le corps. Donc toute tristesse spi-
rituelle est un mal pour l'ame.
IMais la douleur du mal est contraire à la joie qui a pareillement le
mal pour objet. Or la joie qui a le mal pour objet est mauvaise; car le
Sage dit avec blâme des méchants^ Vvov., Il, li : « îls se réjouissent
du mal qu'ils ont fait. » Donc la douleur du mal est bonne.
(CoxGLL'STOx. — La tristesse est mauvaise absolument, parce qu'elle em-
pêche le repos de la volonté dans le bien ; mais elle est bonne relative-
ment, quand elle se rapporte au mal.)
Les choses sont boi aes ou mauvaises de deux manières. D'abord abso-
lument, en elles-mêmes; sous ce point de vue, toute tristesse est raau-
bonara lione?tuin. 3° Utiùm possit ess:- bonum
utile. 4» Utiùm dolor corporis sit summum ma-
lum.
AKTICULUS I.
Vtrùm omnis tristïtla sit malum.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
omnis tristilia sit mala. Dicit enim Gregorius
Nysseiîus : « Omnis tristitia malum Bit sui
3. Prœterea, siciit malum corporale est ob-
jectum et causa doloris corporalis, ita malum
spirliuale est objectinn et causa trislitiaî spi-
ritiialis. Sed omnis dolor corporalis est malum
corporis. Ergo omnis tristitia spiritaalis est
maUim animœ.
Sed contra, tristitia de malo contrariatur
delectationi de malo. Sed delectatio de malo
est mala ; unde in detestationem quonimdani
ipsius natura. » Sed quod naturaliter est ma- 1 dicilur Procerb., II, quôd « laetantur, cîim
lum, semper et ubique est malum. Ergo omnis
triliUa est ma'a.
2. Prœterea , illud quod omnes fugiunt etiam
virtiK)5i, e;t malum. Trislitiam omnes fugiunt
eîiam virtuosi , quia ut dlitar in VII. EtJàc.
(cap. vel i2) : « Et si pruiens non iiitenlat
delêctari , tamen intendit non tiistari. » Ergo
trisiilia est malum.
malè fecerint. » Ergo tristitia de malo est bona.
( CoNCLUSio. — Quamvis tristitia omnis se-
cundum se mala sit , in quantum impedit quie-
tem appetitus in bono ; attamen bona est tris-
titia, qua quis dô malo trist-tur opeie.)
Respoiideo diceadum, quùd aliq .id esse ho-
num vel malum potest dici dupliciter. Uno
modo, simpliciler et secundum se : et sic
(1) De bis eliam infrà, qu. 59, art. 3; ut et III. part., qu. 15, art. 5 et G; et HT, Sent.»
dist. 15, qu. 2, art. 2, quaesliunc. 1, ad 3, et art. 3, quaestiunc. 2, in corp.; itemque IV,
Sent.j dist. 49, qu. 3, art. 4, qu£esliunc. â,
DE LA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA TRISTESSE, ETC. 187
vaise; car ragilatioii de la Yolonté dans le mal présent implique elle-
même ridée du mal, parce qu'elle empêche le repos dans le bien. Ensuite
les choses sont bonnes ou mauvaises hypothétiquemcnt, par un autre,
comme la honte est convenable dans la supposition d'un acte qui fait
rougir : à cet égard, la tristesse est bonne. En effet, supposée la présence
d'une chose attristante ou douleureuse , l'ordre et le bien imposent la
douleur ou la tristesse; car si l'homme ne souffroit ou ne s'aifligeoit
point dans cette hypothèse, cela ne pourroit venir que d'une chose mani-
festement mauvaise, ou de ce qu'il ne sent pas le mal ou de ce qu'il ne
le regarde pas comme lui étant contraire. La tristesse ou la douleur est
donc un bien en présence du mal. C'est ce que dit saint Augustin, Suioer
Gen. ad litt., YIII , ik : a C'est par un reste de bien que l'homme s'af-
flige du bien perdu } car s'il ne restoit aucun bien dans sa nature , il ne
s'affligeroit pas du bien perdu. » Et comme on parle , en morale , des
choses particulières qui forment l'objet des actes humains, on appelle
bon ce qui l'est hypothétiquement, de môme qu'on dit volontaire ce qui
l'est de la même manière. Voilà ce qu'enseigne le Philosophe, et ce que
nous avons expliqué dans une question précédente (i).
Je réponds aux arguments : 1° Dans le passage objecté, Némésius con-
sidère la tristesse objectivement, au point de vue du mal, mais non sub-
jectivement, à l'égard de l'ame qui sent et repousse le mal. Sous le pre-
mier rapport, tous les hommes fuient la tristesse par cela même qu'ils
fuient le mal; mais ils ne fuient pas la faculté qui perçoit et combat le
mal. Il en faut dire autant relativement à la douleur corporelle; car le sen-
timent du mal et la résistance à ses efforts attestent la bonté de la nature.
Cela réfute la deuxième et la troisième objection.
(1) La philosophie considère la tristesse absolument , dans sa nature , en elle-même . et
oiiinis tristitia est quoddara malum ; hoc enim
ipsum qnod est appetitum liominis anxiari de
nialo pisosenti, ratioaem mali habet ; impe-
diUi:' cnim per hoc quies appetilus in bono.
Aiio modo dicitur aliquid bnnum vel malum
ex siipposilione alterius , sicut vevecundia
dicitur esse bonum ex siippositioiie alicujus
turpis commissi, ut dicitur in IV. Etliic. (ubi
sup). Sic igitur supposito aliquo contristabili
vel doloroso, ad bonitatem perlinet quod ali-
qnis de malo prœsenti liistetur vel doleat :
quod eniui non trislaretur Tel non do eret , non
posset esse, nisi quia vel non sentiret, vel
quia non reputaret sibi repngnans ; et utrum-
que istoruni est malum manifesté. Et ideo ad
bonilatem pertinet , ut supposita praisentia
mali sequatur tristitia vel dolor ; et hoc est
quod Âugustinus dicit VllI. Supe-r Gen. ad
liit. (cap. 14) : « Adhuc est bonum, quod
dolet amissum bonum; nam nisi aliquid bonum
remansisset in natura, nuUius boni amissi dolor
esset in pœna. » Sed quia sermones morales
sunt in singulaiibus, quorum sunt operationes,
illiid quod est ex suppositione bonum, débet
bonum judicati, sicut quod est ex suppositione
voluntarium , judicatur voluntarium , ut dici-
tur in III. Ethic. (cap. 5), et suprà habitum
est (qu. 6, art. 6).
Ad primum ergo dicendum, quôd Gregorius
Nyssenus loquitur de tiistitia ex parte mali
trislaniis, non autem ex parte sentientis et
repuiliantis malum. Et ex bac etiam parte
omnes fugiunt tristiiiam, in quantum fugiunt
malum, sed sensum et refutationera mali non
fugiunt. Et sic dicendum etiam est de dolore
corpoiali; nam sensus et recusatio mali corpo-
ralis attestât tir naturcC bonaî.
Unde palet responsio ad secundum et ad
tertiura.
r* II« PARTIE, QUESTION XXXIX, ARTICLE 2.
ARTICLE II.
La tiistcsse ppiit-rlle être honnête?
11 paroit que la Iristosse ne peut être honnête. 1** Ce qui peut perdre
éternellement n'est pas lionnète. Or la tristesse peut conduire à la ]jerte
éternelle; car saint Augustin dit, Hiqipr Gen. ad litt., Xll, 33 : «Jacob
craignit, are qu'il paroît, qu'une douleur trop vive ne Téloignât du
ciel et ne le fit tomber en enfer (1). » Donc la tristesse n'a pas la nature
de rhonnète.
2" L'bonnète est louable et méritoire. Or la tristesse diminue le mérite
et le droit aux éloges, puisque saint Paul écrit. Il Cor., IX, 7 : o Que
chacun donne comme il Ta résolu en son cœur, non avec tristesse ou
par nécessité; car Dieu aime celui qui donne avec joie. »
3° S.iint Augustin dit. De Civit. J)ei, XIV, 15: «La douleur pro-
vient des choses qui nous arrivent contre notre volonté. » Or, d'une
part, ne pas vouloir ce qui arrive c'est avoir une volonté contraire à la
volonté de Dieu, puisque sa providence gouverne toute chose; d'une
autre part, il faut que la volonté de l'homme, pour être droite, soit con-
forme à la volonté de Dieu, comme nous l'avons prouvé dans une dis-
cussion précédente. Donc la tristesse est contraire à la droiture de la
volonté ; donc elle n'est pas honnête.
Mais ce qui mérite les récompenses éternelles est honnête. Or la tris-
prononce qu'elle est mauvaise; mais la morale envisage la tristesse relativement, dans ses
rapports, avec les circonstances particulières qui l'accompagnent, et dit qu'elle est bonne.
(l) Lorsque les frères de Joseph vouloient conduire Benjamin en Egypte, Jacob leur dit,
Gcn.^ XL\, 29 : « Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque accident dans
le chemin , vous accablerez ma vieillesse d'une afiliclion qui la conduira aux enfers. » C'est
sur ce texte que saint Augustin prononce les paroles citées par saint Thomas. On voit que ces
deux grands génies ne traduisoient pas , comme les savants critiques de ces derniers temps ,
infcros par tombeau. — Combien de gens le rictus de Voltaire n'a-t-il pas fait trembler de
peur !
ARTICULUS II.
Ulriim trisidia possit esse honum honestum .
Ad secunduni sic proceditur (1). Yidetur
qiiôd tristi'ia non habeat ratioaeni boni ho-
nc^li. Qiiod enirn ad inferos deJucit, coiitra-
ïialur honcsto. SeJ sicut dicit Augusti.ius
XIL Super Gen. ad litteram (cap. 33) :
« J:îcob hoc. tiinuirse videtur ne nimia tristilia
sic pei-li-.i'i-v.iM-lur, ut non -id requiem beatoruin
destinavit in corde suo , non ex tristilia aut ex
necessitate. » Ergo tristilia non est bonum
honeslum.
3. Prœlerea, sicut Augustinus dicit XIV. De
Civit. Dei : « Tristilia est de his quae nobis
nolentibus accilunt. » Sed non velie ea quae
prassentialiter fiunt , est habere voluntatem
repugnautem ordinatioui diviucc, cujis provi-
dentiae subjacent omnia quae agiintiir. Erco,
cùrn conformitas humanae volunt tis ad divi-
iiet, s^'d :iJ iiiferos peccatorum. » Ergo tris- i nain pertineat ad lectiUidinem voliintatis , ut
tilia non hai)et ralionein boni honesli
2. Pratorea , bonum honestum habet ratio-
nem lau abilis et nieritorii. Sed tristilia dimi-
nuit i-aiionem laudis et meriti ; dicit enim
Aposiol.iS II. Cor. IX : « Unusquisque prout
(i) Le his eiiam Ul, part., qu. 15, art. G, ad 2 et ad 3; etqu, 46, art. 6, ad 2,
suprà dicUun est, (qu. 19, ait. 10), viJetar
quod tnstitia conUarielur leclitudini voluntatis,
et sic non habet ralionem honesli.
Sed coûtra, omne quod meietui* praemium
vitaî œternae , habet ralionem bonesti. Sed tiis»
DE LA BONTÉ ET DE L.i MALICE I>E LA TRISTESSE, ETC. 189
tesse iiiériti> ces récompenses; car rEvan-.ile dit, Malth., V, 4- : « Heu
reux ceux qui pleurent ç, parce qu'ils seront consolés. » Donc la tristesse
renferme le caractère de Thonnète.
(Conclusion. — Vu que la tristesse peut être bonne, elle peut être
honnête. )
Puisque la Iristesse a la nature du bon , elle peut renfermer le carac-
tère de riîonnête. Nous avons dit qu'elle est bonne par la connoissance et
par la fuite du mal; deux choses qui attestent dans la douleur extérieure
la bonté de la nature , en témoignant que les organes sentent et que le
corps fuit ce qui peut leur nuire. Dans la tristesse intérieure , la con-
noissance du mal révèle le sain jugement de la raison, puis sa fuite
annonce la bonne disposition de la volonté qui déteste le vice , Tinjus-
tice, riniquité. Or Thounete a pour principe ces deux choses, la rectitude
de la raison et la droiture de la volonté ; la tristesse peut donc avoir le
caractère et le mérite de l'honnête.
Je réponds aux arguments : 1° Toutes les passions de Tame doivent
être modérées sur la règle de la raison, qui est la racine et le fondement
de Ihonnête. Or la douleur dont parle saint Augustin, la tristesse immo-
dérée transgresse cette règle ; elle sort donc des limites et pour ainsi dire
de la nature de Thonnète.
2« Comme la douleur du mal vient de la volonté et de la raison droites,
ainsi la douleur du bien prend sa source dans la raison et dans la volonté
perverties. Cette dernière tristesse diminue donc le mérite et le droit
aux éloges ; voilà comment le chagrin de donner fait fléchir le prix de
Taumône.
3" Toutes les choses qui arrivent ne se font point parla volonté de
Dieu ; mais plusieurs, comme le péché, se font par sa permission : lors
donc que la volonté s'afflige de ses fautes ou de celles des autres, elle
titia est hujusmodi, ut patet per id qiiod dici-
tur MaWi., V : « Beati qui legent, quoniaoi
ipsi consolabantur. » Ergo tristitia est bonum
liouestiim.
(CoNCLusio. — Tristitia cùm qnandoque bona
sit, boiiestatem etiam habere potest. )
Respondeo dicendura , quôd secuiidùm illam
rationem qua tristitia est bonum , potest esse
bonum honestum. Dictimi est eniiii qiièd tris-
titia est honum secimdum cognitioneni et re-
cusationem midi : qnîe quidem duo in dolore
corporali attest^ntur bonitati naturee, ex qua
provenu quod sensus seniit et natura refugit
ksivum quod causât dolcrem. In interiori verô
tristitia, cognitio mali qnandoque quidem est
per rectum judicium rationis, et recusatio
mali est per voluntatem benè dispositam , de-
testantem malum. Omne autem bonum hones-
tum ex his duobus procedit, scdicet ex recti-
tudine rationis, et voluntatis ; unde raanifestum
est, quod tristitia potest habere rationem boni
honesti.
Ad primum ergo dicendum, quôd oranes pas-
siones animai regulari debent secuudum regu-
lara rationis, quaî est radix boni honesti,
quam tvanscendit immoderata tristitia, de qua
loquitur Augustinus, et ideo recedit à rations
honesti.
Ad secundum dicendum , qnôd sicut tristitia
de malo procedit ex voluntate et rations recta,
quie detestatur mahim ; ita tristitia de bono
procedit ex rations et vohmtate perversa , quae
detestatur bonum : et ideo talis tristitia im-
pedit laudem vel meritum boni honesti , sicut
cùm quis facit cum tristitia eleemosynam.
Ad tertium dicendum , qnôd aliqua praesen-
tiaUter evcniunt quae non iiunt Deo voleute,
sed Deo permittente , sicut peccata. Unde ¥0-
100 1" II» PATlTrE, QUESTION XXXIX:. ARTICLE H.
n'est point contraire à la volonté de Dieu. Quant aux maux envoyés pour
cliAtior le crime, ils arrivent parla volonté de Dieu, cela est vrai; mais
la droiture de la volonté n'exige pas qu'on les veuille pour eux-mêmes ;
elle demande seulement, comme nous Tavons dit ailleurs, qu'on ne
s'oppose pas à l'ordre de la justice di>ine.
xVRTICLE IIÏ.
La tristesse peut-elle être utile?
Il paroît que la tristesse ne peut être utile. 1" Il est écrit, Ecclî.,
XXX, 25 : c( La tristesse en a tué plusieurs, et elle n'est utile à rien (1).»
2" L'élection a pour objet les moyens qui conduisent à la fin, c'est-à-
dire les choses utiles (2). Or la tristesse ne provoque pas l'élection : Car
«nous choisissons plutôt, dit le Philosophe, J'opic, llI, 2, les objets
qui écartent la tristesse que ceux qui l'amènent. » Donc la tristesse n'est
d'aucune utilité,
3° Toute chose est pour l'opération , d'après le Philosophe (3). Or la
tristesse empêche l'opération , comme l'enseigne encore Aristote. Donc la
tristesse n'offre aucune utilité.
Mais le Sage ne recherche que les choses utiles. Or nous lisons,
FcclL, Vïf, 5 : « Le cœur des sages est où se trouve la tristesse, et le
cœur des insensés où se trouve la joie (A). » Donc la tristesse est utile.
(1) Saint Paul dit dans le même seiis, II Cor.^ VII, 10 : « La tristesse qui est selon Dieu
opère pour le salut une pénitence slal»le; mcis la tristesse du monde opère la mort, »
(2) Nous vouions nécessairement le bonheur, qui est notre fin dernière; mais nous choisis*
sons librement les moyens qui peuvent nous y conduire.
(3) De cœlo, II , 17 : « Tous les êlres sont pour agir. Or Dieu est toujours : donc il agit
constamment. »
(i) L'Hébreu porte : « Le cœur du sage est dans la maison de deuil, et le cœur des insensés
dans la maison de la joie. » L'écrivain sacré dit précédemment, au verset 3, que saint
Thomas citera dans le corps de l'article : « Il vaut mieux aller dans la maison de deuil que
dans la maison du festin. » Pourquoi? Parce qu'il y a dans cette première maison des conso-
lations à répandre , et qu'on y apprend à connoîlre la fin de l'homme.
luntas repugnans peccalo existeuti vel in se ,
vel in alio, non discordât à voluntak Dei.
Mala vero pœnalia praesentialiter contingunt
etiam Dec volente; non exigitur tamen ad
rectituditiem voluntatis , qiiod ea secundnm se
homo velit , sed sokim quod non coutranitatur
ordini divinaî juslitiœ , ut suprà dictum est
(qu. 19, art. 10).
ARTICULUS III.
Utrùm tristitia possit esse honum utile.
2. Prœterea , electio est de eo quocl est
utile ad finem aliquem. SeJ tristitia non est
eligibilis ; quinimo « idem sine trislitia , quàm
cum tristitia , est magis eligendum , » ut di-
citur in III. Topic. Ergo tristitia non est bo-
num utile.
3. Prœterea, omnis res est propter suani
operationeni , ut dicitur in secundo de cœlo.
Sed tristitia impedit operationem, ut dicitur in
X. Elhic. Ergo trislitia non Labet rationem
boni utilis.
Ad tertium sic pioceditur (1). Videtur qiiôd j Sed contra, sapiens non quœiit nisi utiiia.
tristitia non possit esse bouum utile. Dicitur j Sed sicut dicitur Ecdes., MI : a Cor sapien-
enim Ecclesiast., XXX : « Multos occidit tris- 1 tum, ubi tristitia, et cor stultorum uhi laetitia;»
titia , et non est utilitas in illa. » 1 ergo tristitia est utilis.
(1) De his etiam III. part., qu. 15, art. 6, ad 2 et ad 3 ; et qu. 46, art. 6, ad 2.
DE lA BONTÉ ET DE LA MALICE DE LA TRISTESSE, ETC. 191
(CoNCLrsioN. — Puisque la tristesse fait fuir et éviter le mal , elle est
de la plus grande utilité. )
La volonté accomplit deux mouvements en présence du mal. D'abord elle
se soulève et se révolte contre lui ; sous ce rapport, la tristesse n'est d'au-
cune utilité; car ce qui est présent ne peut pas ne pas être présent. En-
suite la volonté fuit et repousse le mal : à cet égard, la tristesse est utile,
quand elle a pour objet une chose qu'on doit éviter. Or il est des clioses
qu'on doit éviter pour elles-mêmes , comme étant contraires au bien : tel
est le vice, l'injustice, l'iniquité. La douleur du péché est donc utile pour
fuir, pour éviter le mal; d'où saint Paul écrit, IF Cor.j VII, 9 : « Je me
réjouis, non de ce que vous avez eu de la tristesse, mais de ce que votre
tristesse vous a portés à la pénitence. » Ensuite il est des choses qu'on
doit éviter, non comme mauvaises en elles-mêmes, mais comme occasion
de mal, soit parce qu'on s'y attache trop fortement, soit parce qu'on y
trouve une cause de prévarication : tels sont les richesses, les dons de la
fortune. La douleur des biens temporels est donc utile, conformément à
cette parole, Eccli., VII, 3 : a II vaut mieux aller à une maison de deuil
qu'à une maison de festin, car dans celle-là on est averti de la fin de
tous les hommes. » On le voit donc , la douleur du mal , quel qu'il soit ,
présente une grande utilité : elle fait qu'on a deux raisons de le fuir.
En effet, le mal doit être fui pour lui-même; ensuite on fuit la tristesse
de même qu'on désire la joie du bien. Comme donc cette joie fait recher-
cher le bien plus ardemment , ainsi la tristesse fait éviter le mal avec
plus de force et plus d'énergie (1).
p^ (1) La douleur morale a pour siège la conscience ; quand nous avons reçu le mal dans notre
cœur, elle nous tourmente comme un ver rongeur, par les cuisantes morsures du remords ,
jusqu'à ce que nous ayons réjeté ce funeste poison.
La douleur physique réside, elle, principalement à la superficie du corps, dans les fibres et
( CoNXLrsio. — Tristitia quse hominem ad
malum fugiendum vel vitandum impellit, inaxi-
mam illi praestat utilitatein. )
Respondeo dicendum , quod ex malo prœ-
senti insurgit duplex appetitivus motus. Unus
qiiidem est, quo appetitus contrariatur malo
praesenti : et ex ista parte tristitia non habet
utilitatem , quia id quod est praesens non potest
non esse praesens. Secundus motus consurgit
in appetitu ad fugiendum et repellendum ma-
lum coDtristans; et quantum ad hoc tristitia
habet utilitatem , si sit de aliquo quod est fu-
giendum. Estenim aliquid fugiendum dupliciter.
L'no modo, propter seipsum, ex contrarietate
quam halet ad bonum , sicut peccatum ; et
ideo tristitia de peccato utilis est ad hoc quod
horao fugiat peccatum, sicut Apostolus dicit
pœnitentiam. » Alio modo est aliquid fugien-
dum , non quia sit secundum se malum , sed
quia est occasio mali, dum vel homo nimis
inhœret ei per amorem, vel etiam et hoc prae-
cipitatur in aliquod malum, sicut patet in bonis
temporalibus. Et secundum hoc tristitia de bonis
temporalibus potest esse utilis, sicut dicitur
Ecdes., VU : « Melius est ire ad domum luc-
tus, quàm ad domum convivii, lu illa enim
tinis cunctorum admouetur honiinum. » Ideo
autem tristitia in omni malo fugiendo est
utilis, quia geminatur fiigiendi causa : nam
ipsum malum secundum se fugiendum est ;
ipsam etiam tristitiam secundum se omnes fu-
giunt , sicut etiam bonum omnes appetunt et
delectalionem de bono. Sicut ergo delectatio
de bono facit ut bonum aviùius quaeiatur, ita
II. ad Corinth.j VU : « Gaudeo non quia tristitia de malo facit ut malum vehementius
couUidtali esUs^ sed quia coutri^ti estis ad 1 fugiatur.
192 1" Il« PARTIE, QUESTION XXXIX, A..
Je réponds aux arguments : 1° V Ecclésiastique parle de la tristesse
immodérée, qui absorbe l'ame. Or cotte sorte de tristesse, paralysant les
forces, rend la fuite et la résistance impossible : nous avons expliqué cel i
précédemment.
2° Comme la douleur rend moins éligibles les choses éligibles, de
même elle fait fuir davantage les choses à fuir.
S*» L'opération est entravée par la tristesse qu'elle cause elle-même;
mais elle est grandement favorisée par la tristesse que produit sa ces-
sation.
ARTICLE IV.
La douleur du corps est-elle le souverain mal de l'homme?
n paroît que la tristesse est le souverain mal de l'homme. 1° a Le
plus grand bien est opposé au plus grand mal, » dit le Philosophe. Or une
certaine délectation, celle qui appartient à la béatitude, forme le plus
grand bien. Donc une certaine tristesse forme le souverain mal.
2« La béatitude est le souverain bien de l'homme , parce qu'elle est sa
dernière fin. Or la béatitude consiste , nous Tavons dit ailleurs , à avoir
tout ce qu'on veut et à ne rien vouloir de mauvais : donc le souverain
bien de l'homme est Taccom^plissement de sa volonté. Mais la tristesse
contrarie notre volonté, comme le dit saint Augustin. Donc la tristesse
est le souverain mal de l'homme.
3« Saint Augustin fait ce raisonnement, Solil., I, 12 : « Nous renfer-
mons deux parties, dont l'une est meilleure et l'autre plus mauvaise,
dans les nerfs du tissu cutané. Quand le mal commence à déployer son action délétère, cette
sentinelle vigilante nous crie d'une voix impérieuse : Prenez garde à vous!
La douleur est je plus grand bienfait que la nature pouvoit nous accorder après la détério-
ration primitive. Cependant qu'est-ce que les libres penseurs de tout genre, les impies de toute
façon n'ont pas dit au sujet de la douleur?
Ad priimim ergo dicendum, quôd auctoritas
illa intelligitur de immoderata tdstitia , quae
animum absorbet : hujusmodi enira tristitia
immobilitat animum , et impedit fugam mali ,
ut suprà dictum est (qu. 27, art. 2).
Ad secundum dicendum , quùd sicut quod-
libet eligibile sit minus eligibile propter tris-
titiam , ita quodlibet fugiendura reddilur magis
fugiendum propter tristitiam : et quantum ad
hoc tristitia est utilis.
Ad terlium dicendum , quôd tristitia de ope-
ratione aliqua impedit operationem : sed tris-
titia de cessatioue operationis facit avidiusope-
rari.
ARTICULUS IV.
Utriim dolor corporis sit summum malum.
Ad quartiim sic proceditur (1). Videtur quôd
tristitia sit summum malum. « Optimo enim
oppouitur pessimum, » ut dicitur iu VLI. Etliic,
Sed qusedam deleclatio est optimum, quae
scilicet pertinet ad felicitatem (qu. 3, art. 4).
Ergo aliqua tristitia est summum malum.
2. Praterea, beatitudo est summum bonum
hominis , quia est ultimus hominis unis. Sed
beatitudo consistit in hoc quôd homo habeat
quicquid velit et nihil mali velit , ut suprà dic-
tum est : ergo summum bonum hominis est im-
plelio voluntatis ipsius. Sed tiistitia consistit
iu hoc, quod accidit aliquid contra voluntatem,
ut patet per Augustiuum XIV. De Civit. Dei
( ut jam supra ). Ergo tristitia est summum
malum hominis.
3. Praeterea, Augustinus sic argumentatur
iu 1. Soliloquiorum : « Ex duabus partibus
(1) De his etiam iufrà, qu. 57, art. 4; et qu. 2^ de mâlo, art. 10.
DE LA lîf^NTÉ ET D2 LA MALICE DE IX TRISTESSE, ETC. 19'^
Tame et le corps. Or le souverain bien est le plus grand bien de la meil-
leure partie, et le souverain mal est le plus grand mal de la plus mau-
vaise. ^Jais le plus grand bien de Famé est la sagesse, et le plus grand
mal du corps est la douleur. Donc le souverain bien pour Thomme est
d'être sage , et le souverain mal de souffrir. »
Mais la faute est un plus grand mal que la peine : nous l'avons dé-
montré dans la première partie de cef; ouvrage. Or la tristesse ou la douleur
forme la peine, et la jouissance des choses muables constitue la faute;
car saint Augustin dit. De vera velîgione, XII : « Qu'est-ce que la dou-
leur de l'ame, sinon la privation des choses sensibles dont on jouissoit ou
dont on espéroit de pouvoir jouir; là est tout mal , la faute et la peine. »
Donc la tristesse ou la douleur n'est pas le souverain mal de l'homme.
(Conclusion. — Comme ne pas juger sainement le mal véritable ou
être privé d'un bien réel qui est un mal apparent, sont deux choses plus
mauvaises que de souffrir ces deux sortes de maux, la douleur ne peut
cire le mal souverain. )
La tristesse ou la douleur ne peut être le plus grand mal de l'homme.
En effet, la tristesse a pour objet un mal véritable, ou un mal apparent
qui est un bien réel. Or la tristesse qui a pour objet un mal véritable
n'est pas le mal souverain; car il est une chose plus mauvaise, savoir
de ne pas juger mal ce qui est véritablement mal ou de ne pas le repousser.
Ensuite la tristesse qui a pour objet un mal apparent formant un bien
réel, n'est pas non plus le mal souverain ; car il seroit plus mauvais
d'être privé de ce bien réel. La tristesse ou la douleur ne peut donc être
le plus grand mal de l'homme.
Je réponds aux arguments : l*" La joie et la tristesse comprennent l'une
comnositi sumus, ex anima scilicet et corpore, \ à vero bono ( iicet apparente malo) aîienari,
quarum pais deterior est corpus. Summum quam de utrovis malorum génère tristad seu
'autem bonum est melioris pailis optimum, dolere, consequeus est fieri non posse ut ali-
suramum autem malum pessimum deterioris. qua tristitia seu doior sit summum hominis
Est aulem optimum ia animp sapieiilia, in malum.)
corpore pessimum dolor. Summum igiUir bo- i Respondeo dicendum, quôd impossibile est
uum bomiuis est sapere , summum malum i aliquam tristitiam seu dolorem esse sum:nu'.n
dolere. » i hominis malum. Omnis enim trisUlia seu dolor
Sed contra , culpa est raagis malum quàm ' aut est de hoc quôd est verè malum , aut esÉ
pœna, ut in primo habitum est (seu 1. part.! de aliquo apparenti malo, quod est verè bo-
qu. 48, art. 6). Sed tristitia seu dolor pertinet ■■ num. Dolor autem seu tristitia quœ est de verè
ad pœnam peccati, sicut frui rebu? rautabili- malo, non potest esse summum malum; est
bus est malum culpœ. Dicit enim Augustinus enim aliquid eo pejus, scilicet vel non judi-
in lib. De veva relig. (cap. 12) : « Quis est' care esse malum illud quôd verè est malum,
dolor qui dicitur animi, » nisi carere rautabi- • veletiam nourefutare ilkid. Tristitia autem vel
libus rébus quibus fruebatur, aut frui se posse dolor qui est de apparenti malo, quod est verè
« speraverat; et boc est toium quod dicitur ; bonum , non potest esse summum malum,
malum, id est, peccatum et pœna peccati. » quia pejus esset omniao alienati à vero bono.
Ergo tristitia seu dolor nou est summum malum ; Uude impossibile est quôd alic;ua tristitia vel
hominis. i dolor sit summum hominis malum.
(CoNCLUsio. — Cùm pejus sit verè malum! Ad primum ergo dicendum, quôd duo bona
noa judicare malum esse , et longé adhuc pejus ; sunt communia et délectation! et tristitiae : sci-
V. i.3
194 1" n° PARTIE, QUESTION XL, ARTICLE 1.
et l'autre deux choses bonnes, savoir le vrai jugement du bien et du mal,
puis la droiture de la volonté qui approuve le bien et réprouve le mal.
Ainsi la douleur renferme un bien dont la privation la rendroit plus
mauvaise; mais la joie ne renferme pas un mal dont réloignemcnt
puisse la rendre meilleure. Il est donc une joie qui peut être le plus
grand bien de l'homme ; mais aucune douleur ne sauroit être son plus
grand mal (1).
2» C'est un bien que la volonté répugne au mal. Puis donc que la tris-
tesse ou la douleur implique cette répugnance, elle renferme toujours un
certain bien, et dès-lors elle ne peut être le souverain mal.
3» Selon le Philosophe, « ce qui nuit à ce qui est meilleur est plus
mauvais que ce qui nuit à ce qui est pire. » Or le mal est mal, dit saint
Augustin , parce qu'il nuit : donc le mal de l'ame est plus grand que le
mal du corps. On voit donc que le raisonnement développé dans l'objec-
tion n'est pas concluant. Aussi Tévêque d'Hippone le rapporte-t-il pour
constater le sentiment d'un certain auteur ^ plutôt que pour exprimer sa
propre conviction.
QUESTION XL.
Ilë§ Da^âiolis Ae la puissance irascible, et d^abo¥A de I* espérance
et du désespoir.
Venons maintenant aux passions de la puissance irascible.
Nous parleroiis : premièrement, de l'espérance et du désespoir ; deuxiè-
mement, de la crainte et de l'audace; troisièmement, de la colère.
(4) Le plus grand mal ou le plus grand bien est celui auquel on ne peut rien ajouter. Or on
licet judicium veriirn de borio et malo , et
ordo debitus volimtatis approbantis boniim et
rcciisantis raalum. Et sic patet quod in dolore
\el tristitia e?t aliquod boniim , per cujus pri-
vationem potest fieri deterius ; sed non in
omni delectatione est aliquod malum, per cujus
remolionem possit fieri melius. Unde delectatio
aliqua potest esse summum bominis bonum eo
modo quo suprà dictum est (qu. 34, art, 3 );
tristitia autem non potest esse summum bo-
minis malum.
Ad secundum dicendum, quôd hoc ipsum
quod est voluntatem repugnare malo, est quod-
dam bonum : et propter hoc tristitia vel dolor
non potest esse summum malum , quia habet
aliquam permixtionem boni.
Ad terlium dicendum , quod « pejus est quod
nocet meliori , quàm quod nocet pejori. » Ma-
lum autem dicitur , quia nocet ut dicit Au-
gustinus m Ench. (cap. 12). Unde majua
malum est quod est malum animae, quam quod
est malum corporis. Unde non est efûcax ratio,
quam Augustinus inducit, non ex sensu suc,
sed ex sensu alterius (l) .
QUilSTIO XL.
De pasuionibus irascibilis et primo de spe et desperatiône j in octo articulas divisa.
Consequenter considerandom est de passio- | Et primo , de spe et desperatiône ; secund5,
Blbus irascibilis. I de timoré et audacia; tertio, de ira.
(i) Cum scilicet. commemorato acerrimo dolore qtiejga in denlibus passus erat (ut suprà)
DE L'ESPÉRANCE ET DU DÉSESPOIR. 195
On demande huit choses sur le premier point : 1° L'espérance est-elle
la même chose que k désir? 2° Est-elle dans la faculté cognitive ou dans
la faculté appétitive? 3° Est-elle dans les animaux ? 4° A-t-elle son con-
traire dans le désespoir? 5° A-t-elle une de ses causes dans l'expérience ?
6° A-t-elle une de ses causes dans la jeunesse et dans Tusage immodéré
du vin? 7* Est-elle une cause d'amour ?8'' Enfin est-elle favorable ou
nuisible à Topération?
ARTICLE L
Vespèrance est-elle la même chose que le désir?
11 paroît que l'espérance n'est pas la même chose que le désir. 1" L^es-
pérance est une des quatre passions principales. Or 1 evêque d'Hippone ,
énumérant ks quatre principales passions, nomme le désir au lieu de
l'espérance (Ij. Donc l'espérance est la même que le désir.
2° Les passions diffèrent par leurs objets. Or l'espérance et le désir ont
le même objet, savoir le bien futur. Donc l'espérance est la même chose
que le désir. — Si l'on répondoit que l'espérance ajoute au désir la
possibilité d'obtenir le bien futur, nous raisonnerions ainsi : les acci
dents de l'objet i^e changent pas l'espèce des passions. Or^ d'une part, la
possibilité d'obtenir le bien futur forme un simple accident; d'une
autre part, oe bien futur est l'objet du désir. Donc l'espérance n'est pas
une passion différant spécifiquement du désir.
pe»t âjosler èk toirte tristesse , en en reteranchant la connoissance ou la réprobation du mal ;
mais Otû ne peut Fien ajouter à la joie qui forme la béatitude , paice qu'elle ne reaferuie
pas UD ma', qu'on puisse en retrancher.
(1) Nous avons rapporté tout le passage, quœst. ^XXXYI , art. 1, p. 156.
Et circa hoc quseruntur octo : l» Utrùm spes j tiioi priacipales passiones., poûit cupiditaiem
sUiilemquoddesiilerium vel cupUiLas.^oUtrùra I loco spei, ut patet in XIV. De Civit. Dei,
spes sU in vi apprehensiva , vel in vi appeti- ' Ergo spes est idem quod cupiditas sive desi-
tiva. 30 Utrùm spes sit in brutis animalibiis. ' derium.
AoL'trùmspeicontrarietuv desperatio.soutrùm [ 2. Prœterea, passiones différant secimdnm
causa spei sit expeiientia. 6° Utrù-^i ia jtn'eni-
bus et ebriosis spes abundet. 7° De ordine spei
ad araorem. S» Utrùm spes conférât ad opera-
tionem.
ÀRTICULUS I.
Utràm spes sit idem quod desiderium vei
cu^idilas.
M ppimuna sic proceditur (1). Videtur quod
objecta. Sed idem est objectura spei et cupi-
ditatis sive desiderii ;, scilicet bonum futurum.
Ergo sjies est idem quod cupiàitas sive deside-
rium. Si dicatur quôd spes addit supra deside-
rium possibiiitatem adipiscendi bomira futurum,
conlra : id quod per accidens se habet ad
objectum non" variât speciem passionis. Sed
possibile se habet per accidens ad bonum fu-
spes sit idem quod desiderium sive cupiditas. turum, quod est objectum cupiditatis vel desi-
Spes eaim ponitur una quatuor principalium derii. Ergo spes non est passio specie differens
passioHum. Sed Âugustinus enuc.^erans qua- | à desiderio vel cupiditate.
sic subjungit : Cogitant quanlà graviores dolores possint accéderez eoçor inUrdum Cornelio
Celso ass&ntirij qui ait summum bonum esse sapientiamj suynmum aiticm malum dolorem
corporis. ^ec ejus ratio mihi videtur ahsurda; nam quoniam diiabus (inquit) partibus
eomposili sumus^ etc. Ubi satis ostendit se dolore coactum sic sentire, non ex animo.
(l) De his eliam suprà , qu. 25, art. 1 ; et III, Sent,^ dist. 26, qu. 1 , art. 1 ; et qu. 4,
de verit.y art. 1; et Opusc, lll. c^. ^2.
196 1'" 11° PARTIE,, QUESTION XL, ARTICLE 1.
Mais la diversité de puissances amène la diversité d'espèces dans les
passions. Or IVsjjérance appartient à la puissance irascible, et le désir
à la puissance concupiscible. Donc Tespérance diffère spécifîquenrient du
désir.
(Conclusion. — Comme Tespérance^. appartenant à la puissance irascible,
a pour objet le bien futur, ardu, qu'il est possible d'obtenir, elle diffère
nécessairement du désir, qui appartient à la puissance concupiscible.)
L'espèce d'une passion se détermine d'après son objet. Or l'objet de
l'espérance doit avoir quatre conditions. D'abord il doit être bon ; car on
n'espère, rigoureusement parlant, que le bien : voilà en quoi l'espé-
rance diffère de la crainte, qui se rapporte au mal. Ensuite il doit être
futur; car on n'espère pas les choses présentes, qu'on possède déjà : voilà
comment l'espérance diffère de la joie, qui concerne un bien présent.
Après cela il doit être ardu, dillicile à obtenir; car on n'espère pas pro-
prement les choses peu importantes, qu'on peut avoir tout de suite :
voilà pourquoi l'espérance diffère du désir qui regarde tout bien futur;
voilà aussi poiircfuoi cette première passion appartient à la puissance
irascible, tandis que la seconde appartient à la puissance concupiscible.
Enfin il doit être dans le rang des possibles, au pouvoir de l'homme ;
car on n'espère pas ce qu'on ne peut obtenir d'aucune manière : voilà
sous quel rapport l'espérance diffère du désespoir. On voit donc que l'es-
pérance se dislingue du désir comme les passions de la puissance iras-
cible se distinguent des passions de la puissance concupiscible ; elle
suppose le désir par cela même, comme les passions de la première
catégorie que nous venons de nommer supposent celles de la seconde (1).
(1) Toutes les afFections de rame se succèdent comme moteurs et comme mobiles ; elles
forment, pour ainsi dire, les engrenages d'un mécanisme sagement combiné. L'homme per-
Sed contra, diversarum potentiarum sunt
diversaî passiones specie différentes. Sed spes
est in irascibili, desideiium autem et cupiditas
in conciipiscibili. Ergo spes differt specie à
desiderio, seu cupiditate.
(CoNCLUsio. — Cùm spei, quas ad vim iras-
cibikra atlinet, objecimn sit bonum fiiturum
ardiium possibile adipisci , uccessaiio differt à
desiùei'io et cupiditate, quse ad vim concupis-
cibilem pertinent. )
Respondeo dicenduni, quod species passio-
liis ex objecto consiùeratur. Circa objectum
autem spei quatuor conditiones attenduntar.
Primo quiJem , quod sit bonum; non enim,
propriè loquendo, est spes nisi de bono : et
per hoc didert spes à timoré, qui est ce nj-ùo.
Secundo , ut fit luturum ; non eaim sf ?5 est
de praesenti jam habito-: et per lio>i diuert
spes à gaudio, quod est de bono prœsenti.
Tertio , requiritur quod sit aliquid arduum ,
cum difficultate adispicibile ; non enim aliquis
dicitur aliquid sperare minimum , quod statim
est in sua potestate ut habeat : et per hoc
differt spes à desiderio vel cupiditate, quœ
est de bono futuro absolutè ; unde pertinet ad
concupiscibilem , spes autem ad irascibilem.
Quarto, quôd i'iiul arduum sit possibile adi-
pisci ; non enim aliquis sperat id quod om-
uino aùipisci non potest : et secuodum hoc
differt spes à desperatione. Sic ergo patet,
quod spes differt à desiderio, sicut différant
passiones irascibihs à passionibus cnncupisci-
biiis ; et prop'er hoc spes praesupponit desi-
ùerium, sicut et omnes passiones irascibilis
prœsupponunt passiones concupiscibilis, ut
suprà uictum est (qu. 25, art. 1) (1).
(1) Quantum ad illas lanlùm passiones concupiscibilis quae consistunt ia motu , vel quae
«QOtum important; quia illis acceduut pcrsiones irascibilis ut easjuvent ad tinem siiuia cor;S3-
DE l'espérance et DU DÉSESPOIR. 197
Je répOîids aux arguments : 1" Si saint Augustin donne à Tespérance le
nom du désir, c'est que ces deux affections de Tame ont le bien futur
pour objet. Et comme le bien facile, qui s'obtient sans peine, fixe peu
les égards et l'attention de l'esprit , nous nous imaginons naturellement
que le désir se rapporte au bien ardu, qui est le terme de l'espérance.
2» L'objet de l'espérance n'est pas le bien futur proprement et simple-
ment, mais le bien futur ardu, difficile à obtenir.
3° L'objet de l'espérance ajoute à l'objet du désir non-seulement la
possibilité , mais encore la difficulté. Or la difficulté distingue l'espérance
du désir; elle la fait dépendre de la puissance irascible, qui a l'ardu
pour domaine, comme nous l'avons vu dans la première partie. Ensuite
la possibilité et l'impossibilité ne sont pas de simples modalités dans les
objets de la faculté appétitive. En effet, l'appétit est le principe des mou-
vements de l'ame ; or on ne se meut vers les choses qu'autant qu'on les
conçoit comme possibles, car on ne poursuit pas ce qu'on croit ne pou-
voir atteindre. C'est pour cela que l'espérance diffère (Ju désespoir selon
la différence du possible et de l'impossible.
ARTICLE IL
Vespérance esUelle dans la faculté cognitive ou dans la faculté appétitive?
n paroi t que l'espérance est dans la faculté cognitive. 1° L'espérance
est une sorte d'attente; car l'Apôtre dit, Rom., VIII, 25 : a Si nous espé-
rons ce que nous ne voyons point, nous l'attendons par la patience. » Or
çoit le bien, il Taime , il le désire, il Fespére. Comme doue l'amour suppose la perception
de même Tespérance suppose le désir; c'est dans cette source qu'elle trouve le mouvement,
la force et la vie.
Adprimiim ergo dicendum, quod Âugiistinus
ponit ciipiditatem loco spei , propter lioc quod
utraque respicit bonum futuriim. Et quia bo-
mim quod non est arduum , quasi nihil repu-
tatur, ut sic cupiditas maxime videatur tendere
in bonum arduum, in quod etiam tendit spes.
Ad secundum dicendum, quôd objectum spei
non est bonum futurum absolutè , sed cum ar-
duilate et difûcultate adipiscendi, ut dictum est.
Ad tertium dicendum, quôd objectum spei
nontantum addit possibilitatem supra objectum
desiderii , sed etiam arduitatem , quae ad aliam
potenliam facit spem pertinere, scilicet ad
irascibilem , quœ respicit arduum , ut in primo
dictum est (seu 1. part. qu. 31, art, '2).Possi-
bile autem et impossibile^aonovimmo per acci-
dens se habent ad objectum appetitivae virtutis.
Nam appetitus est principium motionis; nihil
autem movetur ad aliquid nisi sub ratione pos-
sibilis; nullus euim movetur ad id quod existi-
mat irapossibile adipisci ; et propter hoc spes
differt à desperatione secundum differentiam
possibilis et impossibilis.
ARTICULUS II.
Uirùm spes sit in vi apprehensiva, an in vi
appetitiva.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quod
spes pertineat ad vim cognitivam. Spes enim
videtur esse expectatio quœdam; dicit cnim
Apostohis Boni., VIII : « Si autem quod non
viderons, speramus, per patientiam expecta-
quendum , sicut desiderio spes accedit ut ad bonum arduum consequendum erigat mentem , et
^iies ei ac majorem conatum superaddat. Nam quoad passiones concupiscibilis quae signifirant
pacificam possessionem boni adepti , et in eo quiescunt, passiones irascibilis quantum ad
executionis ordinem sunt pviores, ut lœliliâ sive gaudio, etc.
(i) De his etiam in 2, 2, qu. 18, art. 1; et III, Sent,, dist. 26, qu. 1; art. 1, et qu. 2,
9^1. 2; etqu. 4, de verit., art. 2.
198 l" !!• PARTIE, QUESTION XL, ARTICLE 2.
l'attente appartient à la faculté cognitive. Donc Tespérance y appartient
aussi (1).
2" L'espérance n'est, ce semble, autre chose que la confiance; aussi
employons-nous ces deux mots l'un pour l'autre, disant de ceux qui ont
confiance qu'ils espèrent. Or la coniiance , de même que k foi , revient
à la faculté de connoître. Donc , aussi l'espérance.
3o La certitude est propre à l'intelligence. Or la certitude est un attribut
de l'espérance. Donc l'espérance appartient à l'intelligence.
INlais l'espérance se rapporte au bien, comme nous l'avons vu dans le
précédent article. Or le bien n'est pas , cemme tel , l'objet de la faculté
cognitive , mais de la faculté appétitive. Donc respérance appartient ,
non pas à la première, mais à la seconde de ces facultés.
( Co.\CLusioN, — Gomme l'espérance est une certaine extension de l'ap-
pétit vers les choses , elle appartient nécessairement à la faculté appé-
titive, et non à la faculté cognitive.)
Puisque l'espérance est le mouvement, pour ainsi dire l'extension de
l'appétit vers les choses, elle appartient manifestement à la faculté appé-
titive. En efîet la faculté appétitive, poussant au-dehors, produit le mou-
vement vers les choses; mais la faculté cognitive, causant le mouvement
contraire, amène les choses connues dans le eonnoissant. Et comme cette
même faculté cognitive meut l'appétit en lui présentant son objet , les
diverses perceptions de choses diverses doivent faire naître des mou-
(1) La question revieat à celle-ci : i'espéraîi,ce se Irouve-Uelle 4âQS l'iotellifeBee <Mi dans
la volonté? est-elle \m acte de la perception ou du désir?
Autre remarque. Le latin expectore vient de ex et de spe^iAre, regarder de, parce qu'on
porte souvent les regiirds vers l'endroit par où la personne attendue doit arriver. — Le Lan-
çois attendre est fait de ad et de tendere ^ tendre à, diriger ses vues, son attention, son
esprit vers une chose. On voit que le mot françois , coœme Le mol Litiû, dénote «n acte de
l'intelligence plutôt que do la volonté. ~
Au reste , le passage cité , de saint Paul , n'est pas le seul où l'Ecriture confond l'espé-
rance avec l'attente; nous lisons, par exemple, Prov.^ X, 28 : «L'attente des justes, c'est
la joie ; mais l'espérance des méchants périra. » Et plus loin , XI , 7 : « A la mort du mé"
chant il ne restera plus d'espérance , et l'attente des ambitieux périra. » On pourroit citer
des milliers de semblables passages.
mus. » Sed expectatio videtur ad vim cogniti-
vam pertinere, cujiis est expectare. Ergo spes
ad cognitivam pertinet.
2. Prœterea , idem est (ut videtur) spes
quod fiducia; unde et speraotes confidentes
vocamus , quasi pro eodem utentes eo quod
est confidere et sperare. Sed fiducia, sicut et
tides, videtur ad vim cogaitivain pertinera.
Ergo et spes.
3. Prseterea, certitudo est proprietas cogni-
tivaevirtutis. Sed certitudo altribuitur spei.
Ergo spes ad vim cognitivam pertinet.
Sed contra , spes est de bono, sicr.t dictum
est (art. 1 ). Bonum autem ia quantum hujus-
modi, non est objçctum cognitivœ, sed appe-
titivae virtutis. Ergo spes non pçrtinet ad cog-f
niti. am , sed appetitivam virtutem.
(CoxcLusio. — Spes cùm recensionem quam-
dam appetitus in bonum importât, necessario
pertinet ad partem animae appetitivam, non
autem apprelieusiouem. )
Respondeo dicendum, quod cùm si)es im-
pûitet extensionem quamdam appetitus in bo-
num , manifesté pertinet ad appetitivam vir-
tutem. Motus enim ad res pertinet propriè ad
appetitum ; actio verô virtutis cognitivîe psr-
ficitur non secuudum motum cognoscentis aj
res , sed potius secundum quod res cogaûai
sunt iu cognoscente. Sed quia vis cognitiva
movet appetitivîtoa , reprœsentando ei suum
DE l'espérance et DU DÉSESPOIR. 199
vements différents dans Tappétit, Voyez plutôt vous-même : autre est le
mouvement imprimé par la perception du bien ; autre le mouvement
produit par la perception du mal; autre aussi le mouvement causé par la
perception des choses présentes ou futures , absolues ou ardues, possibles
ou impossibles. Qu'est-ce donc que Tespérance? C'est le mouvement de la
faculté appétitive résultant de la perception d'un bien futur , ardu et
possible; c'est la tendance, l'extension de la volonté vers cette sorte d'objet.
Je réponds aux arguments : 1" Gomme l'espérance se rapporte au bien
possible, elle fait naître deux mouvements dans l'ame par la double
possibilité de son objet, selon qu'on peut l'obtenir par ses propres forces^
ou par celles d'un autre. Ce qu'on peut atteindre de soi-même, sans'^
appui, on ne dit pas qu'on l'attend, mais seulement qu'on l'espère; puis',
on dit qu'on attend ce qu'on a l'espoir d'acquérir par un secours étranger. '
Et pourquoi emploie-t-on le verbe attendre (en latin expectare) dans ce
cas-là? Parce qu'alors, après la première perception de l'objet, l'esprit
porte sa vue, non-seulement sur le bien désiré, mais vers l'appui dont il
espère l'accomplissement de ses vœux; c'est ainsi qu'on lit dans l'Ecriture,
Eccli., Lï, 10 : « J'étois portant mes regards vers le secours des hommes. »
Le mouvement de l'espérance prend donc le nom à'attente à cause de
la vue, de l'intention qui le précède et le produit dans l'intelligence.
2« Quand l'homme désire une chose et pense pouvoir l'obtenir, il croit
qu'il l'obtiendra réellement ; et le mouvement qui suit cette croyance ,
cette sorte de foi, s'ajjpelle confiance. Les mouvements de la volonté
prennent le nom de la connoissance qui les précède et les produit, parce
que ces effets sont moins connus que leur cause; car l'intelligence connoît
mieux ses actes que ceux de la volonté (1).
(1) On voit que !e latin fiducia dérive directement de fides; le françois confiance est plus
éloigné du mot foi.
La loi posée par notre saint auteur , que les affections du cœur ont reçu leurs noms des
objectum, secundum diversas rationes objecti
apprehensi, subscquuntur divers! motus in vi
appetitiva. Alius eiiirn motus sequitur in appe-
titu ex apprehensione boni , et alius ex appre-
hensione mali, et similiter alius motus ex
appvehensione preesentia et futuri, absoluti et
ardui^possibilis et impossibilis. Et secundum
hoc spes est « motus appetitivse virtutis con-
sequens apprebensionem boni futuri, ardui ,
possibilis adipisci,» scilicet extensio appetilus
in hujusmodi objectum.
Ad primum ergo dicendum , quôd quia spes
respicit ad bonum possibile , insurgit dupliciter
homiui motus spei, sicut dupliciter est ei ali-
quid possibile , scilicet secundum propriam
\irtutem et secundum virtutem alterius. Quod
ergo aliquis sperat per propriam virtutem adi-
pisci , non dicitur expectare , ged sperare tàu-
tum -, seJ propriè dicitur expectare, quod sperat
ex auxilio virtutis aliénée, ut dicatur expectare
quasi ex alio spectare , in quantum scilicet vis
apprehensiva prœcedens non solùm respicit ad
bonum quod intendit adipisci, sed etiam ad illud
cujus virtute adipisci sperat, secundum illud
EcclL, LI : « Respiciens eram ad adjutorium
bominum. » Motus ergo spei quandoque dici-
tur expectatio propter inspectionem virtutis
cognitivœ prœcedeatem.
Ad secundum dicendum, quod illud quod homo
desiderat et œstimat se posse adipisci , crédit
se adepturum ; et ex tali flde in cognitiva prœ-
cedente, motus sequens in appetitu, fiducia no-
minatur: denominatur enim motusappetitivusà
cogiùtione praecedente, sic ut effectus ex causa
magis nota; magis enim cognoscit vis appre-
hensiva suumactiira, quàm actuai appetitivie.
200 1" II* PARTIE, QUESTION XL, ARTICLE 3.
.3" On attribue la certitude non-seulement aux mouvements de Tap-
pétit sensitif, mais à ceux de Tappétit naturel : ainsi Ton dit que la
pierre sans point d'appui tombera certainement vers son centre de gra-
vité. Cette certitude n'est pas dans les objets, mais dans l'esprit; elle y
est par la coniioissance des lois nécessaires, infaillibles , qui produisent
les mouvements de l'appétit sensitif et de l'appétit naturel.
ARTICLE III.
L'espérance est-elle dans les animaux ?
Il pnroît que l'espérance n'est pas dans les animaux. L'espérance a pour
objet le bien futur, comme l'enseigne saint Jean Damascène. Or les purs
animaux ne connoissent pas les futurs; car ils ont uniquement la con-
noissance sensitive , qui n'embrasse pas l'avenir. Donc l'espérance n'est
pas dans les animaux.
2° L'objet de l'espérance est le bien possible, dont on peut obtenir la
possession. Or le possible et l'impossible sont deux différences du vrai et
du faux; différences qui existent uniquement dans l'esprit, comme le dit
le Philosophe (1). Donc les animaux purs, étant privés de l'esprit, n'ont
pas l'espérance.
3° Saint Augustin dit. Super Gen. ad lit., IX, 14 : « Les animaux
sont mus par les choses qu'ils voient. » Or les choses qui tombent sous la
perceptions de rintelligence , frappe vivement les regards dans les langues plus ou moins pri-
mitives, qui puisent leurs racines dans leur propre fond, comme l'hébreu, le sanscrit, l'alle-
mand; mais il est plus dKïlcile de la constater dans les lan;5ues dérivées, qui se sont formées
des débris d'autres langues, comme Tanglois, le francois , Tespagnol , l'italien , voire même
e latin.
(1) Les mots de possibilité ou d'impossibilité signifient, dans ce passage, convenance ou
disconvenance ; le Philosophe parle tout simplement des sujets et des attributs qui peuvent
ou ne peuvent pas s'affirmer l'un de l'autre. Quand ils peuvent s'aiïirmer, la proposition
aCinnalive est vraie; quand ils ne le peuvent pas, la proposition est fausse. Voilà comment
la possibilité ou rimpossibililé constitue la diCférence de Terreur et de la vérité.
Ad tertiiim dicendum, quocl cei'tit'.ido attri-
buitiir motui non solùm appetitus sensitivi,
sed eliam appetilus naturalis : sicut dicitiir
quoi lapis ceititiidinaliter tendit deorsum , et
hofi propter infcillibilitatein qiiam habet ex cer-
titudine cogi.iitionis qu:e pracccdit motum appe-
Utus sensitivi vel etiam naturalis.
AIITICULL'S III.
Vtriim spes sit in briitis animalibus,
Ad-tertium sic proceditnr (1). Videtur qnod
in b uitis animalibus non sit spes. Spes enim
est de future bono , ut Damascenus dicit. Sed
cognosccre futiua non peitinet ad animalia
bruta , quœ liabent solùin cognitionem sensi-
tivam , qiice non est futurorum. Ergo spes
non est in brutis animalibus.
2. Praetei'ea, objectum spei est boniim pos-
sibile adipisci. Sed possibile et impossibile
sunt qnaedam differenti-e vert et falsi, quae
solùm sunt in mente , ut Philosopbus dicit in
VI. Metaph., (lext. 8). Ergo spes non est in
brûlis animalibus, in quibiis noQ est mens.
3. Prœterea, Augustinus dicit, Super Gen.
ad litt, (lib. iX, c. '1 4) , qaôd « animalia mo-
ventur visis. » Sed spes non est de eo quod
videtur; nam, quod u videt quis, quid spe»
(1) De his etiam in II, Sent., dist. 26, qu. 1 , art. 1.
DE LESrÉRANCJ^ ET DU DÉSESPOTB. 201
vue ne sont pas Tobjet de Tespérance; car TApôtre écrit, Rom., VIIÎ^24 :
« Qui espère ce qu'il voit? » Donc la brute n'a pas respérance.
]\îais l'espérance est une passion de la partie irascible. Or les animaux
purs ont la partie irascible. Donc ils ont aussi l'espérance.
(Conclusion. — Puisque les animaux sont poussés par la vue des objets
soit à rechercher soit à fuir certaines choses, nous devons reconnoitre
qu'ils ont l'espérance et le désespoir. )
Les mouvements extérieurs de l'animal révèlent ses passions inté-
rieures, et nous montrent clairement qu'il renferme l'espérance dans
son sein. Que le chien trouve le lièvre ou l'épervier la colombe trop
éloignes, ils renoncent à toute poursuite comme n'espérant pas de les
atteindre; mais qu'ils jugent leur proie suffisamment rapprochée, aussitôt
ils s'élancent dans l'espoir de la saisir. C'est que l'appétit sensitif dans
l'animal et l'appétit naturel dans la matière suivent, de même que l'ap-
pétit raisonnable ou la volonté dans l'homme, la perception d'une intel-
ligence, nous avons vu cela dans les précédentes discussions. Mais, il
faut remarquer cette différence , la volonté de l'homme a pour force mo-
trice la perception d'une intelligence qui lui est unie, tandis que l'appétit
naturel est mt\ par une intelligence qui lui est étrangère, par l'Auteur de
la nature, et nous devons en dire autant de l'appétit sensitif dans l'ani-
mal, qui est aussi conduit par l'instinct. Ainsi nous retrouvons, dans les
actions de la brute et dans celles des choses naturelles, le même procédé
que dans les œuvres de l'art., et nous devons conclure que l'animal a
l'espérance et le désespoir.
Je réponds aux arguments : 1° Sans doute l'animal ne connoît pas
l'avenir, mais il ne s'en comporte pas moins, sous la direction de l'instinct
rat? » ut dicitur Rom\, VIII. Ergo spes non
est in brûlis animalibus.
Sed contra, spes est passio irascibilis (1). Sed
în brutis animalibus est irascibilis. Ergo et spes.
(CoNCLusio. — Quoniam ex liis quae videt
animal brutum (ut cum canis leporem aut acci-
piter avéra videt) , movetur ejus appetitus in
aliquod vel prosequendiim vel vitandum , id-
circo boc modo in animalibus brutis spem et
desperationem esse fatendum est. )
Respondeo dicendum , quod iuteriores pas-
siones animalium ex exterioribus motibus de-
prebendi possunt, ex quibus apparet, quod in
animalibus brutis est spes. Si enira canis videat
leporem , aut accipiter avem nimis distantem ,
non movetur ad ipsam , quasi non sperans se
eam posse adipisci; si autem sit in propinquo ,
movetur quasi sub spe adipiscendi. Ut enim
supra dioUun est, appetitus sensitivus bruto-
rum animalium, et etiam appetitus naturalis
reriim insensibilium sequuntur apprebensionem
alicujus intellectus. Sicut et appetitus naturœ
intelleciivae , qui diciti;r voluntas. Sed in boc
est différencia ; quod volimtas movetur ex ap-
prehensione intellectus coujuncti. Sed motus
appetitus naturalis sequitur apprebensionem
intellectus separati, qui naturara instituit; et
similiter appetitus sensitivus brutorum anima-
lium, qu3e etiam quodara instinctu naturali
agunt. Unde in operibus bruturum animalium
et aliarum rerum naturalium, apparet similis
processus, sicut et in artis operibus, et per
bunc modum in animalibus brutis est spes et
desperatio.
Ad primum ergo dicendum , quôd quamvis
bruta animalia non cognoscant futurum, tamen
ex instinctu naturali movetur animal ad aliquid
futurum , ac si futurum prœvideret : hujusmodi
(1) In genitivOy supple passio pœrh's irascibilis, ne quis irascibilem passionem oonslrui
putet
202 r-^ a' rAr^TiK^ OL.'i::n'io.v xl, article k.
naturel, comme s'il le connoissoit; car cet instinct lui est donné par Tin-
telligence divine, qui embrasse tous les temps dans ses perceptions.
2° L'objet de Tespérancc n'est pas possible, comme l'affirmation du
sujet et de l'attribut , par celte sorte de convenance qui constitue le vrai;
mais il est possible par la faculté de l'acquérir. Le Philosophe distingue
ces deux sortes de possibilité.
3° Bien que l'avenir ne tombe pas sous la vue, l'animal n'en est pas
moins poussé, par ce qu'il voit dans le présent, soit à rechercher, soit à
fuir certaines choses futures.
ARTICLE IV.
L'espérance a-t^elle son contraire dans le désespoir ?
Il paroît que l'espérance n'a pas son contraire dans le désespoir. !<* « Le
contraire n'a qu'un contraire, » dit le Philosophe. Or la crainte est le
contraire de l'espérance. Donc l'espérance n'a pas son contraire dans le
désespoir.
2° « Les contraires ont le même objet. » Or l'espérance et le désespoir
n'ont pas le môme objet; car l'espérance se rapporte au bien, et le déses-
poir concerne le mal qui empêche d'acquérir le bien. Donc l'espérance
n'est pas contraire au désespoir.
3<> « Le mouvement n'est pas contraire au mouvement; » mais le repos
est opposé au mouvement comme privation. Or le désespoir implique
plutôt l'immobilité que le mouvement. Puis donc que l'espérance est un
mouvement d'expansion vers les choses, elle n'a pas son contraire dans
le désespoir.
Mais le désespoir énonce, dans sa dénomination même, le contraire de
l'espérance.
t
enim instinctus est eis indiitus ab intelleclu
divino prœvidente futura.
Ad secundum dicendum, qiiôd objecium spei
non est possibile proiit est qiuedam dilferentia
veri, sic enim consequitur habitudinemprœdicali
ad objectum ; sed objectum spei e;t possibile ,
qiiod dicitur secundum aliquani potentiam.
Sic enim distinguitur possibile in V. Metaph.
(text. 17), scilicet in duo possihilia prœdicla.
Ad tertium dicendum , qu6d licèt id quod
est futunam non cadat sub visu, tamen ex bis
quae videt animal in praesenti, movetur eju3
appetitus in aliquod futurum vel proaequen-
dum, vel vitandum.
ARTICULUS IV.
Ulrùm spei contrarielur dcsperatio.
\d quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
desperatio non sit conlraria spei. « Uni enim
unum eslcontrarium, » ut dicitur inX. Metaph,
[ text. 17 ). Sed spei contrariatur timor. Non
ergo contrariatur ei desperatio.
2. Praiterea , « contraria videntur esse circa
idem. )) Sed spes et desperatio non sunt circa
idem ; nam spes respicit bonum, desperatio au-
tém est propter aliquod raalum impeditivum
adeplionis boni. Ergo spes non contrariatur
desperationi.
3,Prœlerea, amotuinon contrariatur motus;»
quies vero opponitur motui, ut privatio. Sed
desperatio magis videtur importare immobilita-
tem , quhra m.otum. Ergo non contrariatur spei,
quœ imijortat motum extensionia in I:;o;i:.;n
speratuia.
Ssd contra est, quôd desperatio nomlnatur
per contrarium spei.
(1) Do hif; cliaui supià, qu. 23, art. 2, versus ^l:: »;;: ; cl in hac ipsa quapst., art. 1, lum in
«orp., tum ad 3 j et UI, Sent., dist. 26 , qu. 1, art. 1; et qu. 4, de verit., art. 1.
DE l'espérance et du DÉSESPOIR.' 203
(CoNCLUsTON. — Puisque Tespérance implique le rapprochement vers le
bien , et le désespoir réloignement du même terme , ces deux aiffections
de l'ame sont contraires l'une à l'autre. )
Le mouvement renferme^ comme nous Tavons dit ailleurs, deux con-
trariétés dans ses directions. D'abord le rapprochement vers deux termes
opposés : cette contrariété ne se trouve que dans les passions de la partie
concupiscible , comme entre l'amour et la haine ; ensuite le rapproche-
ment et réloignement à l'égard du même terme : cette contrariété se ren-
contre dans les passions de la partie irascible, comme nous le savons
déjà. Or l'objet de l'espérance, le bien ardu déploie une force attractive
quand on le conçoit avec la possibilité de l'acquérir; alors l'espérance se
dirige vers lui , si bien qu'elle implique un rapprochement. Mais quand
on perçoit cet objet avec l'impossibilité de l'obtenir, il exerce une in-
fluence répulsive : car « l'homme se détourne et s'écarte, dit le Philo-
sophe, Ethic, HT, 3, quand il rencontre l'impossible. » Or le désespoir
voit son objet hors du cercle de son activité, au-dessus de ses efforts;
donc il s'en éloigne , donc il est contraire à l'espérance , comme le rap-
prochement l'est à réloignement.
Je réponds aux arguments : 1° La crainte et l'espérance sont contraires
par la contrariété de leurs objets, savoir du bien et du mal; car les pas-
sions de l'irascible, dérivant des passions du concupiscible, ont les unes
à rencontre des autres cette sorte d'opposition. Mais les passions de l'iras-
cible sont contraires d'une autre manière : elles le sont par la contrariété
du rapprochement et de réloignement (1).
2° Le désespoir ne conçoit pas le mal qui l'accable comme essentielle-
(1) Les passions de la puissance concupiscible, attirées par le bien facile, marchent toujours
dans le sens d'un rapprochement, mais elles peuvent aller à des termes divers; elles diffèrent
donc uniquement par leurs objets. Mais les passions de la puissance irascible , attirées tour
à tour et repoussées par le bien ardu, se rapprochent ou s'éloignent du même terme; elles
différent donc, non par leurs objets, mais par la direction de leur maiche , selon la diffé-
rence du rapprochement et de réloignement. ;
(CoNGLUsio. — Spes cùm quemdam accessum
in boiium , desperatio verô recessum ab eodem
désignât, contrariari invicem necesse est.)
Respondeo dicendum, quôd sicut suprà dic-
tum est (qu. 23, art. 2 ) , in mutationibus in-
secundum qnod consideratur cum irapossibi-
litate obcinendi , habet rationem repulsivi ;
quia , ut dicitur in III. Ethic. : « Cùin veatum
fuerit ad aliquid impossibile , tune bomines
discedunt, )> et sic respicit hoc objectum des-
venitur duplex contrarietas. Uua secundum ■ peratio. Unde importât motum cujusdam le-
accessum ad contrarios terminos : et talis cou- \ cessas , et propter hoc contrariatur spei, sicut
trarietas sola invenitur in passionibus conçu- I recessus accessui.
piscibilis , sicut amor et odium contrariantur. j Ad primum ergo dicendum , quôd timor con-
Alio modo per accessuni et per recessum res- i trariatur spei secundum contrarietatem objec-
pectu ejusdem termini : et talis contrarietas 1 torum, scilicet boni et mali, heec enim con-
invenitur in passionibus irascibilis^ sicut suprà j trarietas invenitur in passionibus irascibilis
dictum est (qu. 23, art. 2). Objectum autem i secundum quod derivantur à passionibus con-
spei , quod est bonum arduum , habet quidem cupiscibilis. Sed desperatio contrariatur ei so-
rationem attractivi, prout consideratur cum lùm secunduoi contiarietate.m accessus et re-
possibilitate adipiscendi; et sic tendit in ipsum cessas.
spes , quae. importât quçmdam accessum. Sed Ad secundum dicendum , quôd desperatio
20i I'« II« PAÏÏTIE, QUESTION XL, ARTICLE 5.
ment mauvais; mais il le considère comme TempÊchant accidentelle-
ment do parvenir à Tobjet de ses vœux. Or le bien peut lui-même, par
sa surabondance, enlever ce pouvoir et causer ainsi le dé-espoir.
3* Le désespoir n'implique pas seulement la privation "de Tespérance;
mais il importe aussi Téloignement de la chose désirée , parce qu'on la
croit au-dessus de ses efforts. Le désespoir suppose donc le désir tout
comme Tespérance; car on n'a ni espérance ni désespoir à Tendroit de ce
qu'on ne désire pas. Quel est donc l'objet de ces deux affections de l'ame?
C'est le bien qui tombe sous le désir (1).
ARTICLE V.
L'espérance a-t-elle une de ses causes dans l*eœpérience'f
Il paroît que l'espérance n'a pas une de ses causes dans l'expérience,
l» L'expérience appartient à la faculté cognitive; d'oii le Philosophe dit,
Ethic, II, 1 : (( L'intelligence a besoin de l'expérience et du temps. » Or
l'espérance ne réside pas, nous l'avons vu, dans la faculté cognitive,
mais dans la faculté appétitive. Donc l'expérience n'est pas une des
causes de l'espérance.
2° Le Philosophe dit, i^/iet, II, 13 : « L'expérience ferme l'ame des
vieillards à l'espérance; » donc elle produit le défaut de l'espérance. Mais
la même chose ne peut avoir des effets contraires. Donc l'expérience n'est
pas une des causes de l'espérance.
3° Comme le dit le même Philosophe, Be Cœlo, II, 34 : « Parler de
tout et ne se taire sur rien , est une marque d'inconsidération ; » mais
tenter une foule de choses est une preuve de grand espoir. Or l'inconsi-
(1) Bien conçu différemment, avec ou sans la possibilité de l'obtenir.
non respicit malum siib ratione mali , sed per
accidens qiiandoque respicit maliim in q'.iantura
facit impossibilitatem adipiscendi. Potest autem
esse desperatio ex solo super excessu boni.
Ad tertium dicendum , quôd desperatio non
importât solam privationem spei, sed importât
quemdamrecessnra à re desiderata propter œsti-
matam impossibilitatem adipiscendi. Unde des-
peratio priesupponit desiderium sicut et spes :
de eo enim quod sub desiderio nostro non
caùit, neque spem , neque desperationem ha-
bemus; et propter hoc etiam utrumque eorum
est de bono quod sub desiderio cadit.
ÂRTICULUS V.
Utrùm caiisa spei sU experientia.
Ad quiritum sic proceditur (l)* Videtur quod
experentia non sit causa spei. Experientia enim
ad vira cognitivam pertinet ( unde Philosophus
dicit in II. Efhicor. (cap. 1) , quod « virtus
intellectualis indiget experimento et tempore).
Spes autem non e?t in vi cognitiva, sed in
appetitiva, ut dictum est (art. 1 ). Ergo expe-
rientia non est causa spei.
2. Prseterea, Philosophus dicit in II. Rhet,
(cap. 13), quôd « senes sunt difticiUs spei,
propter experientiam. » Ex quo videtur quod
experientia sit causa defectus spei. Sed « non
est idem causa oppositorum. » Ergo expe-
rientia non est causa spei.
3. Praeterea, Philosophus dicit II. De cœlo
(text. 34), quod « de omnibus enuntiare ali-
quid et nihil prœtermittoie, quandoque e?t sig-
num stultitiae ; ))sed quod homo teiitet o.nuia, ad
magnitudinem spei pertinere videtur. Stultitia
autem provenit ex experientia, Ergo inexpe-
(1) De his etiam infrà, qu. 42 , art. 5, ad 1 ; et qu. 45, art. 3, in corp.
DE l'espérance et DU DÉSESPOIR. 205
ération provient de riiiexpérience. Donc Tinexpérience est plutôt une
cause d'espoir que Texpérience.
Mais le Stagyrite dit, Ethic, III, 7 : « Ceux qui ont remporté de nom-
breux et de grands succès sont pleins d'espérance. » Or ces choses-là se
rapportent à Texpérience. Donc l'expérience est une cause d'espoir.
(Conclusion. — Comme, d'une part, l'objet de l'espérance est le bien
qu'on peut atteindre; comme, d'une autre part, l'expérience rend les choses
possibles et fait croire qu'on les atteindra, nous devons dire que l'expé-
rience est une cause d'espérance, bien qu'elle la diminue'^uelquefois.)
L'objet de l'espérance est, comme nous l'avons vu, le bien futur, ardu
et possible. Qu'est-ce donc qui peut être une cause d'espérance? Deux
sortes de choses : d'abord ce qui rend une entreprise possible, ensuite ce
qui fait croire qu'elle est possible. Nous devons donc regarder comme la
première cause d'espérance tout ce qui augmente le pouvoir de l'homme,
comme la force, les richesses et le crédit, comme aussi l'expérience
parmi beaucoup d'autres choses. Car l'expérience, donnant l'adresse et
fournissant des moyens, rend les choses faciles; et cette facilité, ces res-
sources, cette aptitude portent et nourrissent l'espoir dans les cœurs :
c( On ne craint pas de faire, dit Végétius, Be re militari, ce qu'on a la
conscience d'avoir bien appris. » La seconde cause d'espérance, c'est tout
ce qui fait croire qu'une chose est possible : ainsi les encouragements, la
doctrine, l'opinion, la persuasion. Sous ce rapport encore, l'expérience
est une source d'espoir; car elle étend souvent, dans notre esprit, la
sphère du possible (1). Il arrive aussi qu'elle produit , si l'on passe Fex-
(1) Cela est vrai , nou-seulement quand on peut obtenir l'objet désiré par ses propres forces,
mais aussi quand on espère de l'obtenir par un secours étranger. Ainsi l'Apôtre dit ,
II Cor., 1 , 8 et suiv. : « Nous ne voulons pas que vous ignoriez , frères, touchant la tribu-
lation qui nous est survenue en Asie, que le poids en a été excessif et au-dessusde nos
forces , au point que nous doutions de notre vie. Nous avons entendu prononcer en nous-
roèmes Parrct de notre mort, aGn que nous ne mettions point notre confiance en nous, mais
en Dieu qui ressuscite les morts, qui nous a délivrés d'un si grand péril , qui nous en délivre
rientia videtur esse magis causa spei, quara homini aliquid esse possibile , vel quia facit
expenentia.
Sed contra est, quôd Philosophus dicit in
111. Ethic, quod « aliqui sunt bonss speiprop-
ter multûties et multos vicisse ; » quod ad ex-
perientiam pertinet. Ergo experientia est causa
spei.
( CoNCLUsio, — Cùm objectum sit bonuua
eura existimare aliquid esse possibile. Primo
moJo est causa spei omne illud quod auget
potestatem hoaiinis , sicut divitice et fortitudo,
et inter cœtera etiam experientia. Nam per
experientiam liorno acquirit facultatem aliquid
de facili faciendi, et ex hoc sequitur spes;
unde Vesetius dicit in lib. de re militari :
possibile adipisci , necesse quoque est expe- « Nemo facere metuit quod se benè didicisse
rienliara, qua homini potestas et existimatio
sit facile assequendi bonum aliquod ..causaui
spei esse , etsi nonnuuquam ex experientia di-
miuuatur spes. j
Respondeo dicendum , quod sicut suprà dic-
tum est (art. 1), spei objectum est «bonum
futurum arduum possibile adipisci. » Potest
ergo aliquid esse causa spei, vel quia fac^''
confidit. » Âlio modo, est causa spei omne
illud quod facit alicui existirnationem quod ali-
quid sit sibi possibile : et hoc modo , doctrina
et persuasio quœiibet potest esse causa spei.
Et sic etiam experientia est causa spei, in
quantum scilieet per experientiam sit homini
existimatio quod aliquid sit sibi possibile,
^uod impoôsibile ante experientiam reputabat.
206 I" Il« PARTIE, QUESTION XL, ARTICLE 6.
pression, le défaut tle Tespérance; car de mi^me qu'elle peut montrer la
possibilité des choses qu'on croyoit impossibles, elle peut aussi faire re-
connoître l'impossibilité d'autres choses qu'on estimoit possibles. L'expé-
rience peut donc enfanter l'espérance de deux manières, mais elle ne
produit le défaut d'espérance que d'une seule; nous avons donc le droit
de dire qu'elle est une cause d'espoir.
Je réponds aux arguments : 1° L'expérience dans les choses pratiques
donne non-seulement la science, mais encore une sorte de dextérité,
d'aptitude qui rexid les choses faciles. L'intelligence aussi facilite l'opé-
ration ; montrant la possibilité de l'entrepiisc, elle fait naître l'espérance
et multiplie les forces par cela même.
2° Si le vieillard ouvre rarement son ame à l'espérance, c'est que l'ex-
périence lui montre l'impossibilité des choses : « Il espère difficilement,
dit le Philosophe après le passage cité, parce que l'événement l'a souvent
trompé dans ses desseins. »
^^ L'inconsidération et l'inexpérience peuvent être, accidentellement,
une cause d espérance; car elles excluent la science qui fait comprendre
l'impossibilité des choses. L'inexpérience produit donc l'espérance sous
le même rapport que l'expérience en produit le défaut.
ARTICLE Vï.
L'espérance a-t-elle une de ses causes dans la jeunesse et dans l'usage
immodéré du vin ?
Il paroît que l'espérance n'a pas une de ses causes dans la jeunesse et
dans l'usage immodéré du vin. 1° L'espérance implique la certitude et la
encore, et qui nous en délivrera à l'avenir, comme nous l'espérons de sa bonté. » Sur quoi
Théodorct dit : « Le passé est comme le gage de l'avenir ; c'est pour cela que l'Apôtre écrit :
Puisque Dieu nous a délivrés déjà d'un si grand péril , il nous en délivrera encore dans
favcnir. »
Sed per hune modum experientia potest esse
causa defectus spei : quia sicut per experien-
liam fit homini existimalio quod aliquid sibi
sit possibile quod reputabat irapossibile , ita
è converso per experientiam fit liomini existi-
matio , quod aliquid non sit sibi possibile, quod
possibile existiinabat. Sic ergo experientia est
cau^a spei duobusmodis, causa autem defectus
spei uno modo ; et propter hoc magis dicere
possumus eam esse causam spei.
Ad primum ergo dicendum, quôd experientia
in operabilibus non solùm causât scieutiam,
sed etiara causât quemdam habitum, propter
consuetudinem , qui facit operationem facilio-
rem ; sed et ipsa virtus inteilectualis facit ad
potestatem facile operandi , deraonstrat etiam
aliquid esse possibile, et sic causât spem.
(1) De bis etiam infrà, qu. 45, art. 3.
Ad secuudum dicendum, quôd in sensibns
est defectus spei propter experientiam, in
quantum experientia facit existimationem im-
possibilis. Unde ibidem subditur, quod « eis
multa evenerint in deterius. »
Ad tertium dicendum , quod stultitia et inex-
perieutia possunt esse causa spei quasi per
accidens, removendo gcilicet scientiam, pet
quara verè existiraatur aliquid esse non possi-
bile. Unde a ratione inexperientia est causa
spei, qua experientia est causa defectus spei.
ARTICULUS VI.
Utriim injuvenibus et in ehriosis alundet
spes.
Ad secundum sic proceditur (i). Videlur quôd
juventus et ebrietas non sint causa itpei. Spe$
T)E l'espérance et DU DÉSESPOIR. 207
fermeté; d'où saint Paul, Hchr.j VI, 19, h compare à une ancre (1). Or
rhomme jeune et l'homme ivre manquent de fermeté, car ils ont l'esprit
mobile. Donc la jeunesse et l'usage immodéré du vin ne sont pas une
cause d'espérance.
2<» Comme nous l'avons vu dans le précédent article , une des plus
grandes causes de l'espérance, c'est la force et le pouvoir. Or les jeunes
gens n'ont ni le pouvoir ni la force. Donc la jeunesse n'est pas une cause
d'espérance.
30 Nous l'avons dit aussi, l'expérience est une cause d'espérance. Or
l'expérience manque au jeune homme. Donc la jeunesse n'est pas une
cause d'espérance.
Mais le Philosophe dit , TAkic, lîl , 8 : « L'homme ivre ne désespère
de rien. » Et Bhet., II, 42 : « Le jeune homme est plein d'espérance. »
(Conclusion. — Comme l'objet de l'espérance est le bien futur, ardu et
possible, les jeunes gens, sans expérience, ayant peu de souvenirs et
dont le cœur est enflammé par la chaleur naturelle, conçoivent de
grandes espérances; de même aussi lliomme ivre et l'insensé, que n'é-
claire pas le jugement de la raison. )
Selon le Philosophe, la jeunesse est une cause d'espérance pour une
triple raison, par les trois rapports de similitude qu'elle offre avec l'objet
de ce sentiment. L'objet de l'espérance réunit, comme nous le savons,
trois attributs : il est futur, ardu et possible. Or la jeunesse a beaucoup
(l) Ihid.j 17 et suiv. : « Dieu... a ajouté le serment à sa parole, afin que appuyés sur
dçu^ choses inébranlables , par lesquelles il est impossible que Dieu nous trompe , nous ayons
une puissante consolation , nous qui avons rais noire refuge dans la recherche et Pacquisi-
îion des biens qui nous sont proposés par Tespérance , laquelle sert à noire ame d'une ancre
feîine et assurée, r^ La Olosc dit sur ce passage : « Comme Tancre affermit le navire au mi-
lieu des flots de la mer, ainsi l'espérance doit affermir rhomme au milieu des flots du mal.
Le vent des passions se déchaîne contre votre ame : que Tancrc! de respérance vous retienne
dans la voie droite , car le ciel doit être le prix de vos vertus. Le doute et Fimpiété , secondés
par rorgueil , soulèvent une affreuse tempête dans votre esprit : que l'ancre de Tespérance
vous enchaîne au rocher do la vérité , car la vision béatifique deviendra la récompense de
voire foi. Vous êtes plongés dans un déluge de maux : que i'ancre de Tespérance fixe votre
cœur dans la patience et dans la résignation , car un Dieu va couronner votre constance. »
eiiim importât quamdam certitndinem et firrai- j III. Ethic.j qiiôd « inebriati sunt bene spe-
tatciu ; unde ad Hehr., VI, spes comparatur ' rantes; » et in IL Rhetor.^ dicitiir, quôd « ju-
anchorœ. Sed juveiies et ebrii deliciiint à fir
niiUte , habent enim animiim de facile muta-
bilcra. Ergo juventus et ebrietas non est causa
spei.
2. Prœlere*, ea qu» aagent potestatem ,
maxime siib causa spei , ut suprà dictuTi est
(art. 5). Sed jiiventus et propiietas quamdam
iuQrmitatem habent adjuiictam. Ergo non sunt
causa spei.
3. Pi'jeterea , experientia est causa spei, ut
dictum est. Sed juvenibus experientia déficit.
Ergo juventus non est causa spei.
Sed coutra est, quùd Phiiosoplnis dicit in
venes sunt bonae spei. »
(CoxcLusio. — Cùm spei objectum sit ôo-
num futurum^arduum et possibile adipisci ,
juvenes minorià mémorise exibtentes, et cordis
calore intenso, et inexpertes, majoris simt
spei quam cœteri ; sirailiter sulti ratiouis ju-
dicio non utentes, et ebriosi.)
Respondeo dicendum , qiiod juventus est
causa spei propter tria , iit Philosopbus dicit
in II. Rethor. (ubi supra); bœc tria possunt
accipi secundum très conditiones boni , quod
est objectum spei, quod est futurum et ar-
duum et possibile , ut dictum est, Juvenes enim
208 I" II" PARTIE, QUESTION XL, ARTICLE 6.
d'avenir et peu de passé; et comme l'espoir se rapporte aux choses qui ne
sont pas encore et la mémoire aux choses qui ne sont plus, elle vit moins
dans le temps écoulé par le souvenir que dans le temps à venir par Tes-
pérance. Ensuite la chaleur naturelle fait, dans les premières périodes
de la vie, circuler ahondamment les esprits vitaux; le cœur s'élargit et
s'amplifie pour ainsi dire, le courage s'enflamme et se porte aux choses
ardues : tout cela fait naître et suppose de magnifiques espérances. Enfin
l'homme qui n'a pas éprouvé de déceptions, point essuyé de refus, point
rencontré de difficultés, croit sans peine à la possibilité du succès; aussi
le jeune âge, à qui l'inexpérience dérobe les obstacles et la fragilité des
moyens, ne connoît-il rien d'impossible et se livre sans réserve à tous les
rêves de ses vœux. Nous retrouvons, dans l'homme ivre, ces deux der-
nières causes d'espérance : la chaleur du sang et l'abondance des esprits
vitaux favorisés par le vin, puis Tinconsidération qui cache les périls et
les empêchements. De même aussi l'insensé, qui n'examine pas les choses
au flambeau de la raison, ne connoît rien au-dessus de ses forces et
s'abandonne aux plus folles espérances.
Je réponds aux arguments : 1° Si les ivrognes et les jeunes gens n'ont
pas la fermeté, ils croient l'avoir, et ne doutent nullement d'obtenir
l'objet de leurs espérances.
2° Il est aussi vrai, le jeune homme et l'homme ivre sont foibles dans
la réalité des choses; mais ils sont forts dans l'opinion de leur esprit,
parce qu'ils ne savent pas ce qui leur manque.
S** L'inexpérience est à certains égards, ainsi que l'expérience, une
cause de l'espoir : nous avons expliqué cela.
multum habent de futuro, et parum de praete-
rito; et ideo, quia memoria est prœteriti^
spes autem futuri, parum habent de memoria,
sed multum vivunt in spe. Juvenes etiam prop-
ter caliditatem naturae habent multos spiritus ,
et ita in eis cor ampliatur ; ex amplitudine
autem cordis est quod aliquis ad ardiia tendat :
et ideo juvenes sunt aniraosi et bonse spei.
Similiter etiam illi qui non sunt passi repul-
sam, nec experti impedimenta in suis cona-
tibus, de facili reputant aliquid sibi possibile;
unùe et juvenes propter inexperientiam impeJi-
mentorum et defectuum, de facili reputant ali-
quid sibi possibile : et ideo sunt bonie spei.
Duo etiam istorum sunt in ebriis , scilicet
caliditas et multiplicatio spirituum propter vi-
ïium ; et iterum inconsideratio periculorum vel
defectuum. Et propter eamdem rationem, etiam
omnes stulti et deliberatioue non utentes , om-
nia tentant, et sunt honœ spei.
Ad primum ergo dicendum, quôd in juve-
nibus et in ebriis , licet non sit fîrmitas secun-
dum rei veritatem , est tamen in eis secundum
eorum aestimationem , reputant enim se fir-
miter assecuturos illud quod sperant.
Et similiter dicendum ad secundum , quôd
juvenes et ebrii habent quidem inûrmitatem
secundum rei veritatem, sed secundum eorum
existimationem habent potestatem, quia suos
defectus non cognoscunt.
Ad tertium dicendum , quod non solîim ex-
perientia , sed etiam inexperientia est quodam
modo causa spei, ut dictum est.
DE l'espérance et LU DÉSESrOÏR.
ARTICLE VIL
L'espérance est-ellc une cause d*amour?
Il paroU que Tespérance n'est pas une cause d'amour. 1° Saint Augustin
(lit, De Civit. Dei, XIV, 7 : « La première affection de l'ame, c'esf
Tamour. » Or Tespérance aussi est une affection de Tame. Donc elle vieni
après Tamour, donc elle ne le produit pas.
2** L'espérance suit le désir. Or le désir trouve sa cause dans Tamour,
comme nous Tavons dit ailleurs. Donc Tespérance suit aussi Tamour;
donc il n'en est pas la cause.
3« L'espérance produit la joie : nous Tavons prouvé. Or la joie suppose
Tamour, puisqu'elle a pour objet le bien aimé. Donc l'amour précède
l'espérance; donc, etc.
Mais la Glose, commentant ces mots, Matth., I, 2 : « Abraham en-
gendra Isaac, Isaac engendra Jacob, » dit : « La foi engendre l'espérance,
et l'espérance engendre la charité. » Or la charité, c'est l'amour. Donc
l'espérance produit l'amour (I).
(Conclusion. — Quand l'espérance regarde le bien qu'elle n'a pas , elle
(1) Saint Paul dit d'Abraham, Rom.^ IV, 18 et suiv. : « II crut qu'il deviendroit le père
de plusieurs nations, selon qu'il lui fut dit : Votre postérité sera sans nombre. Et sa foi ne
foiblit pas; il ne considéra pas que, étant âgé d'environ cent ans, son corps étoit éteint et
que la vertu de concevoir n'exisloit plus dans Sera. Il n'hésita point, et il n'eut pas la moindre
défiance de la promesse de Dieu; mais il se fortifia par la foi, rendant gloire à Dieu. » Pré-
cédcmmei.i, ihid.^ II, l'Apôtre l'appelle « le père de tous les croyants. » Abraham personnifie
la foi.
Le nom d'Isaac signifie rire ^ comme la joie que la promesse de sa naissance fit épanouir
dans l'ame de son bienheureux père. C'est à Poccasion de cette promesse qu'il est écrit
d'Abraham , Rom.^ IV, 18 : « Il espéra contre Pespérance ; » il crut à la parole de Dieu
pour ainsi dire contre la parole de la nature. Isaac symbolise Pespérance.
Enfin saint Paul , Rom.^ IX , 13 , rapporte cette parole de Malachie^ I > 2 : « J'ai aimé
Jacob , et j'ai haï Esau. » Jacob représente Pamour.
D'après tout cela , Abraham est le symbole de la foi , Isaac de Pespérance et Jacob de la
charité. Mais toute cette interprétation n'a qu'une autorité purement humaine; elle est parole
des interprètes , et non parole de Dieu. Voilà Pinconvénient qu'il y a d'apporter en preuve
des textes entendus dans le sens mystique , allégorique.
ARTICULUS VU.
Vtmm spes sit causa amoris.
Ad septimum sic proceditur (l). Videtur
quôd spes non sit causa amoris. Qi:ia secundum
Âugustinum XIV. De Civit. Dei ( cap. ut jam
supra), «prima affectionum animai estamor. »
Sed spes est quaedam affectio animœ. Amor
ergo praecedit spem , non ergo spes causât amo-
rem.
2. Praiterea, dcsiderium praîcedit spem. Sed
desiderium causatur ex amore , ut dictum est.
(i) De bis eliam suprà, qu. 27, art. i, ad 3; et infrà, qu. 62, art. 4, ad 3;
art. 8, incorp.; et qu. 66, art. 6, ad 2; et qu. 4, de verit., o;t. 3, in covp.
Ergo etiam spes sequitur amorem. Non ergo
causât ipsiim.
3. Prœterea, spes causât delectationem , ut
suprà dictum est (qu. 26, art. 3). Sed delec-
tatio non est nisi de amato. Ergo amor prae-
cedit spem.
Sed contra est, quôd dicitiir Matth., I :
super illud « Abratiam genuit Isaac , Isaac au-
tem genuit Jacob, » dicit Glossa, id est, « fuies
spem, spes charitatem. » Cbaritas autem est
amor. Ergo amor causatur à spe.
(CoNCLUsio. — Spes quantum respicit i'i
. 62, art. 4, ad 3; et 2, 2, qu. IT,
14
^
^'\0 1" 11* ririTiE, oi.'K5Tro:i XL, article 8.
chl l'ofret (le rameur; nuis quand elle regarde le secours qui lui donne la
possibilité d'obtenir ce bien, elle est la cause de l'amour.)
L'espérance peut concerner deux choses. D'abord elle regarde, comme
son obiet propre, le Lien qu'elle n'a p:is. Mais vu que ce bien est ardu tout (
ensemble et possible, nous ne pouvons pas toujours l'obtenir par nous-;
mêmes, nous l'attendons quelquefois d'une main bienveillante; alors
Tespérance regarde aussi celui qui doit la mettre en possession de son
objet. Or dans le premier cas, lorsque l'espérance regarde le bien, elle est
l'effet de l'amour, car on n'espère que les choses désirées et aimées; dans
le second cas, lorsque Tespérance regarde la personne qui doit lui pro-
curer le bien, elle est la cause de l'amour. En effet, quand nous espérons
obtenir une faveur de quelqu'un, nous nous portons vers lui comme vers
notre bien propre, et nous commençons à l'aimer. Mais aimer quelqu'un,
cela seul ne suffit pas pour en faire espérer du bien, il faut de plus qu'on
en soit aimé. Ainsi l'amour que les autres nous portent fait naître l'espé-
rance que nous avons en eux; puis l'espérance que nous avons en eux fait
naître l'amour que nous leur portons.
Ces remarques renferment la réponse aux objections.
ARTICLE VIII.
L'espérance est-elle favorable ou nuisible à l'opération?
Il paroît que Tespérance n'est pas favorable , mais nuisible à Topé-
ration. 1° L'espérance implique la sécurité. Or la sécurité produit la
négligence, qui nuit à Tacte. Donc l'espérance est nuisible à Topéra-
tion.
2° La tristesse entrave l'opération , comme nous Tavons vu. Or Tespé-
rance produit quelquefois la tristesse; car l'Ecriture dit, Prov., XIV, 12 :
I
boniim spcratuni, ex amore nascitiir; sed in
quantum respicit eum per quem nobis aliquid
possibile fit, amoris ejus est causa. )
Respondeo dicendura, quôd spes duo respi-
cere potest. Respicit enim sicut objectum bo-
num speratum. Sed quia bonum speratura
est arduum possibile, aliquando autem fit aliquod
arduum possibile nobis , non per nos, sed per
alios; iJeo spes etiam respicit illud per quod
fit nobis aliquid possibile. In quantum igitur
spes respicit bonum speratum , spes ex amore
causatur, non enim est spes nisi de bono de-
siderato et amato ; in quantum vero spes
respicit illura per quem fit aliquid nobis possi-
bile , sic araor causatur ex spe, et non è con-
verso. Ex hoc enim, quod per aliquem spera-
mus nobis posse provenire boua, movemur in
imm sicut in bonum nostrum, et sic incipimus
Ji^îsum amai-e ; ex hoc autem quod amamus ali-
quem, non speramus de eo nisi per accidens, in
quantum scilicet creilimus nos reamari ab
ipso. Unde amari ab aliquo facit nos sperare
de eo ; sed amor ejus causatur ex spe quam d*
eo habemus.
Et per haec patet responsio ad objecta.
ARTICULUS VIII.
Utrùm spes conférât ad operationem , vel
mayis impediat.
Ad octavum sic proceditur. Videtur quôd
spes non adjuvet operationem, sed magis im-
pediat. Ad spem enim securitas pertinet. Sod
seciiritas parit negligentiam , quœ impedit ope-
rationem. Ergo spes impedit operationem.
2. Prœterea , tristitia impedit operationcna
(ut suprà dictum est qu. 27, art. 3). Sed
spes quandoque causât tiislitiam ; dicitur enim
Piovei'b., XIV : « Spes quai diflertur aftligit
DE i/espéran'ce et P-U DÉSE^rOlR.
2il
« L'espérance différée afflige l'ame. » Donc l'espérance entrave Vcpe-
ration.
3° Le désespoir est contraire à l'espérance : nous l'avons aussi pronvé.
Or le désespoir favorise singulièrement Faction dans les combats ; car
l'Ecriture dit , II Rois , II, "26 : c( Le désespoir est dangereux (1). » Donc
l'espérance nuit à Faction.
Mais l'Apôtre écrit, I Cor., 10 : « Qui laboure doit labourer dans l'es-
pérance... de recueillir le grain. » Et Ton doit dire la m.Mne chose de
toutes les actions.
(Co>'CLusioN. — Gomme l'espérance se rapporte au bien ardu et pos-
sible , elle favorise l'action par la possibilité et même par la difficulté de
son objet, puis par la joie qu'elle produit. )
L'espérance aide et fortifie l'action par deux causes. D'abord par son
objet , qui est le bien ardu et possible ; car l'idée de l'ardu provoque et
soutient l'attention , puis l'idée du possible empêche les efforts de se
décourager et de s'abattre, si bien que l'espoir fait agir l'homme avec
une nouvelle énergie. Ensuite par son effet : car l'espérance ^ nous le
savons , produit la joie, qui est une cause d'application , d'assiduité, de
perfectionnement. Nous devons donc dire que l'espérance aide l'action.
Je réponds aux arguments : 1° L'espérance regarde le bien à obtenir ,
et la sécurité exclut le mal à éviter : la sécurité est donc plus opposée à
la crainte qu'elle ne se rapproche de l'espérance. Cependant elle ne
produit la négligence qu'en diminuant l'idée de l'ardu; mais elle diminue
l'espérance par cela même dans une égale proportion. Quand on ne craint
aucun obstacle , on ne juge plus les choses difficiles.
(1) La troupe de David, sous la conduite de Joab, avoit défait les enfants de Benjamin
commandés par Abner, et s'acharnoit à leur pouisuile. Vers le soir, ceux-ci se ralliéient
formant un gros sur une éminence ; et leur chef Abner cria à Joab, xihi supra : « Votre épée
ne se rassasiera-t-elle donc pas de sang et de meurtres ? Ignorez-vous que le désespoir est
animam. » Ergo spes impcdit operalionem.
3. Praeterea, desperatio contrarialur spei,
utdictura est (art. 4). Sed despeiatio maxime
in rébus bellicis adjiivat operationem ; dicitur
enim II. Reg., II , quôd « peiiculosa est des-
peratio. » Ergo spes facit contiarium effec-
tum , impediendo scilicet operationem.
Sed contra est, quod dicitur I. ad Corinth.
E, quod « qui arat, débet arare in spe fructus
percipiendi ; » et eadem ratio est in omnibus
aliis.
(CoNCLUsio.— Spes, cùm arduum et bonum
possibile respiciat, ex ipsa delectatione qua.Ti
in unoquoque gignit, quiim maxime juvat ad
ooerationem. )
Respondeo dicendum, quod spes per se ha-
bet quod adjuvet operationem intenJen.lo ip-
&am, et hoc ex duobus. Primo quidem ex
ratione sui objecti , quod est bonum arduum
possibile : exislimatio enim ardui excitât atlen-
tionem , exislimatio v:ro possibilis non retar-
dât conatum; unie sequiUir quod bomo intense
operetur propter spem. Secundo vero ex ra-
tione sui eiîectus : spes eni n ut suprà dictum
est, causât delectationem , quai adjuvat opera-
tionem, ut supra dictum e^t 'qu. 33, art. 4).
Unde spes operationem adjuva*.
Ad primum ergo dicen Uim , quôd spes res-
picit bonum conseqnenduui , securitas auce:n
respicit malum vilanlum; unde secuiilas magia
videtur opponi timori, quà;n ad soem hv,7li»
nere. Et tamen securilas non causât ueg'.igea
tiam, nisi in quantum di.iiinuit existimalionem
ardui, in quo ctiam ùi;ninuit,ir ratio spei. lia
enim in quibus bomo nulhim i.npedimeutun
tiinet , quasi jam non reputanlur ardua.
lï'2
!«■' Il' PARTIE, QUESTION XLI, ARTICLE 1.
2° L'espérance cause la joie par elle-même; mais elle cause la tris-
tesse par accident. Nous avons expliqué cela dans une discussion précé-
dente.
3° Si le désespoir est dangereux dans la bataille, c'est qu'il renferme
"n certain espoir. Quand une armée n'espère plus de trouver le salut dans
la fuite , elle conçoit l'espérance de faire payer chèrement la vie de ses
membres; elle combat avec une nouvelle ardeur, et voilà comment son
désespoir devient dangereux.
QUESTION XLI
De la crainte considérée en eUc-mèmc.
Après l'espérance et le désespoir, deux autres affections de l'arae se
présentent : premièrement la crainte; deuxièmement l'audace.
A l'égard de la crainte, nous parlerons : premièrement, de ce senti-
ment considéré en lui-même; deuxièmement, de son objet; troisième-
ment, de ses causes; quatrièmement enfin, de ses effets.
On demande quatre choses sur le premier point : 1° La crainte est-elle
une passion de Tame? 2° Est-elle une passion spéciale de l'ame? 3" Y
a-t-il une crainte naturelle ? 4° Enfin y a-t-il six espèces de crainte : la
paresse, la confusion, la honte, l'étonnement, la stupeur et l'angoisse?
dar.gereux dans un ennemi? IS'cst-il pss temps enfin de dire au peuple qu'il cesse de pour-
suivie SCS fiéics?... Joab fit sonner la retraite, et toute l'armée s'arrêta, et cessa de pour-
suivre Israël et de le combattre. »
Ad sccundiîm dicendura , qiiôd spes per se
causât delectdtionera ; sed pcr accidens est ut
causet tristitiam, ut suprà dictum est (qu. 33,
art. 3 ad 2).
Ad teitiura dicenduui, quôd desperalio in
bello fit periculosa propter aliquam spem ad-
juDctam. Illi enim qui desperant de fuga, de-
bilitantur in fugiendo : sed sperant mortem
suam viudicare , et ideo ex liac spe acrius
piignant : uude periculosi hoslibus fiuot.
QUilSTIO XLL
De timoré secundum scj in quatuor articulos divisa.
Conseqnenter consideranduin est piiaiô de
timoré, et secunuô de audacia.
Circa timorem consideranda sont quatuor :
priiriô, de ipso timoré; secundo, de objecto
ejusj terUo, de causa ipsius; quailo,de cHectu.
Circa primum quœruntur quatuor : l» Utrùtn
timor sit passio animae. 2° Utrùm sit specialia
pasbio. 3° Utrùm sit aliquis timor naluraiis.
4° De sneciebus timoris.
DE LA CRATXTE CONSfLÉRÉE EN ELLE-MÊME.
213
ARTICLE I.
La crainte est-elle une passion de Vamc?
Il paroît que la crainte n'est pas une passion de Tarae ? l" Saint Jean
Damascène dit. De fide orthod., Ml, 23 : « La crainte est une vertu qui
resserre et contracte la partie appétitive. » Or aucune passion n'est une
vertu. Donc la crainte n'est pas nue passion.
2° Toutes les passions sont un effet produit par la présence d'un
agent. Or la cause et l'objet de la crainte n'est pas présent , mais futur,
ainsi que le dit saint Jean Damascène. Donc la crainte n'est pas une
passion.
3o Toute passion de Tame est un mouvement causé dans l'appétit par
la perception des sens. Or les sens ne perçoivent pas les choses futures ,
mais les choses présentes. Puis donc que la crainte a pour objet le mal
futur, elle n'est point une passion.
Mais saint Augustin compte , De Civit. Dei, XIV, 7, la crainte parmi
les passions de l'ame.
(Conclusion. — Puisque la crainte se rapporte au mal et qu'elle pro-
duit une altération nuisible dans le corps, elle est une passion. )
Après la tristesse , la crainte est, de tous les mouvements de l'ame,
celui qui répond le plus fidèlement à l'idée de passion. Cette idée ren-
ferme trois notes constitutives. D'abord la passion, comme elle est l'effet
d'une cause, implique dans le sens large un mouvement imprimé par
son objet actif dans une vertu passive; à ce point de vue, le sentiment
et Fintellection forment deux passions. Ensuite , dans un sens moins
général, elle emporte un mouvement causé dans la vertu appétitive
d'un organe matériel et produisant une altération dans le corps. Enfin
ARTICULUS I.
Utrùm tîmor sit passio animœ.
Ad primum sic proceditur. Videtur quôd
timor non sit passio animse. Dicit enim Damas-
cenus in lib. III. {De fide ort/iod. (cap. 23),
quôd « timor est virtns secundùm systolem
{ïd est) contractionem , essentise desidera-
tiva. » Sed nuUa virtus est passio , ut probatur
in IL Ethic. ( cap. 4 sive 5). Ergo timor non
est passio.
2. Prœterea, omnis passio est effectus èx
prœsentia agentis proveniens. Sed timor non
est de aliquo praesenti , sed de futiiro , ut Da-
mascenus dicit in IL Ethic. (cap. 12, ut jam
supra). Ergo timor non est passio.
3. Praeterea , omnis passio animae est motus
appetitus sensitivi, qui sequitur apprehensio-
nem sensus. Sensus autem non est apprehensivus
futuri, sed prssenti. Cùm ergo timor sit de
malo futuro, videtur quod non sit passio animœ.
Sed contra est, quôd Augustinus XIV. De
Civit. Dei (cap. 7, deinceps ut sup. ) , enu-
merat timorem inter alias animse passiones.
( CoNCLUsio. — Timor cùm maium per se
respiciat cum aliqua corporali transmutatione ,
necesse est passionem animae esse. )
Respondeo dicendum , quôd inter cœteros
animaî motus post tristitiam timor magis ratio-
nem obtinet passionis. Ut enim suprà dictum
est (qu. 22, art. 1), ad rationem passionis
primo quidem pertinet quôd sit motus passivîB
virtutis, ad quara scilicet comparetur suum
objectum per modum activi moventis, eo quôd
passio est effectus agentis; et per hune modum
etiam sentire et inteUigere dicuntur pati.
Secundo magis propriè d'.citur passio motus
appetitivee virlutis,habenti3 organura corporale,
qui sit cura aliqua transmutatione corporali.
Et adhuc propriissimè illi motus passiones
lill I" !!• TAllTIE, QUESTION XLI, ARTICLE 1.
die dénonce, dans le sens propre, une action nuisible, un certain
dommage. Or la crainte réunit ce? trois choses. Avant tout elle appartient
;\ la puissance appétitive, attendu qu'elle concerne un des deux objets de
cette puissance, le mal. Après cela elle est dans le corps une altération,
savoir le resserrement, la contraction, comme nous Ta dit saint Jean
Damascène. Enfin elle dénonce un certain dommage, une action nui-
sible, puisqu'elle présente le mal comme devant l'emporter sur le bien.
La crainte offre donc tous les caractères de la passion. Cependant elle
vient, dans Tordre de ces affections de Tame, après la tristesse; car
elle a pour objet le mal futur, tandis que la douleur se rapporte au mal
présent , qui fait une impression beaucoup plus vive et beaucoup plus
profonde.
Je réponds aux argimient- : 1° Le mot vertu désigne un certain prin-
cipe d'action ; et comme les mouvements intérieurs de la puissance appé-
titive sont les principes des actes extérieurs, on les appelle vertus.
Cependant le Philosophe, regardant la vertu comme un état habituel^
refuse de dénoncer les passions par ce mot (1).
2° Comme la passion vient, dans les corps naturels, de la présence cor-
porelle de Tagent, ainsi la passion provient, dans Tame, de la présence
perçue , pour ainsi dire animale de la cause. A la vérité, le mai futur
est réellement présent par la perception de l'ame.
Les sens ne perçoivent pas les choses futures , il est vrai ; mais quand
ranimai perçoit les choses présentes , l'instinct naturel le pousse soit à
espérer, soit à craindre le mal futur (2j.
(1) Le mot verlu (de vir^ homme, fait lui-même de viSj force) a deux significations. Bans
le sens large, il veut dire force, énergie, faculté, efficacité; dans le sens propre, il signiQe
habitude morale qui porte à aimer et à faire le bien. Saint Thomas prend ce mot dans le pre-
mier sens, et Arislote dans le second.
(2) Le vigilant et Odéle ami de l'homme, je dirois volontiers son ami le plus désintéressé, le
chien ne connoît pas les choses cachées dans un lointain avenir, mais il connoît les futurs rap-
prochés : quand il voit maltraiter son compagnon , il prend la fuite ; puis il espère sa part,
quand il voit lui donner la pâture. Et que ne pounions-nous pas dire de Toiscau éraigrant qui
dicimtur, qui important aliquod nocumentura.
Manifestum est autem quôd timor, cùm sit de
"iialo, ad appetitivam potentiam pertinet, quae
per se respicit honum et malum. Pertinet aiitem
ad appetitum sensilivum ; fit etiam cùiii qua-
dam transmutatione, scilicet cum contractio.ie,
ut Damascenus dicit et importât etiam habit a-
dinem ad malum, secundum quod malum habet
quodammodo victoiiim sup?r alinuoJ boimm.
Ûnde verisàimè sibi comp tit ratio paî.^ionis,
tsmen post tri^litiam, qiiaî est de jraeieati
lîialo : iiam (imor est d:; malo futiiro, qurd non
ita movet sicut prœse.iS.
Ad primum ergo dicendum, quôd vii^tus no-
minat quoddain principiain actionis; et ideo
lU quantum inte iares moins appetitivœ vir-
tutis sunt principia exteriorum actuum , di-
cunt'.ir virtiites. Piiilosophus autem negat pas-
sionem esse virtutem , quse est habitus.
Ad secundum dicenlum, quôd sicut passio
corporis naturalis provenit ex corporali praesentia
ageutis , ita passio animae provenit ex animali
praesentia agenlis , abs.]ue prœsentia corporali
vel reaii, in quantum scilicet malum, quod
est fut.irum , realiter est praesens secundum
apprehensionem animae ^
Ad teitium dicendum ^ nuôd sensus non ap»
prehenJit futurum; sed ei eo quod appre»
benJit praesens, anim:-l nat^irali instinctu mo-
vetnr ad sperandum futunim bonutn , vel ti-
mendiim futurum mûlum.
DE LA CRAINTE CONSIDÉRÉE EX ELLE-MÊME.
515
ARTICLE IL
La crainte est-elle une passion spéciale de Vame ?
nparoîtquela crainte n'est pas ime passion spéciale de l'ame. 1° Saint
Augustin dit, Qiiœst., LXXXIII , 39 : a Celui que la crainte n'abat pas ,
n'est ni dévoré par le désir, ni rongé par la tristesse , ni emporté par la
joie immodérée. » Donc toutes les passions s'éteignent avec la crainte ;
donc la crainte n'est pas une passion spéciale , mais générale.
2° On lit dans le Philosophe, Ethic, VI , 12 : « La poursuite et la
fuite sont dans la volonté ce que l'affirmation et la négation sont dans
l'intelligence. » Or la négation, non plus que l'affirmation, n'est pas une
chose spéciale dans l'intelligence, mais elle est commune à nombre
d'objets : donc la fuite ne forme pas non plus une chose particulière
dans la volonté. Mais la crainte n'est autre chose que la fuite du mal :
donc elle n'est pas une passion particulière.
3" Si la crainte étoit une passion spéciale, elle résideroit uniquement
dans la puissance irascible , mais elle se trouve aussi dans la puissance
concupiscible. En effet le Philosophe dit, Bliet., II, 5, que « la crainte
est une certaine tristesse; » et saint Jean Dasmascène ajoute, De fîde
orth., III , 23, que « elle rentre dans le désir. » Or la tristesse et le désir
sont, comme nous l'avons vu plus haut, dans la puissance concupiscible.
Donc la crainte n'est pas une passion spéciale, puisqu'elle appartient à
diverses puissances.
Mais la crainte figure, comme une affection particulière , dans la divi-
sion que saint Jean Damascène donne des passions (1).
(Conclusion. — Puisque la crainte a pour objet le mal futur, ardu et
se laisse rarement surprendre par les rigueurs de l'hiver, du dromadaire qui prévient par Taccé-
lération de sa marche à travers le désert l'arrivée du simoun et le soulèvement des sables ,
du bœuf même qui pressent les tremblements de terre?
(i) De fide orlhod.t II, 12 : « Le bien futur engendre le désir, et le mal également futur
ARTICULUS IL
Vtrùm timor sit specialis passio.
Ad secundum sic proceditur. Videtur quôd
timor non sit specialis passio. Dicit enim Au-
guslinusin lib. LXXXIII qu. (qu. 39 ) , quod
« quem non exanimat metus, neque cupiditas
eum vastat, nec aegritudo, id est tristitia,
eum macérât, nec ventilai gestiens et vana
lœtilia : » ex quo videtur quo J remoto timoré ,
omnes aliœ passiones removentur. Non ergo
est passio specialis , sed generalis.
2. Pr<Eterea, Philosophas dicit in VI. Ethic.
(cap. 12), quod « ita se hahet in appelitu
persecutio et fuga, sicut in inteUectu aflir-
malio et negatio. » Sed negatio no:i est ali-
quiil spéciale inteUectu , sicut nec affinnalio ,
sed aliqiiid commune ad multa : ergo nec fuga
in appetitu. Sed nihil est aliud timov quam
fuga quaedam mali : ergo timor non est pas.>io
speciaUs.
3. Prseterea , si timor esset pas?io specialis,
prœcipuè in irascibili esset, est autem tiiiîor
etiam in concupiscibiU. Dicit enim Philosophus
in II. Reih. (cap. 5), quod « timor est tris-
titia quœdam -, » et Damascenus dicit (ut suprà)
quod « timor est virtus desiderativa. » Tris-
titia autem et desiderium sunt in concupisci-
biU , ut suprà dictum est. Non est ergo passio
specialis, eum pertineat ad diversas potentias.
Sed contra est, quôd timor condividitur aliis
passionibus aniraae , ut patet per Damascenura
in secundo libro.
(CoNCLUsio. — - Cùm timoris objeclum sit
2IG
1'*' 11^ rA^TIE, QITSTÎO.N' XM_, .vnTir.i.E 2.
auquel on ne peut résister, elle est une passion spéciale, distincte et
séparée de toutes les autres. )
Les pas-ions de Tame se spéciGent par leurs objets : la passion spéciale
est donc celle qui a un objet spécial. Or la crainte a un objet spécial,
aussi bien que Tespérance. En effet, comme Tobjet de l'espérance est le
bien futur, ardu et possible à obtenir, ainsi Tobjet de la crainte est le
mal futur, avdu et auquel on ne peut résister. Donc la crainte est une
passion spéciale de Tame.
Je réponds aux arguments : 1« Toutes les passions dérivent d'un seul
et même principe, savoir de Tamour, où elles sont enchaînées les unes
aux autres. Pourquoi donc s'éloignent-elles toutes avec la crainte? Parce
qu'elles se tiennent comme par la main. Rien ne prouve donc que la
crainte est une passion générale.
2" Toute faite de la volonté ne constitue pas la crainte, mais seule-
ment la faite qui concerne un objet particulier renfermant certains
attributs, tel que nous l'avons défmi. Ainsi, quoique la fuite soit une
chose générale , la crainte n'en est pas moins une passion spéciale, dis-
tincte de toute autre.
3° La crainte n'est d'aucune manière dans le concupiscible; car elle
n'a pas pour objet le mal absolu, pur et simple, mais le mal ardu, dif-
ficile, qu'on ne peut vaincre sans de grands efforts. Mais comme les
passions de l'irascible trouvent leur principe dans les passions du con-
cupiscible et qu'elles les ont pour termes, on attribue souvent à la crainte
des choses qui appartiennent à ces dernières affections de Tame. Ainsi
l'on dit qu'elle est une certaine tristesse, parce que son objet contriste
la crainte; puis, d'une autre part, le bien présent produit la joie, et le mal aussi présent la
tristesse. » Saint Augustin dit la même chose dans un passage que nous avons cité et rappelé
plusieurs fois.
malum futurum difficile, cui resisti non po-
test , oportet ipsum esse animae passionem à
caiteris distinctam et separatam.)
Respondeo dicenùum , quod passiones aninise
recipiunt speciem ex objectis : unde specialis
passio est, quœ habet spéciale objectiim. Timor
autem habet spéciale objectum sicut et spes.
Sicut enim objectum spei est bonum futurum
arduum possibile adipisci , ita objectum timoris
est malum futurum difficile , cui resisli non
potest. Unde limor est specialis passio animae.
Ad piimum ergo dicendum , quôd oranes
passiones animœ derivantur ex uro principio ,
scilicet ex amore, in quo habent ad invi-
cem connexionem. Et ratione hujns connexio-
nis , remoto timoré removentur aliae passiones
anima}; non ideo quia sit passio generalis.
Ad secundum dicendum , quôJ non omnis
fuga appetitus est timor , sed fuga ab aiicpio
speciali objecto , ut dictum est. Et ideo licet
fuga sit quoddam générale, tamen timor est
passio specialis.
Ad tertium dicendum, quôd timor nullo
modo est in concupiscibili : non enim respicit
malum absolutè , sed cum quadam difiicultate
vel arduitate (1), ut ei resisti vix possit. Sed
quia passiones irascibilis derivantur à pas=ioni«
bus concupiscibiiis , et ad eas terminantur {n\
suprà dictum est qu. 25, art. 1 ) , ideo timori
altribuuntur ea , quœ sunt concupiscibiiis. Di-
citur enim timor esse tristitia, in quantum
objectum timoris est contristanSj si prœseij
(1) Supple conjunclum, quasi dicat malum arduum ac difficile advincendum; sicut nec
bonum absolutè spes respicit , sed bonum diflicile ad assequendum, sive arduum, ut jam suprà
proprio loco dictum est; ({u. 40, art, 1.
DE LA CRAINTE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 217
quand il est présent; et voilà pourquoi le Philosophe écrit, à l'endroit
cité dans Tobjection, qu'elle prend son origine dans un mal futur , nui-
sible ou contristant. C'est par une raison semblable que saint Jean
Damascène rapproche la crainte du désir : car de même que Tespérance
vient du désir du bien, pareillement la crainte procède de la fuite du
mal ; or la fuite du mal nait, comme nous Tarons vu, du désir du bien.
ARTICLE III.
Y a-t'il une crainte naturelle?
Il paroît qu'il y a une crainte naturelle. 1° Saint Jean Damascène dit.
De fide ortkocL, III, 23 : « La séparation involontaire de l'ame et du
corps inspire une crainte naturelle (Ij. »
2° La crainte naît de l'amour : nous l'avons vu dans une question
précédente. Or il est un amour naturel, comme l'enseigne le bienheu-
reux Aréopagite. Donc il existe pareillement une crainte naturelle.
3« La crainte est contraire à l'espérance : c'est encore un point que
nous avons établi. Or il est une espérance naturelle; car saint Paul dit
d'Abraham, Rom., IV, 18 : « Il a cru dans l'espérance » de la grâce
« contre l'espérance » de la nature (2). Donc il y a une crainte na-
turelle.
Mais ce qui est naturel se trouve dans les choses inanimées tout aussi
bien que dans les êtres animés. Or la crainte ne se rencontre pas dans
les choses inanimées. Donc il n'y a pas de crainte naturelle.
(Conclusion. •— Il est une crainte naturelle , qui regarde le mal des-
(1) Le saint docteur dit à cet endroit que le Dieu fait homme éprouva lui-même, ou jardin
des Oliviers, la crainte de la mort, conformément à ce texte, Marc, XIV, 33 • « Il com-
Eaença à cire saisi de frayeur et d'angoisse. »
(2) Haymon dit pareillement : « Il a cru contre Tespérance de la nature dans l'espérance
du pouvoir divin : il a cru contre Vespérance de la nature, parce que ni Abraham ni Sara
ne pouvoicnt plus engendrer , selon les lois de l'ordre naturel ; il a cru dans rcspcrance du
pouvoir divin, parce qu'il savoit que Dieu peut faire ce qui est au-dessus des forces de la
nature. »
fuerit : unde Phiîosophus dicit ibidem , quod
timor procedit ex phantasia futur! mali corrup-
livi , vel contristativi. Simililer et clesiùeiium
altribuilur à Damasceno timori : quia sicut
spes causatur vel oritur à desiderio boni , ita
timor est ex fuga mali ; fuga autem mali oritur
es desiderio boni , ut ex suprà dictis patet.
ARTICULUS III.
Utrùm sit aîiqiiis timor iiaturalis.
Ad tcrtium sic proceditur. Videtur quôd
timor aliquis sit «aturalis. bicit enim Damas-
cenus in Ili lib. quod est « quidam timor na-
turalis, nolente anima dividi à corpore. »
2. Piœterea , timor ex amore oritur, ut dic-
tum est (art. 2). Sed est aliquis amor natu-
ralis , ut Dionysius dicit IV. Cap. De div.
Nomin. Ergo etiam est aliquis timor natu-
ralis.
3. Prœterea, timor opponitur spei, ut suprà
dlctum est (qu. 41, art. 4, ad 1 ). Sed est
aliqua spes naturae , ut patet per id qnod dici-
tur Rom., IV, de Abraham, quod contra spem
[naturœ] in spem [gratiœ] credidit. Ergo
etiam est aliquis timor naturae.
Sed contra, ea quœ sunt naturalia commu-
niter inveniuntur in rébus animatis et inani-
matis. Sed tiaior non inveuitur in rébus inani-
matjs. Ergo timor non est naturalis.
(CoKCLusio. — Timor (juidaui naturalis est,
218 !'<• Il" r.vRTlE, OIESTIOX XLI, ARTICLE 3,
tructif, contraire au bien de la nature ; mais il est pareillement une
crainte non naturelle, qui a pour objet le mal contraire non au bit^n
de la nature , mais au bien aimé ou désiré.)
On dit le mouvement naturel quand il suit l'inclination de la nature ,
et cela peut avoir lieu de deux manières. D'abord un mouvement peut
être, non-seulement préparé, mais accompli tout entier par la nature
sans le concours de la perception; alors on le dit naturel dans le se.is
restreint : c'est ainsi que l'ascension et l'accroissement sont des mouve-
ments naturels, l'un du feu, l'autre de la plante et de l'animal. Ensuite
un mouvement, préparé par l'inclination de la nature, peut être
accompli par la perception; alors on le dit naturel dans le sens large,
parce que les actes de la connoissance et de la volonté sont attribués à la
nature comme à leur premier principe : c'est ainsi que les mouvements
de la faculté perceptive, tels que l'intellection, le sentiment, le sou-
venir, sont dits naturels dans le sens large, de même que les mouve-
ments du désir.
Dans ce dernier sens , la crainte peut être naturelle, et on la distingue
de la crainte non naturelle par son objet. Quand la crainte a pour objet ,
comme s'exprime le Philosophe , le mal destructif que là nature fuit
par le désir de l'existence, elle est naturelle; quand elle regarde le nid
contristant , qui répugne non pas à la nature, mais au désir, elle n'est
pas naturelle. C'est ainsi que nous avons distingué, précédemment, deux
sortes d'amour et de joie : amour et joie naturelles, amour et joie non
naturelles.
Revenons maintenant à la première signification du mot que nous
écrivons si souvent. Parmi les passions de Famé, les unes, comme l'a-
mour, le désir et la joie, sont quelquefois naturelles dans le sens propre;
mais les autres, telles que la joie et la douleur, ne peuvent jamais Fètro
qui respicit malutn quoquo modo laedens et memoiaii], et etiam motus appetitus aniaialis
corrumpens naturae bonura; et quidam uon i quandoqe dicimtLir ?ia/w;'fl/e5.
naturalis, secundum quem malum timemus, | Et per liunc modiim potestdici ilmormtfu-
non naturae oppositum , sed bono amato, vel 7'alis , et diîtinguitur à timoré non natuioli
desiderato.) secundum diversitatem objccti. Est enim, ut
Respondeo dicendum, quôd aliquis motus Philosophus dicit in II. fie///, (cap. 5), timor
dicitur naturalis , quia ad ipsum inclinât na- ; de malo corruptivo, quod natura refugit propter
tura; sed boc contingit dupliciter. Uno modo . naturaî desiderium cssendi, et talis timor diJ-
quod totum perficitur à natuia absque aliqua tur esse naturalis; et iterum de malo con-
operatione apprebensivge virtutis : sicat moveii ts-istativo , quod non répugnât natuPc-e, sJ
sursum est motus naturalis ignis, et augeri est desiderio appetitus, et talis timor non est «7-
motus natuialis animalium et plantaium. Alio i turalis : sicut etiam supra (qu. 20, 30 et 31),
modo dicitur mains naturalis , ad qucm na- j amor conoupisccnticC et delectatio distincta
tura incinat, licet non perficiatur nisi per ap- | sunt per naturale et non naturale.
prehensionem , quia sicut suprà dictum est, \ Sed secundum primam acceptioneoi natu'
motus cognitivae et appetitivœ viitutis redu-jm//5, sciendum est, quoJ quaedam de pas-
cuntur in naturam sicut in principium primum : siouibus aniraae , quanJoque dicuntur nutw
et per hune modum etiam ipsi actus appre- U'o/e^ , ut amor, desiderium, et spes; aii*
hcnsivse virlutis [ut intelligeie , senlire, et i veio natundes dici non possunt. Et lioo ideo.
DE LA CRAINTE CONSIDÉRÉ n K!V ELLE-MÊAfE. 219
de cette manière. En effet Tamour et la haine , le désir et la fuite im-
pliquent une inclination qui porte vers le bien et détourne du mal, et
cette inclination appartient à la tendance que la nature môme imprime
dans les êtres ; il est donc un amour naturel , et Ton peut en un certain
sens mettre le désir ou l'espérance dans les choses physiques, xjrivées
de la connoissance. Mais les autres passions de l'âme impliquent des
actes que l'inclination de la nature ne peut seule produire. Quelquefois
ies actes réclament par leur essence même la connoissance ou le senti-
ment; ainsi nous avons vu que la joie et la douleur, ayant pour objet
le bien et le mal perçu , requièrent la perception dans leur mouvement ,
si bien que les êtres privés de cette faculté ne peuvent les éprouver.
D'autres fois les mêmes actes sont contraires à Finclination naturelle :
ainsi la crainte et le désespoir fuient deux choses que la nature nous
commande d'attaquer résolument, les efforts que tentent le mal pour
nous asservir et les difficultés qui s'opposent à la conquête du bien , de
sorte qu'on ne peut attribuer ces passions , non plus que les précédentes ,
aux êtres inanimés.
Ce qu'on vient de lire renferme la réponse aux objections.
ARTICLE IV.
Y a-t'il six espèces de craintes : la paresse, la confusion, la honte ,
Vétonncment, la stupeur et l'angoisse?
Il paroît qu'il n'y a pas , comme l'enseigne saint Jean Damascène ,
six espèces de crainte : la paresse , la confusion , la honte , Tétonnement,
la stupeur et l'angoisse. 1° Le Philosophe dit, Mth., Il , 5 : « La crainte
a pour objet le mal contristant : » donc les espèces de la crainte doivent
correspondre à celles de la tristesse. Or il y a quatre espèces de tristesse :
quia amor et odium , desiderium et fuga im-
portant inclinatioiiera quamdam ad prosequen-
diim bonum et fugiendum maliim, qiiae qiiidem
inclinatio pertinet etiam ad appetitum natura-
lera; et ideo est amor quidam yiaturalis , et
Jesiderium vel spes potest qiiodammodo dici
etiam in rébus naturalibus cognitione caren-
tibus. Sed alise passiones animae important
quosdam motus, ad quos nuUo modo sufficit
inclinatio naturalis : vel quia de rations haram
passionum est sensus sèu cognitio , sicut dic-
tum est quod apprehensio requiritur ad ratio-
nem delectationis et doloris , unde qui caret
cognitione non potest dici delectari vel dolere ;
aut quia hujusmodi motus sunt contra rationem
inclinatiouis naturalis : putà quod desperatio
refugit bonum propter aliquam difûcultatem,
(1) De his etiam in 2, 2 , qu. 19 , art. 1 ad 1 ; et ni , Sent., dist. 26 , qu. 1 , art. 8; ut el
dist, 3i , qu, 2, art. 6; et qu. 26, de veril., art. 4 ad 7.
et tiraor refugit impugnationem mali contrarii,
ad quod est inclinatio naturalis. Et ideo hujus-
modi passiones nuUo modo attribuuntur rébus
inanimatis.
Et per hoc patet responsio ad objecta.
ARTICULUS IV.
Utrùm convenienter assignentur species
iimoris.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
inconvenienterDaraascenus assignet sex species
timoris, scûicei seg?iitiem,erubescentiam, ve-
recundiarrij admi rationem, stuporem, ago-
niam. Ut enim Philosophus dicit in II. Reth.
(cap. 5) : «tiinorest de malo contristativo. »
Ergo species timoris debeut respondere specie-
bus tristitiae. Sunt ^utem quatuor species tris-
•220 1" ir PARTIE, QUESTÎOX XLT, VUTTCLE •'ï-,'
donc il doit y avoir aussi, par une correspondance nécessaire, quatre
espèces de crainte, ni plus ni moins.
2° Ce qui dépend de l'action de l'homme est soumis à son pouvoir. Or
la crainte a pour objet, comme nous l'avons vu, le mal qui dépasse le
pouvoir de l'homme. Donc la paresse , la confusion et la honte , dépen-
dant de l'action de l'homme , ne doivent pas être regardées comme des
espèces de la crainte.
3** La crainte se rapporte au futur : c'est encore un point que nous
avons établi précédemment. Or la honte a pour objet, comme l'enseigne)
Némésius, l'action passée. Donc la honte n'est pas une espèce de la
crainte.
4° La crainte ne se rapporte qu'au mal. Or Vétonnement et la stupeur
concernent le grand et l'insolite , bon ou mauvais. Donc la stupeur et
rétonnement ne sont pas des espèces de la crainte.
5° L'étonnement porte le philosophe cà la recherche de la vérité, comme
le dit le Stagyrite. Or la crainte ne porte pas à l'investigation , mais
plutôt à la fuite. Donc l'étonnement n'est pas une espèce de la crainte.
Mais saint Jean Damascène et Némésius admettent formellement les
six espèces de crainte dont nous parlons (1).
(Conclusion. — Les saints docteurs distinguent six espèces de crainte :
la paresse, la confusion, la honte, Tétonnement, la stupeur et l'an-
goisse. )
La crainte a pour objet, comme nous le savons, le mal futur qui sur«
passe en quelque sorte le pouvoir de l'homme , auquel il ne peut résister
(1) Saint Jean Damascène établit celte distinction, De fide orlhod.. II, 15. La traduction
latine nomme la première espèce de crainte cunctalio , lenteur, pesanteur, lâcheté, paresse;
la deuxième, crubcscenlia^ rougeur qui couvre le front, pudeur, confusion; la dernière,
agonia^ lutte, combat, angoisse.
Némésius énumère les espèces de la crainte, De nalura hominis. Renfermé dans la
Biblioih Pair., XII , 20, ce traité n'est pas de saint Grégoire de Nysse, comme on la cru
fort longtemps , mais de Pauteur que nous venons de nommer. Voilà du moins ce que nous
disent les critiques modernes.
tiliae (ut suprà dictum est qu. 33, art. 12).
Ergosolum debent esse quatuor species tiraoris
eis correspondentes.
2. Prœterea, illud qnôd in actu nostro con-
slstit, nostrae pûtestati subjicitur. Scd timor
est do malo quod excedit potestutem nos tram,
ut dictup.i est (art. 2). Noq ergo segniiies
et erubescentia et verecutidia, quœ respi-
ciunt operationem nostram , debent poni spe-
cies timoiis.
3. Praeterea, timor est de futuro, ut dic-
tum est (art. 1 et 2). Sed verecuiidia est de
turpi actu jain commisso, ut Gregorius Nys-
senus diiit. Ergo verecundia non est spe-
cies timoris.
4. Prseterea , timor non est nisi de roalo.
Sed admiratio et stupor sunl de magno et in-
solito , sive bono , sive malo. Ergo admirotio
et stupor non sunt species timoris.
5. Prœterea , philosophi ex admiratione
sunt moti ad inqnirendam veritatem , ut dici
tur in principio Metaph. Timor aiitem noa
movet ad inquirendum , sed magis ad fugien-
dum. Ergo admiratio non est species timoris.
Sed in contrarium, sufficit auctoritas Da-
masceni et Gregorii Nysseni.
(CoNCLusio. — Sex sunt timoris species à sa-
cris doctorihus expositae : segnities, erubescen-
tia , verecundia, admiratio , stupor et ogonia.)
Respondeo dicendura, quôd sicut dictum
est (art. 2) , timor est de futuro malo qiiod
excedit potestatem timentis, ut scilicet ei re<
DE LA CRAINTE COXSIlJÉriKE EN ELLE-MÊME. 221
sans d'extrêmes efforts. Or le mal de Thomme , comme son bien , peut
être dans ses actes et dans les choses extérieures.
Premièrement , dans ses actes , Thomme peut craindre deux maux.
D'abord le travail qui fatigue la nature : quand il fuit l'action par
crainte de la peine., il a la paresse. Ensuite la turpitude ou la laideur
qui blesse Topinion : quand il craint la turpitude d'un acte présent,
c'est la confusion ; quand il redoute la turpitude d'un acte passé , c'est la
honte.
Deuxièmement , le mal existant dans les choses extérieures peut sur-
passer le pouvoir de l'homme par trois causes. D'abord par sa grandeur :
quand on envisage un grand mal sans découvrir le moyen de l'éviter,
c'est l'étonnement. Ensuite par ce qu'il a d'extraordinaire et d'insolite :
quand on se trouve en présence d'un mal qui arrive rarement et qu'il
paroit grand pour cela même , c'est la stupeur, qui est produite par
ridée d'un malheur pour ainsi dire inouï. Enfin par sa soudaineté :
quand on est frappé par un mal imprévu , qu'on n'a pas eu le temps de
conjurer, c'est l'angoisse. Cette espèce de crainte concerne aussi les infor-
tunes et les calamités futures.
Je réponds aux arguments : 1° Les espèces de la tristesse , telles que
nous les avons assignées précédemment, ne reposent pas sur la diversité
de l'objet, mais sur la différence de l'effet considéré sous des points de
vue particuliers. Il n'en est point ainsi des espèces dont il s'agit dans
cette discussion; car nous venons de les établir sur la division de l'objet
même de la crainte. Rien n'exige donc que les espèces de la crainte et
celles de la tristesse se correspondent les unes aux autres.
2" L'action, pendant qu'elle s'accomplit, sous le point de vue de
l'opération même, dépend de l'agent; mais elle peut renfermer des
choses qui dépassent son pouvoir, et qui le poussent à la fuir. Voilà ce
sistl non possit. Sicut autera bonum homiiiis,
iUi et maliim potest considerari vel in opera-
tione ipsius , vel in exterioribus rébus.
In operatione autem ipsius hominis potest
duplex malum tiuieri. Primo quideui lahor
gravans naturam : et sic accusatur segni-
ties y cuni scilicet aliquis refugit operari prop-
ter timorem excedentis laboris. Secundo tur-
pitudo hedens opinioyiem : et sic si turpitudo
timeatnr in actu committendo , est eruùes-
centia ; si autcm sit de turpi jara facto , est
verecundia,
Maluui autem quod in exterioribus rébus
consisl'it, tiipliciter potest excédera hominis
facu'.tatom ad resi;tendum. Primo quidem ra-
tione suai magnitudinis, cùm aliquis scilicet
considérât aliquod magnum malum, cujus exi-
tum considerare non sufiicit : et sic est ad-
miralio. Secundo ratione dissuetudinis, quia
scilicet aliquod malum inconsuetum nostrae
considerationi cffeitar, et sic est magnum
nostra reputatione : et boc modo est stupor,
qui causatur ex insolita iaiaginatione. Tertio
modo ratione improvisionis, quia scilicet pro-
videri non potest , slcut Uitnra iiifortunia ti-
mentur, et talis timor (Hcitiir agonia.
Ad piimum ergo (Mcendun, qnôd illse spe-
cies tristitiœ qu» si:p;à positx sunt, non ac-
cipiuntnr secunnum di»crsitatem objectif sed
sccundum elîectus et secundum quasdam spé-
ciales raliones. Ct i.îeo non oportet, quod
illœ species tristitiœ rcsponi'.eant istis specie-
bus timoris, quaî accipiuntur sccundum divi-
sio ..em propriam objccti ip^ir.s timoris.
Ad secundum dicer.dum , qu.' d Oi;eratio se-
cundum quod jam l:t , sabditur potestati
op:rar.tis; sed aliquid c'rca ope;ationem con-
siderari potest, facuUatiiii operai.tis excedeas,
222 l'* ir PARTIK, QUESTION XLII, ARTICLE I.
qui fait que la paresse, la confusion et la honte sont des espèces de la
crainte (1).
3« L'action passée peut faire craindre le blâme ou l'opprobre futur :
c*est là ce qui range la honte parmi les espèces de la crainte.
■4° L'étonnement et la stupeur ne sont pas des espèces de la tristesse
en toute hypothèse, mais seulement quand ils ont pour objet, l'étonne-
ment un grand mal et la stupeur un mal extraordinaire. On peut éga-
lement répondre ceci : comme la paresse fuit le labeur de l'acte exté-
rieur, ainsi Tétonnement et la stupeur fuient la difficulté d'approfondir
des choses grandes et rares, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. La
stupeur et l'étonnement sont donc à Tacte de l'intelligence, ce que la
paresse est à l'acte du corps.
5o L'homme dans rétonnement ne juge pas, crainte d'erreur, le fait
présent qui le frappe, mais il s'efforce de s'éclairer pour Ta venir;
l'homme dans la stupeur n'ose ni juger l'acte présent, ni fixer ses re-
gards sur l'avenir. L'étonnement donc, provoquant les recherches, est
une source de progrès dans la philosophie ; mais la stupeur , paralysant
l'esprit , entrave la marche de la science.
QUESTION XLII.
Bc V'otojet de la CTaiiite«
Nous passons à Tobjet de la crainte.
On demande six choses sur ce sujet : 1® Est-ce le mal ou le bien qui
Il est deux choses que l'agent ne peut écarter de l'acte pénible et de Pacte immoral , c'est
propter quod aliquis refugit actionem. Et se-
cundum hoc segnities, erubescentia et vere-
cundia ponimtur species timoris.
Ad teitium dicendum , quôd de actii praete-
rito potest timeri convicium vel opprobrium
futunim ; et seouudum hoc verecundia est
species timoris.
Ad quartum dicendum , quôd non quœlibet
udmiratio et stupor sunt species timoris,
sed admiraiio qiiœ est de maguo malo, et
stupor qui est de malo insolito. Vel potest
dici, quod sicut segnities refugit labo^em
exterioris operationis, ita admiratio et stu-
por refugiunt diflicultatem considerationis rei
magnœ et insolitae, sive sit bona, sive mala ;
ut hoc modo se habeat admiratio et stupor
ad actum intellectiis, sicut segnities ad exte-
riorem actum.
Ad quintum dicendum, quôd admirans re-
fugit in prcTsenti dare judicium de eo quôd
miratur timens defectum , sed in futurum in-
quirit; stupens autem timet et in prœsenti
judicare , et in futuro inquirere. Unde admi-
ratio est principium pbilosophandi ; sed stu-
por est philosophicai considerationis impedi-
mentum.
QUiESTIO XLU.
De objeclo timoris , in sex arliculus divisa.
Dinde considerauduni est de objecte timo- 1 Etcircahocquaïriintm'sex:lol]triiraôor2M/?»
ris. I sit objectum timoris , vel malum. 2» L'trù.n
DE l/OBJET DE LA CRAINTE. 223
est Tobjet de la crainte? 2° Le mal physique est-il Tobjet de la crainte ?
3° Le mal moral est-il l'objet de la crainte ? 4° La crainte elle-même
peut-elle être l'objet de la crainte? 5" Les choses extraordinaires et sou-
daines sont-elles un plus grand objet de crainte que les autres? 6^ Enfin
les maux sans remèdes sont- ils un plus grand objet de crainte que les
autres?
ARTICLE L
Est-ce le mal ou le bien qui est Vobjet de la crainte ?
Il paroît que c'est le bien qui est l'objet de la crainte. 1° Saint Au-
gustin dit, Qiiœst. LXXXIII , 33 : « L'homme n'a qu'une seule crainte,
c'est de perdre les choses qu'il aime quand il les possède, ou de ne pas
les obtenir quand il ne les possède pas. » Or les choses que nous aimons,
c'est le bien. Donc la crainte regarde le bien comme son propre
objet.
2° Nous lisons dans le Philosophe, lieth,» II, 5 : « La puissance et la
supériorité sont des choses à craindre. » Or la supériorité et la puissance
sont un bien. Donc le bien est l'objet de la crainte.
3° Le mal ne peut être en Dieu. Or nous devons craindre Dieu, con-
formément à cette parole, Ps., XXXIII, 10 : « Craignez le Seigneur,
vous tous qui êtes ses saints (1). » Donc la crainte peut se rapporter au
bien.
la diOicuUé et la laideur. Il craint donc ces deux choses : de là la paresse d'une part ,1a
confusion et la honte de Tautre.
(1) Que devons-nous entendre , ici , par le mot saint ? Le Psalmiste avoit dit précédem-
ment, ibid.^ XXXI, 5 et 6 : « J'ai dit : Je déclarerai au Seigneur et je confesserai contre
moi-même mon injustice, et vous m'avez remis l'impiété de mon péché. C'est pourquoi tout
homme saint vous priera dans le temps favorable; » tous les enfants d'Israël publieront vos
miséricordes. L'Apôlre écrit aussi, Rom., I, 7 : « A tous ceux qui sont dans Rome, aux
aimés de Dieu , appelés à être saints, » à entrer dans le di\in bercail de Jésus-Christ; « à
Yous grâce et paix de Dieu nolie Père. » Le mot saint désigne donc , dans tous les passages
semblables, les hommes qui professent la vraie religion, ceux qui sont dans la céleste
alliance, les membres de l'Eglise divine, les enfants de Dieu.
malumnaturœ sit objectum tiinoris. 3oUtrùm
timor sit de malo culpac. 4» Utvùm ipse timor
timeri possit. 5° Utrùm repentina magis timesn-
lur. 6» Utrùm ea, contra quae non est reme-
dium , magis tinieautur.
ARTICULUS I.
Utriim ohjectiim timoris sit bouum vel
malum.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
honum sit objectum timoris. Dicit eniin Au-
gustinus in lib. LXXXIII. Qvœst. (qu. 33),
'!{uod « nihil timemus nisi ne id quod amamus ,
aut adeptura amittjmus , aut non adipiscamiir
speratum. » Sed id quod amamus, estbonum.
Ergo timor respicit bonum sicut proprium ob-
jectum.
2. Praeterea, Philosophus dicit in II. Rhet.
(cap. 4), quod potestas et super alium esse,
est terribile. » Sed hujusmodi est quoddain
bo7ium. Ergo honum est objectum timoris.
3. Preeterea, in Deo nihil malum esse po-
test. Sed mandatur nobis ut Deum timeamus,
secundum illud Psal. XXXIII : h Timete Deuiu
omnes sancti ejus. » Ergo etiam timor est de
bono.
(1) De bis eliam infrà, qu. 43, art. 1 ; et 2 , 2 , qu. 19, art. 11; et III, SerUj dist. î6,
qu. 1 , ait. 2,
124 l'« 11" rAllTlE, QUESTION XLII . ARTICLE t.
Mais saiiiUcan Damascè ne dit en propres termes, De pie orîhôd»^
II, 12 : a La crainte a pour objet le mal futur. »
(Conclusion. — Puisque la crainte implique un mouvement de fuite,
elle regarde directement le bien comme son objet, et ne concerne le ma}
qu'indirectement.)
La crainte est un certain mouvement de la volonté. Or, d'une part
les mouvements de la volonté sont la poursuite et la fuite; d'une autre
part, la poursuite se rapporte au bien et la fuite au mal : donc les mou-
vements de la volonté ont le bien ou le mal pour objet, selon qu'ils
impliquent la poursuite ou la fuite. Mais la crainte implique manifeste-
ment la fuite : donc elle regarde directement le mal comme son propre
objet. Cependant elle concerne aussi le bien, quand il a des rapports
avec le mal , et cela peut arriver de deux manières. D'abord le bien peut
être détruit par le mal, et une chose est mal par cela même qu'elle
détruit le bien. Lors donc qu'on fuit le mal parce qu'il est mal, on le
fuit aussi parce qu'il détruit le bien qu'on poursuit par l'amour; et voilà
ce qui fait dire à saint Augustin, tibi supra : « L'homme n'a qu'une
seule crainte, c'est de perdre le bien qu'il aime. » Ensuite le bien peut
être la cause du mal en ce sens qu'il peut, par sa vertu, porter préjudice
dans un objet aimé. Comme donc l'espérance regarde deux choses, h
bien qu'elle recherche et l'intermédiaire qui peut lui obtenir ce bien>
de même la crainte peut concerner deux objets, le mal qu'elle fuit et le
bien qui peut nuire par sa vertu. Ainsi l'on craint Dieu, parce qu'il
peut infliger des peines spirituelles et des peines corporelles; ainsi l'on
craint la puissance de l'homme quand elle est hostile ou injuste, parce
Sed contra est, quod Damascenus in II. 11b.
(cap. 12, ut jam sup. ) , qr.od « timor est de
malo futuro. »
(CoNCLUsio. — Cùm tiiTior fugam quamclam
importet , necessarium est iit propriè et per se
malum respiciatutobjectum, bonum vero non
nisi per accidens. )
Respondeo dicendum , qiiôd timor est qui-
dam motus appetitivae virtut's. Ad virtutem
autemappelitivam pertinet prosecutio et fiiga,
ut dicitur in VI. Etliic; est aulem prosecutio
boni, fuga autem niali : unde quicumque uîo-
tus appetitivœ virtutis importât perseculionem,
habet aliqnod bonum pro objecto; quicumque
autem importât fugam , habet malum pro ob-
jecto. Unde cum timor fugam quamdam im-
portet, primo et per se respicit niuhim sicut
proprium objectuui ; potest autem respicere
etiam bonum secundum quod habet habitudi-
nem ad malu77i, quod quidem potest esse
dupliciter. Uuo quidem modo in quantum per
malum privatur bonum; ex hoc autem ipso
est aliquid maUim , quod est privativum boni :
unde cùm fugiatur maUun, quia malum est,
scquitur ut fugiatur, quia privât (1) bonum qnôd
qi'.is amando prosequitur ; et secundum hoc
dicit Âugustinus ( ut suprà ) quôd « nulla est
causa timendi, nisi ne amittatur bonum araa-
tum. » Âlio modo comparatur bonum ad ma-
lum, ut causa ipsius,in quantum scilicet ali-
quod bonum sua virtute potest inducere aliquod
nocumentum in bono amato. Et ideo sicut spes
(ut suprà dictum est qu. 41, art. 7), ad duo
respicit, scilicet ad bonum in quo tendit, et
ad id per quod sperat se bonum concupitum
adipisci : ita etiam timor ad duo respicit , sci-
licet ad malum qaod refwgit et ad ilhid bonum
quod sua virlute potest inOigere malum. Et
per hune modum Deus timetur ab homine , iu
quantum potest iufligere pœnam vel spirilua-
lem , vel corporalem ; et per hune etiam mo-
dum timetur potestasalicujus hominis maxime
(1) Sive tollit vel aufert, ut frequeutcv usurpât S. Thomas; nam bonum alioqui propriè noa
privalur, sed is pvivntur bono, oui aufortur diclum bonum.
DE l'objet de la CRAINTE. 225
qu'elle a tout pouvoir de nuire; ainsi l'on craint la supériorité, parce
qu'elle peut aussi déployer une action nuisible. De même celui qui a fait
h mal en craint la révélation , quoiqu'elle fût un bien.
Ces remarques renferment la réponse aux objections.
ARTICLE II.
Le mal physique est-il l'objet de la crainte?
Il paroît que le mal physique ou naturel n'est pas l'objet de la crainte.
lo Nous lisons dans le Philosophe, Rhet., II, 5 : « La crainte aime à
demander conseil. » Or on ne demande pas conseil, comme le dit encore
le Philosophe , sur les choses qui sont produites par la nature. Donc la
crainte n'a pas pour objet le mal physique (1).
2° Les maux naturels, comme la mort et d'autres pareils , menacent
l'homme à chaque instant. Si donc la crainte avoit pour objet ces sortes
de maux, l'homme devroit toujours trembler.
3o « La nature ne produit pas des effets contraires les uns aux
autres. » Or le mal physique est produit par la nature. Donc l'homme
ne craint et ne fuit pas cette sorte de mal par l'impulsion de la nature ;
donc la crainte naturelle ne l'a pas pour objet.
Mais le Philosophe dit, Ethic, ÏII, 9 : « La chose la plus terrible c'est
la mort, » qui est « un mal naturel. »
(Conclusion. — Quand le mal physique laisse l'espoir d'échapper à
(1) Saint Thomas dit partout, dans cet article, malum naturœ^ mal de la nature; et dans
l'article suivant, il répétera souvent Fexpression de malum culpœ ^ mal de la faute.
Le mal de la nature est produit par les choses naturelles , et le mal de la faute par la vo-
lonté : c'est , d'une part, la souffrance , la douleur, les maladies, la mort; d'une autre part,
l'injustice, le vice, le crime, le pcché.
Ces deux sortes de maux s'appellent, dans le langage commun, mal physique et mal
moral. Nous conserverons cette double dénomination. Le grec ccuoi; veut dire nature ,
comme on le sait ; le mot physique est donc la traduction fidèle du mot naturel.
quando est laesiva vel quando est injusta,
quia sic in promptu habet nocumentum in-
ferre; ita etiam timetur super alium esse,
id est inniti alii , ut scilicet in ejus potestate
sit constitutum uobis nocumentum inferri.
Sicut ille qui est conscius criminis, timetur
ne crimen revelet.
Et per hoc patet responsio ad objecta.
ARTICULUS IL
XJirùm malum naturœ sit objectum timoris.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur
quôd timor non sit de malo naturae. Dicit enim
Philosophus in II. Rhetor. (cap. 5), quôd
« timor consiliativos facit. » Non autem consi-
iiamur de his quee à natura eveniunt , ut dici-
\1) De his etiam in 2, 2, qu, 144, art. 1.
tur in III. Ethic. Ergo timor non est de malo
naturae.
2. Prœterea , defectus naturales semper ho-
mini imminent, ut mors et alia hujusmodi. Si
igitur de ejusmodi malis esset timor, oporteret
quod homo semper esset in timoré.
3. Preeterea, « natura non movet ad con-
traria. » Sed malum naturae provenit ex natura.
Ergo quod timendo aliquis réfugiât hujusmodi
malum , non est à natura ; timor ergo natu-
ralis non est de malo naturae , ad quem tamen
hoc malum pertinere videtur.
Sed contra est , quôd Philosophus dicit in
III. Ethic. _, quod « inter omnia terribilissimum
est mors, quœ est malum naturae. »
(CoNCLUSio. — Malum naturae non est ti-
15
22G 1" ll« PARTIE, QUESTION XLIT, ARTICLE 2.
ses atteintes et qu'il est imminent , alors , mais seulement alors il est
l'objet de la crainte. )
Le Philosophe dit , Rhet., lï, 5 : « La crainte est produite par Tidée
d'un mal futur, qui est destructif ou contristant. » Or, comme le mal
contristant est cekii qui contrarie la volonté , de même le mal destructif
est celui qui contrarie la nature, et c'est là précisément le mal naturel
ou physique : donc le mal physique peut être un objet de la crainte.
Mais il faut faire une remarque importante. Quelquefois le mal phy-
sique est produit par une cause naturelle ; alors on rappelle physique
non-seulement parce qu'il attaque la nature, mais parce qu'il en est
l'effet : ainsi la mort et les maux semblables. D'autres fois le mal phy-
sique est produit par une cause non naturelle : soit pour exemple la
mort que le persécuteur fait violemment subir au témoin de la foi. Or
ces deux sortes de maux sont tour à tour et ne sont point un objet de
crainte. Puisque la crainte trouve son principe , comme nous l'a dit le
Philosophe, dans l'idée d'un mal futur, tout ce qui écarte l'idée de mal-
heur à venir écarte aussi la crainte. Or il est deux choses qui peuvent
écarter cette idée funeste. D'abord la distance et l'éloignement : quand
le mal se montre dans un lointain avenir, on se le représente comme ne
devant pas arriver ; dès-lors on le craint peu ou pas du tout : a Les
choses éloignées n'inspirent pas la frayeur, dit le Philosophe, iiM supra :
tous les hommes savent qu'ils doivent mourir; mais comme leur dernière
heure n'est pas prochaine , ils n'en éprouvent aucun souci. » Ensuite la
nécessité : quand un mal doit arriver infailliblement, forcément, on ne
ie regarde pas comme futur, mais comme présent. D'où le Philosophe
dit, ihid. : c( Lorsque le malheureux supplicié va recevoir le coup fatal.
Eûoris objectum, nisi cum aliqua evasionis spe
apprehendatur propinquum.)
Re&pondeo dicenduiri , quôd sicut Philoso-
phusdicit in II. Rhet. (cap. 5) : « timor pro-
venit ex phantasia (1) futuri mali corriiptivi
vel contristativi. w Sicut autcm contri-tativum
malum est quod contrariatur voluntati , ita
corruptivum malum est quod contrariatur na-
turœ ; et hoc est malum naturœ. L'nde de
malo naturae potest esse timor.
Sed considei andum est, quôd malum naturœ
quandoque est à causa naturali; et tune dicitur
malum naturœ , non sokim quia privât na-
turae bonum, sed etiam quia est ell'ectus naturae :
sicut mors naturalis et alii hujusmodi defec-
tus. Aliquando verô malum naturaî provenit ex
causa non naturali : sicut mors quae violenter
infertur à persecutore. Et utroque modo ma-
lum naturœ quodammodo timetur, et quodam-
modo non timetur. Cùm enim timor proveniat
ex phantasia futuri mali , ut dicit Philosophas
{ubi sup.) , illud quod removet futuri mali
phantasiam, excludit etiam timorem. Quod au-
tem non appareat aliquod malum ut futurum ,
potest ex duobus contingere. Uno quidem modo
ex hoc est remolum et distans ; hoc enim
propter distantiam, imaginamur ut non lutiî-
rum; et ideo vel non tiraemus, vel parum
timemus. Ut enim Philosophus dicit in II. hliet.
(cap. o). « Quas valdè longé suât, non timen-
tur : sciunt enim omnes quod morientur , sed
quia non propè est, nihil curant. » Alio modo
œstimatur aliquod malum quod est futurum, ut
non futurum, propter necessitatem, quae facit
ipsurn œstimare ut praesens ; unde Philosophus
dicit in II. Rhet. {ubi sup.), quod « iili qiti
jam decapitantur , non timent videntes sibi
necessitatem mortis imminerej » sed ad hoû
(1) Hoe est iinaginatione non fictitiâ et umbraticâ, qualis esse stultorum solet, sed verâ et
reali , qualis etiam sapientum est aut esse potest.
DE l'objet de la CRAINTE. 227
il n'éj-rouve pas la frayeur en voyant une mort nécessaire prête à le
frapper (l); » c'est que la crainte suppose quelque espoir de salut. Ainsi
Ton ne craint pas le mal physique , lorsqu'on ne le regarde pas comme
futur ; mais quand on le perçoit comme à venir avec quelque espoir d'é-
viter ses atteintes, on le redoute.
Je réponds aux arguments : 1° Le mal physique n'est pas toujours
produit, comme nous l'avons vu, par la nature. Et quand il a sa cause
dans les lois nécessaires de l'ordre naturel, alors même qu'on ne peut
l'éviter entièrement , on peut souvent en retarder les coups : pourquoi
donc ne pourroit-on prendre conseil dans l'espoir d'obtenir un répit
désiré (2) ?
2" Si le mal physique menace toujours , il ne menace pas toujours
comme innninent, comme prochain : voilà comment il arrive souvent
qu'on ne le craint pas.
3« La mort et les autres maux physiques viennent de la nature géné-
rale et répugnent à la nature particulière. C'est donc par une inclination
naturelle que l'individu s'afflige de ces maux quand ils sont présents, et
qu'il les redoute quand ils sont futurs.
ARTICLE III.
Le mal moral est-il l'objet de la crainte?
Il paroît que le mal moral est l'objet de la crainte. 1° Saint Augustin
dit, Sui[)er canonica Joan., IX : « L'homme craint d'une crainte chaste
sa séparation de Dieu (3). » Or le mal moral nous sépare seul de Dieu,
(1) Le sentiment qu'il éprouve, c'est l'angoisse; angoisse terrible, affreuse, accablante,
qui renferme toutes les horreurs de la lulle suprême, qui peut à elle seule donner la mort.
(2) On consulte dans la maladie, par exemple, l'homme habile dans l'art de guérir.
(3) Ce Père continue : « Qu'est-ce que la crainte chaste? Je vais vous le dire. Autre chose
est de craindre que Dieu ne nous jette en enfer , autre chose de craindre qu'il ne se sépare
quod aliquis timeat, oportet adesse aliquam
spem salutis. Sic igitur molum naturœ non
timetur, quia non apprehenditur iit futuriim.
Si verô molum naturœ , quod est corrupli-
vum, appreheiulatur ut propinquum, et tamen
cum aliqua spe evasionis, tune tiraebitur.
Ad primuin ergo dicendum , quôd malum
noturœ quandoque non provenit à natura , ut
dicturn est; secundum tamen quod à natura
pvovenil, etsi non ex toto vitaripossit, potest
tamen diiferri : et sub bac spe potest esse con-
silium de vitatione ipsius.
Ad secundum dicendum , quôd malum na-
turœ , etsi semper immineat , non tamen
semper imminet de propinquo, et ideo non
gemper timetur.
(1) Pe bis etiam in 2, |, qu, 149, art* t*
Ad tertium dicendum, quôd mors et alii
defectiis naturce proveniunt à natura univer-
saii , quibus tamen répugnât natura particii-
laris quantum potest. Et sic ex inclinations
particularis naturee est dolor et tiistitia de iuijus-
modi malis, cùm sunt prœsentia et timor,si
immineant in futurum.
ARTICULUS III.
Utrùm timor sit de malo cuîpœ.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
timor possit esse de malo culpae. Dicit enim
Augustinus Super canon. Joan., quod « ti-
moré casto timet homo separationem à Deo. »
Sed nihil séparât, nos à Deo nisi culpa , secun-
dum illud Isa., LIX : « Peccata vestra divise-
228 1" 11" PARTIE, QUESTION XLTI, ARTICLE 3.
couiormémcnt à cette parole, h., LIX : «Vos iniquités ont fait une
séparation entre vous et votre Dieu (1). » Donc on peut craindre le mal
moral.
2° Cicéron dit, TiiscuL, IV : « Nous craignons, quand elles sont
futures , les choses qui nous affligent quand elles sont présentes. » Or
on peut s'affliger du mal moral. Donc on peut le craindre aussi.
3° L'espérance est opposée à la crainte. Or l'espérance peut avoir pour
objet le bien moral; Aristote l'enseigne formellement, et saint Paul dit.
Gai., V, 10 : « J'ai en vous cette confiance dans le Seigneur, que vous
n'aurez point d'autres sentiments que les miens. » Donc la crainte peut
avoir le mal moral pour objet.
4o La lionte est une espèce de la crainte : nous l'avons vu précédem-
ment. Or la honte se rapporte à la laideur de l'acte, c'est-à-dire au mal
moral. Donc la crainte également.
Mais le Philosophe dit , Rhet., Il, 5 : « Il est des maux, comme d'être
injuste ou paresseux, qu'on ne craint pas. »
(Conclusion. — Puisque le mal moral est soumis au pouvoir et à la
volonté de l'homme, il n'est pas l'objet propre de la crainte. )
Comme l'objet de l'espérance est le bien futur, ardu, qu'on peut ob-
tenir : de même l'objet de la crainte est le bien futur, ardu, qu'on ne
peut éviter sans de grands efforts ; d'où l'on voit que les choses entière-
ment soumises au pouvoir de l'homme, à sa volonté , n'inspirent pas la
crainte , mais seulement celles qui ont une cause extérieure. Or le mal
moral a sa propre cause dans la volonté de l'homme ; il n'est donc pas
proprement l'objet de la crainte. Mais comme la volonté peut être portée
de nous. Quand on craint Tenfer, on redoute le châtiment, voilà tout; mais quand on craint
la séparation d'avec Dieu , on aime son Père céleste , on le recherche , on s'attache à lui.
L'épouse vertueuse craint que son mari ne s'éloigne , parce qu'elle aime sa présence : mais
l'épouse infidèle craint qu'il n'arrive, parce qu'elle mérite le châtiment. Voilà la crainte
chaste et la crainte impure.
(1) La Vulgate porte iniqui laies ^ et non peccala.
runt inter vos et Deutn vestrum. » Ergo tinior
potest esse de malo culpae.
2. Piaeterea, Tullms dicit in IV. De Tuscul.
quœstionibiis . qu5d « de illis timemus, cum
fatura sunt, de quorum prsesentia tristamur. SeJ
de malo culpse potest ali(iuis dolere vel tiistari.
Ergo etiam malum culpœ aliquis potest timere.
3. Prailerea, spes timori opponitur. Sed
spes potest esse de bono viitutis, ut patet per
Philosophum in VlII. Ethic, et Apostolus dicit
ad Gai., V : « Conûdo de vobis in Domino ,
quod niliil aliud sapielis. » Ergo etiam timor
potest esse de malo culpœ.
4. Praeterea , verecundia éstquœdam species
timoris (ut supràdictum est, qu. 41, art. 2).
Se j verecundia est de turpi facto , quod est
malum culpae. Ergo et timor.
Sed contra est, quôd Philosophas dicit in
II. Rhetoricor. (cap. 5), quôd «non omnia
mala timentur, putà si aliquis eiit injustus aut
tardus. »
( CoNCLusio. — Cùni culpœ malum, humanae
subjaceat potestati et voluntati, de eo non per
se potest timor esse.)
Respondeo diceudum, quôd sicut snprà dic-
tum est, sicut objectum spei est bonum futu-
rum arduum , quoJ quis potest adipisci; ita
timor est de malo futuro arduo , quod non po-
test de facili vitari. Ex quo potest accipi, quod
id , quo mnino subjacet potestati et voluntati
nostrœ, non habet rationem teiiibilis : sed illud
solùm est terribile , quod habet causam extrin-
secam. Malum autem culpae propria m causam
habet voluntatem humanam, et ideo propriè
DE l'objet de la CRAINTE. 229
au mal par les choses extérieures , quand Tobjet corrupteur exerce sur
Tame une grande influence , il peut faire craindre le mal dans sa cause :
ainsi l'homme de bien craint la société des méchants, parce qu'elle
induit au péché. Toutefois, dans cette hypothèse, l'homme, proprement
parlant , craint plus la séduction que le mal même; car le péché^ con-
sidéré dans sa nature propre , comme acte volontaire et libre, n'a rien
qui commande la frayeur.
Je réponds aux arguments : 1"» La séparation de Dieu est une peine du
péché. Or toute peine a de quelque manière une cause extérieure.
2o La tristesse et la crainte se ressemblent en ce qu'elles se rapportent
au mal l'une et l'autre; mais elles diffèrent en deux choses. D'abord la
tristesse concerne le mal présent , et la crainte le mal futur. Ensuite la
tristesse, siégeant dans la puissance concupiscible , regarde le mal abso-
lument, de sorte qu'elle peut avoir pour objet toute sorte de maux, ceux
qui sont graves comme ceux qui ne le sont pas ; mais la crainte , trou-
vant son siège dans la puissance irascible, regarde le mal ardu, difficile,
de manière que son objet disparoît sitôt qu'il tombe sous le domaine de
la volonté. On ne craint donc pas, quand bien même elles sont futures,
toutes les choses qui affligent lorsqu'elles sont présentes; on redoute
seulement celles qui renferm.ent de grandes difficultés.
3° L^espérance se rapporte au bien qu'on peut acquérir. Or on peut
acquérir le bien soit par soi-même , soit par un autre ; l'espérance peut
donc concerner le bien moral , puisqu'il est en notre pouvoir. Mais la
crainte regarde, au contraire, le mal qui n'est pas en notre pouvoir: son
objet a donc toujours une cause extérieure, tandis que l'objet de l'es-
pérance peut avoir une cause intérieure aussi bien qu'une cause exté-
rieure.
non liabet rationem teiribilis. Sed quia voliin-
tas ab aliquo exteriori potest inclinari ad pec-
candum , si illud inclinans babeat magnam
\im ad inclinandum , secundimi boc poterit
esse timor de malo culpœ , in quantum est ab
exteriori causa : putà cum aliquis timet com-
Dorari in societate nialorum, ne ab eis ad pcc-
;andum inducatur. Sed propriè loquendo , in
;jli c'isposilione , niagis timet homo seductio-
'^em quàm culpam secunduin propriam ratio-
<«em, id est in quantum est vokintaria, sic
3nim non babet ut timeatur.
Ad pi'imum ergo dicendurn, quôd separatio
à Deo est qnœdam pœna consequens pccca-
tum, et omnispœna aliquo moJ3 estab exte-
riori causa.
Ad secuiîdum dlcendum, quôd tris'itia et
timor in uno conveniunt , quia utrumque est
de malo; difîerunt autem i;i duobus. In uno
quiiiem , quia tristilia est de i^aio praesenti,
timor de malo futuro. In alio verô , quia tris-
titia ciim sit in concupiscibili, respicit malum
absolutè, unde potest esse de quocunque malo,
sive parvo , sive magno -, timor verô cum sit in
irascibili , respicit malum cum quadam ardui-
tate seu difficultate : quae tollitur, in quantum
aliquid subjacet voluntati. Et ideo non omiiia
timeraus quce sunt futura, de quibus tristaniur
cùm sunt prœsentia , sed aliqua , quœ scilicet
sunt ardua.
Ad tertium dicendum, quôd spes est de bono
quod quis potest adipisoi. Potest autem aliquis
adipisci bonum vel per se, vel per alium; et
ideo spes potest esse de actu virlutis , qui est
in potcstate nostra constitutus. Sed timor est
de malo quod non subjacet nostraB potestali;
et ideo , semper malum quod timelur est à
causa extriiiseca, bonum autem quod spera-
tur, potest esse et à causa iutrinseca et à
causa extrinseca.
230 I" !!• PARTIE, QUESTION XLII, ARTICLE 4.
4<> La honte n'a pas pour objet, comme nous Vavons dit, Vacte mt^me
du péché, mais La turpitade ou Fignominie qui le suit. Or ces deux
choses ont une cause extérieure.
ARTICLE IV.
La crainte même peut-elle être Vobjet de la crainte
Il paroît que La crainte même ne sauroit être Tohjet de la crainte,
lo Ce qu'on craint de perdre, on le garde par la crainte : ainsi l'homme
qui craint de perdre la santé, la garde par cela même. Si donc on crai-
gnoit la crainte , on se garderoit de la crainte par la crainte : ce qui im-
plique contradiction.
2" La crainte est une certaine fuite. Or rien ne se fuit soi-même. Donc
la crainte ne craint pas la crainte.
3« La crainte se rapporte au futur. Or celui qui craint a la crainte
dans le temps présent. Donc on ne peut craindre la crainte.
Mais rhomme peut aimer Tamour, et s'affliger de l'affliction. Donc il
peut semblable ment craindre la crainte.
(Conclusion. — On peut redouter la crainte, lorsqu'elle provient d'une
cause extérieure, mais non quand elle est soumise à la volonté. )
Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, les choses qui pro-
viennent d'une cause extérieure inspirent la crainte, mais celles qui
proviennent de la volonté ne l'inspirent pas. Or la crainte provient en
partie d'une cause extérieure, et dépend en partie de la volonté. Elle
provient d'une cause extérieure en ce qu'elle est une passion produite
par l'idée d'un mal imminent : sous ce rapport on peut craindre la
crainte, c'est-à-dire on peut craindre d'avoir à redouter les attaques d'un
mal supérieur à ses propres forces. Ensuite la crainte dépend de la
Ad quartura dicendum, qiiod siciit suprà dic-
tum est, verecundia non est tiraor de actu ipso
peccati , sed de turpitudine, vel ignominia quae
consequitur ipsirni, quse est à causa extrinseca.
ARTICULUS IV.
Utrùm iimor ipse timeri possit.
Ad quartum sic proceditur. Videtiir quôd
timor timeri non possit. Omne enim quod
timetur , timendo custoditur, ne amittatur :
sicutille qui timet amittere sauitatem, timendo
custodit eam. Si it^itur timor timeatur , ti-
mendo, se cust'Hliet homo ne timeat : quod
videtur esse inconveniens.
2. Prœterea, timor est quœdam fuga, Sed
nihil fugit seipsum. Ergo timor non timet
timorem.
3. Praeterea, timor est de futuro. Sed ille
qui timet, jam hsbet timorem. Non ergo po-
test timere timoreni.
Sed contra est, quod homo potest amare
amorem , et dolere de dolore. Ergo etiam pari
ratione potest timere timorem.
( CoNCLUsio. — Potest timor timeri prout
ex aliqua extrinseca causa provenit, non au-
tem ut subjacet humanœ voluntati.)
Respoiideo dicendum , quôd siciit dictum est
(art. 3), illud solùm liabet rationem terri-
bilis, qiîod ex causa extrinseca provenit, non
autem quod provenit ex vobjritate nostra. Ti-
mor autem partira provenit ex causa extrin-
seca , et partira subjacet voiuutafi. Provenit
quijem excaasa extrinseca, in quantum est pas-
sio quaedam consequenspbantasiam imminentis
mail : et secundum hoc potest aliquis timere
timorem, ne scilicet immineat ei nécessitas
timendi propter itigruentiam alicujus excel-
lentis mali. Subjacet autem voki!;tati in quan-
tum appetitus inferior obedit rationi, unde
homo potôst timorem repellere i et secundum
DE l'objet de la CRAINTE, 231
volonté en ce que les facultés inférieures sont soumises à la raison, de
sorte que Fhomme a le pouvoir de surmonter la crainte : à cet égard on
n'a pas peur de la peur. Saint Augustin enseigne formellement cette
doctrine ; mais comme on se sert de ses raisons pour établir qu'on ne
peut redouter l'appréhension d'aucune manière, nous devons les ré-
futer (1).
Je réponds aux arguments : 1° Toute crainte n'est pas une crainte
une; mais il est des craintes multiples par la multiplicité de leurs ob-
jets. Pourquoi donc une crainte ne pourroit-elle préserver d'une autre
crainte? pourquoi l'appréhension d'un péril ne pourroit-elle écarter la
frayeur qu'il inspire (2) ?
2» Autre est la crainte par laquelle on appréhende le mal imminent,
autre la crainte par laquelle on redoute la frayeur que produit ce mal.
Lors donc qu'on a peur de la peur, ce n'est pas la même chose qui se
fuit , la même chose qui est la fuite d'elle-même.
3» Puisqu'il y a des craintes diverses , comme nous venons de le voir ,
rien n'empêche qu'on ne puisse craindre une crainte future par une
crainte présente.
ARTICLE V.
Les choses extraordinaires et soudaines sont-elles un plus grand objet de crainte
que les autres?
Il paroît que les choses extraordinaires et soudaines ne sont pas un
plus grand objet de crainte que les autres. 1° Gomme l'espérance se rap-
(1) Ce grand homme, ce grand philosophe, ce grand saint dit, Quœst.^ LXXXHI, 33 :
« Comme tout le monde le voit , l'homme n'a qu'une cause de crainte : c'est de perdre les
choses qu'il aime quand il les possède, ou de ne pas les obtenir quand il ne les possède pas.
Quand il aime et possède les choses, il craint de les perdre et les garde par cette crainte;
mais quand il ne les aime ni ne les possède , il ne craint pas de les perdre et ne les garde
point par cette crainte. D'après cela, Vhomme ne peut se garder de la crainte par la crainte.
En cfFet il ne possède pas la crainte future : donc il ne craint pas de la perdre; d'une autre
part , il ne Paime pas : donc il ne craint pas non plus de ne pas l'obtenir ; donc il ne craint
pas la crainte. D'ailleurs toute crainte fuit quelque chose ; or rien ne se fuit soi-même : donc,
encore une fois , la peur n'a pas peur de la peur. » On voit que toutes les objections de
noire article sont tirées de ce passage.
(2) La crainte d'être dévalisé , conseillant des précautions de sûreté , fait éviter la crainte
que cause l'attaque des voleurs.
hoc limor non potest timeri, ut dicit Âiigus-
tiniis in lib. LXXXllI. Quœst. Sed quia ratio-
nibus, qiias inducit , aliquis posset uti ad
ostendendum , qiiôd timor nuUo modo timea-
tur : ideo ad eas respondendum est (qii. 33).
Ad primum ergo dicendum , qiiôd non omnis
timor est unus timor; scd secmidùm diversa,
quaî timentur, smit diversi timorés. Nihil ergo
proliibet quin uno timoré aliquis praeservet se
ab alio timoré, et sic custodiat se non timen-
tem , illo tiiuore.
Ad secuudum diceadum » quôd cùm sit alius
timor quD timetur malum imminens , et alias
timor quo timetur ipse timor mali imminentis :
non sequitur quôd idem fugiat seipsum, vel
quod sit idem fuga sui ipsius.
Ad tertium dicendum, quôd propter diversita-
tem timorum jam dictam, timoré praesenti
potest homo timere futurum timorem.
ARTICULUS V.
Utrùm repentina magis timeantur.
Ad quiatum sic proceditur. Videtur quôd
insoUta et repentina non sint magis terribilia.
232 r* !!• PARTIE, QUESTFON XLII, ARTICLE 5.
porte an bien , de même la crainte se rapporte au mal. Or l'expérience
augmente l'espérance dans le bien. Donc elle augmente aussi la crainte
dans le mal.
2" Le Philosophe dit, Met., Il, 5 : Ceux que Ton craint le plus , ce
ne sont pas les hommes emportés dans la colère, mais les hommes
calmes et rusés. » Or les hommes emportés dans la colère ont des mou-
vements plus prompts et plus subits. Donc on craint moins les choses
subites que les autres.
3*> « On ne peut, dit le même Aristote, considérer les choses promptes
et soudaines aussi mûrement que les autres. » Or on craint d'autant
plus certaines choses , qu'on les considère davantage ; ce qui fait encore
dire au Philosophe, Etliic, \\\, 11 : « Tels paroissent courageux dans
leur ignorance , qui prennent la fuite dès qu'ils voient que les choses
sont autrement qu'ils ne pensoient. » Donc les choses soudaines inspirent
moins de crainte que les autres.
Mais saint Augustin dit, Confess., Il, 6 : «La crainte redouble ses
efforts conservateurs et s'exaspère en face des accidents imprévus qui
peuvent nous enlever ce que nous aimons (l).
(Conclusion. — Puisque les maux soudains et imprévus paroissent
plus grands et plus inévitables que les autres, on les craint davantage.)
Comme nous le disions dans l'article précédent, l'objet de la crainte
est le mal qu'on ne peut repousser facilement. Cette difficulté trouve son
principe, d'une part dans la grandeur du mal, de l'autre dans la foi-
blesse de l'homme ; et l'imprévu vient fortifier cette double source
d'obstacles , de lutte et d'angoisse. D'abord l'apparition soudaine du mal
le fait paroître plus grand : car les choses matérielles, qu'elles soient
(1) « Mais rien ne peut, ô mon Dieu , surprendre voire sagesse infinie; pour vous , mais
pour vous uniquement, rien d'imprévu, d'inopiné, de subit; vous seul êtes sûr de ne point
perdre ce que vous aimer, et nous ne pouvons trouver que dans votre sein la sécurité que
cherche la crainte. »
Sirut euim spes est de bono , ita timor est de
malo. Sed experientia facit ad augmentum spei
•n bonis. Ergo etiara facit ad augmentum ti-
moris in malis,
2. Praeterea , Philosophas dicit in II. Rhet.
vcap. 5), quod «magis limentur non qui acutse
sunt irse, sed mites et astuti. » Constat autem
quod illi qui acutae irae sunt, magis habent
subitos motiis. Ergo ea quae sunt subita, simt
minus terribilia.
3. Praeterea , « quae sunt subita , minus con-
siderari possunt. » Sed tanto aliqua magis ti-
mentur, quantô magis considerantur ; unde
Philosophus dicit in III. Ethic.j quod « aliqui
^^dentur fortes propter ignorantiam , qui si
cognoverint quôd aliud sit quara suspicantur,
iTugiunt , » ergo repentina minus timentur.
Sed contra est, quôd Auguslinus dicit in
II. Confess. : « Timor insolita et repentina ex-
horrescit, rébus quae amantur adversantia,
dum prœcavet securitati. »
(CoNXLusio. — Insolita et repentina mala ,
cum majora et magis irreparabilia appareant,
magis etiam timentur. )
Respondeo dicendum, quôd sicut siiprà dic-
tum est objectum timoris est mahun imminens,
quod non de facili repelli potest. Hoc autem ex
duobus contingit, scilicet ex magnitiidiue mali,
et ex debilitate mentis : ad utrumqne autem
horum operatnr quod aliquid sit insolitum et
repentinum. Primo quidem facit ad hoc quod
malum imminens majus appareat : omnia enira
corporalia , et bona et mala , quantô magia
considerantur, minora apparent; et ideo sicut
DE l'objet de la CRAINTE. 233
bonnes ou mauvaises, vont s'amoindrissant d'autant plus dans Tesprit
qu'on les considère davantage ; et de même que la douleur du mal pré-
sent s'adoucit par la durée, comme le remarque Cicéron (1), de même la
connoissance antérieure et la préméditation diminue la crainte du mal
futur. Ensuite l'insolite et la soudaineté ajoute à la foiblesse de l'homme;
ils lui ravissent les moyens qu'il peut employer pour combattre le mal,
et le désarme pour ainsi dire en face de l'ennemi.
Je réponds aux arguments : 1° L'objet de l'espérance est le bien qu'on
peut acquérir : les choses donc qui augmentent le pouvoir de l'homme ,
augmentent l'espérance; mais elles affoiblissent la crainte d'autant,
parce que ce dernier sentiment se rapporte au mal qu'on ne peut
vaincre sans de grands efforts. Or l'expérience rend Thomme plus puis-
sant dans l'action ; elle diminue donc la crainte tout en augmentant l'es-
pérance.
2° L'homme emporté ne dissimule pas sa colère, de sorte que les coups
de sa vengeance ne frappent point à l'improviste, avant qu'on n'ait eu
le temps de les prévoir; mais l'homme calme et rusé cache son ressenti-
ment, et le mal qu'il médite, éclatant tout à coup, surprend la pré-
voyance. Voilà pourquoi l'homme calme est plus à craindre, comme le
dit le Philosophe , que l'homme emporté.
3^ Les biens et les maux corporels, généralement parlant, paroissent
plus grand dans le commencement que dans la suite ; la raison en est
que les choses se montrent dans une plus \ive lumière en face de leur
contraire. Quand l'homme passe subitement de la pauvreté à la richesse,
il estime davantage la richesse à cause de sa pauvreté précédente ; et,
réciproquement , lorsque le riche tombe tout à coup dans la misère , il
frémit d'épouvante et d'horreur. Ainsi le mal soudain , paroissant plus
(1) TuschI.^ ni : «La douleur va s'affaissant d'une manière insensible, peu à peu : non
pas que les choses changent ; mais parce que rexpérience nous apprend ce que la raison
devoit nous apprendre , que le mal est moins grand qu'il ne paroît. »
per diuturnitatem dolcr prssentis mali miti- 1 ideo sicut auget spera , ita diniinuit timorom.
gatur, ut patet per Tullium in III. De Tus- 1 Ad sccundum ùicendum , quôd illi qui ha-
culanis quœstionibus , ita etiam ex prœmedi- ! bent iram aciitam, non occultant eam ; et ideo
tatione minuitur timor futuri mali. Secundo , ! nocumenta ab eis illata non ita sunt repenlina
«aliquid esse insolitum et repentinum » facil ad
debilitatem limentis, in quantum subtrahit re-
mecia quai bomo potesl piseparare ad repellen-
dum futumm malum , quœ esse non possunt
quando ex improviso malum occurrit.
Ad primum ergo dicendimi , quod objectum
spei est bonura quod quis potest adipisci : et
ideo ea quœ augmentant potesta>em hominis ,
nata sunt augere spem ; et eadem ratione dirai-
nuere tiniorem, quia timor est de malo, cui non
de. t'acili potest resisli. Quia igitur experienlia
facil hominera raagis potentem ad operandum ,
quin praîvideantur. Sed bomines mites et astuti
occultant iram , et ideo nocumentum quod ab
eis imminet j non potest prœvideri, sed ex
improviso advenit. Et propter hoc Philosopbus
dicit, quod taies ma gis timentur.
Ad tertium dicendum , quôd per se loquendo
bona vel mala corporalia in principio majora
apparent, cujus ratio est quia « unumquodque
magis apparet, contrario juxta se posito. »
Unde cum aliquis statim à paupertate ad divi-
tias transit, propter paupertatem prœexisten-
tera divitias magis aestbnat; et è contrario.
234 !'• II' PARTIE, QUESTION XLII, ARTICLE 6.
grand, commande une plus grande frayeur. Néanmoins certains acci-
dents peuvent, quelquefois, dérober aux regards la grandeur du mal;
c'est ce qui arrive lorsque , par exemple , Tennemi cache sa présence
dans une ambuscade : alors il est vrai de dire que la connoissance et la
réflexion rendent le mal plus redoutable.
ARTICLE VI.
Les maux sans remèdes sont-ils un plus grand objet de crainte que les autres?
Il paroît que les maux sans remèdes ne sont pas un plus grand objet
de crainte que les autres. 1° La crainte suppose, comme nous Tavons dit
dans un autre article, quelque espoir de salut. Or les maux sans remèdes
ne laissent aucun espoir de salut. Donc ces sortes de maux ne sont pas
un objet de crainte.
2° La mort est un mal sans remèdes; car la nature ne peut ramener du
trépas à la vie. Cependant la mort n'est pas le mal qu'on redoute le
plus, comme on le voit dans le Philosophe. Donc on ne craint pas les
maux sans remèdes plus que les autres.
3° Le même Philosophe dit, Ethic, 1 , 4- ou 5 : « Comme le bien qui
dure longtemps n'est pas un plus grand bien que celui qui ne dura
qu'un jour, ainsi le bien qui dure toujours n'est pas plus grand que celui
qui ne dure pas toujours. » Or, d'une part, nous devons faire le même
raisonnement au sujet du mal; d'une autre part, les maux sans remèdes
ne diffèrent des autres que parce qu'ils durent toujours. Donc les maux
sans remèdes ne sont ni plus grands ni plus à craindre que les autres.
Mais le Stagyrite dit. Met., II, 5 : « Le mal le plus à craindre, c'est
divites statim ad paupertatem devenientes, eam
magis honent (1). Et propter hoc malum re-
pentinam magis timetur, quia magis videtur
esse malum. Sed potest propter aliqiiod acci-
dens contingere quod magnitudo alicujus mali
lateat, piità cum hostes se insidiosè occultant:
et tune verum est, quod malum ex diligenti
consideratione fit terribilius.
ARTICULUS VI.
Vlrùm ea contra quœ non est remcdium ,
magis timcantnr.
Ad sextum sic proceditur. Videtur quod ea
qutc non habent remedium , non sunt magis
tinienda. Ad timorem enira requiiitur quod
remaneat aliqua spes salutis, (ut suprà dictum
est, art. 2 ). Sed in malis quae non habent re-
medium, nnlla remanet spes salutis. Ergo taha
mala nullo modo timentur.
2. Prœterea, malo mortis nuUum remedium
adhiheri potest; non enim secundum naturara
potest esse reditus à morte ad vitam. Non
tamen mors maxime timetur, ut dicit Philo-
sophus in Rhetor. Non ergo ea magis timentur
quae remedium non habent.
3.Praiterea, Philosophas dicit in I. Ethicor.
(cap. 4 vel 5) , quôd «non est magis bonum
quod est diuturnius, eo quod est unius diei;
neque quod est perpetuum, eo quod non est
perpetuura : » ergo eadem ratione neque ma-
jus malum. Sed ea quae non habent reme-
dium, non videnlur ditferre ab aliis, nisi
propter diuturnitatem vel perpetiiitatem. Ergo
propter hoc non sunt pejora, vel magis ti-
nienda.
Sed contra est, quod Philosophus dicit ia
IL Rhetor., quod « inter timenda sunt terri-
biliora , quœcunque si peccaverint corrigi non
(1) Hinc illa Job increpatio prophetica contra divitem stultum , cujus messem famelici co-
medent et bibent silientee divitiag ejus, ut adsummatn scilicel egestalem veluil ad maximam
«JUicUonerti reducalur«
DE L'objet de la crainte. 235
oslui qu'on ne peut réparer une fois qu'on Ta commis , ou celui qui n'a
point de remèdes ou qui n'en a que de difficiles. »
(Conclusion. — Les maux qu'on ne peut écarter d'aucune manière ou
que difficilement^ sont i)lus redoutables que les autres.)
L'objet de la crainte est le mal : donc tout ce qui augmente le mal
augmente la crainte. Or le mal peut être augmenté non -seulement dans
son espèce , mais encore dans ses circonstances , comme nous l'avons vu
précédemment. Parmi les circonstances qui augmentent le mal, nous de-
vons placer en première ligne la durée et la perpétuité : car les choses
I temporelles se mesurent, à certains égards, sur le cours du temps.
Si donc souifrir une chose pendant un temps donné c'est un mal, la
souffrir pendant la moitié plus de temps c'est un mal double ; par con-
séquent la souffrance de cette même chose pendant un temps perpétuel
ou indéfini, augmente le mal indéfiniment. Eh bien, les maux qui, une
fois accomplis, n'ont que des remèdes difficiles ou n'en ont pas du tout,
sont durables ou perpétuels : ils inspirent donc plus de crainte que les
autres.
Je réponds aux arguments : 1'' Il y a deux sortes de remèdes dans la
matière qui nous occupe : les uns préviennent le mal futur et l'em-
pêchent d'arriver, les autres écartent et guérissent le mal présent. Quand
on détruit les remèdes de la première espèce , on détruit l'espérance et
la crainte par conséquent ; mais il ne s'agit pas de ces remèdes - là dans
cette question, nous parlons des remèdes de la seconde catégorie.
2o Bien que la mort porte des coups irrémédiables , elle ne nous me-
nace pas comme un mal imminent, prochain; c'est pour cela qu'on ne
la craint pas. Nous avons déjà donné cette explication.
p 3" Le Philosophe parle, dans le passage objecté, du bien considéré en
lui-même, dans son espèce. A ce point de vue, les choses ne sont pas
conlingit, aut quorum auxilia non sunt, aut
non fucilia. »
(CoNCLUsio. — ' Mala quae non vitari vel
ion facile possunt, raagis timenda etiam sunt.)
Respondeo dicendum , quod objectum timoris
îst malum. Unde illud quod facit ad augmentum
mali, facit ad augmentum timoris. Malum au-
lem augeiur non solum secuiidum speciem
ipsius mali , sed etiam secundam circumstan-
tias, ut ex suprà dictis apparet (iju. 18, art. 3).
Inter caeteras autem circumstantias diutarnitas
vel etiam perpetuitas magis videtur facere ad
augmentum mali : ea enim quœ sunt in tem-
pore , secuiidum durationem temporis quodam-
modo mensurautur. Unde , si pati aliquid in
tempore tanto est malum, « pati idem in duplo
tempore » apprehenditur ut duplatum; et se-
cunlum hanc rationem pati idem in inflnito
tempore (qwd est pçrpelu6 pâli ) habet quo«
dammodo infinitum augmentum. Mala autem
quce postquam advenerint, non possunt habere
remedium , vel non de facili , accipiuntur ut
perpétua vel diuturna : et ideo maxime red-
duntiir timenda.
Ad primum ergo dicendum , quôd remedium
mali est duplex. Unum per quod impedituc
fiiturum malum , ne adveniat : et tali remédie
sublato aufertur spes, et per consequens ti-
mor. Unde de tîli remedio nunc non loquimur.
Âliud remedium mali est, quo malum jam prae-
sens removetur , et de tali remedio nunc loqui-
mur.
Ad secundum dicendum , quôd licet mors sit
irremediabile malum , tamen quia non imminet
de propo, non timetur, ut suprà dictum est
(art. 2).
Ad tertium dicendum , qu^d Philosophus ibi
îoquiluv de pçr se àono» qu6d eat bonum se-
236 V* TI« PARTIE, QUESTION XLTIÏ, ARTICLE 1.
plus OU moins bonnes par la durée ou par la perpétuité, mais par leur
nature.
QUESTION XLIII.
Bc la cause de la crainte.
Disons maintenant quelques mots de la cause de la cramte.
On demande ici : 1° L'amour est-il une cause de la crainte? 2" L'im-
puissance est-elle une cause de la crainte ?
ARTICLE J.
L'amour est-il une cause de la crainte ?
Tl paroît que Tamour n'est pas une cause de la crainte. 1° La cause
d'une chose, c'est ce qui la produit. Or saint Augustin dit. Super
canon. Joann., IV : « La crainte produit l'amour (1). » Donc ce n'est pas
l'amour qui est la cause de la crainte, mais c'est la crainte qui est la cause
de l'amour.
2° Nous lisons dans le Philosophe, Niet., II, 5 : « On craint surtout]
ceux dont on attend du mal. » Or lorsqu'on attend du mal de quelqu'un,
on le hait plutôt qu'on ne l'aime. Donc la haine est plutôt que l'amour
la cause de la crainte.
(1) « La crainte prépare la place à la charité; puis la charité chasse la crainte quand elle
prend possession de son siège. Voyez l'aiguille : elle entre dans l'étoffe; mais elle n'y intro-
duit le fil qu'en en sortant. Ainsi la crainte du Seigneur pénétre l'ame , coupe et retranche
comme le fer du chirurgien; puis la charité vient cicatriser et guérir les blessures comme un
baume bienfaisant. Ouvrez donc votre cœur à la crainte , si vous voulez que la charité y verse
ses douceurs; car la sentence en est portée, Eccl.j I, 28 : « Celui qui est sans crainte ne
pourra être justifié. »
cundum speciem suam. Sic autem non fit ali-
quid magis bonum propter diuturnitateni vel
perpetuitatem , sed propter naturam ipsius
boni.
QUJISTIO XLIIL
De causa Hmoris^ in duos articulos divisa.
Deinde considerandum est de causa timoris.
Et circa hoc quœiuntur duo : 1° Utrùm causa
timoris sit amor. 2» Utrùm causa timoris sit
defectus.
ARTICULUS I.
Utrùm causa timoris sit amor.
Ad primum sic proceditur (1). Yidetiir quôd
amor non sit causa timoris. lUud eiiira quod
inlroducit aliquid , est causa ejus. Sed « timor
introducit amorem charitatis, » ut Augustinus
dicit super Canonicam Joan. Ergo timor est
causa amoris, et non è con verso.
2. Praiterea, Philosopluis dicit in Rhet.
(lib. 2, cap. 5), quod « iili maxime timentur
à quibus expectamus imminere nobis aliqua
mala. » Sed propter hoc quod ab aUquo expec-
tamus raalum , magis provocamur ad odium
ejus , quàm ad amorem. Ergo timor magis
causatur ab odio, quara ab amore.
(1) Fiehis eWnm in 2,2, qu. 19, art, 9, ad 3; et super Psalm. XVIII, col. 9.
DE LA CAUSE DE LA CRAINTE. 237
5° Comme on Ta vu plus haut ^ les choses qui viennent de nous ne
sont pas une cause de crainte. Or les chosf^s produites par l'amour vien-
nent du fond de notre cœur. Donc Famour n'est pas une cause de crainte.
Mais saint Augustin dit, Qiiœst., LXXXIIT, 33 : « Comme tout le
monde le voit , l'homme n'a qu'une cause de crainte : c'est de perdre
les choses qu'il aime quand il les possède, ou de ne pas les obtenir quand
il ne les possède pas. » Toute crainte est donc causée par un objet qu'on
^ime; l'amour est donc la cause de la crainte.
(Conclusion. — Puisque l'homme ne craint qu'une chose, ou de
perdre les choses qu'il aime quand il les possède, ou de ne pas les
çitenir quand il ne les possède pas, l'amour est la cause de la
Srainte (1).)
L'objet est aux passions ce que la forme est aux choses naturelles ou
artificielles; car les passions reçoivent l'espèce de leur objet tout ainsi
que les choses la reçoivent de leur forme. Comme donc ce qui produit la
forme produit aussi la chose qu'elle constitue, de même tout ce qui
produit l'objet, n'importe à quel titre, produit la passion par cela
même. Or une chose peut produire l'objet comme cause efficiente et
comme cause dispositive. Ainsi, dans la joie, l'objet est le bien perçu,
convenable, uni ; la cause efficiente est ce qui opère l'union, ce qui
cause la convenance, la bonté, ou ce qui fait percevoir le bien; puis la
cause dispositive est la situation de l'ame, l'état qui établit ces rap-
ports de similitude et d'harmonie entre le sujet et l'objet. Appliquons
ces principes à notre question. Dans la crainte, l'objet est le mal perçu ,
imminent, difficile à vaincre; puis ce qui peut faire subir cette sorte de
(l) L'illustre docteur qui s'est donné pour lâche de compléter la Somme ihcologique par ces
conclusions^ a transcrit sans peine, grâce à son grand génie, le raisonnement de saint Au-
gustin ; il a probablement trouvé plus difficile d'analyser l'argumentation dont il devoit nous
donner le résumé , car il n'y touche pas.
3. Prœterea , suprà dictum est , qi'.od ea qiice
sunt à nobis ipsis , non babent rationem terri-
bilium. Sed ea qu^e ex amore, maxime provc-
niunt ex intimo cordis. Eigo timor ex amore
non causatur.
Sed contra est, quod Augusîinus dicit in
lib. LXXXlil. Quœsf. (qii. 33) : «Niillidubium
est non aliam esse metueudi cavisam , nisi ce
id qiiod an-amus , aut adeptura amittamu*, aut
non adipiscamur speratum. » Omnis ergo timor
causatur ex hoc quod aliquiJ amamus. Amor
igitur est causa timoris.
(CoiscLUsio. — Cùm nuUa alia timoris causa
sit , nisi ne id quod amamus, aut adeptum
amittamus, aut non adipiscamm* speratum, amor
est timoris causa.)
Respondeo diceudum , quôd objecta passio-
num anima se habent ad eas tanquam formae
ad res naturales vel artificiales, quia passiones
animœ speciem recipiunt ab objectls, sicut res
praedictse à suis formis. Sicut igitur quicquid
est causa formœ , est causa rei constitulaî per
ipsam : ita etiam quicquid et quocunque modo
est causa objecti, est causa passionis. Contingit
autem aliquid esse causa objecti, vel per mo-
dum causœ efiicientis , vel per modum dispo-
sitionis materialis : sicut objectum delecta-
tiouis est bonum apparens , conveniens , con-
junctum : cujus causa efficiens est illuJ quod
facit conjunctionem , vel quod facit couve-
nientiam , vel bonitatem , vel appareutiam
hujusmodi boni ; causa autem per modum dis-
positionis materialis, est habitus vel quaecun-
que dispositio , secundum quam fit alicui con-
veniens aut apparens illud bonum quod est ei
conjunctum. Sic igitur in jroposito, objec-
238 I" II« PARTIE, QUESTION XLIII, ARTICLE 2.
mal, est la cause de Tobjet et partant de la crainte elle-même; puis
rélat , le sentiment qui rend une chose si nuisible et si funeste ou qui
la fait regarder comme telle, est la cause dispositive de la crainte et de
son objet. C'est de cette manière que lamour produit le sentiment dont
nous parlons : quand l'homme aime un bien, toutes les choses qui
peuvent le détruire lui sont un mal; par conséquent il les regarde et les
craint comme telles.
Je réponds aux arguments : 4° La crainte se rapporte primordialement
au mal qu'elle repousse, qui peut détruire le bien aimé : sous ce rap-
port elle est produite directement par l'amour; puis elle se rapporte
secondairement à ce qui peut causer le mal : sous ce point de vue elle
produit l'amour indirectement. Ainsi, quand l'homme craint les châti-
ments divins, il observe les préceptes et commence à espérer dans l'infinie
miséricorde; puis l'espérance, comme nous l'avons dit ailleurs, fait
naître l'amour dans son ame.
2° Quand nous attendons du mal de quelqu'un , nous le haïssons d'a-
bord; puis nous concevons de l'amour pour lui, quand nous commençons
à en espérer du bien. Mais dès le principe, avant l'amour personnel,
nous aimions le bien que nous craignions de voir détruit par le mal.
3« L'objection parle des choses qui produisent la crainte comme cause
efficiente; mais l'amour la produit, nous le disions naguère, comme
cause dispositive.
ARTICLE II.
L'impuissance est-elle une cause de la crainte?
Il paroît que l'impuissance n'est pas une cause de la crainte. 1° On
craint surtout ceux qui ont une grande puissance. Or la puissance est
tum tiraoris est Eestimatiim maluin fulnrum ,
propinquum, cui resisti de facili noû potest; et
ideo illud quod potest inferre taie malum, est
causa eiïectiva objecti timoris , et per conse-
quens ipsius timoris; illud auteni per quod a;i-
quis ita disponitur ut aliquis sit ei taie, est causa
timoris et objecti ejus per modum dispositionis
inaterjalis. Et hoc modo amor est causa timoris :
ex hoc enim quod aliquis amat aliquod bonuiu,
seqnitur quod privalivum talis boni sit ei ma-
lum, et per consequens quod timeat ipsiim
tanquam malum.
Ad primum ergo dicendum , quôd ut suprà
dictum est, timor per se et primo respicit malura
quod refugit, quod opponitur alicui bono aiuato :
et sic timor per se nascitur ex amore ; secun-
dario verô respicit ad id per quod provenit taie
malum : et sic per accidens quandoque timor
inducit amorem , in quantum scilicet homo qui
timet puniri à Dec, serval mandata ejus, et
sic incipit sperare, et spesintroducit amorem,
ut suprà dictum est (qu. 40, art. 7).
Ad secundum dicendum, quod ille à quo
expectamus mala, priaiô quiàem odio habetur ;
sed postquam ab ipso jam incipiunt sperari
bona, tune incipit amari. Bonum autem cui
contrariatur malum quod timetur, à principio
amabatur.
Ad tertium dicendum, quôd ratio illa pro-
cedit de eo quod est causa mali tenibilis per
modum efiicientis; amor autem est causa ejus
per modum materialis dispositionis, ut dic-
tum est.
ARTICULUS II.
Uirùm causa timori.t sit defectus.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur
quôd defectus non sit causa timoris. lili enina
(1) De bis eUim super Pialm, XXYÎ, col. 1»
DE LÀ CAUSE DE LA CRAINTE. 239
le contraire de l'impiiissance. Donc l'impuissance n'est pas une cause de
la crainte.
2° Le condamné qui va recevoir le coup fatal est réduit à Textrême
impuissance. Or ce malheureux ne craint point, comme le dit le Philo-
sophe. Donc rimpuissance ne produit pas la crainte.
3° Le combat suppose la force, et non Timpuissance. Or les com-
battants redoutent leurs adversaires, comme le fait encore observer le
Philosophe. Donc l'impuissance n'est pas une cause de crainte.
Mais c( les contraires produisent les contraires. » Or les richesses et la
force, les amis et le crédit , et la puissance bannissent la crainte : c'est
toujours le Stagyrite qui l'enseigne. Donc l'impuissance appelle le senti-
ment dont nous parlons (1).
(Conclusion. — L'impuissance ou la foiblesse de la résistance dans le
sujet dispose à la crainte ; puis la puissance ou la force de l'attaque
dans l'objet produit la crainte. )
Il y a deux sortes de causes qui produisent la crainte , comme nous
l'avons vu dans l'article précédent : la cause dispositive siégeant dans le
sujet qui craint, puis la cause efficiente partant de l'objet qui est
redouté. Sous le premier rapport, l'impuissance produit tout naturelle-
ment la crainte ; car le défaut de force , la foiblesse fait qu'on ne peut
repousser facilement les attaques du mal. Cependant cette cause , pour
produire la crainte, doit avoir une certaine mesure; l'impuissance est
plus grande dans la douleur du mal présent que dans l'appréhension du
mal futur ; puis elle acquiert son plus haut degré dans la stupeur, qui
(1) Les livres saints nous montrent souvent la puissance infinie pour nous porter à la crainte
de Dieu. Ainsi Malth.^ X, 28 : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et ne peuvent
tuer Vame; mais craignez plutôt celui qui peut jeter et Fanae et le corps dans la Géhenne. »
Et Àpoc.j. XV, 3 et 4 : « Seigneur Dieu tout-puissant..., Roi des siècles^ qui ne vous
craindra ? »
qui potentiam habent iniximè timentur. Sed
defectus coiitrariatur potentiœ. Ergo defecius
non est causa tiraoris.
2. 1'ra?terea, illi qui jam decapitantur maxime
sunt in defectu. Sed taies non timent , ut dici-
tur in Rhet. ( cap. 3 ). Ergo defectus non est
causa timoris.
3. Praeterea , decertare ex fortitudine pro-
venit , non ex defectu. Sed decertantes timent
eos qui pro eisdem decertant^ ut dicitur in
\ Rliet. (ubi sup). Ergo defectus non est causa
I timoris.
î Sed contra , « contrariorum contrariae sunt
causœ. » Sed divitias et robur , et muUitudo
amicorum , et potestas excludunt timorem , ut
dicitur in II. Rhet. (cap. 2). Ergo ex de-
fectu horum timor causatur.
(CoNCLUsio. — Defectus alicujus virtutis seu
ipsa resisteudi imbecillitas ad timorem dis*
ponit ; efficit autem timorem virtus et robur
quod timet'ir.)
Respondeo dicendum , quôd sicut suprà dlc-
tum est (art. 1), duplex causa timoris accipi
potest ; una qui -em per modum raaterialis
dispositionis ex parte ejus qui timet, alia per
modum causae efticientis ex parte ejus qui timc-
lur. Quantum igitur ad primum, defect.is per se
loquendo est causa timoris; ex aliquo enim
defectu virt itis contingit quo 1 non possit ali-
qùis de facili repellere imminens nialum. Sed
tamen ad causandum timorem requiiitiir de-
fectus cum aliqua mensura : minor enim eit
defectus qui causât timorem fatuii niali, quàm
defectus consequens malum prœsens , de quo
est tristitia ; et adhuc esset major dtfectus , si
totaliter sensus mali auferretur vel amor boci
cujus contrarium timetur. Quantum verô ad
secundum , virtus et robur per se loquendo ,
210 1" II" TARTIE, QUESTION XLIV, ARTICLE 1.
ôte le sentiment du mal ou Tamour du bien (1). — Maintenant, sous le
dernier rapport , la puissance va droit à produire la crainte ; car lorsque
le mal redouté possède une grande force , renferme une grande énergie,
on ne peut plus détourner ses effets. Cependant l'impuissance et le
défaut peuvent, même au point de vue où nous sommes placés, faire
naître la crainte accidendellcment; c'est ce qui arrive quand une per-
sonne, cédant à la passion, désire de nous nuire, soit parce qu'elle esi
injuste , soit parce qu'elle a été blessée ou craint de l'être.
Je réponds aux arguments : 1" La puissance dans les autres produit
la crainte comme cause efficiente. Or nous ne disons pas que notre propre
impuissance la produit de cette manière, mais comme cause dispo-
sitive.
2« Le malheureux qui subit le dernier supplice est sous le coup du
mal présent; son impuissance, ne lui laissant aucun espoir, est trop
grande pour produire la crainte.
3° Les combattants ne craignent point parce qu'ils ont la puissance de
combattre, mais parce qu'ils n'ont pas assez de puissance pour être cer-
tains de la victoii^e,
QUESTION XLIV.
Des effets de la crainte.
Il ne nous reste plus qu'à parler des effets de la crainte.
On demaiidô quatre choses ici : 1" La crainte produit- elle dans
(1) Quand l'impuissance est très-grande, elle fait regarder le mal futur comme présent el
jette dans la tristesse; quand elle est entière, absolue, elle paralyse tout mouvement de ré-^
sistauce, et cause l'accablement ou la stupeur.
est causa timons ; ex hoc enim quod aliquid
quod apprehenditur ut nocivuin est virtuosum,
contingit quod ejus effectus repelli non po-
test. Contingit tamen per accidens quod ali-
quis defectus ex ista parte causât timorem , in
quantum ex aliquo defectu contingit quod ali-
quis velit nocumentum inferre , puta propter
injustitiara, vel quia ante laesus fuit, vel quia
timet laedi.
Ad primum ergo dicendum, quôd ratio illa
procedit causa timoris ex parte causée effi-
cientis.
Ad secundum dicendum , quôd illi qui jam
decapitantur , sunt m passione prœsentis raali :
etideo ille defectus excedit mensuram timoris.
Ad tertium dicendum , quôd decertantes li-
ment, non propter potentiam qua decertarè
possunt, sed propter detectum polentiœ ex
quo contingit quod se superaturos non con-
fidunt.
QU^STIO XLIV.
Oe effectibus timoris^ in quatuor articulas divisa.
àe considerandum est de effectibus li- r Et circa hoc quaeruntur quatuor : 1« Utrùra
1 timor facial contractionem. 2o Utrùm faciat coa-
DES EFFETS I>E lA CilAÎXTE, SH
rhomnie une contraction organii]ii(}?2" FavoTi.scr-t-rllo le conseil? o° Fro-
duit-elle le tremblement du corps? -4° Enfin gcne-t-elle ropèration V
ARTICLE L
La crainte produit-elle dans l'homme une contraction organique?
Il paroît que la crainte ne produit pas dans FJiomme une coniraclicn
organique. 1* La contraction des organes rappelle aii-dedans ia chalerr
naturelle et les esprits vitaux. Or , d'une part , la concentration de
la chaleur et des esprits dans rintérieur élève le cœur, le remplit d'au-
dace et le porte aux grandes entreprises, comme on le voit dans riiomnia
irrité; d'une autre part , la crainte opère' un effet contraire, puisqu'elle
abat et rend pusillanime. Donc la crainte ne produit pas une contractic i
organique.
2" Quand la contraction des organes ramène la chaleur et les espr' ,
dans l'intérieur, les sentiments de l'ame éclatent par l'organe de la vo. ,
témoins les malheureux qui subissent la douleur. Or Tliomme accaLJ
par l'effroi n'élève pas la voix; bien au contraire , il redoute le bruit et
garde le silence. Donc la crainte ne contracte pas les organes vitaux.
3» La honte est une espèce de la crainte : nous l'avons montre précc-
demment. Or, d'un côté, ceux qui subissent ia honte loagissent, comme
l'Orateur romain et le Philosophe grec le remarquent fort bien (î) ; d'ii i
autre côté, ia rougeur répandue sur la face atteste, non pas la ce •-
traction, mais plutôt la dilatation des organes. Donc ia crainte n'a ] .3
un effet contractant.
Mais saint Jean Damascène dit, De fide orthod., III, 23 : « La crain: j
déploie une force de contraction.
(1) TuscuL, IV : « La honte fait naître la rougeur, mais la craints produit la f.âlear. •;
Puis Elhic, IV : « Ceux qui subissent la honte rougissent; mais nous voyons pâiir cci:".
qui craignent un grand danger. »
sillativos. a° l'trùm facial tremoiem. 4» Utrîim j in interioribr.s per contraclionem, seqiiitur ov.'.l
lîoino in \ocem prorumpat, ut patet in doi:-
tibus. Sedtimenles non emitlmit vocem, ?• ;
magis reddunlur taciturni. Ergo timor non u-
cit contraolioiiem.
iinpeJiat operutionem.
AUTICULUS I.
U'rùm timor faciat contractionem.
Ad priiTiiim sic proceditur (1). Videtur quod
timor non faciat contractionem. Contractioiie
enim facta, calor et spiritus ad interiora re-
vocantur. Sed ex mullitudiiie caloris et spiri-
tuum in intcrioribus magnificatur cor C^) ad au-
dacter aliquid aggrediendum, ut patet in iratis :
cujus contraiium in timoré accidit. Non ergo
timor facit contractionem.
3. PriEterea, multiplicatis spii'itibus et calore
3. Prœterea, verecundia est quEedam specl: -
timoris, ut siiprà diotum est (qu. 4 , art. 4 ;.
Sed « verecundati rubescunt, » ut dicit Tiù-
lius IV, De Tuscul. quœst., et Philosoplius iu
IV. Emilie. Uiibor autem faciei non auestai.::-
coutiactioni, sed contrario. Non ergo contractio
est effectus timoris.
Sed contra est, quod Damascenus dicit ii*.
IU. lib., quod m timoré est virtus secuiL":;:iii
systoleu, id e^^/^ secundum coiitiactioneû".. a
(1) r-c liis etiam suprà, qu. 25, art. 1 , in corn. ; ut et infrà, qu. 45, art. 4, ad 1 et 2.
(2) Seu magnanimuvi efficitur, vel altum quiddam et exceisum concipit de seipso, ex
242 1" 11» PARTIE, QUESTION XLIV, ARTICLE 1.
(Conclusion. — Gomme daiij ;e moribond la vie se retire vers le cœur
à cause de la foiblessc de sa vertu , ainsi la chaleur naturelle et les
esprits vitaux se concentrent à l'intérieur dans Thomme frappé par la
peur. )
Rappelons quelques principes posés plus haut. Dans les passions, les
mouvements de Tappétit constituent la forme , et les changeraents du
corps la matière. Or la matière et la forme ont toujours des rapports de
convenance, d'analogie, de similitude et de proportion; les changements
du corps dans les passions suivent donc fidèlement, ponctuellement, les
mouvements de l'appétit. Eh bien, la peur imprime, à l'appétit, un
mouvement de contraction qui le ramène au-dedans. En effet la crainte
est produite , nous le savons , par l'idée d'un ma! difficile à vaincre. Et
d'où vient cette difficulté ? Nous l'avons vu pareillement : elle vient de
la foiblesse de notre puissance, de notre vertu (1). Or plus la vertu,
Teffîcaciié, la force est affoiblie, plus elle est contrainte de rétrécir le cercle
de son action, plus elle se replie sur elle-même, plus elle se concentre; en
conséquence l'idée qui produit la crainte , ravivant en nous le sentiment
de notre foiblesse , force l'appétit animal de se contracter pour ainsi
dire, de se recueillir dans son propre sein : ainsi, dans le mourant, la
vie se retire à l'intérieur, parce que sa vertu est affoiblie; ainsi, dans
la ville assiégée, les citoyens, frappés d'effroi, quittent les quartiers
avancés pour se réfugier dans le centre de la place. Concluons donc que la
crainte contracte l'appétit et le ramène en lui-même; puis que l'appétit,
communiquant au corps le même mouvement, concentre à l'intérieur la
chaleur naturelle et les esprits vitaux.
(1) Si nous étions tout-puissants, la crainte n'auroit pas accès dans nos etrurs. L'audace
et la timidité, dans les animaux, sont en raison directe de leur force et de leur foiblesse.
(GoN'CLusio. — Sicut in moi'ientibus natiira I art. 1), quôd autem aliquid difficile potest
V-ropter virtutis debilitatem ad interiora sese ! repelli , provenit ex débilita te virtutis , ut
locipit, ita in timentibus calor cura spirilibus ! suprà dictum est (qu. 43. ait. 2), Virlus au-
r. 1 intvriora contrahitur. ) tem quanto est debilior, tanto ad pauciora se
Respondeo dicendum, quod sicut supra die- , potest extendore : et ideo exîpsa imaginatione
î>;m est (qu. 28 , art. 3 ) , in passionibus ani- ; quae causât timorera, sequitur quœdain con-
nue , est sicut forinale ipse motus appetilivje trattio in appelitu(l) : si:ut etiara videmusiti
polcnliae; sicut autem raaleriale, transmutatio morientibus, qjiod natura retraiiitur ad inlo-
corpovis; quorum unum alteri proporlioiiatur. : riora propler debilitatem virtutis; et viderais
Unde secundum simiiiiudinem et rationem ap- j etiam in civitatibns_, quod quando cives timenî,
pelitivi motus sequitur corporalis transmu- i retrahunt se ab esterioribus et recurrant quan-
tatio. Quanti'.m autera ad animalem molum ' tum possunt ad interiora. Et secundura simili-
appetitiis , timor contractionem quamdam ira-' tudneni hnjus contractionis, qucC pertinet ad
poitat. Ciijiîs ratio est, quia timor provenit ex ! appetitu.n animalium, sequitur etiam in timoré
pliantasia alicujus mali imminenlis, quod dif- j ex parte corporis coiilractio caloris et spiri-
ficîlèrepellere potest (ut suprà dictura estqu. 41, j tuum ad interiora.
reddalur audacKis ad id aggrcdiendum quod se offert; non dissimili significatione ac dioitur
magniftcarî quod extollilur, quamvis ad laudem illud poiiùs peilineat.
(î) îd est ia vi appeliliva quse prciiide Ht languidiDr in appetendo illo ad quod naturaliter
indinjtar.
DES EFFETS DE LA CRAINTE. 2i3
Je réponds aux arguments ; 1° La crainte et la colère ramènent Tune
et Tautre, il est vrai, les esprits du dehors au-dedans; mais il ne s'ensuit
pas, comme le remarque le Philosophe, que ces deux passions pro-
duisent le même mouvement dans les organes. En effet, dans la colère, les
esprits vitaux, rendus plus subtils par Tardeur de l'emportement, vola-
tilisés pour ainsi dire par Tardent désir de la vengeance , rentrent à
Tintérieur par une marche ascensionnelle et vont se rassembler ainsi
dans le foyer du cœur : voilà ce qui donne tant d'audace à Thomnie
irrité, ce qui le rend si prompt à l'attaque. Dans la frayeur, au con-
traire , un froid mortel causé par la vue du mal et par le sentiment dû
notre foiblesse, glace, condense, appesantit les fluides organiques, en
sorte qu'ils abandonnent le cœur pour descendre dans les régions infé-
rieures (1) : voilà pourquoi l'homme frappé d'épouvante cherche plutôt
la fuite que l'attaque.
2° L'être qui souffre, l'homme comme l'animal, emploie par une
impulsion naturelle tous ses moyens pour repousser le mai qui le
soumet à la douleur : le quadrupède mord , regimbe , s'élance et ter-
rasse ; mais le principe de toute défense , c'est la chaleur et les esprits
qui donnent la force et le mouvement. Aussi la nature les conserve-t-elle
à l'intérieur, afin àe pouvoir s'en servir à chaque instant. Mais quand
les fluides animaux s'accumulent au -dedans surabondamment, ils
tendent à s'échapper par l'émission de la voix ; c'est ce qui fait que la
douleur arrache souvent au plus courageux des cris involontaires. Dans
la frayeur, au contraire, les esprits descendent, en se concentrant , du
cœur dans les régions inférieures; ce mouvement est contraii-e à la for-
mation de la voix, puisqu'elle im^Dlique l'émission des fluides vitaux par
l'organe supérieur de la bouclie ; voilà ce qui commande le vsilêuce à
(1) On vena les preuves et les conséquences de ce fait dans le III^ article, qui devroit ,
ce nous semble , suivre immédiatement eclui-ci. Le lecteur ver-Fa tian.
Ad primnm eiv.o dicendum , qiiod sicut Phi-
lo?opbus dicit il)- 'ib. De Probkmatibus, licet
in timentibus r.t-A'abautur spiritus ab exterio-
bus ad interioru ^ non tanien est ideoi motus
spirituum in irstis et timenlibus. Nam in iratis
pici'ter calorem et sublilitatem spiiituum, qiiœ
pvoveniunt ex .lopetitu vindictœ , interius siî
spiiitiuira motue ab inferioribus ad superiora;
et iJ.eo congregiQtur spiri.uset calor circa cor,
ex quo seqnitur k;uod irati redduntur prorapti et
audaces ad in\.»dendum. Sed in tiraentibus,
propter frigiditati^m ingrossantem, spiiitus mo-
ventur à supen»'>ribiis ad inferiora , quîe qui-
dem fiigiditas ccutiugiteximaginationedefectus
vii'lutis; et ideo non muUiplicanlur calor et
spiiitus circa c«ir, sed magis à corde refu-
giui.t ; et propti^r hoc timeutes nou prompte
iuvaJuut, sed waçis refugiuut.
Ad secundum dicendum , quod natuiale est
cuilibet doîenli , sive boniini, sive animali,
quôd utatur quocumque auxilio ^lotest ad re-
pelleudum nocivura pisesens, quôd infert do-
lovem; unde videmus quod animaUa dolentia
percuîiunt vel faucibus, vel cornibus, maxi-
mum autcm auxiliura ad omnia in anima-
libus est calor et spiritus. Et idée in dolore ,
natura conservât calorem et spiritum interius,
ut hoc utatur ad repelleudum nocivum Et
iJeo, ut Philosophus diclt in lib.JL>e Pjo'Aem.^
quod multiphcatis spiiiiibus introrsum et ca-
lore, necesse est quod emitlanUir per vocem,
et propter hoc dolentes vix se possuut coutinere
quin clament. Sed in timeulibus ût motus inte-
lioris caloris et spirituum à corde ad inferiora,
ut dictum est ; et ideo timor contrariatur for-
malioni vocis, quae fit per emissionem spiri'
SV-V l'e 11<^ PARTIE, QUESTION XLTV, ARTICLE 2.
riiomme attcré par la frayeur; voilà aussi, comme le dit le Philosophe,
ce qui le fait trembler de tous ses membres.
3" La mort répugne non-seulement à, la volonté, mais encore à la
nature; aussi déploic-t-elle, par la terreur qui l'accompagne , son action
contractante et sur le corps et sur la volonté. En effet, que la violence nous
montre la mort ou que la nature la rende imminente, la crainte produit
le même effet dans Tun et l'autre cas : elle rappelle au-dedans la cha-
leur naturelle; et de ce moment le froid glacial qui se répand sur la face
n'y laisse plus apercevoir que la pâleur, comme le remarque le Philo-
sophe. Le mal que redoute la honte , au contraire , n'est point opposé à
Ja nature, il ne répugne qu'à la volonté. En conséquence, s'il contracte
la partie spirituelle de notre être, il ne produit directement aucun effet
sur notre partie matérielle. Mais quand Tame est retirée, concentrée
dans elle-même , elle fait rayonner plus largement les esprits vitaux ; et
la chaleur naturelle, se répandant au-dehors , produit la rougeur sur la
face de l'homme (1).
ARTICLE IL
La crainte favorise-t-elle le conseil?
Il paroît que la crainte ne favorise pas le conseil. 1° Ce qui empêche
le conseil ne le favorise pas. Or la crainte empêche le conseil ; car toutes
les passions troublent le calme et le repos nécessaire au bon usage de la
raison. Donc la crainte ne favorise pas le conseil.
2» Le conseil est un acte de la raison , qui réfléchit et délibère sur les
choses à venir. Or il est une sorte de crainte qui, selon Cicéron, détruit
(1) Voilà de la science , et de la science positive , et nous avançons sans crainte d'erreur
qu'aucun savant moderne n'a égalé saint Thomas sur ce sujet.
tuiim ad superiora per os : et propter hoc
timor tacentes facit, et inde est etiain quod
«timor trementes facit, » ut dicit Philosophus
in lib. De P roblematibus (ubi supra).
Ad teitium dicendum , quôd pericula mortis
non solum contrariantur appetitui animali, sed
etiam contrariantur naturce; et propter hoc in
hujusmodi timoré non solùra lit contractio ex
parte appetitiis, sed etiam ex parte natiirœ
corporalis. Sic enim disponitur animal ex ima-
giriatione mortis contrahens calorem ad inte-
riora , sicut quando naturaUter mors imminet :
et inde est quod « timentes mortem palles-
cunt, » ut dicitur in IV. Etlncor. Sed mahmi
quod timet verecundia non opponitnr natura; ,
sed sohim appetitui animali : et ideo fit quae-
dara contractio secimdum appetitum anima-
lem, non autem secundam naturam cornora-
(l) De Lis etiam in 2, 2, qu. i7, art. 9, ad
in corp. ; et super Psalm. XII, col. 2,
lem. Sed magis anima quasi m se contracta
vacat ad motionem spiritiuim et caîoris ; unde
fit eonim diffusio ad exteiiora et propter hoc
verecundati rubescnnt.
ARTICULUS II.
Utrùm timor f-iciat consUiativos.
Ad secundum sic pro^oditar (1). Viielur
quôd timor non faciat coiisiuativo.'=!. Nos eni n
est ejusdem, consiliativos facero et c.-n iii.-u
impedire. Sed timor consilium impcdll : o r.ais
enim passio perturbât quietem qure r. q .i il .r
ad bonum usum rationis. Ergo timor non lacit
consiliativos.
2. Prselerea, consilium est actus ralionis :-e
futuris cogilantis et d;liberantis. Fed axirùi
timor e-Zi excuticn? cogitata, et H^entem à sao
loco removet, ut TuUius dicit m IV. De TuujuL
3; et qu. bi, art. 2, ad 4 ; et qu. 129, art. 7,
DES EFFETS DE LA CRAINTE. 245
la réflexion et fait sortir Tesprit de son assiette naturelle (1). Donc la ,
crainte ne favorise pas le conseil^ mais elle le détruit. ^''
3" On appelle le conseil à son secours , non-seulement pour éviter la
mal, mais encore pour obtenir le bien. Or si la crainte a pour objet la
faite du mal, Tespérance concerne Tacquisition du bien. Donc la crainte
n'est pas plus favorable au conseil que Tespérance.
Mais le Philosophe dit, Bhet.y II, 3 : « La crainte favorise le conseil. »
(Conclusion. — La crainte dans les grands périls favorise le conseil
en commandant à Thomme de s'entourer des lumières des autres; mais
elle nuit au conseil en faussant le jugement qui le donne.)
Le conseil dérive , soit indirectement , soit directement, d'une double
source. D'abord il a pour cause occasionnelle le soin, la sollicitude qui
commande dans le péril de s'entourer des lumières des autres : sous ce
rapport, la crainte favorise le conseil. En effet « nous consultons , dit
le Philosophe, Ethic.j III, sur les choses de grande importance, dans
lesquelles nous n'avons pas confiance en nous-mêmes. » Or le mal qui
inspire la crainte n'est pas mal purement et simplement ; mais il offre
une certaine grandeur , soit parce qu'on ne peut le repousser qu'avec
beaucoup d'efforts, soit parce qu'il est immin.ent, prochain, comme
nous l'avons dit précédemment. Tout cela fait que l'homme consulte
plus souvent dans la crainte que dans toute autre circonstance. — Ensuite
le conseil a pour cause efficiente la raison , l'esprit, la faculté qui le
produit : sous ce nouveau point de vue la crainte , comme toutes les pas-
sions, nuit au conseil. Les affections de l'ame, quand elles sont vives,
montrent les choses ou plus grandes ou plus petites qu'elles ne sont
(1) Tuscul.^ IV, 19 : « On définit ainsi les diverses espèces de la peur : la paresse est Tap-
préhension du travail; la crainte, l'appréhension d'un mal prochain ; la frayeur, l'appréhen-
sion qui frappe vivement; l'épouvante, l'appréhension qui trouble la pensée, la terreur,
l'appréhension qui fait sortir Tesprit de son assiette naturelle. »
quasf. Ergo timor non facit consiliativos , sed
magis impedit consilium.
3. Prœterea , sicut consilium adhibetur ad
vitanda mala, ita etiam adhibetur ad conse-
qr.eRda hona. SeJ sicut timor est de malis
Yitandis, ita spes est de bonis consequendis.
Ergo timor non facit magis consiliativos, quàm
spes.
Sed contra est, quôd Philosophas dicit in
II. Rhet. (cap. 3), quod « timor consiliativos
facit. »
(CoNCLUSio. — Quamvis non timoi-, nec
uUa animcG passio , facnltatem consilianai praî-
beat, sed magis impediat; consiliativos tamen
farere dicitur, prout sollicitos reddit homines
ut pro magnis periculis consiîientur. )
Respondeo dicendum , qr.ôd aliquis potest
dici couàiliativiis du^jUclLer. Uno uiodo a vo-
luntate , seu sollicitndine consiliandi : et si«
timor consiliativos facit, (piia ut Philosophns in
III. Ethicor., dicit : « Consiliamur de magnis,
in quibus quasi nobis ipsis discredimus. Ea
autem quse timorem incutiunt , non sunt sim-
pliciter mala , sed habent quamdam magnitu-
dinem , tum ex eo quod apprebenduntur ut
quee difliciliter repelli possunt ; tum etiam quia
apprebenduntur ut de propè existentia, sicut
jam dictum (qu. 22, art. 2) : unde homines
maxime in tiraoribus quserunt consiliari. Alio
modo dicitur aliquis consiliativus à facullate
benè consiliandi : et sic nec timor, nec aliqua
passio consiliativos facit ; quia homini affecte
secundnm aliqua passionem videtur aliquid vel
majus vel minus, quàm sit secundum rei veri-
talem : sicut amanti videntur ea quae amat,
meliora, et timenti ea quœ timet terribiliora.
^
246 r« II' PARTIE, QUESTION XLIT, ARTICLE 3.
réellement : ainsi Tamour exagère les bonnes qnalités, et la peur i,Tossit
le péril. En un mot, toutes les passions, délruisant la rectitude du juge-
ment, attaquent la faculté qui produit le conseil.
Je réponds aux arguments : 1° Ce qu'on vient de lire résout Fob-
jection.
2° Plus les passions sont vives, plus elles entravent les facultés de
Vhomme. Quand la crainte est grande, elle le porte à recourir au
conseil; mais elle trouble tellement ses pensées, qu'il ne le trouve point
en lui-même; lorsqu'elle n'est ni assez forte pour fausser son jugement,
ni assez foible pour le laisser dans l'indifférence, elle peut; aider le conseil
par la sollicitude qu'elle inspire.
3° L'espérance peut, elle aussi, favoriser le conseil; car le Philosophe
dit, Met., Il, 5 : « Personne ne délibère ni ne consulte sur les choses
dont on désespère, » non plus que a sur celles qu'on croit impossibles, »
ajoute-t-il, ^//i/c, ÏH, 3. Cependant la crainte lui est plus favorable!
que l'espérance. Cette dernière affection de l'ame a pour objet le bien
qu'on peut acquérir, et la première concerne le mal qu'on peut à peine
éviter. La crainte suppose donc plus de difficulté que l'espérance ; et
c'est dans les choses difficiles, surtout quand elles nous inspirent îa
défiance de nous-mêmes, que nous recherchons avec le plus d'empresse-
ment les lumières du conseil.
ARTICLE m.
La crainte produit-elle le tremblement du corps?
Il paroit que la crainte ne produit pas le tremblement du corps.
1" Le tremblement est causé par le froid , puisque nous voyons trembler
ceux qui en subissent profondément la sensation. Or la crainte ne
Et sic ex defectu rectitudinis jiidicii quœlibet
passio qur.ntum est de se , impedit facultatem
benè consiliandi.
Et per hoc patet responsio ad primum.
Ad seciindum dicendum , quod quaiito ali-
qua passio e?t fortior, tantô horno seciindum
ipsam alfectus impeditiir. Et ideo qiiando timor
fuerit fortis , vult quidem liomo con?ilian ; sed
adeo perturbatur in suis cogitationibus , quôd
consilium adinvenire non potest. Si autem «it
parvns timor, qui solliciludinem consiliandi in-
ducat, nec multuin rationem conturbet , potest
Bliam conferre ad facultatem benè consiliandi
latione sollicitudinis consequentis.
Ad tcitium dicendum , quôd etiam spes fa-
cit coiisilintivos, quia ut in II. Rhet. {cap. 5),
Philusophus dicit : « Nullus consiliatur de bis
de quibus desperat , » sicut nec de impossibili-
bus, ut dicitur in III. Ethic, timor tamea
facit magis consiliativos, quàm spes; quia spes
est de bono prout possumus ipsum consequi,
timor autem de malo prout vix repelli potest :
et ita magis respicit rationem difiicilis timor,
quàm spes; in difficilibus autem, maxime in
quibus nobis non coniidimus, consiliaraur,
sicut dictum est.
ARTICULU5 III.
Utrùm timor facial tremorem.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
tremor non sit elfectus timoris. Tremor enim
ex fiigore accidit; videmus enim inCrigidatos
tremere. Timor autem non videtur causare fri-
gus, sed magis calorem desiccanlem *, cujus
(2) De his etlam suprà, obiler art. 1, ad 2; et super Psalm, XVII, col 7.
\
DES EFFETS DE LA CRAINTE. 24?
produit pas le froid, mais plutôt une chaleur desséchante; car ceux qui
craignent, principalement ceux qui sont saisis par une grande frayeur,
éprouvent la soif, comme on le voit par les malheureux qu'on mène
au supplice (!}. Donc la crainte ne produit pas le tremblement du
corps.
2° La chaleur occasionne la déjection des substances excrémentielles,
et voilà pourquoi la plupart des laxatifs se prennent chauds. Or la peur
amène souvent ces sortes de déjections. Donc elle produit la chaleur, et
dès-lors elle ne peut occasionner le tremblement des membres.
S" La crainte rappelle la chaleur du dehors au-dedans. Si donc elle
produisoit le tremblement du corps par cette concentration intérieure
du calorique, elle devroit faire trembler l'homme dans tous ses membres
extérieurs , ce qui n'arrive pas. Donc la peur ne produit pas le tremble-
ment du corps.
Mais GJcéron dit, Tiiscid., IV : « La crainte produit le tremblement,
la pâleur et le claquement des dents. »
(Conclusion. — La crainte fait trembler les membres extérieurs, parce
qu'elle les prive de leur chaleur et de leur vertu naturelle en ramenant
à l'intérieur les esprits vitaux. )
Comme nous l'avons vu dans le premier article de cette question , la
crainte ramène les fluides vitaux du dehors au-dedans; cette concentra-
tion interne laisse les mernbres extérieurs dans un froid glacial, et les
fait trembler par l'afloiblissement de la vertu qui les soutient et les for-
tifie. La principale cause de cet alToiblissement, c'est le défaut de la
chaleur naturelle , dont l'ame se sert pour mouvoir le corps.
Je réponds aux arguments : 1° Quand les esprits se concentrent , la
(1) Outre ce fait, le Philosophe, Problem.^ I| 29, cite ea témoignage le soldat qui prend
la fuite et l'orateur aux abois.
signum est, quod timentes sitiunt, et prcecipuè
in maximiâ timoribus , sicut palet in illis qui
ad niorteni dicuntur. Ergo timor non causât
treniorem.
2. Piseterea, emissio superfluitatum ex ca-
lore accidit -, unde ut plurimum medicinœ iaxa-
tivfe sunt calidsB. Sed hujusmodi emissiones
superfliiilatem , ex timoré fréquenter contin-
guut. Ergû timor videtur causare calorem, et
sic non causât tremorein.
3. Pr*leraa,in timoré calor ab exteriori-
hu5 ad iîiteriora vevocatuv. Si igitur propter
ln'.jiismodi rsYocationem cabris, in exteiio-
ribus homo Irenut, videtur similiter quod in
CiViiiibus exterioiibns membris deberet cau-
sai i tremor ex timoré ; hoc aiitam non vide-
tur. Non ergo tremor corporis est eiîcctus
limoris.
Scd conlra est, quod Tullius dicit in IV. De
Tîiscul. quœst.j quôd « timorem sequitur tre-
mor, pallor et dentium strepitus. »
( CoNCLusio. — Quoniam timentes calor de-
serit, unde virtutis membra continentis débi-
litas nascitur, etiara tremorem ex timoré nasoi
dicendum est. )
Respondeo dicendum, quod sicut supife
dictum est (art. 1), in timoré lit quaedaift
contractio ab exterioribus ad interiora, el
ideo exteriora frigida rémanent; et propter
hoc in eis accidit tremor, qui causatur ex
debilitate virtutis continentis membra. Ad
hujusmodi autem debilitateni maxime facit
detectus caloris, qui est mstrumentum quo
anima movet, ut dicitur in II. De anima,
( text. 50 .)
Ad primum ei'go dicendum , quod calore ab
exterioribus ad interiora revocato, muUipiicitiir
calor interius, et maxime versus iuleric^ra, iJ
l" n" PAKllE, uLi^al'ioN XLIV, AKTICLE i.
cîirJeur augmente au-dedans, principalement dans les régions inférieures
où s'opère la nutrition; elle absorbe Télément liquide, fait naître la soif,
relâche les voies intestinales, urinaires et même séminales; d'autres
fois , pi.r un eflfct opposé , le tube dégestif et les réservoirs spermatiques
se resserrent et se contractent : de là, souvent, des déjections excrémen-
tielles et des déperditions.
2° Cela répond à la deuxième difficulté.
3° Puisque la crainte dérobe aux régions cardiaires la chaleur natu-
relle pour la porter vers les régions inférieures, elle doit glacer princi-
palement le cœur et les membres qui sout en rapport avec cet organe
pnr la poitrine. De là, dans Tordre de l'intensité, d'abord le tremble-
ment de la voix, qui touche au cœur par Tartère vocale; ensuite le trem-
blement de la lèvre et de la mâchoire inférieure , aussi voisine du cœur
et qui produit le claquement des dents; de là aussi le tremblement des
bras et des mains. On peut dire aussi que ces membres sont plus mobiles
que les autres; et cette raison nous explique pourquoi les genoux aussi
tremblent et fléchissent sous Tempire de la peur, conformément à cette
parole , Js., XXXV, 3 : « Fortifiez les mains languissantes et soutenez les
genoux tremblants. »
ARTICLE IV.
La crainte gêne-t'elle l'opération ?
Il paroit que la crainte gêne l'opération. 1° Rien ne gêne plus l'opé-
ration que le trouble de la raison , car cette faculté doit la diriger. Or la
crainte trouble la raison, comme nous l'avons vu dans le deuxième
article. Donc la crainte gêne l'opération.
2f> Quand on agit avec crainte, on faillit souvent à l'action : ainsi
l'homme qui marche sur une poutre élevée tombe plutôt, sous l'influence
est , circa nutrUivam ; et ideo consumpto hu- 1 tur; et eadem ratione brachia et maiius tre-
mido consequitnr sitis , et etiam interdiim so- 1 niunt, Vel etiara quia hujusraodi uiembra sunt
Iulio ventris , el urinae emissiO;, et quandoque ! magis mobilia : propter quod et genua tremunt
eliam seoiiiiis. Vel hujusmodi emissio super- \ timentibus, secundum illud Isa., LV : « Con-
ilaitatnm accidit propter contractionem ventris | fortate manus dissolutas, et genua trementia
et tesîiculorum, iit Philosoplius dicit in lib.
De Proilematiôus (1).
Unde patet solutio ad secundum.
Ad tûi tium dicenjuni , qucd quia in timoré ,
calor deserit cor, à superioribus ad inferiora
tendens, ideo timentibus maxime treniit cor et
inembra quc8 iiabeut aliquam connexionem ad
pectus, ubi est cor. Unde timentes maxime
trcmimt in voce propter vicinitatem vocalis
artciiie ad cor; trerait etiam iabium inCerius,
et tola inferior man<i;bula propter continustio-
nem aJ cor , unde et strepi us dentium seqai-
roborate. »
ARTICULUS IV.
Utrùm timor impediat operationem.
Ad quartum sic proceditur. Videtur quôd
timor impediat operationem. Operatio enim
maxime impaditur perturbalione rationis, quaa
dirigit in opère. Sed timor perturbât rationem,
ut dictura est (art. 2). Ergo timor impedit
operationem.
2. Prœterea, illi qui faciunt aliquid cura
tiinore, facilius in operatione deficiunt : sicut
(î) Quoad solutionem quidem ventris vel supeifiuiiatum emissionem , soft. 27, niimerornra
de la fcnr, que s'il niarcboit sur la même poutre toiicliant an sol. Donc
'^. craiiito gùnc roporatioîi.
3" La purosso est mic espèce de la crainte. Or la parusse nui- à l'action.
Donc la crainte aussi.
Mais l'Apotre dii, PliiUpp., If, 12 : « Opérez votre salut avec crainte
et tremblenieuL » Or l'auteur inspiré n'auroit pas écrit cette parole , si
la crainte empèclioit les bonnes actions. Donc, etc.
(Conclusion. — La crainte gène l'opération dans son instrument, en
ôt;uit aux membres corporels la cbaleur et la force : puis elle l'aide dans
sa cause première, quand elle est modérée, en appelant le conseil et
l'attention; puis elle la gène dans sa cause, lorsqu'elle est violente, en
lui ravissant sa direction. )
Deux agents divers concourent aux actes extérieurs de l'bomme :
rame comme cause première, puis les membres corporels comme instru-
ment. L'opération extérieure peut donc rencontrer des entraves de deux
côtés, dans riiisîrument et dans la cause. Et d'abord la crainte gène
l'action dans l'instrument ; car, ramenant au-dedans la cbaleur et les
esprits vitaux, elle ôte aux membres corporels l'énergie^ la force, le mou-
vement. Ensuite la crainte influe diversement sur l'action du côté de
Tame. Quand elle est modérée, qu'elle ne trouble pas beaucoup le juge-
ment , elle favorise l'opération, parce qu'elle appelle le conseil, provoque
l'attenticn, sollicite au mouvement toutes les facultés de l'bomme; mais
quand elle est violente , qu'elle porte le trouble dans l'esprit, elle nuit à
l'opération considérablement, parce qu'elle lui ôîe son guide et sa direc-
tion. Evidemment il ne s'agit pas de cette crainte-là dans le texte cité
plus baut, de saint Paul.
Je réponds aux arguments : 1° Ce qu'on vient de lire donne la réponse
à la première objection.
si aliquis incedat super trabeni in alto positam ! Uespoadeo diceniium, qiiôd operatio hominis
propter timorem de facili cadit ; non autern ! exterior caiisatiir quiJein ab anima, siciit à
caderet, si incederet super eamJ.em trabesn in
imo positam, propter defecUim timoris. Ergo
timor impedit operationora.
3. Pr.uterea , pigrilia sive segnities est qux-
pri !!0 movente , sed à niembris corporeis sicut
ab instiumeulis. Contingit autem operationem
impediri et propter defectiun instrumeiiii , et
propter dcfecUun piincipalis moventis. Ex parte
dam snecies limoris. Sed pigiilia impedit ope- j igit:ir insiruinentùrum corpor;iliu:n, [i.nor (p.ian
rationem. Ergo et timor. | luni est de se, semper natus est impedire ex
Sed contra est, quùj AposloUis dicit ac? j teiiorem opprationem propter defeclum caloris,
rhilipp., li : «Cum metu et tremore vesîram ' qui ex timoré accidit in extcrioribus mcmbris.
salutem operamini : » quod non diceret , si
timor bonam operatione:n impeJiret. Timor
ergo non impedit bonam operationem.
( CoNCLUsio. — Timor impedit operationem
ex parle instrumentorum , p.r quai operatio
exercefur; sed ex parte anim:e, si sit timor
moderatus, juvat et hoaiinem aiteulius consi-
liari et operari facit; secus autem si bit immo-
deratus. )
Sed ex parle animai, si sit timor moderatus,
non muitum rationem perturbans ^ coni'ert ad
benè operandum, in quantum causât qiuimdam
sollicitudinem , et facit homiuem attentius
consiiiari et operari. Si verô timor tantuui ip.-
cres:at quod rationem pertùrbct , impeùit ope-
rationem etiam ex parte aniiuie : sed de lali
timoré Apostolu? non loquitur.
Et per baie palet responsio ad piimum.
2Ô0 1" ir PARTIE, O'^'ESÏION XLV, ARTICLE 1.
2" Quand celui qui marche sur une poutre élevée tombe, c'est que la
crainte immodérée d'un péril imaginaire trouble son esprit et lui doni)e
le vertige.
3° La crainte fait ce qu'elle craint ; puis donc que h paresse redoute
l'opération comme pénible et laborieuse, elle y porte préjudice en en
détournant la volonté. Mais quand la crainte se rapporte aux autres
choses, elle favorise l'opération; car elle pousse la volonté à faire tout co
qui peut écarter le mal qu'elle appréhende.
QUESTION XLV.
Be l'audace.
Après la crainte, vient Taudace.
On demande quatre choses sur cette passion : 1° L'audace est-elle
contraire à la crainte? 2<> Suit-elle l'espérance? S*' Le défaut est-il la
cause de l'audace? k'^ L'audace est-elle plus grande dans l'attaque que
dans le combat?
ARTICLE L
L'audace est-elle contraire à la erainte?
Il paroît que l'audace n'est pas contraire à la crainte, 1° Saint Augustin
dit, Quœst., LXXIIl, 31 et 3i : « L'audace est un vice. » Or, d'une part,
le vice a son contraire dans la vertu ; d'une autre part , la crainte n'est
Ad secundum dicendura, quod illi qui ca-
dunt de trabe iii alto posita, patiimtur per-
turbationes iniaginationis , propter timorem ca-
sus imagiuati.
Ad tertium dicendum, quôd omnis liraeus
refugit id quod timet. Et ideo cum pigritia sit
timor de ipsa operatione in quantum est labc-
riosa,impedit operationem; quia retrabitvoUm-
tatem ab ipsa; sed tiiiior qui est de aliis rébus,
in tantum adjuvat operationem, in quanlura
inclinât voluntatem ad operandum ea per quio
horao elTugit id quod timet.
QUiESTIO XLV.
De audacia^ in quatuor artiçulos divisa.
Deinde fonsiderandum est de audacia.
Et circa hoc quœruntur quatuor : !<> Utrùm
audacia sit contraria timori. 2° Quomodo au-
dacia se babet ad spem. S» De causa audaciœ.
40 De effeclu ipsius.
ARTICULUS I.
tJtrùm audacia sit contraria timori.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur qiîùd
audacia non contrarietur timori. Dicit eniin
(1) Do bis etiam supré, qu. 23, art. 1 , in corp.; et 2, 2, qu. 123, art. 3, ad 3; et qu, lîQj
art. C, ad 3
DE l'aumce. 251
pas une vertu , mais une passion. Donc l'audace n'est pas contraire à la
vertu.
2° « Le contraire n*a qu'un contraire, » dit le Philosoplie. Or la
crainte a son contraire dans l'espérance. Donc l'audace n'est pas con-
traire à la crainte.
3° Toute passion exclut la passion contraire. Or la crainte exclut la
sécurité; car saint Augustin dit qu'elle la détruit. Donc c'est la sécurité,
non pas l'audace, qui est contraire à la crainte.
Mais le Philosophe dit , Jihet.y. H , 6 : « L'audace est contraire à la
crainte. x>
( Conclusion. — Puisque la crainte fuit le mal futur, tandis que l'au-
dace l'attaque de front , l'audace est contraire à la crainte. )
« Les contraires sont , comme le dit le Philosophe , les choses qui ont
entre elles la plus grande différence possible (1).» Or la plus grande dif-
férence possible existe entre l'audace et la crainte. En effet la crainte
fuit le mal futur dans l'appréhension d'en être vaincue; mais l'audace
affronte le péril imminent dans l'espoir de le vaincre. Donc l'audace est
contraire à la crainte.
Je réponds aux arguments : i^ Les noms de colère et à'audace, comme
tous les noms des affections de l'ame, renferment deux sens. D'abord ils
désignent en général , absolument , sans note accessoire , les mouve^
ments de l'appétit sensitif vers un objet bon ou mauvais : alors ils
portent à l'esprit Tidée pure et simple de passion. Ensuite ils impli-
quent , outre le mouvement de l'ame vers les choses , un désordre con-
(i) Melaph., X, 13 : « Puisque les choses différent plus ou moins, il y a une différenco
moins grande, une autre plus grande, puis une autre la plus grande possible, et cette der»
niéie différence constitue la contrariété. » Ainsi la vertu surnaturelle diffère de la vertu nalu»
relie par une plus grande perfection ; mais la vertu diffère du vice par l'opposition de la
perfection et de l'imperfection. U y a donc ici la plus grande différence possible , et par suite
contrariété.
Augustinus in llb. LXXXIII. Quœst. (qu. 31
et 34), quôd « audacia vitium est. » Vitium
antem virtuti contraviatur. Cùm ergQ limor non
sit virtus, sed passio, videtur quod limori non
contrarialur audacia.
2. Praeterea, «uni unum est contrarium. »
Sed tiniori contrarialur spes. Non ergo contra-
rialur ei audacia.
3. Praeterea , unaquœque passio excludit
passionem oppositam. Sed id quod excluditur
per timorem est gecuritas; dicit enim Augus-
tinus II. Confçss.j quod « limor securitati prae-
cavet. » Ergo securitas conlrariatur timori ;
non ergo audacia.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
If. îiheior., quM « audacia est timori con-
Ciaria. »
(CoNCLUSio. — Cùm timor malum futurum
fugiat, audacia verô aggrediatur periculum,
manifeste invicem contrariantur. )
Respondeo dicendura , quod de « ratione con-
trariorum est, quôd maxime à se dislent, 9
ut dicitur in X. Metaph. Illud autem quod
maxime distat à timoré est audacia ; timor
enim refugit nocamentum futurum propter ejus
victoriara super ipsum timentem, sed audacia
aggreditur periculum imminens proptep victo*
riam supra ipsum periculum. Unde manifesté
timori contrarialur audacia.
Ad primum ergo dicendum , quôd ira et «m-
dacia et omnium passionum nomina dupliciter
accipi possunt. Uno modo secuudum quôd im^
portant absoluiè motus appetitys sensitivi in
aliquo objectum bonum \el malum : et sic sunt
nomina passionum. Alio modo secundum quod
I simul cum hujusmodi motu important recessum
252
r« II*' PARTIE, QUESTION XLV, ARTICLE 2.
a raison : dans ce cas ils dénoncent à rintellisence l'idée du
traire à
vice. Or saint Augustin parle de l'audace dans le dernier sens : mais
nous en parlons, nous, dans le premier (1).
2° Le contraire n'a qu'un contraire sous le même rapport, rien de plus
vrai ; mais il peut en avoir plusieurs sous des rapports différents. Voilà
pourquoi nous avons dit précédemment que les passions de la puissanci3
irascible ont deux contrariétés : la première naît de l'opposition du bien
et du mal , et sous ce point de vue la crainte a son contraire dans l'es-
pérance; la seconde résulte du rapprochement et de l'éloignement , et à
cet égard la crainte a son contraire dans l'audace , et l'espérance dans le
désespoir (2).
3" La sécurité n'est pas le contraire de la crainte; mais elle en est seu-
lement l'exclusion , car elle appartient à l'homme qui ne craint pas. La
sécurité est donc opposée à la crainte comme privation, mais l'audace y
est opposée comme contraire ; et puisque le contraire renferme la priva-
tion, l'audace comprend la sécurité (3).
ARTICLE IL
U audace suit-elle V espérance?
Il paroît que l'audace ne suit pas l'espérance. 1° L'audace regarde le
mal et les choses terribles, dit le Philosophe. Or nous avons vu que l'es-
(1) On dit : « Le philosophe étudie les passions; » puis : « L'homme vertueux combat ses
passions. » Evidemment le mot passion signifie mouvement de l'ame dans la première phrase;
mais il implique l'idée de vice dans la seconde.
(2) La crainte a l'espérance pour contraire sous le rapport de Pobjet, puisque la première
de ses passions se rapporte au mal et la seconde au bien; puis elle trouve son opposé dans
l'audace sous le rapport du mouvement, puisque Tune de ces affections de Tame fuit le péril
et que l'autre y résiste en face. Ainsi la crainte n'a qu'un contraire sous un seul et même
rapport; mais elle en a deux sous deux rapports différents.
(3) Le contraire renferme toujours la privation de son contraire : ainsi le vice , l'erreur et
le néant contiennent la privation de la vertu, de la vérité et de l'être. Or, d'une part, la sé-
curité est la négation de la crainte; d'un autre côlé, la crainte a Taudace pour contraire.
Donc Taudace renferme la sécurité.
Ad tertium dicendum, quôd securitas non
significat aliquid contrariiim timori, sed solam
tiraoris exclusionem : ille enitn dicitur esse
securus qui non tiraet. Unde securitas opponi-
tur timori sicut privatio , audacia autem sicut
contrarium : et sicut contrarium includit in.se
privationem , ita audacia securitatem.
ARTICULUS II.
Utrùm audacia conseguatur spem.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur,
quôd audacia non consequatur spem. Audacia
enim est respecta raalorum et terribilium , ut
(1) Dehisetiam suprà, qu. 25, art. 3, in corp.; et 2, 2, qu. 12.5, art. 2, ad 3; et qu. 129,
ail. 7, in corp.; et qu. 25, de verit., art. 5, ad 2; et ia 111. Elhic, lect. 4-, col. 3k
ab ordine ralionis ; et sic simt nomina vitio-
rum. Et hoc modo loquitur Auguslinus de au-
dacia ; sed nos loquimur nunc de audacia secun-
dum primuni modum.
Ad secundum dicendum, quôd uni secundum
idem non sunt plura contraria. Et sic dictum
est suprà (qu. 23, ait. 2 et qu. 40, art. 4) ,
quod passiones irascibilis habent duplicem con-
trarietatem : unam secundum oppositionem
bojii et mali : et sic timor contrariatur spei;
aliam secundum operationem accessus et re-
cessus, et sic timori contrariatur audacia, spei
verô desperatio.
DE l'audace. 253
porauce coiicerne le bien. Donc Taudace a tout un autre objet que l'es-
pérance; donc elle n'a pas de rapport avec elle; donc elle ne la suit
pas.
2° Comme l'audace est contraire à la crainte , ainsi le désespoir l'est
à respérance. Or la crainte ne suit pas le desespoir; tant s'en faut que
le désespoir exclut la crainte, selon le Philosophe. Donc l'audac-i ne
vient pas après l'espérance.
3° L'audace se propose un certain bien , la victoire , pour but. Or l'es-
pérance a pareillement pour terme un certain bien , le bien difficile.
Donc l'audace est la même chose que l'espérance; donc elle ne marche
pas à sa suite.
Mais le Philosophe dit, Etliic. lll, 8 : « L'homme porté à l'espérance
est audacieux. » Donc l'audace dérive de l'espérance.
(Conclusion. — Puisque l'audace poursuit le mal redoutable , elle est
la suite de l'espérance ferme, vive, assurée. )
Comme nous l'avons dit souvent , les passions proprement dites appar-
tiennent à la puissance appétitive , et tous les mouvements de la puis-
sance appétitive se réduisent à la poursuite et à la fuite. Et ces deux
directions du mouvement se rapportent à leur objet par elles-mêmes ou
par accident : par elles-mêmes, quand la poursuite se dirige vers le bien
et que la fuite se détourne du mal ; par accident , lorsque la poursuite
recherche le mal à cause d'un bien qui l'accompagne, et que la fuite
évite le bien à cause d'un mal qui y est conjoint. Or ce qui est par acci-
dent suit ce qui est par soi : donc la poursuite du mal vient après la
poursuite du bien , tout comme la fuite du bien marche sur les pas de
la fuite du mal. Ces quatre tendances caractérisent quatre passions : car
la poursuite du bien appartient à l'espérance, et la fuite du mal à la
crainte ; puis la poursuite du mal redoutable se trouve dans l'audace , et
la fuite du bien dans le désespoir. Ainsi l'audace suit l'espérance : car
dititiir in III. JF/A/c. Spes aiitem respicit bo- iiGt terribiiis imminentis persecutio , spem,
nunfi (ut suprà clictuin est fjii. 40, ait. 1 ). Ergo
Iiabeiit diversa objecta, et non sunt iinius or-
dinis. Ergo audacia non consequitur spem. )
2. Prœterea^sicut aadada contiariatur tiinori,
ita dcsperatio spci. Sed timor no;i sequitur
desperationem, quinimo dcsperatio cxduiUt ti-
moi'cm, lit Pliilosophus dicit in II. Rhet. Ergo
aiulacia non consequitur spem.
3. Precterea, audacia intendit quoddam bo-
mira , scilicct victoriam. Sed tendore in bonum
arduiim perlinet ad spem. Ergo audacia est
idem spei ; non ergo consequitur spem.
Sed conlra est, quod Pliilosoplîus dicit in
m. Eihic. (utsup. qu. 40, ait. 5), «quod
illi qui sunt bouaj spei , sunt audaces. » Vide-
tur ergo audacia con?equi spem.
(CoscLusio. — Audacia , quia ad eam perti-
eaniqus vehementem consequitur. )
Respondeo dicendum, quôd sicut jam pliiries
dictum est, omnes hujusmodi passiones animse
ad appetitivam potentiam pertinent; omnis
autem motus appetitivœ polentiaî , reducitur
ad prosecutionem vel fugam ; prosecutio autem
vel fuga est alicujus, et per se, et per acci-
dens : per se quiJem est prosecutio boni, fuga
verô mali ; per accidens autem potcst prose-
cutio esse mali propter alic{uoJ bonum adjunc-
tum , et fuga boni propter aliquoJ malum ad-
junctum. Quod autem est per accidens, sequitur
ad id quod est per se : et ideo prosecutio mali
sequitur prosecutionem boni, sicut et fuga
boni sequitur fugam mali. Hœc aut^m quatuor
pertinent ad quatuor passiones : nam prosecutio
boni perlinet ad spem, fuga mali ad timoremj
254 K" II« PARTIE, QUESTION XLV, ARTICLE 2.
lorsque riiomme espère vaincre le mal imminent, alors, mais seulement
alors il l'attaque plein de hardiesse ; puis le désespoir vient à la suite
de la crainte : car pourquoi riiomme dosespère-t-il , sinon parce qu'il
craint les difficultés qui s'opposent à l'acquisition du bien.
Je réponds aux arguments : 1* L'olîjection seroit fondée, si le bien et le
mal n'avoient aucun rapport d'ordre et de succession ; msis le mal vient
après le bien , de même que la privation vient après la possession. Or
Tespérance poursuit le bien , et l'audace s'avance à rencontre du mal ;
donc l'audace }>aroît à la suite de l'espérance.
2° A considérer les choses en elles-mêmes, absolument parlant, le bien
précède le mal , cela est vrai ; mais la fuite ne se rapporte pas moins au
mal plutôt qu'au bien, de même que la poursuite a le bien pour
objet plutôt que le mal. En conséquence, cx)mme l'espérance est anté-
rieure à l'audace , ainsi la crainte marche avant le désespoir ; et de
même que le désespoir ne suit pas la crainte toujours, mais seulement
lorsqu'elle est intense , pareillement l'audace ne paroît qu'ajîrès l'espé-
rance vive, ferme, assurée.
3° Le mal qu'affronte l'homme courageux renferme nn certain bien
dans la victoire espérée ; mais l'audace n'en attaque pas moins le mal
dans ses efforts, et le bien qui se trouve conjoint à ce mal forme l'objet
de la crainte. Pareillement aussi le désespoir concerne le bien directe-
ment, et le mal uni à ce bien revient à la crainte. Ainsi, rigoureuse-
ment parlant, l'audace n'est pas une partie de l'espérance, mais son
effet ; tout comme le désespoir est l'effet de la crainte , et non pas une
de ses parties constituantes. On voit aussi par là que l'audace ne peut
être une passion principale.
prosecutio maîi terrîbilis pertinet ad andaciam,
fuga verô boni pertinet ad desperationeBi.
Unde sequitur quod audacia consequitur ad
spera ; ex hoc eniin quod aliquis sperat superare
teriibile imminens, ex hoc audacter insequitur
ipsum. Ad timorem vero in?equitur desperatio :
ideo enim aliquis desperat^ ouia timet difticul-
tatem quse est circa bonuni sperandum.
Ad primum ergo dicendum , quod ratio se-
queretur, si hoaum et malum essent objecta
non habentia ordinem ad invicem; sed quia
malum habet aliquem ordinem ad bointm (est
errim posterius bono , sicut privatio habitu ) ,
idco audacia quœ insequitur malum est post
spcm, quœ insequitur bonum.
Ad secundum dicendum , quod et si bonum
simpliciter sit prius quàm luahim, tauren fuga
per prius debetur malo quam bono , sicut inse-
cutio per prius del}etur bono quam malo. Et
ideo sicut spes est prior quam audacia, ila
timor est prior quàra desperatio ; et sicut ex
timoré non seraper sequitur desperatio , sed
quando fuerit intensus : ita ex spe non sem-
per sequitur audacia, sed quando fuerit vche-
mens.
Ad tertium dicendum , quod audacia licet sit
circa malum cui conjunctum est bonum victorii"e
secundum œstimationem audacis, tamen res-
picit malum , bonum verô adjunctum respicit
spes. Et similiter desperatio respicit bonum
directe quod refugit ; malum verô adjunctum
respicit timor. Unde propriè loquendo audacia
non est pars spei, sed ejus effectus ; sicut
nec desperatio est pars timoris, sed ejus effec-
tus ; et propter hoc etiam audacia principalis
passio esse non potest.
BE L ATTT>ACE.
555
ARTICLE III.
Le défaut est-il la cause de i^audetce?
n paroît que le défaut est la cause de Taudace. î*' Le Pliilosoplie dit ,
ProbL, XXVlï^ 4 : « Les amis du vin sont forts et pleins d'audac?. » Or
Fusage immodéré du vin produit le défaut de l'ivresse. Donc le défaut est
la cause de l'andace (1).
2° Nous lisons dans le m^me Philosoplie, Bhet., 11^ 5 : « Ceux qui
n'ont point appris à coniioître le péril par expérience sont audacieux. »
Or l'inexpérience est un défaut. Donc le défaut produit l'audace.
3° « Ceux qui soufflent l'injustice, poursuit Aristote, Ethic, Ht, 8,
sont ordinairement plus audacieux , de même que les animaux qu'on
frappe. » Or souffrir l'injustice implique l'idée de défaut. Donc le défaut
fait naître l'audace.
Mais le même Stagyrite dit, 'Rh.d., îï, 11 : «Ce qui donne Tandace,
c'est la proximité des choses utiles et salutaires , puis l'éloignement ou
l'absence des choses nuisibles et dangereuses. » Or le défaut implique
précisément le contraire , la proximité du péril et l'éloignement ou l'ab-
sence du salut. Donc le défaut n'est pas une cause d'audace.
( Conclusion. — Puisque le défaut ne peut ni provoquer l'espérance ni
bannir la crainte directement , il ne produit pas l'audace par lui-même,
mais il peut quelquefois la produire par accident. )
Ainsi que nous l'avons mi dans les deux articles précédents , l'audace
est la suite de l'espérance et le contraire de la crainte : donc tout ce qui
peut appeler l'espérance et bannir la crainte , est une cause d'audace. Et
(1) Défaut {defeclus) signifie toujours dans notre saint auteur le manque d'ua bieo, Tab-
senee d'un degre de Tétre; c'est ritnpcrfection , la foîblesse, la panvreté , Tignorance , le
^ice, l'épuisecrtent , la dxjiaillance.
AKTICULUS ni.
Vlrùm defectus aliquis sit causa audaciœ.
M tertium sic proceditur (1). \1detur quod
defectus aliquis sit causa audaciœ. Dicit enim
Ph'losophus in lib. De ProbLem.j, quod « araa-
tores vini sunt fortiores et audaces. » Sfed ex
vino sequitur defectus ebrietalis. Ergo audacia
causa tur ex defectu.
2. Praeterea , Philosophus dicit in II. Rhet.
(ubi sup. ) , quod «( inexperti periculoram sunt
audaces. Sod insî-j^erientia defectus quidam est.
Ei'go audacia ex defectu causalur.
8. Piîetei"' a, «injr.sta passi, audaciorcs esr;c
soient, sicut etiam bo&tiai cùin percutiiiiitur, »
ut dicitur IH. Ethic. Sed injuslum pati ad
defeclum pertinet. Ei^o audacia ex aliquo de-
fectu causatur.
Sed contra est , quôd Philosophus dicit in
H. Rliet. (ubi supra), quôd « causa audaciaî
est cùm in phantasia spes fuerit salutarium
utpropèexistentium;timendorumautemautnon
eutium aut longe entium. » Sed id quod per-
tinet ad defectam , -vel pertinel ad sakitarinm
remotionem, vel ad terribilium prOinnquitatem.
Ergo nihil quod ad defeclum peilinet , est
causa audaciœ.
( CoNCLUsio. — Cùm Bullas defectus valeat
ppem causare et timorcm per se proiielk'te,
non polest etiam in aiiquo per se andaciam
caivs-U'C , sed forte per acciilens. )
Resix>p.(ieo dicendum , quôd sicut supra dic-
tU!H est (art. 2), audacia conseqiiitur spcrn
et coîrtrariatur timori. i-nde qu^cumquc nata
sunt causare spem velexcludere timoreai, sunt
causa audacice. Quia rerô tirnor et spes et
(i) De bis eliaœ «uprà, qu. Ih^ art. 3, ia eofjp*
-36 r« 11^ PARTIE, OCESTION XLV, ARTICLE 3.
comme la crainte et l'espéranca foriiiont des passions, comme elles
impliquent par conséquent certains mouvements de la volonté et cer-
taines modifications du corps, on peut distinguer deux sortes de causes
qui produisent Faudace soit en amenant l'espéiance , soit en écartant la
crainte : les causes qui agissent par le mouvement de la volonté, puis
les causes qui opèrent par les modifications du corps.
D'abord, causes agissant par le mouvement de la volonté , qui suit la
perception. Certaines de ces causes font naître l'audace en favorisant
l'espérance : ce sont les choses qui donnent la possibilité de vaincre le
mal par son propre pouvoir, comme la force, l'adresse, Texpédence dans
le péril, l'abondance des richesses; ce sont encore les choses qui font
espérer d'obtenir la victoire par le pouvoir d'un autre, comme l'in-
fluence, les amis, les protecteurs, et surtout la confiance dans le secours
divin : car ceux qui sont bien avec le ciel ont plus de hardiesse que les
autres, ainsi que le Philosophe le remarque lui-même. D'autres causes
de la première catégorie produisent l'audace en détruisant la crainte :
c'est tout ce qui éloigne le mal prochain , l'infortune imminente , les
calamités prêtes à fondre sur nous ; c'est , par exemple , de ne courir
aucun danger, de ne pas se connoître d'ennemi , de n'avoir fait de mal
à personne ; car l'homme qui est injuste et violent craint plus que tout
autre la violence et l'injustice.
Ensuite, causes agissant par la modification du corps. Ces sortes de
causes produisent l'audace en faisant naître l'espérance et tout ensemble
en étouffant la crainte ; elles comprennent tout ce qui augmente la cha-
leur naturelle dans les régions du cœur. A cet égard le Philosophe dit ,
De partih. anim., III, 4 : « Ceux qui ont le cœur petit quant au volume
sont plus hardis que les autres, et ceux qui l'ont grand sont plus timides; »
pourquoi cela ? parce que le même degré de calorique échauffe plus le
etiam audacia cùm sint passiones quaedam,
consistant in motii appetitus et in quadam
transmutatione corporali ; dnpliciter potest ac-
cipi causa audaciae, sive quantunn ad provoca-
tionem spei , sive quantum ad exclusionem
tinxoris : iino modo quidem ex parte appetitivi
motus, alio vero modo ex parte transmuta-
tionis corporalis.
Ex parte quiùem appetitivi motus qui se-
qijtur apprehen^ionem , provocatur spes cau-
sans audaciam , per ea qua faciunt nos aesti-
mare quod possibile sit adispisci victoriam, vel
secundum propiiam potentiam : sicut foitiUido
corporis, expe:ieutia in penculis, multitiido
pecuniarum et alla liujusmodi ; sive per poten-
tiam aiionun, sicut multitudo amicorum, vel
quorurncimique auxiliantium, et pra^cipuè si
lioiiio coniidat de auxilio divino ; unde illi,
qui se benè habent ad divina, audaciores sunt,
ut etiam Piiilosoplius dicit in II. Rhefor. (l).
Timor autem excluditur secundum istum mo-
dum per lemotionem terribilium appropin-
quantium, putà quia homo nonhabet inimicos,
quia nulli nncuit, quia non videt aliquod
periculum imminere : illis enim videnlur maxime
pericula imminere qui aliis nocuerunt.
Ex parte vero transmutationis corporalis cau-
satur audacia per provocationem spci et exclu-
sionem timoris, ex his quœ faciunt caliditatem
circa cor. Unde Philosophiis dicit in lib. D<i
partibus animalium (lib. III, cap. 4), quod
« illi qui habent parvum cor secuu;lum ijuanti-
talem sunt mugis audaces, et animalia habeutia
magnum cor secundum quantitatem sunt U-
miija : » quia calor naturalis non tantum potest
calefacere magnum cor sicut parvum; sicut
(î) Sive inversis verbis, illi quibus divina benè habent^ ut videre est cap. 5.
» TE l'audace. 257
af
Icœiir petit que îe cœur grand , de même que le même foyer se fait plus
[sentir dans la chambre étroite que dans le vaste salon. Par contre,
{« ceux qui ont les poumons plus développés , poursuit le Philosophe ,
ibid., ont plus d'audace , parce que Tabondance du sang formé dans cet
organe rend leur cœur phis ardent. » Enfin a le vin, par sa chaleur,
donne la hardiesse.» C'est par la même cause que cette liqueur, ainsi que
nous l'avons vu dans une autre occasion , favorise Tespérance ; car 1?
chaleur, élargissant et relevant le cœur, appelle l'espoir et bannit 1
crainte.
Je réponds aux arguments : l'' Comment l'ivresse cause-t-elle l'au-
dace? Par ce qu'elle a d'énervant, de privatif, de défectueux? Non sans
doute ; mais parce qu'elle dilate le cœur en le réchaufiPant , et qu'elle
donne à l'homme une grande idée de son courage, de son adresse , de sa
force invincible (1).
2" Ceux qui n'ont point appris à connoître le danger sont audacieux,
nous ne le nions point, mais ce n'est pas le défaut qui les rend tels ; c'est
l'inexpérience qui, cachant leur foiblesse et la présence du péril, fait
naître l'audace dans leur cœur en y appelant l'espérance.
3° Le Philosophe répond lui-même à l'objection tirée de ses paroles. Il
dit dans un autre endroit. Met., II, 5 : « Ceux qui souffrent l'injustice
deviennent plus hardis, parce qu'ils pensent que Dieu secourt les mal-
heureux. » On voit donc que le défaut ne produit jamais l'audace que
par accident : il la produit parce qu'il peut renfermer quelque bien réel
ou putatif , que l'on trouve en soi - même ou que l'on attend d'un autre.
(1) Platon dérive le mot cTvc;, vin, de otr.G'.;, ce qu'on pense , haute opinion de soi-même,
présomption; et de vcuç, esprit.
Selon Budée , Homère semble faire venir le même mot de ovr.c.ç , aide , secours , utilité ;
mais cette dérivation paroît moins naturelle que la première.
Ou sait que le latin vinum découle directement de civc;, le v remplaçant l'esprit rude.
ignis non tautùm potest calefacere magnam
domum sicut parvam. Et in lib. De Proble-
niatibus (ubi supra), dicit, quod « habcntes
magnum pulmonem sanguineum sunt auda-
ciores propter calidUatem cordis exinde conse-
quentem ; » et idem dicit, quod « vini amalores
sunt magis audaces propter caliditatem vint. »
Ad serundum dicendum, quôd illi qui sunt
inexperti periculorum sunt audaciores, non prop-
ter defectum , sed per accidens : in quantum
scilicot propter inexperientiam neque debilita-
tem suain cognoscunt neque prœseutiam peri-
culorum; et ita per subtractionem causée timo-
ris sequitur audacia.
L'Ude et suprà dictum est (qu. 40, art. 6), j Ad tertiiun dicendum, qiiôd sicut Philoso-
phus dicit iu II. Rhet. (ubi supra) : « Injus-
tum passi redduntur audaciores , quia ccstimant
quôd Deus injustum passis auxilium ferat. »
Et sic paiet quôd nullas defectus causât auda-
ciam nibi per accidens; in quantum scilicet
habet adjunctam aliquam excellentiam vel ve-
ram, vel aeslimatam. Tel ex parte alterins,
vel ex parte sui.
quod ebrietas facit ad bonitatem spei ; calidita
enim cordis repellit timorem et causât ipeni ,
propter cordis extensionem et amplilicalionem.
Ad primum ergo dicendum , quôd ebrietas
causât audaciam , non in quantum est defectus,
sed il quantum facit cordis dilatationem, et in
quantum etiam facit aesiimatiouem <\»jusdam
magnitudiuis.
â58
r* II« PARTIE, ÛUESTfON XLV, ARTICLB 4.
ARTICLE IV.
L'audace est-elle plus grande dans l'attaque que dans le combat?
11 paroît que Taudace n'est pas plus grande dans l'attaque que dans le
combat. 1° La passion contraire à Taudace , la crainte produit le trem-
blement, comme nous Tavons vu. Or le Philosophe nous dit que l'homme
audacieux tremble quelquefois dans l'attaque. Donc l'audace n'est pas
plus grande dans l'attaque que dans le combat.
2° Augmentez l'objet, vous augmentez la passion : ainsi l'on aime le
bien, mais on aime davantage un plus grand bien. Or l'objet de l'audace,
c'est l'ardu : donc si vous augmentez l'ardu , vous augmenterez l'audace
par cela même. Mais le péril est plus ardu, plus difficile, quand il est
présent que lorsqu'il est absent : donc l'audace est plus grande en pré-
sence du péril qu'en son absence , dans le combat que dans l'attaque
3° Les blessures reçues dans la mêlée provoquent la colère. Or la colère
fait naître l'audace ; car le Philosophe dit « qu'elle est hardie. » Donc
l'audace est plus grande quand on reçoit des blessures dans le combat.
Mais le Stagyrite dit, Ehet., III , 10 : « L'audacieux vole au-devant du
péril , mais il tourne le dos quand il le rencontre.
( Conclusion. — L'homme audacieux a plus d'ardeur dans l'attaque
que dans le combat ; mais l'homme fort est plus ardent dans le combat
que dans l'attaque.)
Comme l'audace est une passion de l'appétit sensitif , elle suit la per-
ception des sens. Or les sens ne comparent ni ne distinguent les objets,
ils ne discutent ni ne pèsent les circonstances; leur jugement est subit.
ARTICULUS IV.
Vtrùm audaces svU promptiores in principio
quant in fine , in ipsis periculis.
Ad qiiartura sic proceditur (1). Videturquôd
audaces non sunt promptiores in principio,
quam in ipsis periculis. Tremor enim ex timoré
causatur^ qui contrariatur audacise ; ut ex dictis
patet (2). Sed audaces quandoque in principio
tremunt, ut Philosophas dicit in lib. De Vro-
blematibus. Ergo non sunt promptiores in
principio quàm in ipsis periculis existentes.
2. Praeterea, per augnienlura objecti augetur
passio : sicut, si bonum est amabile, et magis
bonura est magis amabile. Sed arduum est ob-
Jectura audaciœ : augmentato ergo arduo,
fiugmentatur audacia. Sed magis lit arduum et
difficile periculura quaudo est prœsens. Ergo
débet tune magis crescere audacia.
3. Prœterea, ex vulneribus inflictis provo-
catur ira. Sed ira causât audaciam; dicit enina
Philosophus in I. Rhetor., quôJ « ira est ausi-
vum. » Ergo quando jara sunt in ipsis peri-
culis, et perculiuntur, videtur quôd magis
audaces reddantur.
Sed contra est, quoJ dicitur in III. Ethic^
quod « audaces praevolantes sunt et volantes
ante pericula , in ipsis autem disceduut. »
(CoNCLUsio. — Audaces promptiores sunt in
periculis in principio quam in fine ; fortes verô
cùm ex deliberationis judicio pericula aggre-
diantur, è contra se habent. )
Respondeo dicendura, quôd audacia, cùm sit
quidam motus appetitus sensitivi , sequitur ap-
prehensionera sensitivae virtutis : virtus autem
sensitiva non est collativa , nec inquisitiva sin-
gulorum quae circumstant rem; sed subitum
babei judicium. Contingit autem quandoque
(1) De bis etiam super III, Elhic.^ lect. 14 , col. 3.
(2) ParUm qu. 44, art. 3, quantum ad primam partem de tremore quem liraor causât,
paitim bac ipsa qusest., art. 1 , quoad secundam partem quôd audacise contrarietur timofi
vel é converso audacia timori,
DE l'audace.
259
instantané. On conçoit qu'ils ne peuvent toujours, dans cette perception
soudaine , découvrir toutes les chances défavorables d'une affaire , pé-
nétrer toutes les difficultés d'une entreprise. Aussi l'audacieux s'élance-
t-il avec ardeur à la rencontre du péril ; aiais quand il est engagé dans la
lutte, il trouve une résistance imprévue, des désavantages inattendus,
des obstacles qu'il n'avoit pas soupçonnés ; il ouvre les yeux, réfléchit et
sent son cœur défaillir. Maintenant , si nous voulons voir précisément
le contraire , montons d'un degré. La raison confronte et discerne les
choses, elle scrute et pèse toutes les circonstances. L'homme qui suit
son jugement, l'homme fort est moins impétueux dans l'attaque, il
attend le péril de sang-froid; mais une fois qu'il est aux prises avec l'en-
nemi, rien d'inopiné, rien d'imprévu ne vient déconcerter son courage;
au contraire , il rencontre quelquefois moins de difficultés qu'il n'en at-
tendoit, il trouve son ennemi moins redoutable qu'il ne le croyoit ; pour-
quoi donc sa bravoure ne resteroit-elle pas inébranlable? D'ailleurs
l'homme fort combat pour la vertu , et nul péril ne sauroit détruire l'a-
mour qu'il lui porte ; mais l'homme audacieux suit une opinion qui fait
naître l'espérance, sa hardiesse plie et tombe avec cette opinion.
Je réponds aux arguments : l'' L'homme audacieux tremble dans l'at-
taque, comme l'homme livré à la crainte, parce que l'émotion concentre
en lui les esprits vitaux du dehors au-dedans. Mais chez l'homme livré à
la crainte les fluides se portent vers les régions inférieures, tandis qu'ils
affluent vers le cœur chez l'homme audacieux (1).
2° L'objet de l'amour est le bien pur et simple , de manière qu'en
augmentant cet objet on augmente l'amour purement et simplement.
Mais l'objet de l'audace est composé de bien et de mal , en sorte que le
mouvement de l'audace vers le mal suppose le mouvement de l'espé-
rance vers le bien. Si donc l'ardu s'augmeutoit par le péril au point de
(1) Après avoir parlé de l'émotion que produit Tattente du combat prochain , Arislole dit,
Prohl.j XLIV, 3 : « On voit souvent l'homme de guerre , avant l'attaque , se frapper leg
membres , aQn d'y ramener la chaleur qui lui oppresse le cœur. »
quod secundum subitam appreiiensionem non
possunt cognosci omnia quîe difticultalem in ali-
quo negolio afferunt : unde surgit audaciie mo-
tus ad aggrediendiim periculum. Unde quaudo
jam experiuntur Ipsum periculum , senti iint
majorera difficultatem quàm œslimaverunt, et
ideo deûciunt. Sed ratio est discussiva omnium
quae afferunt difficultatem negotio : et ideo
fortes qui ex judicio rationis agrrediuntur pe-
ricula, in principio videntur remissi, quia non
passi, sed cum deliberatione débita aggre-
diuntur; quando autem sunt in ipsis periculis^
non experiuntur aliquid improvisum, sed quan-
doque minora illis quae praecogitaverunt, ideo
magis persistunl. Vel eliam quia propter bo-
num vif tutis pçricula aggrediuatur , cujus boni
voluntas in eis persévérât , quanlacumque sint
pericula; audaces auteûi propter solam aesti-
mationem facientem spem , et excludentem ti-
morera , sicut dictum est (art, 1).
Ad primum ergo dicendum, quod etiam in
audacibus accidit tremor propter revocatioiiem
caloris ab exterioribus ad interiora, sicut etiam
in timentibus. Sed iu audacibus revocatur ca-
lor ad cor , in timentibus autem ad inferiora.
Ad secundum dicendum , quod objectuin
amoris est simpliciter bonum : unde augmen-
tatum simpliciter augmentât amorem, Sed ob-
jectum audaciaî est compositum ex bono et
malo, et motus audaciae in malum praesupponit
raotum spei in bonum : et ideo si tantum ad-
datur de arduitate ad periculum quod excédât
260 I" ir PARTIE, QUESTION XL VI, ARTICLE i,
détruire Tespérance, Taudace disparoîtroit à l'instant même. Mais tant
que Taudace subsiste, elle est réputée d'autant plus grande que le danger
Test davantage.
3° Pour que la colère naisse des blessures reçues, il faut que le com-
battant garde Tespoir : nous allons le voir tout à l'heure dans la question
suivante. Quand donc le péril est assez grand pour ôter l'espérance de
la victoire, les blessures n'allument pas la colère; mais quand elles
enflamment cette passion dans le cœur, il est vrai qu'elles augmentent
Taudace.
QUESTION XLVI.
De la colère considérée en elle-mème«
Reste la dernière des passions, la colère.
Nous allons parler : premièrement, de la colère considérée en elle-
même ; deuxièmement, de ses causes et de ses remèdes; troisièmement,
de ses effetsr
On demande huit choses sur le premier point : I*» La colère est-elle
une passion spéciale ? 2° A-t-elle pour objet le bien ou le mal? 3° Est-elle
dans la puissance concupiscible ? 4° Suit-elle la raison ? 5° Est-elle plus
naturelle que le désir? 6» Est- elle plus mauvaise que la haine ? 7*» N'a-
t-elle pour objet que les êtres capables de justice et d'injustice? 8" Enfin
y a-t-il trois sortes de colère : le fiel , la manie et la fureur?
spem , non sequetur motus audaciae , sed di-
minuetur. Si autem sit motus audaciae, quanto
majus est periculum, tanto major audacia repu-
latur.
Ad tertium dicendum , quôd ex laesione non
causatur ira nisi supposita aliqaa spe , ut infra
dicetur; et ideo si fiierit tantura periculum,
quod excédât spem vicloriae, non sequetur ira.
Sed verum est quôd si ira sequatur, audacia
augebitur.
QUilSTIO XLVI.
De ira seeundum se, in octo articuloi divisa
Deinde considerandum est de ira.
Et primo, de ira seeundum se; secundo, de
tausa factiva irœ et remedio ejus; tertio, de
effectu ejus.
Circa primum quaeruulur octo : i° Utrùm
ira sit passio specialis. 2* Utrùm objectum irae
sit honum , an malum. Z° Utrùm ira sit i»
concupiscibili. 4» Utrùm ira sit cum ratione.
0° Utrùm ira sit naturalior quàm concupiscentia.
60 Utrùm ira sit gravior quam odium. 7° Utrùm
ira sit ad illos solùm, ad quos est justiti*-
8» De speciebus irae.
DE LA COLÈRE CONSIDEREE EN ELLE-MÊME*
261
ARTICLE r.
La colère est-elle une passion spéciale ?
ïl paroît que la colère n'est pas une passion spéciale. 1° Uire, la colère
a donné son nom à la puissance irascible (1). Or cette puissance ne ren-
ferme pas une seule passion , mais plusieurs. Donc la colère n'est pas une
passion spéciale.
2<> Toutes les passions spéciales ont une autre passion pour contraire :
qu'on les examine les unes après les autres , on le verra jusqu'à l'évi-
dence (2), Or la colère n'a pas , comme nous l'avons montré , d'autre
passion pour contraire. Donc elle n'est pas une passion spéciale.
3° La passion spéciale n'en renferme pas d'autres. Or la colère con-
tient d'autres passions ; car elle a pour compagnes , comme on le voit
dans le Philosophe , la tristesse , l'espérance et la joie (3). Donc la colère
n'est pas une passion spéciale.
Mais saint Jean Damascène fait de la colère une passion spéciale. De
même Cicéron (4).
(Conclusion. — La colère n'est une passion générale ni comme genre
ni comme cause d'autres passions , puisqu'elle figure dans leur division
comme membre particulier; mais elle est une passion générale comme
résultant du concours de plusieurs autres. )
(1) On voit que irascible \ient de ira. Cette racine s'est conservée dans le vieux mot ire
et dans irriter. Colère dérive de x.o^'fl, l^'l^) parce qu'on atlribuoit la colère à l'aiguillon de
la bile.
(2) Nous avons vu que l'amour a son contraire dans la haine , plus haut, XXIX, 4; la joie
dans la tristesse, XXXV, 2; l'espérance dans le désespoir, XL, 4; enfin la crainte dans
l'audace, XLV, 1.
(3) Rhet., II , 2 : « La colère est la tristesse de l'injure renfermant le désir de la ven-
geance avec l'espoir et la joie de l'obtenir. »
(4) Nous avons déjà cité les paroles de saint Jean Damascène. D'ailleurs ce docteur dis-
lingue quatre passions spéciales : Tamour, la joie , la tristesse et la colère ; puis il traite de
chacune séparément, dans des chapitres particuliers, De fide orth., XIII — XVI.
Ensuite Cicéron, Tuscul., IV, dislingue d'après les stoïciens quatre passions spéciales, ou
ARTICULUS I.
Vtrùm ira sit specialis passio,
.^d primum sic proceditur (1). Videtur quôd
ira non sit passio specialis. Ab ira enim deno-
minatur potenlia irascibilis. Sed hujus potenti®
non est una tantura passio , sed multœ. Ergo
ira non est passio specialis.
2, Prœterea, cuilibet passioni speçiali est
aliquid coulrariiim, ut patet iaducenti per sin-
guh\ Sed ira non est aliqua passio contraiia ,
ul s:.p;à dictum est (qu. 23, art, 3), Ergo ira
non est passio specialis,
(i) De las eliana ia 2 , 2 , qu. 158, art. 8, in corp. ; ut et III, Sent., dist. 15, qu. 2 , art. 2,
qusesliunc. 2.
3. Prseterea , una specialis passio non in-
cludit aliam. Sed ira includit multas passiones;
est enim ciim tristitia , et cum spe , et cum
delectatione , ut patet per Philosophum in
II. Rhet. Ergo ira non est passio specialis.
Sed contra est, quôd Damascenus ponit irain
spéciale?}! passio)ïem. Et similiter TuUius
IV. De Tuscul. qucestionibvs,
(CoNXLUsio. — Ira non est passio generaiis,
quod causa sit multaruin passionura , sed con-
dividitur aliis anirase passionibus; est autem
generaiis passio, prout ex concursu multaruin
passiouum causatur.)
262 V II« PARTIE, QUESTION XLVI AAÎ'.CLE 1,
D'abord une chose peut être générale de deux manières : par attri-
bution, comme genre, ainsi qu'animal Test à Tégard de l'homme et de la
brute; puis par causalité, comme principe, ainsi que la chaleur du
soleil Test, selon la remarque de TAréopagite , à Tégard des choses
qu'elle produit sur la terre. On voit sans peine la raison de cela : car de
même que le genre contient potenlieUement plusieurs espèces par la
similitude de la matière (i), ainsi la cause renferme virtuellement plu-
sieurs effets par l'efficacité du principe. Ensuite il arrive aussi que l'effet
est produit par le concours de plusieurs causes; et comme la cause reste
en quelque sorte dans l'effet, les choses peuvent être générales d'une troi-
sième manière; car l'être engendré par des principes divers offre une
certaine généralité , puisqu'il renferme à quelque égard plusieurs causes.
Or la colère n'est pas une passion générale dans le premier sens: mais
elle figure comme espèce, ainsi que nous l'avons vu, dans la division
qui sépare les affections de l'ame. Elle n'est pas non plus générale dans
le deuxième sens, vu qu'elle n'engendre pas d'autre passion; mais l'a-
mour est général de cette manière , selon la remarque de saint Au-
gustin, puisqu'il forme la première racine de toutes nos affections. Enfin
la colère est générale, dans le troisième sens, comme produite par le
concours de passions diverses ; car elle suit la tristesse de l'injure reçue,
ainsi que le désir et l'espérance de la vengeance. L'homme irrité veut
châtier son ennemi , dit le Philosophe ; il désire la vengeance comme
possible. Quand donc l'agresseur est élevé, puissant, ce n'est pas la
plutôt quatre perturbations de l'ame (car ces vertueux philosophes jugeoient le premier
terme indigne de Thomme) : il assigne dans sa division « le désir et la joie , qui se rap-
portent au bien, » dit-il; puis « la crainte et la colère, qui ont le mal pour objet. »
(1) On dit : «L'homme et le lion sont des animaux; » donc le terme animal est l'attribut de
l'homme et du lion; donc il exprime leur genre par attribution. D'une autre part, le lion et
l'homme ont l'un et Tautre un corps animé; le genre animal renferme donc ces deux espèces
par la similitude de la matière.
Respondeo dicendum, quod aliquid dicitur
générale dupliciter : uno modo per prœdi-
cationem , sicut animal est générale ad omnia
animalia ; alio modo per causam , sicut sol
est causa generalis omnium quse generantur in
his inferioribus , secundum Dionysium in IV.
De div. Nom. Sicut enim genus continet multas
dilîerentias potestate secundum similitudinem
materiae, ita causa agens conlinet multos effec-
tus secundum virtutem activam. Contingit au-
tem aliquem effectum ex concursu diversarsum
causarum produci ; et quia omnis causa aliquo
modo in effectu manet , potest etiam dici
tertio modo, quod effectus ex congregatione
multarum causarum productus, habet quamdam
generalitatera , in quantum continet multas
causas qaodammodo in actu.
Primo ergo modoiia non esipassio gene-
ralis; sed condivisa aliis passionibus, ut suprà
dictum est (qu. 23, art. 1, et 4 ). Similiter
autem nec secundo modo; non est enim causa
aliarura passir'eum-, ut suprà dictum est (qu. 21,
art. 1 ) ; sed per hune modum potest dici ge-
neralis passio amor, ut palet per Augustiuum
in XIV. iib. De Civit. Dei (cap. 7 et 8) :
amor enim est prima radix omnium passionum,
ut suprà dictum est (qu. 25, art. 2). Sed tertio
modo potest dici passio generalis, in quantum
ex concursu multarum passionum causatur ; non
enim insurgit motus iraî, nisi propter aliquam
tristitiam iliatam, et nisi adsit desiderium et spes
ulciscendi : quia, ut Philosophusdicitin II. Rhet,
(ubi suprà), iratus habet spem puniendi; appétit
enim vindictam , ut sibi possibilem. Unde , si
fuerit nmltum exceliens persona, quae nocu-
mentum intulit , non sequitur ira, sed solum
DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 263
colère qui naît dans Tarae, comme le remarque Avicenne, c'est la
tristesse.
Je réponds aux arguments : P Si la puissance irascible a pris son
nom de Tire ou colère, ce n'est pas que tous ses mouvements soient
colère, mais c'est qu'ils ont pour dernier terme la colère, et que cette
passion se produit au dehors avec plus d'éclat que les autres.
2° Sans doute la colère est produite par des passions diverses , savoir
par Tespérance qui se rapporte au bien et par la tristesse qui a le mal
pour objet ; mais il suit précisément de là qu'elle trouve son contraire
en elle-même et qu'elle n'en a point hors de son sein. Ainsi les couleurs
intermédiaires ont pour unique contraire les couleurs simples , qui les
composent.
3" Il est vrai que la colère renferme plusieurs passions, mais de quelle
manière? Elle les renferme comme l'effet contient les causes qui l'ont
produit, non comme le genre contient les espèces.
ARTICLE II.
La colère a-t-elle pour objet le bien ou le mal?
Il paroît que la colère a le mal pour objet. i« Némésius dit. De nat,
hom., IV, 13 : « La colère est comme l'arme du désii ; » car elle attaque
les obstacles qui s'opposent à ses vœux. Or Tobstacle implique l'idée du
mal. Donc la colère a le mal pour objet.
2° La colère et la haine se rencontrent dans l'effet; car elles vont
l'une et l'autre au préjudice de leur ennemi. Or la haine a le mal pour
objet, comme nous l'avons vu. Dov-C la colère aussi.
3" La colère naît de la tristesse; d'où le Philosophe dit, Ethîc, VIT, 6,
qae « elle agit avec douleur. » Or la tristesse se rapporte au mal comme
à son objet. Donc la colère s'y rapporte également.
tristitia, ut Âviceuna dicit in lib. De anima.
Ad primum ergo dicenduQi , quôd vis irasci-
bilis denominatur ab ira ; noQ quia omnis
motus hujus potentiîB sit ira, sed quia ad
irain terminantur omnes motus hujus poten-
tiae; et iiiter alios ejus motus, iste est mani-
festior.
Ad secundum diceudum , qu5d ex hoc ipso ,
quod ira causatur ex contrariis passionibus,
Ecilicet à spe quae est boni et à tristitia quœ
est mali , iacludit in seipsa conlrarietatem. Et
ideo non habet contrarium extra se, sicut
etiam in mediis coloribus non invenitur con-
trarielas , nisi quœ est simplicium coloruni , ex
quibus causantur.
Ad tertium dicendum , qu6d ira includit
muUas passiones, non quidem sicut genus spe-
cies , sed magis secundum continentiam caus»
et elfectus.
ARTICULUS II.
Utrùm ohjectum irœ sit honum vel maîum.
Ad secundum sic proceditur. Videtur quôd
objectuni iras sit malum. Dicit enim Gregorius
Nyssenus quod « ira est quasi armigera concu-
piscentiœ , » in quantum scilicet impugnat id
quod concupisceutiam impedit. Sed omne im-
pedimentuoi habet rationem mali. Ergo ira
respicit malum tanquam objectum.
2. Prœlerea, ira et odium conveniunt in ef-
fectu ; utriusque enira est inferre nocumentum
alteri. Sed odium respicit malum tanquam ob-
jectum, ut suprà dictum est (qu. 29, art. 1).
Ergo etiam et ira.
3. Praeterea, ira causatur ex tristitia ; unde
Philosophus dicit in VII. Et hic quod « ira
operaturcum tristitia. » Sed tristitiai objectum
est malum, Ergo et irae.
264 I" II' PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 2.
Mais saint Augustin dit, Confess.,'l\, 8 : « La colère désire la ven-
geance (1). » Or désirer la vengeance c'est désirer le bien, puisque la
vengeance implique la justice. Donc la colère a le bien pour objet.
D'une autre part, la colère est toujours accompagnée de l'espérance ,
si bien qu'elle cause la joie, comme le dit le Philosophe. Or l'espérance
et la joie concernent le bien. Donc la colère également.
(Conclusion. — Puisque la colère concerne deux choses : la vengeance
comme un bien, puis son adversaire comme un objet nuisible et partant
comme un mal, elle a le mal et le bien pour objet. )
Le mouvement de la volonté suit l'acte de l'intelligence. Or l'intelli-
gence saisit les choses de deux manières : par une perception simple ,
comme lorsque nous concevons l'idée de l'homme; par une perception
composée, comme lorsque nous concevons l'idée de l'homme jointe à
l'idée de blancheur. En conséquence la volonté se meut , à l'égard des
choses, aussi de denx manières : par une direction simple, quand nous
(1) L'illustre docteur expose plus nettement sa pensée, De Civil. Dei, XIV, 15 : « La dé-
sobéissance a été infligée pour peine à la désobéissance. Est-il pour l'homme une misère qui
n'ait sa source dans la révolte de lui-même contre lui-même? Tout ne lui étoit pas possible
dans le paradis terrestre; mais il ne vouloit que ce qu'il pouvoit . de sorte qu'il pouvoit tout
ce qu'il vouloit. Aujourd'hui qu'il n'est que vanité, qu'il désobéit lui-même à lui-même, que
sa chair esclave secoue le joug de son esprit, que sa volonté regimbe contre sa volonté,
combien de choses ne veut-il pas sans les pouvoir? Nous avons méprisé l'autorité de Dieu : par
une juste punition nous méprisons la nôtre! Mais que fait à Dieu notre révolte, et qu'est-ce
qu'elle ne nous fait point à nous-mêmes? Le Créateur se passe sans dommage du service de
la créature; mais nous ne pouvons nous passer du service de notre corps Ce n'est pas la
chair qui souffre , mais c'est l'ame qui souffre dans la chair et par la chair.... La douleur et
le désir que l'on prête au corps, Thomme seul les éprouve. La douleur de la chair, c'est la
blessure de l'ame dans la chair, c'est sa réaction contre la souffrance, comme la douleur de
.'ame que l'on nomme tristesse est sa répulsion contre les accidents qui nous affligent. Mais
la tristesse est ordinairement précédée de la crainte , qui elle-même est dans Tame et non
dans la chair , tandis que la douleur physique n'est précédée d'aucune crainte que la chair
ressente avant la douleur. Quant au plaisir, certain aiguillon, certain besoin le devance,
comme la soif et la faim... Les anciens définissent la colère le désir de la \engeance, quoique
l'homme s'emporte quelquefois contre des objets inanimés, incapables de sentir les effets de
sa fureur ; ainsi l'on rompt un stylet incommode , ainsi Ton brise une plume maladroite.
Cependant cet emportement déraisonnable est un désir de vengeance , une ombre de cette
rénuméralion qui, au mal de la coulpe, inflige le mal de la peine. Il y a donc un désir de
vengeance, qu'on apppelle colère; un désir d'amasser, qui est l'avarice; un désir de vaincre
à tout prix, l'opiniâtreté; un désir de se glorifier, la jactance; et combien d'autres désirs,
dont les uns ont un nom et les autres n'en ont point. »
Sed contra est, quod Auguslinus dicit in 1 contrarium et nocivum tendat, ipsam non tan-
II. Confess. (cap. 8), quod ira appétit yz?2-
dictam. Sed appetitus vindicte est appetitus
boni, cùm vindicta ad justiliam pertineat. Ergo
objectum irae est bonum.
4. Praeterea, ira semper est cum spe; unde
et delectationem causât, ut dicit Philosophus
in II. Rhet. Sed spei et delectationis objectum
est bonum ; ergo et irae.
{Go^XLUsIo. — Cumiiffi motus inviudictam
ut bomum et in eum de quo vindicta quaeritur ut
tum bonum, sed et maliim pro objecto res
picere dicendum.)
Respondeo dicendum , quôd motus appeti-
tivse virtutis seqnitur actum virlutis apprehen-
sivae ; vis autem apprehensiva dupliciter aliquid
apprehendit : uno modo per modam incom«
plexi, sicut cùm intelligimus quid est homo;
alio modo per modum complexi , sicut cum
intelligimus album inesse liomini. Unde utro-
que modo vis appetiliva potest tendere in 6o^
DE lA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 265
poursuivons le bien ou fuyons le mal absolument, sans le rapporter à
un autre terme : tels sont les mouvements du désir et de Tespérance, de
la joie et de la tristesse; puis par une direction composée, lorsque nous
nous portons vers le bien ou vers le mal en vue d'un second terme , ou
que nous nous rapprochons de Tun tout ensemble et nous éloignons de
Tautre : tels sont les mouvements de Tamour et de la haine ; car lorsque
♦nous aimons ou haïssons , nous voulons le bien ou le mal par rapport à
l'objet de notre affection ou de notre ressentiment. Le mouvement de la
colère rentre dans cette dernière catégorie. Comme l'homme irrité veut
se venger de quelqu'un, son courroux se porte vers deux choses : il
recherche la vengeance qu'il désire et qu'il espère comme un bien , qui
lui donne la joie par cela même; puis il poursuit l'adversaire dont il
veut tirer satisfaction, qu'il regarde comme un objet funeste et partant
comme un mal. Cependant, nous devons le remarquer, il y a deux dif-
férences entre la colère d'une part, la haine et l'amour de l'autre. D'a-
bord la colère a toujours deux objets ; mais l'amour et la haine , bien
qu'ils en aient ordinairement deux, peuvent n'en avoir qu'un seul,
comme lorsqu'on aime ou déteste le vin (1). Ensuite les deux objets de
l'amour sont toujours bons, car nous voulons du bien à notre ami parce
qu'il lui convient ; puis les deux objets de la haine sont toujours mau
vais ; car on veut du mal à son ennemi parce qu'il lui est contraire :
mais des deux objets de la colère, l'un, la vengeance, se présente sous
l'idée du bien ; l'autre , la personne à punir, s'offre avec le caractère du
mal. La colère est donc composée, sous certains rapports, de passions
contraires.
Ces remarques donnent la réponse aux objections.
(1) Quand on aime un ami , on aime sa personne et le bien qu*on lui désire; mais quand
on aime le vin, on n'aime que cette liqueur, car on ne lui veut pas du bien.
num et maîum; per modum quidein simplicis
et incomiileii, cùin appelitus simpliciter se-
quitur, vel inlîseret bono, vel refugit malum ;
taies motus sunt desiderium et spes, delec-
tatio et tristitia, et alla tiiijusmodi; per mo-
dum autem complexi, sicut cùm appetilus
fertur in hoc quod aliquod bonum vel malum
insit, vel fit circa alterum vel tendendo in hoc,
"vel refiigicndo ab hoc : sicut maniiestè patet in
amore et odio \ amamus enim aliquera, in quan-
tum volumus ei inesse aliquod bonum; odimus
autem alique.j. iu quantum volumus ei inesse ali-
quod nialum. Et similiter est iii ira : quicumque
eiiira irascitur, quœrit vindicari de aliquo; et sic
motus irîB tendit in duo, scilicet in ipsam viu-
dictam quara appétit et speratsicut quoddam bo-
num, unde et de ipsa deleetatur ; lendit etiam
in illum de quo quœrit vindictam, sicut iu con«
Uâiium et nocivuffl , quod pertiaeb ad ratio-
nem mali. Est autem duplex differentia atten-
denda circa hoc , irae ad odium et ad amorem.
Quorum prima est, quod ira semper respicit
duo objecta ; amor veio et odium quandoque
respiciunt unum objectum tantum : sicut cum
dicitur aliquis amare vinum , vel aliquid hujus-
raodi , aut eliam odire. Secuuda est , quia
utrumque objectum , quod respicit amor , est
bonuin : vult enim amans bonum alicui tan-
quam sibi convenienti ; utrumque vero eorura,
quœ respicit odium, habet rationem mali :
vult enim odiens malum alicui , tanquam cui*
dam inconvénient! : sed ira respicit unum
objectum secundum rationem boni, scilicet
vindictam quara appétit, et aliud secunJum ra-
tionem mali, scilicet hominem nocivum de quo
vult vindicari. Et ideo est passio quodammodo
composita ex contrariis passionibus.
Et per hoc patet respoosio ad objecta.
266
I** !!• PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 3.
ARTICLE III.
La colère est^elle dans la puissance concupiscibîe ?
Il paroît que la colère est dans la puissance concupiscibîe. 1° Cicéron
dit, TuscuL, IV : « La colère est un certain désir (1). » Or le désir estl
dans la puissance concupiscibîe. Donc la colère aussi.
2° Saint Augustin, nous donnant une règle de conduite, dit Epist. CIX:
a La colère dégénère en haine (2); » et Cicéron écrit pareillement, uhi
Siipra : « La haine est la colère invétérée. » Or la haine réside, ainsi que
.''amour, dans la puissance concupiscibîe. Donc la colère y réside sem-
blablement.
3° Nous lisons dans saint Jean Damascène , Be fide orthod., Il, 16 et
dans Némésius, De nat. hom., XXI : « La colère renferme la tristesse
et le désir. » Or le désir et la tristesse ont leur siège dans la partie con-
cupiscibîe. Donc la colère y trouve aussi le sien.
Mais la puissance concupiscibîe est autre que la puissance irascible. Si
donc rire ou colère étoit dans la puissance concupiscibîe, elle n'auroit
point donné son nom à la puissance irascible.
(Conclusion. — Puisque, d'une part, les passions du concupiscibîe
ont pour objet le bien et le mal purs et simples ; puisque , d'un autre
côté, la colère concerne deux choses ardues, la vengeance et celui dont
elle veut se venger, elle est dans Tirascible.)
Comme on Ta vu précédemment, les passions des deux parties de
(1) « La colère est le désir de châtier celui qui nous a blessés injustement. »
(2) Voici celte règle de conduite ; « N'ayez point de procès ou lerminez-les promplement,
de peur que la colère ne dégénère en haine dans votre cœur. »
« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère (Ephes., IV, 26). » — « Ah , mes frères,
que ce terme est court! Mais c'est que cette obligation est bien pressante : il ne veut pas que
la colère demeure longtemps dans votre cœur de peur que, s'agrissant insensiblement, elle ne
se tourne en haine implacable. La colère a un mouvement soudain et précipité. La charité
ordinairement n'en est pas beaucoup altérée; mais, en croupissant, elle s'aigrit, parce qu'elle
passe dans le cœur et change sa disposition : c'est ce que craint le divin Apôtre. Ah! quelque
ARTICULUS III.
Utrum ira sit in coîicupiscihili.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
ira sit in concupiscibili. Dicit enim TuUius in
IV. De Tuscul. quœslionibus , quod « ira est
libido quœdam. » Sed libido est in concupisci-
bili. Ergo et ira.
2. Praîterea, Âugustinus dicit in régula,
quod ira crescit in (xlium ; et TuUius dicit in
eodem libro {Tuscul. quœstionum) , quo.i
« odium est ira inveterata, » Sed odium est
in concupiscibili sicut amor, Ergo ira est in
concupiscibili.
8. Pra}terea, Daraascenus et Gregorius Nys-
senus dicunt quod « ira componilur ex tristilia
et desiderio. » Sed utrumque horum est in con-
cupiscibili. Ergo ira est in concupiscibili.
Sed contra , vis concupiscibilis est alia ab
irascibili. Si igitur ira esset in concupiscibili ,
non denominaretur ab ea vis irascibilis.
(CoNCLUSio. — Ira cùm respiciat vindictain
et euin de quo vindicta quajritur, quae ardua
et diflicilia sunt; in vi irascibili est, non au-
tem in concupiscibili, cujus passiones bonuui
vel malum respiciunt absolutè. )
Respondeo dicendum , quod sicut supra dic-
tum est (qu. 23, art. 1), passiones irascibilis io
(l) De bis etiam ia 2, 2, qu. 16, art. 3 ; ut et lU, Sent.^ ùist. 20, qu. î ,
DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME^ 26T
Tame diffèrent en ce que les passions du concupiscible ont pour objet
le bien et le mal purs et simples , tandis que les passions de Tirascible
regardent le bien et le mal ardus, grands, élevés. D'une autre part, et
nous Tavons montré pareillement, la colère concerne deux choses, la
vengeance qu'elle désire et celui dont elle veut se venger ; puis elle sup-
pose (U la grandeur et des difficultés dans ces deux objets , car elle ne
s'élève et ne s'aigrit qu'à rencontre des obstacles : a Quand les choses
n'ont que peu ou point d'importance, dit le Philosophe, Rhet., U, 2,
nous ne les croyons pas dignes de notre ressentiment. » Concluons donc
que la colère est dans l'irascible, et non dans le concupiscible.
Je réponds aux arguments : 1° Cicéron entend par désir la tendance
de l'ame vers un bien futur quel qu'il soit, sans distinction de l'ardu et
du non ardu; voilà comment il place la colère sous le chef de la co-ncu-
piscence, disant qu'elle est la soif de la vengeance. Conçu de cette ma-
nière, le courroux réside également dans deux parties de notre volonté,
dans le concupiscible comme dans l'irascible.
2° Si saint Augustin dit que la colère dégénère en haine, ce n'est pas que
la passion , qui d'abord étoit colère, deviemie haine; mais c'est qu'avec
le temps la haine finit par naître de la colère comme de sa cause.
3" La colère renferme la tristesse et le désir, non comme parties con-
stituantes , mais comme causes : car nous avons vu, dans une question
précédente , que les passions de l'irascible ont leur cause dans les pas-
sions du concupiscible.
grande que soit voire colère , « Que le soleil , dit-il , ne se couche pas qu'elle ne soit entiè-
rement apaisée. » (Bossuct, Serm. sur la charité fraternelle.)
hoc differunt à passionibus concupiscibilis ,
quod objecta passionuui concupiscibilis suiit
bonum et malum absolutè , objecta aulem
passioQum irascibi'is sunt bnnum et malum
cum quadam elevatione et arduitate. Dicturn
est autem ( ait. 2 ) , quod ira respicit duo ob-
jecta, scilicet vindictam quam appe*^' ^\ eum
de quo vindictam quœrit; et circa utrumque
quamdam arduitatem ira requuii, non enim
insurgil motus irœ nisialiqua magnitudine circa
utrumque existente : « Qusecumque enim nihil
sunt aut modica valde, nuUo modo digna aesli-
mamus, ut dicit Pbilosophus in II. ^het, (ubi
supra). Unde manifestum est, quod ira non
est in concupiscibili, sed in irascibili.
Ad primum ergo dicendum, quod TuUius
lihidimm nominat appetilum cujuscumque
boni futuri, non habita discretione ardui , vel
non ardui. Et secundum hoc ponit iram sub
libiJine, in quantum est appetitus vindicte;
sic autem libido coramuuis est ad irascibilem
et concupiscibilem.
Ad secundum dicendum, quôd ira dicilur
crescere in odium , non quod eadem numéro
passio , quae prius fuit ira , postmoJum fiat
odmm per quamdam inveterationem, sed per
quamdam causalilalem ; ira enim per diulurni-
tatem causât odium.
Ad tertium dicendum, quod ira dicitur corn-
poni ex Iristitia et desiderio, non sicut ex
parlibus, sed sicut ex causis. Dictum est auteto
suprà (qu. 25, art. 1.), quod passiones coûsja*
piscibilis suut causx passionum irascibilis.
268
I" !!• PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 4.
ARTICLE IV.
La colère suit-elle la raison?
n paroît que la colère ne suit pas la raison. 1° Puisque la colère est
une passion , elle réside dans Tappétit sensitif. Or cette sorte d'appétit
ne suit pas la perception de la raison, mais celle des sens. Donc la colère
n'est pas accompagnée de la raison.
2* La brute n'a pas la raison , mais elle a la colère. Donc la colère
n'implique pas Tusage de la raison.
3° L'ivresse lie la raison , mais elle donne Tessor à la colère. Donc la
colère ne suppose pas l'acte de la raison.
Mais le Philosophe dit, Ethîc, VU, 6 : a La colère suit la raison jus-
qu'à un certain point. »
(Conclusion. — Puisque la colère désire la vengeance, elle compare la
peine qu'elle exige avec l'injure reçue : dès-lors elle suit le jugement de
la raison. )
Nous l'avons dit dans le deuxième article , « la colère est le désir de la
vengeance. Or la vengeance exige la comparaison du châtiment avec
l'injure reçue, la péréquation de la peine avec l'offense;» d'où le Philo-
sophe dit, Ethîc, Vil, 6 : « Comme le courroux doit combattre son
aggresseur, il discute, compare, raisonne; puis il éclate tout à coup.» Or,
discuter, comparer, raisonner constitue l'acte de la raison : donc la colère
suit le jugement et la lumière de cette faculté.
Je réponds aux arguments : 1° L'appétit sensitif peut être avec la
raison de deux manières : d'abord il peut suivre ses ordres, et c'est ainsi
que la volonté marche avec cette noble faculté, d'où elle porte le nom
ARTICULUS IV.
Utrùm ira sit cum ratione.
Ad quarlum sic proceditur. Videtur quôd ira
non sit cura ratione. Ira enim cùm sit passio
quaedam, est in appetitu sensitivo. Sed appe-
titus sensitivus non sequitur rationis appre-
bensionem , sed sensitivœ partis. Ergo ira non
est cum ratione.
2. Prœterea, animalia bruta carent ratione ,
et tanien in eis invenitur ira. Ergo ira non est
cum ratione.
3. Prœterea, ebrietas ligat rationem, ad-
juvat autem ad iram. Ergo ira non est cum
ratione.
Sed contra est, quôd Philosophas dicit in
VII. Ethicor., quod « ira consequitur rationem
aUqualiter. »
(CoNCLUsio. — Ira cùm sit appetitus vin-
dictae , pœnœque infligendœ cum nocumento
illato collationem importet, non sine ratione
est.)
Respondeo dicendum, quôd sir.ut supra dic-
tum est (art. 2), « ira est appetitus vindictœ.
Hoc aulem collationem importât pœnae infli-
gendœ ad nocunientum sibi illatum ; » unde ia
VII. Eihic, dicit Philosophus quod « syllo-
gizans conferendo, quoniam oportet totaliter
oppugnare, irascitur confestim (1). » Conferre
autem et syllogizare est rationis : et ideo ita est
quodammodo cum ratione.
Ad primum ergo dicendum, quôd motus
appetitivce virtutis potest esse cum ratione du-
pliciter : uno modo cum ratione praîcipiente,
et sic voluntas est cum ratione ; unde dicitur
appetitus rationalis ; alio modo cum ratione
I
(l) Non benè legitur in impressis : Oportet totaliter; meliùs verô in manuscriptis taliter»
et in veteri versione talem impugnare^ id est ex grœco, tô» toioutw -TrcXeasïv , contra lalem
pugnare, qui nitnirum fecerit injuriam.
LE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 269
à'appéUt raisonnable; ensuite il peut suivre pour ainsi dire ses dénon-
ciations, et c'est ainsi que la colère s'avance dans sa compagnie. En
effet le Philosophe dit, De Vvohlem., IH , 28 : « La colère ne reçoit pas
directement les ordres de la raison ; mais elle entend ses dénonciations
qu;md elle lui révèle l'injure reçue. » L'appétit sensitif n'obéit pas im-
médiatement à la raison, il lui obéit par l'intermédiaire de la volonté.
2» Si le pur animal n'a pas la raison , il a l'instinct qui lui est donné
par la sagesse divine ; et ce guide naturel produit en lui des mouve-
ments , soit intérieurs , soit extérieurs , qui ressemblent à ceux de la
raison.
3" Le Philosophe dit, Ethic, VII, 6 : « La colère entend, non parfai-
tement, mais d'une manière confuse, la voix de la raison quand elle lui
dénonce l'injure qu'elle a reçue : elle ne l'entend point parfaitement, »
parce qu'elle ne suit pas ses conseils en se vengeant ; mais elle l'entend
d'une manière confuse, puisqu'elle compare l'offense à la satisfaction (1).
Quant au vin , il entrave l'exercice des facultés intellectuelles ; d'où le
Stagyrite dit encore, Prohlem., II, 3 : «Celui qui est dans lïvresse com-
plète , ne s'irrite point , parce qu'il n'a pas le jugement de la raison ;
celui qui a le sens moins troublé, s'emporte parce qu'il conserve, quoi-
qu'enchahié, le jugement de la raison (2). »
ARTICLE V.
La colère est-elle plus naturelle que le désir?
Il paroît que la colère n'est pas plus naturelle que le désir. 1° Le
propre de l'homme est d'être un animal naturellement doux et paisible.
(1) Arislote ajoute : « La colore est le ministre de la raison; mais ministre imprudent,
emporté, sans réflexion, semblable au serviteur qui, n'attendant pas tous les ordres de son
maître , fait souvent le contraire de ce qu'il devroit faire. »
(2) Le Philosophe ajoute à peu près ceci : L'homme pris de vin commande peu le respect
et les hommages ; et quand il conserve l'usage de la raison , la conscience de son état lui
montre le sourire de la pitié et du mépris sur toutes les lèvres. l\ compare ce manque d'égards
denuntiante , et sic ira est ciim ratione. Dicit
enim Philosophus in lib. De Problematibus,
quod K ira est cum ratione , non sicut praeci-
piente ratione, sed ut manifestante injuriam. »
Ajipetitus enim sensitivus immédiate rationi
non obedit, sed raediante voluntate.
Ad secundum dicendum, quod bruta ani-
malia habent inslinctura naturalem ex divina
ratione eis inditum, per quem habent motus
interiores et exteriores simiies motibus rationis,
sicut supra dictum est {qu. 40 , art. 3).
Ad tertium dicendum , quod sicut dicitur in
VII. Ethic, « ira audit aliqualiter rationem,
sicut nuntiantem quod injuriatiim est ei , sed
non perfeclè audit , » quia noa observât regu-
lam rationis in rependendo vindictara ; ad iram
ergo requiritur aliquis actus rationis. Et addi-
tur impedimentum rationis : unde Philosophus
dicit in lib. De Problematibus , quod « illi
qui sunt nmltum ebrii, tanqiiam nihil habentes
de judicio rationis, non irascuntur ; se 1 quando
sunt parum ebrii, irascuntur tanquam iidbent&s*
judicium ralionis , sed impedituin. »
ARTICULUS V.
Utrùm ira sit naturalior quàm
concupiscentia.
Ad quintum sic proceditur. Videtur quôd ira
non sit naturalior quam concupiscentia. Pro-
prium enim homiais dicitur , quod sit animal
270 l'* II* PARTIE, QUESTION XI.VI, ARTICLE 5.'
Or la placidité , la douceur est opposée à la colore, comme le dit le Phi-
losophe. Donc la colère n'est pas plus naturelle que le désir , tant s'en
faut qu'elle est contraire à la nature de l'homme.
2" La raison forme le contraire de la nature dans la division qui dis-
trihue les principes des actions; car on distingue les choses selon qu'elles
sont produites par la nature ou par la raison. Or le Philosophe dit,
Ethic, VII, 6 et 7 : « La colère suit la raison, mais la convoitise l'a-
bandonne. » Donc le désir est plus naturel que la colère.
3« La colère est le désir de la vengeance. Or, d'une part, le désir con-
cerne surtout les choses qui flattent le toucher, comme les aliments etj
les jouissances charnelles ; d'une autre part, ces choses-là sont plus natu-
relles à l'homme que la vengeance. Donc le désir est plus naturel que la
colère.
Mais le Philosophe dit, Ethic, VII , 6 : « La colère est plus naturelle
que la convoitise.
(Conclusion. — Comme la colère est plus avec la raison que le désir,
elle est plus naturelle à l'homme considérée dans son espèce et dans sa
complexion particulière, c'est-à-dire comme être raisonnable et comme
tel et tel individu ; mais le désir est plus naturel par son objet et rela-
tivement à l'homme envisagé dans son genre, c'est-à-dire comme
animal. )
On appelle naturel, comme le remarque le Philosophe, ce qui est pro-
duit par la nature : lors donc que nous voulons savoir si telle ou telle
passion est plus ou moins naturelle, nous devons l'examiner dans sa
cause. Or la cause d'une passion peut, comme nous le savons, se con-
sidérer dans deux choses; dans l'objet et dans le sujet. Si donc nous
avec la haute opinion que la généreuse liqueur lui donne de son auguste personne; ce crime
de lèse-majeslé le révolte, la bile s'enllamme dans ses veines, son cœur se gonfle de colère ,
il s'emporte et frappe.
mansuetuin natiira. Sed mansuetiido opponitur
irse, ut dicit Philosophas in II. Bhet. (cap. 3).
Ergo ira non est naturalior quàm concupis-
centia, sed omnino videtur esse contra homiuis
naturam.
2. Praeterea, ratio contra naturam dividitur;
ea enim quge secundum ratidnem agunt, non
dicimus secundum naturam agere. Sed « ira
est cum ratione, concupiscentia autem sine
ratione, » ut dicitur la VII. Ethicor, (cap. 6
sive 7 ubi supra ). Ergo concupiscentia est
naturalior quàm ira.
3. Praeterea, ira est appetitus vindidœ.
Concupir,centia autera maxime est appetitus
ielectabilium secundum tactum , sciUcet cibo-
rum et venereorum. Hœc autem sunt magis
naturalia homini , quàm vindicta. Ergo concu-
piscentia est naturalior quam ii-a.
Sed contra est, qu(jd Philosoplius dicit in'
Vii. Ethicor., quod « ira est naturalior , quàm
concupiscentia. »
( CoNCLusio. — Cùm ira sit cum ratione
magis quiim concupiscentia, naturalior etiara
est et secundum naturam speciei (scilicet in
quantum est ralionalis) et individu! (id est,
secundum propriam complexionem ) ejus qui
irascitur; sed secundum naturam generis, id
est animahs, et ex parte objecli, concupis-
centia naturalior est quàm ira. )
Respondeo dicendum, quôJ natuvale dici-
tur illud quôd causatur à natura , ut patet in
II. Physic. (text. U) : uiide utrum aliqua
passio sit magis vel minus naturalis , conside-"
rari non potest, nisi ex causa sua. Cuusa autem'
passionis (ut supra dictum est qii. 30, art. 2),
dupliciter accipi potest : uno modo ex parte
DE LA. COLÈRE CÎONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 271
envisageons dans l'objet la cause des deux passions qui nous occupent en
ce moment, le désir , principalement le désir des aliments et des jouis-
sances charnelles est plus naturel que la colère , car il concerne des
choses qui se rapprochent plus de la nature que la vengeance. Consi-
dérons-nous, au contraire, la cause de ces passions dans le sujet, la
colère est plus naturelle sous un rapport , et le désir Test plus sous un
autre. Qu'est-ce qui est la nature de tel ou tel homme ? Ce peut être troi?
choses : sa nature générique , sa nature spécifique et sa complexion par-
ticulière. Si nous considérons la nature générique de l'homme , c'est-à-
dire sa qualité d'animal , le désir est plus naturel que la colère , pour-
quoi? parce que tout homme désire naturellement la conservation de son
espèce et celle de son être. Ensuite si l'on envisage la nature spécifique
de l'homme, en d'autres termes sa qualité de créature raisonnable, la
colère est plus naturelle que le désir, parce qu'elle écoute et suit davan-
tage la raison. C'est ce qui fait dire au Philosophe, Ethic, IV, 11 :
« La vengeance de l'injure est plus de l'homme que le pardon; » car tout
être se roidit et s'élève naturellement contre ce qui lui nuit. Enfin si l'on
fixe ses regards sur la complexion de tel ou tel individu, la colère est
sous ce rapport encore plus naturelle que le désir; car elle suit plus
rspontanément que toute autre passion le penchant produit dans la na-
ture par la constitution physique. C'est le tempérament bilieux qui pré-
dispose à l'emportement; or la bile, fluide subtil, s'enflamme plus
promptement que les autres humeurs, à tel point qu'on la compare au
feu; l'homme colère par complexion se trouve donc sur un terrain plus
brûlant, sur une pente plus rapide que l'homme porté à la convoitise,
d'où il suit que ses mouvements sont plus naturels. C'est pour cela que
[objecti, alio modo ex parte suhjecti. Si ergo
consideretur causa irae et concupiscentiœ ex
.parte objecti, concupiscentia et maxime cibo-
irum et venereorum, naturalior est quàm ira ,
in quantum ista sunt rnagis naturalia quàm
\indicta. Si autem consideretur causa irae ex
parle subjecti , sic quodammodo ira est natu-
ralior, et quodammodo concupiscentia. Potest
enim natura alicujus hominis considerari, vel
secuu'jum naturam generis, vel secundum na-
luram speciei, vel secundum complexionem
propriam individui. Si igitiir consideretur na-
tura generis, quae est natura hujus hominis in
quaiitum est animal, sic naturalior est concu-
piscentia quàm ira : quia ex ipsa natura com-
muni habet homo quan»J.am inclinationem ad
appetendum ea quae sunt conservativa vilœ,
sel secundum speciem, vel secundum indivi-
fuum. Si autem consideremus naturam ho-
minis ex parte speciei , scilicet in quantum
est ratioualis , sic iia est magis naturalis bo-
mini, quàm concupiscentia : in quantum est
ira cum ratione magis quàm concupiscentia.
Unde rhilosophus dicit in IV. Ethicor., quùd
«humaniusest punire,» quôd pertinet ad iram,
« quàm mansuelum esse; » unumquodque enim
naturaliler insurgil contra contraria et nociva.
Si vero consideretur natura hujus individui
secundum propriam complexionem, sic ira na-
turalior est quàm concupiscentia ; quia scilicet
habitudinem naturalem ad irascendum , quai
est ex complexione, magis de facili sequitur
ira quàm concupiscentia vel aliqua alia passio.
Est enim homo dispositus ad irascen,l:;;ri secun-
dum quod liabet cholericam complexionem ;
choie; a autem inter alios humores citius mo-
vetur, assimilatiir enimigni; et ideo magis est
in promplu, ut ille qui est dispositus secundum
naturalem complexionem ad iram, quod iras-
catur, quàm de eo qui est dispositus ad con-
ciipiscendum , quod concupiscat. Et prop\^v*
hoc Philosophas dicit in VU. Ethicor,, qui^
272 1" ir PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 6.
le Pliilûsoplie dit, Etkic, Yll, G : « La colère se transmet par la géné-
ration plus que la concupiscence (1). »
Je réponds aux arguments : 1° On peut considérer, dans l'homme , la
complexion qui appartient au corps et la raison qui trône dans l'esprit.
Quand elle est équilibrée par un heureux tempérament, la complexion
de l'homme n'admet la prépondérance ni de la colère ni d'aucune pas-
sion. Dans le pur animal, manquant de ce juste équilibre, elle incline
toujours vers un extrême et donne bientôt la prédominance à telle ou
telle passion : le lion est porté à l'audace , le chien à la colère , le lièvre
à la peur, ainsi de suite. Sous le rapport de la raison, l'emportement et
la douceur sont également naturels à l'homme; car la raison excite la
colère en dénonçant l'injure reçue, puis elle la calme aussi parce que
rhomme irrité n'entend que la moitié de ses plaintes.
2** Puisque, d'une part, la raison appartient à la nature de l'homme^
puisque, d'un autre côté, la colère suit la raison, il faut conclure que l
colère est naturelle à l'homme sous un rapport.
3° L'objection considère la colère et le désir relativement à leurs
objets. Or nous avons dit que, sous ce rapport, le désir est plus naturel à
l'homme que la colère.
ARTICLE VI.
La colère est-elle plus mauvaise que la haine?
Il paroît que la colère est plus mauvaise que la haine. 1° Il est écrit ,
Prov,y XXVII, 4 : « La colère n'a point de miséricorde, non plus que la
(1) Aristole ajoute : Comme on demandoit à un gredin pourquoi il balloit son père : Parce
qu'il baltoit le si n , répondit-il; et cet enfant que vous voyez là, il rno battra à son tour.
Ce trait nous rappelle celui-ci : un fils dénaturé, après avoir frappé l'auteur de ses jours, le
traînoil par les cbeveux hors de la maison. Quand ils furent arrivés sur le seuil de la porte :
Arrête , lui cria le vieillard; arrête : je n'ai pas traîné mon père plus loin.
« ira magis traducitur à parenlibus iu filios ,
quàm concupiscentia. »
Ad primuin ergo dicendum, quôd in homine
considerari potest et naturalis coniplexio ex
parte corporis, quai est temperata, et ipsa
ratio. Ex parte igitiir coniplexionis corporalis,
naturaliter homo secundum suam specieni est,
non habens super exceilentiam neque irœ, ne-
que aliciijus alterius passion is, propter tem-
peraraentuin siiae conplexionis. Alia vero ani-
malia secundum quod recédant ab hac quali-
tate complexionis , ad dispositionem alicujus
complexionis extreinte , secundum hoc etiam
naturaliter disponuntur ad excessum alicujus
passionis : ut leo ad audaciam, canis ad iram ,
lepus ad tiraorem , et sic de aliis. Ex parte
verô rationis est naturale homini , et irasci et
mansuetum esse ; secundum quocl ratio quo-
dammodo causai iram, ia quantum nuntiat
causam iraî, et quodammodo sedat iram, in
quantum iratus non totaiiter auJit imperium
rationis, ut suprà dictura est (art. 4, aJ 3).
Ad secundum dicendum , quôd ipsa ratio
pertinet naturam horainis ; unde ex hoc ipso
quôd ira est cum ratione, sequitur quoJ se-
cundum aliquem modum sit homini naturalis.
Ad tertium dicendum, quôd ralio illa pro-
cedit de ira et de concupiscentia ex parte ob-
jecti.
ARTICULUS VI.
(Jtrùm ira gravior sil quàm odium.
Ad sextum sic proceditur (1). Videtur quôd
ira sit gravior quàm odium. Dicitur onim
(1) De his eliam in 2, 2, qu. 159, art. 4; et qu. 12 , de malo, art. etiam 4.
DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EX ELLE-MÊME. 273
fijTenr qui éclate (1). » Or la haine est, quelquefois imséricordieuse,
coînpatissaute. Donc la colère est plus mauvaise que la haine.
S^ Il est moins rigoureux de seulement souffrir le mal que de le souf-
frir et de s'en affliger. Or Thomme animé par la haine se contente de
voir son ennemi souffrir le mal; mais Thomme excité par la colère veut
de plus, comme le remarque le Philosophe, que son agresseur connoisse
sa souffrance et s'en afflige. Donc la colère est plus cruelle que la haine.
30 Plus les causes sont nombreuses, plus Teffet est stable : ainsi Fha-
bitude subsiste d'autant plus longtemps , qu'elle résulte d'un plus grand
nombre d'actes. Or la colère est produite par le concours de plusieurs
passions, mais la haine l'est par une seule. Donc la colère est plus per-
manente et plus implacable que la haine.
Mais saint Augustin, dans une règle de conduite qu'il nous donne,
compare la haine à une poutre , et la colère à un fétu (2).
(Conclusion. — Puisque la haine veut le mal comme mal, tandis que
la colère le veut comme bien , la haine est plus mauvaise et plus achar-
née que la colère. )
L'espèce et la nature des passions se fixent et s'apprécient par l'objet.
Or l'objet de la colère et celui de la haine sont le même subjectivement,
matériellement; car si l'homme ulcéré par la haine désire du mal à celui
qu'il déteste, l'homme transporté par la colère désire aussi du mal à
celui qu'il poursuit de son courroux. Mais ces deux hommes ne re-
(1) Comme noire saint auteur reviendra sur ce texte , nous le transcrivons en entier, 3 et 4
« Lourde est la pierre et pesant le sable; mais la colore de Tinsensé pèse plus que l'un cl
l'autre. La colère n'a point de miséricorde, non plus que la fureur qui éclate : qui pourra
soutenir la violence d'un homme emporté. »
(2) Nous avons déjà rapporté celte régie; la voici, Epist.^ CIX : « N'ayez point de procès
ou terminez-les promptement, de crainte que la colère ne dégénère en haine et que d'un félu
elle ne devienne une poutre. » Cette dernière locution est empruntée à la parole de l'Evan-
gile, Matth.^ Vn, 3 : « Pourquoi voyez-vous un fétu dans Ta il de votre frère, et ne voyez
point une poutre dans votre œil? » Sur quoi saint Augustin dit ailleurs. De sermone in
vwnle^ XXXI : « La colère diffère autant de la haiue que le fétu de la poutre; car la haine
est la colère invétérée. »
Proverh.j XXVII, quôJ « ira non liabet mise-
ricordiam , nec erumiiens fiiror.» Odium aiitem
quandoque habet misericordiam. Ergo ira est
.gravior quàm odium.
I 2. Praeterea, majus est pati malura et de
Imalo dolere, qiiàm simpliciter pati. Se<l illi
'qui habet aliquem odio^, sufûcit quod ille quem
odit, patiatur malum , irato autem non suf-
ficit, sed quaerit quod cognoscat illud et de
illn doleat, ut dicit Philosophas in II. Hhet.
(cap. 4). Ergo ira est gravior quam odium.
3. Prœterea, quanto ad constitutionem ali-
cujus plura concurrunt, tanto videtur esse
(lictiim est, art. 1), non autem odium. Ergo
ira est stabilior et gravior quàm odium.
Sed contra est, quod Augustinus in régula,
odium comparât trabi, iram vero festucœ.
(Co^•CLUSIO. — Cùm odii objectum sit ma-
lum sub ratioue mali , irae vero sub ratione
boni , odium multo deterius et gravius est
quàm ira.)
Respondeo dicendum , qu5d species passio-
nis et ratio ipsius ex objecto pensatur. Est
autem objectum irae et odii idem subjeclo.
Nam sicut odiens appétit malum ei quem
odit , ita iratus ei contra quem irascif ur ; sed
stabilius : sicut habitus permanentior est , qui i non eadem ratione : sed odiens appétit malum
ex pluribus actibus causatur. Sed ira çausatur inimici, in quantum est maluni; iratus autem
ex concursu plurimum pa^sionum (ut suprà | appétit malum ejus contra quem irascitur, noo
274 1'" II" rARTIE, QUESTION XLYl , ARTICLE 6.
cherchent pas l'objet de leurs vœux dans les mêmes vues, avec les mêmes
idées : le premier veut le mal de son ennemi comme mal; le second veut
le mal de son agresseur non comme mal , mais comme un certain bien,
le croyant une satisfaction équitable , un acte de justice vindicative; et
voilà pourquoi nous avons dit plus haut, dans le premier article, que la
haine applique le mal au mal, mais que la colère applique le bien au
mal. Or désirer du mal à quelqu'un comme une chose juste, comme une
punition légitime , c'est un acte moins mauvais que de lui vouloir du
mal purement et simplement. Car lorsqu'on veut au préjudice d'un autre
un mal juste, mérité, on ne blesse pas la vertu de justice, pourvu qu'on
ne dépasse point les bornes de l'équité; la colère pèche donc unique-
ment , parce qu'elle n'obéit pas au précepte de la raison en agissant par
esprit de vengeance. Il est donc manifeste que la haine est beaucoup plus
mauvaise et beaucoup plus grave que la colère.
Je réponds aux arguments : l*» On peut considérer deux choses dans la
colère et dans la haine : l'objet du désir et l'intensité de ce désir. Sous
le premier rapport, la colère a plus de compassion que la haine. Comme
la haine souhaite le mal d'autrui pour lui-même, rien ne peut assouvir
son ressentiment : car les choses qu'on désire pour elles-mêmes, comme
l'avare désire les richesses, on les veut sans bornes ni mesure; et voilà
pourquoi l'Esprit saint dit, Eccli., XII, i6 : « Votre ennemi a la larme
à l'œil ; mais s'il trouve l'occasion il sera insatiable de votre sang. » La
colère désire , au contraire , le mal comme acte de justice vindicative :
lors donc que le mal causé dépasse dans son jugement la mesure de la
justice, elle sent la pitié naître en elle. C'est d'après ces deux considéra-
tions que le Philosophe dit, R/iet.^ II, 4 : a Quand l'homme irrité a fait
beaucoup de mal, il s'apitoie; mais l'homme dominé parla haine, ja<
mais. » Maintenant, quant à l'intensité du désir, la colère a moins d(
pitié que la haine , parce qu'elle est plus impétueuse dans ses mouve-
in quantum est malum, sed in quantum habet
quamdam rationem boni, scilicet prout œslimat
illud esse justum, in quantum est vindicati-
vum ; unrle etiam suprà dictum est (art. 2),
quod odium est per applicationem mali ad
malum, ira autem per applicationem boni ad
malum. Manifestum est autem , quod appetere
malum sub ratione jusli , minus habot de ra-
tione mali, quàm velie malum alicujus simpli-
citer. Velle enim malum alicujus sub ratione
justi, potest esse etiam secundum virtutem
justitiae, si praecepto rationis obtemperetur;
sed ira in boc solùm déficit quod non obedit
rationis prœcepto in ulciscenuo. Unde mani-
festum est, quôd odium est multo deterius et
gravius quàm ira.
Ad primum ergo diceudum, quôd in ira et
yl'io duo possunt considerari, scilicet ipsum
quod desideratur et intenlio desiderii. Quantum
igitur ad id quod desideratur, ira hibet m agis
misericordiam, quara odium : quia enim odium
appétit malum alterius secundum se, nuUa
mensura mali satiatur; ea enim quap. secua-
dum se appetuntur sine mensura appetuntjr,
ut Philosophus dicit I. Polit, (cap. 6), sicut
avarus divitias. Unde dicitur Ecdes., XII .
« luimicus si invenerit tempus, non saliabitup
sanguine. » Sed ira non appétit malum nisi
sub ratione iusti vindicativi. Unde quando ma-
lum illatum excedit mensuram justitiœ secun-
dum œstimationem irascentis, tune miseretur.
Unde Philosophus dicit in II, Rhetor., quod
« iratus , si fiant multa, miserebitur, odiens
autem pro nuUo. » Quantum verô ad intensio-
nem desiderii, ira magis excludit misericordiam
quàm odium , quia motus iras est impetuosior
M LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ÊLLE-MÊMB, 275
ments, à cause de rinflammation de la bile. Aussi TEcriture sainte ajçute-
t-elle, après la parole citée dans le premier argument : «Qui pourra
soutenir la violence de Tliomme emporté? »
2" L'homme irrité désire le mal de son agresseur^ nous ne saurions
trop le répéter, comme un acte de justice vindicative, et cet acte s'ac-
complit par l'application d'une peine. Or il est de la nature de la peine
qu'elle répugne à la volonté, qu'elle afflige et soit décernée pour une
faute; d'où la colère veut que sa victime perçoive le mal et s'en afflige ,
sachant qu'il lui arrive en châtiment de l'injure qu'elle a commise. Si
l'homme poussé par la haine ne s'inquiète pas de tout cela , c'est qu'il
veut comme mal le mal d'autrui. Au reste, il n'est pas vrai que les choses
dont on s'afflige soient pires que celles dont on ne s'afflige pas ; car l'in-
justice et l'imprudence , quoiqu'elles soient des maux véritables , n'at-
tristent pas, vu qu'elles sont volontaires. Cette remarque est du Philo-
sophe.
3^^ Quand les causes ont la même nature et la même action, plusieurs
produisent un effet stable plutôt qu'une seule; mais quand elles diffèrent
entre elles , une seule peut avoir plus de permanence et d'énergie que
plusieurs à la fois. Or la cause de la haine est plus permanente et plus
durable que la cause de la colère. En effet la colère vient de l'émotion
causée dans l'esprit par l'offense reçue , mais la haine procède de la dis-
position qui fait regarder comme nuisible l'objet détesté. Comme donc la
passion passe plus vite que la disposition ou l'habitude, ainsi la colère se
calme plus tôt que la haine. C'est ce qui fait dire au Philosophe,
Rhet., Il, 4 : « La haine est plus inguérissable que la colère. »
propter cholerse inflammationem. Unde statim
subditur : « Impetum concitati spirilus ferre
quis peterit ? »
Ad secundiim dicendum, quod sicut dictuin
est, iratus appétit malum aliciijiis , in quan-
tum habet rationem justi vindicativi : vindicta
autem sit per illationem pœnee. Est autem de
ratione pœnœ quôd sit contraria voluntati, et
quôd sit afflictiva, et qiiod pro aliqua lulpa
inferatur : et ideo iratus hoc appétit ut ilie cui
iiocumentum infert, percipiat et doleat, et
quod cognoscat propter injuriam illatam sibi
tioc provenire. Sed odiens de hoc nihil curât ,
quia appétit malum alterius in quantum hu-
jusmodi. Non est autem verum quod id de
quo quis tristatur sit pejus; injustitia enim et
imprudentia cùm sint mala, quia tamen sunt
voluntaria , non contristant eos quibus insunt,
ut dicit Philosophus in II. Rhetoricorum.
Ad tertium dicendmn, quôd id quod ex pla-
ribus causis causatur,. tune est stabilius quando
cauScB accipiuntur unius rationis ; sed una
causa potest praevalere multis aUis. Odium ta-
men provenit ex permanentiori causa quàm
ira : nam ira provenit ex ahqua commotione
animi propter lœsionem illatam ; sed odium
procedit ex aliqua dispositione hominis, secun-
dura quara reputat sii)i contrarium et nocivum
id quod odit. Et ideo sicut passio citius transit
quàm dispositio vel habitus, ita ira citius transit,
quàm odium : quamvis etiam oJiura sit passio
ex tali dispositione proveniens. Et propter hoc
Philosophus dicit in II. Rhetor., quod « odJttM
e3t magis insaMbile, quàm iia. »
h
276
ire
!!• PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 7.
ARTICLE VIÏ.
La colère a-t-elU le même objet que la justice ou l'injmtice ?
îl paroît que la colère n'a pas le môme objet que la justice ou l'inju^
tice. l'' Il n'y a point de relation de justice entre l'homme et les choses
privées de la raison. Or l'homme s'irrite quelquefois contre les choses
privées de la raison : ainsi l'écrivain jette sa plume et le cavalier frappe
^jon cheval. Donc la colère n'a pas toujours le même objet que la justice
ou l'injustice.
2° Selon la remarque du Philosophe, l'homme n'est pas lié par la jus-
tice envers lui-même^ non plus qu'envers les choses qui lui appar-
tiennent. Or l'homme s'irrite quelquefois contre lui-même : ainsi l'ame
pénitente se fâche à cause de ses péchés, conformément à cette parole,
Ps. IV, 5 : (( Met fez -vous en colère, et ne péchez pas (1). » Donc la co-
lère n'a pas toujours le même objet que la justice ou l'injustice.
3° 11 peut y avoir justice ou injustice entre un homme et toute une
classe de personnes, toute une corporation; c'est ce qui arrive^ lorsqu'urue
ville offense un étranger. Or il ne peut y avoir colère^ ainsi que le re-
marque le Philosophe, entre un homme et toute une classe de personnes,
mais seulement entre des individus. Donc la colère n'a pas le même
objet que la justice et l'injustice.
Mais Aristote enseigne formellement la doctrine contraire , Rhet., II,
2, 3 et 4.
(Conclusion. — Puisque c'est un acte de justice que d'exercer la ven-
geance , la colère se rapporte au même objet que la justice. )
Nous le disions dans le dernier article, la colère désire le mal de son
(1) Quand vous sentez la colère naître en vous, ne péchez point en y donnant votre consen-
tement; ou bien mettez-vous en colère contre vos fautes, pour ne plus pécher. « On peut
entendre la parole du Psalmiste, dit saint Augustin , de deux manières. D'abord dans ce sens :
quand la colère vous fait sentir son aiguillon, ne péchez point; car si la chair est soumise
à Temportement par la détérioration primitive , l'esprit régénéré selon Dieu peut refuser son
ARTICULUS VII.
Vtrùm ira sit ad illos solum, ad quos est
justilia.
Ad septimum sic proceditur. Videtur quôd
ira non solum sit ad illos , ad quos est justitia.
Non enim est justilia homini? ad res irratio-
nales. Sed tamen homo quandoque irascitur
rerjus irratioaalibus, puth cura scriptor ex ira
projicit pennam, vei eqnes percutit equum. Ergo
ira non solum est ad illos, ad quos est jitstilia.
2. Prœterea , non est justitia homiuis ad
seipsum, née ad ea quse sui ipsius sunt, ut
dicitur in V. Ethic. (cap. ult.), Sed homo
quandoque sibi ipsi irascitur , sicut pœiiitens
çropter peccatum; ur ' " dicitur in Pscdm. IV ;
(( Irascimiui et nolite peccare. » Ergo ira non
solùm est ad quos est justilia.
3. Prœterea, ju?titia etinjustitia potest esse
alicujus ad totura aliquod genus, vel ad totara
aliquam communitatem , putà cùm civitas ali-
qiiem lœsit. Sed ira non est ad aliquod genns ,
sed solùm ad aliquod singularium, ut dicit Phi-
losophas in II. Rhetor. (cap. 4). Ergo ira nan
propriè est ad quos est juslitia et injustitia.
Sed contrarium accipi potest à Philosopho
mW.Rketor. (cap. 2, 3, 4).
( CoNCLusio. — Cùm inferre vindictam ad
justitiam spectet, non alios ira respicit nisi
illos ad quos juslitia est.)
Respomleo dicendum , quôd sicut suprà dic-
tum est (qu. 46, art. 6 ;, ira appétit malutn,
DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 277
agresseur comme une punition légitime, sousTidée de justice vendica-
tive; elle se rapporte donc à ceux-là mêmes que concernent la justice et
imjustice. Car punir, venger le mal, c'est le propre de la justice; tout
comme il appartient à Tinjustice d'offenser, d'outrager les autres. Nous
devons donc le répéter, la colère a, sous le double rapport de l'injure et
déjà vengeance, le même objet que la justice et l'injustice.
Je réponds aux arguments : i« Bien" que la colère suive la raison
comme nous l'avons dit précédemment, elle ne se trouve pas moins dans
les ammaux privés de cette faculté spirituelle; car l'instinct produit en
eux, par l'imagination, des mouvements semblables à ceux de l'être rai-
sonnable. Puis donc que l'homme a la raison tout ensemble et l'imagi-
nation, il peut s'irriter de deux manières. D'abord par l'imagination dé-
nonçant l'injure reçue : c'est ainsi qu'il se courrouce contre les choses
privées de la raison, tout comme l'animal s'emporte contre ce qui lui
nmt. Ensuite l'homme s'irrite par la raison révélant l'injure; sous ce
rapport il ne sauroit, comme l'enseigne le Philosophe, se fâcher contre
les êtres insensibles ni contre les morts, soit parce qu'il s'efforceroit vai-
nement d'accomplir le premier vœu de la colère en leur imprimant la
douleur du mal, soit parce qu'il n'a point de vengeance à exercer contre
eux, vu qu'ils n'ont pas le pouvoir de l'injure.
2° Selon le Philosophe, comme la raison gouverne la puissance iras-
cible et la puissance concupiscible , il peut y avoir, métaphoriquement
parlant, justice et injustice entre l'homme et lui-même. Aussi dit-on
qu'il se venge, et partant qu'il s'irrite contre sa propre personne; mais
cela ne peut s'entendre au pied de la lettre, dans le sens naturel.
consentement par la liberté , de sorte que l'esprit obéisse à la loi du Seigneur pendant que la
Chair obéit à la loi du péché. Ensuite on peut entendre le passage du psaume dans ce sens :
laites pénitence; c'est-à-dire mettez-vous en colère contre vous-mêmes à cause de vos fautes
passées , et ne péchez plus à l'avenir. »
in quantum habet rationein justi vindicalivi ;
etideo ad eosdem est ira, ad quos est juslitia
et injustitia. Nam inferre vindictam ad justi-
tiam pertinet , lœdere autem aliquem pertinet
ad ii.justitiam. Unde tam ex parle causas quae
est lœsio illata ab altero , quàm etiam ex parte
vindictae ejus quam appétit iratus , manifestum
est quod ad eosdem pertinet ira , ad quos jus-
titia et injustitia.
Ad primum ergo dicendum, quod sicut supra
diclum est, ira quamvis sit cura ralione, po-
lest tamen etiam esse in brutis animalibus quse
i-atione carent, in quantum naturali instinctu
per imaginationem movenlur ad aliquid simile
operibus rationis. Sic igitur cùm in homine sit
et ratio et iraaginatio, dupliciter iu homine po-
test motus irai insurgere. Uno modo ex soia iraa-
giaalione uuutiante liçsjonem : et sic insurgit
aliquis motus irse , etiam ad res irralionales et
inaiiimatas secundum simililudinem illius mo-
tus, qui est in animalibus contra quodlibet no-
civum. Aiio mod^ ox raticae nuntiaute lœsio-
nem : et sic, ut Philosophus dicitin II. Wiet.,
nullo modo potest esse ira ad res insensibiles,
neque ad mortuos : tum quia non dolent, quod
maxime quaerunt irati in eis quibus irascuntur;
tum etiam quia non est ad eos vindicta, ciun
eorum non sit injuriam facere.
Ad secundum dicendum, quôd sicut Philo-
sophus dicit in V. Ethic, quœdam metapho-
rica justitia et injustitia est hominis ad se ipsum,
in quantum scilicet ratio régit irascibilem et
concupiscibllem ; et secundum hoc etiam homo
diritur de seipso vindictam iaceie et per con-
seqiiens sibi ipsi irasci. Propriè autem et pçr
se non contingit aliquem sibi ipsi iiasci.
278 I" II* PARTIE, QUESTION XLVI, ARTICLE 8*
3» Le Sfagyrite pose la distinction que voici ; la haine peut concerner
une collection d'individus, car nous haïssons tous les voleurs; mais la
colère ne peut se rapporter qu'aux individus pris séparément On dé-
couvre sans peine la raison de cette différence. La haine est produite par
'€s propriétés qui contrarient dans les choses notre hien-etre, et ces pro-
Vj^iétés peuvent être générales ou particulières; mais la colère a pour
cause l'acte qui nous offense, et les actes appartiennent aux individus, si
bien que l'emportement ne peut avoir pour objet que les choses particu-
lières. Quand on se croit outragé par toute une ville, on la considère
comme un seul être moral.
ARTICLE Viri.
Y a-t-it trois espèces de colères : le fielt la manie et la fureur?
fi paroît qu'il n'y a pas, comme l'enseigne saint Jean Damascène, trois
espèces de colère : le fiel, la manie et l'emportement. 1° Les accidents
ne constituent pas la diversité d'espèces. Or la distinction qu'on nous
donne repose uniquement sur des propriétés accidentelles ; car, d'après
saint Jean Damascène lui-même , le fiel est la colère qui commence , la
manie la colère qui reste et la fureur la colère qui persévère jusqu'au
temps de la vengeance. Donc il n'y a pas diverses espèces de colère (1).
2° Cicéron dit, TusciiL, IV : « L'emportement, que les Grecs appellent
ôup-o;, est la colère qui naît et disparoît bientôt (2). » Or le 9j|>>^; des Grecs
(1) yjjlr., bile, d'où vient colère et aussi cholera-'morbus. Le Gel, liqueur jaunâtre et
amère , se réunit dans un petit réservoir attaché au foie; il renferme la bile, qui en est la
partie la plus subtile. — Ensuite y.rviç ou u.avta (de jj.t'vw, futur u.Hvâ) et jj.avôj, je demeure,
je reste; d'où le latin manere et les mots françois manoir^ manant ^ mansion^ etc.) manie,
frénésie. — Enfin xoTt;, ressentiment ardent, désir de vengeance que Ton nourrit depuis
longtemps dans son cœur. Voilà les trois mots dont se sert saint Jean Damascène.
(2) Cicéron ne dit pas ôju.ô;, cœur, colère; mais plus exactement Gjjaucîi; , action d'entrer
en colère, naissance de la colère. Ce mol répond à fiel pris dans le sens de notre auteur.
Ad tertium dicendiim, quôd Philosophiis in
II. Rhetor. ( cap. 3 ) , assignat unam diffe-
rentiam inter odium et iram : quôd odium po-
test esse ad aliquod genus , sicut habemus odio
omne latronum genus; sed ira non est nisi ad
aliquod siugulare. Cujus ratio est, quia odium
cansatur ex hoc quod qualitas alicujus rei ap-
prehenditur, ut dissonans nostrae dispositioni ,
et hoc potest esse vel in universali , vel in par-
ticulari : sed ira causatur ex hoc quod aliquis
nos lœsit per suum actum, actus autem omnes
sunt singularium : et ideo ira semper est cirra
aliquod singulare. Cùm autem tota civitas nos
Iseserit, tota civitas computatur sicut unura
singulare.
(1) De bif «tiam in 2 , 2, qu. 258, art. 5,
ARTICULUS VIII.
Utrùm convenienter assignentur species irœ.
Ad oclavum sic proceditur (1). Videtur quôd
Damascenus inconvenienter assignet très spe-
cies iraï, scilicet fel, maniam et furorem.
Nullius enim generis species diversilicanlar
secundum aliquod accidens. Sed ista tria diver-
sificantur secundum aliquod accidens : priuci-
pium enim motus irœ , fel vocatur, ira autem
permanens dicitur mania, furor autem est
ira observa?is tempus in vindictani. Ergo
non sunt diversae species irae.
2. Prasterea , Tullius in IV. De Tuscuh
quœstionibus t dicit quod « e}LcaadescçQU4
DE LA COLÈRE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME. 279
est la même chose, selon saint Jean Damascène, que la fureur. Donc la
fureur ne reste pas implacable jusqu'au moment de la vengeance, maïs
elle se calme et s'éteint avec le temps.
3° Saint Grégoire, Moral, XXI, 4. et 5, considérant les divers degrés
de la passion, distingue « la colère sans voix, la colère avec les cris et la
colère avec la parole articulée. » Et cette distinction trouve son fonde-
ment dans TEcriture sainte. Quand le Seigneur prononce cette parole,
Matth.j V, 22 : « Quiconque se met en colère contre son frère, » il dé-
signe la colère qui ne se révèle point par la voix; quand il ajoute : « Qui-
conque dira à son frère Raca, » il caractérise la colère qui se manifeste
plutôt par des vociférations que par le discours; enfin quand il poursuit :
a Quiconque appellera son frère insensé , » il dénote la colère qui s'ex-
prime par la parole articulée. Or la division de saint Jean Damascène
passe sous silence cette distinction fondée sur la voix. Donc elle est in-
suffisante.
Mais saint Jean Damascène et Némésius défendent cette division.
(Conclusion. — La colère a trois espèces qui correspondent aux choses
qui lui donnent de Taccroissement; ces espèces sont le fiel, la manie et
la fureur.)
Les trois espèces assignées dans la colère par saint Jean Damascène et
par Némésius, correspondent aux choses qui accroissent cette passion. Or
trois choses concourent à son accroissement. D'abord le mouvement spon-
tané qui la fait éclater dans l'ame : c'est le fiel, qui s'allume subitement.
Ensuite la tristesse qui la ravive toujours et l'entretient longtemps dans
le cœur et dans la mémoire : c'est la manie, dite ainsi de manere, de-
meurer, rester. Enfin le brûlant désir de la vengeance : c'est la fureur,
qui ne s'éteint que dans le châtiment de son ennemi. D'après tout cela,
le Philosophe dit, Fthic, IV, 5, qu'il y a trois sortes d'hommes colères :
les bilieux, qui s'irritent promptement; les amers, qui gardent long-
graecè dicitur thymos , et est ira modo naicens
et modo desistens. » Thymos autem, secundum
Damascenura, est idem quod furor. Non ergo
Turor tempus quaeiit ad vindictam, sed tempore
déficit.
3. Prœterea, Gregorius XXI. Moral ium ,
(cap. 4 sive 5), ponit très gradus irae , sci-
licet « irara sine voce , et iram cum voce , et
iram cum verbo expresse : » secundum illa
tria , quse Domiims ponit Matth., V : « Qui
irascitui- fralri suo , » ubi tongitur ira sine
voce. Et postea subdit : « Qui dixerit fratri
suo racha, » ubi tangiiur ira cum voce, sed
nec dum pleno verbo formata. Et postea di-
cit : « Qui autem dixerit fratri suo, fatue, »
ubi expletur vox perfeclione sermonis. Ergo
insufficienter divisit Dai\iascenus iram, nihil
pouefis ex parte vocis.
Sed contra est auctoritas Damasceni et Gre-
gerii Nysseni.
(CoNCLUsio. — Très sunt irae species , fel,
mania et furor, quae sumuntur secundum ea
quae dant ir«E aliquod augmentum. )
Respondeo dicendum, quod très species ira?,
quas Damascenus ponit , et etiam Gregorius
Nyssenus, sumuntur secundum ea quae dant irae
aliquod augmentum : quod quidem contingit
tripliciter. Uno modo ex facilitate ipsius mo-
tus : et talem iram vocat fel ; quia cito accen-
ditur. Âlio modo ex parte tristiliae causantis
iram , quae diu in memoria manet : et hœc per-
tinet ad maniam, t/iice à manendo dicitur.
Tertio ex parte ejus quod iratus appétit , scili-
cet vindictae : et haec pertinet ad furorem, qui
nunquam quiescit donec puniat. Unde Philoso-
pbus in IV, Ethic, quosdam irascentium vocal
280 I" !!• PARTIE, CfCESTION XL VII, ARTICLE 4.
temps leurs colères; puis les implacables, que la vengeance peut seule
calmer (I).
Je réponds aux arguments : 1° Les choses qui accroissent la colère ne
forment pas en elle de purs accidents : pourquoi donc ne pourrions-nous
la diviser, comme nous Tavons fait, d'après ces choses ?
2" L'emportement (V incandescence) dont parle Cicéron se rapporte à
la première espèce de la colère plutôt qu'à la deuxième ; car il exprime
la prompte inflammation de la bile, la soudaine explosion du ressenti-
ment. Pour le ôD^ô; grec, que le latin rend par fureur, il peut dénoncer
tout à la fois la promptitude dans Téclat de la colère et la permanence
dans la poursuite de la vengeance.
3» La division de saint Grégoire, d'après l'usage de la voix, repose sur
les effets de la colère, et non sur le développement de cette passion. La
classification de saint Jean Damascène n'est donc pas insuffisante.
QUESTION XLVII.
Des causes de \a colère et de ses remèdes»
Maintenant que nous connoissons la nature de la colère, nous devons
étudier ses causes et ses remèdes.
On demande quatre choses à ce sujet : i° La colère a-t-elle toujours
(1) Les termes employés par le Philosophe sont les suivants. D'abord àxpo xpkoi o^sT;,
ceux qui ont îa bile extrêmement prompte; acutij, qui se trouve dans le texte latin, ne pré-
sente ni ce sens-là ni aucun autre. Knsuite ny-sol, les amers. Enfin S^uoS'iaX'j-ci , littérale-
ment indissolubles , difficiles à amollir, à adoucir, à apaiser.
IVotre saint auteur a suivi les anciennes versions. Ces versions ne se distinguent ni par
Texaclitude ni par la clarté. Quand on n'a pas le texte original sous les yeux, le moyen le
acutos, quia cito irascuntur; quosdam ama-
ros , quia diu retinent iram; quosdam diffi-
ciles , qui iiuiiquaiii quiescunt nisi punianl.
Ad piiraum ergo diceudum , quôd omnia illa
per qucE ira recipit aliquam perfectionem , non
omnino per accidens se habent ad iram : et
ideo niliil piohibet secundum ea species irae
assignari.
Ad secundum dicendum , quôd excandes-
centia quam Tullius ponit , magis videtur per-
tinere ad primam speciem irae, quae perficitur
secundum velocitatem irae, quàm ad furorera.
ÎNïhil autem prohibet ut thymos graecè , quod
latine furor dicitur, utrumque importet, et
veiocilatem ad irascendum et firmitatem pro-
positi ail puniendura.
Ad terlium dicendum, quôd gradus illi irae
distinguunlur secundum effeclumirae, non au-
tem secundum diversam perfectionem ipsius
motus irae.
QUJISTIO XLVIL
De causa effectiva irœ^ et de ejus remediis^ in quatuor articulât divita,
Deinde considerandum est de causa etfectiva j Et circa hoc quaeruntur quatuor : l» Utrùm
Irae, et de remediis ejus. [ semper motivum irae sit alii^uid factum contra
DES CAUSES DE LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES. 281
pour motif une action faite contre son sujet ? 2» Le manque d'estime ou
le mépris est-il le seul motif de la colère ? 3* Le mérite du sujet est-il
une cause de colère ? h-° Enfin la bassesse de l'agresseur est-elle une cause
de colère ?
ARTICLE L
La colère a-t-elle toujours pour motif une action faite contre son sujet?
Il paroU que la colère n'a pas toujours pour motif une action faite
contre son sujet, l*» L'homme ne fait rien contre Dieu par le péché; car
il est écrit. Job, XXXV, 6 : « Si vous péchez, en quoi nuirez- vous à
Dieu? Et si vos iniquités se multiplient, que ferez-vous contre lui? »
Or Dieu s'irrite contre les hommes à cause de leurs péchés, conformé-
ment à cette parole, Ps. CV, 40 : « Le Seigneur se mit en colère, et il
entra en fureur contre son peuple (1). » Donc la colère n'a pas toujours
pour motif une action faite contre son sujet.
2° Comme nous lavons définie plus haut, la colère est le désir de la
vengeance. Or on désire de venger aussi le tort fait aux autres. Donc la
colère n'a pas toujours pour cause le mal qu'on nous fait.
3° Le Philosophe dit, Rhet., II, 2 : a Les hommes se fâchent contre
ceux qui méprisent les choses qu'ils aiment (2) : » ainsi l'homme épris
d'amour pour la philosophie se fâche contre ceux qui méprisent cette
science. Or celui qui méprise la philosophie ne nuit point à celui qui
l'aime. Donc nous ne nous fâchons pas toujours à cause des choses qu'on
fait contre nous.
plus facile et le plus sûr pour les comprendre , c'est de se reporter toujours au vocabulaire ,
à la construction, au génie de la langue grecque.
(1) Le Psalmiste avoit parlé précédemment des crimes des hommes : « Ils immolèrent leurs
Gis et leurs filles aux démons, dil-ii, 37. Ils répandirent le sang innocent — Et la terre fut
infectée par l'abondance du sang qu'ils répandirent; elle fut souillée par leurs œuvres crimi-
nelles , et ils se prostituèrent à leurs inventions. Et le Seigneur se mit en colère »
(2) Aristote ajoute : « Les femmes qui se piquent de beauté s'irritent contre ceux qui Tes-
timent peu. »
eom, qui irasciUir. 2» Utrùm sola parvipensio,
vel ëespectio sit motivum irae. 3° De causa irœ
ex parle irascentis. 4o De causa irœ ex parte
contra quem aliquis irascitur.
ARTICULIJS I.
Vtrùm semper motivum irœ sit aliquid fuctiim
contra eum qui irascitur.
Ad primuin sic proceditur. Videtur quôd
non semper aliquis irascalur propter aliquid
contra se factum. Homo enim peccando, ni-
liil contra Deum facere potest ; dicitur enim
Job, XXXV : « Si multiplicatas fueriut iuiquita-
tcs tuiC;,quid faciès conlra ilUmi.» Dicitur tameii
kDeum irasci contra houiiuos propter peccata. sc-
cuudum iliiid Paalnu CV : a ka^us est lurore
i
Dominus in populum suum. » Ergo non semper
aliquis irascitur propter aliquid contra se factum.
2. Prœterea , ira est ap[)etitus vindicte (ut
jam supra delinita est), sed aliquis appétit
vindictam facere etiam de liis, quae contra alios
tiunt. Ergo non semper motivum iree est ali-
quid contra nos factum.
3. Prœterea , sicut Philosophus dicit in
II. Rhet. (cap. 2) : « Horaines irascuntur prae-
cipuè contra eos qui despiciunt ea, circa quae
ipsi maxime student : » sicut qui student va
Philosophia , irascuntur contra eos qui Pliiio-
sophiam despiciunt, et simile est in aliis. Sed
despicere Philosophiam non est noceie ipsi
^tu icnti. No;i ergo semper iiascimur pioplâf
^ id (;Luod contra nos Ht.
282 1" 11* pautie, ot'ESTiON xlvii, article \,
A" (i QiiarKl on r ç it une injure en silence, dit saint Jean Chrysostôme,
HomiL XLII, m Matth,, on irrite davant:ige celui qui s'en rend cou-
pable. » Or ce silence ne nuit point à Tagr. sseur. Donc on n'est pas tou-
jours mis en colère par le mal qu'on reçoit.
Mais le Philosophe dit, Met,, II, 4 : « La colère vient toujours d'une
chose faite à nous-mêmes; mais la haine peut provenir de choses qui ne
nous concernent pas, car il suffît de croire un homme mauvais pour le
haïr. »
(Conclusion. — Puisque la colère est le désir de la vengeance, elle a
toujours pour motif une chose faite contre celui qui l'éprouve. )
Ainsi que nous l'avons vu dans la dernièie question, la colère désire
le mal d'autrui comme une juste vengeance. Or la vengeance doit être
précédée de Tinjure; puis l'injure qui nous concerne provoque seule la
vengeance; car de même que nous recherchons naturellement notre
propre bien , ainsi nous repoussons notre propre mal par l'impulsion de
la nature. Mais d'un autre côté, pour que Tinjure nous concerne, il faut
qu'on ait fait quelque chose contre nous. Donc la colère a toujours pour
motif une chose faite contre son sujet.
Je réponds aux arguments : 1° On attribue la colère à Dieu non comme
passion de l'ame, mais comme acte de justice qui venge le crime. Si le
pécheur ne peut réellement nuire à Dieu, il n'en agit pas moins dou-
blement contre Dieu. D'abord il méprise ses préceptes; puis en faisant
du mal à quelqu'un, soit à lui-même, soit à un autre, il nuit aune
chose qui appartient au souverain Etre, puisque tout est dans son do-
maine et sous la garde de sa providence.
2" Si nous concevons de la colère contre ceux qui font du mal aux
autres, si nous voulons tirer vengeance de leur injustice, c'est que leurs
4. Prœterea , « ille qui lacet contra contu-
meliantem, magis ipsiim ad iram provocat, » ut
dicit Chrysobtomiis. Sed in hoc contra i^'sura
nihil agitj quod lacet. Ergo non semper ira
alicujusprovocatur propter aliquid quod contia
ipsum lit.
Sed contra est, quôd Philosoplius dicit in
II. Wielor. (cap. 4), quod « ira tit semper ex
hiâ qu» adseipsum, iniraicitia autem et sine
his, quae ad ipsura ; si enim putemus talem
esse , odimus. »
( CcNCLUSio. — Quum ira sit appetitus re-
pellenùi propriura malum , irœ niotivuai sem-
per est aliquid factura contra ipsum qui iras-
citur. )
Respondeo dicendum , quôd sicut supra dic-
tum est (qu. 46, art. 6) , ira est appetitus no-
cendi alteri siib ratione justi vindicativi. Yin-
dicta autem loc.um non habet, riisi ubi prcccessit
injuria ; nec injuria omuis ad viudictam pro-
vocat, sed ilia sola quae ad eum pertiuet qui
appétit vindiclam : sicut enim unumquodque
naturaliter appétit propiium bonuni, ita etiam
naturaliter repellit proprium malum. Injuiia
autem ab aliqao facta non pertinet ad aliquem,
nisi aliquid fecerit quod aliquo moJo sit contra
ipsum : unde sequitur quod motivum irae ali-
cuj'js semper sit aliquid contra ipsum factam.
Ad piimum ergo dicendum, quôd ira non
dicitur in Deo secundum passionem auimi, sed
secunùum judicium justiîiae, prout vult vinJic-
tanifacere de peccato. Peccator enim peccando,
Deo nihil nocere effective potest, tameu ex
parte sua dupliciter contra Deum agit. Primo
quidem in quantum eum in suis niandalis con-
temuit. Secundo in quantum nocumentum ali-
quod infert alicui, vel sibi, vel alteri, quod
ad Deum pertinet, prout ille cui nocuimmtum
infertur , sub Dei providentia et tuteU conli-
netur.
Ad secundum dicendum , quôd irascimur
contrd illos (jui aliis noceut, et vindictam ap-
DES CAUSES DE LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES. 283
victimes nous appartiennent de quelque manière, soit par affinité, soit
par amitié, soit au moins par communauté de nature.
3° Quand nous donnons aux choses notre amour, notre sollicitude, nos
efforts, nous les regardons comme notre bien. Qu'on vienne donc à mé-
priser ces choses, nous croyons qu'on nous méprise nous-mêmes et dès-
lors nous nous sentons blessés.
4° Si rhomme qui reçoit l'injure sans la repousser par la parole irrite
davantage son agresseur, c'est qu'il semble obéir au mépris dans son
silence, et faire peu d'estime de la colère qui s'efforce de l'outrager. Or
manifester peu d'estime, témoigner du mépris, c'est un certain acte.
ARTICLE IL
Le manque d'estime ou le mépris est-il le seul motif de la colère ?
Il paroît que le manque d'estime ou le mépris n'est pas le seul motif
de la colère. 1° Saint Jean Damascène dit, Be fide orthod., II, 16 :
« L'homme s'irrite quand il reçoit ou croit recevoir une injure. » Or on
peut recevoir une injure sans être méprisé. Donc le mépris ou le manque
d'estime n'est pas le seul motif de la colère.
2° Rechercher l'estime et s'affliger du mépris, ce sont deux actes qui
se suivent dans le sujet. Or les purs animaux ne recherchent pas l'es-
time : donc ils ne s'affligent pas du mépris. Mais les animaux s'irritent,
dit le Philosophe, quand ils reçoivent des coups et des blessures. Donc le
mépris n'engendre pas seul la colère.
3° Le même Philosophe, Rhet., II, 2, assigne, outre le mépris, plu-
sieurs causes de colère, par exemple, « l'oubli, la joie dans les malheurs
d'autrui, l'obstacle qui empêche l'accomplissement delà volonté propre. »
petimus in quantum illi quitus nocetur, ali-
quo modo ad nos pertinent, vel per aliquam
affinilatem, vel per araicitiam, vel saltem per
communionem nalurae.
Adtertium dicendum;,quôd id in quo maxime
Btudemus (1) , reputamus esse bonum nostrum,
et ideo cùm illud despicitur, reputamus nos
quoque despici et arbitramur nos iaesos.
Ad quarlum dicendiim, quôd tune aliquis
tacens ad iram provocatinjurianteinjquando vi-
ùetur ex contemptu tacere , quasi parvipendat
alterius iram. Ipsa autem parvipeusio quidam
actus est.
ARTICULUS IL
Uirùm sola parvipensio vel despeciio sit
motivuin ira.
Ad secundum sic proceditur. Videlur qu6d
non sola parvipensio vel despectio sit motivum
irae. Dicit enim Damascenus quod « injuriam
passi, vel aestimantes pati, irascimur. » Sed
homo potest injuriam pati etiara absque des-
pectu vel parvipensioue. Ergo non sola parvi-
pensio est irse motivum.
2. Prœterea, ejusdem est appetere honorem
et coutristari de parvipeusione. Sed brûla ai)i-
malia non appetunt honorem : ergo non cou-
tristantur de parvipensioue. Et tamen in eis
provocatur ira propter lioc, quod vulnerautiir ,
ut dicit Philosopbus in III. Ethic. (cap. 11
vel 17). Ergo non sola parvipensio videtur esse
motivum irae.
2. Prœterea, Philosophus in II. Rhet. (cap. 2),
ponit multas alias causas irae, puta « oblivio-
nem , et exultationem in iufortuniis, denun-
tiationem malorum, impedimentum consequendae
(1) Yel circa quod maxime occupamur, seu quod maxime assequendum optamus et assequi
çonamur , aut etiam inesse uobis gloriamur.
^8i î" II* PARTIE, QfJESTlOX XLVIÎ , AFITTCLE 2.
Donc le manque d'estime ou le mépris n'est par la seule cause de la
Colère.
Mais le Stagyrite dit, Rhet., II, 2 : « La colère est la tristesse de l'iu-
jure et le désir de la vengeance à cause du mépris manifesté. »
(Conclusion. — Comme le manque d'estime on le mépris renferm»:
tout ce qui peut faire naître la colère, il est le seul motif de cette pas-
sion. )
Toutes les causes de la colère se réduisent au mépris. En efTet le mé-
pris comprend, selon le Philosophe, trois espèces ou trois degrés : le
dédain, le rebut (1)et l'insulte; et ces trois choses renferment, comme
on le voit au premier coup d'œil, tout ce qui peut exciter la colère. Il est
facile, au reste, de le démontrer par deux raisons. D'abord la colère, nous
devons toujours en revenir là, désire le mal de son provocateur comme
un acte de justice vindicative. En conséquence la colère recherche la
vengeance, parce qu'elle la croit juste. Or, pour que la vengeance soit
juste, elle doit s'exercer contre une chose faite injustement, si bien que
la cause de la colère implique toujours l'injustice : « Quand les hommes
se croient blessés justement, ils ne s'irritent pas, dit le Philosophe,
Hhetf II, 3; car ce qui est juste ne provoque pas la colère. » Eh bien,
l'homme peut commettre l'injustice sous l'influeace de trois causes : par
ignorance, par passion et par préméditation. « La plus grande de ces in-
justices, c'est la dernière, dit encore le Philosophe, Ethic, V, 40; c'est
celle qui est commise par détermination , de propos délibéré , avec ma-
lice. » Aussi nous irritons-nous davantage contre ceux qui nous offensent
sciemment, volontairement, froidement; quand nous pensons que notre
(1) Notre saint auteur dit epireasmus. C'est le grec ÈTrriOeaCTaôç. Démosthènes , Plutarque
et saint Grégoire de Nazianze emploient ce mot dans le sens de vexation, d'offense, d'ou-
trage; l'ange de Pécole, suivant le chef des péripatéticiens, lui fait signifier dans un sens plus
restreint opposition à la volonté de quelqu'un , obstacle qui empêche raccomplisseraent des
vœux lOirilimes.
propriac voluntatis. » Non ergo sola parvipensio
est provocativum irœ.
Sed contra est, quôd Philosoplius dicit in
IL Rhet. (ubi supra), quod « ira est appelitus
cum tristitia punitionis, propter apparentera
parvipensioneni non convenienter factam. »
(CoNCLusio. — Omnes causae iise ad parvi-
pensionem reducuntur, et ideo sola parvipensio
vel despectio molivum irse dicitur. »
Respondeo dicendum, quod omnes causae irae
reducuntur ad parvipensirr\em. Sunt enim très
species parvipensionis , u. dicitur in IL Rhet.
(ubi supra), scilicet « despectus, epireasmus, »
id est, impedimentum voluntatis implendae,
et contumeliatio , et ad haec tria omnia mo-
tiva irae reducuntur. Cujus. ratio potest accipi
duplex. Prima est , quia ira appétit nocumen-
tum fiterius, in quantum habet ratiouem
justi vindicativi : et ideo in tantum quœrit vin-
dictâ , in quantum videtur esse justa. Jiista
autem vindicta non fit nisi de eo quod est in-
juste factura, et ideo provocativum ad iram
semper est aliquid sub ratione injusti ; unde
dicit Philosophus in IL Rliet. (cap. 3), quod
« si homines putaverint ab iis qui lœserunt
esse juste passos, non irascuntur, non enim
fit ira ad justura. » Contingit autem tripliciter
nocumentura alicui inferri; scilicet ex igno-
rantia , ex passiorie , et ex eleclione. Tune
enira aliquis « maxime iujustum facit, quando
ex electione vel industria, vel ex certa politia
nocumentum infert , » ut dicitur in IL Ethic,
(cap. 10 seu 13). Et ideo maxime irascimur
contra illosquosputamus ex industria nobis no-
cuisse ; si enim putemus aliquos vel per igno-
rantiam vel ex passione nobis iatulisse iii^
DES CAUSES DE LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES, 285
agresseur agit par ignorance ou par passion, nous ne nous irritons pas
ou nous nous irritons beaucoup moins contre lui ; car l'ignorance ou la
passion diminuent Tinjure^et sollicitent l'indulgence et le pardon. Or
ceux qui nous offensent volontairement, de sang-froid, n'ont d'autre
mobile que le mépris dans leur attaque, et voilà ce qui va soulever tout
ce qu'il y a de courroux dans notre ame : « S'ils cédoient à l'entraîne-
ment de la haine, dit toujours le Stagyrite, Rhet., ÏI^ 3, ils nous fâche-
roient peu ou pas du tout, parce qu'ils ne nous montreroient pas un
manque absolu d'estime. » La seconde raison, c'est que le mépris semble
protester contre notre mérite, car c'est les choses de peu d'importance
qu'on estime peu. Et comme nous faisons consister notre valeur et notre
prix dans les biens que nous possédons, les attaques qu'on livre à ces
biens nous paroissent dirigées contre notre mérite, et nous les considé-
rons dès-lors comme des preuves de mépris.
Je réponds aux arguments : 1° Lorsque l'offense a son principe, non
pas dans le mépris, mais dans l'ignorance ou dans la passion, elle est
moins injurieuse et provoque moins de courroux. C'est donc le mépris
qui, seul, donne à la colère sa force et l'accroissement : voilà pourquoi
nous le disons la cause de cette passion.
2<> L'animal ne désire pas l'estime comme telle, comme jugement de
l'esprit; mais il désire naturellement une certaine dignité et s'irrite
contre ce qui y déroge (1).
3° Toutes les causes dont parle le Philosophe reviennent au mépris.
Et d'abord l'oubli n'atteste-t-il pas peu d'estime, puisqu'on met bien
(1) L'ange de VEcole dit : « Les animaux désirent une certaine excellence. » Que devons-
nous entendre par là? Quelques interprètes répondent : Certains animaux, comme le lion,
veulent obtenir la prééminence , Tempire , la domination dans leur espèce. D'autres commen-
tateurs disent : Tous les animaux veulent être traités avec une certaine dignité , avec une
certaine considération, avec certains égards. Nous admettons celte dernière interprctalion ,
pourquoi? Parce que les plus forts individus d'une espèce recherchent et peuvent rechercher
•euls la domination sur leurs semblables. Le lecteur trouvera sans peine d'autres raisons ^ que
l*espace ne nous permet pas de développer.
juriam : vel non irascimur contra eos, vel
niultominus; agere enim aliquid es igninan-
tia vel ex passione, dimiuuit ratiouem injuiiae,
et est quodammodo provocaiitivum miseri-
cordiae et veniae. lili autem qui ex iudustria
Documentum inferunt, ex contemptu peccare
videntur , et ideo contra eos maxime irasci-
mur; unde Phiiosophus dicit in II. Rhct.
(cap. 3) , quod « his qui propter iram aliquid
lecerunt, aut non irascimur, aut minus iras-
cimur , non enim propter parvipensionem vi-
dentur egisse. » Secuuda ratio est, quia par-
"vipensio excelleutiae hominis opponitur quœ
enim liomines nullo modo putant digna esse,
parvipendunt, ut dicitur in II. Rhet. (cap. 2).
Ex omnibus autem bonis nostris aliquam excel-
lentiam quaerimus ; et ideo quodcumque nocii-
mentum uobis inferatiir, in quantum excellentiae
deiogat, videtur ad parvipensionem [jertinere.
Ad primum ergo dicendum, quod ex quacum-
que alia causa aliqiiis injuriaai patiatur, quam
ex contemptu , illa causa minuit rationem in-
juriae : sed solus contemptu? vel parvipensio
rationem irae auget , et ideo est per se causa
irascendi.
Ad secundum dicendum, quôd licèt auimal
brutum non appelât honorem sub ratione ho-
noris, appétit tameii naturaliter quamdam ex-
cellentiam , et irascitur coutra ea quae illi ex-
cellentiae derogant.
Adtertium dicendum, quM omnes îMas causa
ad quamdam parvipensionem reducuntur. Obli-;
286 I'* II* PARTIE, QUESTION XLVII, ARTICLE 3.
avant dans sa mémoire les choses qu'on juge d*im grand prix? Et pour*
quoi va-t-on sans nécessité, sans avantage jeter son frère dans la tristesse
en lui révélant des choses pénibles et douloureuses, sinon parce qu'on
attache une médiocre importance à son affliction ? Et quand on se réjouit
en présence de sa douleur, qu'on recueille ses larmes le rire sur les
lèvres , ne prouve-t-on pas le peu de prix qu'on donne à son infortune ?
Enfin s'opposer de gaieté de cœur à sa volonté, l'éloigner capricieusement
du but de ses vœux, c'est lui dire qu'on n'ajoute aucune valeur à son
amitié. Ainsi toutes ces choses provoquent la colère, parce qu'elles sont
des signes de mépris.
ARTICLE III.
Le mérite du sujet est-il une cause de la colère?
Il paroît que le mérite du sujet n'est pas une cause de la colère. 1" Le
Philosophe dit, Rhet., II, 2 : « Les affligés, comme les infirmes, les né-
cessiteux , ceux qui n'ont pas ce qu'ils désirent , entrent facilement en
colère. » Or la maladie, l'indigence, le désir non rempli, tout cela con-
stitue le manque et le défaut. Donc le défaut est plutôt que le mérite une
cause de colère.
2» Le même Philosophe dit encore, Ihid., X : «Nous nous fâchons
quand on nous rabaisse au sujet des choses que nous n'avons pas ou que
nous n'avons qu'à un foible degré ; mais quand nous possédons ces choses
éminemment, nous ne nous fâchons pas(i). » Or la privation ou la pos-
session incomplète implique le défaut. Donc le défaut est plutôt la cause
de la colère que le mérite , la supériorité , l'excellence.
3° Les choses qui forment le mérite donnent le contentement et l'es-'
(1) Plaisantez le socialiste sur sa délicatesse à Fendroit du hien d'autrui, le libéral sur son
désintéressement sans bornes et le maître d'école sur Télégante simplicité de son langage,
vous verrez si , malgré le progrés continu , les hommes ne sont pas aujourd'hui ce qu'ils
étoient il y a vingt-deux siècles.
vio enim parvipensionis est evidens signum :
ea enim quae magna œstimamiis,niagis memoriee
inliginuis. Similiter ex quadam parvipensione
Bst, quod aljquis non vereatur coiUristare ali-
({ucm, denunliando sibi aiiqua trislia ; qni
etiam in inforiuniis alicujus hilaritatis sigisa
ostendit, videtur parum curare de bono vel
malo ejus. Similiter etiam qui impedit ali-
quem à sui proposiU assecutione non propter
aliquam utilitatem sibi inde piovenientem^ non
videtur mullum curare de araicitia ejus. Et ideo
omnia talia in quantum signa contemptus, suât
provocativa irae.
ARTICULUS ill.
Vlrùm excellentia irascentis sit causa irce.
Ad tertiura sic proceditiir. Yidetiir qubd ex-
cellentia alicujus non sit causa quod facilius
irascahir. Dicit enim Philoïopbus in II. PJiet.
(cap. 2 ) , quod « maxime aliqui irascuntur
cùm tristantar, ut intirmi et egentes, et qui
non habent id quod concupiscunl. » Sed omnia
ista ad defectum peiiinere videntur. Ergo raagis
facit pronum ad iram defectus, quam excel-
Icnlia.
2. Prœterea , Pliilosophus dicit ibidem qu6d
« timc aliqui maxime irascuntur, quando iû
eis despicitur id de quo potest esse siispicio
qiiôd vel non iiisit eis, vel quôd sit in eis dé-
biliter ; sed cùm putant se multura excellere
in illis in quibus despiciuntur , non curant. »
Sed prœdicta suspicio ex defectu piovenit. Ergo
defectus est magis causa quôd aliquis irasca*
lur, quàm excellentia.
3. Prœterea , ea qnse ad cxccllentiam poitj-
nent, maxime faciunt Iiomines « jucaudos et
I
DES CAUSES DE LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES. 28t
pérance. Or nous lisons dans le Stagyrite, Rhet., Il, 1 : « Nous ne nous
fâclions pas dans les amusements, dans les ris, dans les fêtes, dans la
prospérité, dans le succès de nos entreprises, dans les plaisirs honnêtes,
dans Tespérance. » Donc le mérite n'est pas une cause de colère.
Mais le Philosophe dit, Ibid. : « Les hommes s'indignent souvent à
cause de leur supériorité. »
(Conclusion. — Le mérite du sujet est la cause de la colère, lorsqu'on
envisage le motif qui excite cette passion ; mais c'est le manque et le
défaut qui en est la cause, lorsque Ton considère la disposition qui la
produit. )
La colère peut avoir deux causes dans le sujet : le motif extérieur qui
excite cette passion, puis la disposition intérieure qui la produit. Sous le
premier rapport, le mérite, la supériorité , Texcellence sont une cause
de colère. Quel est le motif extérieur qui fait éclater l'indignation? C'est
le mépris, comme nous l'avons vu dans l'article précédent. Or plus un
personnage a de supériorité, de grandeur, d'élévation, plus il est injuste
de mépriser ses qualités; aussi les hommes éminents senteut-ils un pro-
fond courroux s'éveiller dans leur cœur, lorsqu'on déprécie leur véri-
table mérite, par exemple quand on rabaisse l'éloquence de l'orateur
habile, la fortune du riche, ainsi de suite (l^i. Sous le second rapport,
(1) L'insensé qui se croit Charlemagne, César, Alexandre exige, lui aussi, le respect. Cette
sorte de folie, plus commune qu'on ne pense, car elJe ne loge pas toujours à Charenton,
naît de l'orgueil et se fortifie par le succès. Quand la bassesse l'a élevée au pouvoir et qu'elle
est couverte d'un lambeau de pourpre , elle poursuit les hommages avec d'autant plus de fu-
reur qu'elle les mérite moins. Un favori d'Assuérus, Aman, parvenu de fraîche date , récla-
moit les honneurs divins. « Et tous les serviteurs du roi , dit le saint Livre , Eslherj HT , 2 et
fiuiv., flérhissoienl les genoux devant Aman et l'adoi oient, parce que l'empereur le leur avoit
commandé. Il n'y avoil que Mardochée qui ne fléchissoil point les genoux devant lui , et
qui ne l'adoroit point. Et les serviteurs du roi qui veilloient à la porte du palais lui dirent :
Pourquoi n'obéissez-vous point au commandement du roi comme tous les autres? Et après lui
avoir dit cela fort souvent , voyant qu'il ne vouloit point les écouter, ils en avertirent Aman ,
voulant savoir s'ii demeureroit toujours dans cette résolution , parce qu'il leur avoit dit qu'il
étoit Juif. Aman ayant reçu cet avis et ayant reconnu par expérience que Mardochée ne Ilé-
chissoit point les genoux devant lui et ne l'adoroit pas, entra dans une grande colère. Mais
U compta pour rien de se venger seulement de Mardochée. Et ayant su qu'il étoit Juif, il
bonœ spei ess3. » Sed Philosophus dicit in
II. R/iel. (cap. 4), quôd « in ludo , in risii ,
in festo , in prosperilate , in consummatione
operum, in deleclatione non turpi et in spe
optima , homines non irascuntur. » Ergo excel-
lentia non est cansa ircB.
Sed contra est , quod Philosophus in eodem
lib. dicit (cap. 9), quod « homines propter
excellentiam indignantur. »
(CoNCXUsio. — Si ad iras motivum inspicia-
tur, excellentia ejus qui irascitur, irai causa
est; si verô illius qui irascitur attendatur dis-
positio , magis defectus quàm excellentia ejus
Respondeo dicendum quôd causa irae in eo
qui irascitur, dupliciter accipi potest. Uno
modo secundùin habitudinem ad motivum irae,
et sic excellentia est causa ut aliquis de fa-
cili irascatur. Est enim motivum irae injusta
parvipensio, ut dictum est (art. 2). Constat
autem quud quanto aliquis est excellentior ,
injustius parvipenditur in hoc in que excellit ;
et ideo illi qui sunt in aliqua excellentia,
maxime irascuntur si parvipendantur ; putà si
dives parvipenditur in pecunia , et rhetor ia
loquendo , sic de aliis. Alio modo potest consi-
derari causa irae in eo qui irascitur , ex parte
causa esse videtur. ) l dispositionis quae in eo relinquitur ex taii hw>-
2S8 I" II* PARTIE, QUESTION XLVIT, ARTICLE 3.
relativement à la disposition intérieure, le manque et le défaut dans
le sujet est une cause de colère. Ce qui soulève ce ressentiment, c'est le
mal contristant. Or toutes les choses qui forment le défaut, produisent
la tristei^se; car Tame, blessée déjà par des impressions funestes, est
plus sensible aux coups de la douleur. En conséquence les infirmes,
les indigents, les malheureux, tous ceux qui essuient des privations
s'irritent facilement, parce que la tristesse a plus de prise sur leur être
moral.
Te réponds aux arguments. 1° La réponse à la première objection se
trouve dans ce qui précède.
2° Quand l'homme est méprisé dans une qualité qu'il possède surémi-
nemment, comme il se sent à l'abri de toute attaque dangereuse, il n'é-
prouve ni tristesse, ni colère sous ce rapport; mais comme le mépris .
qu'on lui témoigne est souverainement injuste, il peut s'irriter sous cd
nouveau point de vue, à moins qu'il ne pense qu'on ne le rabaisse pas
par dédain , mais par ignorance ou par une autre cause.
3° L'amusement, la joie, le plaisir et toutes les choses dont parle le
Philosophe peuvent éloigner la colère en bannissant la tristesse ; mais
comme elles provoquent le mépris, elles peuvent amener aussi la colère
à leur suite.
ARTICLE IV.
La bassesse de Vagresseur est-elle une cause de colère ?
Il paroît que la bassesse de l'agresseur n'est pas une cause de colère.
1" Le Philosophe dit, Rhet., II, 3 : « On n'éprouve pas de la colère, mais
de l'indulgence envers ceux qui avouent leurs torts, se repentent et
s'humilient; le chien lui-même ne mort pas l'homme renversé. » Or
aima mieux entreprendre de perdre toute la nation des Juifs qui étoient répandus dans le
royaume d'Assuérus. » La folie qui distribue à pleines mains des trônes et des couronnes a
produit beaucoup d'autres effets , que le lecteur constatera sans peine. C'est elle qui a inventé
la liberté , l'égalité et la fraternité , et la guillotine , et les noyades.
tivo. Manifestum est autem quôd uihil movet
ad iram , nisi nocimientum qiiod contristat ; ea
autem quae ad defectiim pertinent, maxime sunt
contristantia , quia homines affectibus subja-
ceutes facilius lasduntur. Et ista est causa quare
homines qui sunt infirmi, vel in aliis defecti-
bus, facilius irascuntur, quia facilius contris-
tantur.
Et per hoc patet responsio ad primum.
Ad secundum dicendum , quôd ille qui des-
picitur in eo in quo maxime multum excellit ,
non reputat se aliquam jacturam pati , et ideo
non contristatiir ; et ex hac parte minus iras-
citur sed ex alla parte , in quantum indigiiius
d'ispicitur, habet majorem rationem irascendi,
nisi forte reputet se non rideri vel Rubsannari
propter despectura , sed propter ignorantiam ,
vel propter aliud hujusmodi.
Ad tertium dicendum, quôd omnia illa ira'
pediunt iram , in quantum impediunt tristi-
tiam ; sed ex alia parte nata sunt provocare
iram secundum quôd faciunt hominem incon-
venientius despici.
ARTICULUS IV.
Utrùm defecfus alicujus sit causa ut contra
eum facilius irascamur.
Ad quartum sic proceditur. Videtur quôd de-
fectus alicujus non sit causa ut contra ipsum
facilius irascamur. Dicit enim Philosophus in
II. Rhet. (cap. 3), quôd «bis qui confitenlur, ot
pœnitent, et humiliantur, non irascimur, sed
DES CAUSES DE LA COLÈRE ET DE SES REMÈDES. 289
cette humiliatioi) , ce repentir, ces aveux soiit un abaissement. Donc la
bassesse de Tagresseur n'est pas une cause de colère.
2° La mort produit le plus grand des abaissements. Or la colère cesse
à la mort. Donc la bassesse d'où part l'injure n'est pas une cause de
colère.
3° Nous ne voyons point de bassesse dans notre ami. Or l'injure qui
nous est faite par notre ami , même son abandon dans nos besoins pro-
voquent vivement notre colère ; c'est ce qui fait dire à David, Ps, XIV,
13 : « Si mon ennemi m'avoit maudit, je l'aurois plutôt souffert. »
Donc la bassesse de celui qui nous injurie n'est pas une cause de colère.
Mais le Philosophe dit, BJiet., II, 2 : «Le riche s'indigne contre le
pauvre et le prince contre le sujet , quand ils en sont méprisés. »
(Conclusion. — Quand la bassesse de l'agresseur aggrave le mépris,
elle augmente la colère ; mais elle la diminue, quand elle ôte à la gra-
vité du mépris. )
Comme nous l'avons vu dans les deux deniers articles , rien ne pro-
voque plus la colère que l'injuste dédain : donc la bassesse et l'infério-
rité de l'agresseur augmente la colère, parce qu'elle augmente l'indi-
gnité de son mépris. Car de même que l'homme est méprisé d'autant plus
injustement qu'il est plus élevé, de même le contempteur méprise d'une
manière d'autant plus inique qu'il est plus bas : aussi le gentilhomme
[ s'irrite-t-il contre le roturier, le sage contre l'insensé, le maître contre le
serviteur quand ils s'envoient méprisés. Au contraire, lorsque l'abais ju-
ment du provocateur ôte à la gravité du dédain, il n'augmente pas la
magis ad eos mitescimus; unde et canes non
mordent eos qui résident (1). » Sed hoc per-
tinet ad parvitatera et defectiiin. Ergo parvitas
aiicujus est causa ut minus irascamur,
2. Fra-terea , nulius est major defectus quàra
jnortis. Sed ad mortuos desinit ira. Ergo de-
lecius aiicujus non est causa provocativa irae
contra ipsum.
3. Prœterea , nulkis œstimat aliquem par-
vura ex hoc quôd est sibi amicus. Sed ad ami-
cos si nos otîenderint, vel si non juverint,
magis offendimur; unde dicitin Psalm. LIV :
'j« Si iniraicus meus maledixisset raihi , snsti-
nuissem utique [1). » Ergo defectus aUcujiis
non est causa ut contra ipsum facilius iras-
camur.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
II. Rf'iet. (cap. 2), quôd «dives irascitur contra
pauperem si eum despiciat; et principalis contra
subditum. »
(CoNCLusio. — Defectus, et illiiis contra
qiiem irascimur , parvitas , qu6 magis despoc-
tionem auget, eo magis irœ provocaîiva est;
et eadem diminuit, si despeclionem iimniiiu.if.)
Respondeo dicendum, quôd sicut jam S'iprà
dictuQi est (art. 2 et 3), indigna despecîi;^
est maxime provocativa irae : defectus iL:iiuC
vel parvitas ej «s contra quem irascimur , fa-nt
ad augmentum irse, in quantum auget indign'.n
despeclionem. Sicut enim quanto ahquis est ma-
jor, tanto indignius despicitur, ita quanto ali'
auis est minor, tante iudignius despicit : e*.
ideo, nobiles irascuntur si despiciantur à rus-
ticis, vel sapientes ab insipientibus , vel do-
mini à servis. Si verô parvitas vel defectus
diminuât respectionem iiidignam, talis parvitas
(1) Ut ex grœco tcj; x.aô'iT&vra? vettis interpres reddit , indeque S. Thomas.
(2) A Chiislo diclum conquerente de Juda vel in persoiia Ghrisli à Davide , Gassiodorus io-
lelligil piopler id quod stqiiilur : Tu verà homo unanimis^ dux meus et nolus meus^ qui
simul niecum dulces capiebas cibos (>ers. 13, 1 i , 15). — In islo versu ( inquit ) et aliis
duobus qui sequuntur^ Judas per/idus exprobralur^ quia caveri poluit si puhticas fuisset
inimicus. Nam quo mono cian haberel suspeclum qui vidcbaiur esse discipulus?
y\
i9
290 !'« II« PARTIE, QUESTION XLVII, ARTICLE 4.
colère, mais il la diminue : voilà pourquoi l'aveu de l'injure , la recon-
noissance de l'injustice, l'humiliation du coupable, la prière qui de-
mande pardon fléchissent les plus courroucés : « La parole douce rompt
la colère, » dit le Sage, Prov., XV, 1. Cet abaissement volontaire, bien
loin de prouver du mépris , témoigne de la plus haute estime.
Je réponds aux arguments : 1» Ce qu'on vient de lire renferme la
réponse à la première objection.
2° La haine cesse au trépas pour deux raisons : d'abord les morts ne
peuvent sentir le poids de la vengeance, peine que l'homme irrité veut
infliger avant tout; puis ceux qui ont quitté la vie semblent avoir
franchi le dernier terme de l'infortune , et le courroux le plus ardent
s'éteint quand le mal de son provocateur dépasse la mesure d'une juste
réparation.
3» Le mépris de nos amis nous paroît souverainement injuste. Lors
donc qu'ils nous montrent du dédain , soit en nous offensant , soit en
abandonnant notre défense , nous nous irritons contre eux par la même
cause qui provoque notre colère contre l'homme placé au-dessous de
nous (1).
(1) Le lecteur se dît peut-être à lui-même : La question que je viens de lire est intitulée :
« Des causes de la colère et de ses remèdes, « et saint Thomas abandonne cette question
sans avoir dit un mot des remèdes dont il s'agit. Pardon; saint Thomas nous a parlé des re-
mèdes de la colère; il nous a montré comment le mépris et le manque d'estime , la bassesse
et le défaut de Tagresseur provoquent tout ensemble et calment cette passion.
non auget sed diminuit iram : et hoc modo illi
qui pœnitent de injuriis factis, et confitentur se
malè fecisse, et humiliantur, et veniam petunt,
mitigant iram ; secundùm illud Pruverb., XV :
« Responsiû mollis frangit iram ; » in quantum
scilicet taies videntur non despicere , sed ma-
gis raagnipendere eos quibus se humiliant.
Et per hoc patet responsio ad priraum.
Ad secundùm dicendum , quôd duplex est
causa quare ad mortuos cessât ira : una , quia
Bon possuU dolere et sentire , quod maxime
quaerunt irati in his quibus irascuntur; alio
modo, quia jam videntur ad ultimum malorum
pervenisse : unde etiam ad quoscunque graviter
laesos cessât ira, in quantum eorum malum ei-
cedit mensuram justae retributionis.
Ad terliura dicendum, quôd etiam despectio
quae est ab araicis, videtur esse magis indigna;
et ideo ex simili causa magis irasciraur contra
eos si despiciant vel nocendo, vel non juvaûda,
sicut et contra minores.
DES EFFETS DE LA COLÈRE. 291
QUESTION XLVIII.
"Des effets de la colère.
Il nous reste à parler des effets de la colère.
On demande quatre choses ici : 1** La colère cause -t-elle la joie?
2« Cause-t-elle la ferveur et Tinflammation du cœur? 3« Gêne-t-elle Tu-
sage de la raison? 4*^ Gause-t-elle la taciturnité ?
ARTICLE I.
La colère cause-t-elle la joie ?
n paroît que la colère ne cause pas la joie. 1° La tristesse exclut la
joie. Or la colère est toujours accompagnée de la tristesse; car le Philo-
sophe dit^ EthiCy YII^ 6 et 7 : « Quiconque agit par colère agit avec
affliction. » Donc la colère ne cause pas la joie.
2° Le même Philosophe dit aussi^ Ethic, IV^ 11 et 13 : « La punition
calme la violence de la colère, en remplaçant la tristesse par la joie ; »
donc l'homme irrité reçoit la joie de la punition. Mais la punition exclut
la colère : donc la colère disparoit avant Tarrivée de la joie; donc elle
ne la produit pas.
3« L'effet ne peut entraver la cause, puisqu'il a la même forme. Or la
joie prévient et paralyse la colère , comme nous le lisons dans le Philo-
sophe. Donc elle n'est pas l'effet de la colère.
Mais le chef des péripatéticiens dit proverbialement, Rliet., II, 3 :
« La colère coule plus douce que le miel dans le cœur des hommes (1). »
(1) Cette parole forme, dans le texte grec, un vers d'Homère, Iliade^ I, 11.
QUJISTIO XLVIIL
De effeetibus irœ, in quatuor articulas divisa.
Deinde considerandum est de effeetibus irae.
Et circa hoc quaeruntur quatuor : 1° Utrùm
ira causet delectalionem. 2° Utrùm maxime
causet fervorem in corde. 3» Utrùai maxime
impediat rationis usum. 4» Utrùm causet taci-
turuilatem.
ÂRTICULUS I.
Utrùm ira causet delectalionem.
Ad primura sic proceditur. Videtur quôd ira
non causet delectationem. Trislitia etiam delec-
tatiouem excladit. Sed ira est semper cum tris-
titia, quia, ut dicitur in VII. Ethic. (cap. 6
sive 7 ), « omnis qui facit aliquid propter iram,
2. Prœterea, Philosophus dicit in IV. Ethic.
(cap. 11 vel 13), quôd «punitio quietatimpe-
tum irae, delectationem pro tristitia faciens; »
ex quo potest accipi quod delectatio irato pro-
venit ex punitione. Punitio autem excludit iram.
Ergo adveniente delectatioue ira tollitur; non
est ergo effectus delectationi conjunctus.
3. Praeterea, nuUus effectus impedit cau-
sam suam, cùm sit suas causas conformis. Sed
delectationes impediunt iram, ut dicitur in
II. Rhet. (cap. 3). Ergo delectatio est effectus
irae.
Sed contra est, quod sicut PhilosopVus la
eodem libro (cap. 2) , inJucit proverbium, quôd
facit tristatus. » Ergo ira non causât délecta- « ira multô dulcior melle distillante, in pectori
Uonem, bus virorum crescit. »
292 1" W PARTIE, QUESTION XLVIÏl, ARTICLE 4.
(Conclusion. — Puisque la colère désire la vengeance, et qu'elle la rend
présente ou par l'effet ou par Fespérance et la pensée, elle donne de la joie.)
Ainsi que l'enseigne Aristote, les délectations (principalement les
délectations corporelles et sensibles ) sont les remèdes de la tristesse; plus
donc elles apaisent des douleurs profondes, plus elles cicatrisent des
blessures ulcérées, plus elles renferment de charmes et de délices : ainsi
le breuvage est d'autant plus doux que la soif est plus ardente. Or, d'une
part, la colère trouve son principe, comme nous le savons, dans l'injure
qui remplit le cœur de tristesse; d'une autre part, cette tristesse a pour
remède le châtiment de l'agresseur : donc la vengeance porte avec elle
une joie d'autant plus grande, que la tristesse l'est davantage. Quand
donc la vengeance est réellement présente, accomplie, elle fait naître une
satisfaction parfaite, qui bannit entièrement la tristesse et calme le mou-
vement de la colère par cela même. Mais quand la vengeance est réelle-
ment future , deux choses la rendent en quelque sorte présente au cœur
blessé ; d'abord l'espoir, car la colère espère toujours la vengeance, comme
nous l'avons dit précédemment; puis la pensée constante, car on se rap-
pelle d'autant plus souvent l'objet de ses maux qu'on y trouve plus de
bonheur, à tel point qu'on se complaît jusque dans les imaginations des
rêves. Ainsi, quand l'homme irrité repasse dans son esprit ses projets de
vengeance, il éprouve de la joie, non toutefois cette joie complète dont
nous parlions à lïnstant même, qui enlève toute tristesse et la colère par
conséquent.
Je réponds aux arguments : 1° L'homme coléré ne s'afflige et ne se
réjouit pas de la même chose ; il s'afflige de l'injure qu'on lui a
faite , et se réjouit de la vengeance qu'il médite et qu'il espère. La
tristesse est donc le principe de la colère, et la joie en est le terme ou
l'efTet.
( CoNCLUsio. — Ira cùm sit appetitus vin-
dicte, lioniinem ad prœsentiam viudictae dé-
lectation e afficit.)
Respondeo dicendum, quod sicut Philosopbus
dicit in VII. Ethic, delectationes (maxime
sensibiles et corporales) sunt medicinae quœdam
contra tiislitiam; et ideo quantô per delecta-
tionem contra niœrorem vel anxietatera reme-
dium prastalur, tantô delctatio magis percipi-
tur, sicut patet quôd qiiando aliquis sitit, de-
lectabilior fit ei potns. Manifestum est autem
ex prsedictis ( qii. 27, art. 1 ), quôd motus irae
insurgit ex aliqua iliata injuria contristaute ;
oui quidcm tristiliae remedium adhibetnr per
vindictam ; et ideo ad prœsentiam vindiciœ
delectatio sequitur, et tantô major quinitô ma-
jor fuit tiistitia. Si igitur vindicta fuerit pi icsons
realiter, fit perfecta delectatio, qu^e totaliter
excludit iristitiam , et per hoc quietat iiiolum
irae. Sed antequam vindicta sit praesens realiter,
fit irascenti praesens dupliciter : uno modo per
spem, quia nuUus irascitur nisi speraus vindic-
tam, ut suprà dictiuii est (qu. 46, art. 1); alio
modo, secundùm conlinuam cogitationem ; uni-
cuique enim conciipiscenti est deiectabile im-
morari in cogitatione eorum quaî concupiscit,
propter quôd etiam imaginationes somniorum
sunt deleclabiles. Et ideo cùm iratus mul-
tîim in animo suo cogitet de vindicta , ex hoc
delectatur , tamen delectatio non est per-
fecta, quae tollat tri^titiam et per consequens
iram.
Ad primum ergo dicendum, quôd non de
eodem iratus tristatur et gaudet; sed tristatur
de iliata injuria, delectatur autein de vindicta
cogitala et sperata. Unde tristitia se habet ad
irara sicut principium, sed delectatio sicut ef-
feclus vel terminus.
DES EFFETS DE LA COLÈRE. 293
2® La vengeance réellement présente cause la joie complète, et cette
joie détruit la colère jusqu'à sa dernière trace. Voilà tout.
3« Nos joies habituelles empêchent la tristesse de naître et pré-
viennent ainsi la colère; mais la joie que donne la vengeance vient de
la colère,
ARTICLE IL
La colère cause-t-elle la ferveur et ^inflammation du cœur ?
Il paroît que la colère ne cause pas la ferveur et Tinflammation du
cœur. 1° La ferveur appartient à Tamour, comme nous Tavons vu pré-
cédemment. Or, nous le savons aussi, l'amour est le principe et la cause
de toutes les passions. Puis donc que la cause l'emporte sur l'effet, ce
n'est pas la colère qui produit la ferveur.
2° Les choses qui produisent la ferveur s'augmentent avec le temps :
ainsi l'amour va se fortifiant par la durée. Or la colère ne s'augmente
pas avec le temps; car le Philosophe dit, Rhet., III, 5 : «Le temps calme
le courroux. » Donc la colère ne produit pas la ferveur.
3° La ferveur augmente la ferveur. Or « une plus grande colère sur-
venant calme la colère précédente, » dit le Philosophe, Rhet., II, 3. Donc
la colère ne produit pas la faveur.
Mais nous lisons dans saint Jean Damascène, De fîde orthod., II, 16 :
« La colère , évaporant la bile , enflamme le sang dans la région du
cœur. »
(Conclusion. — Comme la colère implique la poursuite, compagne et
cause de la chaleur, elle enflamme de toute nécessité, par l'évaporation
de la bile, le sang dans les régions du cœur. )
Ad secundum dicendum, quôd objectio illa
procedit de delectatione qiige causatur ex reali
praeseutia vindictse, quœ totaliter tollit iram.
Ad tertium dicendum , quôd delectationes
praecedentes irapediunt ne sequatur tristitia,
et per consequens impediunt iram ; sed delecta-
tio de vindicta consequitur ipsam iram.
ARTICULUS IL
Vtrùm ira maxime causet fervorem in
corde.
Ad secundum sic proceditur. Videlur quô 1
fervor non sit maxime effectus irse. Fervor
enira , sicut suprà dictum est (1) , pertinet ad
amorem. Sed amor, sicut suprà dictum est,
principium est et causa omnium passionum.
Cùm ergo causa sit potior effecta, videtur quôd
ira non faciat maxime fervorem.
2. Praeterea, illa quœ de se excitant fervorem,
per temporis assiduitatem magis augentur;
sicut amor diuturnitate convalescit. Sed ira per
tractura temporis debilitalur; dicit enim Phi-
losophusin II. Rhetor. (cap. 3), quôd «tem-
pus quietat iram. » Ergo ira non propriè causât
fervorem.
3. Praeterea, fervor additus fervori augrnen'at
fervorem. Sed « major ira superveniens fa» it
iram mitescere, » ut Philosophus dicit in II.
Rhetor. (cap. 3). Ergo ira non causât fervorem.
Sed contra est, quod Damascenus dicit
(lib. II, cap. 18), quôd « ira est fervor ejus
qui circa cor est , sanguinis , ex evaporatione
fellis tiens. »
( CoNCLUsio. — Cùm motus irae sit per modum
iiisecutionis, cui proportionatur calor, necessa-
rium est per iilum causari circa cor quemclam
saîiguinis fervorem, ex ipsa feils evaporatione
factum. )
(1) Quœst. 28, art. 5, ubi quaesitum ulrUm amor sit passio lœsîva^ et effectus quatuor ci
atlvibuli sunt, inter quos fervor. Sequens autem appendix quae subsumit ainoiem esse causam
omnium passionum et principium, coUigitur ex quœst. 25, art. 2, ubi quœsiium quoque utriir^
9mor sit prima passionum.
294 I" II« PARTIE, QUESTION XLVIII, ARTICLE 2.
Comme nous l'avons vu précédemment, Valtération produite dans le
corps par les passions de Tame suit le mouvement de Tappétit. Or tout
appélit, môme Tappétit naturel se porte avec plus d*énergie vers le con-
traire présent que vers toute autre chose : ainsi l'eau chaude se gèle
plus fortement, comme si le froid déployoit plus de puissance contre le
chaud. Eh hien , l'appétit se meut dans la colère à l'endroit d'un con-
traire présent , c'est-à-dire de l'injure reçue ; il tend donc avec force à
repousser cette injure par la vengeance; son mouvement est donc
brusque, violent^ impétueux. Et comme ce mouvement de la colère,
bien loin d'impliquer la fuite à laquelle correspond le froid, constitue la
poursuite, compagne et cause de la chaleur, il enflamme le sang et les
esprits vitaux dans la région du cœur, qui est l'instrument des passions
de l'ame. Grâce à cette grande perturbation de nos organes la colère, plus
que toute autre affection intérieure, porte au dehors les signes de sa
présence : « Le cœur palpite, dit saint Grégoire, Moral., V, 30, le corps
tremble, la langue s'embarrasse, la face s'enflamme, l'œil égaré devient
méconnoissable , la bouche profère des sons rauques , mais le sens ne
sait ce qu'elle dit (i). »
Je réponds aux arguments : 1° « On ne sent jamais Tamour si vivement
que dans l'absence de l'objet aimé, » dit saint Augustin, De Trln., X.
(1) « Si nous pouvions révoquer en doute la justesse de celte sentence de Salomon : « La
colère perd les plus prudents des hommes ; » si nous ne sentions point la saij'esse de cet avis
de l'Apôtre , Coloss.^ III , 1 : « Que la colère , l'indignation et les clameurs soient éloignées de
vous; » il nous sufTiroit d'écouter le Sauveur lui-même, quand il nous dit, Mallh., V, 22 :
« Celui qui sans raison s'emportera contre son frère, sera digne d'être condamné par le juge-
ment. » Semblable à la tempête, ce vice fond sur nous précipitamment, et nous jette souvent
dans l'abîme.
» A peine a-t-il banni la raison de notre ame pour en usurper Tempire , qu'il change
l'homme en une bête féroce. Ceux qu'il domine deviennent tout à coup semblables à des chiens
furieux; ils s'élancent comme des scorpions, ils mordent comme des vipères. Sous son in-
fluence, la langue ne connoît plus de frein, la main plus de retenue; les blasphèmes, les
injures , les malédictions , les blessures , mille autres maux non moins funestes sont comme
les enfants de la colère. C'est elle qui aiguise les poignards, qui plonge dans un sein ennemi
Respondeo dicendum, quôd sicut dictum est
(qu. 44, art. 1 ), corporalis transmutalio qnœ
est in passionibus animae, proporlionatur motui
appetitûs. Manifestum est autem quôd quilibet
appetitus, eliam naturalis, fortiùs tendit in id
quod est sibi contrarium si fuerit prœsens :
unde videraus quôJ aqiia calefacta magis con-
gelatur, quasi fii:;iào vehementiîis in calidum
■agente. Motus auleai app';tilivu3 ir.e causatur
ex aliqua injuria illata , sicut ex quoJain con-
trario injacente ; et iJeo appetitus polissimè
tendit ad repellendum injuriam per appetitum
vindictae, et ex hoc scquitur magna, vehementia
et impetuositas in motu irœ. Et quia motus irœ
non est per modum retractionis, oui proportio-
eatur frigus, sed magis per moduoi insecutioniS;,
oui proporlionatur calor; consequenter lit motus
irae causativus cujusdam feivoris sanguinis et
spirituum tirca cor, quod est iiistrumentura
pas.-ionum animae. Et exinde est quùd propter
raagnara perturbationera cordis quie est in ira,
maxime apparent in iralis indicia quaidam in
cxterioribus membris; uude Gregorius dicit in
V. Moral. ( cap. 30 ) : « Irae suae stimulis ac-
censum cor palpitât, corpus tremit, lingua se
prœpedit, faciès ignescit, exasperantur oculi,
et nequaquam recognoscuntur noti; ore quidem
clamorem format, sed sensus quid loquatur
ignorât. »
Ad primum ergo dicendum, quôd « amor ipse
non ita sentitur nisi cùm eum prodit inJigen-
tia , » ut Aiigusliuus dicit in X. De Irinit^
\
DES EFFETS DE LA COLÈRE. 3i9o
Quand donc l'homme est blessé par l'injure dans son propre mérite,
Famonr qn'il se porte à lui-même s'éveille plus vif et plus ardent; son
cœur s'élance avec force, si Ton passe l'expression, pour repousser le
dommage qu'il éprouve, et voilà comment la ferveur de l'amour s'accroît
sous le feu de la colère. Cependant la ferveur n'est pas la même dans ces
le fer homicide; c'est elle qui fait raéconnoître le fréro par le frère, qwi anne le père contre
le fîls et l.T fi!!e cor.fre la m^ve. Jamnis l'homme en coU^ro a-t-il rospeclé les cheveux blancs
de la Ticillesse, les liens du sanjr, les bienfaits reçus, la dignité si émînente qu'elle soîl?
o La colère est une folie de courte durée. Ceux qui sont enclins à ce vice, s'enOammenl
pour un rien ; ils s'agitent , ils vocifèrent et demandent du sang ; rien ne les arrête , ni le
tranchant de l'épée , ni les flammes, pas plus que les possédés du démon auxquels ils res-
semblent. Leur figure a quelque chose de terrible; ils grincent des dents; leur teint est livide
et comme tacheté de sang; tout leur corps est en convulsions, leurs nerfs sont tendus, leur
voix rauque , leurs paroles confuses. Tout ce qui leur tombe sous la main devient une arme
pour eux. S'ils rencontrent une colère semblable dans leur adversaire, le combat s'engage, le
sang coule et Ton se porte des blessures dangereuses.
» Ne guérissez point un mal par un autre. Bans ces luttes injustes, celui qui est vainqueur
n'en est que plus à plaindre, puisqu'il est plus coupable. Un homme que la colère met hors
de lui vous dit des injures *. arrêter, les progrès de ce mal par le silence. Si vous prétendez
le corriger en tombant dans la même faute, bientôt vous vous verrez accablé d'un nouveau
torrent d'injures. Ecoulez deux hommes que la colère met aux prises : si Tun reproche h l'autre
Tobscurité de sa naissance, sa pauvreté, son ignorance , celui-ci traite celui-là d'orgueilleux ,
de voleur. Bientôt ils veulent se venger : car la colère produit les rixes , les rixes amènent
les coups , les coups les blessures et les blessures quelquefois la n^ort.
» Tarissons donc le mal dans sa source , en détruisant la colère dans nos âmes. Votre pro-
vocateur vous maudit : bénissez-le; Il vous frappe : souffrez avec patience ; il vous méprise :
songe» que vous êtes d'argile; et s'il vous vient quelquefois la pensée de répondre aux in-
jures par des injures, pensez que Dieu veut éprouver si vous vous rapprocherez de lui par la
patience ou de son ennemi par la colère. Laissez cet homme s'épuiser en aboiements inutiles ,
puis écoutez les jugements des hommes : Il passera pour un emporté , et vous pour une ame
forte et grande
» Ce qui vous fâche quand votre adversaire vous dit des injures, c'est qu'il a tort; et
cependant vous l'imitez comme s'il avoit raison, vous faites ce que vous blâmez; n'auroil-il
pas aussi le droit de se plaindre de vous , puisqu'il ne trouve pas dans votre patience un
exemple qui puisse lui apprendre à mieux faire? Il vous a appelé pauvre : un Dieu n'a-t-il
pas pris ce nom par amour pour nous? Il vous a traité d'ignorant et d'insensé : si vous vous
emportez, vous prouvez qu'il a raison; car rien de plus insensé que la colère, ni d'homme
plus ignorant que celui qui ne sait pas se vaincre lui-même
» Détruisez deux vices dans votre cœur : la présomption , qui vous fait croire capable de
grandes choses ; puis l'orgueil , qui vous montre à vous-même comme supérieur à tous les
autres. Ah! si vous connoissiez cette humilité que le Sauveur nous apprend quand il dit,
Slarc^ IX, 34 : « Que celui qui veut être le premier soit le dernier de tous, » vous indigne-
riez-vous sous prétexte que l'on oublie votre rang? Quand un enfant vous injurie, il excite
votre sourire et votre pitié; ce ne sont donc pas les paroles qui vous blessent; c'est votre
orgueil , c'est la fausse opinion que vous avez de vous-même. Si vous parvenez à vous défaire
de cet ennemi , vous ne verrez plus dans les injures que des sons qui frappent l'air de coups
inutiles; et si vous arrachez de votre cœur la racine amére de la colère, que de vices vous
extirperez en même temps ! car les soupçons , la médisance , la calomnie , la violence , les
mauvais Iraiteraenls en sont les rejetons naturels.
» Gardons-nous donc ; gardons-nous bien de donner accès dans notre cœur à une passion
si redoutable j bientôt elle y répandroit les plus épaisses ténèbres , et nous rendroil les
(circa finem ). Et ideo quando homo patitur
detrimenlum amatae excellentiae propter inju-
rlam illatam, raagis sentitur amor; et ideo fer-
veiiliùs cor movetur ad removenduni impedi-
mentiim rei araatœ , ut sic fervor ipse amorif
per iram crescat et raagis sentiatur. Et tameii
fervor qui consequitur calorein , alla ratione
pertlnet ad amorem et acj iram. Nam fervoc
296 I" !!• PARTIE, QUESTION XLVIII, ARTICLE 2.
deux passions. La ferveur de Tamour est mêlée de douceur et de suavité,
parce qii^elle a pour objet le bien aimé : elle est comme la cbaleur de
lair et du sang, si bien que les tempéraments sanguins sont plus affec-
tueux ; et si l'on dit que o le cœur fait aimer, » c'est qu'il produit la
liqueur qui donne la chaleur et la vie. La ferveur de la colère, au con-
traire, renferme une amertume dévorante, parce qu'elle poursuit le châ-
timent de son ennemi; elle est comme la chaleur du feu et de la bile, et
voilà pourquoi saint Jean Damascène dit qu'elle « est causée par l'évapo-
ration du fiel. »
2° Lorsque le temps diminue la cause, il affoiblit l'effet nécessaire-
ment. Or le souvenir s'efface par la durée, car on perd aisément la mé-
moire des choses anciennes. Eh bien , la colère est produite et ravivée par
le souvenir de l'injure; la cause de la colère va donc diminuant avec le
temps, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne entièrement. D'ailleurs l'injure paroît
plus grande au moment où l'on en reçoit les coups, puis elle s'amoindrit
dans le jugement à mesure qu'elle s'éloigne de cette première impres-
sion. L'amour suit la même loi, lorsque sa cause n'existe que dans la mé-
moire, d'où le Philosophe dit, Ethic, VIII, 5 : « Quand l'absence de
notre ami se prolonge, elle semble faire oublier l'amitié. » Au contraire,
la présence de l'objet aimé multiplie sans cesse la cause de l'affection, et
jette toujours de nouveaux liens autour des cœurs. Semblablement aussi
la colère redouble d'intensité, quand sa cause se multiplie. Cependant
vient-elle à se calmer promptement, c'est une preuve de sa violenco; car
de même que les grands feux ne tardent pas à s'éteindre faute d'aliment,
ainsi la colère ardente se consume bientôt par sa propre véhémence.
3° La force divisée s'affoiblit. Lors donc qu'on s'irrite contre une
esclaves du démon. Ecoutons la voix de saint Paul qui nous avertit d'éloigner de nous la
colère , et celle du divin Maître qui promet de si magnifiques récompenses à ceux qui auront
pratiqué la douceur envers leurs fières, et à qui soit gloire et honneur dans les siècles des
siècles. Ainsi soit-il ! » (Saint Basile, Conire la colère.)
amoris est cum quadana dulcedine et lenitate, latim, quousque totaliter tollatur. Major etiara
est enim in boiium amalum; et ideo assimilatur
calori aeiis et saiiguinis, propter quôd sanguine!
sunt magis arnalivi ; et dicitur quôd « cogit amare
jecur, » iu quo fit quaedam generatio saiiguinis.
Fervor autem irae est cum araaritudine ad cou-
sumendura, quia tendit ad punitionem contra-
rii : unde assimilatur calori ignis et cholerœ, et
propter hoc Damasceuus dicit quôd « procedit
ex evaporatione fellis, et fellea nominatur. »
Ad seiundum dicendum , quôd omne illud
cujus causa per tempus diminuilur, uecesse est
quôd tempore ùebilitelur. Manifestum est autcm
quôd memoiia tempore diuimuilur; quai enim
autiqua suut, à memoria de facili excidunt.
Ira autem causatur ex memoria injurias illalaî :
et iueo causa irae per tempus diminuitur pau-
videtur injuria quando primo sentitur, et pau-
lalim diminuitur ejus a^stimatio secundùm quôd
magis receùitur à prœsenti sensu injuriée. Et
similiter etiam est deamore, si amoris causa
remaneat in sola memoria : unde Phiîosophus
dicit in VIII. Ethic. ( cap. 5 sive 6 ) , quôd
« si diuturna fiât amici absentia^ videtur amici-
liae oblivionem facere. » Sed in praesentia amici
semper per tempus multiplicatur causa amiciliae,
et ideo amicilia crescit. Et similiter est de ira,
si continué multipiicaretur causa ipsius. Tamen
hoc ipsum quôd ira citô consam.itur , altestatur
veheiuentifuiori ipsius-, sicutenim ignis magnus
citô exlinguitur consumptâ materià, ita etiam
ira propter suam vehemenliam citô déficit.
Ad terlium dicendum, quôd omnis virtus di«
DES EFFETS DE lA COLÈRE. 297
personne, puis contre une autre, la seconde colère diminue la première,
surtout si elle est plus ardente; car Tinjure qui a révolté d'abord paroît
légère ou nulle en présence de celle qui la suit.
ARTICLE III.
La colère gêne-t-elle Vusage de la raison ?
n paroît que la colère ne gêne pas Fusage de la raison. 1° Ce qui suit
la raison n'en gêne pas Fusage. Or la colère suit la raison, comme le dit
le Philosophe. Donc elle n'en gêne pas l'usage.
2° Ce qui gêne la raison diminue la clarté des choses. Or le Philosophe
dit, Ethic, VU, 7 : « L'homme irrité ne dresse pas des embûches dans
l'ombre, mais il agit à la lumière du jour. » Donc la colère ne gêne point
l'usage de la raison, comme on pourroit le dire de la concupiscence, que
le même Aristote appelle « insidieuse et pleine d'embûches (1). »
3° Le jugement de la raison s'éclaire par l'opposition des choses, vu
que « les contraires paroissent dans une plus vive lumière en face les uns
des autres. » Or la colère s'augmente par la même raison; car le Philo-
sophe dit, Wiet., Il, 2 : « On s'irrite davantage lorsqu'il y a opposition
entre l'offense et l'offensé, par exemple lorsque l'homme honoré est at-
taqué dans son honneur. » Donc la colère s'augmente par la même cause
que le jugement de la raison; donc elle n'entrave point l'exercice de cette
faculté.
Mais saint Grégoire dit. Moral., V, 30 : « La colère éteint la lumière
de l'intelligence, et trouble l'esprit par ses mouvements désordonnés. »
(1) Tout le raisonnement repose sur une équivoque. Il emploie le mot manifestus^ mani-
feste, dans deux sens difTéreuts : il lui fait signifier, d'une part, clair, évident, qui frappe
les yeux de Pesprit; d'une autre part , franc, loyal , qui ne cherche point à tromper les regards
des hommes. Notre langue ne se prête pas volontiers à ces sortes d'évolutions sophistiques.
visa in plures partes, diminuitur. Et ideo quando '
aliquis iratus alicui irascitur postmodum alteri,
ex hoc ipso dimiiiiiilur ira ad primum ; et prse-
cipuè si ad secundura fuerit major ira ; nam
injuria quae excitavit irara ad i ri; mira, videbitur
comparatione secundae injiiriae (quae sestimatur
major ) esse parva vel nulla.
ARTICULUS III.
Dtrùm ira maxivièimpediat rationis usum.
Ad tertiuni sic proceditur (1). Videtur quôd
ira non impediat rationera. lUud enim quod est
cum ratione , non \idetur esse rationis iinpedi-
mentum. Sed ira est cum ratione, ut dicilur in
\II. Eihic. Ergo ira non impedit rationera.
2. Praiterea , quantô uiagis impeditur ratio,
tantô diminuitur mauifestatio. Sed Piiilosophus
dicit in VII. Ethic. ^ quôd « iracundus non est
insidiator, sed raanifestus. » Ergo ira non vi-
detur impedire usura rationis, sicut concupis-
centia qu» est insidiosa, ut ibidera dicitur.
3. Prœterea, judiciura rationis evidentius fit
ex adjunctione contrarii , quia « contraria juxta
se posita magis elucescunt. » Sed ex hoc eliam
creicit ira; dicit enira Philosophus in II. Rhet.
(cap. 2), quôd « raagis homiues irascuntur,
si contraria praeexistunt, sicut lionorati si des-
honorentur, » et sic de aliis. Ergo ex codera
ira crescit, et judiciura rationis; non ergo ira
impedit judiciura rationis.
Sed contra est , quod Gregorius dicit in V.
Moral. ( ut suprà ) , quôd « ira intelligentiae
lucera subtrahit, cùm mentera permovendo
confudit. »
\1) De his etiam in 2 , 2 , qu. 41 , art. 2, ad 3 ; et qu. 157, art. 4 , in corp. ; et qu. 12 , de
malo, art. 1,
-9^ I" "' PARTIE, QUESTIOx\ XLVIIT , ARTICLE 3.
(Conclusion. — Puisque la colère produit la plus grande perturbation
corporelle dans la ré^^ion du cœur, elle g^ne plus que toute autre passion
le jugement de la raison.)
Bien que la raison ne se serve d'aucun organe corporel dans ses actes
propres, elle a cependant besoin de certaines forces sensitives pour ac-
complir ses fonctions. Or les perturbations du corps entravent le jeu de
ces forces vitales : elles gênent donc aussi le jugement de l'esprit ou de la
raison , comme on le voit dans l'ivresse et dans le sommeil. Mais nous
avons montré que la colère, plus que toute autre affection de l'arae,
bouleverse l'économie corporelle dans la région du cœur, à telles enseignes
quelle porte le trouble jusque dans les organes extérieurs : donc la colère
gêne au plus haut point le jugement de la raison. C'est ce qui fait dire
au Prophète, Ps. XXX, 10 : a Mon œil... est troublé par la colère (1). »
Je réponds aux arguments : 1° La colère a son principe dans la raison,
parce qu'elle y trouve le motif qui la produit et qui constitue sa forme.
Mais comme elle n'écoute pas toutes les leçons de la raison , elle l'em-
pêche de former entièrement son jugement 'par la rapidité de son mou-
vement, qui forme sa matière. Voilà comment la colère entrave Texercice
de la raison (2).
2o Quand le Philosophe dit que l'homme excité par la colère agit à la
lumière du jour, il ne veut pas dire qu'il voit clairement par la raison ce
qu'il doit faire, mais qu'il ne tire pas un voile ténébreux sur ses actions.
(1) De même EccL. Yïî, 9 et 10 : « La fm du discours vaut mieux que le commencement.
L homme patient vaut mieux que l'arrogant. Ne soyez point prompt à vous mettre en colère,
parce que la colère repose dans le sein de l'insensé. »
(2) Quand on nous fait une injure , la raison nous crie : « Les lois les plus sacrées garan-
tissent ta personne et tes droits : et l'on attaque tes biens, ta science, ton honneur »
Aussitôt la colère s'emporte , se bouche les oreilles et s'élance contre son agresseur. Cepen-
dant la raison continue : « Victime de Tinjustice, nous dit-elle encore , ne commets pas l'in-
justice et ne repousse pas le mal par le mal ; on l'attaque : ne te déclare pas la guerre à toi-
même; on te blesse : ne te frappe pas de ta propre main; si Ton t'accuse de violence et
d emportement, ne prouve pas que la fureur est ton seul guide; si l'on déprécie ton intelli-
gence , ne te ravale pas jusqu'au niveau de la brute en cédant a ses féroces instincts » Mais
(CoNCLusio. — Ira cùm maxime circa cor
corporalem pertuibationem faciat , inter omnes
passiones animae maxime judicium rationis
impedit. )
Respondeo dicendura, quôd mens vel ratio,
quamvis non utatur organo corporali in suo
proprio actu, tamen quia indiget ad sui actam
qiiibusdam viribus sensilivis, qiiarum actus im-
pediuntur corpore perturbato, necesse est qiiod
perturbationes corporalesetiam judicium ratio-
nis impediant, sicutpatet in ebrietate et sorano.
Dictum est autem quùd ira maxime facit per-
tuibationem corporalem circa cor, ita ut etiam
usque ad exteriora membra derivetur : uîi;!e
Ira inter cœteras passiones manifestiùs impedit
judicium rationis, secundùm illud Psalm, XXX:
« Conturbatus est in ira oculus meus. »
Ad primiim ergo dicendum, quiM à rations
est principium ira}, quantum ad moturn appe-
titivum , qui est formalis iu ira. Sed peifectum
judicium ratiouis passio irae praeoccupat, quasi
non perfectè rationera audiens, propter commo-
tionem caloris velociter impellentis , qu^e est
materialis in ira. Et quantum ad hoc, impedit
judicium rationis.
Ad seciindum dicendum, quôd iracnndus di-
citur esse manifestus, non quia manifestuin Ut
eiquid facere debeat, sed quia maniiestè ope-
ralur, non qaaciens aliq.imn OvCulUUjuem.
Quod partim contingit propter impcdim3almn
DES EFFETS DE LA COLÈRE. 299
Et pourquoi fuit-il les ombres de la nuit? D'abord parce cpi'il ne discerne
pas bien dans le trouble de son esprit ce qu'il doit montrer ou caclier, et
que d'ailleurs il trouveroit difficilement les moyens de tromper les re-
gards des hommes; ensuite parce que la colère produit en lui la magna-
nimité par Télargissement et la dilatation du cœur^ et que Thomme
magnanime, selon le Philosophe, « aime et déteste au grand jour,
agissant et parlant ouvertement. » La concupiscence , au contraire , est
« insidieuse et cachée, » poursuit le Stagyrite. Comme la plupart des
plaisirs qu'elle poursuit renferment la honte et supposent la mollesse, les
hommes se dérobent aux regards pour céder à ses attraits; mais ils font
à la face du monde les choses qui semblent révéler, comme la vengeance,
la force et le courage.
3° C'est dans la raison que la colère prend son essor : voilà pourquoi le
mouvement de la colère est favorisé, comme le jugement de la raison,
par l'opposition des contraires. Quand l'homme honoré ou riche souffre
une injuste atteinte dans ses richesses ou dans son honneur, l'injure
lui paroît plus grande, et parce qu'il la voit en présence de son contraire,
et parce qu'elle le frappe soudaine, inopinée. Elle produit donc une plus
grande tristesse dans son ame, de même que le bonheur imprévu donne
plus de joie. Or l'augmentation de la tristesse augmente la colère dans la
même proportion.
ARTICLE IV.
La colère cause-t-elle la taciturniié ?
Il paroît que la colère ne cause pas la taciturnité. 1<* La taciturnité est
opposée à la parole. Or la colère parvient à la parole en s'augmentant; le
la raison parle en vain • la colère n'entend plus que le cri de la vengeance , elle foule tout
aux pieds pour atteindre son ennemi. Ainsi la colère est avec la raison , parce qu'elle suit ses
dénonciations, comme nous Ta dit saint Thomas; puis elle entrave Tusage de la raison, parce
qu'elle ne lui laisse pas le temps de porter son dernier jugement.
rationis, quae non potest discernere quid sit oc-
cultandum et quid manifestandum , nec etiam
excogitare occultandi vias -, partim verô est ex
ampliatione cordis, quse pertinet ad magnani-
mitatem quara facit ira : unde et de magnanimo
Philosoplius dicit in IV. Ethic, (cap. 8 vel 10),
quôd « est manifestus oditor et amator, et ma-
nifesté dicit et operatur. » Concupiscentia au-
tem dicitiir esse latens et insidiosa, quia ut
plurimùm delectabilia quae concupiscunliir, ha-
bent turpitudinem quaindam et moUitiein , in
quibus homo vult latere; in his autem quae
sunt virilitatis et excellentiae, cujusmodi sunt
"vindictaB, quaerit homo manifestus esse.
Ad tertium dicendum, quôd sicut dictum est
(qu. 46, art. 5), motus irae àralione incipit,
et ideo secuudùm idem oppositio contrarii ad
contrarium adjuvat judicium rationis, et auget
iram. Cùm enim aliquis habet honorera vel di-
vitias, et postea incurrit alicujus eorum detri-
mentum , illud detrimentum apparet majus ,
tum propter vicinilatem contrarii , tum quia
eratinopinatum. Et ideo causât majorera tristi-
tiam, sicut etiara magna bona ex inopinato ve-
nientia causant majorera delectationem ; et se-
cundùm augmeutura tristitiae prœcedentis con-
sequeuter augetur et ira.
ARTICULUS IV.
Utrùm ira maxime causet taciturnitatem.
Ad quarlum sic proceditur. Videtur quôd ira
non causât taciturnitatem. Tacilurnitas enim
locutioni opponitur. Sed per crementum irae
usque ad locutionem per\enitur, ut patet per
300 !»• !!• PARTIE, QUESTION XLVIH , ARTICLE -i,
divin Maître nous le montre clairement quand il assigne les degrés de
cette passion, disant, Matth.y V, 22 : « Celui qui se met en colère contre
son frère;... celui qui dira à son frère Raca;.... et celui qui l'appellera
fou. » Donc la colère ne cause pas la taciturnité.
2° Aussitôt que la raison cesse de veiller sur ses lèvres, Thomme éclate
en paroles désordonnées: d'où il est écrit, Prov., XXV, 28 : « Celui qui
ne peut retenir son esprit en parlant, est comme une ville tout ouverte,
qui n'est point entourée de murailles. » Or, nous Tavons vu, la colère
empêche plus que toute autre passion le jugement de la raison. Donc elle
produit un torrent de paroles désordonnées; donc elle ne cause jtas la ta-
citurnité.
3° L'Evangile dit, Matth., XÏT, 34 : « L'homme parle de l'abondance
du cœur. » Or la colère trouble, agite le cœur violemment. Donc elle fait
parler de son abondance; donc elle ne produit pas la taciturnité.
Mais nous lisons dans saint Grégoire, Moral., V, 30 : «Lorsque la
colère est comprimée par le silence au fond du cœur, elle bouillonne avec
une extrême violence. »
(Co.NCLUsiON. — La colère amène quelquefois par le jugement le silence
au milieu du trouble de l'esprit; puis le trouble va d'autres fois jusqu'à
ôler l'usage de la parole.)
Comme nous l'avons vu dans ce qui précède, la colère suit les indica-
tions de la raison, puis elle la gêne dans son exercice; elle est la com-
pagne et tout ensemble une entrave de cette faculté. Or elle produit la
taciturnité sous l'un et l'autre de ces rapports, en cette double qualité.
D'abord comme compagne de la raison. Il arrive que ce conseil et ce
guide de l'homme, tout en ne pouvant réprimer le désir désordonné de
la vengeance, réprime les paroles désordonnées de la langue; alors,
comme le dit saint Grégoire. Moral, V, 30, « la colère amène le silence
par le jugement au milieu du trouble de l'esprit. » Ensuite comme en-
gradusirae quos Dominus assignat, Matth., V,
dicens : « Qui irascitiir fratri suo, et qui dixerit
fratri suo, Racha, et qui dixerit fralri suo, fatue. »
Ergo ira non causât tacituriiitatem.
2. Praeterea, ex tioc quôd custodia rationis
déficit, contingit quôd homo prorumpat ad
verba inordinata : unde dicitur Proverb., XXV :
0 Sicut urbs païens absque murorum ambitu ,
ita vir qui non potest cohibere in loquendo spi-
rilum suum. » Sed ira maxime irapedit judicium
rationis , ut dictum est ( art. 3 ) . Ergo facit
maxime profluere in verba inordinata ; non ergo
causât tacilurnitatem.
3. Prœterea, Matth., Wl, dicitur: «Ex
abundantia cordis os loquitur, » Sed per iram
cor maxime perturba tur, ut dictum est (art. 3).
Ergo maxime causât locutionem; non ergo cau-
sât tacituraitatem
Sed contra est , quod Gregorius dicit in V.
Moral. ( cap. 30 vel 31 ) , quôd a ira per si-
lentium clausa intra mentem, vebemenliùs aes-
tuat. »
( CONCLUSTO. — Ira aliquando , perturbato
scilicet animo, quasi ex judicio silentium in-
ducit; quandoque tanta irae perturbatio est, ut
lingua à loquendi usu omniuo impediatur.)
Respondeo dicendum , quôd ira , sicut jani
dictum est (art. 3), et cum ratione est, et
impedit rationem. Et ex utraque parte potest
taciturnitatem causare. Ex parte quidem ratio-
nis, quando judicium rationis in tantum viget,
quôd etsi non cohibeat affectum ab inordinato
appetitu vindicte , cohibet tamen linguam ab
inordinata locutione : unde Gregorius in V.
Moral., dicit ( cap. 30 vel 31 ) : « Aliquando
ira perturbato animo quasi ex judicio sUeutium
DES EFFETS DE LA COLÈRE, 301
trave de la raison. La perturbation produite intérieurement par la colère
porte ses effets, nous le savons, jusque dans les parties externes du
corps, principalement dans celles qui ont des rapports plus intimes avec
le cœur, dans les yeux, dans la face et dans la langue ; aussi le même
saint Grégoire, décrivant les symptômes de la colère, nous disoit-il dans
le deuxième article : « T.a langue s'enibarrasse, la face s'enflamme, Toeil
égaré devient méconnoissable. » Cette commotion violente peut aller
jusqu'à ôter Tusage de la parole, et c'est là une seconde cause de silence.
Je réponds aux arguments : \° La colère peut dans sa violence ôter à
la raison la force de contenir l'intempérance de la langue; mais elle peut
aussi, par une nouvelle recrudescence, aller jusqu'à paralyser l'organe
de la parole.
2» Ce qu'on vient de lire résout la deuxième objection.
3° La perturbation causée par la colère peut amasser dans le cœur una
telle surabondance de forces et d'esprits vitaux, qu'elle arrête le mouve-
ment des organes externes; alors elle produit le silence, l'immobilité des
membres et même quelquefois la mort; mais quand elle n'amène pas ces
terribles effets, la bouche alors parle de l'abondance du cœur.
inducit. » El parte verô irapedimenti rationis,
quia sicut dictum est (art. 2) , perturbatio irse
usque ad exleriora merabra perducitur , et
maxime usque ad illa membra, iu quibus ex-
pressiùs relucet vestigiiim cordis, sicut in ocu-
lis, et in facie, et in ïingua : imde sicut dictum
est (art. 2), « lingua se prae; edit, faciès ignes-
cit, exasperautur oculi. » Potest ergo esse tanla
perturbatio irae, quôd omnino impediatur lingua
ab usu loquendi; et tune sequitur taciturnitas.
Ad primum ergo dicendum, quôd augmentum
irae quandoque est usque ad impediendam ra-
tionem à coliibitione linguae ; quandoque autem
ultra procedit u;que ad impeiiendum motum
linguae et aliorum membrorum exteriorum.
Et per hoc etiam patet solutio ad secundum.
Ad tertium dicendum, quôd perturbatio cordis
quandoque potest superabunJare usque ad hoc
quod per inordinatum mo'.um cordis impediatur
motus exteriorum membrorum; et tune causa-
tur taciturnitas et imraobilita? exteriorum mem-
brorum, et quandoque etiam mors; si autera uoa
fuerit tantâ perturbatio, tune ex superàbuo-
dantiaperturbatiouis cordis sequitur cris locutio.
302
jre II* PARTIE^ QUESTION XLIX, ARTICLE 1.
TRAITÉ
DES HABITUDES, DES VERTUS ET DÉS VICES.
QUESTION XLIX.
Des l&abUudes en général , et d^ abord de leur nature*
Après avoir étudié les passions de Thomme, nous devons examiner les
principes de ses actes.
Ici se présentent^ d'abord les principes internes des actes humains,
puis leurs principes externes. Les principes internes des actes humains,
ce sont les facultés deTame et les habitudes; mais comme nous avons
déjà traité le premier point, il ne reste que le second.
Nous allons donc parler : premièrement, des habitudes en général;
deuxièmement, des vertus, des vices et des autres habitudes qui sont les
principes des actes humains.
Pour ce qui concerne les habitudes en général, nous traiterons : pre-
mièrement^ de leur nature; deuxièmement, de leur sujet; troisièmement,
de leur production, de leur accroissement et de leur destruction; qua-
trièmement enfin, de leur distinction.
On demande quatre choses sur le premier point : 1^ L'habitude est-elle
une qualité? 2° Est-elle une espèce déterminée de la qualité? 3° Im-
plique-t-eile rapport à l'acte? 4^ Est-il nécessaire qu'il y ait des habitudes?
TRACTATUS
DE HABITIBUS, VIRTUTIBUS VITIISQUE.
QUJISTIO XLIX.
De habilibus in generali, quoad eorum substantiam ^ in quatuor articulas divisa.
Post actus et passiones , considerandum est
de priûcipiis humanorum actuum.
Et primo de principiis intrinsecis; secundo,
de principiis extrinsecis. Principium autem in-
trinsecum est potenlia et habitus; sed quia de
potei.tiis in prima parte (qu. 77) dictum est,
nunc restât de habitibus considerandum.
Et primo quidem in generali; secunlô verô,
de virtutibus et \itiis, et hujusmodi aliis habi-
tibus , qui sunt humanorum actiimn yrincipia*
Circa ipsos autem habitus in generali , qua-
tuor consideranda sunt : primo quidem, de ipsa
substantia habituum; secundo, de subjecto eo-
rum ; tertio, de causa generationis aagmenti et
corruptionis ipsorum ; quarto , de distinctione
ipsorum.
Circa primum quaerunlur quatuor : 1° Utrùm
habitus sit qualitas. 2° Utriiin sit determinata
species qualitatis. 3° iJtiîiiii habitus importet
ordinem ad actum. 4o De necèssitate habitus.
DE L\ NATURE DES nABITUDES.
303
ARTICLE I.
Ifhahitudc est-elle une qualité?
ii paroît que Thabitude n'est pas une qualité. 1<» Saint Augustin dit,
QvœsU, LXXXIII, 73, que hahitiis (possession,) vient de hahere. Or
habere n'est pas renfermé dans le prédicament de la qualité, mais
ce terme entre dans les autres prédicaments; car on dit : avoir uns
quantité, de Targent, des amis, etc. Donc Thabitude n'est pas une qua^
lité (1).
2o Vhahitvs (habit) forme un prédicament, comme on le voit dans le
Philosophe. Or un prédicament n'est pas renfermé dans un autre. Donc
l'habitude n'est pas une qualité.
3° Toute habitude est une disposition , d'après Aristote. Or la disposi-
tion, comme l'enseigne encore le même Philosohe, « est l'ordre qui
forme les' parties des choses . » et c'est là ce qui constitue le prédicament
de la situation. Donc l'habitude n'est pas une qualité.
INIais le Stagyrite dit, Prœdicain. : « L'habitude est une qualité qui
change difficilement. »
Conclusion. — L'habitude, impliquant la disposition, la manière
Arislote a réuni par groupes, sous plusieurs catégories, tout ce qu'on peut affirmer
de l'être, tous ses prédicats : ces catégories, ces groupes forment les prédicaments. Les
prédicaments sont au nombre de dix, savoir : la substance, la quantité, la qualité, la rela-
tion , le lieu , le temps , la situation , le vêlement , Tacl-on et la passion. On peut voir quelques
éclaircissements là-dessus , vol. I , p. 102 , et passim. Dans lequel de ces prédicaments devons-
nous ranger Thabilude? Voilà ce qu'il s'agit de décider. Cette question, simple et facile dans
notre langue , offre quelques difficultés dans la langue latine.
Ce que nous appelons habitude^ Virgile et Cicéron l'appcloient h-ahitus. Habitus vient de
habere. Comme les Latins disoient : « Dominus habet domum , le maître a une maison; de
même ils disoient aussi : « Rcs ita se habet , la chose est ainsi. » Habere désigne donc la po^
session, puis l'état, la manière d'être. En conséquence habitus signiQe , d'une part, possef-
ARTICULUS L
Vtrùm habitus sit qualitas.
Ad priinum sic proceditur (1). YidelUr quèd
habitus non sit qualitas. Dicit enira Âugustinus
in lib. LXXXIII. Quœstion. (qu. 73), quôd
hoc nomen, habitus, dictura est ab hoc verbe,
habere. Sed habere non solùm pertinet ad qua-
litatem , sed et ad alla gênera ; dicimur enim
habere quantitatem, et pecuniam, et alia hujus-
modi. Ergo habitus non est qualitas.
2. Prœterea, habitus ponitur unum praedi-
camentum, ut patet in lib. Prœdicament. (i,.
Sed unum praedicamentum non continelur sub
alio. Ergo habitus non est qualitas.
3. Praeterea, omnis habitus est dispositio,
ut dicitur in Prœdicamentis. Sed « dispositio
est ordo habentis partes, » ut dicitur V. Meta-
phys. Hoc autem pertinet ad praedicamenlum
sitûs. Ergo habitus non est qualitas.
Sed contra est, quod Philosophus dicit it
Prœdicamentis , quôd « habitus est qualitas
de difficili mobilis. »
( CoNCLUsio. — Habitus , secundùm quem
(1) De bis eliam I, Sent.^ dist. 3, qu. 5, ad 8, unico ad 5; et II, Sent., dist. 24-, qu. 1,
art. 1 et 2; et qu. 20, de verit., art. 2.
(2) Ubi cap. de agere et pâli, ac reliquis categoriis , quod ultimum est, inter quatuor qua
breviter perstringit posteriora prœdicamenta hoc recenset. Sequentes autem duae appendices,
nimirum qu6d habitus quilibel dispositio A\c'\ possit, et quôd habitus item sit qualitas de dif-
ficili mobilis, ex cap. De qualitale desumunlur. Sed quod ex V. Melaphys. inlerjicilur, disp»-
iilionçm esse ordinçin habçn'.is parles, desumitur ex text. 24.
304 I" Il« PARTIE, QUESTION XLIX, ARTICLE 1.
dont un être est en lui-même ou à Tégard d'un autre, est une espèce de
la qualité.)
Habitude vient de hahere (1). Or la langue latine emploie le verbe
habere de deux manières : d'abord pour exprimer la possession, comme
lorsqu'elle dit : « Cet homme a (habet) une maison; » ensuite pour mar-
quer l'état, la manière d'être, comme lorsqu'elle énonce cette pensée :
a Telle ou telle chose est {se habet) de telle ou telle manière. »
Quand on prend habere , avoir, dans le premier sens , pour exprimer
la possession , il peut se rapporter à plusieurs catégories ; aussi le Philo-
sophe le range-t-il parmi les postprédicaments , qui embrassent divers
genres de choses, comme les contraires, la priorité et la postériorité, et
d'autres pareilles (2). La possession des choses implique trois particula-
rités, que nous devons remarquer ici. Souvent il n'y a point d'intermé-
sion, action d'avoir; d'une autre part, constitution, complexion , port, contenance, maintien,
état, disposition, habitude. Dans le premier sens habilus peut s'étendre à plusieurs prédica-
ments; dans le second, il a la qualité pour unique domaine,
Habilus présente encore un autre sens, celui d'habit, de vêtement, qui forme un prédica-
ment particulier. Ces significations si multiples , si diverses d'un seul et même terme , font
naître une foule de difficuliés , que notre auteur se propose d'éclaircir dans cet article. Ces
difficultés disparoisseiit d'elles-mêmes, quand on parle françois. Il faut bien le reconnoître,
la langue de Bossuet est la plus claire et la plus philosophique de toutes les langues.
(1) Les éléments caractéristiques de hahere, hahilum, se sont conse^^és purs, intègres dans
habitude j mais ils se sont perdus ou profondément altérés dans avoir ^ surtout dans j'a», tu
as, j'aurai, etc. D'oJ vient cette différence? C'est que le verbe avoir a dépéri, sous la langue
du peuple, par un usage fréquent, journalier, de tous les instants; mais le substantif habi'
iude , prononcé moins souvent par les bouches ignorantes et paresseuses , a subi dans le
langage une action moins destructive. Car les idiomes s'émoussent et s'usent comme l'organe
qui les parle, par le frottement : les termes de la langue françoise vont s'amoindrissanl chaque
jour sous les coups de la prononciation et de l'orthographe moderne, ceux de la langue alle-
mande sont considérablement abrégés dans l'anglois, et le chinois n'offre plus quo des mono-
syllabes. Heureusement le grand ministre de Dieu, le temps détruit les langues anciennes pour
en former de nouvelles. Livrés à leurs propres forces, les hommes finiroient par ne plus se
comprendre; déjà les Chinois s'entendent difficilement , dans le discours parlé, quand ils dis-
cutent des matières scientifiques. L'homme est incapable de conserver la langue qui lui est
donnée : comment donc auroit-il inventé le langage?
(2) De Postpredicam.^ cap. ult. : « On a des choses appartenant à diverses catégories. On a
des dispositions , des habitudes et des qualités, comme la vertu , la science et d'autres choses
pareilles. On a la quantité, par exemple deux ou trois coudées. On a d(;s habits qui couvrent,
tels qu'une tunique. On a des choses dans une partie de son corps , comme un anneau au
doigt; ou des choses qui forment une partie de soi-même, comme des pieds et des mains.
quidpiam in se vel in ordine ad alterum se habere
dicitur, est qusedam qualitatis species de difucili
mobilis. )
Respondeo dicendum, qnôd hoc nomen, ha-
bitus, ab habendo est suraptnra. Quod qiiidem
nomeu habitus dupliciter deiivatur : uno qui-
dam modo, secimdùm quôd homo velquaecunqiie
alia res dicitur aliquid habere , alio modo , se-
cundùm quôd aliqua res aliquo modo habet se
in seipsa vel ad aliquid aliud.
Circa primum considerandum est quod habere,
secundùm quôd dicitur respectu cujuscuQque
quod habetur, commune est ad diversa gênera :
imde Philosophus inter postpraedicamenla, ha-
bere ponit (1), quae scilicct diversa rerum gê-
nera consequuntur, sicut sunt opposita , et
prias et posien'us, et alia hujusmodi. Sed
iiiier ea quae babentur, talis videtur esse dis-
tinctio. Quôd quœdam sunt in quibus nihil est
médium inter habens et id quod habetur ; sicut
(1) Ut cap. ult. de poslprxdicamentis , vel secundùm aliam alfquorum inscriplionem dé
ealegoriarum consequentibus videre est.
rS LA NATUnEDES ÎÎABÎTUDES. 3-5
diairo entre le possesseur et la chose possédée : ainsi il ii^y en a point
entre le sujet et h qualité ou la quantité (I). Quelquefois il y a, entre
le possesseur et la chose possédée, un intermédiaire qui forme une simple
relation, comme lorsqu'on dit : « Tel ou tel a un coippngnon ou un
ami (2). » Enfin il y a parfois, entre le possesseur et la chose possédée,
un intermédiaire qui n'est ni l'action ni la passion, mais qui s'en rap-
proche : cela a lieu, quand un terme do la possession est un ornement
ou un vêtement et que l'autre en est couvert ou paré. Le Philosophe dit
à cet égard, Metaph.,Y, 25 : « La possession forme une sorte d'action
entre le possesseur et la chose possédée, » ce qui doit s'entendre des
choses que nous portons sur nous. Dans ce cas, le verbe habere forme uu
prédicament particulier, celui de la possession relative aux ornements
du corps, et dont le Philosophe dit, Metaph.,Y, 25 : « La possession est
l'intermédiaire entre le vêtement et celui qui l'a. »
Si l'on prend habere (avoir) daiis le second sens, pour dé-i-iier la ma-
nière dont une chose est en elle-même ou relativement aune autre, ce
verbe exprime l'état et dès lors il rentre dans le prédicament de la qua-
lité. C'est ici la possessioa {habitas) qiv* ff^vuie l'habitude et que le Phi-
losophe, Me f«p A., V, 25, définit « une di-'^position difficile à changer,
par laquelle une chose est bien ou mal en elle-même ou relativement à
une autre : » telle est la maladie ou la santé, le vice ou la vertu. Voilà
le sens où nous prenons la possession ou l'habitude : nou^3 devons donc
dire qu'elle est une qualité.
On a des pvopriétt's , entre autres des maisons , des palais , des domaines. On a des personnes
attachées , soit un père , une femme , des enfnnts . des amis. »
Ne pourroit-on pas s'exprimer plus catégoriquement. On a les choses de cinq mnrlères:
1° Par inhérence, comme Tame a la grâce, la volonté ram.our divin , l'esprit la science.
2o Par contenance, comme les veines ont du sang, le corps des humeurs, la ville des habi-
tants. 3° Par possession, comme l'homme a des propriétés, des maiso::s, des domaines, i" Par
relation, comme le père a un fils , le savant de la science. 5» Enfin par juxta-posiiion , comme
la France a la Manche au nord et la Méditerranée au midi.
(1) Comme lors(iu'on dit : « Gel homme a une grande bonté ou une grande taille. » Alors la
possession appartient au prédicament que son objet lui assigne , en sorte qu'elle appartient à
la qualité, puis à la quantité dans l'exemple que nous venons de donner.
(2) La possession rentre , là , dans la catégorie de la relation.
intcr objoctum et qualitatem vel quaniitateiii
nihil est medinm. Qurcdam verù sunt in quibus
est aliquod médium inter wlrivmque , sed sola
relatio; sicut dicilur aliquis habere socium vel
amicain. Qusedam vcrô sunt inter quœ est ali-
quij medinm , non quidem actio vcl passio ,
secl aliquid per modum actionis vel passionis ;
prout scilicet unum est ornans vel tegens , et
aliud ornatum aut teclum. Unde Phiiosophus
dicit in Y. Metaphys. ( toxt. Tô ), quô.l « ha-
bitiis dicitur tanquam actio qi-ffdam habcntis et
habili,» sicut est in illis qiire circa nos habe-
miis. Etideo in liis constiUiitur luumi spéciale
genus lerum, quod dicitur ^prœdicamentum
habîtûs, de quo ùicit Pbilosopbiis in V. rifefnph.
(text. 25), quod « inler habentom indiimentum et
indiime: tum quod babctar, est babitus médius.»
Si autem siimatui' habere, prout res alinaa
dicitur qiioiammodo se habere in seipsa vel
ad ali:!uid aliud, cùm istc moJus se habenJi
sit secundùm aliquam qualitatem, hoc modo
babitus quœdam qnalitas est; de qua Phiio-
sophus in V. Metaphys. (text. 23), dicit qnôd
« babitus dicitur di?po;itio secundùm quam hcnè
vcl malè disponitur dispositum, aut secundùm
se , aut ad aliud,» ut sanitas babitus quidam est.
Et sic loquimur nunc de babitu. \}w\e diconduin
est (^uùd babitus est qualitas.
V. 20
306 !'• Il« PARTIE, QUESTION XUX, ARTICLE 5.
Je réponds aux argnmonts : 1° La première oLjoction prend îi^th^rô
dans s'i signification générale, commô exprimant la possession : dru ; ce
sens, il est vrai et nous Tavons dit nous-mèrae, ce verbe peut appartenir
à plusieurs prcdicamcntSo
2" Le deuxième argument parle de la possession qui ne sup; ; ; c un
intermédiaire entre ses deux termes, entre; le possesseur et la chr.i:; i)os-
sédée : cette sorte de possession , cela est encore vrai, forme une cat-'-gorie
particulière.
3» S;ms f'oiite la disposition con.nilue Tordre des choses qui o::t dos
parties; mais cet ordre concerne trois clioses, comme le dit le Pliilos jphe
immédiatement après le passage objecté : il concerne le lieu, la pni ;s:nce
et Tespèce. Ces trois choses, Simpîicius le remarque avec raison dais sou
Commentaire des Prédicameiits ; ces trois choses comprennent toutes
les dispositions. D'aborâ le h'eu renferme les dispositions des co ps et
forme la catégorie de la situation, qui est Tordre des parties dans T^s-
pace. Ensuite la puissance contient les dispositions qui existent comme en
germe dans Taptitude , mais qui ne sont pas encore formées complète-
ment : telles sont la science et la vertu commencées. Enfin Tespèce em-
brasse les dispositions parfaites, entièrement formées, qui portent le nom
d'habitude : c'est, par exemple, la science et la vertu parvenues à leur
développement, complètes.
ARTICLE IL
Vhahitude est-elle une espèce déterminée de la qualité?
il paroît que Tliabitude n'est pas une espèce déterminée de la qualité.
i° L'habitude est, comme nous l'avons vu dans le précédent article,
« une qualité qui dispose bien ou mal. » Or cette définition convient à
toute sorte de qualité; car les choses peuvent être bien ou niai disposées
Ad priraum ergo dicendum , quôd objcctio
illa proceiîit de halere commiiriiter sunipto ;
sic enim est commune ad multa gênera, ut dic-
tum est.
Ad secundam dicendum , quôd ratio illa pro-
cedit de liabitu, secundùm quôJ intelligUur
aliquid médium iiUer lal,"iis et id quoJ La-
belur; sic enim est quodJa.ii preedicameutum.
ut dictura est^
Ad tertium dicendum, quod disposilioquidem
gempei' importât orùinem alicujus habe: lis
partes, ted hoc conlingit tiiplif^itcr, ut staiim
ibidem Philosopbus sub;';iL : scilicot aut secun-
dùm locum, aut secunàùm po'entiam, aut se-
cundùm spcciem. In que ( ut Simpîicius dicit
în Co'mmcnto Prœdicamstnorum) , compre-
hendit omnes di:-positiones. Corporales quidem
m eo quod dicit, seciindimi locum, et hoc
V '■■ '[ -à r ,^:u<i:cn'mr--i»m. SHÛS , qui tSt
ordo partium iu loco. Quod autem dicit , ser:yn'-
dùm patent inm, includit illas disposilioTiOC
quœ sunt inprœparatione etidonei^ite. nondnf
perfectaî; sicut scieatia et virtus incbojl.i
Quod autem dicit, secundùm speciem, m- h
dit perfectio dispositiones, quss dicuntur /u 'y
iusj sicut scientia et viitus complété.
ARTICULIS II.
UtrUm hal'iius sit delernunala speeie
qualilatis.
Ad secandnm sic procedlîur. Videtur i\\ilA
habitus non sit determinata species qual.tatis.
Oiiia, ut diclum est (art. 1). b'ibitus, secundùm
quod est qualitas, dicitur dispositio «secandùm
quam benè aut malè dispoiîitar dispos itura. »
Sed hoc coîiîingit secundîim quamlibet -luania-
tem; nam et secundùm liguram c^ntiugit ali-
quid benè vsl malè e£S3 uisi;ositu!n. Et jimiiiter
DE LA NATURE DES HABITUDES. 307
sons le rapport de la figure, du chaud, du froid, etc. Donc l'habitude
n'est pas une espèce particulière de la quali'é (1;.
2° Le Philosophe dit. De Prcedican^, que le fr 'à i . .,• .; . .sont des
habitudes ou des dispositions, de monie que la r. a';:"io • u la ^s\]]%'\ Or
le froid et le chaud rentrent dans la troisième esjèce de la quiliu». Ikaic.
(1) Les prcdiramenls renfermonl la qualité.
La qu.ilité est ce qui rond les choses telles et toiles, selon le prince dos philo-o î; -• ; iil*
est un aocidonl (lui motlirie ou dispose la substance en elle-même, d'a['rès lo loi dos l'.i:-;"') lio; s.
La modification de la substance, sa disposition peut concerner quatre choses : rélnl, T .riiDn,
le mouvement et les parties. Do là, quitrc ospôcos de la qualité : la disposiiion oi Vli :'.i:.I «.
la puissance et rimpu.ssance, la passion et la passivité, la forme et la figure.
I. La plupart des choses, considérées dans leur nature, peuvent éçjalement ctr? 'in ou
mal : le corps humain, par exemple, est de-lui-mêmc indifférent à la maladie et à la sinlé,
la volonté au bien et au mal moral, l'espiit à la connoissance et à Tiinorance , Tanie à la
justice et à l'ini juilé. l\ faut dono que ces choses soient déterminées, fixées dans lour état
par une habitude ou par une disposition : Pâme l'est par b gr^ce , Tesprit par la science, la
volonté par la vertu , le corps par la santé.
L'habitude et la disposition sont donc une qualité qui détt?rminc son sujet à ci. ■ L-l a ou
mal relativement à sa nature.
Parmi les qualités qui fixent ainsi Fétat du suJLt , les unes sont mobiles , passn;;f"'res , fugi-
tives, comme la beauté, le soupçon, le doute, l'opinion; los autres reposent sur djs principes
fermes, stables, permanents, telles que la science, la vertu, la foi, la grâce. Qiiarid les
qualités sont muables et changeantes de leur nature , elles forment la disposition ; quand ci'es
sont fixes cl stables en elles-mêmes, elles consliiuent Thabitude. Si l'on veut des définitions
rigoureuses , nous dirons avec saint Thomas : la disposition est une qualité ch;;r:-'e.":'l faci-
lement, qui détermine son sujet à être Lien ou mal; puis : Tha! ilude est une qu iiic chan-
geant diiTicilemcnt , qui produit le môme effet.
L'haï itude a pour siège la substance ou la faculté, elle déterniine i'élal ou iadiji!, Lans
le prenîior cas, on a Thabilude entUalive; dans le second, on a Thabitude opé/ative.
L'ha]>ilude opérative incline à Taction, mais elle ne donne pas le pouvoir d'a;uv : air.si la
foi et la grâce aident la croyance et le vouloir, mais elles ne créent ni rint.iiijenre r.i la
\oloi.lé. D'où viennent dooc les faculiés? Elles viennent de la puissance.
II. La puissance est le principe immédiat de l'action cl de la résistance; c'csl uno qualité
qui dispose la substance ù ogir eu à lésisler.
Quelquefois ce pouvoir est fOit et vigoureux, comme l'inteUigcnce dans rhouimo de génie
et la dureté dans le dianiaut ; d'autres fois il est frcle et déliile , ainsi que la concoplion dans
l'eiifant et la mollesse dans la cire. Quand le pouvoir est fort, il constitue !a pi issanco ; quatid
il est foible, il forme rimjnjissance , c'est-à-dire une puissance chélive et vacilî. ::'..'. Celte dis-
linfiion repose, comme ou le voit, non sur la difTérenco d'espèces, mais sur les degrés du
développement : comme Tt-nfant devient homme, puis vieillard j ainsi rimpui:sj(icc p'.'ut se
changer en puissance ei retourner à son premier état.
Quand la puissance déploie son énergie sur les choses, elie les altère : voi'.;; b pLî^sion.
UL Le mot passion désigne plusieuis choses , comu;e nous le savons. D'obc;ri; il cxpri:::c
Teffet de Taction, rimpre>.sion reçue dans un sujet, com.me rintellcclioiî et la s.T:S :f.on.
Ensuite il marque les mouvements de Tame, qui recherche le bien et fiiil io mal : ainsi
l'amour, la haine, la co!«^re sont des passions. Enfin il dénonce l'impressio: ■ -i '. ^ jes
choses , et c'est dans ce seus que nous prenons ivi le mot passion.
En conséquence la passioa est une qualité qui cause ou suit l'altération des ci.cscs s:r^sij!cs.
Il est plusieurs choses qui se trouvent comprises dans les termes de celte dc.nlfon. L'abord
le chaud et le froid, le sec et Thumide Ensuite les propriétés quengendrenl ces causas agis-
sant séparément : la rareté et la légèreté produites par le chaud, la densité et la gravité
secimdùm calorem et frigui:, et seciindùm onir.ia
hujusiriocli. Ergo habitus ion est determinata
speoies qualilatis.
2. Praelerca, Ihilosoplius^ mPrœdkamenfis
(cap. De qualitate) calidltalem et fngidi-
tcdem didt esse dispositiones vel habitus,
sicut œgritudinem et saniîafern. Sed calot*
et frigus sunt in tertia specie qu liitatis, Ei'go
\m
grande conipa.i^nie; donc elles ne constituent pas, à elles seules, une
espèce parficulière de la qualité.
3° Le connotatif qu'on attribue à l iialjjtiKle, «changeant dKBcilomr^nt,»
n'appartient pas au prédicamoiit de h qualité, mais il entre plutôt dans
la catégorie du mouvement ou de la passion. Or aucun prédicament ne
peut être déterminé dans son espèce par une différence pri<=e dans un
autre prédicament; ':'ar le Philosophe dit, Mcîaph.,Yllj 42, qu'ils « doi-
cnii5(^?s por 1? fioîd. Enfin les cr.lilés qu'enfante la combinaison des rayrces priocipps : l?s
SORS et les rou'icurs , los odeurs et les s^^veurs.
Toutes ces choses peuvent être de long»? ou de courte durée, elles p uv r\ rr.. * ;f r,'!" T. i;?
existence ou s'évanouir promptement : ai'isi , d'une part, la pâlfur, li
prodiiilcs par la crainte, pnr la honte et par le mouvement; do Taul: ; i'n. , ! ii
rougour et la chaleur causées par la eomplexion ujclancoiique , par le tcinpér;i nin
et par la force de la vie. Quand ralléraîion passe rapidement, on l'appelle jpf rA
elle dure , on lui donne le nom de qvalilé passible.
De plus, cerluin-^'S d? ces choses paroissent passer successivement dar do
la qualité : le feu, par exemple, semble entrer dans la deuxième comm.c [;.:i)r;;-," ;;rrr;on,
puià retourner dans la troisième comme cause d'aîtéraliorî. ?ans ces sortes de -cas, il faut
classer les entités d';riés leur caract.'re domainant, selon kur propriété première : la chiîcur
semble être cause d'ailératiori plus qu? nrincip'" ('';iri' •: j.r '7-T.> «'- " A ■ z T ■. hf.U'.'-M'
catégorie.
Quand une sul;stance sensible est cUéïée dars ses pa.li:£, ci;c- ch .ng; Ù2 icv;.::.
IV. Le mot forme. ^ comme celui de -passion^ désigne trois choses : d'abord l'acte subslan-
ti?l qui informe la matière première, comme Tame dans Thomme; ensuite Tacte accidentel
qui constitue le sujet, comme la blancheur, la scie:ice, la vertu; cnHn la disposition des
parties qui composent les corps, comme les proportions du visage, la configuration du cercle,
du triangle. C'est là le sens que notre langue donne su mot former et c'est celui que nous
adoptons ici.
Ainsi conçue, la form.e est le tcrm.e de la quantité, c'est la qualité qui résulte de la dispo-
sa ion de ses parties.
Il y a la figure plane et la figure solide. La figure plane donne la figure circulaire, triangu-
laire, quadrangulaire , etc.; et la figure solide engendre la sphérique, l'ovale, la cylindricfue,
la cubique, etc.
On applique ordinairement le mot forme aux choses artificielles, faites de main d'homme;
et l'on préfère le mot figure en parlant des choses naturelles , produites par les lois ph;^ siques :
ainsi l'on dit, d'une part, la figure de l'homme, de la terre, du soleil ; d'une autre pnvt , la
forme d'un vêlement , d'une maison , d'un navire. Cependant notre langue confond souvent
ces deux termes.
Arrctons-rous encore deux minutes pour considérer les qualités sous un point de vue gé-
néral. Avistote leur assigne trois [iropriélés. D'abord elles ont des contraires , car elles s'ex-
cluent du même sujet : ainsi la chaleur chasse le froid, la maladie îa santé, le \ice la vertu.
Cependant certaines qualités se bannisserit, non par contrariété, mais par privation : telles
sont les figures , les couleurs , les saveurs , etc.
Ensuite les qualités, comme le chaud , la santé, la science, l'habitude, admettent le plus
et le moins, vu qu'elles peuvent augm.enter ou diminuer. Ici encore les figures, de même que
la puissance naturelle, dérogent à la rc-]:' r-^rcrrh; c^r r'!"s soiit permanentes, inva<»
riables.
Enfin les qualités fondent la ressemblnnce . ■ . . ..: . . i =.■ . . . ttenda qu'on dit les choses
lemblablcs ou dissemblables selon qu'elles ont ou r.'onl pas les mêmes qualités.
haLitu?. vel dispositio r.on dislinguKr; ' 's
speciebus qaalitatis.
3. l'iœierea , difficile mobile non esi r;i;f •-
rentia pertincns ad geous qualitatis, sed msgis
rcriiiîet al niotum vel passionem. Nuilum au-
tern genus detenniniliir ad spcciem per dif-'
fcrenliauî aiterius genevis ; sed « oportet diiTe-
reutiarn per se advcLire generi, » ut PliilosoDhus
DE LA NATURE DES HABÏTCDES.
309
"'icnt tous trouver en eux-mêmes leur différence spécifique. » Donc l'ha-
bitude ne forme pas une espèce déterminée de la qualité.
r\Iais le Philosophe dit. De Prœdicam. : « L'habitude et la disposition
sont une espèce distmcte de la qualité. »
(Co.\CLUsioN. — Les habitudes et les dispositions, déterminant l'homme
conformément à sa nature, forment une espèce distincte de la qualité,
la première. )
Le Philosophe distingue quatre espèces de la qualité, et met les
habitudes et les dispositions dans la première. Voici comment Simpli-
cius, dans son Commentaire, explique ces quatre espèces. 11 y a deux
sortes de qualités, dit-il : les qualités naturelles, qui se trouvent dans
Tessence des êtres et qui restent toujours; puis les qualités accidentelles,
qui viennent du dehors et peuvent se perdre. Les qualités accidentelles
forment la première espèce de la qualité; c'est la disposition et Thabi-
tude, qui se distinguent Tune de Tautre en ce que la première se perd
facilement, et la seconde difficilement. Les qualités naturelles sont la
puissance et l'acte. La puissance forme la deuxième espèce de la qualité.
Quant à Tacte, il appartient à la profondeur ou à la superficie : si à la
pro Tondeur, il forme la troisième espèce de la qualité sous le nom d'acte;
si à la superficie, il constitue la quatrième espèce de qualité sous l'appel-
latif de forine et de figure. Cette classification ne peut s'admettre. Il est
beaucoup de figures et beaucoup de qualités passives qui sont acciden-
telles, et non pas naturelles; puis plusieurs dispositions, comme la santé,
la beauté et d'autres, sont naturelles, et non accidentelles. Notre auteur
confond donc l'ordre des espèces, car ce qui vient de la nature précède
toujours ce qui a sa source dans les accidents. Il faut donc distinguer au-
trement les espèces de la qualité.
dicitin vil. Metapfi. (text. 42 ac deioceps).
Evso ciim habitus dicatur esse « qiialitas diffi-
cile mobilis,» videtur quod non sit deternii-
natii species qiialitatis.
Sed contra est, quôd Philosophus dicit in
Prœdiciimentis (ut supra ) , quod « una spe-
cies qualitatis est habitus et dispositio. »
(CoNOLUSio. — Habitus et dispositio compu-
tanlur prima species qualitatis ab aliis distiucta,
quibushoDiinesinordiae ad naturamoperautur.)
Respondeo dicenduin , quod Philosoplns m
Prœdicamentis ponitiûter quatuor species qua-
litatis primam dispositionem ethabitum. Qin-
rum quidein specierum differentias sic assignat
Siiuplicias in Comniento P rwdicamentoi'um :
dicens qacd qualitatum quseJam sunt naturales,
quiie secundùm uaturam insunt et sempei- ;
quadam auteui sunt adveatitiiû quic ab e\-
liinscco erûciuutur et possimt amittli. Kt hœ
quidem quae sunt adveutitiai, simt halitus et
dispositiones , secundiim facile et difficile
amissibile dilTerentes. Naturalium autem qua-
litatum quœdam sunt secun.iùm id quôd aliqiiid
est in potentia, et sic est secnnda species qua-
litatis ; quœdam vero seciindùm id quôd ali-
qiïid est actu : et hoc vel in profundum vel se-
cundùm superficiem : si in profundiun quidem,
sic est tertia species qualitatis ; secundùm verà
superticiem, est quarta species qualitatis ; sicut
figura et forma^ quae est figura animati. Scd
ista distinctio specieriun qualitatis inconve-
niens vitietur. Su.it enim muita) tigar» et
qualitates passibiles non naturales, sed adven-
titiae; et multie dispositiones non adventiliae,
sed natarales , sicut saoitas et pulchritudo , eî
hujusmodi. Et propter hoc non couveuit orjiiii
specierum ; seuiper eniui quod naturale est
prius est. Et ideo aliter accipieuda est dis-
tinctio dispositiûûum et habil;;ii.a et ab aiiis
quaiitalibus.
310 I" !!• PARTIE, QUESTION XLTX , ARTICLE 2.
L'i quilité propremont dite implique nn cnrt.iin morle de la snl>stance;
et c'.nime le mole est fixé par la mesure, selon saint Augustin, la qua-
lité est la détermination de la subst mce diaprés une certaine mesure,
relativement à telle ou telle entité. Ainsi, comme ce qui détermine la
puissance de la matière dans son être substantiel forme une qualité qui
est une difTérence de la substance : de même la cbose qui détermine la
pni.>ïsance du snjet dans ?on être accident*^ constitue une qualité pareil-
lement accidentelle, qui est elle aussi une difTérenre, comme renseigne
le Philosopbe. Or le mode ou la détermination du sujet dans son être
accidentel peut se rapporter à sa nature, à l'action et à la passion, ou à
la quantité. Quand ce mode ou cette détermination se rapporte à la quan-
tité, on a la quatrième espèce de la qualité; et comme la quantité n'em-
porte ni le mouvement ni Tidée du bien et du mal, cette quatrième
espèce n'implique ni que le sujet est bien ou mal disposé, ni que sa dis-
position dure peu ou longtemps. Ensuite quand le mode ou la détermi-(
nation du sujet se rapporte à l'action et à la passion, on a la deuxième
et la troisième espèce de la qualité. Ces deux espèces impliquent que la
disposition se perd facilement ou difficilement , qu'elle est de courte on
de longue durée; mais elles n'impliquent pas qu'elle est bonne ou mau-
vaise : car les mouvements et les passions ne renferment pas l'idée de
fin, et les cboses sont bonnes ou mauvaises comme moyens, relative-
ment à la fin. Enfin quand le mode ou la détermination du sujet se rap-
porte à la nature, on a la première espèce de la qualité, qui comprend
les habitudes et les dispositions. Le Philosophe, parlant des habitudes
du corps et de Famc, dit, Phys., VI, 17, qu'elles « sont des dispositions
de l'être parfait tendant à un plus grand bien. » De Vêtre imrfait, c'est-
Propria eriim qualitas importai quenidam
ruodum subslantiœ; moilus aute.ii est, ut dicit
Augu>tiiius Super Gen. ad litteram (lib. IV,
cap. 3), a qiiein mensura praifigit ; » iinde
importât quamdam determinationem secundùm
aliqiiam mensuram. Et ideo sicut id secundùm
quod determinatur potenlia materiae secundùm
esse substanliale, dicitur'qu;;lilas'quaî est dif-
ferentia substantùe, id ila secun lùm quod de-
terminatur potenlia snbjecti secundùm ewe
accidentale, dicitur qualitas accidentalis, qnœ
est eliam quaedam differeutia, ut patet ; cr
Philosophum in V. Mefaph. (text. 19). Mod..s
autem sive delerminatio subjecti secundùm ey.se
accidenlale, potest accipi vel in ordine ad
ipsam nnturam subjecti ; vel secundùm actio-
nem et passionem, quse consequuntur principia
natarœ, quaB sunt raateria et forma ,-vel secun-
dùm quanlitatem. Si auîem actipialur moJus
vel determinatio subjecti secundùm quanlita-
tem, sic est quarta species quaiitatis; et quia
quantitas secundùm sui rationem est sine motu
et sine ratione boni et mali , i -eo ad quartam
speciem quaiitatis non pertinet quùd aliqnid
sit bene vel malè di^positum neqne cita,
vel tardé transiens. Mo lus autem sive deter-
minatio subjecti secundùm actionera vel pas-
sionem, atteuditur in setninda vel tertia specie
qualit.tis. Et ideo in utrar}ne consideratur quùd
aliquid facile vel difficile liât, vel quôd sit
citb traîisiens aut div.turnum: non autem
consideratur in bis aliquid perlinens ad Mtio-
nem boni vel mali ; quia motus et pa<siones
non babcnt rationem iinis, bo7ium autem et
malum dicitur psr respectum ad fmem. Sed
moJus et determinatio subjecti in ordiiie ad
natnram rei pertinet ad primam speciem qua-
iitatis , quae est habitus et dispositio. Dicit
enim Philosopbus in VII. P/iysic. (tex't. i7 ac
deinceps), loquens de habitibus aiiimœ et cor-
poiis, i;.ù'. s.îit « dispositiones qnfedam per-
fecli ad 0[:timurr;. » Bico autem perfccti, quod
est disposituiii secundùuî iiiituiam ; et quia
« ipsa forma et natura rei est iiuis, et cuju»
DE LA NATURE DES HABITn)ES. 311
à-dire dispo=-é selon sa nature. Et comme « la nature et la forme con-
stitue^ toujours selon le Stagyrite, la fin que Tètre se propose dans ses
actes » comme type de sa perfection , la première espèce de la qualité
implique que la détermination du sujet est bonne ou mauvaise , comme
aussi qu'elle change facilement ou difficilement selon qu'elle a pour but
le mouvement ou la production. Voilà pourquoi le Philosophe^ Meiaph.y
HT, 25, définit l'habitude « une qualité qui dispose riiomme bien ou
mal. » 11 dit ailleurs, Ethic, W, 4 : « Ce sont les habitudes qui nous
disposent bien ou mal relativement aux passions. » Quand la disposition
de l'être est conforme à sa nature, elle offre l'idée du bien; quand elle
lui est contraire, elle présente l'idée du mal. Au reste, si l'on fait de
l'habitude la première espèce de la qualité, c'est que la nature a la prio-
rité dans les choses.
Je réponds aux arguments : 1° La disposition implique l'ordre, la re-
lation, comme nous 1 avons vu dans le premier article. En conséquence
on ne dit l'homme disposé par la qualité que relativement à telle et telle
chose; et quand, posant le signe caractéristique de l'habitude, on ajoute
qu'il est bien ou mal disposé, cela se rapporte à la nature, qui est la fin.
En conséquence lorsqu'on le dit bien ou mal disposé sous le rapport de
la figure, du froid et du chaud, on parle aussi relativement à la nature,
bien et mal indiquant que la modification est conforme ou contraire à
ses lois. D'après cela, quand on les prend dans leur conformité ou dans
leur contrariété avec la nature, les figures et les qualités passibles appar-
tiennent à l'espèce des habitudes et des dispositions : car la figure et la
couleur, conformes à la nature, constituent la beauté; puis le froid et le
chaud, dans les mêmes conditions, forment la santé. Aussi le Philosophe,
quand il envisage le froid et le chaud sous ce point de vue, les met-il
dans la première espèce de la qualité.
causa fit aliqiiil, » ut dicitur in II. Phy^ic,
(text. 23), iùeo in prima specie considera-
tur et bonvm et nuduin . et eliam facile et
diffirilè mobile secuiidùin qr.ôJ aliqua na-
tura est finis generationis et motus. UnJe
in m. Metaphys. (text. 2o) Philosophus dé-
finit habitum quôd est « dispositio secundùm
quam aliquis disponitur bene vel malè. »
El in II. Ethic. (cap. 4 sive 5 ) , dicit quôd
« habitus sunt secundùm quos ad passioues
nos habemus bene vel malè. » Quando enim
est modùs conveniens natura; rei , tune ha-
bet rationem boni; quando autem non con-
venit , lune habet rationem mali. Et quia
niitura est id quod primum eonsideratur in
re, ideo habitus ponitur prima species-quali-
tatis.
Ad primum ergo dicendum, quôd dispositio
Oïdinem quemdam importât, ut dictum est
(art. 1 ad 3). Unde non dicitur aliquis dis-
poni per qualitatem nisi in ordinc ad aliqui 1 ;
et, si addatur bene\e\ malè quod perlinet ad
rationem iiabitus, oportet quôd altendatur ordo
ad naturam , quie est tinis. Unde secundùm
figuram vel secimdùm calorem vel frigus non
dicitur aliquis disponi bene vel malè, nisi se-
cundùm orùinem ad natuiara rei, secundùm
quôd est conveniens vel non conveniens. Uu.le
et ipsœ figurse et passibiles qualitates secundùm
quôd cousiderantur ut convenientes vel non
convenientes naturae rei , pertinent a J habitus
vel disposiiioues : uam figura prout couvenit
naturae rei, et color pertinent ad pulchritudi-
nem ; calor auteai et frigus secundùm quôd
conveniunt naturae rei, pertinent ad sanita-
tem. Et hoc modo caliditaii et frigiditas
ponuntur à Pliilosopho in prima spetie qua-
litatis.
312 1'* ir PARTIE, QUESTION XLIX, ARTICLE 2.
2° Ce qu'on \io.ni de livc résout la deuxième objection. D'autres y ré-
pondent autrement, comme Simplicius le remarque dans son Commen-
taire.
S" La différence marquée par cette note caractéristique : « changeant
diiTicilement , » ne distingue pas Thabitude des autres espèces de la
qualité, mais de la disposition. La disposition peut se prendre de deux
manières : comme formant le genre de l'habitude, car le Philosophe,
Metaph., XV, la met dans sa définition; puis comine constituant son
contraire dans la division qui les sépare Tune de l'autre. Cette division
se présente elle-même sous un double aspect. D'abord on peut y voir la
différence du parfait à Timparfait dans la même espèce. Sous ce point de
vue, la disposition retient ce nom général, quand elle n'a pas reçu tout
son développement et qu'elle peut se perdre facilement; puis elle prend
le nom àliahitude, quand elle a reçu son développement complet et
qu'elle ne peut plus se perdre que difficilement. Alors la disposition de-
vient habitude comme l'enfant devient homme. Ensuite on peut voir,
dans notre division, deux espèces différentes d'un genre subalterne. Sous
ce rapport, on appelle dispositions les qualités dont la nature est telle
qu'elles peuvent se perdre facilement, et cela parce qu'elles ont des
causes mobiles, comme la maladie et la santé; puis on nomme habitudes
les qualités qui ne peuvent se perdre facilement, parce qu'elles ont des
causes fixes, stables, permanentes, comme les sciences et les vertus.
Ainsi comprise, la disposition ne devient point habitude. Cette dernière
interprétation semble avoir été celle d'Aristote. Invoquant le témoignage
du langage ordinaire : On appelle habitudes, dit-il, les qualités qui, pour
être changeantes de leur nature, ont acquis la stabilité par des causes
accj dentelles; puis on nomme dispositions les qualités qui sont devenues
fixes et permanentes de mobiles qu'elles étoient : car lorsqu'un homme
Unde palet solulio au secunduin , licct à
quibusiam aliter solvaLur, ut Simplicius dicit
in Comniento P/'œdicarnenlorunz.
Âd terti'.im dicondriîn, quùd ista iliiTerentia,
difficile mobile s non diveisilioat h;ii)iti}m ab
aiiis speciebus qualitatis, sed à dispositione.
Dibposilio a!jte:n dupliciler accipitur : uiio
fliodo , seciinùùai qujd e.4 genus liabitus ;
i)«m iu-^V' ^'i^ch.qjh., dispos itio ponitar in
iiifiinilioiièbabiti;s ; alio modo, secun '.ùm qnô:!
fSt aliquid contra habitiim ùivisiun. Et potest
intelligi disp^sitio propiiè dicta condividi
contra habitum dupliciter. Uuo modo, sicut
pefectum et impîrreclum in eadem specie, ut
scilicet dispos'tio dicatur , relinons nonien
commune, qiianJo iraperfectè inest, ita qaùd
de iaciii ainittatur ; habitus autem qaan io
peifeclè inest , ut non de facili amiltaLur ;
et sic dispositio lit habitus, sicut puer lit vir.
Alio modo possunt distingui sicut diversœ
specics uniiis generis subalterni : ut dicantur
diiposiiioncsiWx, qualitates priniie speciei qui--
biis convcnit scciin.lùm propriam rationem uL
de facili amitliontur, quia habent causas traiis-
mutabiles ut a3griiudo et sanitas, habitas vcro
dicautiir iilai qualitates quœ secandùm siiani
rationem habent qu5d non de faciii Iransma-
tcntur, quia habent causas iniinobiles, sicut
Si ientiie et virtutes. Et secundùm hoc, dispo-
sitio non fit habitus. Et hoc videtur li-agis
consonum ialû àjrii Âvistotelis : Unde ad \\-d-
jas dijiinctionis probationeai inducit commii-
nein loqueudi consueladinem secundù;n qua u
qualitates quie secunduin saam rationem sup.t
facile mobiles , si ex ahquo accidenli diiiiciL'
mobiles reddantar, habitas dicuntai'; et e
converso est de quaiitatibus quai secundùni
suam rationem suut difiicilè moûiies : uain si
C : O
po.i. do la sciencLi ... ... .it d'une manière imparfaite et qu'il peut la
perdre facilement , on dit qii*il a des dispositions à la science, plutôt qu'il
n'a la science elle-même. On voit par là que le terme à'hahitude im-
Xjlique l'idée d'une certaine durée, mais que le terme de disposition ne
renferme ]>as cette idée comme note dislinctive. Et si les caractéristiques
changeant facilement et changeant difficilement n'appartiennent pas
au genre de la qualité, mais au mouvement et à la passion, cela n'em-
pêche pas qu'elles ne forment des diversités spécifiques; car, bien qu'elles
se rapportent accidenîelleaient à la qualité, elles n'en constituent pas
moins des tlilierences essentielles ^ prédicament. C'est ainsi que,
dans la catégorie de la substance, on remplace souvent les diûérences
substantielles par dus diûérences accidentelles, qui dénoncent les prin-
cipe3 de l'essence.
ARTICLE III.
Uhahitude implique-t-clh rapport à VacU?
Il paroit que Thabilude n'implique pas rapport à l'acte. 1^ « Tout être
agit comme étant en acte, » selon l'axiome. Or le Philosophe dit. De
anima, ÎIl, 8 : a Lorsque riiomme possède la science habituelle, il est
encore en puissance, mais autrement qu'il n'y étoit auparavant.» Donc
riiabitude n'implique pas rapport à l'acte.
2** Tout ce qui figure dans la définition d'une chose appartient à son
essence. Or le Philosophe, Metaph., V, 17, définit.la puissance « le prin-
cipe de Tacte : » donc être principe d'acte forme un attribut e:-sentiel de
la pui.îSance. Or ce qui est essentiel précède ce qui est accidentel. Si donc
alitiiiis imperfectè habeat scientiam , ut de fa-
cili possit ipsani amiltere , magi:s dicilur dis-
poni ad sciaLtiam, quàin scieûiiani habere.
Ex quo patet qi-.ôd uoaien habitus diuiuraita-
tem quamdam importât, non autem Eomen
dispositionis. Nec impediiui* quin secundùm
hoc, facile et difficile mobile sint speci-
ficae diîTeronticC , propter hoc qaoJ ista per-
liaeiit ad yassionem et raotam, et non ad
I geuus qudiitatis : nain istse dillereiîtiœ, quiim-
. vis per accideus viJeautur S8 liabere ad
qualitatem , désignant tameu proprias et per
se differenîias qualilalum. Sioi.t etiani in ge^
; nere sidjstantiœ fréquenter accipii:ntar ditïe-
rentiic accidentâtes ioco subscauli.iliuai , in
quantum per eas designaulur priiici[jiâ essea-
tialia.
ARTICULUS III.
Ulrùm hahilim importet ordinem ad acinm.
Ad tertijin sic procei.li'ur (1). ViJetur quôd
habitas non importet ordinem ad actum. « Uuum-
quojque enim agit secumlùm quod est ac-
tu. » Sed Philosopiius dicit in lil. De anima
(lext. 8), quôd « eùm aliqui l fit scisus secr.n-
dàm habitunij est etiaai tune in poten!i;î, aîiier
tameu qiiàm antè addiscere(2). » Eriro habitas
non importât hubUaJinem priucipii ad aclun.
2. i'raîterea, illiid quod ponitur ia diiu:û-
tioiie alicujus , per se eonveuit illi. Sed « Cl-.- 3
piincipiuni actionis » ponituf in difimiiio-ié
polentisi, ut patet in V. Melaph. (iest. 17).
Ergo « esse principium aclus » per se conveiiii
polentia:. Quod autem est per se , est priQci-
piaai in uno^iUoqne geneie (3). Si er^o eliam
(i) Le his eliam infrà pauîô posl, art. 4, inco .p.; cl qu. 50, ait. 1, ad 3.
{'1) Id <>st, cniequam discal ^ Iwiia. propiit-tciîôm giaîcœ ph'rasis TTiiv uyjjiv.i ^ quam \erLo
toaus velus intjipivs veiliî, ex coqiw tiesuriipsil S. Thomas.
(3) Âniion fuiiassè prituut.i ie^i iL-btl? Sed ucum ex alieio inferlur; naiii cuilibet priaci-
314» I^ 11* PAUTIE, QlTESTION XLIX, ARTICLE 3,
riial)iliulo rtôit un yiriiicipc d'acto, il s'ensiiivroit qu'elle est préférloe p-ir
la puissanrr», et dès-lor.s elle ne ronslituoroit pas, avec la disposition, la
preniicre espèce de la qualité.
3° Comme la santé est quelquefois une hahilude,fîc m*ime aussi la
maigreur et la beauté. Or ces choses ne sont point relatives à Tacte. Donc
l'habitude nVst pas un principe d'action.
Mais saint An^aistin dit. De honn conpfgali, XXI : « L'habiturle est
ce par quoi l'homme agit quand il en est besoin. » Et le Commentâtes
écrit pareillement , De anima, III : «L'habitude est ce par quoi l'homme
agit quand il veut. »
(CoNCLx sioN. — Puisque Tliabitude se trouve en rapport intime avec la
nature de l'être où elle réside , elle est nécessairement ordonnée à l'acte
comme principe. )
L'habitude peut impliquer rapport à l'acte par deu\ choses : par sa na-
ture et par son sujet. Eh bien, je dis d'abord que toute habitude implique
rapport à l'acte par sa nature. Cette disposition , tout le monde le voit ,
se trouve en rapport intime avec la nature du sujet où elle réside, par
cela même qu'elle lui convient ou ne lui convient pas. Or la nature qui
forme dans l'être la fin de son évolution, de son développement, est elle-
même ordonnée par une relation ultérieure à une autre fin qui est
l'acte ou une chose produite par l'acte; l'habitude implique donc rapport
non-seulement à la nature de l'être , mais encore et par une conséquence
nécessaire à l'acte qui mène à la fin de la nature on qui remplit celte
fin. Aussi le Philosophe, définissant l'entité dont nous parlons, dit-il,
Metaph., V, 16 : « L'habitude est une qualité qui dispose l'être bien ou
mal, soit en lui-même (c'est-à-dire dans sa nature), soit à l'égard d'un
autre (c'est-à-dire relativement à la fin). » Ensuite il y a des habitudes
qui impliquent primitivement , principalement rapport à l'acte par leur
habitas sit principiiim actus , seqnitiir quàil sit
posieiior qr.àm poteiitia : et sic non eril prima
species qualilatis luihitus, vel dispositio.
3. Prœterea, sanitas quandoque est habitus,
et similiter maries et pulcliritiulo. Se^l ista non
dic'.intur per orcliiiem ad actiim. Non est ergo
de ratione liahilus quôil sit principiam aclus.
Sed conti'a est, quod Augusiimis dicit ia
lib. De bono conjugali (cap. 2i ), qaùd « ha-
bitus est quo aliquiu agilur cùm opusest ; » et
Commentator dicil in III. De anima, quôd
« habitas est quo quis agit cùm vohierit. »
(Co^GLUSio. — Cùm Iwbitiis quilibet hbi-
tudinem ad naluiam imp orlet , necesse est eum
ad actum et operalionera ordinati ut princi-
pium.)
Respoiidco dicendum., quôd « habore or.ii-
nem ad actum » potest competere hahitui, et
secundùm rationcm habitus, et secuiidùm ratio-
nem subjeeli in quo est habitus. Secundùm qni-
dem ratione;!! liabitiis co ivenit omni habiiui aii-
qiio mo.lo habere ordinem ad actum. Kst enim de
ratione habitus ut importât habitudinem quain-
d;un in orJine ad naturam rei, secundùm quùd
convenit vel non convcnit. Sed natura rei, qu»
estfuiis gencralionis^ulterius etiamor,iin;U;!r ad
alium Ihiem , qui vel est operatio, vel aliquod
operatum , ad quod quis pervenit per operatio-
nem : uude habitiis non" solùni importât ordi-
nem ad ipsam naturam rei, sed ctiam c"sn-3-
quonter ad operationem in quantu:n et liais
natura"',, vel perducens ad fiuem. Unde et in
V. Metapli. (text. 16), dicitur in diftinitione
hil)it!i3 quod est « dispositio, secuu iùm quam
bûiie vel malè disponitur dispositum aut secun-
dùm se (id est, secundùm suam naturam) aut
ad aliud (id esl, in ordine ad tiuera). » Sed
sunt quidam hfibitus, qui etiara ex parte sub-^
DE LA NATURE DES HABITUDES. 315
sujet. Nous le disions à l'instant môme, l'habitude est en rapport intime
avec la nature du sujet où elle réside; quand donc cette nature forme
une relation même avec l'acte , elle implique primordialement rapport à
Tacle. Or Tessence et la nature de la puissance est d'être un principe
d'acte : donc toute habitude qui a une puissance pour sujet implique
priiu'ipalement rapport à l'acte (1).
Je réponds aux arguments : 1^ Comme qualité, l'habitude est un cer-
tain acte, et dès-lors elle peut être un principe d'opération, mais elle
est en puissance à l'égard de l'opération même. Aussi , comme on le voit
dans le Philosophe, l'habitude s'appelle-t-elle Vacte yremier , et l'opéra-
tion Vacte second.
2° Par son essence, l'habitude ne regarde pas la puissance, mais la
nature; et comme la nature précède l'action qui est l'objet de la puis-
sance, l'habitude figure avant la puissance danji les espèces de la
qualité.
3° La santé est une habitude , ou si l'on veut une disposition habi-
tuelle qui se rapporte à la nature. Cependant, comme la nature est prin-
cipe d'acte, la sauté implique conséquemment, secondairement rap-
port à l'acte. C'est ce qui fait écrire au Philosophe, De hîst, anim., X, 1 :
« On dit l'homme ou tel et tel membre sain, lorsqu'ils peuvent accomplir
les opérations du membre ou de l'homme sain. » Il en est de même de la
maigreur et de la beauté.
(1) Les facultés se rapportent à Tacte; hien mieux, elles ne sont autre chose qu'un rapport
à Tacte : donc Thabilude dispose nécessairement les facultés à Tactc ; donc elles impliquent
rapport à cette entité.
jecti in quo suiit, prima et principaliter im-
portant ordinem ail actiiin. Quia, ut diclum
est ( art. 2), habitus primo et per se importât
habitudinem ad natiiraia rei : si igitur iiatura
vei in qiia est habitus consistai in ipso ordiae
ad actum , sequitur quôd habitas principaliter
importet ordiiiem al actum. Mmifestiim est
aiitera qu-^d nitura et ratio potcutiœ est ut sit
priiuipium aclùs : undo omnis liabitu> qui est
alicujhs poleiitise ut subjecti , principaliter im-
poit-it or;!inom ad actiiiu
Ad primiaïi ereo dicemlum , quôd habitus est
acius q'aii!am in quantum est qualilas, et s:-
cunilùm hoc potcst cssc principium operationis;
scd est in potentia per r.^spectum ai operatio-
nem. Unde habitus dicilur acius primus , et
operatio actits secimdusy ut patet in II. De
anima (text. 5 ).
Ad secundum dicendum, quôd non est de
ratinne habitus, quôJ respiciat potenliam, sed
quôd respiciat naturam. Et quia natura prœcedit
actionem , quam respicit potentia , ideo prier
spe ies qualita.isponitur habitus q .àm potentia.
Ad tertium diceni'.um, quôd sanitas dicitur
habitus , vel Imbitualis rlispositio in orcline
ad naturam, sicut dictum est; in quantum
tamen natura est principium actus, ex conse-
qiienti importât ordinem ad actum. Unde Phi-
losophi'.s di(it in X. De historia animalium
(cap. 1), quôd « homo dicitur esse sanus,
vel membrum aiiqiiod, quan^lo potest facere
operationem saui. » Et est simile ia aliis.
316
I'» W PARTIE, QUES'''■'■>^' ^■'^''. .VaTICIX l*
ARTICLE IV.
Est-il nécessaire qu'il y ait des habitudes?
11 paroit qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait des habitudes. 1° Comir.
nous l'avons vu dans le deuxième article, l'habilude est une qualité q
dispose bien ou mal à l'égard d'une chose. Or l'être est bien ou mal di
posé par sa forme, car c'est la forme qui constitue le bon, de même q:;
l'être. Donc il n'est pas nécessaire qu'il y ait des habitudes,
2** L'habitude implique ^rapport à l'acte. Or la puissance est à elle
seule le principe de l'acte ; car les puissances naturelles agissent indé-
pendamment de l'habitude. Donc il n'est pas nécessaire qu'il y ait d..
habitudes.
3° La puissance se rapporte an bien et au mal, de même que l'habi-
tude. Donc les facultés suffisent; donc les habitudes sont inutiles.
iMais « les habitudes sont des perfections, » comme le dit le Philo-
sophe, Phys., Vïï, 17. Or les perfections sont absolument nécessaires,
puisju'elles impliquent l'idée de fin(l). Donc les habitudes sont aussi né-
cessaires.
(Conclusion. — Comme la nature et les actes d'un grand nombre
d'êtres ne peuvent être déterminés que par le concours de plusieurs choses
susceptibles de modifications diverses, il faut qu'il y ait des habitudes
qui les déterminent. )
Comme nous l'avons vu dans les deux derniers articles, l'habitude est
une disposition qui se rapporte à la nature, puis à l'opération ou à la fin;
(1) Ainsi, d'une pari, la science, la vertu, la justice sont des habitudes et tout ensemble
des perfections; d'une autre part, la justice est la un de l'ame, la vertu ia fin de la volonté
et la science la fin de rinlelli;i;eoce.
ARTICULU3 IV.
Utrùm slt necessariiim esse haoititm.
Ad qnartum sic proceilitur (1). Videtur qubd
non sit necessariam esse babilara. Halilus
ei'iai siuit q-ùi)us aliquid disponilur tene vel
malè ail aliquid ; siciit dictum est (art. 2). SeJ
per suaai forniam aliquid bene vel malè dis-
ponitur ; nain secun.lùia forinarn alianid est
bonum , sicut et eas. E;:.o nulla nécessitas
est habituni.
2. pMlevea, habitas importât ordinein ad
actum. Sed potentia importât priacipiiim actiis
sufficieuLer ; iiam et poletttice naturales absque
habilibus sunt principia aclimm. Ergo non ia't
necessarium iiabitus esse.
3. PrîLi.eiea, sicut potentia se habet aei Lo-
mim et ad mnlum, ita et habitas. Existen-
tibus igilur polenlils, siiperîlimaî est habituai
esse.
Sed contra est, qniV. « habitas sunt perfec-
tioues qusedam j \\\ dieitur in VII. Physic. Sed
perfectio est inaxiaiè necessaria rei, cùui ha-
beat ratioaem iiiiis. Ergo necessariuin fait ha-
bitas e?s9.
(CoNCLusio. — Cùm mulla reperianliir quo-
rum naturaî et operationes plura requinuit,
q!îa3 variis commeasuraii modis possuut, ne-
cessariiiai fuit ad hoc habitas esse quibas taiiu
commeusararentur. )
Respoudeo dicendum, quôd sicat supra dic-
tuui est (art. 2 et 3 ) , habitas important dis-
posiliouem qnamdam in o.dine ad naluram
rei , et operalionem vel fiueui ejus secun-
(i) \}.i bis etiam qu. 20, de verit. , ait. 2; et qu. 1 , de viitutibus, arU 1, tum iu corp.f
Hun etiam ad 11 et 13; etqu. 2, ait. 2, in corp.
Di: LA NATÏÏRE BE3 ÏIAlîTTrDrSa 317
^ qualité qui dispose bien ou mal relativement à une chose. Que
uit-il pour qu'uu Atre ait hosoin d'être ainsi disposé? Trois choses. D'a-
bord il faut que le sujet diffère de l'objet, de telle sorte que l'un soit à
'autre comme la puissance est à l'acte. Supposé donc un être non com-
osé de puissance et d'acte , dont la substance soit l'opération et qui n'ait
l'autre fin que lui-même : cet être, et tel est Dieu, n'aura point l'habi-
tude ou la disposition. Ensuite il faut (^uo le sujet en puissance à l'égard
Je l'objet, puisse être déterminé de :plusieiLrs_iniini^
veiiies. Quand donc un être est en puissance à l'égard d'une chose, mais
'seulement à l'égard de cette chose-là, il n'admet pas non plus l'habitude,
;arce que sa nature le dispose convenablement à Tacte ou k la fin. En
conséquence, comme la matière sidérale est en puissance, ainsi que
:;ous l'avons vu dans la première partie de cet ouvrage, imique mont à l'é-
:^rd de la forme qu'elle présente aux regards, point d'habitude dans les
arps célestes, point de disposition , pas même à l'acte , puisqu'il ne peut
7 avoir là qu'un seul mouvement. Eiilin le sujet en puissance à l'égard
''a p.lusieurs choses, doit être disposé bien ou mal à la forme ou à Tacte
ar le concours de plusieurs principes qui peuvent être combinés de di-
verses manières. Ainsi les propriétés des éléments simples, ne pouvant
avoir qu'un mode dans les corps, s'appellent qualités, et non pas liabi-
'ades ou dispositions; mais on nomme dispositions ou kcihitjides la
anté, la beauté, et les choses pareilles qui impliquent certaines propor-
tions de plusieurs choses susceptibles d'être combinées diversement.
Voiià pourquoi le Philosophe dit, Metaph., V. 2i : a L'habitude est une
disposition, et la disposition est l'ordre que formei^t les parties d'une
chose relativement au licu^ à la puissance et à l'espèce. » Or la nature et
dùm qiiàm bene vel raalè aliqnid ad luir.c dis-
ponitur. Ad hoc aatem qiiôd aliquid iDcligeat
lispoiii ad aller jni, tria reqiiininUr:'. Prima
ui.'eni, ut id qnod disponilur sit aîterum
b eo ad qiir.d àisponitiir, et sic se babeat
ad Ipsum ut potentia ad aclum. Uiide si ali-
quid sit ciijus natiîra non sit composita ex
votontia et ac'u et ciijns subslanlia sit sua
p.-ralio , et ipsnra sit propter seipsum , ibi
: dntus vel dispositio locum non liabet, siciil
\Hct in Dec. SGCundà requiiilur quôd id quod
-t in potcnlia ad alteriim , posait pli:ribu3
. odis oetcraiinari, et ad divers?.. Uiide si ali-
i.iid sit in potentia ad altcrum, iia tamen
'p.iôd non sit in potentia nid ad ipsum , ibi
disrObitio et habitas locura non babet, quia taie
stil'jcctum es saa natura habet t'ebitain habi-
tuiiinem ad taleni actiim. Und3 si corpus cœ-
Icsîe sit compositr.ra ex raaîeria et forma, cùm
ilia materia non sit potentia ad aliani formam,
ut va primo dictum est {seu I part., qii. 66 ,
ai't. 3 ), non habet ibi locuni dispositio vel ha-
1 bitus ad formrim , aut etiam ad opcralinn^ai,
quia natura cϔestis corporis non est. in po-
tentia Ri?i ad nnum motum neter.^ii '.atun.
Terti5 rcquiritur qr.ôd piura con.:iUT..ni ad
disponenùum subjectatn ad unum eor.'.m ad
qnoD est in potentia, quœ divei-sis mo'.is co;n-
raonsiirari passant ; ut sic- dispnnaînr bon? vel
nia'è ad formam vel ad op.eratiaaem. Unde
rualiîates sinip'ices elementorum , q-tœ socnn-
dùm unnm îïioJum deteraiinatum naturis e!e-
mcnlorum conveniunt , non dicimus disno-
sit/o7îes vel hcib'tîis, sed s!mr-lices qanjî"
fates; dicimus autein rlispositiones vel h'i.bitus
sanitatcm, pulcbrituJinem , et alia hujr.smodi,
(]\\';si important quamdam commansuralion.3m
plurium quas diversis modis comm9i]S.;rari
possunt. Propter quod Philosopbiis AVû in
V. Metaph. (te.Kt. 2i- et Tô), quod « habitas
est dispositio, et dispositio es; ordo habeulis
partes vel secundùm locum , vol secundùm pO"
tentiam, vel secundùai f.peciem, » ut sr.pra
dictum (art. 1). Quia igitur mulla sunt eu-
3i8 I'" IF PARTIE, QUESTION XLIX^ ARTICLE 4.
les actes d'iiii très -grand nombre d'êtres ne peuvent recevoir leur déter-
mination que du concours de plusieurs choses susceptibles de diverses
combinaisons :donc les habitudes sont nécessaires.
Je réponds aux arguments : 1° Sans doute la forme perfectionne la
nature, mais il faut que le sujet soit disposé à la recevoir. Et cette forme,
impliquant rapport à la nature, est ordonnée ultérieurement à Tacte,
qui est la fin ou le moyen d'y parvenir. Quand la forme ne se rapporte
qu'à lin seul acte, elle n*a besoin d'y être déterminée i»ar aucune dispo-
sition; mais quand elle peut opérer de diverses manières, comme Tame
humaine , il faut qu'elle soit déterminée à l'opération par l'habitude.
2° Quelquefois la puissance se rapporte à plusieurs choses, et pour lors
il faut qu'elle soit déterminée par un principe étranger; d'autres fois elle
ne se rapporte qu'à une seule chose, et dans cette hypothèse elle n'a pas
besoin de l'habitude pour la déterminer. Ainsi les forces naturelles, nïm-
pliquant qu'une chose dans leurs rapports, accomplissent leurs opérations
sans le secours de l'habitude.
3° La même habitude ne se rapporte pas , comme nous le verrons plus
tard , au bien et au mal ; mais la même puissance se rapporte à ces deux
choses (I); il faut donc que les puissances ou facultés soient déterminées
au bien par les habitudes.
(1) Le vice et la vertu sont deux habitudes, et la volonté une puissance. Or la vertu so
rappoite au bien, le vice au nuil et la volonté à tous les deux.
tium, ad quorum naturas et operation'^s no-
ccïse est yW.ri conçu: reie.quîc diveisis nio iis
commensurari possunt , ideo necesse est habi-
tus esse.
Ad primum ergo dicendura , quôd per for-
mam perficitur natura rei ; sed oportct qaôd
in oïdine ad ipsam formam disponatur subjec-
tum aliqua dispositione. Ipsa tameu forma
ordinatur ulteriùs ad operationem , qiiee est
velfiiiis, vel via in linem. Et siquidem liabeat
forma determiuata unam tanlîim operationem
determiiiatam , nulîa alia dispositio requiritiir
ad operationem praeter ipsam formam ; si au-
tem sit talis forma quœ possit diverdmo !è
operari , sicut est anima, oportet quùd dispo-
natur ad suas operationes per aliquos liabitus.
Ad sccundura dicenclum , qaôd potiiilîa
quandoque se habel ad mulla ; et iueo oportet
quôd aliquo alio determinclm* ; si vero sit ali-
qna potentia quœ non se habeat ad multa, non
iiidiget habita déterminante, ut dictum est.
El propîer hoc vires nalurales non agiint opo-
raîiones suas mediantibus al'quibus habitibus,
quia secundùm seipsas sunt delerminatae ad
niium.
Ad tertiura dicendum, quôd non idem habi-
tus se habet ad bonum et malum , sicut
iufra patebit (qu. 54, art. 3); eadem autem
potentia se habet ad bonum vel malum; et
ideo necessarii snnt habilus, ut poteutiae de-
termiueutur ad boaum.
.mr SUJET DES HABITUDES.
QUESTION L.
Dn sujet des lial>Uu4cs.
Nous passons au sujet des habitudes.
On demande six choses ici : l*» Y a-t-il des habitudes dans le corp"^
2<> Les habitudes sont-elles dans Tessence ou dans les facultés de Tame ?
S*» Pout-il y avoir des habitudes dans la partie sensitive de Tame? i° Y
a-t-il des habitudes dans l'intelligence? 5« Y a-t-il des habitudes dans la
volonté? G'' Enfin les anges ont-ils des habitudes?
ARTICLE I.
Y a-t'il des habitudes dans le corps?
n paroît qu'il nV a pas d'habitudes dans le corps. l°Le Commentateur
d'Aristote, Averrhoës dit, Be anima, III, 'i-9 : « L'habitude est ce par quoi
Thomme agit, quand il veut. » Or les actions du corps ne sont pas sra-
mises à la volonté , puisqu'elles procèdent de la nature. Donc il n"y a
point d'habitudes dans le corps.
2° Toutes les dispositions du corps changent facilement. Or l'habilUiO
est une qualité qui change difficilement. Donc le corps ne peut avoir
aucune habitude.
3" Toutes les dispositions du corps sont soumises à l'altération. Or
l'altération ne règne que dans la troisième espèce de la qualité, qui se
distingue de l'habitude par division. Donc le corps n'a pas d'habitudes.
Mais le Philosophe dit, De pvœdicam., que « la santé et la mul.idic
inguérissable, siégeant dans le corps, sont des habitudes (1). »
(l) Voici les paroles d'Ariâtote : « L'babitude et la disposition diffèrent comme il S'.:il :
L'habitude , par exemple la science et la vertu, est plus permanente et plus durable ; mais \:
QU.EST10 L
De subjedo habiluum^ in scx arliculos divisa.
Dcinde considerandum est de subjecto habi-
tiur.li.
Et circa boc quîenintur sei : 1° Utrùm iii
corpore sit aliquis habitiis. i" Utrùm anima sit
subjectum babitus secundùm sirim essentiara,
vel secundùai suam potenliam. 3» Utiùm in
potcnliis seusitivae parlis possit es59 aliquis
habitus. 4° Utrùm in ipso inteilectu sit aliquis
habitas. 5° Utrùm in voluutate sit aliquis ha-
bitus. 6» Utrîuii iu substautiis separatis.
ARTICULUS L
Ulrùm in corpore sit aliquis JtabUvs.
M primv.m Fie pvccc;'.i'r.r. ViMCtur quôà in
Cûr^iore uoo sit aiic^uis habitus. Ut eumi €0^1^
mentatordicitinlll. DeffTîî'majCdiabitusestquO
quis agit cùm vohiciit. » Sed actiones corporalos
non subjacent voluntiti , cùm sint naturales.
Ergo in corpore non potest esse aliquis habitus.
2. Prœterea , omnes dispo-itioiies corporales
sunt facile mobiles. Sed habitus est « quaiitas
ditiicilè mobilis. » Ergo nulla disposilio corpo-
raUs potest esse habitus.
3. Prœterea, omnes dispositiones corporales
subjacent alterationi. Sed altentio non est nisi
in tertia specie qualitatis^, quœ divi-lilur contra
habitum. Ergo nullus habitus C5t in corpore.
Sed contra est, quùd Philosophus in Prœdi^
camenlis sauitateni corporis vel iLi:irmi!:tjin
'•î5i'.uabiieui , habitum nomiiiaii diiit.
3^0 v II' r.vr.TiE, <j , iicj.e 1.
(Co:;cLusio.\\ — Les habitudes qui (lisposent à Topération, n»» sont nn^
principalement diiis le corps comme dans leur sujet; mais les habita ' ^
qui disposent le sujet ta h forme , sont dans le corps comme des disposi-
tions habituelles. )
D'.'iprè^. ce que nous avons vu dans la question précédente, les habilud''»s
sont des qualités qui disposent le sujet potentiel à la forme ou à l'opc-
r;ition. D'abord, quand elles disposent à l'opération, les habitudes ne
sont pas principalement, primitivement dans le corps comme dans leur
su;et. En effet toute opération corporelle a son principe ou dans une qua-
lité naturelle du corps, ou dans Tame motrice du corps. Lorsque les opé-
rations trouvent leur principe flans la nature, le corps n'y est pas dis])Osé
par TLabitude; car les forces naturelles ne sont déterminées qu'à une
seule cli':se dans leurs rapports , et nous savons que la disposition habi-
tuelle requiert un sujet eu puissance à Fégard de plusieurs choses. Quant
aux opérations qui procède::! de Tame par le corps, elles appartiennent
primitivement àTarae, puis au corps secondairement. Or les habitudes
suivent fidèlement 1rs actions, de telle sorte que « les actions semblables
produisent des habitudes semblables, » comme le dit le Philosophe, Ethic,
II, 1 et 2. En conséquence les habitudes qui disposent aux opérations des
deux parlies de nous-mêmes, siègent primitivement dans Tame et s(
condairement dans le corps , parce qu'elles donnent aux organes Tap»
titude et l'inclination nécessaires pour servir Tame promptement dans
ses actes. — IMaintenant si nous revenons aux habitudes qui disposent
le sujet à la forme, nous devons dire qu'elles peuvent siéger dans le
corps, parce qu'il est à l'ame comme le sujet à la forme : ainsi la santé,
disposition , telle que la maladie et la santé , est plus changeante et plus passagère. En effet
l'homme passe prom.plement du froid au chaud, de la santé à la maladie; mais d'autres choses
s'enracinent si profondément dans l'ame, qu'on ne peut les en arracher sans de grands cn"o;ts. »
On voit , par là , que la maladie et la santé sont plutôt des dispositions que des haoit.îdes.
Notre saint auteur parle de la maladie inguérissable, et permanente par cela même. Bailleurs
nous l'entendrons dans un instant sur ce sujet.
( Co>'CLrsio. — Habitr.s prout sunt in sub-
jcciO in oïdine ad opus, non sant principaliter
m corpore \\i in subjeclo ; ut vero dispcMiuiit
snbjcctuni in ordir.e ad formara, sic in cor-
pore sunt ut babiîuales qnœdam dispositiones
iilius. )
Rcspondeo dicendum , quôd sicut supra dic-
liiiîî est (qu. 49, art. 3 et 4), habitas est
qua^ditm dispositio alicujus snbjecti exislenUs
in potenlia , vel ad foimain , val ad operatio-
Dcra. Secundùm ergo quôd habitus importât
dispositionem ad operationcm , nullus habitus
est principaliter in corpore sicut in subjecto.
OîH'.iià Ciiim operatio corporis est aut à nntnraii
qurli'r.'.e corporis, aut est ab anima moveiUe
corpus. Quantum igilurad illas operationes quœ
suiit à uatura, non di^pouitur corpus p' '=
quem habitura ; qiiia virtutes naturaies simt
determinaiœ ad unum , dictiim art autci»
( qu. 49, art. 4), quod habitualis dispositio
reqiiiritur, ubi siibjectum est in polen'ia ad
milita. Operationes verô quce sunt ab anima
per corpus, principaliter quidam sunt ipsiiis
anii^ice , secundariô verô ipsius corporis. Habi-
tus autem proportionantur operationibus ; unde
« ex similibiîs aciibas similes babiius causan-
tur, » ut dicitur in il. Ethic. (cap. 1 et 2).
Et i ;eo di.-positiones ad taies oporationes prin-
cipaliter sunt in anima ; in corpore verô possunt
esse secundariù , in quantum scilicel corpus
disponitur et hab'hitatur ad prompte descrvi^n-
dura oper tionibus animse. Si verô lorpiamur
de d'spositioac cubjecti ad formam, sic habi-
LLuùis dispositio pot^st esse in corpore, quod
DU SUJET DES HABITUDES. 32\
la heauté et les qualités pareilles reçoivent le nom de dispositions ha-
hituelles. Toutefois ces choses-là ne présentent pas Tidée parfaite d'habi-
tude, parce que les causes qui les produisent sont mobiles de leur na-
ture. Comme le rapporte Simplicius dans son Commentaire, Alexandre
ne mettoit dans le corps ni Thabitude, ni la disposition, ni a^icune qua-
lité de la première espèce , mais il les attribuoit toutes à l'ame : Quand
Aristote parle dans les Prédicaments, disoit-il, de la santé et de la ma-
ladie, il ne les présente pas comme appartenant à la première espèce de
la qualité, mais il les apporte en exemple, dans le but de mieux faire
entendre sa pensée; il veut dire que les dispositions , les habitudes et les
choses semblables peuvent changer facilement ou difficilement, de même
que la maladie et la santé. Cette interprétation ne peut s'admettre : d'une
part, le Philosophe parle de la même manière , par amplification, de la
maladie et de la santé, de la science et de la vertu; d'une autre part,
il range formellement, Phys., VII , 17, la beauté et la santé parmi les
habitudes.
Je réponds aux arguments : 1' Les prémisses de Fargument partent
de l'habitude qui dispose à l'opération , puis des actes qui procèdent de la
nature; mais elles passent sous silence les actions qui sont produites par
Tame, et dont le principe est la volonté même (1).
2° La mobihté des causes corporelles ne permet pas de dire, absolu-
ment, que les dispositions du corps changent avec peine; on ne peut le
dire que relativement, soit en les comparant à d'autres dispositions, soit
en les supposant dans un sujet dont on ne peut les séparer tant qu'il sub-
siste. Au contraire , les qualités de Tame se disent purement et simple-
(1) La majeure ainsi conçue : « L'habitude est ce par quoi l'homme agit quand il veut, »
excipe de l'habitude qui dispose aux actions dépendant de la volonté. La mineure : « Les
actions du corps ne sont pas soumises à la volonté , » part des actes produits par la nature ,
qui échappent au libre arbitre. Enfin la conclusion : « U n'y a point d'habitude dans les corps, »
confond les deux sortes d'actes dont il est parlé dans les prémisses.
comparatur ad animam, sicut subjectum ad i tells, quia eoiem modo loqnendi ulitnr amplP
forraam : et hoc modo sanitas et pulchritudo
et hujusmodi habituâtes dispositiones dicun-
ficando de sanitate et œgritudine, et de vir-
tute et de scientia; tum quia in VII. Vhysic.
tur. Non tamen perfectè habent rationem ha-! jext. 17), ponit expresse inter habitus pul-
bituum , quia causae eomm ex sua nalura de 1 chritudineni et sanitate n.
facilitransrautabilessunt.'Alexaudervero posait Ad primiim ergo direndum , qn5d objectio
nullo modo habitum vel dispositionem piimae
speciei esse in corpore , ut Simplicius relert i;i
Commento Prœdicamejitorum; sed dicebat
primam speciem qualitatis pertinere tantùni ad
animam, et quod Aristoteles induuL io Prœdi-
camentis de sanitate et œgritudine, non indiici
quasi pertineant ad primam speciem qualitatis,
sed per modum exempli ; ut sit sensiis , quùd
sicut œgritudo et sanitas possunt esse facile
vel difficile mobiles, ita etiam qualitales primae
speciei, quae dicuntur habitus et dispositio.
Sèd hoc patet esse contra inteutionem Aristo-
illa procedit de habita, secundùm quod est
dispositio ad operationem, et de actibus cor-
poris qui sunt à riaura; non autem de liis
qui sunt ab anima , quorum principium est vo-
luntas.
Ad secundiim dicendum, quôd dispositione? .
corporales non sunt simpliciter diftîcilè mo
biles propter mutabilitatem corpnraliu:u caus?
rum; possimt tamen esse difficile mobiles p( ,
compaiationem ad laie subjectum, quia scillct.
tali sulijecto durante amoveri non possunt, vel
quia suk difliciiè mobiles per comparationem
21
322 1« II"' PARTIE, QUESTION L, ARTICLE 1.
ment, sans restriction, difficiles à changer, parce que lear sujet est fixe,
stable, permanent. En conséquence, tandis que le Philosophe donne
sans réserve le nom d'habitude aux qualités de Tame, il ne dit pas de
la santé : « Elle est une habitude, » mais : « Elle est comme une habi-
tude (1). »
30 Entre les dispositions corporelles qui appartiennent à la première
espèce de la qualité et les entités qui forment la troisième espèce , il y a
cette différence, selon quelques auteurs, que les unes ont trouvé la sta-
bilité dans leur entier développement, tandis que les autres impliquent
ftne sorte de mouvement, de devenir, de production. C'est de là qu'elles
i^ortent le dénominatif de passion; et quand elles ont acquis leur forme
parfaite, elles passent de la troisième dans la première catégorie de la
qualité. Simplicius réfute cette théorie; il fait observer que, si Ton
admettoit un pareil déclassement , la caléfaction seroit dans la troisième
espèce et la chaleur dans la première, ce qui contredit renseignement
d'Aristote sur le dernier point. Porphyre établit une autre distinction,
que rapporte le même Simplicius. 11 dit : La passion et la qualité pas-
sible diffèrent de la disposition et de Thabitude dans les corps , par le
degré de développement, par le relâchement et Tintensité. Quand un
objet reçoit la chaleur, mais qu'il ne peut encore échauffer un autre
objet, il y a passion si l'effet passe rapidement, qualité passible s'il reste;
quand l'objet reçoit assez de chaleur pour en échauffer un autre , la dis-
position se révèle; puis quand il va jusqu'à ne pouvoir changer d'état que
difficilement, l'habitude naît à l'existence. Ainsi la disposition forme
révolution complète de la passion ou de la qualité passible , et l'habitude
est le perfectionnement de la disposition. Simplicius réfute encore ce
système : Le relâchement et l'intensité , le développement dont on nous
(1) Le Philosophe dit : « On peut rappeler comme une habitude , ô>; i%ii. »
ad alias dispositiones. Sed qualitates animœ
sunt simpliciter difficile mobiles propter imrao
bilitatem subjecti. Et ideo non dicit qiiod sa-
nitas diflicilè mobilis simpliciter sit habitas,
sed quùd est ut habitus, sicutgrœcè habetur;
qualitates autem animae dicuntur simpliciter
habitus.
Ad iertium dicendum, quôd dispositiones
corporales, qiiae sunt in prima specie qualitatis,
ut quidam posuerunt, dilTerunt à qualitatibus
tertiae speciei in hoc qiiod qualitates tertiaî
speciei sunt ut in fieri et ut in motu. Unde
àicuntur passiones vel passibiles qualitates;
fuando autem jani pervenerint ad perrectum
pasi ad speciém , tune jam sunt in prima
pecie qualitatis. Sed hoc improbat Simplicius
îfl Commento Prœdicamentorum: quia secun-
dùm hoc calefactio esset in tertia specie qua-
litatis, caîor autem in prima; Aristoteles autem
ponit calorem in tertia. Unde Porphyrms dicit
(sicut Simplicius ibidem refeit) quôd passioxeX
passibilis qualitas , et dispositio et habitus
diiTerunt in corporibus secundùm intensionem
et remissionem. Quando enim aliquid recipit
caliditatem, secundùm cale fieri tantùm , non
autem ut calefacere possit, tune est passio
si sit citô transiens, vel passibilis qualitas si
sit manens; quando autem jam ad hoc perduci-
tur , quôd potest etiam alterum calefacere , tune
est dispositio ; si antem ulteriiis in tauturn
confirmetur quôd sit difficile mobilis, tiino eril
habitus. Ut sic dispositio siiqivsdsin'ï intensio
seu perfectio passionis vel passibilis qualitaîi> $
habitus autem dispositionis. Sed hoc improbat
Simplicius : quia talis iuteusio et remissio non
important diversitatem ex parte ipsius formée ,
sed ex diversa participatione ipsius subjecti;
et ita non diversiûcarentur per hoc species
DU SUJET DES HABITUDES. 323
parle, dit-il, n'implique aucune diversité dans la forme^ mais seulement
dans sa participation; cela ne distingue donc pas les espèces de la qualité.
Il faut donc admettre une autre explication. Gomme nous l'avons vu
précédemment, la commensuration des qualités passibles, leur détermi-
nation selon la convenance de la nature forme une véritable disposition.
Quand donc Taltération naît dans ces qualités ( qui sont le chaud et le
froid, le sec et Thumide ) , Taltération se manifeste aussi , par une suite
nécessaire, dans la maladie et dans la santé. On voit donc que les habi-
tudes et les dispositions corporelles ne s'altèrent pas par elles-mêmes ,
mais par accident.
ARTiaE IL
Les habitudes sont-elles dans l'essence oU dans les facultés de Vame ?
Il paroît que les habitudes sont plutôt dans Tessence que dans les facultés
de Tame. 1° Les habitudes et les dispositions se rapportent, comme nous
Tavons vu dans la question précédente, à la nature. Or Tame constitue
la nature non par ses facultés, mais par son essence; car c'est par son
essence qu'elle est la nature et la forme du corps. Donc les habitudes
sont dans l'essence, et non dans la puissance de l'ame.
2° Les accidents n'ont pas d'accident. Or les habitudes sont des acci-
dents, et les facultés de l'ame sont du genre des accidents. Donc les ha-
bitudes ne sont pas dans les facultés de l'ame.
3° Le sujet précède ce qu'il renferme. Or les habitudes précèdent la
puissance, puiqu'elles appartiennent à la première espèce de la qualité et
que la puissance est dans la deuxième. Donc les habitudes ne sont pas
dans les facultés de l'ame comme dans leur sujet.
qtialitatis. Et ideo aliter dicendum est, quôd
sicut supra dictum est (qu. 49, art. 2, ad 1),
commensuratio ipsarura qualitatum passibilium
secundùm convenientiam ad uaturam, habent
rationem dispositionis. Et ideo facta altera-
tione circa ipsas qualilaies passibiles (quse
sunt calidum, frigidara, humidum, et siccum ),
Et ex consequenti alteratio secundùm segritu-
dinem et sanitatem. Piimô autem et per se
non est alteratio secundùm hujusraodi habitus
et dispositiones.
ARTICULL'S II.
Vtriim anima stihjectum sit habilûsseeundùm
suam esseniiam vel secundùm suam poten-
tiam.
Ad secundùm sic proceditur (1). Videtur quôd
habitus sint in anima niagis secundùm essen-
iiam, quàm secundùm potentiam. Dispositiones
enim et habitus dicuntur in ordine ad naturam,
ut dictum est (qu. 49, art. 3). Sed natura raa-
gis attenditur secundùm essentiam animae, quàm
secundùm potentias; quia anima secundùm
suam es&entiam est natura corporis talis, et
forma ejus. Ergo habitus sunt in anima secun-
dùm ejus essentiam, et non secundùm poten-
tiam.
2. Prcieterea, acciJentis non est accidens.
Habitus autem est quoddam accidens ; sed po-
tentiae animce sunt de génère accidentiiun , ui
in primo dictum est (scilicet I. part., qu. 77
art. 1 ). Ergo habitus non est in anima ration
su» potentiae.
3. Prœterea, subjectum est prius eo quod es
in subjecto. Sed habitus, cùm pertineat ad pri
mam speciem qualitatis, est prior quàm polentia
quœ pertinet ad secundam speciem. Ergo habitua'
non est in potentia animée sicut in subjecto.
(l) DoMs etiam in H, Sen/.,di5t. îG, at. 3, -! 5 cl 5.
824 !'• II« PARTIE, QUESTION L, ARTICLE 2.
Mais le Philosophe, Ethic, \, cap. ult., met des habitudes diverses
dans les diverses parties de Tame (1).
( Conclusion. — Puisque Tame est le principe des opérations par ses fa-
cultés, c'est dans ses facultés que résident les habitudes. )
Nous devons le répéter, les habitudes se rapportent à la nature ou à
l'opération. Or les habitudes qui se rapportent à la nature ne peuvent
être dans Tame , du moins quand on parle de la nature humaine , parce |
que Tame en est la forme complétive; sous ce point de vue, le corps a \
plutôt des habitudes relativement à Tame , que Tame relativement au
corps. Mais si Ton parle de cette nature supérieure dont l'homme peut
recevoir la participation ( conformément à cette parole , Il Fiene ,1,4:
« Afin que nous devenions participants de la nature divine » ) , rien
n'empêche que Tame n'ait dans son essence , comme nous le verrons plus
loin, telle ou telle qualité habituelle, par exemple la grâce. Maintenant,
l'habitude qui se rapporte à l'opération se trouve surtout dans Tame; car
l'ame n'est pas déterminée à une seule chose, mais à plusieurs, et c'est
là, comme nous l'avons vu précédemment , une des conditions de l'ha-
bitude. Et puisque l'ame produit l'opération par ses puissances, c'est dans
les puissances de l'ame que les habitudes résident sous ce rapport.
Je réponds aux arguments : \ •* L'essence de l'ame appartient à la na-
ture humaine, non pas comme le sujet qui doit être disposé à la forme,
mais comme la forme et la nature à laquelle le sujet est disposé.
â*» L'accident ne peut être par lui-même le sujet d'un autre accident.
(1) Le Philosophe distingue deux parties dans Tame : la partie raisonnable et la partie non
raisonnable , c'est-à-dire la partie qui renferme la raison et la partie qui ne Ta pas dans son
propre domaine ; puis il continue : « Il y a pareillement deux sortes de vertus : les vertus in-
tellectuelles et les vertus morales; ainsi Ton appelle la sagesse et la prudence vertus intellec-
tuelles, et Ton donne le nom de vertus morales à la tempérance et à la libériililé. » Il y a
donc des vertus dans les deux parties de notre être spirituel , vertus intellectuelles dans Tin-
telligence et vertus morales dans la volonté. Or les vertus sont, quoi? des habitudes.
Sed contra est, quôd Philosophus in l. Ethic. ,
ponitdiversoshabitusindiversispartibusanimae.
( CoNCLusio. — Quia anima est principium
operationumpersuaspotentias, ideo secundùm
hoc habitas sunt in anima secundùm potentias.)
Respondeo dicendum, quôd sicut suprà dic-
Jfum est ( qu. 49, art. 2, ad 3 ), habitus impor-
1jlat dispositionem quamdam in ordine ad natu-
'^ram vel ad operationem. Si ergo accipialiir
habitus secundùm quôd habet ordinera ad na-
turam, sic non potest esse in anima , si tamen
de natura humana loquamur; quia ipsa anima
est forma completiva humanae naturae : unde
•ecundùra hoc magis potest esse aliquis habitus
vel dispositio in corpore per ordinem ad ani-
mam , quàm in anima per ordinem ad corpus.
Sed si loquamur de aliqua superiori natura,
cujus homo potest esse particeps, secundùm
illud II. Petv., I : « Ut simus consortes naturae
divinœ, » sic niliil prohibet in anima secundùm
suam essentiam esse aliquem habitum , scilicet
gratiam, ut infra dicetur (qu. 110, art. 4).
Si verô accipiatur habitas in ordine ad opera-
tionem, sic maxime habitas inveniuntur in
anima, in quantum anima non determinatur ad
unara operationem, sed se habet ad multas;
quod requiritur ad habitum, ut suprà dictumest
( qu. 49, art. 2 ). Et quia anima est principium
operationum per suas potentias, ideo secundùm
hoc habitus sunt in anima secundùm suas po-
tentias.
Ad primum ergo dicendura, quôd essentia
animae pertinet ad naturam humanain, non sicut
subjeclum disponendum ad aliqiiid aliud, sed
sicut forma et natura, ad quam aliquis disponitur.
Ad secundùm dicendum» quôd accidensper
DU SUJET DES HABITUDES. 325
Mais comme il règne un certain ordre , une sorte de subordination dans
cette catégorie de Tètre , quand une modalité accidentelle se trouve en
quelque sorte sous une autre , on la conçoit comme son support , et voilà
comment on dit qu'un accident sert de sujet à un acci-.lcnt , par exemple
la superficie à la couleur. La puissance peut donc être, sous ce rapport,
le sujet de l'habitude.
3° L'habitude qui se rapporte à la nature précède la puissance ; puis la
puissance vient après la nature, puisqu'elle se rapporte toujours à l'opé-
ration , et que l'opération trouve son principe dans la nature. Or l'habi-
tude qui a son sujet dans la puissance ne se rapporte pas à la nature,
mais à l'opération; elle vient donc après la puissance. On peut dire aussi
que l'habitude marche avant la puissance comme le complet marche avant
l'incomplet . l'acte avant la faculté ; car l'acte a la priorité sur la puis-
sance dans l'ordre de la nature , quoique la puissance revendique ce rang
dans l'ordre du temps et de l'effet.
ARTiaE III.
Peut-il y avoir des habitudes dans la partie sensitive de Vame?
Il paroît qu'il ne peut y avoir aucime habitude dans la partie sensitive
de l'ame. \^ Les puissances de la partie sensitive de l'ame sont, tout
comme celles de la partie nutritive, privées de la raison. Or les puissances
de la partie nutritive n'ont point d'habitudes. Donc les puissances de la
partie sensitive n'en ont pas non plus.
2o Les facultés sensitives sont communes à l'homme et à la brute. Or la
brute n'a point d'habitudes , parce qu'elle est privée de la volonté , qui
se non potest esse siibjectum accidentis ; sed
quia eliam in ipsis accideniibus est ordo qui-
dam, siibjectum secimdùm quôd est sub uno
accidente , inlelligitur esse subjerlum alterius ,
et sic dicitur unum accidens esse subjectum
alterius, ut sui-ôilicies est subjectum coloris.
Et hoc modo potest potentia esse subjectum
habitûs.
Ad ter'.ium dicendum, quôd habitus praemit-
titur potenliae secundùm quôd importât dispo-
sitiouem ad naturam-, potentia autem seinper
importât orùinem ad operationem, quae est pos-
terior, rùm natura sit opeiatioiiis principium.
Sed habitus, cujus potentia est subjectum, non
importât ordinem ad naturam, sed ad opera-
lioneni : unde est postedor potentia. Vel potest
dici quôd habitus prœponilur potentiœ, sicut
completum incompleto et actus potentiae ; actus
enim naturaliter est prior, quamvis potentia
sit prior ordine generationis et temporis, ut
dicitur in IX. Met/iphys. (text. 13 ac deinceps,
utetlib. VII, text. 17).^
ARTICULUS III.
Utrùmin potentlis sensifivœ partis possit esse
nliqiiis habitus.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd in
potentiis senjitivœ partis non possit esse aliquis
habitus. Sicut enim potentia nntritiva pars est
irrationalis , ita et sensiliva. Sed in potentiis
nutiitivie partis non ponitur a iquis habitus.
Ergo nec in potentiis sonsitivie partis aliquis
débet poni.
2. Praeterea , sensilivae parles sunt com-
munes nobis, et brûlis. Sed in brutis non sunt
aliqui habitus; quia non est in eis voiuntas,
quae in difûnitioue habitus ponitur, ut suprà
(1) De bis etiam în II, Sent., dist. 23, qu. 1 , art. 1; ut et disl. 33, qu. 2, art 4 ; et qu. 1,
deverit.} art. 1.
326 1" II* PARTIE, QUESTION h, ARTICLE 3.
entre dans la définition de cette qualité (1). Donc il n'y a point d'habi-
tudes dans les facultés sensitives.
3« Les habitudes de l'ame sont la science et la vertu ; deux choses qui se
rapportent , Tune à la puissance perceptive , l'autre a la puissance appé-
titive. Or les puissances sensitives n'ont pas la science, car elles ne
peuvent saisir les choses universelles qui en forment l'objet. Donc elles
n'ont pas non plus la vertu ; donc elles n'ont aucune des habitudes de
l'ame.
Mais le Philosophe dit, Ethic, III , 13 : « Il y a des vertus ( savoir la
tempérance et la force) qui appartiennent à la partie privée de la raison. »
(Conclusion. — Quand les puissances sensitives agissent par l'instinct
de la nature, elles n'ont pas d'habitudes; mais elles peuvent en avoir,
quand elles agissent sous l'empire de la raison.)
On peut considérer les facultés sensitives sous un double aspect : comme
agissant par l'instinct de la nature, et comme agissant par l'ordre de la
raison. Sous le premier rapport, en tant qu'elles agissent par l'instinct de
la nature, les puissances sensitives sont, comme la nature elle-même,
ordonnées à une seule chose , et dès -lors elles ne peuvent avoir aucune
habitude , pas plus que les puissances naturelles. Mais sous le second point
de vue , en tant qu'elles agissent par l'ordre de la raison , les puissances
sensitives peuvent avoir des habitudes qui les disposent bien ou mal à
l'égard des choses.
Je réponds aux arguments : 1° Les forces de la partie nutritive ne sont
pas soumises par la nature à l'empire de la raison , et dès-lors elles n'ont
point d'habitudes; mais les facultés sensitives doivent dans l'ordre de la
nature obéir à la raison, et de ce moment elles peuvent avoir des habi-
(1) Le commentateur d'Aristole, Averrhoës dit, De anima, III : « L'habitude est ce par
quoi Thomme agit quand il veut. » Nous avons déjà lu ce texte dans une discussion précé»
dente.
dictum est. Ergo in potentiis sensitivis non
sunt aliqui habitus.
3. Praîterea, habitus animse sunt scientise
et virtutes ; et sicut scientia refertur ad vim
apprehensivam, ila virtus ad vim appetitivam.
Sed in potentiis sensitivis non sunt aliquse
scientiaî , cùm scientia sit universalium , quaî
vires sensitivse apprehendere non possunt.
Ergo etiam nec habitus virtutum in partibus
sensitivis esse possunt.
Sed contra est, quod Philosophas dicit in
III. Ethicor., quôd « aliquœ virtutes (scilicel
temperantia et forlitudo) sunt iralionabihum
partium, »
(CoKCLUsio. — In potentiis sensitivis prout
ex instinctu naturaa operantur non sunt aliqui
habitus , sed prout operantur ex ralionis ju-
dicio.)
Respondeo dicendum , quôd vires sensitivse
dupliciter possunt considerari : une modo se-
cundùm quôd operantur ex instincti naturae ;
alio modo, secundùm quod operantur ex impe-
rio rationis. Secundùm igitur quôd operantur
ex instinctu naturœ, sic ordinantur ad unum ,
sicut et natura ; et ideo sicut in potentiis na-
turalibus non sunt aliqui habitus, ita etiam nec
in potentiis sensitivis secundùm quôd extinctu
naturœ operantur. Secundùm verô quôd ope-
rantur ex imperio rationis, sic ad diversa
ordinari possunt : et sic possunt in eis esse
aliqui habitus, quibus bene aut malè ad ali-
quid disponuntur.
Ad primum ergo dicendum , quôd vires nu-
liilivs partis non sunt natœ obedire imperio
ralionis, et ideo non sunt in eis aliqui habitus;
sed vires sensilivëc natoi m\i\ obedire impeiio
DU SUJET DES HABITUDES. 327
tudes. Car, par cela qu'elles suivent les ordres de la raison, elles mériteni
jusqu'à certain point, dit le Philosophe, le titre de facultés raisonnables.
2* Quand les animaux purs sont abandonnés à eux-mêmes , ils n'a-
gissent point par Tordre de la nature, mais par l'instinct de la nature;
sous ce rapport , ils n'ont pas d'habitudes relatives à l'opération , maisl
seulement des dispositions qui se rapportent à la nature, comme la santé*
et la beauté. Cependant comme ils reçoivent de la raison de l'homme, par
une sorte de coutume, des inclinations qui les disposent à telle et telle
action plutôt qu'à telle et telle autre , on peut leur accorder à certains
égards des qualités habituelles. C'est là ce qui fait dire à saint Augustin ,
Quœst. , LXXXIll , 3G : « Nous voyons les animaux les plus farouches ,
cédant à la crainte de la douleur, se détourner des choses qui leur plaisent
le plus ; et quand cette inclination est devenue comme une coutume ,
nous disons qu'ils sont apprivoisés et domptés. » Toutefois nous cherche-
rions vainement dans la brute une condition qui paroît tenir à l'essence
de l'habitude, savoir l'usage de la volonté, car elle n'a pas le pouvoir
d'user ou de ne pas user. Nous ne pouvons donc lui prêter des habitudes
proprement dites.
30 D'après les lois de la nature, « l'appétit sensitif reçoit le mouvement
de l'appétit raisonnable, » comme le dit le Philosophe; puis les facultés
raisonnables de la perception le reçoivent des facultés sensitives. Il faut
donc mettre les habitudes dans les facultés sensitives de Tappétit , plutôt
que dans les facultés sensitives de la perception ; car les facultés sensi-
tives de l'appétit ont des habitudes, par cela même qu'elles agissent sous
l'empire de la raison. Nous pouvons cependant reconnoître , dans les fa-
cultés sensitives de la perception intérieure, certaines habitudes qui dis-
rationis ; et ideo in eis esse possunt aliqui habi-
lus. Nam secundùm quô obediunt rationi, quo-
dammodo rationales dicuntur, ut in I. Ethic.
dicitur (versus linem).
Ad secundùm dicendum , quôd vires sensi-
tivse in brutis animalibus non operantur ex
imperio rationis ; sed si sibi relinquantur bruta
animalia, operantur ex instinctu naturœ; et sic
in brutis animalibus non sunt aliqui habltus or-
dinati ad operationem ; sunt tamen in eis aliquae
dispositiones in ordine ad naturam , ut sanitas
et pulchritudo. Sed quia bruta animalia à ra-
tione hominis per quamdam consuetudinem dis-
ponuntur ad aliquid operandum sic vei aliter,
hoc modo in brûlis animalibus habitus quo-
dammodo poni possunt. Unde Augustinus dicit
in iib. LXXXIII. Quœstlonum (quœst. 36),
quùd « vJdemus immanissimas bestias à maxi-
mis Yoluptatibus absterrere (1), dolorum metu :
quod cùm in earum consuetudinem vertilnr,
domitae et mansuetaî vocantur. » Déficit tamen
ratio habltus quantum ad usum volunlatis,
quia non habent domiuium utendi vel non
utendi , quod videtur ad rationem habitus per-
tinere. Et ideo propriè loquendo in eis habilus
esse non possunt.
Ad tertium dicendum , quôd « appetitus sen-
sitivus natus est moveii ab appetitu rationali, »
ut dicitur in III. De anima (text. 57); sed
vires rationales apprehensivse. natae sunt acci-
pere à viribus sensitivis. Et ideo magis cou-
venit quôd habitus sint in viribus sensitivis
appetitivis , quàm in viribus sensitivis appré-
hensivis, cùm in viribus sensitivis appetitivis
non sint habitus nisi secundùm quùd operantur
ex imperio rationis. Qaamvis etiam in ipsis
interioribus viribus sensitivis apprehen<ivis
possunt poni aliqui habitus, secundiîm quos
(1) Ul in originali lexlu Augustini et slmililer in manuscrii-lo Surnincc^ non ul |.riùs hîc b{
in aliis passim impressis, abslinere.
328 I" II* PARTIE, QUESTION t, ARTICLE 4.
posent l'homme au bon usage de la mémoire, de la pensée ou de Tima-
gination ; car ces dernières puissances agissent, elles aussi, par l'ordre
de la raison ; et le Philosophe dit , Le memoria , III : a La coutume con-
tribue beaucoup à la force de la mémoire. » Quant aux facultés de la
perception extérieure , comme la vue , l'ouïe et les autres , elles ne sont
pas susceptibles d'habitudes; mais leur nature les dispose aux actes dé-
terminés qui leur sont prescrits. Nous devons en dire autant des membres
du corps : les habitudes qui les régissent ne sont point en eux, mais dans
les forces qui leur impriment le mouvement.
ARTICLE IV.
Y a-t'il des habitudes dans l* intelligence ?
Il paroît qu'il n'y a point d'habitude dans l'intelligence. !<> Les habi-
tudes suivent les opérations, comme nous l'avons vu dans le premier
article. Or, selon le Philosophe, les opérations de l'homme sont communes
à Tame et au corps ; donc les habitudes appartiennent également à ces
deux parties de nous-mêmes. Mais « l'intelligence n'appartient pas au
corps : » le Philosophe l'enseigne formellement. Donc l'intelligence n'est
le sujet d'aucune habitude.
2° « Quand une chose est dans une autre chose, elle y est selon le mode
de cette chose. » Or ce qui est une forme sans matière est acte pur, et ce
qui est composé d'une forme et d'une matière est acte et puissance tout à
la fois : donc ce qui est en puissance et tout ensemble en acte ne peut être
dans ce qui est une simple forme, mais il est toujours dans ce qui est
composé d'une matière et d'une forme. Mais l'intelligence est une forme
sans matière : donc les habitudes, qui ont l'acte et la puissance tout à la
fois , puisqu'elles forment comme l'intermédiaire entre ces deux entifés.
homo sit bene memorativus , vel cogitativus ,
"vel imaginativus : unde etiam Philosophus
dicit lib. De memoria (cap. 3), quôd « con-
suetudo multùm operatur ad bene mémoran-
dum , » quia etiam istae vires moventur ad
operandum ex imperio rationis. Vires aulem
apprehensivae exteriores ( ut visus et auditus
et hujusmodi ) non sunt susceptivae aliquorum
habituum , sed secundùm dispositionem suse
naturae ordinantur ad suos actus déterminâtes ;
sicut et membra corporis , in quibus non sunt
habitus, sed magis in viribus imperantibus mo-
tum ipsorum.
ARTICULUS IV.
Utrùm in ipso intellectu sit aliquis habitus.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
in intellectu non sunt aliqui habitus. Habitus
enimoperationibusconformantur, ut dictum est
( art. 1 ). Sed operaliones uomiiiis sunt com-
munes animae et corpori , v.l dicitur in I. De
anima (text. 12 et 6G). Ergo et liabitus.
« Sed intellectus non est actus corporis , » ut
dicitur in III. De anima (text. 6). Ergo in-
tellectus non est subjectura alicujus habitas.
2. Praîlerea , « omne quod est in ;iliquo,
est in 80 per modum ejus in quo est. » Sed
id quod est forma sine raateria , est actus
tantùra ; quod autem est coinpositum ex forma
et materia , habet potentiam et actum simul :
ergo in eo quod est forma tanlùiu , non po-
test esse aliquid quod sit simul in potenlia et
actu, sed solùm in eo quod est compositum
ex materia et forma. Sed intellectus est forma
sine materia : ergo habitus , qui habet poieu-
tiam simul cum actu, quasi médium inter uirum-
(1) De his etiam infrà, qu. 51 , art. 3 ; et qu. 53, art. 1 ; et qu. 56, art. 5 ; et qu. 67, art. 9{
et qu. 30, de verit., art. 2.
DU SUJET DES HAIITTJPES. 329
ne peuvent être dans rintelligence , mais seulement dans l'être complet,
qui est composé d'une ame et d'un corps.
3<* Comme le dit le Philosophe, Metaph., V , 25, « L'habitude est une
qualité qui dispose bien ou mal à une chose. » Or ce qui dispose Thomme
bien ou mal aux actes de rintelligence, c'est l'état de son corps; et voilà
pourquoi le Philosophe écrit encore. De anima, II, 94 : « La délicatesse
des organes rend aptes aux travaux de Tesprit. » Donc les habitudes intel-
lectuelles ne sont pas dans l'intelligence séparée des organes , mais dans
quelque faculté qui a pour siège une partie du corps.
Mais le Philosophe, Ethic, Vï, 2, 3, 8 et 9, met dans la partie intel-
lective de l'ame «la science, la sagesse et l'entendement (l) qui est la
connoissance habituelle des principes. »
(Conclusion. — Quelques habitudes, comme la science, la sagesse et
l'entendement sont dans l'intelligence , puisque leurs opérations lui ap-
partiennent.)
Les philosophes ont eu diverses opinions sur le point qui nous occupe.
Quelques-uns, n'admettant (2) qu'un seul et même intellect possible dans
tous les hommes , ont dit que les habitudes intellectuelles ne sont pas
dans l'intelligence même, mais dans les facultés sensitives de la percep-
tion intérieure. Cette doctrine étoit nécessaire dans leurs principes. Il est
constant que les hommes diffèrent , sous le rapport de l'intelligence, par
des habitudes différentes; on ne peut donc pas mettre directement ces ha-
bitudes dans une seule et même puissance , une numériquement , com-
mune à tous les membres de la race humaine; si donc vous admettez un
seul intellect, toujours un dans tous les hommes , les habitudes cognitives
qui les distinguent ne pourront plus résider dans l'intelligence comme
(1) Ce mot doit se prendre, là, non pour la faculté, mais pour l'effet; il dénote l'inlel-
lection des premiers principes.
(2) Cette opinion est celle d'Averrhoës. Saint Thomas l'a réfutée I p., LXXVI, 2.
que existens, non potest esse in intellectu,
sed solùm in conjuucto (1), quod est coraposi-
tum ex anima et corpore.
3. Piivterea , habitus est « dispositio secun-
dùm quam aliquis bene vel iiialè disponitur ad
aliquid , » ut dicitur in V, Metaph. (text. 25 ).
Sed quô.l aliqnis bene vel malè sit dispositiis
ad actum inieiieclùs, provenit ex aliqua corporis
dispositione ; unde eliamin H. De anima dicitur
(text. 94), quôd « molles carne beneaptos mente
videmus. » Ergo babitus cognoscilivi non suut
in intellectu qui est separatus , sed in aliqua
potentia qiiae est actus alicujus partis corporis.
Sed contra est , quod Pliilosoplms pouit in
VI. Ethic, « scientiam et sapieutiam et intel-
lectiun, qui est babitus principiorunj, u in ipsa
iiilellectiva parte animae.
( CoNCLUsio. — Sunt in intellectu aliqui ba-
bitus, scilicet scientia, sapienlia et intelleclus,
cùm borum operalio inlellectui competat.)
Respondeo direndum , quôd circa babitus
cogno5citivos diversimodè sunt aliqui opinati.
Quidam enim ponenles intellectum possibilem
esse uaum in omnibus hominibus , coacli sunt
ponere quôd babitus cognoscilivi non sunt ia
ipso intellectu , sed in viribus iuterioribus seu-
sitivis. Manit'estum est enira quôd homines in
habitibus diversiticantur ; unde non pi!?sunt
babitus cognoscilivi directe poni in eo quod
unum numéro existens, est omnibus homini-
bus commune ; unde si intelleclus possibilis
est unus numéro omnium hominum, babitus
scientiarum, secundùm quos boniiiies diversiti-
cantur , non poterunt esse ia intellectu possi-
(1) Quod sic piopter conjuûcUoaem ^uam contiaei partium appelUtuft
330 I** !!• PARTIE, QUESTION L, ARTICLE k.
dans leur sujet , elles auront nécessairement pour siège, les principes qui
se diversifient dans les individus, c'est-à-dire les facultés sensitives de la
perception intérieure.
Cette doctrine ne peut s'admettre. D'abord elle est contraire à rensei-
gnement d'Aristotc. Il est clair que les facultés sensitives n'ont pas la
raison par essence, mais par participation. Or le Philosophe met les vertus
intellectuelles, la sagesse, la science et rentendement, dans un principe
qui a la raison par essence ; il ne les place donc pas dans les facultés sen-
sitives, mais dans l'intelligence môme. D'ailleurs il écrit formellement.
De anima, III, 18 : « Puisque Tintellect possible devient toutes choses, »
c'esl-à-dire puisqu'il s'assimile toutes choses par les espèces intelligibles,
u^Gmkw «il devient par l'acte; » car on dit que l'homme est en acte dans la science,
lorsqu'agissant de lui-même, il sait , voit et contemple. Ainsi en acte, il
est encore en puissance sous certains rapports; mais il n'y est plus abso-
lument, simplement, comme avant d'avoir appris ou découvert la vérité.
Puis donc que l'habitude de la science est ce par quoi l'homme peut voir
et contempler, alors même qu'il ne contemple ni ne voit, elle réside
dans l'intellect possible. Ensuite le sentiment que nous combattons va
contre la vérité des choses. Selon le Philosophe, comme « la faculté ap-
partient à celui à qui appartient l'opération , » de même « l'habitude est
à celui à qui est l'opération. » Or connoître et contempler sont les actes
propres de l'intelligence; donc l'habitude est proprement dans l'intelli-
gence , puisqu'elle .est ce par quoi l'homme contemple et connoît.
Je réponds aux arguments : 1^ Comme le rapporte Simplicius dans son
Commentaire des Prédicaments , quelques auteurs, partant de ce prin-
cipe d'Aristote, De anima , I, 12, 14, 66 : « Toutes les opérations de
l'homme appartiennent en quelque sorte à tout l'homme , » ont enseigné
que les habitudes ne sont pas dans l'ame seulement, mais dans Tame et
bili sicut in subjecto; sed erunt in viribiis
interioribus sensitivis, quœ sunt diversae in
diversis.
Sed ista posilio primé quidem est contra in-
tentionem Aristotelis. Manifestum est enim
quùd vires sensitivse non sunt rationales per
essentiam , sed solùm per parlicipationem, ut
dicilur in I. Etfiic. Philosopbus auteni ponit
inlellectuales virtutes (quae sunt sapieutia,
scienlia et intellectus ) in eo quod est rationale
per essentiam; unde non suut in virtutibus
senàtivis, sed in ipso iuteliectu. Expresse etiam
dicit in III. De anima (text. 18) , quùd « in-
tellectus possibilis, cùm sic fiât singula, » id
est , cùiu reducatur in actum singuloruui per
species iutelligibiles, «tune fît secundùm ac-
tum, » eo modo quo sciens dicitur esse in
actu ; quod quidem accidit, cùm aliquis potest
operari per seipsius, scilicet cousideraudo. Est
quidem igitur et tune potentiâ quodammodo,
non tamen simpUciter , ut ante addisceve aut
invenire. Ipse ergo intellectas pos^ibilis est in
quo est habitus scienlise , quo polest conDÏde-
rare eliam cùm non considérât. Secundo etiam
hœc positio est contra rei veritatem : sicut enim
« ejus est poteniia, cujus est opcratio» (lib.
De somno et vigilia, cap. l ), ita eliaiii « cjiis
est liabitus, cujus est operatio. » Intelligere
autem et considerare est proprius actus intel-
lectus. Ergo et liabiîus quo consideratur , est
propriè in ipso intellectu.
Ad priiiHim ergo dicendum, cjaôu quidiim dixe-
runt ( ut Simplicius refert iii Couimento Prœ-
dicamentorum) quod quia « omnis 0[ieratio
homiuis est quodammodo coiijuncti, » ut Philo-,
sophus dicit in I. De anima (text. 12, 14,
et 66), ideo nullus habitus est animje tantùm,
sed conjunctij et ex hoc sequitur quèd nullas
DU SUJET DES HABITUDES. 331
dans le corps tout à la fois ; d'où ils concluoient qu'il ne s'en trouve au-
cune dans rintelligence, parce que ce principe est entièrement séparé des
deux autres parties de notre être, disoient-ils dans le système que nous
avons réfuté plus haut. Il faut rejeter cette opinion. Les habitudes ne sont
pas la disposition de l'objet à la puissance, mais la disposition de la puis-
sance à l'objet; elles ont donc pour siège la puissance même qui est le
principe de l'acte, et non pas l'entité qui sert d'objet à la puissance. Or,
d'une part , la connoissance n'est commune à l'ame et au corps que par
les fantômes ou espèces sensibles; d'une autre part, les espèces forment ,
ainsi que l'enseigne le Philosophe, l'objet de l'inlellcct possible; les ha-
bitudes sont donc principalement dans l'intelligence , et non dans les es-
pèces qui appartiennent au corps et à l'ame. Le sujet des habitudes doit
être en puissance à l'égard de plusieurs choses, et la potentialité n'a nulle
part un plus large domaine que dans l'intellect possible : donc l'intellect
possible est le sujet des habitudes intellectuelles.
â** Comme la matière corporelle a la puissance à l'être sensible, de
même l'intellect possible a la puissance à l'être intelligible; pourquoi donc
l'habitude , cet intermédiaire entre la simple puissance et l'acte parfait (1),
ne pourroit-elle être dans l'intelligence?
3° Comme les puissances de la perception intérieure préparent l'objet à
l'intellect possible, leur bonne disposition, que favorise la bonne dispo-
sition du corps, prête un puissant secours à la connoissance. Sous ce rap-
port, les habitudes peuvent être secondairement dans les puissances de la
perception intérieure, mais elles sont primitivement dans l'intelligence,
(1) Les habitudes disposent à l'action : donc elles sont plus que la pure potentialité, puis-
qu'elles contribuent à l'effet; mais elles sont moins que l'acte complet, puisqu'elles y dis-
posent seulement.
habitus sit intelleclu , cùm intellectus sit sepa-
ratus, ut ratio proposita proccdebat. Sed ista
ratio uon cogit. Habitus enlm non est dispo-
sitio objecti ad potentiam, sed magis dispositio
potentiae ad objectum ; unde habitus oportet
quôd sit in ipsa potentia, quœ est principium
actus , non autein in eo quod comparatur ad
potentiam sicut objectum. Ipsum autem intel-
ligere non dicitur commune esse animsB et
corpori nisi ratioue pbantasmatis , ut dicilur
in I. De anima ( text. 6G ) , patet autem quôd
-^hantasma comparatur ad intellectum possibi-
em ut objectum , ut dicitur in IIL De anima
[text. 18 et 39 ) : unde relinquitur quôd ha-
bitus inteliecUvus sit principaliter ex parte
ipsiiis intellectus , non autem ex parte pban-
tasmatis quod est commune animae et corpori.
Et ideo dicenùum est quôd intellectus possi-
lilis est subjccluiu hjlit-:s. IM £ii.in cc;..iW'l't
esse subjectum habitus, quod est in potentia ad
multa. Et hoc maxime compatit inlellectui
possibili : unde intellectus possibilis est sub-
jectum habituum intellectuaÛum.
Ad secundum dicendum, quôd sicut potentia
ad esse sensibile corivenit materiiB corporali,
ita potentia ad esse intelligibile convenit in-
tellectui possibili : unde nihil prohibet in intel-
leclu possibili esse habitum , qui est médius
inter puram potentiam et actum perfeclum.
Ad tertium dicendum , quôd quia vires ap-
prehensivœ interiùs praeparant iatellectui pos-
sibili proprium objectum , ideo ex bona dispo-
sitione harum virium, ad quam cooperatiir
bona dispositio corporis , redditur horao habilia
ad intelUgendum. Et sic habitus intellectivus
secuudariô potest esse in istis viribus; princi-
paUter autem est in intelleclu possibili.
33d
V* l\* PARTIB, QUESTION L, ARTICLE 5.
ARTICLE V.
Y a-t'il des habitudes dans la volonté?
n paroît qu'il n'y a point d'habitudes dans la volonté, i*» Les habitudes
intellectuelles sont les espèces qui donnent la connoissance. Or la volonté
n'agit point par des espèces. Donc elle n'a point d'habitudes.
2*> Si l'intellect possible a des habitudes, l'intellect agent n'en a point
parce qu'il est une faculté active. Or la volonté est aussi, et plus que toute
autre partie de notre être, une faculté active, puisqu'elle meut toutes les
puissances à leurs actes. Dodo la volonté n'a pas d'habitudes.
3<> Les puissances naturelles n'ont pas d'habitudes, parce qu'elles sont
déterminées par leur essence à tel ou tel objet. Or la volonté est ordonnée
par son essence à la poursuite du bien que lui montre la raison. Donc elle
n'a point d'habitudes.
Mais la justice est une habitude. Or la justice réside dans la volonté;
car elle est, conmie le dit le Philosophe , Ethic. , V, l , « une habitude par
laquelle l'homme veut et fait ce qui est juste. » Donc la volonté est le
sujet d'une habitude.
(Conclusion. — Puisque la volonté, faculté raisonnable, peut recevoir
de bonnes et de mauvaises déterminations dans son activité, il faut
qu'elle ait une habitude , la justice , qui la dispose au bien. )
Toute faculté qui peut recevoir des déterminations bonnes ou mauvaises
dans son activité, a besoin d'une habitude qui la dispose bien à ses actes.
Or la volonté, faculté raisonnable, peut recevoir des déterminations dif-
ARTICULUS V.
Vtrùm in voluntate sit aliquis habitus.
Ad quintum sic proceditur (1). Videtur quôd
in voluntate non sit aliquis habitus. Habitus
enim qui in intellectu sunt, sunt species intelli-
gibiles quibus intelligit actu. Sed voUmtas non
operatur per aliquas species. Ergo voluntas
non est subjectum alicujus habitus.
2. Praeterea, in intellectu agente non po-
nitur aliquis habitus sicut in intellectu possi-
biii, quia est potentia activa. Sed voluntas est
maxime potentia activa, quia movet omnes
potentias ad suos actus , ut suprà dictum est
(qu. 9, art. 1 ). Ergo in ipsa non est aliquis
habitus.
3. Praeterea , in potentiis naturalibus non
est aliquis habitus, quia ex sua natura sunt ad
aliquid determinatae. Sed voluntas ex sua na-
tura ordinatur ad hoc quôd tendat in bonum
ordinatum ratione. Ergo in voluntate non est
aliquis habitus.
Sed contra est, quôd jusiitia est habitus
quidam. Sed justitia est in voluntate ; est enina
justitia « habitus quidam secun 'ùm quem ali-
qui volunt et operantur justa , » ut dicitur in
V. Ethic. (cap. 1). Ergo voluntas est sub-
jectum alicujus habitus.
CoNCLUsio. — Cùm voluntas sit qua^lara
anima ratioualis potentia , ac proin le diver-
simodè ad agendum oïdinaii possit, necesse
est in ea aliquem habitum esse , videiicet jus-
titiam. )
Respondeo dicendum , quôd omiiis potentia
quae diversimodè (2) potest ordinari ad agen-
dum, indiget habitu quo bene disponatur ad
suum actum. Voluntas autem cùm sit potentia
rationalis, diversimodè potest ad agendum ordi-
(1) De bis etiam suprà, qu. 49, art. 4; et II, Sent., dist. 27, art. 1 , ad 2; et II, Sent.t
dist. 23, qu. 1 , art. 1 ; et dist. 27, qu. 2, art. 3, adâ; et qu. 20, de verit., art. 2; et qu. 1 ,
de virtulibus, art. 1.
(2) Hoc est| benè vel œalé, quia determinata non est ad uQuœ quid.
Dïï SrJET DES HÀBTtTTDES. 833
férentes, bonnes ou mauvaises; il faut donc qu'elle ait une habitude ,
pour la bien disposer aux actes qui lui sont propres. L'habitude impliciue
d'ailleurs un rapport principal à la volonté; car elle est, comme nous le
savons , « ce par quoi Thomme agit quand il veut. »
Je réponds aux arguments : i» Comme l'intelligence a les espèces,
images des choses, de même la volonté a nécessairement un principe qui
l'incline à son objet; car l'acte de la faculté appétitive n'est autre chose,
comme nous l'avons dit ailleurs, que son inclination. Quand la faculté est
suffisamment inclinée par sa nature , elle ne réclame point la présence
d'une qualité qui produise cet effet; mais comme les facultés appétitives
ont des objets multiples et divers; comme elles doivent, pour atteindre
leur fin, tendre à des choses vers lesquelles ne les penche point leur na-
ture (1), il faut que la volonté renferme une qualité qui l'incline convena-
blement. Voilà précisément ce que nous désignons sous le nom d'ha-
bitude.
2» L'intellect agent, purement actif, n'est passif d'aucune manière;
mais la volonté, comme toutes les puissances de Tappétit, renferme l'ac-
tivité et la passivité, selon la remarque du Philosophe. On ne peut donc,
sous le point de vue qui nous occupe, établir aucune parité entre ces deux
sortes de facultés; car une entité est susceptible d'habitude , sitôt qu'elle
est en puissance ou passive sous un rapport quelconque.
3<» La volonté est penchée par sa nature vers le bien que la raison sanc-
tionne ; mais comme ce bien se diversifie de mille manières, il faut que
la volonté soit inclinée par l'habitude à un bien déterminé; alors seule-
ment son action peut être sûre et prompte.
(1) L'homme est poussé par la nature vers le bonheur, mais il peut prendre plusieurs
routes pour y parvenir; il recherche nécessairement sa fin dernière, mais il choisit les
moyens librement.
nari : €t ideo oportet in voluntate aliquem ha-
bitum ponere quo bene disponatur ad suiim
actum. Ex ipsa etiam ratione habitus apparet
quôd habet quemdam principalem ordinem ad
voluntatem , prout « habitus est quo quis
utilur cùm voluerit , » ut supra dictum est
(qu. 49, art. 3).
Ad primum ergo dicendum , quôd sicut in
intellectu est aliqoa species, quse est similitudo
objecti , ita oportet iii voluntate et in qualibet
vi appetitiva esse aliquid quo inclinetur in
suum objectum; cùm nihil aliud sit actus
appetitivge virtutis quàm inclinatio quœdam,
ut supra dictum est. Ad ea ergo ad quaî suffi-
cienter incUnatur per naturam ipsius potentia:,
non indiget aliqua qualitate inclinante; sed quia
necessarium est ad finem humanae \itae quôd
vis appetitiva inclinetur ad aliquid determi-
oatum, ad quod non inclinatur ex natura po-
tentiae , quse se habet ad multa et diversa ,
ideo necesse est quôd in voluntate et in aliis
viribus appetitivis sint quaedam qualitates in-
chnantes quaî dicunlur habitus.
Ad secundum dicendum, quod intellectus
agens est agens tantùm , et nullo modo pa-
tiens ; sed voluntas et quœlibet vis appetitiva
est movens et motum, ut dicitur in III. De
anima ( text. 54). Et ideo non est similis
ratio de utroque ; nam esse susceptivum habi-
tus convenit ei quod est quodammodo in po-
tentia.
Ad tertium dicendum, quôd voluntas ex ipsa
natura potenliae inclinatur in bonum rationis ;
sed quia hoc bonum multipliciter diversifica-
tur, necessarium est ut ad aliquod determina-
tum bonum rationis voluntas per aliquem ha-
bitum inclinetur, ad hos quôd sequatur promp-
tior operatio.
331»
V !!• PARTIE, QUESTION L, ARTICLE 6.
ARTICLE VI.
Les anges ont-ils des habitudes?
Il paroît que les anges n'ont pas d'habitudes. 1° Le commentateur de
TAréopagite , saint Maxime dit , De cœl. Hier, , VU : a II ne faut pas
penser que les intelligences angéliqucs ont des vertus spirituelles sem-
blables à celles qui existent en nous, formant des accidents reçus dans un
sujet étranger; car nous devons écarter toute modalité de leur sub-
stance (1). » Or les habitudes sont des accidents. Donc les anges n'ont
point d'habitudes.
2« Saint Denys dit. De cœl. Eter, , IV : « Les célestes essences parti-
cipent , plus que tous les autres êtres , des perfections diviues. » Or ce
qui est par soi l'emporte, et par l'excellence et par la priorité , sur ce qui
est par un autre. Donc les essences angéliques se perfectionnent par elles-
mêmes en se rendant conformes à Dieu ; donc elles ne se perfectionnent
point par les habitudes. — C'est ce raisonnement qui paroît avoir déter-
miné la conviction de saint Maxime ; car il ajoute après les paroles citées
plus haut : « Si les anges recevoient des accidents , leur essence n'auroit
ni continué de résider en elle-même, ni acquis toute la conformité divine
dont elle est susceptible. »
3" L'habitude est une disposition , selon le Philosophe. Or, d'une part,
la disposition est «l'ordre de l'être qui a des parties, » comme l'enseigne
le même Stagyrite; d'une autre part, les intelligences angéliques sont
des substances simples, exemptes de parties. Donc les anges n'ont ni dis-
positions ni habitudes.
(l) Maxime, moine de Constantinople , savant écrivain, célèbre martyr, grand saint. Il
combattit les monothélites avec autant de zèle que de succès. Après lui avoir fait arracher
la langue et couper les mains, Tempereur Constantin le bannit dans la Chersonèse. Il mourut
en 660, d'après Baronius. On a de lui plusieurs traités contre les monothélites, des com-
mentaires sur l'Ecriture sainte et sur les ouvrages de saint Denis. Ses œuvres ont été publiées
en 2 vol. in-fol., Paris, 1675.
ARTICLLUS VI.
Vtritm in angelis sit aliquis hahitus.
Ad sextum sic proceditur. Videtur quôd
in angelis non sint habitus. Dicit enim Maxi-
mus Commentator Dionysii in VII. cap. De
Cœlest. hierar. : « Non convenit arbitrari vir-
tutes intellectuales (id est, spirituales) more
accidentium , quemadmodurn et in nobis sunt ,
in divinis intellectibus (scilicet angelis) esse,
ut aliud in alio sit sicut in subjecto ; accidens
enim omne illinc repulsum, est. » Sed omnis
habitus est accidens. Ergo in angelis non sunt
habitus.
2. Prœterea, sicut Dionysius dicit in IV, cap.
De Cœlest. hierarch • « Saactas cœlestium
essentiarum dispositiones super omnia alia Dei
bonitatem participant. » Sed semper qnod est
per se, est prius et potius eo quod est per
aliud. Ergo angelorum essentiae per seipsas
perficiuntur ad confoimitatem Dei ; non ergo
per aliquos habitus. Et hsec videtur esse ratio
Maximi , qui ibidem subdit : « Si enim hoc
esset, non utique maneret in semetipsa harum
essentia , nec deificari per se , quantum foret
possibile, valuisset.
3. Praeterea, habitus est dispositio qusedam,
utdicitur in V. Metaph. (text. 21 ). Sed dis-
positio, ut ibidem dicitur, est « ordo habenlis
partes. » Cùm ergo angeli sint simplices sub-
stantiae , videtur quôd in eis nou sint disposi-
tiones et habitus.
DU SUJET DES HABITUDES. 335
Mais saint Denis dit , De cœL Hier. , VII : « Les anges de la première
hiérarchie s'appellent Flammes embrasantes , Trônes et Fleuves de sa-
gesse; noms qui révèlent leurs habitudes déiformes (1). »
(Conclusion. — Les anges n'ont point d'habitudes pour les disposer à
rêtre naturel; mais ils ont des habitudes qui les disposent à s'élever vers
Dieu. )
Quelques docteurs enseignent que les anges n'ont point d'habitudes ,
mais seulement des propriétés essentielles. Ainsi saint JNIaxime dit , iihi
supra : « Les habitudes et les vertus des anges appartiennent à leur es-
sence , parce qu'elles sont purement spirituelles , dégagées de toute ma-
tière ; » et Simplicius écrit de son côté , De prœdkam. : « La sagesse qui
reste dans l'ame est habitude, mais la sagesse qui réside dans l'intelli-
gence angélique est substance ; car tout ce qui se trouve dans les êtres
célestes subsiste en soi , sans suppôt. »
Cette doctrine est en partie fausse, en partie vraie. L'être potentiel peut
seul , nous le savons, recevoir les habitudes comme dans leur sujet. Or les
esprits célestes , sans enveloppe extérieure , n'ont pas la potentialité ma-
térielle : voilà pourquoi les commentateurs que nous écoutions à l'instant
même, leur refusent toute habitude et tout accident. Mais si les anges ne
renferment pas la puissance de la matière , ils réunissent une puissance
d'une autre sorte , puisque Dieu seul est un acte pur; ils peuvent donc
avoir l'habitude selon la même mesure qu'ils ont la potentialité. Et
comme la puissance diffère de caractère dans la matière et dans les sub-
stances intellectuelles, les habitudes changent aussi de nature dans ces
deux domaines. C'est ce qui fait dire à Simplicius , dans son Commen-
(1) Flammes embrasantes est la traduction liltérale de rhébreu Séraphin j et fleuves de
sagesse représente fidèlement le mot Chérubin. Les habitudes des anges sont appelées déi-
formes j parce qu'elles rendent conformes ou semblables à Dieu.
Sed contra est , qiiod Dionysius dicit VIT.
cap. Cœlest. hierarch., quôd « aiigeli primae
liicrarcbiec nominantiir calefacientes , et throni
et eiTiisio sapientiae, manifestaiivo deiformiura
ipsoriini habitimm nomine. »
( Djnclusio. — Non sunt iii Angelis habi-
tus , qui sunt dispositiones ad esse naturale ;
scd habitas in eorum voluntate et intellectu
sunt, quibus bene disponuntur ad attingen-
dura ipsum Deum. )
Respondeo dicendura, quôd quidam posuerunt
in angelis non esse babitus , ,Bd quod quœ-
cunque dicuntur de eis, essenlialiter dicuntur.
Unde Maximus post prœdicta verba quœ in-
duximus, dicit : « Habitus eorum atque virtutes
quaî in eis sunt, essenliales sunt propler
immalerialitâtem ; » et hoc etiam Simplicius
dicii'm Commento Prœdicamentorum : «Sa-
pientia qu£ est in anima habitus est, quae
autem in intellectu substantia; omnia enim
quae sunt divina , et per se suflicientia sunt
et in seipsis existentia. »
Quœ quidem positio partira babet veritatem,
et partira continet falsitatera. Manifestura est
enim ex prœmissis (qu. 49, art. h), quôd
subjectum habitus non est nisi eus in potentia.
Considérantes igitur prœdicii commentatores
quôd angeli sunt imraateriales et quô 1 non est
in illis potentia materiœ, secundùm hc^c ab eis
habitum excluserunt et omne accidcns. Sed
quia licèt in angelis non sit potentia mnlorice ,
est tamen in eis aliqua potentia (esse enira ac-
tum purum est proprium DeiV, iieo in quan-
tum invenituriu eis de potentia, in tantum in
eis possunt habitas inveniri. Sed quia poten-
tia materiae et potentia intellectualis substantiœ
non est unius rationis , ideo pcr conseqoens
nec habitus unius rationis est utrobique. Unde
336 I~ II* PARTIE, QUESTION L, ARTICLE 0.
taire: a Les habitudes des substances intellectuelles ne ressemblent point
à celles des corps; elles se rapprochent davantacre des idées simples , im-
matérielles des esprits. » Et ces habitudes spirituelles se caractérisent
entre elles différemment : elles suivent d'autres lois dans l'ange, d'autres
dans l'homme. Comme l'intelligence humaine se trouve au plus bas degré
dans l'ordre des intelligences , elle est potentielle à l'égard de toutes les
entités intelligibles, de même que la matière l'est vis-à-vis de toutes les
formes sensibles. Mais l'intelligence angélique n'est pas une simple puis-
sance dans le monde de la pensée ; elle est aussi un certain acte, non pas
un acte pur comme Dieu, mais un acte qui renferme quelque puissance,
d'autant moins qu'elle est plus élevée. Dans la sphère de sa potentialité,
cette intelligence réclame des espèces habituelles pour accomplir les opé-
rations qui lui sont propres; mais dans le domaine de son actualité, elle
peut connoître par ses propriétés essentielles , d'autant plus parfaitement
qu'elle a plus de perfections , beaucoup de choses , au moins elle-même
et les autres êtres selon le mode de sa substance. Mais comme l'ange n'at-
teint point la perfection suprême, comme une distance infinie l'en sé-
pare et qu'il est en puissance à cet égard , il lui faut nécessairement des
habitudes pour s'élever vers Dieu par l'intelligence et par la volonté. On
comprend maintenant pourquoi l'Aréopagile appelle ces dispositions dn-
formes; c'est qu'elles rendent conforme ou semblable à Dieu. Quant aux
habitudes qui disposent à l'être naturel, il est clair que les célestes esprits
ne renferment rien de pareil , puisqu'ils sont dégagés de toute matière.
Je réponds aux arguments : 1" Saint Maxime parle, dans le passage
objecté , des habitudes et des accidents qui ont la matière pour sujet. Il
SufTit de le lire attentivement pour sui convaincre.
2° Les anges n'ont pas besoin d'habitudes pour acquérir la perfection
Siraplicius dicit in Commenta Prœdicamento-
rum , quôd « habitua intellectiialis substantiae
non sunt similes bis qui suut hic babitus, se 1
magis sunt similes siraplicibus et immateriali-
bus speciebus quas continet in seipsa. » Circa
hujusmodi tamen babitum aliter se habet in-
tellectus angelicus, et aliter intellectus bu-
manus. Intellectus enim bumanus cùm sit inti-
mus in ordine intellectuum, est in potentia
respectu omnium intelligibilium , sicut materia
prima respectu omnium formarum sensibilium,
et ideo ad omnia intelligenda indiget aliquo
habitu. Sed intellectus angelicus non se babet
sicut pura potentia in génère inteUigibilium ,
sed sicut actus quidam : non autem sicut actus
purus ( boc enim solius Dei est ) , sed cum
permixtione alicujus potentise , et tantô minus
habet de potentialitate quantô est superior. Et
ideo, ut in primo dictum est (seu 1. part.,
qu. 55, art* 1 ) , in quantum est in potentia,
indiget perfici habitualiter per ali'|u:is species
intelligibiles ad operationem propriam ; sed in
quantum est actu per essenliam siiain , potest
aliqua intelligere , ad minus seipsrun et aba
secundùm modum suae substantiae , ut dicitur
in lib. De Causis , et t^tnto peifectius, quantô
est perfectior. Sed quia nullus angebis pertingit
ad perfectionem Dei, sed in intinitum distat,
propter boc ad attingendum ad ipsum Desim
per intellectura et voluntatera indiget aliquibus
babitibus tanquam in potentia existens res-
pecta illius puri actùs. Unde Diouysiiis dicit
« babitus eorum esse deiformes , » quibiis sci-
licet Deo conformantur. Habitas autem qui sint
dispositioues ad esse naturale , non sunt ia
angelis , cùm sint immateriales.
Ad primum ergo dicendum, quod verbum
Maximi inteUigendura est de babitibus et acci-
dentibus materiabbus.
Ad secundùm dicendum , quôd quantum ad
DES CAUSES QUI PRODUISENT LES HABITUDES. 337
de leur essence; mais comme ils participent de la sagesse et de la pléni-
tude suprême , ils réclament des dispositions pour tout ce qu'ils doivent
recevoir d'un principe extérieur,
3° Les anges n'ont point de parties dans leur essence , mais ils en ont
dans leur potentialité ; car leur intelligence se perfectionne par plusieurs
espèces, et leur volonté se rapporte à des choses multiples.
QUESTION LI.
Des causes qui produisent les habitudes*
Après avoir considéré la nature et le sujet des habitudes, nous devons
étudier leurs causes.
Ici nous parlerons de trois choses : premièrement, de la production des
habitudes; deuxièmement, de leur augmentation; troisièmement, de
leur diminution et de leur destruction.
On demande quatre choses sur le premier point : 1° Y a-t-il des habi-
tudes produites par la nature? 2° Y a-t-il des habitudes produites par les
actes? 3" Y a-t-il des habitudes produites par un seul acte? 4.° Enfin y a-t-il
4es habitudes infuses par la grâce?
ARTICLE I.
Y a-t'il des habitudes produites par la nature?
Il paroît qu'il n'y a point d'habitudes produites par la nature. 1° L'u-
sage des choses produites par la nature n'est pas soumis à la volonté. Or
hoc quod convenit angelis per suam essentiam,
non indigent habitu ; sed quia non ita sunt
per seipsos entes, quin participent sapientiara
et bonitatem divinam , ideo in quantum indi-
gent participare aliquid ab exteriori, iu tan-
tum necessè'^st in eis ponere habitus.
Ad tertium dicendum , quod in angelis non
sunt partes essentiae , sed sunt partes secun-
dùm potentiam ; in quantum intellectus ecrum
per plures species perficitur, et voluntas eo-
rum se habet ad plura.
QU^STIO LL
De causa habituutn quantum ad generationem ipsorutrtj in quatuor arliculos divita.
Deinde considerandum est de causa habi-
tuum.
Et priniô , quantum ad generationem ipso-
runi; secundo, quantum ad augmenlum ; tertio,
quantum ad diminulioncm et corruptionem.
Circa primum quœruntur quatuor : 1° Utrùm
aliquis habitus sit à natura. 2° Utrùm aliquis
habilus ex. actibus causelur. 3" Ulrùin per
(1) De his eliam infrà, qu. 63, art. 1; et 2, 2, qu. 47, art. 15; et III, Sent., disU S»
qu. l , an. 2, quaesliunc. 1 ; et qu. 1, de veiil., art. 8; et in II. Elhic, lecl,. col. 2.
Y. 22
unum actuni possit gcncrari habitus. 4° Utrùm
aliqui habitus sint in hominibus infiisi à Deo.
ARTICULUS I.
Utrùm aliquis habitas sit à nalura.
Ad tertium sic procedilur (1). ViJelur quùil
nuUus habitus sit à natura. Eorum enim qu:o
sunt à natura, usus non subjacct volun'.ali.
338 ï" II» PARTIE, QUESTION LI, ARTICLE !•
le Commentateur dit, Be animai III, 18 : «L'habitude est une chose
dont on use quand on veut. » Donc les habitudes ne sont pas produites par
la nature.
2* « La nature ne fait point par deux moyens ce qu'elle peut faire par
un seul, » dit le Philosophe. Or la nature a produit les facultés de l'ame.
Si donc elle produisoit aussi les habitudes des facultés de Tame , ces deux
choses n'en feroient qu'une.
3» « La nature ne fait pas à moitié les choses nécessaires. » Or les ha-
bitudes sont nécessaires, comme nous l'avons dit, pour bien agir. Si donc
la nature produisoit certaines habitudes, elle les produiroit toutes, ce qui
n'est pas. Donc la nature ne produit aucune habitude.
Mais le Philosophe, Ethic, VI, place parmi les habitudes « la con-
noissance des premiers principes. » Or c'est la nature qui produit cette
connoissance, et voilà pourquoi l'on dit que les premiers principes sont
connus naturellement.
(Conclusion. — Puisqu'entre autres habitudes la connoissance des pre-
miers principes est innée dans tous les hommes, il y a des habitudes pro-
duites par la nature. )
Une chose peut être naturelle à tel ou tel être de deux manières : par
rapport à la nature de l'espèce , comme le rire est naturel à l'homme , la
direction verticale à la flamme ; puis relativement à la nature de l'individu,
comme il est naturel à Socrate, à Platon, selon leur complexion particu-
lière, d'avoir une foible ou une forte santé. Et sous ce double rapport,
les choses sont naturelles dans deux cas : d'abord lorsqu'elles sont pro-
duites entièrement par la nature ; ensuite quand elles viennent en partie
de la nature, en partie d'un principe extérieur : ainsi quand l'homme se
guérit seul , la santé vient tout entière de la nature ; quand il se guérit
Sed « habitus est quo quis ulitur cùm volue-
rit , » ut dicit Comraentator in III. De anima
(text. 18). Ergo habitus non est à natuia.
2. Prœterea , « natura non facit per duo
qaod perunum potest facere (1). » Sed potentiœ
animae sunt à natura. Si igitur habitus poten-
tiarum à natura essent, habitus et potentia
essent unum.
3. Praeterea , « natura non déficit in neces-
sariis. » Sed habitus sunt necessarii ad bene
operandum, ut supra dictum est (qu. 49,
art. 4). Si igilur habitus aliqui essent à na-
tura, videtur quôd natura non deficeret quin oni-
nes habitus necessarios causaret. Patet autem
hoc esse faisum : ergo habitus non est à natura.
Sed contra est , quod in VI. Ethic, inter
alios habitus ponitur intellectus principio-
rum, qui est à natura : unde et principia
prima dicuntur naturaliter cognita.
(CoNCLUsio. — Cùm inter alios habitus in-
tellectus principiorum omnibus insitus sit, ali-
quis à natura habitus inest. )
Respondeo dicendum, quôd aliquid potest
esse naturale alicui dupliciter : uno modo se-
cundùm naturam speriei , sicut naturale est
homini esse risibile , et igni ferri sursum ; alio
modo, secundum naturam individui, sicut na-
turale est Socrati vel Platoni esse aegrotativum
vel sanativum secundum propria m complexio-
nem. Rursus secundum utramque naturam po-
test dici aliquid naturale dupliciter ; un«
modo , quia totum est à natura ; aUo modo ,
quia secundum aliquid est à natura , et secun^"
dùm aliquid est ^ exteriori principio ; sicui
(1) Quia nimirum nihil frustra vel superflue facit, ex lib. IV. De partihus animaliw»s^\
cap. 11 , circâ médium, et cap. 13, post piincipium; ut et lib. II. De generalione animaliuuns
cap. 4, post médium; et iterum cap. 6, post médium
DES CAUSES QUI PRODUISENT LES HABITUDES. 330
avec le secours de Tart, la santé vient en partie de la nature , en partie
d'une cause étrangère. Cela posé, venons à la question.
En premier lieu , si Ton considère l'habitude comme la disposition du
sujet à la forme ou à la nature, elle peut être naturelle de toutes les ma-
nières que nous venons de dire. En effet, il existe une disposition qui
forme une loi de la race humaine et qui se trouve dans tous ses membres ;
elle est donc naturelle selon la nature de l'espèce ; puis comme elle souffre
une certaine latitude, le plus et le moins, elle se trouve à différents de-
grés dans les hommes différents , selon la nature de l'individu ; puis elle
peut venir, soit entièrement de la nature , soit partie de la nature et
partie d'un principe extérieur , comme dans l'homme guéri par le secours
de l'art (1).
En second lieu, l'habitude envisagée comme disposition à l'acte, qui a
pour sujet les facultés de l'ame , peut-être naturelle , et selon la nature
de l'espèce et selon la nature de l'individu : selon la nature de l'espèce
par l'ame , qui constitue comme forme du corps le principe spécifique ;
selon la nature de l'individu par le corps, qui est le principe matériel (2).
Cependant les habitudes de ce genre ne sont pas naturelles à l'homme en
ce sens qu'elles viennent entièrement de la nature; mais elles peuvent
l'être dans les anges de cette manière , parce que les esprits célestes ont
(1) Cette disposition, prise dans toute son étendue, forme Téconomie vitale dans la race
humaine; c'est la constitution et le tempérament du corps et de Tame; c'est Téquilibre el
l'harmonie de toutes les parties, de toutes les puissances , de tous les éléments de notre être;
c'est la santé. La santé est la première loi de l'espèce humaine, et doit se trouver à un degré
quelconque dans l'individu sous peine de mort. Elle est l'œuvre de la nature et quelquefois
de l'art.
(2) L'habitude opérative dispose à l'action; donc elle est dans ce qui agit. Or Tame agit
par ses facultés , et les facultés de l'ame par les forces du corps : donc l'habitude est dans
les facultés de l'ame et dans les forces du corps.
cùm aliquis sanatur per seipsum , tota sanitas
est à natura; cùm autem aliquis sauatur auxilio
medicinae, sanitas partim est à natura, partim
ab Bïteriori principio.
Si igitur loquamur de habitu secundùm qiiôd
est dispositio subjecti in ordine ad formam,
vel naturam , quolibet et praedictorum modo-
rum contingit habituai esse naturalem (1). Est
enim aliqua dispositio naturalis quae debetur
humanae speciei, extra quam nuUus homo
invenitur ; et haec est naturalis secundùm na-
turam speciei ; sed quia talis dispositio quam-
dam latitudinero habet, contingit diversos gra-
dus hujusmodi dispositionis convenire diversis
horainibus secundùm naturam individui; et
hujusmodi dispositio potest esse vel totaliter à
natura , vel partim à natura et partira ab ex-
teriori principio, sicut dictum est (in corp. )
de his qui sanantur per artem. Sed habitus
qui est dispositio ad operationem, cujus subjec-
tum est potentiâ animœ, ut dictum est ( qii. 50,
art. 2), potest quidam esse naturalis, et se-
cundùm naturam speciei, et secundùm natu-
ram individui : secundùm quidem naturam spe-
ciei , secundùm quod se tenet ex parte ipsius
animae ; quœ cùm sit forma corporis , est prin-
cipium speciûcum ; secundùm autem naturam
individui, ex parte corporis, quod est mate-
riale principium. Sed tamen neutro modo con-
tingit in hominibus esse habitiis naturales, ita
quod sint totaliter à natura ; in angelis si qui-
dem contingit, eo quod habent species intelli-
(t) Supple disposilionem naluralem, non extra quam speciem. Quid enim opus id exprimi?
Sea hic sensus est quôd ejusmodi naturalis dispositio sic inseparabiliter et universaliter con-
jiincta est humanae speciei , ut cui desit illa dispositio ad speciem humanam pertinere non
po:i6iU
%0 V ir rARTIE, QUESTION lî, ARTICLE 1.
des espèces intelligibles gravées par la nature au fond de leur être , ce
qui n'est pas dans la race humaine. Il y a donc dans l'homme quelques
i dispositions naturelles venant partie de la nature et partie d'un principe
■ .extérieur ; mais elles sont autrement dans les facultés de la perception,
' autrement dans les facultés de l'appétit. Les facultés de la perception
peuvent avoir des habitudes naturelles dans leur germe , dans leur com-
mencement^ et selon la nature de l'espèce et selon la nature de l'individu.
Selon la nature de l'espèce , par l'ame : c'est ainsi que l'intelligence des
premiers principes est une habitude naturelle ; car sitôt que l'ame a conçu
ridée de la partie et l'idée du tout , elle comprend naturellement que le
tout est plus grand que la partie , et l'on doit en dire autant des autres
choses pareilles; mais elle ne peut savoir ce que sont le tout et la partie
qu'à l'aide des espèces intelligibles fournies par les images sensibles, et
voilà pourquoi le Philosophe enseigne que « la connoissance des premiers
principes vient des sens (1). » Ensuite selon la nature de l'individu, par
le corps ; car tel et tel homme est par la disposition des organes plus apte
à la connoissance que tel et tel autre, parce que rintelligence se sert des
forces sensitives dans ses opérations. IMaintenant , pour revenir aux fa-
cultés de l'appétit, disons qu'elles n'ont, du côté de l'ame, aucune habi-
tude naturelle proprement dite , pas même dans leur commencement. Il
existe bien , sous ce rapport , dans la nature , certains éléments de cette
sorte de qualité , c'est ainsi qu'on appelle les principes du droit général
semences des vertus; mais cela ne constitue pas de véritables habitudes,
parctjque l'inclination à l'objet appartient plutôt à la notion de puissance
qu'à la disposition. Par contre l'appétit peut avoir, dans le corps, des
(1) Poster. t versus finem : « Les sens perçoivent les êtres individuels, l'espril saisit leurs
propriétés communes , et l'intelligence se forme des notions générales. Yoilà comment nous
arrivons à la connoissance des premiers principes. »
gihiles naturaliter inditas, qnod non competit
huraanœ naturœ, ut in I. (seu prima parte)
dictum est. Sunt ergo in hominibus aliqui ha-
bitas naturales tanquam partira à natura exis-
tantes, et partira ab exleriori principio ; aliter
quidera in apprehensivis potentiis , et aliter in
appetitivis. In apprehensivis e-nim potentiis
potest esse habitus naturalis secundùm inchoa-
tionera, et secundùm naturam speciei, et se-
cundùm naturam individui. Secundùm quidem
naturara speciei ex parte ipsius animai : siciit
intellectus principiorum dicitur esse habitus
naturalis ; ex ipsa enim natura animœ intellec-
tualis convenit horaini quôd statim cognito
quid est totum et quid est pars , cognoscat
quôd « omne totura est majus sua parte -, » et
simile est in cœteris , sed quid sit totura et quid
sit pars , cognoscere non potest nisi per spe-
cies iutelligibiles à pbantasmatibus acceptas ;
et propter hoc Philosophus in fine Posteriorum
ostendit quôd « cognitio principiorum provenit
nobis ex sensu. » Secundùm verô naturam
individui est aliquis habitus cognoscitivus se-
cundùm inchoationem naturalem , in quantum
unus homo ex disposiUone organorum est ma-
gis aptus ad bene intelligendum quàm alius,
in quantum ad operationem intellectiis indi-
gemus virtutibus sensitivis. In appetitivis au-
tem potentiis non est aliquis habitus naturalis
secundùm inchoationem , ex parte ipsius ani-
raœ , quantura ad ipsam substantiam habitus;
sed solùra quantum ad principia quœdam ipsius,
sicut principia juris comraunis dicuntur esse
seminalia virtutum; et hoc ideo quia incli-
natio ad objecta propria, quae videtur esse
inchoatio habitus, non pertinet ad habitum,
sed raagis pertinet ad ipsara rationem poten-
liarura. Sed es parte corporis, secundùiu natu-
DES CAUSES QUI PRODUISENT LES HABITUDES. 341
commencements d'habitude naturelle selon la nature de l'individu ; car
tel et tel homme est disposé par sa complexion particulière à la chasteté,
à la douceur, à d'autres qualités semblables.
Je réponds aux arguments : 1° L'objection part de la division scient!-
fîque qui distingue les choses selon qu'elles sont faites par la nature ou
par la raison et par la volonté; mais la volonté et la raison appartiennent
à la nature de l'homme.
2° Les puissances peuvent recevoir par adjonction , même naturelle-
ment , des choses qui ne sauroient appartenir à ces puissances mêmes.
Ainsi l'intelligence angélique ne pourroit avoir, par son essence, la fa-
culté de tout connoître ; il faudroit pour cela qu'elle fût ce que Dieu seul
peut être , l'acte de tout, car ce par quoi l'on connoît une chose doit en
être la similitude actuelle; de sorte que si la faculté dont nous parlons
connoissoit tous les êtres par elle-même , elle seroit la similitude et l'acte
de tous les êtres. Il faut donc que certciines espèces soient surajoutées à
l'intelligence des anges ; car ce n'est pas par leur essence , mais unique-
ment par la participation de la sagesse divine , que leurs conceptions
peuvent être actuellement tout ce qu'elles embrassent. Ainsi tout ce qui
appartient à l'habitude ne peut appartenir à l'essence.
S'' La nature n'a pas , comme cause , les mêmes rapports avec toutes
les habitudes; car elle peut, comme nous l'avons vu dans cet article,
produire les unes et non les autres. De ce donc qu'il y a des habitudes
qui sont naturelles , il ne s'ensuit pas qu'elles le soient toutes.
ram indivului , sunt aliqui habitas appetitivi
seciindùm inchoationes ualurales; sunt enim
quidam dispositi ex propiia corporis com-
plexione ad castitatem , vel mansuetudinem ,
vel aliquid hiijusmodi.
Ad primum ergo dicendum , quôd objectio
illa procedit de natura secur.dùm quùd dividi-
tur contra rationem et voluntalem ; cùm tamen
ipsa ratio et voluntas ad naturam hominis per-
tiaeant.
Ad secundum dicendum , quôd aliquid etiam
naturaliter potcst superaddi potentiaî, quod
tamen ad ipsam potentiam pertinere non po-
test. Sicut in angolis non potest pertinere ad
ipsam potentiam intellectivam, quôd sit per se
cognoscitiva omnium; quia oporteret quod
esset actus omnium ^ quôd solius Dei est; id
euim que aliquid cognoscitur, oportet esse
actualem similitudinem ejusquod cognoscitur;
Unde sequeretur, si poteutia angeli per seip-
sam cognosceret omnia , quôd esset similitude
et actus omniam. Unde oportet quod superad-
dantur potentiai intellectivaj ipsius aliquaî spe-
cies intelligibles, quœ sunt similitudinesrerum
intellectarum ; quia per participationem divins
sapienlise et non per essentiam propriam pos-
sunt intellectus eorum esse actu ea qase intei-
ligunt- Et sic palet quod non omne id quod
pertinet ad liabitum naturalem , potcst ad po-
tentia-'û pertinere.
Ad tertium dicendum , quôd natura non
œqualiter se habet ad causanJas omnes diver-
silàtes habituum ; quia quidam possunt causari
à natura, quidam non, ut supra dictum est
(in corp. ). Et ideo non sequitur si aliqui sint
habitus naturales , quôd omnes sict uaturales.
I" !!• PARTIE, QUESTION LT, ARTICLE î.
ARTICLE II.
Y a-t-il des habitudes produites par les actes?
Il paroîl qu'il n'y a pas d'habitudes produites par les actes. 1» L'habi-
tude est nue qualité , comme nous l'avons vu dans une question précé-
dente. Or, d'une part, la qualité est produite dans un sujet qui la reçoit;
d'un autre côté , l'agent ne reçoit rien dans son action, mais il donne
plutôt quelque chose de lui-même. Donc l'habitude ne peut être produite
dans l'agent par ses propres actes.
2° La chose dans laquelle on produit une qualité est passive, comme on
le voit dans l'objet chauffé ou refroidi. Or celui qui pose les actes causes
de la qualité est actif. Donc si l'homme produisoit l'habitude en lui-même
par ses propres actes, il seroit actif et passif tout à la fois, ce qui im-
plique contradiction dans les termes.
3<> « L'effet ne peut être plus noble que la cause. » Or l'habitude est
plus noble que les actes qui la précèdent, puisqu'elle donne aux actes une
plus grande noblesse. Donc l'habitude ne peut être produite parles actes
qui la précèdent.
Mais le Philosophe, Ethic, II, 1, enseigne que les habitudes du vice et
de la vertu sont produites par les actes (1).
(Conclusion. — Les actes réitérés produisent, dans la faculté passive et
une, une qualité qu'on nomme habitude. )
(t) « Nous recevons les facultés avant l'adion : ce n'est point en regardant et en écoutant
que nous obtenons le pouvoir d'entendre et de voir. Mais nous acquérons les vertus après
l'action : comme on devient artiste en cultivant les arts, ainsi l'on devient bon en faisant le
bien et mauvais en faisant le mal , juste en pratiquant la justice et injuste en se livrant i
des manœuvres frauduleuses, fort en combattant ses passions et lâche en cédant à leurs
mouvements. Il importe donc infiniment de s'habituer à la vertu dés sa jeunesse. »
ARTICULUS II.
Vtrùm aliquis habitus causetur ex actibus.
Ad secunduin sic proceditur (1). Videtur
quôd niiUus habitus possit ex actu causari.
Habitus enim est qualitas qusedam, ut suprà
dictum est (qu. 49, art. 1). Omnis autem
qualitas causatur in aliquo subjecto, in quan-
tum est alicujus receptivum. Cùm igitur agens
ex hoc quôd agit , non recipiat aliquid, sed
magis ex se emittat , videtur quôd non possit
aliquis habitus in agente ex propriis actibus
generari.
2. Prœterea, illud in quo causatur aliqua
qualitas , movctur ad qualitatem illam (sicut
patet in re calefactâ vel infrigidatâ). Quod autem
producit actum causantem qualitatem movet, ut
patet de calefaciente vel infrigidaute. Si igitur
in aliquo causatur habitus per actum sui ipsius,
sequeretur quôd idem esset movens et motum
vel idem agens et patiens : quod est impossi-
bile , ut dicitur in III. Physkorum (teit. 8).
3. Prgeterea, «etfectus non potest esse no-
bilior suâ causa. » Sed habitus est nobilior
quàm actus prœcedens habitum ; quod patet ex
hoc , quôd nobiliores actus reddit. Ergo ha-
bitus non potest causari ab actu praecedente
habitum.
Sed contra est , quôd Philosophus in II.
Ethic, (cap. 1), docet habitus virtutum et
vitiorum ex actibus causari.
(CoNCLUsio. — Ex multiplkatis actibus gc-
neratur quaedam qualitas in potentia pasbivi
et mota , quae nominatur habitus.
(1) De his etiam infrà, qu. 63, art. 2; et qu. 2 , de malo, art. 11 , ad 4 et ad 6; etqu. 1 ,
de virtut., art. 9, tum in corp., tum ad 10, et art. 11, ad 13.
t
DES CAUSES QUI PRODUISENT LES HABITUDES. 343
Il y a des agents qui sont uniquement le principe actif de leurs actes :
ainsi le feu n'est que le principe actif de la chaleur. Ces sortes d'agents
ne produisent point par leurs actes Thabitude en eux-mêmes ; et voilà
pourquoi le Philosophe dit, Ethic, II, 1 : «Les choses naturelles ne
peuvent contracter ni perdre l'accoutumance. » jMais il est d'autres agents
qui ont tout ensemble le principe actif et le principe passif de leurs actes :
ainsi , dans l'homme, les actes sont produits parles facultés de l'appétit,
et les facultés de l'appétit sont mues par les facultés de la perception;
puis encore, les conclusions sont tirées par les facultés intellectuelles, et
les facultés intellectuelles ont pour principe moteur la vérité connue par
elle-même, la proposition évidente. Ici, les actes peuvent produire l'ha-
bitude dans l'agent, non pas dans l'agent premier principe, d'où jaillit le
mouvement, mais dans l'agent second principe , qui reçoit le mouvement
d'une part et le communique de l'autre. Le patient qui reçoit le mouve-
ment et l'action se dispose à l'acte de l'agent ; et quand Tacte se renouvelle
et se multiplie , il engendre dans la faculté passive et mue une qualité
qui porte le nom à'hoMtude. Ainsi les habitudes des vertus morales se
forment dans les puissances de l'appétit mues par la raison , et les habi-
tudes des sciences se développent dans l'intelligence sons l'impulsion des
propositions premières.
Je réponds aux arguments : !•* L'agent, en tant qu'agent, ne reçoit rien;
mais en tant qu'agent mû par un autre, il reçoit quelque chose du moteur,
et voilà comment l'habitude est produite.
2° La même chose ne peut être active et passive , motrice et mue sous
le même rapport, mais elle peut l'être sous des rapports différents : c'est
là ce qu'enseigne le Philosophe.
3» L'acte qui précède l'habitude vient d'un principe actif, et partant
d'une source plus noble que l'habitude engendrée. Car la raison même a
Respondeo dicendum, quôd in agente quan-
doque est solum activum principium sui actûs ,
sicut in igné est solum principium activum
calefaciendi. Et in tali agente non potest ali-
quis habitus causari ex proprio actu ; et inde
est quùd « res naturales non possunt aliquid
consuescere vel dissuescere , » ut dicitur in
IL Ethic. (cap. 1). Invenitur autem aliquod
agens in quo est principium activum et passi-
vum sui actûs , sicut patet ii actibus humanis :
nam actus appetitivae virtutis procedunt à vi
appetitiva , secundùm quôd movetur à vi ap-
prehensiva représentante objectam. Et ulteriùs
vis intellectiva secundùm quôd ratiocinatur de
co.clusionibus , habet sicut principium acti-
vum, propositionem per se notam. Unde ex
talibus possunt in agentibus aliqui habitus
causari, non quidem quantum ad primum acti-
vum piinàpium, scd quantum ad principium
actûs, quod movet motum. Nam omne quod
patitur et movetur ab alio, disponitur per
actum agentis. Unde ex raultiplicatis actibus
generatur quœdam qualitas in potentia passiva
et mota, quae nominatur habitus : sicut habi-
tus virtulum moralium causantur in appetitivis
potentiiSj secundùm quôd raoventur à ratione ; et
liabitus scientiarum causantur in intellectu, se-
cundùm quôd movetur a primis propositionibus.
Ad primum ergo dicendum , quôd agens in
quantum est agens, non recipit aliquiil ; sed
in quantum agit motum ab alio, sic recipit
aliquid à movente, et sic causatur habitus.
Ad secundùm dicendum, quod idem secundùm
idem non potest esse movens motum; nihil au-
tem prohibet idem à seipso moveri secundùa»
diversa, ut in Vlll. Physic. probatur (text. 28).
Ad tertium dicendum, quôd actus praecedens
habitum , in quantum proceJit à principio
34S. I" II« PARTIE, QUESTION Ll, ARTICLE 3,
plus de noblesse que Thabitude de la vertu morale produite dans la puis-
sance appétitive par la fréquence des actes , et semblablement l'intelligence
des premiers principes l'emporte en dignité sur la science des conclusions.
ARTICLE III.
Y a-t-il des habitudes produites par un seul acte?
Il paroît qu'il y a des habitudes produites par un seul acte. 1<* La dé-
monstration est un acte de la raison. Or une seule démonstration produit
la science^ qui est l'habitude d'une conclusion. Donc il y a des habitudes
produites par un seul acte.
2** Comme l'acte s'accroît par la multiplication, de même il s'augmente
par l'intensité. Or l'acte produit l'habitude par sa multiplication. Donc il
peut la produire aussi par son intensité, sans s'accroître numériquement.
3<* La maladie et la santé sont des habitudes. Or un seul acte cause la
maladie et la santé. Donc l'habitude peut être produite par un seul acte.
Mais le Philosophe dit , Ethic, I, 6 : « Comme une hirondelle ne fait
pas le printemps, un jour de bien ne fait pas le bonheur. » Or le bonheur
est (( l'acte habituel de la vertu parfaite, » comme l'écrit encore le Philo-
sophe, ihid., 9. Donc l'habitude de la vertu ( et nous devons en dire au-
tant de toutes les autres habitudes ) n'est pas produite par un seul acte.
(Conclusion. — L'habitude de la vertu n'est pas produite par un seul
acte dans la puissance appétitive, non plus que l'habitude de l'opinion et
du souvenir dans la puissance perceptive; mais l'habitude de la science
peut s'établir par un seul acte dans l'intellect possible, et nous devons en
dire autant des habitudes du corps.)
Comme nous l'avons vu dans l'article précédent , l'habitude est pro-
activo, procedit à nobiliori principio, quàm
sit habitus generatus, sicut ipsa ratio est
nobilius principium qukm sit habitus virtutis
moralis in vi appetitiva per actuum consue-
tudines generatus, et inteliedus principio-
rum est nobilius principium quàm scient ia
condusionum.
ARTICULUS III.
Utrùm per unum actum possit generari
habitus.
Ad tertium sic proceditur. Videtur quôd per
unura actum possit habitus generari. Demons-
tratio enim actus rationis est. Sed per unam
demonstrationem causatur scientia quae es-t
habitus conclusionis unius. Ergo habitus po-
test causari ex uuo actu.
2. Praeterea, sicut contingit actum crescere
per multiplicationem, ita contingit actum cres-
cere per intensionem. Sed multiplicatis acti-
))us geaeratur habitus. Ergo etiam si mullùm
intendatur unus actus , poterit esse causa ge*
nerativa habitus.
3. Prœterea, sanitas et œgritudo sunt ha-
bitus quidam. Sed ex uno actu contingit ho«
minem vel sanari vel infirmari. Ergo unus
actus potest habitum causare.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
I. Ethic, quôd « sicut una hirundo ver non
facit, nec una dies; ita utique necbeatum nec
felicem una dies , nec paucum terapus. » Sed
beatitudo est « operatio secundùm habitum
perfectae virtutis, » ut dicitur in I. Ethic. Ergo
iiabitus virtutis (et eadem ratione alius habi-
tus ) non causatur per unum actum.
( CoNCLUsio. — Habitum virtutis necesse
est ex pluribus actibus causari ; apprehensiva-
rum vero potentiarum habitus , nonnunquam
unico actu (sicut et habitus corporales) ac-
quiruntur. )
Respondeo dicendum , quôd sicut iam dic-
tum est (art. 2), habitus per actum gênera-
DES CAUSES QUI PRODUISENT LES HABITUDES. 345
duîte par l'acte sous le mouvement que le principe actif imprime à la
faculté passive. Toutefois , pour que la qualité habituelle naisse à Texis-
tence, il faut que Tagent actif domine et subjugue totalement le sujet
passif : ainsi le feu n'enflamme pas le bois (1) dès la première atteinte,
parce qu'il ne remporte pas une victoire complète d'un seul coup; mais
il écarte peu à peu les dispositions contraires qu'il rencontre, il s'assi-
mile graduellement le combustible et finit par le soumettre sans réserve
en lui imprimant sa forme. Or le premier principe actif dans l'homme,
la raison ne peut vaincre totalement la puissance appétitive à l'aide d'un
seul acte, parce que cette puissance se rapporte diversement à des choses
diverses (2). Elle prononce bien par un seul jugement qu'un objet doit
être recherché sous tels et tels rapports, dans telles et telles circonstancei^'.
mais la volonté n'est pas totalement vaincue pour autant , de telle façoïL
qu'elle se porte constamment vers cet objet comme par un mouvement
naturel : propension qui appartient à l'habitude des vertus. Ces sortes
d'habitudes ne sont donc pas produites par un seul acte , mais par plu-
sieurs. Maintenant, la puissance perceptive renferme deux principes
passiis : d'abord l'intellect possible; puis l'intellect que le Philosophe ap-
pelle passif, la raison particulière , comprenant la pensée avec la mé-
moire et l'imagination. Or le principe actif peut vaincre l'intellect pos-
sible par un seul acte : ainsi une seule proposition évidente force son
assentiment à la conclusion. Mais la proposition probable n'a pas cette
vertu ; la raison ne peut donc produire par un seul acte , pas même dans
la faculté dont nous parlons , l'habitude de l'opinion. Par contre elle en-
(1) L'original porte : « Suum combustibile. » Le combustible propre du feu, c'est le bois;
« Quand il n'y aura plus de bois, dit l'Ecriture , Prov.^ XXVI, 20, le feu s'éteindra. » Sans
parler des poudres explosives et fulminantes , les esprits , les essences s'enflamment tout d'un
coup. Gela doit justiGer notre traduction.
(2) Un seul acte ne peut atteindre la volonté dans tous ses penchants , dans toutes ses
tendances , dans toutes ses directions. D'ailleurs une fois n'est pas coutume , comme dit le
proverbe.
tor , ia quantum potentia passiva movetur ab
aliquo principio activo. Ad hoc autem quôd
aliqua qualitas causetur in passive, oportet
quôd activum totaliter vincat passivirra : unde
videmus quôd quia ignis non potest totaliter
vincere suum combustibile , non statim in-
flammat ipsum ; sed paulatim abjicit contrarias
dispositiones , ut sic totaliter vincens ipsum ,
similitudinem suam ipsi imprimat. Manifestum
est autem quôd principiuin activum , quod est
ratio , non totaliter potest supervincere appe-
[ titivam potentiam une actu, eo quôd appeti-
1 tiva potentia se habet diversimodè et ad multa.
I Judicatur autem per rationem in actu uno
'■* aliquid appeteudum secundùm determinatas
rationes et circumstantias ; unde ex hoc non
totaliter vincitur appetitiva potentia ut fer^tur
in idem ut in pluribus per moJura naturœ ,
quod pertinet ad habitum virtutis. Et ideo
habitus virtutis non potest causari per unum
actura , sed per muitos. In apprehensivis autem
potentiis considerandum est quod duplex est
passivum : unum quidam ipse intellectus pos-
sibilis; aliud autem intellectus, quera in III. De
anima (text. 20), Aristoteles vocat passi-
vum, qui est ratio particularis, id est, vis
cogitativa cum memorativa et imaginativa.
Respectu igitur primi passivi potest esse ali-
quod activum , quod uno actu totaliter vincit
potentiam sui passivi, sicut uua propositio per
se convincit intellectum ad assentiendum fîr-
miter conclusioni. Quod quidem non facit pro-
positio probabilis : unde ex multis actibus
raUo&is oportet causari babitum opinativum.
3i6 I'* !!• PARTIE, QUESTION LI, ARTICLE 4.
gendre l'h.ibit ade de la science dans l'intellect possible par un seul acte,
mais il lui en faut plusieurs pour la faire naître dans l'intellect passif;
ce n'est qu'à l'aide d'exercices réitérés qu'elle imprime les choses profon-
dément, irrévocablement dans la mémoire; d'où le Philosophe dit, l)e
memoria et reminiscentia , Il : « La méditation affermit le souvenir. »
Enfin quand le principe actif renferme une grande puissance, il établit
les habitudes corporelles par un seul acte : ainsi un seul remède éner-
gique peut ramener immédiatement la santé.
Ces réflexions contiennent la réponse aux objections.
ARTICLE IV.
Y a't'il des habitudes infuses par la grâce?
n paroît qu'il n'y a pas d'habitudes infuses par la grâce. 1* Dieu a les
mêmes rapports avec tous les hommes. Donc si Dieu donnoit certaines
vertus infuses à certains hommes, il les donneroit à tous : ce qui n'est
pas.
S"» Dieu agit dans toutes les créatures conformément aux lois de leur
être : car « sa providence conserve la nature, dit saint Denis, Be div.
Nom., IV. Or la loi de la nature est que l'habitude naisse par les actes.
Donc Dieu ne produit pas sans acte l'habitude dans les hommes.
3° Si l'homme avoit telle ou telle habitude infuse, il produiroit par
elle une foule d'actes. Or, selon le principe posé plus haut par le Philo-
sophe, ces actes produiroient une seconde habitude semblable à la pre-
mière. Donc le même homme auroit deux habitudes de la même espèce,
l'une acquise et l'autre infuse. Mais cela ne peut être; car il est impos-
eliam ex parte intellectûs possibilis. Habitiim
autem scientiae possibile est caiisari ex udo
rationis actu, quantum ad intellectum posji-
bilem ; sed quantum ad inferiores vires appre-
hensivas, necessarium est eosdem actus pluries
reiterari , ut aliquid firmiter mémorise impri-
matur; unde Philosophas in lib. De memoria
et reminiscentia dicit ( cap. 2) , quod « me-
ditatio conûrmat memoriam. » Habitus autem
corporales possibile est causari ex uno actu ,
si activiim fuerit magnœ virtutis , sicut quan-
doque medicina fortis statira inducit sanitatem.
Et per hoc patet responsio ad objecta.
ARTICLLUS IV.
Utrùm aliqui hahitus sint hominibus infusi
à Dco.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur qu5d
nullas habitus hominibus infundatur à Deo.
Deus enim aequaliter se habet ad omnes. Si
igitur quibusdam infandit habitus aliquos , om-
nibus eos infundet : quod patet esse falsum.
2. Praeterea, Deus operatur io omnibus se-
cundùm modum qui convenit naturae ipsorum;
quia « divinae providentiic est naturam sal-
vare (2), » ut dicit Dionysius IV. cap. De
div. Nomin. Sed habitus in homine naturaUter
causantur exactibus, ut dictum est {cap. 3).
Non ergo causât Deus ia hominibua aliquos
habitus absque actibus.
8. Praeterea, si aliquis habitus à Deo infim-
ditur, per illum habitum hoiL.o potest multos
actus producere. Sed ex iliU aclibus causatur
similis habitus, ut in II. £thic. dicitur (ubi
supra, cap. 1) : sequitur ergo duos habitus
ejusdem speciei esse in eodem, unum acgui
(1) De his etiam I, Sent., dist. 17, qu. 1, art. 3, in corp.; et III, Sent., dist. 23, qu. 3,
art. 2, ad 3 ; et qu. 12 , de verit., ail. 1 , ad 7.
(2) Vel sic : Detlruere naiuram non est providenlia , quœ uniuscujusque nalurœ cousùr
motiva ett ( aAçixr) ).
DES CAUSES QUI PRODUISENT LE? HABITUDES. 347
sible que deux formes de la même espèce soient dans le même sujet. Donc
ITiomme n'a pas d'habitudes infuses.
Mais il est écrit, Eccli., XV, 5; « Elle Ta rempli de Vesprit de sagesse
et d'intelligence (1). » Or la sagesse et Tintelligence ( rintellection ) sont
des habitudes. Donc Dieu donne à l'homme des habitudes infuses.
(Conclusion. — Puisque certaines habitudes disposent Thomme à la fin
qui dépasse les forces de sa nature, Dieu donne à Thomme certaines ha-
bitudes par infusion. )
Dieu répand certaines habitudes dans les cœurs pour deux raisons.
D'abord ces habitudes disposent l'homme à la fin qui dépasse les forces
de sa nature, à la béatitude parfaite et dernière. Et comme les habitudes
doivent avoir des rapports de proportion, de similitude et d'analogie avec
les choses qu'elles concernent comme disposition, celles qui se rapportent
à la fin suprême dépassent les facultés de la nature; en sorte qu'elles
prennent nécessairement leur source dans l'infusion divine, ainsi que les
vertus gratuites. Ensuite, et nous l'avons vu dans la première partie.
Dieu peut produire les effets des causes secondes immédiatement, sans le
concours de ces causes. Comme donc il fait renaître quelquefois, pour
montrer sa puissance, la santé sans cause naturelle, bien qu'il puisse la
causer par la nature : de même aussi, pour faire éclater sa puissance, il
met de sa propre main dans les âmes des habitudes qui pourroient être
engendrées par les facultés de l'homme; c'est ainsi qu'il donna aux
apôtres l'intelligence de l'Ecriture et des langues, connoissances qui
(1) Le saint Livre dit au verset 1 : « Celui qui craint Dieu fera le bien , et celui qui est
^ifTermi dans la justice possédera la sagesse. » Voilà celui que la divine sagesse remplit de
son esprit. La Vulgate dit , au futur : « Elle le remplira de TEsprit de sagesse. » Mais cette
parole se rapporte aux saints docteurs qui ont interprété les célestes oracles, l'Eglise la re-
garde comme accomplie sous la nouvelle alliance et la rapporte au passé. Saint Thomas a
suivi cette interprétation.
situ)7i, et alterum infusum. Quod videtur
esse irapossibile ; non enira duae formae ejus-
dem speciei possunt esse in eodem sub-
jecto. Non ergo habitus infunditur homini à
Dco.
Sed contra est, quod dicitur Ecdi., XV :
»< ImplevU eum Dominus spiritu sapientise et
inlellectus. » Sed sapientia et intellectns qui-
dam habitus sunt. Ergo aliqui habitus homini
à Deo infunduntur.
( CoNCLusio. — Cùm ad finem qui faculta-
tem naturœ huraause excedit, hahitibus qui-
busdam homo disponatur , habitus quosdam à
Deo iufuudi necessum est.)
Respondeo dicendum , quôd duplici ratione
aliqui habitus homini à Deo infunduntur. Prima
ratio est, quia aliqui habitus sunt quibus homo
bene disponitur ad finem excedentem facul-
tatem buman» naturs, quse est ultima et
perfecta hominis beatitudo, ut supra dictum
est. Et quia habitus opoitet esse proporlionatos
ei ad quod homo disponitur secundùm ipsos,
ideo necesse est quod etiam habitus ad hujus-
modi fiuem disponentes , excédant facultatem
humanae naturœ ; unde taies habitus nunquam
possunt homini inesse nisi ex infusione divina,
sicut est de omnibus gratuitis virtulibus. Alia
ratio est, quia Deus potest proJucere effectus
causarum secundarum absque ipsis eausis se-
cimdis, ut in I. dictnm (qu. 105, art. 6).
Sicut igitur quandoque ad ostensioneni sua
virtutis producit sanitatem absque naturali
causa, quae tamen per naturam possct causari ;
ita eliam quandoque ad ostendendam suam vir-
tutem infundit homini illos etiam habitus qui
naturali virtute possunt causari ; sicut apos-
tolis dédit scientiam Scripturarura et omnium
Unguarum, quam horaines per sludium vei
348 I"* II" PARTIE, QUESTION LU, ARTICLE 1.
peuvent s'acquérir, quoiqu'avec moins de perfection, par l'étude (1).
Je réponds aux arguments : 1° Dieu a les mêmes rapports avec tous les
hommes par sa nature; mais dans Tordre de sa sagesse, pour des rai-
sons toujours justes, toujours adorables, il donne aux uns ce qu'il refuse
aux autres.
2° Dieu agit toujours conformément aux lois de la nature : qu'est-ce a
dire? qu'il ne fait rien que la nature ne puisse faire? Non; mais qu'il ne
fait rien qui soit contraire à la nature.
3° Les actes produits par l'habitude infuse n'engendrent pas une nou-
velle habitude, mais ils affermissent l'habitude existante : amsi le re-
mède administré à l'homme naturellement bien portant ne cause pas la
santé ^ mais il la fortifie.
QUESTION LU.
De V augmentation des habitudes»
Nous passons a Taugmentation des habitudes.
On demande trois choses sur ce sujet : 1° Les habitudes peuvent-elles
augmenter? S"» Augmentent-elles par addition? 3° Tout acte augmente-t-il
l'habitude?
(1) Luc^ XXIV, 45 : « Il leur ouvrit l'esprit, pour qu'ils comprissent les Ecritures. » Et
Act., II, 3, 7-12 : « Et ils virent apparoître comme des langues de feu qui, se partageant,
s'arrêtèrent sur chacun d'eux. Et ils furent tous remplis de l'Esprit saint, et commencèrent
à parler diverses langues, selon que VEsprit saint leur donnoit de parler Et tous s'éton-
noient et admiroient, disant : Tous ceux-ci qui parlent, ne sont-ce pas des Galiléens? Et
comment entendons-nous chacun notre langue, dans laquelle nous sommes nés? Pailhes,
Mèdes, Elamites, et ceux qui habitent la Mésopotamie , la Judée et la Cappadoce, et le Pont,
et l'Asie...., nous les entendons parler en nos langues des merveilles de Dieu. »
consuetuûinem acquirere possunt, licèt non ita
perfectè.
Ad primum ergo dicendum, quôd Deus quan-
tum ad suam naturam œqualiter se habet ad
omnes;sed secundùm ordinem suae sapientiae
retur quse natura operari non potest ; sed ex
hoc sequitur quôd nihil operatur contra id
quod naturae convenit.
Ad tertium dicendum quôd actus qui produ-
cuntur ex habita infiiso , non causant aliquem
certâ ratione, quoedam tribuit aliquibus, quae ! habilum, sed confirmant habitum prœexisten-
non tribuit aliis. tem ; sicut medicinalia remédia adhibita ho-
Ad secundùm dicendum , quôd hoc quôd
Deus in omnibus operatur secundùm modum
eorum, non excludit quin Deus qusedam ope-
mini sano per naturam , non causant aliquam
sanitatem, sed sanilatem priùs habilam corro-
borant.
QU^STIO LIL
De augmenta hahituunij in ires articulos divisa.
Deinde considerandum est de augmento ha-
loituum.
Et circa hoc qusruntur tria : i« Utrùm ha- 1 biturn.
bitus augeantur. 2° Utrùm augeantur per ad-
ditionem. S» Utrùm quilibet actus augeat ha-
DE l'augmentation DES HABITUDES. 349
ARTICLE I.
Les habitudes peuvent-elles augmenter?
Il paroît que les habitudes ne peuvent augmenter. 1" L'augmentation
appartient à la quantité, comme le dit le Philosophe. Or les habitudes
ne sont pas dans le prédicament de la quantité, mais dans celui de la
qualité. Donc les habitudes ne peuvent augmenter.
2« L'habitude est une perfection, toujours selon le Philosophe. Or la
perfection, impliquant la fin et le terme, n'admet pas le plus et le moins.
Donc les habitudes ne peuvent s'augmenter.
3" Les choses susceptibles de plus et de m.oins sont sujettes à l'altéra-
tion; car on dit qu'un objet s'altère, quand il devient plus chaud de
moins chaud qu'il étoit. Or l'altération ne règne pas dans les habitudes,
comme le prouve le Philosophe. Donc les habitudes ne sont point suscep-
tibles d'augmentation.
Mais la foi est une habitude. Or la foi peut s'augmenter ; car les dis-
ciples disent au divin Maître, Luc, XVII, 5 : « Seigneur, augmentez
notre foi (1). » Donc les habitudes peuvent s'augmenter.
(Conclusion. — Puisque les habitudes se prennent dans leurs rapports,
en elles-mêmes et dans le sujet, elles sont susceptibles de tension et de
relâchement, d'augmentation et de diminution.)
Suivant les rapports qui rattachent les choses corporelles à l'intelli-
(1) Saint Grégoire dit sur cette parole, Moral. ^ XXII, 21 : « La foi, qui doit nous disposer
à recevoir les autres biens célestes, marche quelquefois d'un pas débile dans le commence
ment. Elle naît foible dans les âmes , puis elle s'élève par différents degrés jusqu'à son en-
tière perfection. Si elle ne devoit point traverser plusieurs phases pour parvenir à son déve-
loppement, ce père infortuné qui demandoit à Jésus la guérison de son fils, ne se seroit pas
écrié, Marc, IX, 23 : « Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité. » C'est aussi pour cela
que les disciples dirent au Rédempteur, Luc^ XVII, 5 : « Augmentez notre foi; » nous
croyons à voire parole , mais rendez notre foi plus ferme et plus assurée. Bédé dit sur le
ARTICULUS I.
Utrùm hahitus angeaniur.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quod
habitus augeri non possint. Augraentum enim
est cifca quantitatem , ut dicitur in V. Physic.
{text. 18). Sed habitus non sunt in génère
quantilalis, sed in génère qualitatis. Ergo ciica
eos augmentum esse non potest.
2. Prœterea , habitus est perreclio quaedam ,
ut dicitur in VII. Physic. Sed perfectio cùm
importe! finem et terminum, non videtur posse
recipere 77iagis et mi7iiis, Ergo habilus au-
geri non potest.
3. Praeterea, in his quae recipiunt magis et
minus, contingit esse alteratiouem ; alterari-
enirn dicitur quod de minus calido fit magis
calidum. Sed in habitibus non est alteratio ,
ut probatur in VII. Physic. ( text. jam iudi-
cato). Ergo habitus augeri non possunt.
Sed contra est , quod fides est quidam ha-
bitus; et tamen augetur; unde discipuli Do-
mino dicunt : « Domine adauge uobis lidem, »
ut habetur Luc, XVII. Ergo habitus aiigentur.
( CoNCLUsio. — Habitus et dispositiones ,
cùm dicantur secundùm ordinem ad aliquid et
secundùm se ut paiticipantur à suis subjeclis,
intensiouem et remissionem , seu augmentum
et diminutionem suscipere poîsunt. )
Respondeo dicendum, quôd augmentum, si*
(1) De his etiam infrà, qu. 66, art. 1 et 2; et ou. 1, de verit., art. 11 1 e( q-j. S, art. 3: el
350 V* II' PARTIE, QUESTION LU, ARTICLE i.
gence par rimagination, on a transporté Taugmentation, comme tout ce
qui tient à la quantité, du monde des corps dans le monde des esprits.
On appelle une chose grande, dans le monde des corps, lorsqu'elle est
parvenue à la perfection de la quantité relative qui lui convient, de sorte
qu'une entité quantitative peut être grande dans l'homme sans l'être
dans l'éléphant. Loi^ donc qu'on dit une chose grande sous le rapport de
la forme, on la dit parfaite par cela môme (Ij. Et comme bien implique
ridée d'être parfait, « dans les choses qui ne sont pas grandes par la
masse, la grandeur est la même chose que la perfection, » ainsi que le re-
marque saint Augustin, De Trin., VI, 8.
Or on peut considérer la perfection dans deux choses : dans la forme
et dans le sujet. Quand on la considère dans la forme, on la dit petite ou
grande, comme dans ces mots : Petite science, grande vertu; quand on
Tenvisage dans le sujet, on la qualifie à l'aide de 'plus ou de moins,
comme dans ces deux expressions : Plus ou moins blanc, plus ou moins
bien portant. Si l'on établit cette distinction , ce n'est pas que la forme
existe hors de la matière ou du sujet; mais c'est qu'elle présente à nos
regards un aspect différent, selon qu'on l'examine en elle-même ou sous
le point de vue de ses rapports, dans sa nature spécifique ou dans son
suppôt. Trompés par ce double aspect, les philosophes ont admis, comme
le rapporte Simplicius, quatre opinions sur les diverses phases des formes
et des habitudes, sur leur augmentation et leur diminution. Plotin et
les autres platoniciens pensoient que les qualités et les habitudes ad-
même texte : « Il faut traverser la carrière pour arriver au but , gràvir péniblement pour
atteindre le sommet. Autre est le commencement de la vertu , autre le progrés , autre la
perfection. C'est la perfection que deroandoient les apôtres, quand ils disoient : « Seigneur,
augmentez notre foi. »
(1) Le lecteur a remarqué cent fois que Tadjeclif parfait signiGe , sous la plume de saint
Thomas comme dans l'étymologie du mot, fait entièrement, fini, achevé, accompli, qui a
reçu son dernier complément.
eut et alla ad quantilatem perlinentia, à quanti-
tatibus corporalibus ad res spirituales et intel-
lectuales transferuntur , propter conualuralita-
tem intelleclùs nostri ad res corporales , quge
sub itnaainatioiie cadunt. Dicitur autem in
quantitatibus corporels aliquid magnum se-
cundùin quôd ad debitam perfectionem quan-
iitatis perducitur ; unde aliqua quantitas repu-
tatur magna in homine, quae non reputatur
magna in elephante. Unde et in formis dicimus
aliquid magnum ex hoc quôd est perfectum.
Et quia honum habet ralionem perfecti,
propter hoc « in his quae non mole magna
sunt, idem est esse majus quod raelius, »
ut Augustinus dicit in VI. De Trin. (cap. 8).
Perfectio autem formae dupliciter potest
considerari : une modo secundùm ipsam for-
mam; alio modo, secundùm quM subjectum
participât formam. In quantum igitur atten-
ditnr perfectio formai secundù i; ipsam formam,
sic dicitur ipsa es33 purva vel magna, putà
magna vel parva sanitas vel scienlia ; in quan-
tum verô attenditur perfectio formae secundùm
participationem subjecti, dicitur magis et
minus, putà magis vel minus album et sanum.
Non autem ista distinctio procedit secundùm
hoc quôd forma habeat esse praeter materiam
aut subjectum; sed quia alia est consideratio
ejus secundùm rationem speciei suae, et alia
secundùm quôd participatur in subjecto. Se-
cundùm hoc igitur, circa intensionem et re-
missionem habituum et formarum, fuerunl
quatuor opiniones apud Philosophos , ut Sim-
plicius narrât in Commento Prœdicamento-
rum. Plotinus enim et alii platonici ponebant
ipsas qualitates et habitus suscipere m^'jis et
J)E l'augmentation des habitudes 851
mettent le plus et le moins, parce qu'elles sont reçues dans la matière et
que la puissance indéfinie de cet élément leur laisse la faculté de se mou-
voir entre certaines limites. D'autres, parmi lesquels Aristote, disoient
que les qualités et les habitudes n'admettent pas elles-mêmes le plus et
le moins, mais que leur sujet peut varier suivant la difiTérente mesure
dans laquelle il participe à ces formes; d'où vient qu'on ne dit pas :
« Cette chose est plus ou moins justice , » mais « est plus ou moins
juste. » Ensuite les stoïciens, se plaçant entre ces deux opinions, soute-
noient que certaines habitudes admettent le plus et le moins, comme les
arts; mais que les autres repoussent toute gradation, comme les vertus.
Enfin plusieurs ont prétendu que les formes et les habitudes repoussent
le plus et le moins, quand elles ont un sujet spirituel; mais qu'elles
peuvent s'élever ou s'abaisser entre certains degrés, quand elles sont
reçues dans la matière.
Si l'on veut découvrir la vérité dans ces opinions, il faut considérer
que l'entité qui fonde une espèce doit être fixe et déterminée, stable et
comme indivisible; car si tout ce qui se trouve dans sa sphère appartient
à l'espèce qu'elle forme, tout ce qui la dépasse ou reste en-deçà, tout ce
qui s'en éloigne soit en plus soit en moins, rentre dans une autre espèce
plus parfaite ou moins parfaite. C'est dans ces principes que le Philo-
sophe dit, Metaph., VII, 10 : « Les espèces sont comme les nombres, qui
changent par addition et par soustraction. » Quand donc une forme ou
toute autre chose trouve son espèce dans son être ou dans quelque chose
d'elle-même, elle a nécessairement une essence déterminée , dont elle ne
peut s'écarter ni par augment ni par déclin : telles sont la chaleur et la
blancheur et toutes les qualités qui ne sont pas des entités relatives; telle
est surtout la substance, qui est par elle-même (1). Mais quand les formes
(1) Une intelligence n'est pas plus ou moins intelligence qu'une autre.
minits , propter hoc quôd materiales erant , et
ex hoc habebant indeterminationem quamdam
propter materiae infinitatem. Alii verô in con-
trarium ponebant quôd ipsse qualitates et ha-
bitus secundùm se non recipiebant magis et
minus; sed qualia dicunlur magis et mi7iùs,
secundùm diversam participationem : putà
quôd justitia non dicatur magis et minus,
sed justum ; et banc opinionem tangit Aristo-
teles in Prœdicamentis (cap. Dequalitaie).
Tertia fuit opinio stoicorum média iuter has :
posuerunt enim quôd aliqui habitus secun-
dùm se recipiunt magis et minus , sicuti
artes ; quidam autem non, sicut virtutes.
Quartâ opinio fuit quorumdam dicentium quôd
qualitates et formae immateriales non recipiunt
magis ei miniis, materiales autem recipiunt.
Ut igitur hujus rei Veritas manifestetur, con-
tiderandum est quôd illud secundùm quod sor-
titur aliquid speciem, oportet esse fiium et
stans , et quasi indivisibile : qusecunque enim
ad illud attingunt, sub specie continentur; qua;-
cunque autem recédant ab illo vel in plus vel
in minus, pertinent ad aliam speciem , vel per-
fectiorem, vel imperfectiorem. Unde Pbiloso-
phus dicit in VIII. Metaphys. (text. 10),
quôd « species rerum sunt sicut numcri, in
quibus additio vel diminutio variât speciem. »
Si igitur aliqua forma vel quaecunque res se-
cundùm seipsam vel secundùm aliquid sui sor-
tiatur rationem speciei , necesse est quôd sa-
cundùm se considerata habeat determinatam
rationem, quae neque in plus excedere neque
in minus deticere possit : et hujusmodi sunt
calor et albedo et aliae hujusmodi qualitates ,
quae non dicuntur in ordiue ad aliud ; et multô
magis substantia , quae est per se ens. Illa vero
quae recipiunt speciem ex aliquo ad quod ordi»
352 V* II» PARTIE, QUESTION LU, ARTICLE 1.
reçoivent leur espèce des choses qui forment le terme de leurs rapports,
elles peuvent varier dans leur mode, soit en plus, soit en moins, sans
changer d'espèce, parce qu'elles sont constituées dans telle et telle caté-
gorie de l'être par un objet un : ainsi que le mouvement soit plus ou
moins rapide, plus ou moins intense, il reste toujours dans la même es-
pèce à cause de l'unité du terme qui la détermine (1). La même chose a
lieu pour la santé. L'homme jouit de ce don précieux, quand il est dans
un état convenable à la nature animale; et comme plusieurs états peuvent
y convenir, sa disposition peut varier en bien ou en mal sans détruire la
condition fondamentale de la santé. Aussi le Philosophe dit-il , Ethic.y
X , 2 : a La santé admet le plus et le moins. » Cette heureuse harmonie
des forces vitales n'a pas la même mesure dans tous les hommes, ni
même toujours dans un seul homme; quand elle baisse et décline,
pourvu qu'elle ne franchisse point certaines limites , la santé reste tou-
jours la santé, car elle souffre l'excédant et même l'excès; mais si, ren-
fermée comme dans un point indivisible , elle impliquoit toujours la
mesure la plus parfaite, elle ne seroit nulle part ni jamais plus grande
ou plus petite. Cela doit nous faire comprendre comment certaines
formes, certaines qualités peuvent augmenter ou diminuer, tandis que
d'autres ne le peuvent pas.
Maintenant si nous les considérons dans le sujet, nous verrons encore,
sous ce rapport, que les unes admettent le plus ou le moins et que les
autres le repoussent. Recherchant les causes de cette différence, Simpli-
cius dit avec raison que la substance, considérée en elle-même, ne
souffre point de degrés, parce qu'elle est être par soi. En conséquence la
forme qui est communiquée substantiellement au sujet, n'est susceptible
ni de tension ni de relâchement, ni d'augmentation ni de diminution,
(1) La marche de la tortue et le vol de l'hirondelle sont deux mouvements, rien de plus,
rien de moins.
nantur, possunt secundùm seipsa diversificari
in plus vel in minus , et nihilominus sunt ea-
dem specie, propter unitatem ejus ad quoJ
ordinantur , ex quo recipiunt speciem : sicut
motus secundùm se est intensior et remissior,
et tamen remanet eadem species propter unita-
tem termini ex quo specificatur. Et idem potest
considerari ia sanitate. Nam corpus pertingit
ad rationem sanitatis , secundùm quod habet
dispositionem convenientem naturae aniraalis ,
tui possunt dispositiones diversse convenientes
esse : unde potest variari dispositio in plus
Tel minus, et tameu semper remane' sanita-
tis ratio. Unde Philosophus dicit in X. Ethic.
(cap. 2 vel 3) , quôd sanitas ipsa recipit ma-
gis et minus. Non enim eadem est commen-
suratio in omnibus, neque in une et eodem
semper; sed remissa permanet sanitas usque ad
aliquid; hujusmodi autem diversae disposi-
tiones vel commensurationes sanitatis se ha-
bent secundùm excedens et excessum; unde
si nomen sanitatis esset impositum soli per-
fectissimae commeusurationi, tune ipsa sanitas
non diceretur major vel minor. Sic igitur palet
qualiter aliqua qualitas vel forma possit secun-
dùm seipsam augeri vel minui, et qualiter non.
Si verô consideremus qualitatem vel fonnam
secundùm participalionem subjecti, sic eliam
inveniuntur quaidam qualitates et forma; reci-
pere magis et minus, et qiiaedam non. Hu-
jusmodi autem diversitatis causa n Simplicius
assignat ex hoc quôd substanlia secundùm
seipsam non potest recipere magis et minus,
quia est eos per se. Et ideo oinnis forma quœ
substantialiter participatur in subjecto , caret
intensione et remissione , unde in génère sub-
DE L'AUGMÉNTATIOIf DES HABITUDES. Oùô
si bien que rien ne se dit plus grand ou plus petit dans la catégorie de la
substance (1). Et comme la quantité touche à la substance et qu'elle im-
prime son propre caractère aux entités qu'elle produit, les formes et les
figures n'admettent non plus ni Taugmentatif ni le diminutif que nous
écrivons si souvent (2). C'est de là que le Philosophe dit, Phys.y \U, 16 :
«Lorsqu'une chose reçoit sa forme ou sa figure, on ne dit pas qu'elle
change, mais qu'elle devient, qu'elle naît à l'existence. » Quant aux
autres qualités, comme elles sont plus éloignées de la substance et qu'elles
se mêlent à l'action et à la passion, elles admettent le plus et le moins
dans la communication au sujet.
Il est permis de pénétrer plus avant encore dans la raison de la diffé-
rence que nous étudions. Nous avons dit que tout ce qui donne l'espèce
est fixe, stable, indivisible. En conséquence la forme, envisagée sous le
point de vue de sa communication, n'admet pas le plus et le moins dans
deux cas. D'abord, quand elle spécifie le sujet : voilà pourquoi la forme
substantielle ne peut être communiquée selon des degrés divers ; et c'est là
ce qui fait dire au Philosophe , Metaph., VIII , 10 : « Gomme le nombre
n'admet pas le plus et le moins, la substance ne l'admet pas non plus
dans l'espèce (c'est-à-dire dans la communication de la forme spécifique);
mais elle le souffre dans la matière (dans les dispositions qui ont un sujet
matériel). » Ensuite la forme n'admet pas dans sa communication de dif-
férences en plus ou en moms, quand elle est indivisible de sa nature,
car alors elle se communique au sujet avec son indivisibilité. Ainsi les
espèces du nombre ne varient pas du plus au moins, parce qu'elles sont
formées par l'unité indivisible. Et la même raison existe pour les espèces
numériques de la quantité continue, comme « de deux coudées, de trois
(1) Pierre n'est pas plus homme que Paul , ni le cédve plus arbre que le platane.
(2) Tous les triangles ont également trois côtés.
slantije niliildicitursecnndùra magis^i minus.
Et quia quanlitas propinqiia est substantiae,
forma et figura etiam consequuntur quantita-
tcm , iiide est quôd neque eliam in islis dici-
tur aliquid secundùm magîs aut minus. Unde
Philosophiis dicitiir in VII. Physic. (text. 16) ,
quôd « cùm aliquid accipit formam et hgii-
ram , non dicitur alterari , sed magis fieri. »
Aliaî verô qualitates , quse sunt magis dis-
tantes à substantia , et conjunguntur passioni-
bus et actionibus, recipiunt magis et minus
secundùm parlicipationem subjecti.
Potest autem et magis explicari bujusmodi
diversitalis ratio. LH enini dictum est^ id à
quo aiiquid habet speciera , oporlet manere
Cxum et stans et indivisibile. Duobus igilur
modis potest contingere quôd forma non par-
ticipatur secundùm mayis et minus. Uno
modo quia pai'ticipans habet speciem secun-
dùm ipsam : et inde est quod nuUa forma
substantialis participatur secundùm magis et
mi?iùs ; et propter hoc Philosophus dicit in VIII.
Mdaph. ( text. 10 ) , quôd « sicut numerus
non habet magis neque minus, sic neque sub-
stantia quae est secundùm speciem (id est
quantum ad parlicipationem formas specifirae),
sed siquidem cum materia ( id est , secundùm
materiales dispositiones ) invenitur magis et
miiiùs in substantia. » Alio modo potest con-
tingere ex hoc quôd ipsa indivisibilitas est de
ratione formae; unde oportet quôd si aliquid
participet formam , participet illam secundùm
rationem indivisibilitalis. Et inde est quôd
species numeri non dicuntur secundùm magis
et minus, quia unaquaeque species in eis
coustituitur per indivisibilem unitatem. Et ea-
dem ratio est de speciehus quantitatis coutinuae
quœ secundùm numéros accipiuutur , ut biQU-
23
35i 1" II" PARTIE, QUESTION ÏM, ARTICLE 1.
coudées: » puis pour les quantités relatives, comme « double, triple ; » puis
encore pour les fi,2;ures, comme « triangle, carré (î). » Kt cette raison,
le Pliilosophe la donne lui-mi*^me dans les Prr'cUcaments. Assignant la
cause qui repousse la gradation dans les figures, il dit : « Toutes les
choses qui reçoivent la forme du triangle ou du cercle , sont triangulaires
ou circulaires au même degré. » C'est, encore une fois, que toutes ces
choses renferment l'indivisibilité dans leur essence, et que dès-lors elles
se communiquent au sujet d'une manière indivisible.
Ainsi, comme les habitudes et les dispositions se rapportent à l'objet,
on peut considérer leur augmentation et leur diminution sous une double
face : d'abord en elles-mêmes, et sous ce rapport on dit la science et la
santé, par exemple, plus grande ou plus petite selon qu'elles embrassent
plus ou moins de choses; ensuite dans leur communication au si]jet, et
sous ce point de vue la science et la santé égales en elles-mêmes ad-
mettent encore le plus et le moins dans tel ou tel homme selon la diffé-
rence de l'aptitude, de la complexion, du régime de la vie. Et tout cela,
parce que les habitudes et les dispositions ne donnent point l'espèce au
sujet, et qu'elles ne renferment pas l'indivisibilité dans leur essence. —
Enfin, comment la vertu s'augmente-t-elle? Nous le verrons plus tard.
Je réponds aux arguments : 1» Comme on a pris la grandeur aux quan-
tités corporelles pour l'appliquer aux perfections intelligibles des formes,
on a procédé de même à l'égard de l'augmentation, qui a la grandeur
pour terme.
2'^ Sans doute l'habitude est une perfection; mais elle n'est pas une
perfection telle, qu'elle forme le terme du sujet en le constituant dans
son espèce. A rencontre des nombres, l'habitude n'implique pas l'idée de
(1) Si vous ajoutez une unité à trois, vous aurez le nombre quatre; et le triangle deviendra
le carré , si vous y ajoutez un angle.
bitum, ai tncubifum; et àereMlnvÀms, ni \^\uy2l \e\ p^uciora se exlentiit ; aUo modo.
duplum et triplum ; et de figuiis , ut ti
gonum (seu trianiiuliis) et tetragonum (seu
quadraugulus). Et hanc rationein poiiit Aristo-
teles in P/œdicamento , ubi assignans ratio-
nem qiiare fignrœ non recipiunt mngis et
minus, dicit : «Qiue quidem recipiunt trigoni
(geu triangiili) rationem et circuli, et simi-
liter trigona ( seu trianguli) vel ciicnli sunt. »
Quia indivisibilitas est ùe ipsa eorum ratione;
unile ausecuiique paiticipiint ralioiiem eorum ,
ôportet quod inùivisibiliter participent.
Sic igitur patet quôd cùm babitus et dispo-
siliones dicantur secundùm ordiiiein ad aliquiJ,
ut dicitur in VII. Physiconnn (ut supri),
dupUciter potest intensio et remissio in habi-
tibus et disposilionibas considerari : uno modo
secundùm se , prout dcitur major vel miuor
secun îùm participationem subjccti, prout sci-
liret îcqua'is scientia vel sanit*s magis recipilur
in uno quàm in alio secun -ùm diversara apti-
tudinem, vel ex natura, vel ex consueiud ne.
Non enim habitas et disr*o>itio datspeciem sub-
jecio, neque iterum in sai ratione inciiidit ia-
divisibilit^item. Qiioinodo aiitem circa virtutem
se habeat, infra dicetur (qiiaîst. 66, art. 2),
Ad primiim ergo dicen :um , quôd sicut no-
men magnitudiuis deiivatnr à quaniitaîibus
corporalibus ad inleiligibiles p^rfecliones for-
mannn-, ita etiam et nomen augmeuli, cujus
terminus est nvignum.
Ad secundùm dicendum , quôd habitas qui-
dem perfeciio est, non tamen talis perfectio,
quic sit terminus sui subjecti, pulà dans ei
esse specificum. Neque eliani in sai r tloîie
sauitas, vel major vel minor scientia, quae ad 1 teiminum iucludit , sicut species nm^eruium.
DE t/AUGMENTATION DES HABITUDES. 355
terme, pas même dans sa nature : pourquoi donc ne pourroit-elle rece-
voir le plus et le moins?
3° L'altération existe primitivement dans les qualités de la troisième
espèce ., puis elle peut être secondairement dans les qualités de la
deuxième. Ainsi, quand il y a altération dans le rliaud et le froid, il y
a changement dans la santé ou dans la maladie de l'animal; et sembla-
blement la science et les vertus se modifient, selon le Philosophe, quand
les passions de Tappétit ou les forces de la perception sensitive subissent
des modifications profondes.
ARTICLE TL
Les habitudes augmentent-elles par addition?
Il paroît que les habitudes augmentent par addition. On a pris le mot
d'augmentation aux quantités corporelles, comme nous Tavons dit, pour
rappliquer aux formes. Or l'augmentation s'opère, dans les quanîités cor-
porelles, par addition; et voilà pourquoi le Philosophe dit, Be Géné-
rât., î, 31 : « L^augmentation est une addition faite à la grandeur
préexistante. » Donc les habitudes augmentent par addition.
2° Les habitudes sont augmentées par un agent. Or tout agent produit
quelque chose dans le sujet patient : ainsi la substance calorifique en-
gendre la chaleur dans la substance chauffée. Donc les habitudes s'aug-
mentent par addition.
3» Comme non blanc est en puissance à Tégard de blanc, ainsi moin?
blanc est en puissance vis-à-vis de plus blanc. Or le non blanc devient
blanc en recevant la blancheur. Donc le moins blanc devient plus blanc
en recevant une nouvelle blancheur.
Unde nihil prolùbet qiiin recipiat magis et
mi?ii(s.
Ad terlium diceudiim, quôd alteratiû primo
quidem est in qualitatibustertiae speciei; in qua-
litalibiis verô priais speciei polest esse ?Me-
ratio per poslerins. Factà enim alterstione
secimdùm calidum et frigidum^ sequitur
animal alterari secimdùni sanum et œgrum ;
et simili ter faclà alteratione secundùm pas-
siones appetilùs seusitivi vel secundùm vires
seusiiivas apprebensivas , seqiiilur alteratio
secundùm scieutiam et virtutes , ut dicilur in
VU. Physicorum.
ARTICULUS II.
Virùm habihi^ augeantur per additionem.
Ad secundùm sic proceditiir (1). Videtur quôd
augmenlura babituum bat per additionem. No-
men enim augmenli, ut dictum est (art. 1),
(1) Le his etiam infià, qu. 66, art. 1 et 2;
in CI. Ethic, lect. 3.
à qiiantitalibus corporalibus transfertur ad for-
mas. Sed in quantitatibus corporalibus non fit
augmentiim sine additione ; unde in I. De
genemtione (text. 31 ) dicitur , qiiùd « augr
raentum est prœexistentis magnituilinis addita-
mentum. Ergo et in babitibus non ût augmea-
tum nisi por additionem.
2. Prœlerea , habitus non augetur nisi ali-
quo agente. Sed omne agens aliquid facit in
subjecto patiente ; sicut calefaciens facit caîo-
rem in ipso calefacto. Ergo non potest esse
augmentum nisi aliqua fiât additio.
3. Prai'lerea , sicut id quod non est album
est in potentia ad album , ita id quod est minus
album est in potentia ad magis album. Sed id
i\\:.y\ non est album, non lit album nisi per
aùventum albedinis. Ergo id quod est minus
album , non fit magis album nisi per aliquam
aliam albedinem supervenientem.
et qu. 1 , de verit., art. 11; et qu. 5, art, 3; et
356 I'" n« PARTIE, QUESTION LU, AUTICLE 2.
Mais le Philosophe dit, Physic, IV, 81 : « Quand un objet chaud le
devient davantage, il ne se produit point une nouvelle chaleur qui n'exis-
toit pas auparavant. » Donc les autres formes n'augmentent pas non plus
par addition.
(Conclusion. — Les habitudes augmentent dans le sujet en ce sens
qu'il participe plus parfaitement à la forme préexistante; mais elles
n'augmentent pas en elles-mêmes, par l'addition d'une forme a une
autre forme. Cependant la science augmente en elle-même, en s'étendant
à plus de choses. )
La question présente trouve sa solution dans les principes posés jus-
qu'ici. Nous avons dit que, dans les formes susceptibles de tension et de
relâchement, l'augmentation et la diminution ne tombent pas sur la
forme considérée en elle-même, mais sur sa communication au sujet.
En conséquence l'augmentation des habitudes ne s'effectue point par
l'addition d'une forme à une autre forme, mais par la transmission plus
parfaite d'une seule et même forme au suppôt. Comme l'agent qui
chauffe un objet ne crée pas une nouvelle forme, mais imprime celle
qu'il possède : ainsi le même agent, par le redoublement de son action,
rend l'objet plus chaud , non pas en ajoutant quelque chose à sa propre
forme, mais en la communiquant plus parfaitement. Que si l'on conce-
voit cette sorte d'accroissement sous l'idée d'addition, il faudroit que
l'addition s'accomplît dans la forme ou dans le sujet. D'abord elle ne s'ac-
complit pas dans la forme; car ici, comme nous l'avons vu, l'addition ou
la soustraction change l'espèce : ainsi la pâleur entre dans une autre ca-
tégorie de la couleur en devenant blancheur. Ensuite, si l'addition s'opé-
roit dans le sujet, de deux choses l'une : ou une partie du sujet recevroit
une forme qu'elle n'avoit pas , comme si l'on disoit que le froid augmente
Sed contra est, quod Philosophus dicit iii IV.
Physic. : « Ex calido fit magis calidum, nuUo
facto in materia calido^ quod non esset calidum
quando erat minus calidum. » Ergo pari ra-
tione nec in aliis formis quae augentur, est ali-
gna additio.
(CoNXLUsio. — Habitus secundùm subjecti
participationem , qua videlicet subjectiim per-
fectius participât iormam prseexistentem , au-
gentur; sed non per additionem forma) ad for-
raam : scientia tamen per additionem secun-
dùm seipsam aliquando aucta dicitur, quatenus
se ad plura extendit. )
Respondeo dicendum, quôd bujus quaîstionis
solutio dependetex praemissis. Dictum est enim
supra (art. 1), qu()d augmentum et diminutio
in formis quse intenduntur et remiltantiir, ac-
cidit uno modo non ex parte ipsius formse
secundùm se consideratse , sed ex diversa par-
ticipalione subjecti. Et ideo hujusmodi aug-
mentum habituum et aliarum formarum non
fit per additionem formae ad formam , sed fit
per hoc quôd subjectum magis vel minus per-
fectè participât unam et eamdem formam. Et
sicut per agens quod est actu , fit aliquid acta
calidum, quasi de novo incipiens participare
formam , non quod fiât ipsa forma , ut pro-
batm- VII. Metaphysic. (text. 32) : ita per
actionem intensam ipsius agentis efficitur ma-
gis calidum , tanquam perfectiùs participans
formam, non tanqu.im formse aliquid addatur.
Si enim per additionem inlelligeretur liiijus-
modi augmentum in formis, hoc non posset
esse nisi vel ex parte ipsius formse, vel ex
parte subjecti. Si autem ex parte ipsius formse,
jam dictum est (art. 1), quôd talis additio
vel subtractio speciem variaret ; sicut variatur
species coloris , quando de pallido lit album.
Si verô hujusmodi additio inteiligatar ex parte
subjecti, hoc non posset esse uisi vel quia pars
subjecti recipit formam quani priùs non habe-
bat, ut si dicatur frigus crescere in liomine qui
DE l'augmentation DES HABITUDES. 357
dans l'homme en raison du nombre des parties qu'il envahit dans son
corps; ou le sujet tout entier recevroit un autre sujet possé lant la même
forme, le chaud s'ajouteroit au chaud, le blanc au blanc. Dans ces deux
hypothèses , qu'arriveroit-il ? L'objet seroit plus grand , mais il ne seroit
ni plus blanc, ni plus chaud (1). Cependant certains accidents souffrent
certains degrés, nous le savons : ces accidents-là peuvent augmenter en
eux-mimes par addition. Ainsi quand on ajoute au mouvement sous le
rapport du temps qui le mesure ou de la voie qu'il parcourt , il reçoit de
l'accroissement, mais il reste dans son espèce à cause de l'unité du
terme, puis il peut encore augmenter par tension dans le sujet, parce
qu'il peut s'accomplir plus ou moins promptement, plus ou moins rapi-
dement. Nous devons en dire autant de la science ; elle peut augmenter
en elle-même par addition : ainsi quand l'homme pénètre un plus grand
nombre de vérités géométriques , elle s'accroît en lui sans changer d'es-
pèce; puis elle se développe par tension dans le sujet, parce que tel ou
tel peut avoir plus de promptitude et plus de pénétration pour saisir les
mêmes problèmes de la géométrie. Quant aux habitudes corporelles, elles
ne peuvent guère s'accroître par addition. Lorsqu'on dit l'animal sain ou
beau d'une manière absolue, sans réserve, il est tel dans toutes ses par-
ties. Or pour ajouter à cet heureux équilibre, à cette harmonie parfaite
dans l'être vivant, il faudroit modifier les qualités simples, formées par
les premiers éléments , et ces qualités ne s'augmentent que par tension
dans le sujet. — Nous verrons plus tard comment les vertus reçoivent
leur accroissement.
Je réponds aux arguments : 1° La grandeur corporelle s'augmente, elle
(t) Chauffez une barre de fer à Tune de ses extrémités ou dans toute sa longueur, prenez
séparément deux morceaux du même métal en état d'excandescence ou soudez-les ensemble,
la chaleur n'en sera ni plus ni moins intense , mais la substance chauffée sera plus grande.
priùs frigebat in una parte , quando jam in
pluribus partibus friget ; vel quia aliquo 1 aliiid
siibjectuûi additur participans eamdem formani,
€icut si calidum adjungatur calido vel album
albo. Sed secundùm utrumque istorum duo-
rum modomni non dicitur aliquid magis album
vei calidum, sed majus. Sed quia quœdam
accidentia âugentur secundùm seipsa, ut supra
dictum est (art. 1), in quibusdam eorum tieri
potest augmentum per additionein. Augetur
enim molus per hoc quôd ei aliquid additur,
vel secundùm tempus in quo est, vel secun-
dùm viam per quam est ; tamen manet eadem
species, propler unitateni terraini : augetur etiam
nihiloniinus motus per intensionem secunilùra
participationem subjecti ; in quantum scilicet
idem motus potest magis vel minus expedilè
aut prompiè tieri. Similiter etiam et scientia
potest augeri secundùm seipsam per addilio-
nem ; sicut cùm aliquis plures conclusionei
geometriae addiscit, augetur in eo habitus ejus-
dem scientiae secundùm speciem : augetur
nihilominus scientia in aliquo secundùm par-
ticipationem subjecti per intensionem , prout
scilicet expeditiùs et clariùs unus homo se
habet alio in eisdem conclusionibus c mside-
randis. In habitibus autem corporalibus non
multùm videlur lieri augmentum per addi-
tionem. Quia non dicitur animal sanum sim-
pliciter, aut pulchrum, nisi secundùm omnes
partes suas sit taie. Quod autem ad perfectio-
rem commensurationem perducatur, hoc coa-
tingit secundùm transmutationem simplicium
qualitatum , quae non angentur nisi secundùm
intensionem ex parte suhjecli participantis.
Quomodo autem se habeat circa virlutes, infra
dicetur (qu. 6(j, art. 1 ).
Ad primum ergo dicendum, quôd etiam ia
358 I" II» PARTIE, QDESTIOîf LÎI, ARTICLE 3.
aus-i, de doux manières : d'ahnril par addition d'un sujet au sujet (1),
comme croissent les êtr s vivants; ensuite par tension, sans addition,
coniii e les cLos.s s'éE^ndeiit en se raréfiant, selon le Philosophe.
2*^ Sans di.ut3 la cause qui augmente riiabitiide lait quelque chose
dans le sujet, mais quoi? LUe ne f it pis naître une nouvelle forme;
mais elle fait que le sujet pirticipe plus parfaitement à tme forme
préexistante, ou qu'il s'étend à plus de choses.
3° Ce qui n'est pas blanc est en puissance à l'égard de la blancheur,
puisqu'il ne l'a pas encore : l'agent produit donc en lui une nouvelle
forme. Mais ce qui est moins blanc ou moins chaud n'est pas en puis-
sance à l'égard de la blancheur ou de la chaleur, puisqu'il l'a déjà, mais
il est en puissance à l'égard de la parfaite communication de la forme :
voilà ce que l'agent produit en lui.
ARTICLE IIÏ.
fout acte augmerde-t-îl l^hàbitude?
11 paroit que tout acte augmente l'habitude. 1° ■Multipliez la cause,
vous augmentez reffet. Or les actes sont la cause de plusieurs habitudes,
comme nous l'avons vu dans la question précédente ^ Donc les actes aug-
mentent l'habitude en se multipliant.
2° «Il faut dire la même chose des choses semblables (2). » Or tous li?s
actes qui procèdent de la même habitude sont semblables 3 selon le Philo-
sophe. Donc, si certains actes augmentent l'habitude, tous l'augmentent.
(1) D'une portion de ftialit'ie à une autre. L'Ecoîe déflnlt la ni!:ti6re le préfniër sujet des
choses; voilà po\:rquoi les rr.cls dû sujet et de maliére sont très-souvent synonymes sous la
plume de saint Thomas;
(2) Presque tous les aiiôniés cités eh italiques dans notre saint auteur o:U été forniuîcs
par Aristole. Celui qu'on vient de lire est de Bôëce, De Consol.j iîl.
magnitudine corporali contingit dupliciter aiig-
nientiim : uno modo, v^i" additionem subjecti
ad subjedura , sicut est in augmeuto vivea-
tium -, aliu modo , per solarn iulensionem abs-
que omni additione , sicut eî5t in bis qiiSB raré-
fiant, ut dicitur in lY. Physie^ [ text. 63 ).
Ad secundurn 'licenluni . quôd eausa augens
habituni facit quiùein semper aliquid in sub-
habeat. Scd est in polentia ad p^rfeclum paili-
cipatiouis modum ; et boc cuasequilur per ac-
tionem agentis.
ARTICUÎXS liî.
Vlriim qvilibet actns âuifeal habitum.
Ad tertiuni sic î^rôeerlitur (i). Vijetur quod
quilibst âctus aiigéat Uabitum. Miiltiplicatâ
^ecto ; non autom novam formam , sed facit ; enim causa multip'.icatur effectus. Sed actus
qiiôd subjeclum perfectiùs paMicipet forniam sunt causa habiluum aliquorUm, lit supra dic-
praeexistc-iUera j aut quôd ampliiis se esteiidat. 1 tum ed (qu* 51, art. 2).Èrgo habitus augelur
Ad t:rtii]m dicenduni, quôd il quod nonjam . mnitiplicatis actibus.
est albuïu^ est in polentia ad foruiam ipsam, 2. Pratt'jrea , « de sihiilibus idenl est judi-
tanquain noiidum b.ibens forraam ; et ideo ciurn. » Sed omnes actus ab eodem babitum l
agens causât novam formam in subjecto. Sed id ■ procédantes sunt similes, uldicitiirin II. Eîkic»
quod est minus talidum aut album , non est in (cap. 1 ). Ergo si aliqui actus augeant habituai,
polentia ad formam , cùm jam sctu formaai { quilibet actus augebit ipsum.
(1) De his cl::m ÎY, Srn'.i dist. li , qu. '2, art. 1, quaesliuQe. 1, ad 1.
DE l'augmentation DES HABITUDES. 389
3" « Le semblable est augmenté par le semblable. » Or tous les actes
sont semblables à l'habitude qui les produit. Doiic tous les actes aug-
mentent l'habitude.
Mais « la même chose ne produit pas des effets contraires. » Or le Phi-
losophe dit, Ethic, n, 1 et 2 : « Certains actes (ceux qui sont faits avec
négligence) diminuent l'habitude qui les produit. » Donc ces actes-ià
n'augmentent pas l'habitude; donc tous les actes, etc.
(Conclusion. — Les actes qui égalent l'intensité de l'habitude, l'aug-
mentent ou la disposent à l'augmentation ; mais les actes faits avec négli-
gence, qui ont moins d'énergie, la disposent à la diminution.)
« Les actes semblables engendrent des habitudes semblables, » dit le
Philosophe, Ethic, II, 1. Or la i*essemblance et la dissemblance ré-
sultent non-seulement des qualités indentiques oïl diverses, mais encore
du mode égal ou inégal de leur possession. Car si le blanc et le noir sont
dissimilaircs, le moins blanc et le plus blanc le sont aussi, puisqu'on va
de l'un à l'autre, selon le Stagyrite, comme du contraire au contraire. Cela
posé, rappelons-nous ce que nous avons vu précédemment, que l'usage de
l'habitude est dans la volonté. Comme donc l'homme peut ne point user
de l'habitude ou niêiiie agir à rencontre, pareillement il peut en user
par des actes qui ne correspondent point à son énergie 3 qui n'atteignent
point ou dépassent son intensité. Quand l'intensité de l'acte égale pro-
portionnellement l'intensité de l'habitude ou quand elle la dépasse, l'acte
augmente l'habitude ou la dispose à l'augmentation, pour en parler comme
d'un être vivant : car ce n'est pas un seul repas, mais l'alimentation
continuée qui donne l'accroissement à l'animal , et la goutte d'eau perce
la pierre par sa multiplication (1); pareillement les actes font croître
(1) Ovide j parlant de l'art , dit , lib., I : « Sàxà cavaiitur aqua. » D'où l'on a fait ce vers :
« Gutta cavat lapiJeni uon iri, sed sBcpè cadendo. *
3. Prœleréa , « siinile augetur suo simili. »
Sed quilibet actns est similis habiliii à qiio pro-
cedi-t. Ergo quilibet actiis auget habitnm.
Sed contra , « idem non est contrarioriim
causa. » Sed siciit dicitur in II. Ethic. (cap. 1
et 2 ) , « aliqui actus ab habita procedentes
diinirmunt ipsum, » utpote cùiii negligenter
fiimt. Ergo non omnis actus habituai aiiget.
( CoKCLUsio. — Actus quilibet si intensioni
habitùs œquetur et ei proporiioneiur, augerG
habitum et pei fecliorem reddere potest ; secus
verô si ab inlensions habitùs deiiciat , et ne-
ghgenter liât.)
Respoiiiieo dicendum , quèd m similes actus
similes h ihitus causant,)) et didlni'iu II. Ef/iic.
(cap. i ). Similitudo aiitem e: di?siini[itudo non
solùm altendilur secundùm qualitaîem eamdem
vel divcrsam, sed eliam secundùm eunidem
Vei diversum participationis modum. Est enim
dissimile non solùm nigrum albo, sed etiatn
minus album magis albo; nam e.ian moLus
fit à minus albo in magis album, tanquam ex
opnosito in oppositum, ut diciiur in V. Physic,
(text. 5-3 ). Quia vero usus habituum in volun-
tate hoiiiinis consistit , ut ex supra dictis pa-
tet (qu. 49 et 30), sicut contingit quod aU-
quis habens habitum non utitur illo , vel etiam
agit actum conlrarium , ita etiam potest con-
tingere quôd utitur habita secimdùm actum
non respondentem proportionalitcr intensioni
habitùs. Si igitur intensio actùs prOportiona-
hter sequetur intensioni habitùs , vel etiam
superexcedat, quilibet actus vel auget habi-
tum, vel disponit ad augnientum ipsius(ut
loquamur de augmenlo habiluum ad similitudi-
nera augmenti'animalis) : non enim quodiibet
ahmentum assuraptum actu auget animal (sicut
ûec quaelibet gutta cavat lapidem), sed multi-
360 r« TI« PARTIE, QUEtTTON LUI, ARTICLE i.
riiabitiide en se répétant. Mais quand leur intensité n'atteint pas celle
de la qualité habituelle, au lieu de la disposer à l'augmentation, ils la
disposent à la diminution.
Ces réflexions renferment la réponse aux objections.
QUESTION LUI.
De la destruction et de la dlmlnutton des habitudes*
Après avoir vu comment les habitudes augmentent , voyons comment
elles diminuent et disparoissent.
On demande trois choses ici : !« Les habitudes peuvent-elles être dé-
truites? 2° Peuvent-elles être diminuées? 3° Sont-elles détruites ou dimi-
nuées par la cessation des actes?
ARTICLE L
Les habitudes peuvent-elles être détruites?
n paroît que les habitudes ne peuvent être détruites. 1° L'habitude est
une sorte de nature, et c'est là ce qui lui donne tant de charmes dans ses
actes. Or la nature ne peut être détruite, tant que l'être subsiste. Donc
l'habitude ne peut non plus disparoître, le sujet existant.
2° La forme est détruite par la destruction du sujet ou par son con-
traire : ainsi la maladie cesse par la mort de l'animal ou par le retour de
la santé. Or la science, qui est une habitude, ne peut être détruite parla
plicato alimento tandem fit aiigmentum; ita
etiam muUiplicatis aclibus crescit habitas. Si
\erô iiitensio actùs proportionaliter deficiat ab
inlensione habitùs, talis actus nou disponit ad
augmentum habitas , sed magis ad diminutio-
uem ipsius.
Et pei' hoc patet respnnsio ad objecta.
quj:stio liil
De eorrupttone et diminutione habituum^ in très arliculos divisa
Deinde considerandum est de diminutione et
corruptione habitimm.
Et cii'ca hoc quaeriuitur tria : 1° l'trùin ha-
bitùs coriumpi possit. 2^ L'trùm possit diminui.
30 De modo corruptionis et diminutionis.
ARTICULUS L
Utrùni hahitus comimpi possit.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quùd
habitus corrumpi non possit. Habitus enim
(Ij De bis etiam I. part., qu. 89, art. 5.
inest sicut natura qiisedam ; unde openitiones
secundùm habitum simt delectabiles. Sed na-
luva non corrumpitur manente eo cujus est
natura. Ergo neque habitus corrumpi potest
manente subjecto.
2. Praeterea,omniscorruptioformîEvel estper
corruptionem subjecti, vel est à contrario; sicat
œgritudo corrumpitur corrupto animali, vel etiam
superveniente sanitate. Sed scientia , quaï est
quidam habitus , non potest corrumpi per cor-
DE LA DESTRUCTrON ET DE LA DIMINUTION DES HABITUDES. 361
deslniction de son sujet; car Tesprit, qui lui sert de suppôt, est une sub-
stance impérissable, comme le dit le Philosophe : elle ne peut l'être non
plus par son contraire; caries espèces intelligibles ne sont point opposées
les unes aux autres, ainsi que l'enseigne encore le Stagyrite. Donc Tha-
bitude de la science ne peut être détruite (Taucune manière.
3° La destruction s'accomplit par le mouvement. Or, d'une part, l'ha-
bitude de la science, résidant dans l'ame, ne peut être détruite par un
mouvement essentiel à cette partie de notre être; car l'esprit n'a pas le
mouvement par essence, mais il le reçoit du corps : d'une autre part, le
mouvement du corps, les transmutations qu'il subit ne peuvent détruire
les espèces existant dans l'intelligence; car l'intelligence est par elle-
même, indépendamment des organes, le lieu de ces espèces représenta-
tives, et voilà pourquoi l'on dit que les habitudes survivent aux vicissi-
tudes des sens et même à la mort. Donc la science ne peut être détruite;
donc l'habitude de la vertu ne peut l'être non plus, parce qu'elle existe
aussi dans l'ame raisonnable, et le Philosophe dit, Ethic.y I, 11 : « Les
vertus sont plus durables que la science. »
Mais le même Philosophe écrit cette parole, Be longitudine et hrev.
vitœ , n : « L'oubli et la déception sont la destruction de la science ; »
puis c'est un fait constant que l'homme perd l'habitude de la vertu par
le péché. Et parlant en général, le chef des péripatéticiens dit encore,
Etliic, II, 1 et 2 : « Les vertus sont engendrées et détruites par les actes
contraires. »
(Conclusion. — Toutes les habitudes qui ont un contraire ou qui
existent dans un sujet périssable, peuvent être détruites directement et
indirectement. )
L'habitude peut être détruite de deux manières : directement, par son
contraire; puis indirectement, par la destruction de son sujet. Quand
ruplionem subjecti ; quia iutellectus qui est
subjectum ejus, est substantia quœdam quœ
non coiTumpitur , ut dicitur in I. De anima :
€t siniiiiter etiam non potest corruœpi à contra-
rioi nam species intelligibiles non sunt ad invi-
cem contrarise, ut dicitur in VII. Metaph. Ergo
habitus scieutice nuUo modo corriimpi potest.
3. Prœterea-, omnis corruptio est per ali-
quem molum. Sed habitus scientise, qui est
in anima , non potest corrumpi per raotum per
se ipsius animœ ; quia auimus per se non mo-
vetiir , movetur autem per accidens per motum
corporis ; uulla autem transmiitatio corporalis
videtiir posse cnrrumpere species intelligibiles
existentes iu intellectu ; cam inteliectus sit por
se loous specierum sine corpore ; unde ponitur
quôd nec per sensum nec per mortem corruin •
puntiir habitus. Ergo scientia corrumpi non po-
test j et per consequeus nec habilus virtutis,
qui etiam est in anima rationali ; et sicut Phi-
losophas diuit in I. Ethicorurn , « \irtates
sunt permanentiores discipliiiis.
Sed contra est, quod Philosophas dicit in lib.
De longitudine et brev. vitœ (cap. 2), quôd
« scientise corruptio est oblivio et deceplio ; »
peccando etiam aliquis habitum virlutis amitlit.
Et « ex contrariis aclibus virtutes generantur
et corrumpunlur;» ut dicitur in II. Ethicorum,
{Co>XLUSio. — Corrumpi contingit (per se,
vel per accidens) quoscun |ue habilus, quai vel
contrariuui habent , vel iu subjectis simt quae
corrumpi possint. )
Respondeo dicendam, quôd secundùm se
dicitur ahqiia forma coinuiipi per contarium
suum, per accidens autem per corruptionena
sui subjecti. Si igitar fuerit aliquis habilus,
cujus subjectum est conu[:t,bilt' et cujus causa
habet contrarium , itroque modo corrumpi
.?G2 T" II* PARTIE, QUESTION LUI, ARTICLE 1.
donc riiabitnde existe dans un sujet péri-^sable et que sa cause a un con-
'.raire, elle peut être détruite de ces deux manières : telles sont les habi-
tudes du corps, la santé et la maladie.
Ensuite quand l'habitude a un sujet impérissable, elle ne peut être
détruite indirectement. Mais il y a des habitudes qui sont primitivement
dans un sujet impérissable, et secondairement dans un sujet périssable :
ainsi Thabitude de la science, qui réside principalement dans l'intellect
possible, et conséquemment dans les l'àcultés de la perception sensitive.
En conséquence cette liabitude ne peut être détruite indirectement dans
rintellect possible, mais elle peut l'être de cette manière dans les facultés
inférieures de la partie sensitive : reste donc à voir si la destruction peut
l'atteindre directement. A cet égard, lorsque la qualité habituelle a un
contraire, soit en elle-même, soit dans sa cause, elle peut être anéantie;
mais quand elle n'en a pas, elle brave tous les coups de la destruction.
Or les espèces représentatives, existant dans l'intellect possible, n'ont
point de contraire; puis l'intellect agent, qui les produit, n'en a pas non
plus : si donc il existe dans l'intellect possible une habitude immédiat
tement produite par l'intellect agent, elle ne pourra être détruite ni di-
rectement, ni indirectement. Or, telle est l'habitude des premiers prin-
cipes soit spéculatifs, soit pratiques; habitude qui défie l'erreur et
l'oubli, comme Aristote le dit de la prudence^
Mais il est, dans l'intellect possible, une habitude qui est produite
par la raison, c'est Thabitude des conclusions, la science. La cause de
cette habitude peut trouver un contraire dans deux choses : d'abord
dans les propositions qui servent à la raison de point d'appui ; car cette
énonciation : « Le bien est bon, » a pour opposé, comme le remarque le
Stagyrite, cette autre affirmation : « Le bien n'est pas bon; » ensuite
poterit : sicut pntet tle hahitibus corporalibas,
scilicet sanitate et eegritudine.
lUi verô habilus, quorum subjectum est in-
corruptibile , non possuat corrumpi per acii-
deiis. Sunt tamen habitus quidam , qui etsi
principaliter sint in sitbjecto incoiTuptihili,
secundariô taineii sunt in subjecto coiriipti-
bili • sicut babitus scientisR, qui principaliter qui-
dam est in iiitellectu possinili, secundariô autem
in viribus apprehensivis sensitivis, ut suprà
dictum est (qu. 50, art. 3, ad 3). Et ideo ex
parte inteiiectùs possibilis babilus -M^ientiae non
potest corrumpi per accidens , sed solùm ex
parte inferiorum Virium seusitivarum. Est igitiir
considerandum , si possunt bujusmodi habitus
per se corrumpi. Si igitur fuerit abquis ha-
bitus qui habeat aliquod contrariura vel ex
parte sua, vel ex parte suse causae, poterit per
86 corrumpi. Si vero non habet contrarium ,
non poterit per se corrumpi; Manifestum est
autsm quôd species intelHiribilis in int^llectu
possibili exislens , non hibet aiiquid contra-
rium ; neque iterum intolleclui agenti , qui
est causa ejus, potest aliqiùd esEG contrarium :
unde si ;ilii|ui5 habitus sit in iniellectu pos-
sibili immédiate ab intell ctu agente causa-
tas, talis habitus est incorruptibilis ei pef
se et per accidens. Hujusmodi autem sunt
habitus primorum principiorum , tara specula-
biiiiun quàra practicorum , qui nuliâ oblivione
vel deceptione corrumpi possunt; sicut Pliilo-
sophus dicit in VI. Ethicorum de prudentia,
quôd « non perditur per oblivionera. »
Aliquis verô babitus est in intellectu possi-
bili ex ratione causatiis , scilicet habitus con-
clusiomm, qui dic'tiir scientia. Cujus causa)
dupliciter potest aiiquid contrarium esse : uno
modo , ex parte ipsarum propositiouum , ex
quibus ratio procedit ; etenim enuntiatioui ,
quse est : « Bonum est bouum , » contraria est
DE LA DESTRUCTION ET DE LA DIMINUTION DES HABITUDES. 363
dans le moyen qu'emploie la raison , puisque le raisonnement sophistique
est opposé au raisonnement logique ou démonstratif. En conséquence
riiabitude de la science ou de l'opinion vraie peut succomber sous les
coups de la fausse raison; et voilà pourquoi le Philosophe nous a dit
plus haut : « L'errçur est la destruction de la science. »
Quant aux vertus, les unes existent dans la raison même, comme le
dit Arisiote, ce sont les vertus intellectuelles; les autres se trouvent dans
la partie appétitive de l'ame, ce sont les vertus morales. Les premières,
c'est-à-dire les vertus intellectuelles suivent les mêmes lois que la science
ou l'opinion. Quant aux vertus morales, elles sont produites par le
mouvement que la raison imprime à la partie appétitive : elles peuvent
donc être détruites par le mouvement contraire, quand la raison juge
différemment par une cause quelconque ( soit par ignorance , soit par
passion, soit par détermination délibérée. ) — Enfin les vices se divisent
de la même manière que les vertus.
Je réponds aux arguments : 1° Le Philosophe dit, Ëthic, VII, 11 :
« L'habitude a la similitude de la nature; mais elle n'en a pas la per-
fection. » En coiiséquence, si l'être ne peut perdre sa nature d'aucune
manière, il peut perdre, quoique difficilement, ses habitudes.
2° Les espèces intelligibles n'ont point de contraire, cela est vrai; mais
nous avons vu que les propositions et le procédé dont se sert la raison
en ont un.
3° Le mouvement du corps ne détruit jamais la science dans sa racine
même; seulement il l'empêche de sortir ses actes, car l'intelligence se
sert dans ses fonctions des fot'ces sensitives , que peut entraver la per-
turbation des organes. Mais le mouvement intelligible de la raison peut
détruire l'habitude de la science jusque dans sa racine, et quelquefois
ea, qiiœ est : «bonum non estbonum, » secun-
dùm Philosopbum II. Péri Hermenias ; alio
modo quantum ad ipsum processiim rationis,
prout syllogismus sopbisticus opponitiir sylio-
gismo dialeclko vel demonstrativo. Sic igitur
patet quôd per falsam rationeni potest cor-
rumpi habitus verœ opinionis , aut etiam scien-
tiae ; unde Pbilosopbus didt quod « deceptio
est corruptio scientiae, » sicut supra dictum est.
Virtiitum veio quœdam siint inlellectiiales ,
quge sunt in ipsa ratione, ut dicitur in VI. Ethic.
(cap. 1 vel 2), de quibus est eadetn ratio
qiise est de scienlia j vel opinione. Qucedain
verô sunt in parte animae appetitiva , quse sint
virtutes moiides; Et eadem ratio est de viliis
Gppositis. Habitus auteui appetitivae partis
causantur per hoc quôd ratio nata est appetiti-
"vam parlera movere : unde per judiciuoi ra-
tionis in contrariuin moventis quoeumqae modo
(scilicet sive ex iguoraulia, sive ex passione.
vel etiam ex electione) corrumpitiir habitus
virtutis vel vitii.
Ad primum ergo dicendum, quôd sicut dici-
tur in VII. Ethicorum , « habitus simiUtudi-
nem babet naturae , déficit tamen ab ipsa. » Et
ideo cùm natura rei nuUo modo removeatur ab
ipsa, habitus saltem difticilè removetur.
Ad secundum dicendum, quôd etsi speciebus
intelligibilibus non lit aliquid contrarium enun-
tiationibus , t'inien et processui ratiouis potest
aliquid esse contrarium , ut dictum est.
Ad tertium dicendum , quôd scientia non
removetur per motum corporalem quantum ad
ipsam radicem habitus , sed solùm quantum
ad impedimeutum actùs, in quantum inteliectus
indiget in suo actu viribus sensitivis, quibus
impedimentum affertur per corporalem transmu»
tationem. Sed per intelligibilem motum ra»
tionis potest corrumpi habitus scientiae, etiam
quantum ad ipsam radicem habitas; et simi-
-^^^'^ I" n« PARTIE, QUESTION LUI, ARTICLE 2.
Sju iiiflaciice n'est pas moins funeste aux habitudes de la vertu. Quant
à la parole du Philosophe, que « les vertus sont plus durables que la
science, » il faut Tentendre non de la cause ou du sujet, mais des
actions; car Fusage des vertus doit être continuel pendant toute la vie,
mais il y a nécessairement interruption dans l'usage de la science,
ARTICLE IL
Les habitudes peuvent-elles être diminuées ?
Il paroît que les habitudes ne peuvent être diminuées. i° L'habitude
est une qualité pure, une simple forme. Or l'entité simple se garde ou
se perd tout entière. Donc les habitudes peuvent être détruites, mais
non diminuées.
2° Tout ce qu'a l'accident, il l'a dans lui-même ou par le sujet. Or les
habitudes n'augmentent ni ne diminuent en elles-mêmes, car autrement
l'espèce s'affirmeroit des individus selon le plus et le moins. Elles ne
diminuent pas non plus dans la communication au sujet , car dans cette
hypothèse, elles recevroient un accident propre, qu'elles ne partageroient
point avec cette dernière entité; or les formes qui ont des attributs
propres, indépendants du sujet, sont des formes séparables, qui peuvent
exister en elles-m.êmes, sans support; de sorte que l'habitude seroit une
forme séparable, ce qui n'est point. Donc elle ne peut diminuer d'au-
cune manière.
3o Les accidents trouvent leur nature dans leur union avec le
sujet, et voilà pourquoi nous les définissons par cette entité. Or l'habi-
tude est un accident. Puis donc qu'elle n'admet ni le plus, ni le moins
dans sa nature, elle ne diminue pas dans son union avec le sujet; donc
elle ne diminue d'aucune manière.
liter etiam potest cornimpi habitus virtutis.
Taraen qiiôd dicitiir « virtutes esse permanen-
tiores disciplinis , » intelligeiidum est non ex
parte subjecti vel causae, sed ex parte actûs;
nam virtutum usus est contimius per tolam
vitam , non autem usus discjplinaiura.
ARTICULUS II.
Utrùm habitus posset diminui.
Ad secunduai sic proceditur. Videtur quôd
habitas dimirmi non possit. Habitus enim est
quœdam quaiitas et forma simplex. Simplex
autem auttotum habetur , aut totum amittitur,
Ergo habitus etsi corrurapi possit, diminui non
potest.
2. Prœterea , omne quod convenit accidenti,
convenit eidem secundùm se vel ratione sub-
jecti. Habitus autem secundùm seipsura non
intenditur et remiltitur, aiioquin sequeietur
quôd aliqua species de suis individuis praîdi-
caretiir secundùm ma()is et minus ; si ver5
secundùm paiticipatioiiem subjecti diminui
possit, sequilur quôd aliquid accidat habitui
proprium , quod non sit commune ei et siib-
jecto ; cuicumque autem formœ convenit ali-
quid proprium prœter suum subjectum, illa
forma est separabilis, ut dicitur in primo De
anima (text. 13); sequitiir ergo quod ha-
bitus sit forma separahiUs ; quod est impossi-
biie.
3. Praeterea , ratio et natura habitus sicut
et cujuslibet accidentis, consislit in concretione
adsubjectum; unde et quoillibet accidens dif-
fmitar per suum subjeclum. Si igitiir habilus
secundùm seipsum non intenditur neque remit-
titur, neque etiam secundùm concretionem sui
ad subjectum diminui poteritj et ita nulle modo
diminuetur.
DE LA DESTRUCTION ET DE LA DIMINUTION DES HABITUDES. 3C5
Mais « les contraires ont le même sujet. » Or, d'une part, l'augmen-
tation et la diminution sont contraires; d'une autre part, l'habitude
peut augmenter. Donc elle peut aussi diminuer.
{ COx\CLUsiON. — Comme les habitudes peuvent être augmentées, de
même elles peuvent être diminuées par les causes qui la détruisent. )
Les habitudes diminuent, comme elles augmentent, de deux ma-
nières, ainsi que nous l'avons dit dans la question précédente (I). Et de
même qu'elles augmentent par les causes qui les produisent , sembla-
blement elles diminuent par les causes qui les détruisent ; car la dimi-
nution de l'habitude c'est l'acheminement à sa destruction , et récipro-
quement sa production est le fondement de son augmentation.
Je réponds aux arguments : 1° L'habitude, considérée en elle-même,
est une forme simple et ne reçoit pas le moins sous ce rapport; mais elle
peut diminuer dans sa communication, parce que la potentialité du
sujet, n'ayant pas de bornes fixes, peut recevoir la forme à des degrés
divers ou s'étendre à plus ou moins de choses.
2° Le raisonnement seroit dans le vrai, si nous enseignions que Tes-
sence de l'habitude ne peut diminuer d'aucune manière; mais telle n'est
point notre doctrine : nous disons seulement que la diminution de cette
essence prend son principe non dans l'habitude même, mais dans le
sujet qui la reçoit.
3° L'accident, sous quelque point de vue qu'on le conçoive, dépend
essentiellement de la substance , mais de deux manières. L'accident abs-
(1) Notre saint auteur a résumé ainsi Timportante discussion sur ce sujet , LU , l : « Comme
les habitudes et les dispositions se rapportent à Tobjel , on peut considérer leur augmenta-
lion et leur diminution sous une double face : d'abord en elles-mêmes, et sous ce rapport on
dit la science et la santé, par exemple, plus grandes ou plus petites, selon qu'elles embrassent
plus ou moins de choses; ensuite dans leur communication au sujet, et sous ce point de vue
la science et la santé égales admettent encore le plus et le moins dans tel ou tel homme
selon la différence de Taplitude , de la complexion, du régime de la vie. Et tout cela, parce
que les habitudes et les dispositions ne donnent point l'espèce au sujet, et qu'elles ne ren-
ferment pas l'indivisibilité dans leur essence. »
Sed contra est , qiiôd « contraria nata sunt
fîeri circa idem. » Augmentum autem et dimi-
nutio sunt contraria. Cùm igitur habitas possit
augeri , videtur qu5d etiam possit diminui.
(CoNCLUSio. — Sicut contingit habilus au-
geri, ita diminui possunt ex causis ex quibus
corrumpun'ur. )
Respondeo dicendum quôd babitiis dupliciter
diminuuntur sicut et augentur, ut ex supra
dictis patet (qu. 52, art. 1 ). Et sicut ex ea-
dem causa augeutur, ^x qua genenmtur, ita ex
eadem causa diminuuntur , ex qaa corrumpun-
tur ; nam diminatio habitas est quœdam via ad
corruptionem^ sicut è couverso generatio habitus
est quoddam fuudamentum augmenti ipsius.
Ad pnmura ergo dicendum, quôd habitus
secundùm se consideratus est forma simplex ,
et secundùm hoc non accidit ei dimiuutio , sed
secundùm diversum modum participandi , qui
provenit ex iudeterminatione potentiae ipsius
participantis, quse scilicet diversimodè potest
unam formam parlicipare , vel quaî potest ad
plura vel ad pauciora extendi.
Ad secundùm dicendum , quôd ratio illa pro-
cederet si ipsa essentia habitus nulio modo
diminueretur. Hoc aatem non ponimus; sed
quôd quaeiam diminutio essentiae habitus noa
habel priucipium ab habitu, sed à partici-
pante.
Ad tertium dicendum, quôd quocunqua
modo significetur accidens, habet dependen»
, tiam à subjecto secuudùm suam rationem.
3G8 I" II" PARTIE, QUESTION LUI, AKTTCLE 3.
tion dos actes affoiblit et ruine Thabitude : elle écarte l'obstacle qui em-
pêclioit les causes opposées de porter jusqu'à elle l'amoindrissement et
la destruction. Voilà pourquoi nous avons dit que les habitudes sont dé-
truites et diminuées directement par l'agent contraire. Quand donc les
qualités habituelles ont un contraire, quand elles voient le temps forti-
fier cet ennemi intérieur et que le fréquent exercice peut seul les mettre
à l'abri de ses envahissements, elles s'étiolent et périssent par la cessa-
tion des actes. Voyez plutôt la science et la vertu. L'habitude de la vertu
morale donne à l'homme une aptitude, une sorte d'instinct qui lui
fait trouver le juste milieu dans sa conduite. Mais quand il ne se sert
point de cette habitude pour régir et modérer ses passions et ses ac-
tions, bientôt une foule d'actions et de passions contraires naissent sous
l'influence de l'appétit sensitif et des objets qui les appellent du dehors,
et la vertu s'affoiblit et se perd par le défaut d'exercice. Semblablement
les habitudes intellectuelles donnent à l'homme un discernement sûr,
qui lui fait juger sainement les images et les idées que l'imagination lui
présente. Détourne-t-il les regards de cette lumière, aussitôt il est assailli
par des représentations nouvelles, souvent trompeuses; et quand il ne
les comprime ou ne les retranche point par un fréquent usage de la
science habituelle, elles attaquent la rectitude du jugement et finissent
quelquefois par l'inchner dans la direction contraire. Voilà comment les
habitudes intellectuelles sont affbiblies et même détruites par la cessation
de leurs actes.
Je réponds aux arguments : 1° La chaleur est détruite par cela même
qu'elle cesse de chauffiir; car elle laisse ainsi à son contraire, c'est-à-dire
au froid, la faculté de s'accroître et d'envahir son sujet.
quod removet prohibens. Et hoc modo cessatio
ab actu causât corru[)tionein vel diminutioiiem
habituum , in quantum scilicet removelur actus
qui prohibet causas corrumpentes vel dlmi-
nuentes habitum. Dictum est enim quod habitas
per se corrurapuntur vel diminuuntur ex con-
trario agente. Unde quorumcunque habituum
contraria subcrescuntpertemporis tractum,quœ
oportet subtrahi per actura ab habitu proce-
dentem, hujusraodi habilus dim.inuuntur vel
etiam tolluntur totaliter per diuturnam cessa-
tionem ab actu, ut patet etiam in scientia et
virtute. Mauifestum est enim quôd habitus vir-
tutis moralis facit hominem promptum ad eli-
gendum médium in operationibus et passioni-
bus. Cùm aulem ali(iuis non utitur habitu
virtutis ad moderanilas passiones vel opera-
tiones proprias , necesse est quôd proveniant
multse passiones et operationes praeter modum
virtutis , ex inclinatione appetitûs sensitivi, et
aliorum quae exteiiùs movent ; unde corrum-
pilur virius vel diminuitur per cessationem ab
actu. Similiter etiam est ex parte habituum
inlellectualium secundùm quos est homo promp-
tus ad reclè judicandum de imaginatis. Cùm
igitur homo cessât ab usu intellectualis habi-
tas, insurguntimaginationesextranea3 et quan-
doque ad contrarium ducentes ; ita quôd , nisi
per fréquentera usum intellectualis habitas quo-
damraodo succidantur vel comprimantur , red-
ditur homo minus aptus ad reclè judicandum,
et quandoque totaliter disponitur ad contra-
rium. Et sic per cessationem ab actu diminui-
tur vel etiam corrumpitur intectualis habitus.
Ad primum ergo dicendnm , quôd ita etiam
calor per cessationem à caiefaciendo corrumpe-
retur, si per hoc incresceret frigidum quod est
calidi corruptivum.
dont : Neglectum alloquium mullos disjunxit amicos. Yel sic etiam reddi possit : Solvit ami*
eiiias neglecta locuiio plures.
DE LA DISTINCTION DES HABITUDES 36*
2» Comme nous ravons dit,, la cessation des actes amène TaffoiMisse-
ment et la destruction, parce qu'elle écarte Tobstacle qui les arrêtoit.
3° La partie intellective de Tame est au-dessus du temps, mais la partie
sensitive y est soumise. Aussi le temps modifîe-t-il les passions de la
partie sensitive, et même les facultés de la perception; et c'est de là que
le Philosophe dit, Phys., IV, 117 et 118 : « Le temps est la cause de
Foubli. »
QUESTION LIV.
De la distinction des babltudes.
n ne nous reste plus qu'à parler de la distinction des habitudes.
On demande quatre choses sur ce sujet : 1** Plusieurs habitudes peu-
vent-elles être dans une même puissance ? 2° Les habitudes se distinguent-
elles d'après leurs objets? 3° Se distinguent-elles d'après le bien etlemalî
i*» Enfin sont-elles composées chacune de plusieurs autres habitudes?
ARTICLE L
Plusieurs habitudes peuvent-elles être dans une seule 'puissance?
n paroît que plusieurs habitudes ne peuvent être dans une seule puis-
sance. V Lorsque les choses se distinguent sous les mêmes rapports, elles
se multiplient les unes avec les autres. Or les puissances et les habitudes
Ad secundum dicendum , quôd cessatio ab
actu est movens ad corruptionera vel diminu-
lionem, sicut retuoveus prohibeus, ut dic-
tum est.
Ad tertium dicendum , quôd pars intellectivd
SLQimse secuudùm se est supra tempus, pars
autem sensitiva subjacet tempori. Et ideo per
temporis cursum transmutatur quantum ad pas-
siones appeiitivse partis, et etiam quantum ad
vires apprehensivas ; unde Pliilosopluis dicit in
IV. Physicorum ( text. 117 et 128), quôd
« tempus est causa oblivionis. »
QUJSTIO LIV.
De distinctione hahituum, in quatuor articulos divisa.
Deinde considerandum est de distinctione
habituum.
Et circa hoc quœruntur quatuor : l» Utrùm
multi habitus possint esse in una potentia.
2» Utrùm habitus distingiiantur secundum ob-
jecta. 30 Utrùm habitus distinguanlur secun-
dum bonum et malum. 4° Utiùm unus habitus
ex multis habitibus constituatur.
ARTICULUS
Utrùm multi habitus possint esse in nna
potentia.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
non possint esse multi habitus in una potentia»
Eorum enim quse secundum idem distinguuntur,
multiplicato uno multipUcatur et aliud. Sed
(i) De his eliam in 2, 2, qu. 47, art. 5; et HI, Sent., dist. 33, qu. 1 , art. 1 , quaestiunc. 1;
et iterum dist. 35 , qu. 2, art. 3 , quaçsliunc. 2, ad 3; et qu. 15, de verit., ai't. 2, ad 11 ; ei
^u. 1, de \irtut., art. 12, ad 4.
li
21
370 V" n* PARTIE, QUESTION LIV, ARTICLE 1.
se distinguent sous les mêmes rapports, puisqu'elles trouvent toutes leur
distinction dans leurs actes et dans leurs objets. Donc les puissances et
les habitudes se multiplient les unes avec les autres; donc il ne peut y
avoir plusieurs habitudes dans une seule puissance.
2" La puissance est une force simple. Or un sujet simple ne peut ren-
fermer des accidents divers, pourquoi? parce que le sujet est la cause des
accidents, et qu'une cause simple produit toujours le même effet (1).
Donc une seule puissance ne peut avoir plusieurs habitudes différentes.
30 Comme les corps sont informés par la figure , ainsi la puissance Test
par l'habitude. Or le même corps ne peut avoir en même temps plusieurs
figures différentes. Donc la même puissance ne peut non plus avoir à la
fois plusieurs habitudes.
Mais Fintellect est une seule puissance, et cependant il a les habitudes
des sciences diverses.
(Conclusion. — Comme une seule et même puissance peut avoir plu-
sieurs actes, de même elle peut avoir plusieurs habitudes.)
Ainsi que nous l'avons vu précédemment, les habitudes sont des qua-
lités qui disposent l'être potentiel relativement à une chose, soit à l'égard
de la nature, soit à l'égard de l'opération ou de la fin.
Si l'on parle des habitudes qui disposent à l'égard de la nature, il est
manifeste que plusieurs peuvent se trouver dans un seul et même sujet;
car on distingue, dans chacun de leurs sujets, diverses parties dont les
dispositions forment autant d'habitudes. Gonsidère-t-on les humeurs
comme une partie du corps humain , leur disposition conforme à la na-
ture offre l'habitude de la santé. Fixe-t-on ses regards sur des parties
(1) Quand la combuslioa interne qui s'opère dans ma poitrine réchauffe mes membres , la
cbaleur est produite par mon corps; lorsque je me chauffe au foyer, mon corps donne à la
chaleur la matière sur laquelle elle appuie son action et son existence. Ainsi le sujet -^st la
cause efficiente ou la cause matérielle de l'accident.
secundùm idem potentisB et habitus distingmm-
tur f scilicet secundùm actus et objecta. Simi-
liter ergo multiplicantur ; non ergo possunt esse
multi habitus iu una potentia.
2. Praeterea, potentia est virtus quasdam
Eimplex. Sed in uno subjecto simplici non po-
iest esse diversitas acoidentium, quia subjec-
tum est causa accideutis : ab uno autem sim-
plici non videtur procedere nisi uuum. Ergo in
uua potentia non possunt esse multi habitus.
3. Prœterea, sicut corpus formatur per figu-
ram, ita potentia formatur per habitum. Sed
unum corpus non potest simul formari div^rsis
figuris. Ergo neque una potentia potest simul
formari diversis habitibus ; non ergo plures ha-
bitus possunt simul esse in una potentia.
Sed contra est, quôd iot^llectus est una
potentia , in qua tamea sunt diversarum sciea-
tiarum habitus. lin ordine ad naturam est fortitudo aufc .maciôs.
(Co^"CLUsIO. — Sicut unius potentia plures
actus esse possunt, ita in una eademque po-
tentia plures habitas esse valent. )
Respondeo dicendum, quôd sicut supra dio*
tum est (qu. 49, art. 4), habitus sunt disposi-
tiones quiedam alicujus in potentia existentis
ad aliquid , sive ad naturam , sive ad operatio-
nem vel linem naturœ.
Et de illis quidem habitibus qui suntdisposi-
tiones ad naturam , manifestum est quôd pos-
sunt plures e£se in uno subjecto, eo quoi
unius subjecti possunt diversimodè partes ac-
cipi , secundùm quarum dispositionem habitus
dicuntur. Sicut si accipiantur humani corporis
partes humores, prout clispomintur secundàin
naturam humanam , est habitus vel dispositio
Baiiitatis. Si vero accipiantur partes similes,
ut nervi , et ossa , et carnes, earum dispositivj
DE LA DISTINCTION DES HÂBITCDES. 371
siiLdlaires, comme les nerfs, les os, les chairs (1) , leur disposition dans
Tordre de la nature constitue la force ou rétiolement. Enfin prend-on les
membres, comme les pieds et les mains, leur disposition convenable à la
nature donne la beauté. Voilà comment plusieurs habitudes peuvent être
dans le même sujet.
Maintenant, si Ton parle des habitudes qui disposent à Tégard des
opérations, plusieurs peuvent encore résider dans une seule puissance. Le
sujet propre de Fhabitude, nous le savons, c'est la puissance passive;
car la puissance active repousse, et nous l'avons montré pareillement,
les qualités habituelles. Or la puissance passive est à l'acte déterminé
d'une espèce, ce que la matière est à la forme; car de même que la ma-,
tière est limitée à une seule forme par un seul agent, de même la puissance
passive est circonscrite par un seul objet actif à un seul acte d'une espèce,,
Ainsi, comme plusieurs objets peuvent mouvoir une seule puissance,)
pareillement une seule puissance peut être le sujet d'actes ou de perfec-
tions différant d'espèce (2). Or, les habitudes sont des qualités ou des
formes inhérentes, qui disposent la puissance à recevoir la détermination
de l'acte spécifique. Une seule et même puissance peut donc avoir plu-
sieurs habitudes, de même que plusieurs actes différant d'espèce.
Je réponds aux arguments : 1^ Dans les choses naturelles, la différence
spécifique est produite par la forme, et la différence générique par la
(1) Les parties similaires se subdivisent en parties qui ont la même forme et les mêmes
propriétés ; et les parties dissimilaires se subdivisent en parties qui ont des formes et des
propriétés différentes.
Aristote dit, De hist. animal. ^ I, 1 : « On distingue deux sortes de parties dans l'animal :
les unes sont simples , et donnent à la division des parties semblables ; les autres sont
composées , et fournissent des parties dissemblables. Ainsi divisez les chairs , les os et les
nerfs, vous aurez toujours des nerfs, des os et des chairs; mais opérez sur les membres
alors les pieds, les jambes, les bras et les mains ne vous présenteront pas dans la division
d'autres mains, d'autres bras, d'autres jambes , d'autres pieds. »
(2) Un seul objet n'occasionne qu'un acte et qu'une habitude spéciOque, mais plusieurs
objets en occasionnent plusieurs. Ainsi les principes produisent seulement les actes et l'habi-
tude de l'intelligence , mais si vous ajoutez les conclusions , vous aurez de plus les actes et
Thabitude 4e la science.
Si verô accipiantur membra , nt manns et pes ,
et hujusmodi , earum disi ositio uaturse conve-
niens est pulcbritudo. Et sic sunt plures habitus
vel dispositiones iu eodem.
Si verô loquamur de habitibus qui sunt dis-
positiones ad opéra , qui propriè pertinent ad
potentias, sic etiam contingit unius potentiae
€sse habitus plures. Cujus ratio est , quia sub-
jectum habitus est potentia passiva, ut supra
dictum est : potentia enim activa tantùm , non
Ist alicujus habitus suDJectum, ut ex supra diclis
patel (ibidem). Potentia autem passiva com-
yaratur ad actum determinatum unius speciei ,
lient materia ad forawm ; eo quod sicut mateiia
îeteïminatiir ad unam formam per ur.um agens,
ita etiam potentia passiva à ratione unius
objecti activi determmatur ad unum actuoi
secundùin speciem. Unde sicut plura objecta
possnnt movere unam potentiara passivam , ita
una potentia passiva potest esse subjecturn
diversorum actuum vel perfectionum secandùin
speciem. Habitus autem sunt quœdam quali-
tates aut fomiae inhaeientes potentiœ, quibus
inclinatur potentia ad terminationem actùs se-
cundùm speciem : unde ad unam potentiam
possunt plures habitus nertinere , sicut et plures
actus specie différentes.
Ad primum ergo dicendum , quôd sicut in
rébus naturalibus diversitas specivrura est se-
cundùm formam , diversitas autem geuerom est
b72 ï'*' II'' PARTIE, QUESTION LIV, ARTlîîlE 1.
matière ; car les choses difTèreiit de genre selon qu'elles diffèrent de ma*
tière. Or, d'une part, la différence générique des objets distingue les
puissances, et c'est là ce qui fait dire au Philosophe, Metaph., V, 16 :
« Les choses de différents genres appartiennent à différentes parties de
Tame; «puis, d'un autre côté, la différence spécifique des objets dis-
tingue les actes et les habitudes par conséquent. Or les choses différant
de genre diffèrent d'espèce, mais non réciproquement. En conséquence,
les différentes puissances ont des actes et des habitudes différant d'es-
pèce; mais les diverses habitudes ne se rapportent pas nécessairement à
des puissances diverses, plusieurs peuvent être dans une seule (1). Et
comme il est des genres de genres et des espèces d'espèces , pareillement
il y a diverses espèces d'habitudes et de puissances.
2° La puissance est simple dans sa nature; mais elle est multiple dans
sa vertu, car elle peut s'étendre à plusieurs actes différant d'espèce. Rien
n'empêche donc que plusieurs habitudes spécifiquement distinctes ne
soient dans une seule puissance.
3° Les corps sont informés par la figure comme par leur dernière dé-
termination; puis les puissances reçoivent de l'habitude, non par leur
détermination finale, mais la disposition à l'acte comme à leur terme
dernier. Conséquemment une seule puissance ne peut avoir plusieurs
actes, qu'autant qu'ils sont tous renfermés dans un : de même qu'un seul
corps ne peut avoir plusieurs figures, à moins qu'on ne les conçoive les
unes dans les autres, comme le triangle dans le quadrilatère. Ainsi l'in-
telligence ne peut concevoir actuellement plusieurs choses; mais elle
peut en savoir plusieurs actuellement (2).
(1) Ainsi rintellect et la volonté produisent des habitudes spécifiquement distinctes : l'ha-
bitude de la science et celle de la vertu ; mais les diverses habitudes intellectuelles , l'habi-
tude de Topinion, celle de la science et celle de l'intelligence résident dans une seule faculté,
dans l'intellect.
(2) Les différentes figures et les actes différents s'excluent les uns les autres, parce qu'ils
secundùm materiam , ut dicitur in V. Metaph.
(text. 16 et 33 ) , ea enim sunt diversa génère
quoium est materia diversa : ita etiam diversitas
objectorum secundùm genus facit distinctionem
poteiitiarum ; uade Philosophas dicit in VI.
Eihic. (cap. 1 vel 2), quod « ad ea quae
sunt génère altéra sunt etiam animse particulae
aliae \ diversitas verô objectorum secundùm spe-
ciem facit diversitatem actaum secundùm spe-
ciem^ et per consequens habituum. Quœcunque
autem sunt diversa génère, sunt etiam spacie
diversa; sed non convertitur. Et ideo diversa-
tum poteutiarum sunt diversi actus spe:i2 et
diversi habitus; non autem opoitet quod diversi
habitus sint diversarum potentiarum, sel pos-
Bunt esse plures unius. Et sicut sunt geueia gc-
nerumet speciesspecierum, ita eliam contingit
è§se diveisas species Uubiluum et poteuli;ii'Ui2.
Ad secundùm dicendum, quôd potentia etsi
sit quidem siraplex secundùm essentiam, est
tamen multiplex virtute, secundùm quôd ad
multos actus specie différentes se extendit. Et
ideo nihil prohibe! in una potentia esse multos
habitus specie différentes.
Ad tertiura dicenduia , quôd corpus formatur
per figuram sicut per propriam terminationem;
liabitus autem non est terminatio potentiœ, sed
est (lispositio ad actum, sicut ad ultimum termi-
num. Et ideo non possunt esse unius potentia
simul pkres actus, nisi forte secundùm quôd
unus c&m;jrehenditur s-ub alio; sicut nec unius
corporis pluies figurae , nisi secundùm quôd
una est in alia, sicut « trigonum in tetragono. »
Non enim potest intellectus simul multa actu
intelligeie. Potest tamen simul habitu muIU
scire.
'y*yr r
DE LA DISTINCTION DES HABITUDES.
373
ARTICLE n.
Les habitudes se distinguent-elles d'après leurs objets?
n paroît que les habitudes ne se distinguent pas d'après leurs objets.
lo Les contraires diffèrent d'espèces. Or la même habitude de la science
aies contraires pour objets : ainsi la médecine^ par exemple, concerne
l'homme malade et l'homme sain. Donc les habitudes ne se distinguent
pas d'après la différence spécifique de leurs objets.
2" Les diverses sciences ont des habitudes diverses. Or le même objet
scientifique peut appartenir à des sciences différentes : ainsi la rotondité
de la terre est démontrée par l'astronome et par le physicien , comme le
dit le Philosophe. Donc les habitudes ne se distinguent pas d'après leurs
objets.
30 Le même acte a le même objet. Or le même acte appartient souvent
à des habitudes différentes^ quand on le rapporte à différentes fins : ainsi
donner une somme d'argent peut appartenir soit à la charité soit à la
justice ;, selon qu'on la donne pour plaire à Dieu ou pour acquitter une
dette. Donc les habitudes ne se distinguent pas d'après la diversité de
leurs objets.
Mais les actes diffèrent d'espèce, comme nous l'avons montré, selon
que leurs objets en diffèrent. Or les habitudes sont des dispositions aux
actes. Donc elles se distinguent, elles aussi, d'après la distinction de leurs
objets.
(Conclusion. — Les habitudes se distinguent d'après trois choses :
d'après les principes actifs qui les produisent, d'après la nature à la-
remplissent toute la potentialité du sujet; mais les habitudes diverses compatissent fort bien
ensemble , parce qu'elles n'absorbent point toutes les forces et toute la capacité de la puis-
sance. On ne peut faire à la fois plusieurs choses distinctes, mais on peut avoir dans le même
temps la disposition de les faire.
ARTICULUS II.
Vtrùm hahitus distinguantur secundùm
objecta.
Ad secundùm sic proceditur (1). Videtur
quôd habitas non distinguantur secundùm ob-
jecta. Contraria enim sunt specie differentia.
Sed «idem habitus scientiae est contrariorum,»
sicut medicina sani et œgri. Non ergo secundùm
objecta specie diflerentia habitus distinguitur.
2. Praeterea, diversse scientiae sunt diversi
habitus. Sed idem scibile pertinet ad diversas
scientias; sicut terram esse rotundam demon-
Strat naturalis et astrologus , ut dicitur in II.
Physic. (text. 17). Ergo habitus non distin-
guuntur secundùm objecta.
8. Prseterea, ejusdem actus est idem objec-
tum. Sed idem potest pertinere ad diversos
habitus virtutura, si ad diversos fines refera-
tur, sicut dare pecuniam alicui , si sit propter
Deum, pertinet ad charitatem ; si verô sit prop-
ter debitum solvendum, pertinet ad justitiam.
Ergo etiam idem objectum potest ad diversos
habitus pertinere ; non ergo est diversitas ha-
bituum secundùm diversitatem obj<îctorum.
Sed contra , actus diiferunt specie secundùm
diversitatem objectorum, ut suprà dictum est
(qu. 1, art. 3 et qu. 18). Sed habitus sunt
dispositiones quœdam ad actus. Ergo etiam ha-
bitas distinguuntur secundùm diversa objecta.
(CoNCLUsio.. — Secundùm tria habitus specie
distinguuntur : secundùm principia activa ta-
(1) De his etiam infrà, qu. 60, art. 1 , et qu. 63, art. 4 ; et V. Eihic.^ lect. 1 ; et in IL De
mnima^ lect. 16.
374 I** !!• PARTIE, QUESTION LIV, ARTICLE 2.
quelle elles se rapportent et d'après la différence spécifique de leurs
objets.)
Les habitudes sont deux choses; d'abord une forme, puis quoi? une
habitude. Elles peuvent donc se distinguer de deux manières : selou: la
règle générale qui régit la distinction des formes, et selon la règle parti-
culière qui préside à la distinction des habitudes. Or les formes se dis-
tinguent d'après leurs principes actifs, suivant cet axiome que « tout
agent produit son semblable dans Tespèce. » Ensuite les habitudes sont
des entités relatives, et toutes les entités de cette catégorie se distinguent
d'après les choses auxquelles elles se rapportent. Eh bien, les habitudes
se rapportent à deux choses : à la nature et à l'opération. — En consé-
quence de tout cela, les habitudes se distinguent spécifiquement d'après
trois choses : d'abord d'après leurs principes actifs, ensuite d'après la
nature, puis d'après leurs objets. Et cela, comme nous a^oiis le dire tout
de suite (1).
Je réponds aux arguments : 1^ Quand il s'agit de distinguer les puis-
sances ou même les habitudes , il ne faut pas envisager l'objet dans sa
matière, mais dans l'idée qui le caractérise spécifiquement ou même gé-
nériquement. Or, bien que les contraires diffèrent d'espèce dans la réa-
lité matérielle des choses, l'esprit ne les saisit pas moins à l'aide d'une
(1) « L'habitude est une qualité qui dispose à une chose : » Qualilè, Toilà la forme;
qui dispose^ voilà Thabitude proprement dite.
La forme se cache dans le sujet. Heureusement , la faculté qui rappelle à l'existence la ré-
vèle aux regards en montrant sa propre nature ; car il existe entre la cause et Teffet des rap-
ports nécessaires d'analogie, de similitude et de propriété. Ainsi les ha'uiludes intellectuelles
et les habitudes morales sont produites par rintelligence et par «a volonté; puis donc que ces
facultés différent d'espèce , les habitudes intellectuelles et les habitudes morales en différent
aussi.
Ensuite l'habitude proprement dite, la disposition forme une relation pure et simple. Or
les relations sont attachées par des nœuds intimes à leur terme et le suivent partout. Puis donc
que les habitudes se rapportent à la nature et à l'opération , elles entrent dons les mômes
espèces que ces deux choses.
Nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue les principes exposés dans cet article : ils
nous serviront plus tard pour distinguer les vertus , les vices et les péchés.
Hum dispositionum, secundùm naturam , et
secundùm objecta specie differentia.
Respondeo dicendura quôd habitus et est
forma quœdam et est habitus. Potest ergo dis-
tinctio habituum secundùm speciem attendi,
aut secundùm communem modum, quo formée
Bpecie distinguuntur, aut secundùm proprium
modum distinctionis habituum. Distinguuntur
siquidem formée ab invicem secundùm diversa
principia activa, eo quôd « orane agens facit
simile secundùm speciem. » Habitus autem
importât ordinem ad aliquid; omnia autem quae
dicunlur secundùm ordinem ad aliquid, distin-
guuntur secundùm distinctionem eorum ad quae
icuutur. Est autem habitus dispositio ^uœdam
ordinata ad duo , scilicet ad naturam et ad ope-
rationem consequentem naturam. Sic igitur se-
cundùm tria habitus specie distinguuntur : uno
quidem modo, secundùm principia activa talium
dispositionum ; alio verô modo , secundùm na-
turam; tertio verô modo, secundùm objecta
specie differentia , ut per sequentia expiica-
bitur.
Ad primum ergo dicendum , quôd in distinc-
tione potentiarum vel etiam habituu:ii non est
considerandum ipsum objectum materialiter,
sed ratio objecti differens specie vel etiam gé-
nère. Quamvis autem contraria specie dilTerant
diversitate rerum, tamen eadem ratio est cog-
noscendi utrumque, quia unum yer aliud cog*
DE LA DISTINXTION DES HABITUDES. 375
geule idée ; et du moment où ils offrent la même idée intelligible , ils
doivent nécessairement appartenir à la même habitude intellectuelle.
2° Le physicien prouve la rotondité de la terre par un moyen , et Tas-
tronorae par un autre. En effet rastronomc la démontre par des moyens
mathématiques, par la figure que projette notre planète dans les éclipses
et par des preuves semblables; puis le physicien la démontre par des
moyens physiques, par le mouvement des graves vers leur centre et par
d'autres faits pareils. Or la démonstration, ce a syllogisme qui produit la
science, » comme l'appelle le Philosophe, tire toute sa force des moyens
qu'elle emploie : ces moyens sont donc comme les principes actifs qui di-
versifient les habitudes des sciences.
3° Comme l'enseigne le Philosophe, « la fin est dans les choses pra-
tiques ce que le principe est dans les choses démonstratives. En consé-
quence la diversité de la fin diversifie les vertus , tout comme la diver-
sité des principes actifs. D'ailleurs, et nous l'avons montré précédemment,
la fin constitue l'objet de l'acte intérieur, qui appartient à la vertu par
l'afiinité la plus intime.
ARTiaE m.
Les habitudes se distinguent-elles d'après le bien et le mal?
Il paroît que les habitudes ne se distinguent point d'après le bien et le
mal. 1<* Le bien et le mal forment deiLx contraires. Or les contraires ap-
partiennent à la même habitude, comme nous l'avons vu dans l'article
précédent. Donc les habitudes ne se distinguent point par le bien et le
mal.
2° Puisque le bien est une forme de l'être et qu'il se trouve ainsi dans
toutes les choses, il ne peut constituer aucune différence spécifique,
comme l'enseigne le Philosophe j et puis le mal, simple non-être puis-
noscitur; et ideo in quantum C':>nvenmnt in una
ratione cognoscibilis, pertinent ad unum lia-
bitum cognoscitivum.
Ad secundum dicendum , quod terrain esse
rotundam per aliud médium demonstrat natu-
ralis, et per aliud astrologus. Astrologus enim
hoc demonstrat per média matlieûiatica , sicut
per figuras eclipsium et per alia liujusmodi;
naturalis vero hoc demonstrat per médium na-
turale, sicut per motum gravium ad médium,
vel per aliud hujusmodi. Tota autem virtus de-
monstiationis j quœ est « syllogismus faciens
BCire , » ut dicitur I Poster, (text. 5 ) dependet
ex medio ; et ideo diversa média sunt sicut di-
■versa principia activa , secundum quae habitus
Scitnliarum diversiticantur.
Ad tevtium dicendum, quôd sicut Philoso-
«lius dicit, in II. Phys., et in \1I. Etfi. : « Ita se
libetûûis in operabilibus, sicut principium in
demonstrativis , » et ideo diversitas flnium di-
versificat virtutes , sicut et diversitas activorum
priucipiorum. Sunt etiam ipsi fines objecta ac-
tuum interioruui , qui maxime pertinent ad vir-
tutes, ut ex suprà dictis patet (qu. 19, art. 1
et 2).
ARTICULIS IIL
Vtrùm habitus disiinguantur secundum
bonum et malum.
Ad tertium sic proceditur. Videtur quod ha-
bitus non distinguantur secundiun bonum et
malum. Bonum enim et malum sunt contraria.
Sed « idem habitus est contrariorum, » ut suprà
habitum est (art. 2). Ergo habitus non distin-
guuntur secundum bonum et malum,
2. Praterea, bonum convertitur cum ente, et
sic cum sit commune omnibus, non potest su»***
ut differentia alicujus speciei , ut patet per Pb>.
Î576 1" II" PARTIE, QUESTION LIV, ARTICLE 3.
qu'il est tout privation, ne peut non plus différencier l'être. Donc les ha-
bitudes ne se distinguent pas spécifiquement par le bien et le mal.
3° Plusieurs habitudes mauvaises, diftérant entre elles, ont souvent I3
même objet : ainsi Tintempérance et l'insensibilité se j'apportent à la
concupiscence. Et nous devons en dire autant des habitudes bonnes; car
la vertu humaine^ la vertu héroïque et la vertu divine peuvent concer-
ner la même chose, comme on le voit dans le Philosophe. Donc les habi-
tudes ne se distinguent pas d'après le bien et le mal.
Mais la bonne et la mauvaise habitude sont, comme le vice et la
vertu, contraires l'une à l'autre. Or les contraires appartiennent à des
espèces différentes. Donc les habitudes diffèrent d'espèce selon la diffé-
rence du bien et du mal.
(Conclusion. — Les habitudes diffèrent par le bien et le mal selon
qu'elles disposent l'homme à des actes conformes ou contraires à sa na-
ture, comme aussi selon qu'elles le disposent à des actes conformes à une
siature supérieure ou à une nature inférieure. )
Comme nous l'avons vu dans le dernier article, les habitudes diffèrent
•à''espèce non-seulement d'après leurs objets et d'après leurs principes
actifs, mais encore d'après la nature. Sous ce dernier rapport, elles se
distinguent de deux manières : par la convenance et la disconvenance à
l'égard d'une même nature , puis par la convenance à l'égard d'une na-
ture inférieure et d'une nature supérieure. Or les bonnes et les mauvaises
habitudes se distinguent de la première manière; car on dit bonne l'ha-
bitude qui dispose l'agent à des actes convenables à sa nature, et l'on ap-
pelle mauvaise celle qui le dispose à des actes répugnant à sa nature :
ainsi les actions vertueuses conviennent à la nature humaine, parce
qu'elles sont conformes à la raison; et les actions vicieuses répugnent à
la même nature, parce qu'elles sont contraires à la raison. Il est donc
losophum in IV. Topic. , (cap. 2 ). Similiter
Ciiam mrdum, cum sit privalio et non ens,
lion potest esse alicujus entis differentia. Non
ergo secundùm bonum et malv.m possunt ha-
bitas specie distingui.
3. Praeterea, circa idem objectum contingit
esse diversos habitus malos, siciit circa concu-
piscentias interaperantiam et insensibilitatem.
Et similiter etiam pliires habitas bonos ; scilicet
\iitutem humanam et virtatem heroicam, sive
drvinam, ut patet per Philosophum in vu. Eth.
(cap. 1). Non ergo distinguuntur habitus se-
cundùm boyium et malum.
Sed contra est quôd habitus bonus contra-
îiatur habitui malo , sicut virtus vilio. Sed con-
traria sunt diversa secundùm speciem. Ergo
habitus differunt specie secundùm differentiam
iioni et mali.
(CoxcLusio. — Distinguuntur habitus per
bonum et malum, prout disponunt hominem
in ordine ad naturam , vel ad actum conve-
nientem vel dlssonantem naturœ, seu etiam in
ordine ad actum convenientem naturaî supe-
riori vel naturae inferiori.)
Respondeo dicendum , quôd sicut dictum est
(art. 2), habitus specie distinguuntur non solum
secundùm objecta et principia activa, sed etiam
in ordine ad naturam. Quod quidem contingit
dupliciter : uno modo secundùm convenien-
tiara ad naturam , vel etiam secundùm discon-
venientiam cum ipsa. Et hoc modo distinguun-
tur specie habitus bonus? et malus ; nam
habitus bonus dicitur , qui disponit ad actum
convenientem naturae agentis; habitus autem
malus dicitur, qui disponit ad actum non con-
venientem naturae : sicut actus virtutum naturae
humanae conveniunt , eo quôd sunt secundùm
ratiouera ; actus vero vitiorum , cum sint contra
DE LA DISTINCTION DES HABITUDES, 3T|
clair que les habitudes diffèrent spécifiquement selon qu'elles sont bonnei
ou mauvaises. Ensuite les habitudes se distinguent, quand elles appar-
tiennent les unes à une nature inférieure, et les autres à une nature su-
périeure : ainsi la vertu humaine, disposant à des actes convenables à une
nature inférieure, se distingue de la vertu divine ou héroïque, qui dis-
pose à des actes convenables à une nature supérieure (1).
Je réponds aux arguments : 1° Les contraires peuvent appartenir à la
même habitude, parce qu'ils peuvent tomber sous une conception com-
mune et se réunir dans la même idée; mais les habitudes contraires ne
sont jamais de la même espèce, parce que la contrariété des habitudes
implique des idées contraires. Ainsi les habitudes se distinguent selon le
bien et le mal, c'est-à-dire selon que les unes sont bonnes et les autres
mauvaises, mais non selon que les unes se rapportent au bien et les
autres au mal (2).
2o Le bien qui existe dans toutes les choses n'est pas celui qui établit
la différence spécifique des habitudes ; mais c'est un bien déterminé, qui
convient à mie nature déterminée, c'est-à-dire à la nature humaine. Pa-
reillement le mal qui constitue l'habitude dans son espèce , ce n'est pas
le mal qui forme une pure privation; mais un mal déterminé, qui ré-
pugne à une nature déterminée.
3^ Comme nous l'avons dit dans cet article, plusieurs habitudes bonnes
peuvent, tout en se rapportant au même objet, se distinguer spécifique-
(1) Cette expression : Vertu divine ou héroïque, se trouve souvent dans Aristote, par
exemple, Ethic, VI , 1. Les païens qualiQoient de divine la vertu des héros, parce qu'ils con-
sidéroient les grands hommes comme des demi-dieux.
(2) L'habitude de Topinion se rapporte à la vérité et à Terreur , mais elle se propose d'é-
viter Terreur et de choisir la vérité; semblablement la science médicale concerne l'homme
malade et l'homme bien portant; mais elle veut conserver la santé de l'homme bien portant
et la rétablir dans Thomme malade. L'habitude ne se distingue donc pas spécifiquement sui-
vant qu'elle se rapporte au bien ou au mal, mais suivant qu'elle recherche l'un ou l'autre,
c'est-à-dire suivant qu'elle est bonne ou mauvaise.
rationem, à natura humana discordant. Et sic
manifestum est quod secundùtn ditferentiam
boni et wcû/!! , habitus specie distinguuntur;
alio modo secundùm naturam , habitus distin-
guuntur ex eo quôd habitas unus disponit ad
actum convenientem naturœ inferiori; alius
autem habitus disponit ad actum convenientem
naturae superiori; et sic virtus humana, quse
disponit ad actum convenientem naturœ hu-
manae^ distinguitur à divina virtute vel he-
roica, quae disponit ad actum convenientem
cuidam superiori naturœ.
Ad primum ergo dicendiim, quod contrario-
rum potest esse unus habitus secundùm quôd
contraria conveniunt in una ratione; nunquam
tamen conlingit quôd habitus contrarii sint
secundùm contrarias rationes. Et ita secundùm
bonum et malum, habitus distinguuntur , sci-
licet in quantum unus habitus est bonus et
alius malus; non autem ex hoc quôd unus est
boni et alius mali.
Ad secundùm dicendum , quôd bonum com-
mune omni enti, non est diffère ntia constituens
speciem alicujus habitus, sed quoddam bonum
delerminatum, quôd est secundùm convenien-
tiam ad determinatam naturam , scilicet huma-
nam. Similiter etiam malum , quod est diffe-
rentia constitutiva habitus , non est privatio
pura , sed est aliquid determinatum repugnans
determinatae naturae.
Ad tertium dicendum , quod plures habitus
boni circa idem specie distinguuntur secun«
unius speciei \ coutrarietas enim habituum est l dùm convenientiam ad diversas saturas , ut
578 I" II" PARTIE, QUESTION LIV, ARTICLE 4.
ment par la convenance à des natures différentes; et pareillement plu-
sieurs habitudes mauvaises, concernant la même chose, se diversifient
souvent par cela qu'elles répugnent diversement à la nature : ainsi plu-
sieurs vices peuvent être contraires à une seule vertu dans la môme ma-
tière (1).
ARTiaE IV.
Une habitude est-elle composée de plusieurs autres?
n paroît qu'une habitude est composée de plusieurs autres, l* Ce qui
n*est pas produit simultanément, mais d'une manière successive, est
composé de plusieurs parties. Or Thabitude n'est pas produite simulta-
nément, mais d'une manière successive, par plusieurs actes. Donc une
seule habitude est composée de plusieurs autres,
2o Le tout est composé de ses parties. Or on trouve des parties dans
une seule habitude : Cicéron en distingue plusieurs dans la force, dans
la tempérance et dans d'autres vertus (2). Donc une seule habitude est
composée de plusieurs.
3« On peut avoir la science actuelle et la science habituelle d'une seule
conclusion. Or plusieurs conclusions appartiennent à une seule science,
par exemple à l'arithmétique, à la géométrie. Donc une seule habitude
renferme plusieurs habitudes.
Mais l'habitude, étant une qualité, constitue une forme simple. Or
l'entité simple n'est pas composée de plusieurs éléments. Donc une habi-
tude n'est pas composée de plusieurs.
(Conclusion. — L'habitude, formant une qualité simple, n'est pas
(1) La prodigalité et l'avarice, par exemple, sont contraires à la libéralité dans la dispen-
gation des biens.
(2) Cicéron , De rhetorica invent., XXXV — XXXVIII , distingue : dans la force , la ma-
gnificence, la confiance, la patience et la persévérance; dans la tempérance, la continence,
la clémence et la modération; dans la prudence, la mémoire, l'intelligence et la prévoyance;
dans la justice, la religion, la piété, la facilité à pardonner, la sévérité à punir et la vérité.
dictiim est; pUires verô habitus mali distin-
guuntur circa idem agendum, secundùm di-
versas repugnantias ad id quod est secundùm
naturam : sicut uni virtuti contrariantur diversa
\itia circa eamdftm materiam.
ARTICULUS IV.
Vtrùm unus habitus ex multis haUtibus
constitiiatur.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
unus habitus ex pluribus habitibus constituatur.
Illud enira cujus generatio non simul peiiici-
tur, sed successive , videtur constitui ex plu-
ribus partibus. Sed generatio ' habilus non est
siinul sed successive , ex pluribus actibus ,
ut suprà habitum est (qu. 51, art. 2). Ergo
(1) Sa his eliam suprà, qu. 23, art. 2 ad 1.
unus habitus constituilur ex pluribus habitibus.
2. PriBterea^ ex partibus constituilur totum.
Sed uni habitui assignantur miiltae partes;
sicut Tullius ponit multas partes fortitudinis et
temperantiae, et aliarum virtutura, Ergo unus
habitus constituilur ex pluribus.
3. Prseterea, de una sola conclusione potest
scientia haberi actu et habitu. Sed multae coa-
clusiones pertinent ad unam scientiam totam,
sicut ad geonielriam vel arilhineticain. Ergo
unus habitus c jnstituitur ex multis.
Sed contra, habitas, cum sil qualitas quae-
dam, est forma simplex. Sed nulium simplex
constituitur ex pluribus. Ergo unus liabitus non
constituilar ex pluribus habitibus.
(CoNGLUsio. — Habitus est qualitas uua
DE LA DISTINCTION DES HABITUDES.
379
composée de plusieurs habitudes ; elle ne s'étend à plusieurs choses qu'en
se rapportant à une seule, dont elle reçoit l'unité.)
L'habitude relative à l'acte, et c'est de celle-là que nous parlons prin-
cipalement ici, est la perfection de la puissance, de la faculté. Or toute
perfection a des rapports de forme et de proportion avec le sujet. Comme
donc la puissance, tout en étant une, s'étend à plusieurs choses renfer-
mées dans une seule, c'est-à-dire dans une propriété générale de l'objet :
ainsi l'habitude s'étend à xjlusieurs choses en se rapportant à une seule,
c'est-à-dire à une propriété particulière de l'objet, à une seule nature ou
à un seul principe. Si donc nous considérons l'habitude relativement aux
choses qu'elle concerne dans son extension, nous y découvrirons bien
une certaine multiplicité 5 mais cette multiplicité est coordonnée à une
seule entité , que regarde principalement l'habitude ; de sorte que l'ha-
bitude forme une qualité simple , qui n'est pas composée de plusieurs
éléments semblables, quoiqu'elle s'étende à plusieurs objets. Car l'habi-
tude n'embrasse plusieurs choses, répétons-le, qu'en se rapportant à une
seule qui lui donne l'unité.
Je réponds aux arguments : 1° Si l'habitude est produite successive-
ment, ce n'est pas qu'elle renferme plusieurs parties naissant les unes
après les autres; mais c'est que le sujet n'a pas dès le principe la disposi-
tion ferme et stable, changeant difficilement. La disposition est d'abord
imparfaite ; puis elle se perfectionne peu à peu, comme toutes les qualités.
2" Les parties qu'on distingue dans les vertus cardinales ne sont pas
comme les parties intégrantes qui composent le tout; mais elles forment,
ainsi que nous le verrons plus tard, les parties potentielles du sujet.
3° L'homme qui est parvenu par la voie démonstrative à la science d'une
conclusion possède l'habitude de la science, mais imparfaitement. Quand
simplex non ex pluribus habitibus constituta;
licet enim ad multa se extendat, id non fitnisi
in ordine ad unum, à quo habet unitatem.)
Respondeo dicendum , qiiod babitus ad ope-
tationem ordinatus , de quo mine principaliter
Intendiraiis, est perfectio quœdam potentiœ.
Omnis aiitem perfectio proportionatur sno per-
fectibili. Unde sicut potentia, cuni sit una, ad
multa se extendit secundùm quod conveniunt
in uno aliqno , id est in generali quadam ra-
tione objecti : ita etiam habitas ad multa se
«tendit secundùm quôd habet ordinem ad ali-
quod unum, pulà ad unam specialem ratione.ra
objecti, vel unam naturam, vel unum princi-
pium, ut ex supradictis patet. Si igitur consi-
deremus habitum secundùm ea ad quœ. se ex-
lendit, sic invenieraus in eo quamdam multl-
plicitatem ; sed quia illa multiplicitas est
Wdinata ad aliquid unum, ad quod principa-
liter ?eij>icit habitus , inde est quod habitus est
qualitas simplex non constituta ex pluribus ha-
bitibus, etiamsi ad multa se extendat. Non enim
unus babitus se extendit ad multa , nisi in or-
dine ad unum ex quo habet unitatem.
Ad primum ergo dicendum , quod successio
in generatioue habitus non contingit ex hoc
quôd pars ejus generetur post partem, sed ex
eo quôd subjectum non statim consequitur dis-
positioneûi firmam et difflcilè mobilera ; ex eo
quôd primo imperfectè incipit esse in subjecto,
et paulatim perticitur, sicut etiam est de aliis
qualitatibus.
Ad secundùm dicendum, quôd partes qu©
singulis virtutibus cardinalibus assignantar, non
sunt partes intégrales ex quibus constiluatur
totum, sed partes subjectivae potentiales, ut
infra patebit (qu. 57, art. 6 et la 2» qu. 48).
Ad tertium dicendum, quôd ille qui in aliqua
scientiaacquiritper demonstrationem scientiam
conclusionis unius, habet quidem habitum sed
380 I" TI« PARTIE, QUESTION LV, ARTICLE i.
il acquiert par une seconde démonstration la science d'une autre conclu-
sion, il ne crée pas dans son esprit une nouvelle habitude; mais l'habitude
qui déjà se trouvoit dans lui devient plus parfaite : car les conclusions et
les démonstrations d'une science se tiennent par des rapports intimes, et
dérivent les unes des autres.
QUESTION LV.
Des vertus considérées dans leur esscuec»
Après avoir examiné les habitudes en général, nous devons les consi-
dérer en particulier.
Et comme les habitudes se distinguent par leur bonté et leur malice ,
nous parlerons : premièrement, des bonnes habitudes, c'est-à-dire des
vertus et des choses qui les accompagnent, des dons, des béatitudes et des
fruits ; deuxièmement , des mauvaises habitudes , c'est-à-dire des vices
et des péchés.
Il y a cinq choses à considérer dans les vertus : premièrement, leur
essence; deuxièmement, leur sujet; troisièmement, leur division; qua-
trièmement, leur cause; cinquièmement, leurs propriétés.
On demande sur le premier point : 1° La vertu humaine est-elle une
habitude? 2° Est-elle une habitude opérative? 3° Est-elle une bonne habi-
tude? 4o Enfin peut-on définir la vertu une bonne qualité de l'esprit par
laquelle on vit droitement, dont personne n'abuse et que Dieu opère en
nous sans nous?
imperfectè. Cum vero acquirit per aliam de-
Tuonstrationem scientiam conclusionis alterius,
non aggeneratur in eo alius habitus , sed ha-
bitus qui prius inerat fit perfectior , utpote ad
plura se extendens; eo quod concîusiones et
demonstrationes unius scientiae ordinatae sunt,
et una derivatur ex alla.
QUJISTIO LV.
De virtuHbuij quantum ad earum essentianij in quatuor articulas divisa.
Ccnsequenter considerandum est de habi-
tibus in spécial i.
Et quia habitus , ut dictum est ( qu. 54 ,
art. 3), distinguuntur per bonum elmalum,
primo dicendum est de habitibus bonis, qui
sunt virtutes, et alia eis adjuncta, scilicet dona,
beatitudines et fructus ; secundo , de habitibus
malis, scilicet de vitiis et peccatis.
Circa virtutes ^lutem quinque consideranda
sunt. Primo, de essentia virtutis ; secundo , de
subjecto ejus; tertio, de divisione virtutum;
quarto, de causa virtutis; quintô, de quibusdam l
proprietatibus virtutis. i
Circa primum quœruntur quatuor. !<> Utrùrtf
virtus humana sit habitus. 2» Utrîim sit habitus
operativus. 3o Utrum sit habitus bonus. 4* De
difiinitione virtutis.
DES VERTUS CONSIDÉRÉES DANS LEUR ESSENCE
381
ARTICLE I.
La vertu humaine est-elle une habitude ?
n paroît que la vertu humaine n'est pas une habitude. i° La vertu est
le dernier terme de la puissance. Or le dernier terme d'une chose rentre
dans le genre de cette chose : ainsi le point revient au genre de la ligne.
Donc la vertu appartient au genre de la puissance, et non pas au genre
de rhahitude.
2o Saint Augustin dit: Lk tih, arh., W, 19 : «La vertu est le bon usage
du libre arbitre. » Or Tusage du libre arbitre est un acte. Donc la vertu
est pareillement un acte, et non pas une habitude.
3* Nous ne méritons point par les habitudes , mais par les actes ; car,
autrement, nous mériterions continuellement, toujours, même en dor-
mant. Or nous méritons par les vertus. Donc les vertus ne sont pas des
habitudes , mais des actes.
40 Nous lisons dans saint Augustin, De morib. EccL, I, 15 et De
Civit. Bel, XV, 22 : c< La vertu est Tordre de Tamour; » puis
QiUBSt., LXXXIII, 30 : a La coordination qu'on appelle vertu consiste à
jouir et à user de ce dont on doit user et jouir. » Or Tordre ou Tordon-
nation éveille Tidée d'acte ou de relation. Donc la vertw n'est pas une ha-
bitude , mais un acte ou une relation.
b" Il est des vertus naturelles, aussi bien que des vertus humaines (1).
Or les vertus naturelles ne sont pas des habitudes , mais des forces. Donc
les vertus humaines ne sont pas non plus des habitudes.
Mais le Philosophe, Prœdicam., de qualitate^ pose en principe que la
science et la vertu sont des habitudes.
(1) Le mot vis, force, a produit le mot vir (le âvr,p des Grecs et le mann des Allemands)
homme fort ; puis vir a donné naissance à virtus, état ou acte de l'homme fort. Vertus na-
turelles veut dire forces de la nature.
ARTICULUS L
UtrUm virtus humana sit habitus.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
Tirtus humana non sit habitus. Virtus enim est
« ullimum potentiae , » ut dicitur in primo De
cœlo (text. 116). Sed ultimum uniuscujusque
reducitur ad genus illud cujus est ultimum,
sicut punctum ad genus lineœ. Ergo virtus re-
dncitur ad genus potentise, et non ad genus
babitus.
2. Praeterea, Augustinus dicit in II. De libero
arbit., quôd « virtus est bonus usus liberi ar-
bitrii. » Sed usus liberi arbitrii est actus. Ergo
ifirtus non est habitus, sed actus.
â. Prœterea, habitibus non meremur, sed
actibus; alioquin homo mereretur continué,
etiam dormiendo. Sed virtutibus meremur. Ergo
virtutes non sunt habitus , sed actus.
4. Praeterea , Augustinus dicit in libro De
moribus Ecclesiœ (cap. 15), ut et libro XV,
De Civit. Dei (cap. 22), quôd « virtus est ordo
amoris; » et in lib. LXXXIII Quœst., dicit
(qu. 30) quôd «ordinatio qua virtus vocatur,
est fruendis frui et utendis uti. » Ordo autem
seu ordinatio nomiuat vel actum vel relationem.
Ergo virtus non est habitus, sed actus vel relatio.
5. Praeterea , sicut inveniuntur virtutes hu-
manes, ita et virtutes naturales. Sed virtutes
naturales non sunt habitus, sed potentiae
qusedam. Ergo etiam neque virtutes humanae.
Sed contra est quôd Phliosophus in lib. Prœ-
dicament. (cap. de qualitate) , scientiam et
virtutem ponit esse habitus.
(1) De his etiam iufrà, qu. 56, art. a; et II, Sent., dist. 27, qu, 1 , art. 3; et III, SeuL^
dist. 23, qu. 1 , art. 3, queestiuuc, 1 et 3; et qu. 1 , de verit., art. 1,
!
382 I" II* PARTIE, QUESTION LV, ARTICLE 1.
(Conclusion. — Puisque la vertu est la perfection qui dispose la puis-
sance à Tactc, elle est nécessairement une habitude.)
Le mot vertu désigne un certaine perfection de la puissance. Or, d'une
part , la perfection se rapporte principalement à la fin des choses ; d'une
autre part, la fin de la puissance est Vacte : donc la puissance est parfaite
par la détermination aux actes qui lui sont propres. Maintenant il est des
puissances, comme les puissances actives de la nature, qui sont détermi-
nées par elles-mêmes aux actes qui leur conviennent, et voilà pourquoi
Ton appelle vertus ces puissances considérées en elles-mêmes, dans leur
essence. Mais les puissances raisonnables , les puissances propres à
Thomme ne sont point déterminées à une seule chose , puisqu'elles se
rapportent indifféremment à plusieurs; il faut donc que ces puissances-là Û
soient déterminées à leurs actes par l'habitude, comme nous l'avons
montré précédemment. Donc les vertus humaines sont des habitudes.
Je réponds aux arguments : 1° On appelle quelquefois vertu ce que la
vertu concerne, savoir son objet ou ses actes : ainsi l'on appelle foi tantôt
ce qu'on croit, tantôt l'acte par lequel on croit, tantôt l'habitude à l'aide
de laquelle on croit (1). Lors donc qu'on dit : « La vertu est le dernier
terme de la puissance, » le mot vertu désigne l'objet de la vertu, car la
vertu d'une puissance se rapporte au but le plus élevé qu'elle peut at- d
teindre. Quand un homme peut porter cent livres et pas davantage, sa *
force ou vertu est fixée, déterminée à cent livres, pas à soixante. L'ob-
jection considère les choses autrement : elle fait du dernier terme de la
puissance l'essence de la vertu.
2*» Quand saint Augustin dit : « La vertu est le boa usage du libre ar-
(1) Saint Augustin dit, De fide et symb., I : « La foi catholique est consignée dans le
symbole et gravée dans les cœurs des fidèles, » Puis, In Johan.^ XL : « Qu'est-ce que la foi,
sinon la croyance à ce qu'on ne voit pas? » Puis encore , Epist.s GV : « La foi est un don
(CoKCLUSio. — Cum virtiis sit perlectio po-
tentisp. in ordine ad actum , necessaiiô virtiis
est habitus.)
Respondeo dicendum, quôd virtus nominal
qiiamdara potentiseperfectionem. Uniuscujusque
enim perfectio prsecipuè consideratur in ordine
ad suum finem ; finis autem potentice actus est ;
unde potentia dicitur esse perfecta secundùm
supradictis patet (1) : et ideo virtutes humanae
habitus sunt.
Ad priraum ergo dicendum, quod qiiandoquè
virtus dicitur id ad quod est \irtus, scilicet vel
objectum virtutis, vel actus ejus : sicut fide^
dicitur qaandoque id quod creditur, quandoque
verô ipsiirn credere , quandoque autem ipse ha-
bitus quo creditur. Unde quando dicitur quôd
quôd determinatur ad suum actum. Sunt autem « virtus est ultimum potentiae, » sumitur virtus
quaedam potentiae, quœ secundùm seipsas sunt pro objecto virtutis; id enim in quod ultimô
determinatai ad suos actus, sicut potentiae na- ■ potentia potest, est id ad quod dicitur virtus
turales activœ; et ideo hujusmodi potentiae na- 1 rei. Sicut si aliquis potest ferre centum libras
turales secundùm seipsas dicuntur virtutes. \ et non plus, virtus ejus consideratur secun*
Potentiae autem rationales quai sunt propriae 1 dùm centum libras , non autem secundùm sexa-
hominis, non sunt determinat^e ad unum, sed ! ginta. Objectio autem procedebat ac si essea-
se habent indeterminatè ad multa ; determi-
nantur autem ad actus per habitus, sicut ex
tialiter virtus esset «ultimum potentiae.»
Ad secundùm dicendum, quôd «bonus usui
(1) Scilicet qu. 49, art. 4 , uhi proiude nécessitas prohatur habituum ad poteulias deteroû*
nandas.
DES VERTUS CONSIDÉRÉES DANS LEUR ESSENCE. 383
bitre, » il emploie le mot vertu pour acte de la vertu. En effet la vertu
se rapporte au bon usage de la liberté comme à son acte ; car l'acte de la
vertu n'est autre chose que ce bon usage.
30 On peut mériter de deux manières : d'abord par le mérite , comms
on court par la course^ et dans ce sens nous méritons par les actes; en-
suite par le principe du mérite, comme on court par la force motrice, et
de cette façon nous méritons par les habitudes et les vertus.
4-° Cette phrase : « La vertu est Tordre ou la coordination de Tamour, »
prend la vertu pour son objet; car la vertu doit régler, ordonner Tamour
dans nos cœurs.
5<* Les puissances naturelles sont déterminées par elles-mêmes à une
seule chose; mais il n'en est point ainsi des puissances raisonnables. On
ne peut donc établir aucune induction des unes aux autres.
ARTICLE II.
La vertu humaine est-elle une habitude opêrative ?
Il paroît que la vertu humaine n'est pas essentiellement une habitude
opêrative. 1° Cicéron dit, Tuscul., IV, 29 : « Ce que la santé et la beauté
sont pour le corps, la vertu Test pour l'ame. » Or la santé et la beauté ne
sont pas des vertus opératives. Donc la vertu n'en est pas une non plus,
2° Dans les choses physiques, la vertu se rapporte non-seulement à
l'action, mais encore à l'être; car le Philosophe dit. De cœlo, I, 20 :
« Parmi les choses, les unes ont la vertu d'être toujours, les autres d'être
non pas toujours, mais durant un certain temps. » Or ce qu'est la vertu
gratuit, elle est produite par le Saint-Esprit. » Que signifie, là, le mot foi? Si on veut so
donner la peine de relire ces passages, on verra qu'il désigne Tobjet de la foi dans le pre*
mier, l'acte de la foi dans le deuxième et l'habitude de la foi dans le troisième.
liberi arbitrii» dicitur esse virtus secundùm
eamdem rationem , quia scilicet est id ad qiiod
ordiuatur virtus, sicut ad proprium actum;
nihil est eniui aliud actus virtutis quam bonus
usus liberi arbitrii.
Ad teitium dicendum , quôd aliquo dicimur
niereri dupliciter : uno modo sicut ipso merito,
eo modo quo dicimur currere cursu, et hoc
modo meremur actibus ; alio modo dicimur me-
reri aliquo sicut principio merendi , sicut dici-
mur currere potentia motiva, et sic dicimur
mereri virtutibus et habilibus.
Ad quartum dicendum , quôd virtus dicitur
«ordo vel ordinatio amoris, » sicut id ad quod
est virtus; per virtutem enim ordinatur amor
in nobis.
Ad quintum dicendum , quôd poteutiae na-
turales sunt de se determinatae ad unum, non
autem potentiae rationales. Et ideo non est si-
mile, ut dictum est.
ARTICULUS IL
Utrùm virtus humana sit habitus
operativus.
Ad secundùm sic proceditur (1). Videtur
quôd non sit de ratione virtutis human», quôd
sit habitus operativus. Dicit enim Tullius ia
IV De Tuscul. quœst., quôd « sicut est sanitas
et pulchritudo corporis , ita est virtus animas. »
Sed sanitas et pulchritudo non suut habitus
operativi. Ergo neque etiam virtus.
2. Prgeterea, in rébus naturalibus invenitur
virtus non solum ad agere, sed etiam ad esse,
ut patet per Philosophum in primo De cœlo
(text. 20), quôd « qusedam habent virtutem ut
sint semper ; quaîdam verô non ad hoc quôd siat
(1) Se bis etiam infrà, qu. Ci, art. 1, in corp. ; et qu. 71, art. 1, ad 2; et 2, 2, qa. 58 ,
art. 1 j et m, Smt.^ dist. 26, qa. 2, ait. 1.
..<.^r^
384 1" II* PARTIE, QUESTION LV, ARTICLE 2.
naturelle dans les choses physiques, la vertu humaine Test dans îe<
choses raisonnables. Donc la vertu humaine se rapporte non-seulement
à Faction , mais encore à Fêtre.
3° Nous lisons dans le Philosophe, Physic, VII, 17 : a La vertu est la
disposition de l'être parfait au plus grand bien. » Or le plus grand bien
auquel l'homme doive parvenir, c'^st Dieu même, comme le prouve saint
Augustin, et Famé y est disposée par son assimilation à cet Etre suprême.
Donc la vertu est une qualité qui met Famé en rapport avec Dieu par
l'assimilation, et non par Fopération; donc elle n'est pas une habitude
opérative.
Mais le Philosophe dit, Ethic, II, 5 : « La vertu de Fêtre est ce qui
rend bonne son opération. »
(CoxcLusiON. — Puisque la vertu humaine est la perfection de la puis-
sance relativement à Faction, elle est une habitude opérative.)
La vertu, comme Findique son nom même, implique une certaine
perfection de la puissance, et c'est là ce que nous avons vu dans l'article
précédent. Et comme il y a deux puissances, l'une à Fêtre et l'autre à
l'action, il y a pareillement deux sortes de vertus résultant de la perfec-
tion de ces deux puissances. Mais la puissance à Fêtre se trouve dans la
matière, qui est Fêtre potentiel; et la puissance à Faction réside dans la
forme, qui est le principe de Fopération, car la cause agit en tant qu'elle
est en acte. Et dans la constitution de la nature humaine, le corps pré-
sente la matière, et Famé la forme; puis Fhomme partage avec les ani-
maux purs le corps et les forces qui sont communes à Famé et au corps,
il ne possède par privilège exclusif que les forces propres à Famé, c'est-
à-dire les forces raisonnables. En conséquence la vertu humaine, et
c'est de celle-là seule que nous parlons, ne peut appartenir au corps.
Beœper, sed aliquo tempore determinato. » Sed
fiicut se habet virtus naturalis in rébus natura-
libus, ita se habet virtus humana in rationali-
bus. Ergo etiam virtus humana non solùm est
ad agere, sed etiam ad esse.
3. Prœterea, Philosophus dicit in VII Physic,
(text. 17) , quôd « virtus est dispositio perfecti
ad optimum. » Optimum autem ad quôd ho-
minem oportet disponi per virtutem, ipse est
Deus, ut probat Âugustinus in lib. De moribus
Ecdesiœ, ad quem disponitur anima per assi-
milationem ad ipsum. Ergo videtur quôd virtus
dicatur qualitas quaedam animai in ordine ad
Dfeum tanquam assimilativa ad ipsum , non au-
tem in ordine ad operationem ; non igitur est
habitus operatiMis.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
II Ethic. (cap. 5 sive 6), quôd « virtus unius-
cujusque rei est, qua opus ejus bonum reddit. »
(CoNCLUSio. — Virtus humana, cum sit
perfectio potentiae in ordine ad opus, oportet
ipsam esse habitum operativum. »
Respondeo dicendum, quôd virtus ex ipsara-
tione nominis importât quamdam perfectionem
potentiae, ut suprà dictum est (art, 1). Unde
cum duplex sit potentia , scilicet potentia ad
esse et potentia ad agere , utriusque potentiae
perfectio virtus vocatur. Sed potentia ad esse
se tenet ex parte raateriae , quae est ens in po-
tentia; potentia autem ad agere se tenet ex
parte formas, quae est principium agendi, eo
quôd « uaumquodque agit in quantum est actu. »
In constitutione autem hominis corpus se tenet
sicut materia, anima verô sicut forma; et quan-
tum quidem ad corpus , homo communicat
cum aliis animahbus ; et similiter quantum ad
vires quae sunt animae et corpori communes ;
soiae autem illae vires quse sunt propriae animée
(scilicet rationales) sunt hominis tantum. Et
ideo virtus Uumana de qua loquimur , uoa po*
DES TERTUS CONSIDÉRÉES DANS LEUR ESSENCE, 388
mais seulement aux facultés propres à Tame ; donc la vertu humaine
n'implique pas rapport à Têtre, mais à Faction; donc elle est essentiel-
lement une habitude opérative (1).
Je réponds aux arguments : 1° Le mode de Faction suit la disposition
de l'agent; car tel est Têtre, telle est son œuvre. Puis donc que la vertu
est un principe déterminé d'opération^ il faut qu'il y ait dans le sujet
une disposition conforme à la vertu , car la vertu donne à l'opération
Tordre convenable. En conséquence la vertu est une disposition dûment
ordonnée dans l'homme, qui coordonne les puissances propres de l'ame
soit entre elles, soit avec les objets extérieurs. Sous ce point de vue, con-
sidérée comme disposition convenable de l'ame, la vertu ressemble à la
santé et à la beauté, qui sont les dîspositions convenables du corps; mais
cela n'empêche pas qu'elle ne soit aussi un principe d'opération.
2° La vertu qui se rapporte à l'être ne se trouve pas uniquement dans
l'homme ; il ne possède en propre que la vertu relative aux œuvres rai-
sonnables, qui forment son domaine exclusif.
3° Puisque la substance de Dieu est son action, la plus grande ressem-
blance de l'homme avec Dieu s'établit par l'opération. Voilà pourquoi la
béatitude ou la félicité qui crée dans l'homme la plus grande conformité
divine et qui forme la fin de sa vie, consiste dans l'action.
(1) Luther disoit avec les soi-disant réformateurs : « Le péché originel a détruit l'intelli-
gence et la volonté . les facultés intellectuelles et les facultés morales dans le domaine des
choses divines. En conséquence le malheureux enfant d'Adam , corrompu, dégradé dans tout
son être , ne peut ni concevoir la vérité ni faire le bien , il ne peut ni voir la lumière qui
dissipe ses ténèbres ni seconder la grâce qui guérit ses blessures ; c'est Dieu , c'est Dieu seul
qui, sans le concours de Thomme , indépendamment de tout symbole extérieur, met la foi
dans son esprit et la justice dans sou cœur. Ainsi régénéré par la main divine , le fidèle est
infaillible et tout ensemble impeccable , puisqu'il est purement passif et que TEsprit saint croit
et fait tout dans lui : donc l'autorité de TEglise et le ministère enseignant sont une usurpa-
tion sacrilège , donc les bonnes œuvres et les sacrements sont de vaines pratiques de la su-
perstition romaine. » Voilà les principes fondamentaux du protestantisme.
Que faut-il donc faire pour renverser cet échafaudage élevé sur les ruines du christianisme?
Il faut mettre en lumière les principes que nous venons d'étudier dans saint Thomas ; il faut
test perlinere ad corpus, sed tr.ntum ad id
quod est proprium aninice ; unde virtus humana
non importât ordinem ad esse , sed magis ad
agere; et ideo de rations virtutis humanae est
quôd sit habitus operativus.
Ad primum ergo dicendum , quôd modus ac-
idonis sequitur dispositionem agentis; unura-
quodque enim quale est, talia operatur. Et ideo
cum virtus sit principium aliqualis operationis,
oportet quôd in opérante prœexistat secunduna
virtutem aliqua conformis dispositio ; facit enim
virtus operationem ordinatam. Et ideo ipsa
virtus est queedam dispositio ordinata in anima,
secundùm scilicet quôd propriae potentiœ animae
Ordinantur aliqualiter ad invicem et ad id quod
est extra. Et ideo virtus in ^uautum est cott-
veniens dispositio animae, assimilatur sanitati
et pulchritudini , quae sunt debitœ dispositiones
corporis ; sed per hoc non excluditur quin virtus
etiam sit operationis principium.
Ad secundùm dicendum, quôd virtus quae est
ad esse non est propria hominis; sed solùm
virtus quae est ad opéra rationis, quae suai
propria hominis.
Ad tertium dicendum, quôd cum Dei sub-
stantia sit ejus actio, summa assimilatio ho-
minis ad Deum est secundùm aliquam opers®
tionem. Unde, sicut suprà dictum est (qu. 3,
art. 2), félicitas sive beatitudo per quam homo
Dec maxime conformatur , quae est ânis hii»
manae vitae , in operatione consistit.
25
386 V II" TAUTIE, QUESTION LV, ARTICLE 3.
ARTICLE III.
La vertu humaine est-elle une bonne habitude?
n paroît que la vertu humaine n'est pas une habitude essentiellement
bonne. 1® Le péché se prend toujours en maL Or il est une vertu du
péché, conformément à cette parole, I. Co)\, XV, 56 : « La vertu du pé-
ché est la loi. » Donc la vertu n'est pas toujours une bonne habitude.
2" La vertu suit la puissance. Or la puissance se rapporte non -seule-
ment au bien, mais encore au mal; car il est écrit, 7s., V, 22 : « Malheur
à vous quiètes puissants à boire le vin, et des hommes robustes dans
Tivrognerie. » Donc la vertu se rapporte au mal comme au bien.
3° Saint Paul dit, il. Cor., XII, 9 : « La vertu est perfectionnée dans
Tinfirmité. » Or Tinfirmité est un certain mal. Donc la vertu se rapporte
non-seulement au bien, mais encore au mal.
Mais saint Augustin dit. De mor. Eccl., II, 6 : « Personne ne doute
que la vertu ne donne à Tame sa plus grande bonté. » Et le Philo-
sophe, Ethic, II , 5 : « C'est la vertu qui rend l'homme bon, lui et ses
œuvres. »
(Conclusion. — Puisque la vertu humaine, habitude opérative, dispose
rhomme au dernier terme qu'il peut atteindre, elle est une habitude
bonne et qui fait le bien.)
Nous devons le répéter, la vertu dénote la perfection de la puissance;
c elle forme donc le dernier term.e, le plus haut degré qu'une chose
puisse atteindre, » comme l'ens-eigne le Philosophe. Or le point le plus
élevé, le comble d'une puissance est le bien nécessairement : car le mal
montrer que la foi et la justice, que les vertus humaines sont des habitudes agissantes. Ce
n'est pas sans raison que le prétendu réformateur de Strasbourg, Bucer disoit : « Détruisez la
Somme théologique ^ et je détruirai TEglise. »
ARTICULUS III.
Vtriim virtus humana sit habitiis honics.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
Sed infirmitas est quoddara malum. Ergo virtas
non solum se habet ad bonum , sed etiam ad
malum.
Sed contra est quôd Augustinus dicit in lib.
2CÎ1 sit de ralione viitiitis quod sit habitas i De mor. Ecoles, (cap. 6) : « Nemo autem da-
bonus. Peccatum enim in malo semper sumi- j bitabit quod virtus animara facit opliraam. » Et
tur. Sed etiam peccali est aliqua virtus , se- : Philo;opluîs dicit m IL Ethic. (ut sup.), quôd
cundum illud I. ad C'jr. , XV : « Virtus peccati
lex. » Ergo virtus non semper est habitas
bonus.
2. Prœterea, virtus potentiae respondet. Sed
potentia non solum se habet ad bonum, sed
etiam ad malum, secundùm illud Isai.^y : « Vœ
qui potentes estis ad bibendum vinum, et viri
fortes ad miscendam ebrietatem. » Ergo etiam
■«irtus se habet et ad bonum et ad malum.
3. Praeterea, secundùm Apostolum II. ad
Cor., XII : « Virtus in inûrmitate perficilur. »
(1) De bis etiam in 2, 2, qu. 58, art. 3; ut et I, Sent.^ dist. 25, qu. 2 , art. 1.
« virtus estquse bonum facit habentem, et opus
ejus bonum reddit. »
(Co>-CLU5!o. — Virtus humana q: se est ha-
bitus operaiivus, cnm disponat hominem iik
ordine ad ultimura in quod potest, necessariô
bonus est habitus et boni opéra tivus.)
Respondeo dicendum, quôd sicut suprà dic-
tum est (art. 1), virtus importât perfectionem
potentiœ; unde «virtus cujuslibet rei determi-
natur ad ultimum in quod res potest, » ut dicituf
in I. De cœlo. Ultimum a'item in quod una-
DES VERTUS CONSIDÉRÉES DANS LEUR ESSENCE. 387
renferme le dûfaut et la privation; d'où saint Denis dit, Be div. Nom.,
IV : « Le mal est f ible. » Ainsi la vertu de toute chose a le bien poui
corrélatif nécessaiij; donc la vertu humaine, qualité opérative, est une
habitude bonne et qui fait le bien.
Je réponds aux arguments : 1" On peut appliquer métaphoriquement,
aux choses mauvaises, les qualificatifs bon et parfait; car on dit, comme
le remarque le Philosophe, « un bon voleur, un parfait coquin. » C'est
par la même figure qu'on attribue la vertu au mal : ainsi TApôtre dit
que « la loi est la vertu du péché, » parce qu'elle a fait occasionnelle-
ment abonder les prévarications des hommes et les a portées comme à
leur comble (1).
2o Le mal de Tivresse et de l'excès de la boisson consiste dans un dé-
sordre contraire à la raison. Or une puissance inférieure, au-dessous de
l'intelligence, peut être parfaite dans sa sphère tout en violant l'ordre
de Li raison ; mais comme elle n'est point éclairée par le flambeau qui
[dirige l'homme, sa perfection n'est pas une vertu humaine.
3° La raison se montre d'autant plus parfaite qu'elle surmonte avec plus
l'empire ou qu'elle supporte plus courageusement les infirmités du corps
jet des parties inférieures de Tame t voilà comment la vertu humaine ,
ipaL.ige de la raison, se perfectionne dans l'infirmité, non pas de la
[noble puissance qui la dirige, mais du corps et de la chair.
(1) Rom.^ ni, 20 : « La loi est survenue pour donner lieu à Tabondance du péché. » Com-
binent cela? Occasionnellement, pour trois raisons. D'abord les prescriptions cérémonielles
[Ordonnoient une foule de choses que ne commande point la loi naturelle. Ensuite les préceptes
le Moïse défendoient le mal , et la perversité se porte de préférence aux choses défendues.
[ÈnGn la révélation positive a fait mieux connoître le péché , et dès-lors ceux qui l'ont commis
[ont été plus coupables.
Muaeque potentia potest, oportet quôd sitbonum.
iNam orane nialum defectum quemdam importât.
|Unde Dionysius dicit in IV. De div. Nom.,
jquod « omQe malum est infirmum. » Et propter
fhoc oportet quôd virtus cujuslibet rei dicatur
^ia ordine ad bonum : unde virtus humana,
quaî est habitus operativus, est bonus habitus
f€t boni operativus.
Ad primum ergo dicendum, quôd sicut perfec-
tum, ita et bonum dicitur metaphoricè in ma-
ils ; dicitur enim et peifeclus fur sive latro, et
bonus fur sive latro,, ut patet per Philosophiim
in V. Metaph. (text. 21). Seci;;:dùm hoc ergo
eliam virtus metaphoricè in uialis dicitur. Et sic
virtus peccati dicitur le.x in quantum scilicet
per iegem occasionaiiter est peccatum augmenta-
tum, et quasi ad maximum suum passe pervenit.
Ad secundum dicendum, quôd malum ebrie-
tatis et niniiae potationis consistit in defectu
ordinis rationis. Contingit autem cum defectu
rationis esse aliquam poteutiam inferiorem
perfec tam ad id quod est sui generis, etiam cum
repugnantia vel defectu rationis; perfec tio au-
tem talis potentiae cùm sit cum defectu rationis,
non posset dici virtus humana.
Ad tertium dicendum, quôd tantô ratio per-
fectior esse ostenditur, quantô inûrmitates cor-
poris et inferiorum partium magis potest vin-
cere seu tolerare. Et ideo virtus humana , quœ
rationi attribuitur, in infirmitate perûci dicitur,
non quidem rationis , sed iû inliimitate corporis
et in.eriorum partium.
388
I" 1I« PARTIE, QUESTION LV, ARTICLE 4.
ARTICLE IV.
Peut-on définir la vertu une bonne qualité de l'esprit, 'par laquelle on mi
droitement, dont personne n'abuse et que Dieu opère en nous sans nous?
Il paroît qu'on ne peut définir la vertu « une bonne qualité de l'esprit,
par laquelle on vit droitement, dont personne n'abuse et que Dieu opère
en nous sans nous. » 1** La vertu est la bonté de Thomme ; car a elle le
rend bon, » comme nous l'avons lu dans le Philosophe. Or il n'est pas
moins ridicule de dire : La bonté est bonne, qu'il ne le seroit de dire :
La blancheur est blanche. Donc ce commencement de la définition : « La
vertu est une bonne qualité, » présente une association de mots ridicule.
2° La diff'érence ne peut être plus générale que le genre, puisqu'elle
le divise. Or le bien est plus général que la qualité, car il est la même
chose que l'être. Donc le bien ne doit pas figurer, dans la définition de
la vertu, comme difl'érence de la qualité.
3° Saint Augustin dit, De Trin., XII, 3 : « Tout ce qui n'est pas com-
mun à l'homme et à l'animal, appartient à l'esprit. » Mais certaines ver-
tus résident, comme le remarque le Philosophe, dans les parties de l'ame
privées de la raison. Donc toute vertu n'est pas « une bonne qualité de
l'esprit. »
4° La rectitude appartient essentiellement à la justice; et c'est de là
qu'on dit : « Homme juste et droit. » Or la justice est une espèce de la
vertu. Donc on ne devoit point faire entrer la droiture dans la définition
de la vertu, comme lorsqu'on dit : « Par laquelle on vit droitement. »
5» S'enorgueillir d'une chose c'est en faire un mauvais usage. Or plu-
sieurs s'enorgueillissent de la vertu; car saint Augustin dit, Regul. :
« L'orgueil dresse des embûches aux bonnes œuvres pour les faire périr. »
ARTICULUS IV.
Utrùm viriiis convenienter d'iffmiatur.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
non sit conveniens diffinitio virtutis, quse solet
assignari , scilicet : « Virtus est bona qiialitas
mentis , qua rectè vivitur, qua niiUus malè uti-
tur, quam Deus in nobis sine nobis 0[)eratur. »
Virtus enim est bonitas hominis; ipsa enim
est quae « bomim facit habentem. » Sed bonitas
non videtur esse bona, sicut nec albedo est alba.
Igilur inconvenienter dicitur quôd « virtus est
bona qualitas. »
2. Praeterea, nulla differeutia est communior
suo génère, cùm generis sit divisiva. Sed bo-
num est coQiraunius quam qualitas; convertitur
enim cu;n ente. Ergo bonum non débet poni in
diffinitione virtutis, ut dilTerenlia qualitatis.
3. Praeterea, sicut Augustinns dicitinXII. De
Tvin. (cap. 3) , « ubi primo occurrit aliquid
quod non sit nobis pecoribusque commune,
illud ad mentem pertinet. » Sed quœdara vir-
tutes sunt etiam irrationabilium partiura , ut
Philosophus dicit in III. Etliic. Non ergo omnis
virtus est « bona qualitas mentis. »
4. Prœlerea , rectitudo videtur ad justitiam
pertinere , unde dicuntur recti et justi. Sed
justitia est species virtatis. laconveuieiiter ergo
ponitur rectuvi in diffinitione virtutis, cum di-
citur : « Qua rectè vivitur. »
5. Praîlerea, quicumque superbit de aliquo,
malè utitur eo. Sed mulli superbiunt de virtute.
Dicit enim Auguslinus in Régula quôd « su-
perbia etiam operibus insidiatur, ut pereant. »
(1) De fais etiam in II , Sent.^ dist. 27, art. 2; et III, Sent.^ dist. 23, qu. 1 , art. 2, quaw-
liunc. 3* et qu. 1 , de verit., art. 2, par totum articulum, et art. 9, ad 1, et 10 et 11.
DES VERTUS CONSTEÉBÉES BANS LEUR ESSENCE. 380
Donc on ne devoit pas dire , en définissant la vertu : « Dont personne
n'abuse. »
6» L'homme est justifié par la vertu. Or saint Augustin, commentant
cette parole, Joan., XIV, 12 : « Celui qui croit en moi fera de plus
grandes choses, » dit, Serm. XV : « Celui qui vous a créé sans vous ne
vous justifiera pas sans vous. » Donc on ne peut dire, en parlant de la
vertu : « Que Dieu opère en nous sans nous. »
Mais celte définition a pour elle l'autorité de saint Augustin, car elle
est tirée de ses ouvrages (1).
(Conclusion. — La vertu est une bonne qualité de l'esprit, par laquelle
on vit droitement, dont personne n'abuse et que Dieu opère en nous
sans nous.)
La définition mise en tête de cet article embrasse l'idée de la vertu
dans toute sa compréhension ; elle renferme toutes les causes qui la con-
stituent, la cause formelle, la cause matérielle, la cause finale et la cause
efficiente.
D'abord la cause formelle se trouve dans le genre et dans la différence;
et notre définition l'exprime par ces paroles : « La vertu est une bonne
qualité; » car gwa/zïe dénonce le genre, et bonne la différence. Cependant
la définition seroit meilleure, si l'on remplaçoit le mot qualité "^^v celui
d'habitude, qui représente ici le genre prochain.
Ensuite la vertu n'a pas , non plus que tous les accidents , de matière
élémentaire dont elle soit composée; mais elle a une matière objective à
laquelle elle se rapporte, puis une matière subjective dans laquelle elle
réside (2). La matière objective ne pou voit figurer dans notre définition;
(1) La phrase principale : « La vertu est une bonne qualité de l'esprit, » se trouve, Contra
Juiian.^ IV, 3. Les deux premiers membres de la phrase incidente : « Par laquelle on vit
dtoitement et dont personne n'abuse, » se lisent. De lib. arhilr.j U, 19, Enfin le dernier
membre : « Que Dieu opère en nous sans nous, » se rencontre, Epist., CV, et in Ps.
cxvni , 26.
(2) Comme on peut le voir dans le texte latin , l'école donne à ces trois sortes de matière
Falsum est ergo quôd nemo virtute malè utatur.
6. Piaeterea, homo per virtutem justilîcatur.
Sed Âuguslinus super illud Joaniiis : « Majora
horum faciet » dicit : « Qui creavit te sine te
non justiticabit te sine te. » InconvenieiUer
ergo dicitur quôd « virtutem Deus in nobis sine
nobis operatur.
Sed contra est auctoritas Âugustiui, ex cujus
verbis prœdicta diftinitio coUigitur, et praicipuè
in secundo De lib. arbit.
(CoNCLUsio. — Virtus est bona qualitas
meutiSj qua rectè vivitur , et qua nullus raalè
utitur, et quam Deus in nobis sine nobis ope-
ratur. )
Respondeo dicendum quôd ista difiinitio per-
fectè complecUtur Wtam rationeni vututis; per-
fecta enim ratio uniuscujusque rei coUigitur ex
omnibus causis ejus ; comprehendit autem prse-
dicta difûûilio omnes causas virtutis.
Causa namque formalis virtutis, sicut etcu-
juslibet rei, accipitur ex ejus génère et diffe-
renlia, cum dicitur bona qualitas; genus enim
vii'tutis qualitas est; ditierentia autem bonum.
Esset tamen convenientior difûnitio, si ioco
qualitatis , habiius poneretur , qui est genus
propiuquum.
Virtus autem non habet materiam ex qua,
sicut nec alia accidentia; sed habet materiam
circa quam, et materiam in qua , sciiicet
subjectum. Materia autem circa quam est
objeitum viiiulis ; quod non potuit in praedicta
ditliuitioue poni, eo quôd per objectum deter-
300 I" ll« PARTIE, QUESTION LV, ARTICLE ^1-.
car Tobjet détermine Tespèce des vertus particulière, et l'on avoit à dé-
finir la vertu en général; on a donc omis Tobjct pour exprimer le sujet,
disant : a Une bonne qualité de l'esprit. »
Maintenant, comme la vertu forme une habitude pratique, elle a pour
fin l'opération. Parmi les habitudes qui ont cette sorte de fin, plusieurs
se rapportent toujours au mal, comme les habitudes vicieuses; d'autres
se rapportent tantôt au mal, tantôt au bien, comme l'opinion qui con-
cerne la vérité et l'erreur; mais la vertu se rapporte toujours au bien.
Pour la séparer des dispositions qui vont toujours au mal, on a dit :
« Par laquelle on vit droitement ; » et pour la distinguer des penchants
qui tendent tantôt au bien, tantôt au mal, on a décliné ces mots : « Dont
personne n'abuse. »
Enfin la vertu infuse (qui est l'objet de notre définition) a Dieu
pour cause efficiente; de là ce dernier membre de phrase : « Que Dieu
opère en nous sans nous. » S'il vous plaît de retrancher ce dernier
trait, il vous restera la définition générale de toute vertu, soit acquise,
soit infuse.
Je réponds aux arguments : 1° La première chose qui tombe sous la
conception , c'est l'être. Aussi prononçons-nous de toute chose par nous
conçue qu'elle est être, et par suite une et bonne, deux expressions qui
traduisent l'être. Ainsi nous disons de l'essence qu'elle est être, une et
bonne; puis nous répétons la même chose de l'unité et de la bonté. Mais
cette triple énonciation ne s'articule pas lorsqu'il s'agit des formes spé-
ciales , par exemple de la blancheur et de la santé ; car tout ce que nous
concevons, nous ne le concevons pas comme blanc et comme sain. Cepen-
dant nous disons êtres les formes accidentelles, non qu'elles existent
elles-mêmes, mais parce que d'autres choses existent par elles; dès-lors
des dénominations qui ne pèchent ni par la richesse ni par rélégance : elle les appelle « ma-
tière de laquelle, matière à laquelle et matière dans laquelle. »
minatur virtus ad speciem, hic autem assignatiir
difûnitio virtutis in commimi : unde ponitur
subjectura loco causée materialis , cara dicitur
quôd est « bona qualitas mentis. »
Finis autem virtutis cum sit habitas opera-
tivus, est ipsa operatio. SeJ notandum qiiôd
habituum operativorum aliqui sunt semper ad
malum , sicut habitus vitiosi; aliqui vero quan-
doque ad bonum , et quandoque ad malum ,
sicut opinio se habet ad verum et falïum ;
virtus autem est habitus semper se habens ad
bonum. Et ideo ut discernatur virtus ab his quae
semper se habent ad malum , dicitur : « Qua
rectè vivitur ; » ut autem discernatur ab his quae
se habent quandoque ad bonum, quandoque ad
malum, dicitur : « Qua nuUus malè ulitur. »
Causa autem efficiens virtutis infusai ( de
qua diffînitio datur) Deus est; propter quod
dicitur : « Quam Deus in nobis sine nobis ope-
ratur. » Quae quidem particula si auferatur,
reliquum diffmitionis erit commune omnibus
virtutibus et acquisitis et infusis.
Ad primum ergo dicendum, quôd id quod
primo cadit in intellectu, est ens. Unde uni-
cuique apprehenso à nobis attribuimus quôd
S'it ens , et per consequens quôd sit unum et
bonum, quae convertuntur cum ente. Unde di-
cimus quôd esseutia est ens et una et bona, et
quôd unitas est ens et una et bona; et simi-
li ter de bonitate. Non autem hoc habet locum
in specialibus forrais , sicut est albedo et sani-
tas; non enim omnequod apprehendimus, sub
ratione albi et sani apprehendimus. Sed tamen
considerandum quôd sicut acciden*.ia et formas
non subsistentes dicuntur eniia. non quôd ipsa
habeant esse, sed quia eis aliquid est ; ita etiam
DES VERTUS CONSIDÉRÉES DANS LEUR ESSENCE. 391
nous pouvons les dire bonnes et unes pour la même raison, car si elles
n'ont pas la bonté et Tunité^, d'autres choses les ont par elles. Ainsi la
vertu est bonne, parce que d'autres choses le sont par elle (1).
2" Le bien qui figure dans la définition de la vertu, ce n'est pas le bien
général qui traduit l'être; mais c'est le bien particulier de la raison,
conformément à cette parole de saint Denis, De div. Nom., IV : « Le
bien de l'ame est d'être selon la raison. »
3° Pour que la partie irrationnelle de l'ame puisse servir de siège à la
vertu, il faut, comme le remarque le Philosophe, quelle participe de la
raison. La raison ou l'esprit forme donc le sujet propre de la vertu hu-
maine.
4'' La droiture particulière à la justice concerne les choses extérieures qui
tombent sous l'usage de l'homme et constituent l'objet de l'équité. Mais il
est une autre droiture qui regarde la fin convenable et la loi divine,
règle de la volonté humaine : c'est celle-là qui se trouve dans la vertu.
5° La vertu peut être l'objet de l'abus, comme lorsqu'on en pense mal,
qu'on la déteste ou qu'on s'en enorgueillit; mais elle ne peut être le prin-
cipe de l'abus, dans ce sens qu'elle produise un acte mauvais.
6° Dieu produit en nous la vertu infuse sans notre action , mais non
sans notre consentement : voilà com.ment il faut entendre cette parole de
notre définition : « Que Dieu opère en nous sans nous. » Le souverain x\u-
îeur de toutes choses opère dans toute nature et dans toute volonté; mais
les choses que nous faisons, il ne les produit pas sans nous.
(1) Elrej bon et un j désignant la même chose, s'impliquent réciproquement; donc ils se
disent les trois, dès qu'un se dit. Or la vertu est; donc elle est bonne, coram.e elle est un©
aussi.
dicuntur bona vel una , non quidem aliqua alia j
bonitate vel unitate , sed quia est eis aliqiio J
bonum vel unum. Sic igitur et virtas dicitur
bona, quia ea aliqaid est bonum.
Ad secundiim dicendura, quôd bonum quod
ponitur in diliinitione virtutis, non est bonum
commune quod converlitur cam ente, et est in
plus quam qualitas; sed esc bonum rationis,
secuudùm quod Dionysius dicit in IV. De div.
îsom., quôd « bonum ànimœ est secundum ra-
tionem esse. »
Ad tertium dicendum , quôd virtus non po-
test esse in inationali parte animce , nisi in
quantum participât rationem , ut dicitur in
I. Ethic. Et ideo ratio sive mens est proprium
Eubjeclum virtutis humanaî.
Ad quartum dicendum , quôd justitiœ est
propiia rectitudo quae constituitur circa res ex-
teriores, quae in usum hominis veniunt, quae
sunt propria materia justitiae , ut infrà patebit
(qu. 60, art. 3). Sed rectitudo quae importât
ordinem ad finera debitum et ad legem divinam,
quae est régula voluntatis humanîe , ut suprà
dictum est (qu. 19, art. 4), communis est
omni virtuti.
Ad quiutum dicendum , quod virtute potest
aliquis maie uti tanquam objecto, putà cum
malè sentit de virtute , vel odit eam , vel su-
perbit de ea; non autem tanquam principio
usus, ita scilicet quôd malus sit actus virtutis.
Ad sextum dicendum , quod virtus infusa cau-
satur lu nobis à Deo sine nobis agentibus, non
tamen sine nobis consentientibus : et sic est
intelligfndum quod dicitur : « Quam Deiis ia
nobis sine nobis operatur. » Qase verô per nos
aguntur, Deus in nobis causât , non sine nobis
ageutibus : ipse enim operatur in omni voluii-
tate et nalura.
391 V* II* PARTIE, QUESTION LVI , ARTICLE 4.
QUESTION LVI.
Da sujet de la vertu.
Nous passons au sujet de la vertu.
On demande six choses ici : i^ La vertu est-elle dans la puissance de
Tame comme dans son sujet? 2" La même vertu peut-elle être dans plu-
sieurs puissances? 3o L'intellect peut-il être le sujet de la vertu? A" La
puissance irascible et la puissance concupiscible sont-elles le sujet de la
vertu? 5'' Les facultés sensitives de la perception intérieure sont-elles le
sujet de la vertu? 6° Enfin la volonté est-elle le sujet de la vertu?
ARTICLE L
La vertu est-eîle dans la puissance de l'ame comme dans son sujet?
n paroît que la vertu n'est pas dans la puissance de Tame comme dans
son sujet. 1° Saint Augustin dit^ De lib. arhiti\, TI, 19 : « La vertu est
ce par quoi Ton vit droitement. » Or on ne vit point par la puissance de
Tame, mais par son essence. Donc la vertu est dans Tessence^ et non
dans la puissance de Famé.
2o On lit dans le Philosophe, Ethic, II, 6 : a La vertu rend bon celui
qui la possède, lui et son œuvre. » Or si Tœuvre est constituée par la
puissance, celui qui possède la vertu Test par l'essence de Tame. Donc la
vertu n'appartient pas plus à la puissance de l'ame qu'à son essence.
3° La puissance est dans la deuxième espèce de la qualité. Or, d'une part,
la vertu est elle-même une qualité, comme nous l'avons vu; d'un autre
QU^STIO LVL
De suhjedo mrtutis, in sex articulos divisa.
Deinde considerandum est de subjecto vir-
tutis.
Et circa hoc quaeruntur sex : 1° Utrùm sit in
potenlia animœ sicut in subjecto. 2° Utrùm una
virtus possit esse in pliiribuspotentiis. 3° Utrùm
iLtellectus possit esse sabjectum virtutis.
4» Utrùm irascibilis et concupiscibilis. 5° Utrùm
vires apprebensivae sensitivje. 6° Utrùm vo-
luntas.
ARTICULUS I.
Utrùm virtus sit in potentia animœ sicut
in subjecto.
Ad priraum sic proceditur (l). Vidctur quôd
virtus non sit in potentia animae sicut in sub-
jecto. Dicit enim Àugustinus in II. De Ub,
arb., quôd « virtus est qua reclè vivitur. » Vi-
vere autem non est per potentiam animae , sed
per ejus essentiara. Ergo virtus non est in po«
tentia animai , sed in ejus essentia.
2. Praeterea, Phi'osophus dicit in II. Ethic. :
«Virtus est qua bonum facit habentein, et
opus ejus bonum reddit. » Sed sicut opus con-
stituitur per potentiam, ita habens virtutem
constituitur per essentiam animae. Ergo virtus
non raagis pertinet ad potentiam animae quàm
ad ejus essentiam.
3. Prœterea , potentia est in secunda specie
qualitatis. Virtus autem est quiedam q-ialitas,
ut suprà dictum est ; qualitatis autem non est
(1) De his eliam suprà, qu. 50, art. 1 ; ut et III. part., qu. 7, art. 2; et ni, Sent.^ dist. 33,
qu. 2, an. 4; et qu. 14, de verit., ait. 5; et qu. 1, de viitut., art. 3; et Opusc, XIIII,
cap. 8.
I)U SUJET DE LA VERTU. 393
côté, la qualité ne peut être dans une autre qualité. Donc la vertu n'est
pas dans la puissance de Tame comme dans son sujet.
Mais « la vertu est le dernier terme de la puissance, » dit le Philo-
sophe, De cœlOj 1, 116. Or le dernier terme est dans ce qui est le dernier.
Donc la vertu est dans la puissance de l'ame (1).
(Conclusion. — Puisque la vertu humaine est une perfection et une
habitude opérative, elle réside dans la puissance de Tame comme dans
son sujet. )
Que la vertu appartienne à la puissance de Tame, cela peut se montrer
par trois raisons. D'abord la vertu implique, dans son idée, la perfection
de la puissance ; or la perfection est dans Tentité qu'elle perfectionne.
Ensuite la vertu est une habitude opérative , comme nous l'avons vu pré-
cédemment; eh bien, toute opération appartient à l'ame par une puis-
sance. Enfin la vertu dispose au plus grand bien; le plus grand bien se
trouve dans la fin, qui est ropération ou quelque chose obtenu par
ropéradon émanant de la puissance (2). Donc la vertu humaine est dans
la puissance de l'ame comme dans son sujet.
Je répends aux arguments : 1** Le mot vivre se prend de deux ma-
nières. D'abord il désigne l'existence de Tetre vivant; dans ce sens, vivre
appartient à l'essence de l'ame, principe de l'existence vitale. Ensuite il
exprime l'opération de l'être vivant ; c'est ainsi que la vertu fait vivre
droitement, en faisant agir selon l'ordre de la raison.
2° Le bien est la fin , ou se rapporte à la fin. Puis donc que le bien de
l'agent consiste dans l'action, quand la vertu le rend bon, son influence
a pour terme l'action et la puissance par conséquent.
3° On dit qu'un accident réside dans un autre comme dans son sujet,
(1) Il faut exister avant d'agir. Or l'essence est le principe de l'existence, et la puissance
celui de l'action : donc l'essence est le premier, et la puissance le dernier.
(2) Le bien de Têtre intelligent, par exemple, consiste dans les opérations intellectuelles,
ou dans le bonheur qu'elles donnent avec la science.
qualitas; ergo virtus non est in potentia animae
sicut in siibjecto.
■ Sed contra, « virtus est ultimum potentiae , »
ut dicitur in I. De cœlo. Sed ultimum est in
60 cujus est ultimmn. Ergo virtus est in po-
tentia animae.
{CoNCLUsio. — Virtus humana , cum sit
perfectio et habitas operativus, est in potentia
animae tanquam in proprio subjecto. )
Respondeo dicendum, quôd virtutem per-
tinere ad potentiam animse , ex tribus potest
esse manifestum. Primo quidem ex ipsa ratione
virtutis, quae importât perfectionem potentiae;
perfectio autem est in eo cujus est perfectio.
Secundo, ex eo quod est habitus operativus,
ut suprà dictum est ; omnis autem operatio est
animse per aliquam potentiam. Tertio, ex hoc
quod dispouit ad optimum; optimum autem est
finis , qui vel est operatio rei , vel aliquid con-
secutum per operationem à potentia egredien-
tem. Unde virtus humana est in potentia ani-
mae , sicut in subjecto.
Ad primum ergo dicendum, quôd vivere
dupliciter sumitur. Quandoque enim dicitur
vivere ipsum esse viventis; et sic pertinet ad
essentiam animae , quœ est viventi essendi prin-
cipium. Âlio modo vivere dicitur operatio vi-
ventis ; et sic virtute rectè vivitur, in quantum
per eam aliquis rectè operatur.
Ad secundum dicendum, quod bouura vel
est finis, vel in ordine ad finem dicitur. Et
ideo cum bonum operantis consistât in opéra-
tione , hoc etiam ipsum quôd virtus operantem
bonum facit , refertur ad operationem, et per
consequens ad potentiam.
Ad tertium dicendum , quôd uuum accidens
391 1" II* PARTIB, QUESTION LVl , ARTICLE i,
QUESTION LVL
Da snSet de la vertu.
Nous passons au sujet de la vertu.
On demande six choses ici : i^ La vertu est-elle dans la puissance de
Tame comme dans son sujet? 2" La même vertu peut-elle être dans plu-
sieurs puissances? 3° L'intellect peut-il être le sujet de la vertu? 4° La
puissance irascible et la puissance concupiscible sont-elles le sujet de la
vertu? 5° Les facultés sensitives de la perception intérieure sont-elles le
sujet de la vertu? 6° Enfin la volonté est-elle le sujet de la vertu?
ARTICLE L
La vertu est-elle dans la puissance de Vame comme dans son sujet?
n paroît que la vertu n'est pas dans la puissance de Tame comme dans
son sujet. 1° Saint Augustin dit, Le lih. arhiti\, Tï, 19 : « La vertu est
ce par quoi Ton vit droitement. » Or on ne vit point par la puissance de
Tame, mais par son essence. Donc la vertu est dans Tessence, et non
dans la puissance de l'ame.
2° On lit dans le Philosophe, Ethic, II, 6 : « La vertu rend bon celui
qui la possède, lui et son œuvre. » Or si Toeuvre est constituée par la
puissance, celui qui possède la vertu Test par Tessence de Tame. Donc la
vertu n'appartient pas plus à la puissance de Tame qu'à son essence.
3° La puissance est dans la deuxième espèce de la qualité. Or, d'une part,
la vertu est elle-même une qualité, comme nous l'avons vu; d'un autre
QU^STIO LVL
De subjecto f>irtutis^ in sex articulas divisa.
Deinde considerandum est de subjecto vir-
tutis.
Et circa hoc quaeruntur sex : 1° Utrùm sit in
potenlia animai sicut in subjecto. 2° Utrùm una
virtus possit esse in pluribus potentiis. 3° Utrùm
ihtellectus possit esse subjectum virtutis.
4° Utrùm irascibilis et concupiscibilis. 5° Utrùm
vires apprehensivae sensitivje. 6° Utrùm vo-
luntas.
ARTICULUS I.
Utrùm virtus sit in potentia animœ sicut
in subjecto.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur qiiôd
virtus non sit in potentia animae sicut in sub-
jecto. Dicit enim Âugustinus in II. De Ub,
arb., quôd « virtus est qua reclè vivitur. » Vi-
vere autem non est per potentiam anioiae , sed
per ejus essentiara. Ergo virtus non est in po-
tentia animae , sed in ejus essentia.
2. Praeterea, Phiîosophus dicit in II. Ethic. :
«Virtus est qua bonum facit babenteui, et
opus ejus bonum reddit. » Sed sicut opus con-
stituitur per potentiam , ita hubens virtutem
constituitur per essentiam animée. Ergo virtus
non magis pevtinet ad potentiam animae quàm
ad ejus essentiam.
3. PrsBterea , potentia est in secunda specie
qualitatis. Virtus autem est quiedam q.ialitas,
ut suprà dictum est ; qualitatis autem non est
(1) De his etiam suprà, qu. 50, art. 1 ; ut et III. part., qu. 7, ait. 2; et III, Sent.^ dist. 33,
qu. 2, art. 4; et qu. 14, de verit., art. 5; et qu. 1, de viilut., art. 3; et Opusc.» XLIII ,
eap. 8.
I)U SUJET DE LA VERTU. 393
côté, la qualité ne peut être dans une autre qualité. Donc la vertu n'est
pas dans la puissance de Famé comme dans son sujet.
Mais « la vertu est le dernier terme de la puissance, » dit le Philo-
sophe, De cœlo, 1, 116. Or le dernier terme est dans ce qui est le dernier.
Donc la vertu est dans la puissance de l'ame (1).
( Conclusion. — Puisque la vertu humaine est une perfection et une
habitude opérative, elle réside dans la puissance de Tame com.me dans
son sujet. )
Que la vertu appartienne à la puissance de Tame, cela peut se montrer
par trois raisons. D'abord la vertu implique, dans son idée, la perfection
de la puissance ; or la perfection est dans Tentité qu'elle perfectionne.
Ensuite la vertu est une habitude opérative, comme nous l'avons vu pré-
cédemment; eh bien, toute opération appartient à l'ame par une puis-
sance. Enfin la vertu dispose au plus grand bien ; le plus grand bien se
trouvo. dans la fin, qui est l'opération ou quelque chose obtenu par
l'opéradon émanant de la puissance (2). Donc la vertu humaine est dans
la puiss^mce de l'ame comme dans son sujet.
Je réponds aux arguments : 1° Le mot vivre se prend de deux ma-
nières. D'abord il désigne l'existence de l'être vivant; dans ce sens, vivre
appartient à l'essence de l'ame, principe de l'existence vitale. Ensuite il
exprime l'opération de l'être vivant ; c'est ainsi que la vertu fait vivre
droitement, en faisant agir selon l'ordre de la raison.
2° Le bien est la fin , ou se rapporte à la fin. Puis donc que le bien de
l'agent consiste dans l'action, quand la vertu le rend bon, son influence
a pour terme l'action et la puissance par conséquent.
3° On dit qu'un accident réside dans un autre comme dans son sujet,
(1) Il faut exister avant d'agir. Or l'essence est le principe de l'existence, et la puissance
celui de Paction : donc l'essence est le premier, et la puissance le dernier.
(2) Le bien de l'être intelligent, par exemple, consiste dans les opérations intellectuelles,
ou dans le bonheur qu'elles donnent avec la science.
qualitas; ergo virtus non est in potentia animae
sicut in subjecto.
■ Sed contra, « virtus est ultimum potentiae , »
ut dicitur in I. De cœlo. Sed ultimum est in
60 cujus est ultimum. Ergo virtus est in po-
tentia animse.
(CoNCLUsio. — Virtus humana , cum sit
perfectio et liabitus operativus, est in potentia
animae tanquam in proprio subjecto. )
Respondeo dicendum, quôd virtutem per-
tinere ad potentiam animée , ex tribus potest
esse manifestum. Primo quidem ex ipsa ratione
virtutis, quse importât perfectionem potentiae;
perfectio autem est in eo cujus est perfectio.
Secundo , ex eo quod est habitus operativus,
ut suprà dictura est ; omnis autem operatio est
animse per aliquam potentiam. Tertio, ex hoc
quod dispouit ad optimum ; optimum autem est
finis, qui vel est operatio rei , vel aliquid con-
secutum per operationem à potentia egredien-
tem. Unde virtus humana est in potentia ani-
mse , sicut in subjecto.
Ad primum ergo dicendum, quôd vivere
dupliciter sumitur. Quandoque enim dicitur
vivere ipsum esse viventis; et sic pertinet ad
essentiam animae , quae est viventi essendi prin-
cipium. Alio modo vivere dicitur operatio vi-
ventis ; et sic virtute rectè vivitur, in quantum
per eam aliquis rectè operatur.
Ad secundum dicendum, quod bonum vel
est finis, vel in ordine ad finem dicitur. Et
ideo cum bonum operantis consistât in opera-
tione , hoc etiam ipsum quôd virtus operantem
bojium facit, refertur ad operationem, et per
consequens ad potentiam.
, Ad terlium dicendum , quôd unum acciden»
30V I'* II« PARTIL, QUESTION LVI, ARTTCLTÎ 2.
non qu'un accident puisse de lui-même en supporter un autre, mais
parce qu'un accident s'attache à la substance par un autre. Ainsi la cou-
leur adhère aux corps par la superficie ; d'où l'on dit que la superficie est
le sujet de la couleur. Voilà comment la puissance de l'ame sert de
suppôt à la vertu.
ARTICLE II.
La même vertu 'peut-elle être dans plusieurs puissances ?
Il paroît que la même vertu peut être dans plusieurs puissances.
î« L'habitude se connoit par ses actes. Or le même acte peut procéder di-
versement de diverses puissances : ainsi la marche procède de la raison
comme du principe dirigeant, de la volonté comme du principe moteur
et de la puissance comme du principe exécutif. Donc la même habitude
peut être dans plusieurs puissances.
2° Le Philosophe dit, Ethic.y II, 4, que trois choses concourent à la
formation de la vertu : la connoissance, le vouloir et l'action constante.
Or la connoissance appartient à Tintelligence, et le vouloir à la volonté.
Donc la vertu peut être dans plusieurs puissances.
3» La prudence est dans la raison, vu qu'elle forme « la connoissance
et la règle des actes, » selon le Philosophe; puis elle est aussi dans la
volonté droite, attendu que le même Aristote déclare qu'elle ne peut être
dans la volonté perverse. Donc une seule vertu peut être dans deux puis-
sances.
Mais la vertu réside dans la puissance de Tame comme dans son sujet.
Or le même accident ne peut être dans plusieurs sujets. Donc la même
vertu ne sauroit être dans plusieurs puissances.
(Conclusion. — Une seule vertu ne peut être également dans plusieurs
I
dicitur esse in alio sicut in subjecto, non quia
accidens per seipsum possit susteutare aliud
accidcns, sed quia unura accidens inhseret
substanliœ mediante alio accidente : ut color
corpori mediante superûcie : imde superficies
dicilur esse subjectum coloris. Et eo modo po-
tentia animae dicitur esse subjectum virtulis.
ârticulus il
Utrùm una virtus possit esse in pluribus
potentiis.
Ad secundum sic proceditur(l). Videturquod
una virtus possit esse in pluribus potentiis.
Ilabitus enim cognoscîtur per actus. Sed unus
actus progreditur diversimodè à diveisis poten-
tiis ; sicut anibulatio procedit à ratione sicut à
dirigente , à voluntate sicut à movente , et à po-
teutia motiva sicut ab exequente. Ergo etiam
unus habitus virtulis potest in pluribus esse
potentii?.
2. Prœterea, Philosopbusdicitinli. Ethic.»
quôd ad virtutem tria reqniruntur ; scilicet scire,
velle et immobiliter operari. Sed scire pertinet
ad intellectum, velle ad voluntatem. Ergo virtus
potest esse in pluribus potentiis.
3. Praeterea, prudentia est in ratione, cum
sit « recta ratio agibilium , » ut dicitur in
VI. Et hic, est etiam in voluntate, quia non
potest esse cum voluntate perversa, ut in eodem
libro dicitur. Ergo una virtus potest esse in
duabus potentiis.
Sed contra , virtus est in potentia animae sicut
in subjecto. Sed idem accidens non potest esse
in pluribus subjectis. Ergo una virtus non po-
test esse in pluribus potentiis animae.
(CoNCLUsio. — Impossibile est unam virlo-
(1) De bis etiam infrà, qu. 60, art. 5.
DU SUJET DE LA VERTÎT. 395
puissances; mais elle peut y être inégalement, suivant un ordre diffé-
rent, en se communiquant plus à Tune qu'à Tautre.)
Une chose est dans deux autres choses d'une double manière : elle est
également ou inégalement dans l'une et l'autre. Or la même vertu ne
sauroit être également dans deux puissances : caries puissances se diver-
sifient par les propriétés générales, et les habitudes par les propriétés
spéciales des objets; si .bien que la diversité des habitudes suit la diver-
sité des puissances, mais non réciproquement. Ensuite la même vertu
peut être inégalement, suivant un certain ordre, dans deux ou dans
plusieurs puissances; elle peut être principalement dans une, puis s'é-
tendre aux autres, soit en se répandant par communication, soit en por-
tant au loin Tharmonie comme principe dispositif; de telle sorte qu'une
puissance reçoit d'une autre, ou qu'elle est mue par une autre (1).
Je réponds aux arguments : 1° Un seul acte ne peut appartenir égale-
ment, sous le mêm-e rapport, à plusieurs puissances; mais il peut y
appartenir inégalement, sous des rapports multiples, dans un ordre dif-
férent.
2° La vertu morale suppose la connoissance, puisqu'elle agit selon
la droite raison; mais elle consiste essentiellement dans l'acte de la vo-
lonté.
30 La prudence est réellement dans la raison comme dans son sujet;
mais, nous le verrons plus tard, elle suppose comme principe la droi-
ture de la volonté.
(1) Ainsi la prudence est principalement dans Fintelligence , puisqu'elle forme la connois-
sance et la régie qui dirige Thomme dans sa conduite ; puis elle est secondairement dans la
volonté , puisqu'elle ne peut régler la conduite et les actes sans agir ni par conséquent sans
être dans cette faculté.
tem esse in duabus potentiis , nisi illa ordinem
ad invicem hàbeant in participatione illius.)
Respondeo dicendiim, quôd aliquid esse in
duoliis contiiigit dupliciter. Uno modo <çic,
quod ex œquo sit in utroque. Et sic impossibile
est unaîn virtuteu] esse in duabus potentiis ,
quia diversitaspotentiaruœ atteRditiirseciindùm
générales conditiones objectorum, diversitas
autem habiUium secur.dùm spéciales ; unde
nbicumque est diversitas potentiarimi , est di-
versitas babituum , sed non coiivertiUir. Âlio
modo potestesse aliquid in duobus vel pluribus-,
non ex œqco, sed ordne qaodani. Et sic una
valus pertinere potest ad plu es potenîias; ita
quôd in una sit priDcipaliter, et se extcr.dat ad
Ei-rS i^v mc>duia difjisious , vel per modurn
dispositionis ; secundum quod una potentia
uiovetur ab alia , et secundum quôd una po-
tentia accipit ab alia.
Ad primum ergo dicendum , quôd idem actus
non poîest aequaliter et eodem ordine perlinere
ad diversas potentias , sed secundum diversas
rationes, et diverso ordine.
Ad secundum dicenium , quôd scire prae-
exigitur ad viitutem moralem, in quantum
virtus moralis operatur secundum rationem
rectam; sed essentialiter in appetendo virtus
moralis consistit.
Ad tertium dicendum , quôd prudentia rea«
liter est in ratione sicut in subjecto ; sed prae-
sa- ponit rectitudinem voluntatis sicut prinei'
pium , ut iafià dicetur.
396
!'• II" PARTIE, QUESTION LVI^ ARTICLE 3.
ARTICLE lîL
L'intellect peut-il être le sujet de la vertu?
n paroît que l'intellect ne peut être le sujet de la vertu. 1^ Saint Au-
gustin dit. De morib, Eccl., 1, 45 : a Toute vertu est amour. » Or le
sujet de Tamour ce n'est pas l'intellect, mais la force appétitive, la vo-
lonté. Donc la vertu n'est pas dans Vintellect.
2° La vertu se rapporte au bien , comme nous Tavons vu dans la ques-
tion précédonte. Or le bien n'est pas l'objet de Tintellect, mais de la
volonté. Donc c'est la volonté, et non pas l'intellect, qui est le sujet de
la vertu.
3° « La vertu rend bon celui qui la possède, » dit le Philosophe,
Ethic, 11, 5. Or l'habitude qui perfectionne l'intelligence ne rend pas
bon celui qui la possède ; car l'homme n'est pas bon par la science ou
par l'art. Donc l'intelligence n'est pas le sujet de la vertu.
Mais l'esprit est surtout l'intellect. Or le sujet de la vertu c'est l'esprit,
comme nous l'avons vu dans la définition donnée plus haut. Donc l'in-
tellect est le sujet de la vertu.
(Conclusion. — Comme la vertu rend l'homme et ses actes effective-
ment bons, l'intellect ne peut être le sujet de la vertu pure et sim.ple
par lui-même, mais seulement par ses rapports avec la volonté, où elle
réside proprement.)
Comime nous l'avons vu dans sa définition, « la vertu est une habitude
dont personne n'abuse, » c'est-à-dire dont tous usent bien. Or l'habitude
peut disposer au bon usage, à l'acte bon, de deux manières. D'abord
elle peut donner la faculté de bien agir : ainsi la connoissance habituelle
de la grammaire donne le moyen de bien parler, mxais elle ne fait pas
ÂRTICULUS III.
tJtrùm intellecLus possit esse subjectum
virtutis.
kà tertium sic proceditur. Videtur quôd in-
telleclus non sit subjectum virtutis. Dicit eniin
Augustin us in lib. Demor. Eccl., quôd « omnis
virtus est amor. m Subjectum autem amoris
non est inlellectus, sed solùm vis appetitiva.
Ergo nulla virtus est in intellectu.
2. Prœterea, virtus ordinatur ad bonum ,
sicut ex supradictis patet. Bonum autem non
est objectum intellectus , sed appetitivse vir-
tutis. Ergo subjectum virtutis non est intel-
lectus, sed appetitiva virtus.
3. Prcneterea , « virtus est , quae bonum facit
habentem , » r.t Philosopbus dicit. Sed habitus
perliciens intellectum, non bonum facit ha-
bentem j noa enim propter sciealiam vei aitem
dicitur horao bonus. Ergo iatellectus non est
subj^tum virtutis.
Sed contra est , quod mens maxime dicitur
intellectus. Subjectum autem virtutis est mens,
ut patet ex diftinitione virtutis suprà inductâ
(qu. 55, art. 4). Ergo intellectus est subjectum
virtutis.
(CoNCLUSio. — Cum virtus sit quae simpli-
citer et actu bonum facit habentem , et opib-
ejus bonum reddit, impossibile est intellecluai
esse subjectum virtutis simpliciler, nisi secuu-
dùm ordinem ad voluntatem, quae virtutis sim-
pliciter subjectum est. )
Respondeo dicendum , quôd sicut ?uptJi dVv
tum est (qu. 55, art. 3 et 4), « virtus est ha-
bitus , quo aliquis bene utitur. » Dupliciter
autem liabitus aliquis ordinatur ad bonum
actum. Uno modo , in quantum per hujusmodi
I Uabitum aci^^uiritur bomini facultas ad bonuoi
DV SrjJET DE LA VERTU. 39T
qu'on parle toujours bien, puisque ceux qui l'ont étudiée commettent
souvent des barbarismes et des solécismes, et l'on doit en dire autant de
toutes les sciences et de tous les arts. Ensuite l'habitude peut^ non-seu-
lement donner la faculté de bien agir^ mais encore faire qu'on agisse
Lien : ainsi la justice donne les moyens de garder ses préceptes et les
fait garder. Et comme on appelle purement et simplement bon ce qui
l'est dans la réalité du fait, et non pas ce qui peut l'être, on dit Thomme
purement et simplement bon, quand il a les habitudes efficaces de la
dernière catégorie, c'est-à-dire quand il est juste, fort, tempérant. Et
puisque, suivant un mot souvent cité, « la vertu rend l'homme bon, lui
et ses actes , » on appelle ces mêmes habitudes purement et simplement
vertus, parce qu'elles rendent l'homme et ses actes bons de la même
manière. Mais les habitudes dispositives , de la première catégorie , ne
sont pas dites purement et simplement vertus, parce qu'elles ne rendent
pas l'homme et ses actes bons sous tous les rapports, sans réserve, mais
à certains égards, potentiellement, par la faculté : car on ne dit pas tel
ou tel bon d'une manière absolue, sans restriction, parce qu'il est savant
ou artiste; mais on le dit bon relativement, comme bon grammairien,
bon peintre. De là vient, d'une part, qu'on oppose souvent la science
et l'art à la vertu dans les divisions logiques; d'une autre part, qu'on
leur donne quelquefois le nom de vertu, comme on le voit dans le Phi-
losophe.
Or les habitudes dispositives , qui sont appelées vertus d'une manière
relative, peuvent avoir pour sujet non-seulement l'intellect pratique,
mais encore l'intellect spéculatif, indépendamment de tout rapport avec
la volonté : ainsi le Philosophe attribue à l'intellect la sagesse, l'entende-
ment et même l'art. Mais les habitudes efficaces, qui sont nommées vertus
dctutn , sicui per habitum granimaticce habet
homo facultatern rectè loquendi; non tamen
grammatica facit ut homo semper rectè loqua-
tur, potest enira grammaticus barbarizare aut
solœcismiim facere, et eadem ratio est in aliis
scientiis et artibus. Alio modo aliquis habitus
non solum facit facultatern bene agendi , sed
etiara facit quôd aliquis rectè facultate utatur :
sicut justitia non solum facit quôd homo sit
promptse voluntatis ad justa operandum, sed
etiam facit ut juste operetur. Et quia bonum,
sicut et em, non dicitur simpliciter aliquid se-
cundum id quod est in potenlia, sed secundum
id quod est in actu, ideo ab hujusmodi habiti-
bas simpliciter dicitur homo bonum opeiari et
esse bonus , putà quia est justus vel tempe-
lèiias, et eadem ratio est de sirailibus. Et quia
<« Mcius est quae bonum facit habentem et opus
tjus Lûnum reddit , » hujusmodi habitus sim-
pliciter dicuutur virtutes, quia redduut bouum
opus in actu et simpliciter faciunt bonum
habentem. Primi vero habitus non simpliciter
dicuntur virtutes , quia non reddunt bonum
opus , nisi in quadam facultate , nec simpliciter
faciunt bonum habentem : non enim dicitur
simpliciter aliquis homo boiius ex hoc quod
est sciens vel artifex , sed dicitur bonus solum
secundum quid , putà bonus yrammaticus aut
bonus faber. Etpropter hoc plerumque scientia
et ars contra virtutem dividitur ; quandoque
autem virtutes dicuntur, ut patet in VI. Et hic.
Subjectum igitur habitus , qui dicitur virtus,
potest esse intellectus non solum practicus,
sed etiaûi speculalivus absque omni ordin*^ ad
voluntatem. Sic enim Philosophus in VI. Ethîc,
scientiam , sapientiam, et intellectura (princi-
pium), et etiam artom, ponit esse intellec-
tuales virtutes. Subjectum verô habitus qui
simpliciter dicitur virtus , non potest esse nisi
I voluQtas y vel aliqua poteutia secundum quod
398 l'* II" PARTIE, QUESTION LVI, ARTICLE 3.
purement et simplement, ont pour sujet exclusif la volonté ou une puis-
sance mue par la volonté : voici pourquoi. La volonté meut à leurs actes,
nous l'avons vu, toutes les puissances qui ont la rationalité d'une ma-
nière ou d'une autre. Quand donc Thomme a:;it bien, d'où cela vient-il,
sinon de ce qu'il a une bonne volonté? Donc cette vertu qui ne donne pas
seulement la faculté de bien agir, mais fait agir bien, réside dans la volonté
ou dans une puissance qui reçoit d'elle le mouvement. Mais l'intellect
est mû, comme les autres puissances, par la volonté; car l'homme pense,
considère, médite parce qu'il le veut; l'intellect peut donc, par ses rap-
ports avec la volonté, servir de sujet à la vertu simplement dite. Voilà
comment l'intellect spéculatif ou la raison forme le siippôt de la foi; car
c'est l'ordre de la volonté qui le détermine à donner son assentiment aux
vérités divines, puisque a nul ne croit sans le vouloir. » L'intellect
pratique est aussi de la même manière le sujet de la prudence. En effet,
comme la prudence est a la droite connoissance, la règle sûre des actes, »
elle implique la bonne disposition à l'égard des principes de cette con-
naissance , c'est-à-dire à l'égard des fins des êtres ; et l'homme est bien
disposé à la fin par la droiture de la volonté, tout comme il l'est aux
principes des choses spéculatives par la lumière naturelle de l'intellect
agent. Ainsi, de même que l'intellect spéculatif est, par ses rapports
avec l'intellect agent, le sujet de la science, qui est « la droite connois-
sance des choses spéculatives, » de même l'intellect pratique est le sujet
de la prudence par ses rapports avec la volonté droite.
Je réponds aux arguments : 1° Quand saint Augustin dit : « Toute vertu
est amour, » il parle de la vertu simplement dite. Non pas que cette sorte
de vertu soit toujours l'amour absolument; mais c'est qu'elle en dépend
toujours sous quelque rapport, en ce qu'elle est sous l'empire de la vo-
lonté, dont la première affection est l'amour.
est mota à voluntate. Cujus ratio est , quia vo-
luntas movet omnes alias potentias quae ali-
qualiter sunt rationales ad siios actus , ut supi à
habilum est (qu. 9, art. 1). Et ideo quod homo
actu bene agat , ronlingit ex hoc quod homo
habet bonara voluntatem : unde virtus quœ
bene facit agere in actu , non solum in facul-
tate , oportet quod vel sit in ipsa voluntate , vel
in aliqua poleniia secundum quod est à volun-
tate mota. Contis-git autem intellectum à vo-
luntate moveri, sicut et alias potentias ; consi-
dérât enim aliquis aliquid actu , eo quod vult :
et ideo iutellectus secundum quod habet
ordinem ad voluntatem, potest esse subjectum
\irtutis simpliciter dictae. Et hoc modo intcl-
lectus speculativus vel ratio est subjectum fidei ;
movetur enim intellectus ad assentiendum his
quae sunt fidei ex imperio voluntalis , « nuUus
enim crédit nisi volens. ;.^ Intellectus vero
practicus est subjectum prudenliœ. Cum enim
pru-dentia sit recta ratio agibilium, requiritur
ad prudenliam qaôd homo se bene habeat ad
principia hujus rationis agendoram, quae sunt
fines; ad quos bene se habet homo per recti-
tuiJinem voîuntatis , sicut ad principia specu-
labilium per naturale lumen intellectus agentis.
Et ideo sicut subjectum scientiaî, quaj est
ratio recta speculabilium, est intellectus
speculativus in ordine ad intellectum agentem,
ita subjectum prudenliae est intellectus prac-»
ticus in ordine ad voluntatem rectam.
Ad primum ergo dicendum, quod verbum
Augustini inteliigeudum est de virlute simpli«
citer dicta. Non quôd omnis talis virtus S!t
simpliciter araor , sed quia dependet ahqualiter
ab araore, in quantum dependet à voluntate,
cujus prima affectio est amor , ut suprà dictuia
est (qu. 25, art. 2).
rtJ SUJET DE LA VERTU, 399
2" Le bien de tous les êtres est dans leur fin. Puis donc que le vrai
constitue la fin de rintelligence, c'est un acte bon pour elle que de con-
noître le vrai; voilà pourquoi Ton appelle vertus les habitudes qui per-
fectionnent Fintelligence en lui faisant connoître le vrai, soit dans les
choses spéculatives, soit dans les choses pratiques.
3" Le raisonnement part de la vertu pure et simple : voilà tout.
ARTICLE IV.
La puissance irascible et la puissance concupiscible sont-elles le sujet
de la vertu ?
n paroît que la puissance irascible et la puissance concupiscible ne
sont pas le sujet de la vertu. 1° Ces deux puissances nous sont communes
avec la brute. Or nous considérons la vertu, dans la question présente,
comme Tapanage exclusif de Thomme; et voilà pourquoi nous disons
toujours : « Vertu humaine. » Donc la puissance irascible et la puissance
concupiscible, ces deux parties de Tappétit sensitif, ne sont pas le sujet
de la vertu.
2° L'appétit sensitif est une force qui se sert des organes corporels dans
ses opérations. Or le bien propre à la verîu ne peut être dans le corps de
rhomme; car saint Paul dit, Rom., VU , 18 ; « Je sais que le bien n'ha-
bite pas en moi, c/est-à-dire dans ma chair. » Donc Fappétit sensitif ne
peut être le sujet de la vertu.
3° Nous lisons dans saint Augustin, De mor. EccL, I, 5 : « La vertu
n'est pas dans le corps, mais dans l'ame; car l'ame gouverne le corps.
Quand donc l'homme se sert bien de ses facultés corporelles, on doit l'at-
tribuer à Famé : ainsi quand le conducteur de char dirige habilement
ses coursiers en suivant mes ordres, c'est mon ouvrage. » Or comme
Ad secunduin dicendurn , quod bonum unius-
cujusque est finis ejus -, et ideo cum vennn sit
finis intellectus, cognoscere ve-rum est bonus
adus intelleclus : unde habilus perficiens in-
tellectuin ad vcruin cognoscendum , vel in spe-
culativis, vel in practlcis, dicilur vivtus.
Ad tertinm dicendurn, quod ratio illaprocedit
de virtute sinipliciler dula.
ARTICULUS IV.
Uirùm irascili'/s et conçu pibisctlis sint
subjcclum virtiilis.
Ad qi'.aitum sic proccditur (1). Videtur qiiôd
■•rascibilis et concupiscihilis non possunt esse
éubicctum \irtutis. Hujusir.odi enini vires sunt
coiauiujies nobis et uruiis. Sed nunc loquinuir
vio M; iule secundum quod est propria homini-,
sic enim dicitur virtus humana. Non igitur
humance virtutis potest esse subjectum irasci-
bilis et concupiscibilis, qaœ sunt partes appe-
titus sensitivi , ut in primo diclum est.
2. Prœterea, appetitus sensitivus est vis
utens organo curporali. Sed bonum virtutis non
potest esse incorpore bominis; dicit enim Apo-
stolus, Rom.j VII : « Scio quod non babilai
in carne mea bonum. » Ergo appetitus sensi-
tivus non potest esse subjectum virtutis.
3. Prœterea, Âugustinus probat in libro De
mor. Eccl. (cap. o), quod « virtus non est in
corpore , sed in anima ; eo quod per animant
corpus rcgitur. Unde quod aliquis corpore bené
utatur, tolum refertur ad animam : sicut si raihi
auriga obtemperans , equos quibus prasest recte
régit , boc totum mihi debetur. » Sed sicut
(i) De bis eliam in II, Sent.^ disl. 1^ , qu. 2, art. 2, ad 2; et qu. 1 , de verit., art. 4, per
luumi, ul et art. 10, ad 5.
iOO 1'*^ ir PARTIE, QUESTION LVI, ARTICLE 4.
Tame gouverne le corps, ainsi la raison gouverne les deux parties de
l'appétit sensitif. Donc il dépend de la partie raisonnable de l'^ame que la
puissance irascible et la puissance concupiscibb soient bien gouvernées.
Mais « la vertu est ce par quoi l'on vit droitement, » comme nous Tavons
vu dans la question précédente. Donc la vertu n'est ni dans la puissance
irascible ni dans la puissance concupiscible, mais seulement dans la
partie raisonnable de Tame.
4» « L'acte principal de la vertu morale, c'est l'élection, » comme le
dit le Philosophe, Fthic.WUj 13. Or l'élection n'est l'œuvre ni de la
puissance irascible ni de la puissance concupiscible, mais de la raison.
Donc la vertu morale est dans la raison , et non pas dans la puissance
irascible ou dans la puissance concupiscible.
Mais tous enseignent que la force est dans la puissance irascible et la
tempérance dans la puissance concupiscible; et voilà pourquoi le Philo-
sophe dit, Ethic, III, 15, que ces deux « vertus appartiennent aux forces
irrationnelles de l'âme. »
(Co.xcLusiox. — Quand on considère la puissance irascible et la puis-
sance concupiscible comme formant les deux parties de T'appétit sensitif,
elles ne peuvent être le sujet de la vertu; mais quand on les envisage
comme étant soumises à la raison , elles renferment nécessairement cer-
taines vertus, qui consistent dans leur conformité avec la raison. )
La puissance irascible et la puissance concupiscible peuvent être consi-
dérées de deux manières. D'abord en elles-mêmes ;, comme parties de
l'appétit sensitif : sous ce point de vue^ elles ne peuvent être le sujet de
la vertu. Ensuite dans leurs rapports^ comme participant à la raison
dont elles doivent remplir les ordres : sous cet aspect, elles peuvent ser-
vir de sujet à la vertu; car, par leur alliance avec la raison, elles de-
viennent capables d'actes humains et contractent certaines habitudes
qui les perfectionnent. Voulez-vous qu'un acte procédant d'une puissance
anima régit corpus , ita eliara ratio régit appe-
titura sensitivum. Ergo totum rationali parti
debelur j quôd irascibilis et conciipiscibilis recte
regantiir. Sed « virtus est qua rectè vivitiir, »
ut suprà dictura est (qu. 55, art. 4}. Virtus
igitur non est in iiascibili et concupiscibili, sed
soluin in parte rationali.
4. F^raeterea, «. principalis actus virtulis mo-
ralis est electio, » ut dicitur in VIII. Ethk. Sed
electio non est actus irascibilis vel concupisci-
bilis, sed rationis, ut suprà dictum est (qu. 13,
art. 1). Ergo virtus moralis non est in irascibili
et concupiscibili , sed in ratione.
Sed contra est , quod foititudo ponitur esse
in irascibili , temperantia aulem in concupisci-
bili ; unde Philosophus dicit in 111. Eihic, quôd
« hae virtutes suut irrationabilium partiuin. »
(CoNCLUSio. — In irascibili et concupiscibili,
ut sunt potestates appetitus sensitivi, nulla
virtus est ; sed ut subordinantur ration! , ne-
cesse est in utraque aliquani virtutem esse,
qiiae quœdam est illarura ad rationem ipsam ha-
bit ualis conformitas. )
Respondeo dicendum, quôd irascibilis et
concupiscibilis dupliciter considerari possv.nt.
Uno modo secundùm se, in quantum s:ir:t partes
appetitus sensitivi : et hoc modo n-m compatit
eis quôd sint subjectum virt"tis. A'io modo
poîsunt considerari in quant'.;m p:.rr.cipi!it ;>
tionem, per hoc quôd natx sunt ratioin obcr-
dire : et sic irascibilis vel concupiscibilis potrst
esse subjectum virtutis humanai ; sic enim fst
principium bumani actus, ii quantum i)-r;t;-
cipat rationem, et in his potentiis necessé es
poncre virtutes. Quôd cniai in iiascibi.i et c^n
cupiscibili sint aliquaî virtutes patet. Ac
DU SUJKT DE LA VERTU. 401
mue par une autre puissance obtienne sa perfection, vous devez donner
à ces deux puissances les dispositions convenables : pour que Vartisan
produise une œuvre parfaite, il faut qu'il soit dûment disposé, lui et
rinstrument qu'il emploie. Quand donc la puissance irascible et la puis-
sance concupiscible accomplissent un acte par les ordres et sous l'impul-
sion de la raison, l'habitude qui les dispose convenablement à l'acte doit
se trouver non-seulement dans la raison , mais encore dans la puissance
concupiscible et dans la puissance irascible. Et comme la bonne dispo-
sition de la puissance mue résulte de sa conformité avec la puissance
motrice, la vertu qui réside dans la puissance irascible et dans la puis-
sance concupiscible n'est autre chose que la conformité habituelle de ces
puissances avec la raison.
Je réponds aux arguments : 1° Quand on envisage la puissance iras-
cible et la puissance concupiscible en elles-mêmes, comme parties de
l'appétit sensitif , elles nous sont communes avec la brute ; mais quand
on les considère dans leur participation à la raison, comine exécutant
ses ordres, l'homme les possède en propre, et c'est sous ce point de vue
qu'elles servent de sujet à la vertu.
2° Sans doute la chair n'a pas d'elle-même le mérite propre à la vertu;
mais elle devient l'instrument des actes vertueux quand, obéissant à la
raison, nous faisons de nos membres comme les serviteurs de la justice.
Ainsi la puissance irascible et la puissance concupiscible ont d'elles-
mêmes, au lieu du bien de la vertu, le ferment de la concupiscence;
mais le bien de la vertu morale naît dans leur sein , quand elles de-
viennent conformes à la raison.
30 L'ame gouverne le corps autrement que la raison ne gouverne la
puissance irascible et la puissance concupiscible. Le corps obéit à l'ame
docilement, sans résistance ni opposition, dans la sphère où la nature
enim qui progreditur ab uria potentia secundùm
quod est ab alla mota , non potest esse per-
fectus nisi utraque potentia sit bene disposita
ad adum ; sicut actus artiticis non potest esse
congruiis , nisi et artifex sit benè dispositus ad
agendum, et etiam ipsum instrumentum. In his
igitur circa quae operatur irascibilis et concu-
piscibilis, secundùm quod sunt à ratione mota),
uecesse est ut aliqnis habitus peificiens ad bene
ageudum sit non solum in ratione , sed etiam
in irascibili et concupisc.ibili. Et quia bona dis-
positio potentiaî moventis motae attenditur
secundùm conformitatem ad potentiam mo-
^entem, ideo virtus quse est in irascibili et
îoncupiscibili , nibil aliud est quàm quœdam
habilualis conformitas istarum potentiarum ad
rationem.
Ad primum ergo diceudum , quôd irascibilis
tt concupiscibilis secundùm se consideratse ,
prout sunt partes appetitus sensitivi , com-
munes sunt nobis et brutis ; sed secundùm
quod sunt rationales per participationem , ut
obedientes rationi,sic sunt propriiE bominis;
et hoc modo possunt esse subjectum virtulis
humanae.
Ad secundùm dicendum, quôd sicut caro
hominis es se quidem non habet bonum virlu-
tis, fit tamen instrumentum virtuosi actus ^
in quantum movente ratione membra nostra
exbibemus ad serviendum justitiœ; ita etiam
irascibilis et concupiscibilis ex se quidem non
habent bonum virtutis , sed raagis infectionem
fomilis; in quantum vero conformantur rationi,
sic in eis aggeneratur bonum virtutis moralis.
Ad tertium dicendum , quod alla ratione re-
gitur corpus ab anima , et irascibilis et concu-
piscibilis à ratione. Corpus ecim ad nutura
obedit animae absque contradictione , in his la
Y.
20
403 !'• !!• PARTIE, QUESTION LVI, ARTICLE 5.
vout qu'il reçoive d'elle le mouvement; d'où le Philosophe dit, Polit.,
1, 3 : « L'aiiie gouverne le corps despotiquemcnt, » c*e-t-à-dire comnio
le maître gouverne Tesclave. En conséquence nous attribuons tous les
mouvements du corps à Tame; et voilà pourquoi la vertu ne réside pas
dans cette première partie de notre être, mais dans la seconde. Au con-
traire, la puissance irascible et la puissance eoncupiscible n'obéissent
pas à la raison sans réserve ni contradiction ; comme elles ont des mou-
vements propres, elles résistent souvent aux ordres de leur souveraine;
ce qui fait dire au môme Philosophe, Ibid. : « La raison gouverne l'iras-
cible et le eoncupiscible politiquement, » c'est-à-dire comme le chef de
l'Etat gouverne les citoyens qui jouissent de la liberté dans plusieurs
choses. Il faut donc que la puissance irascible et la puissance eoncupis-
cible aient certaines vertus, qui les disposent à l'acte convenablement.
4° Il y a deux choses à considérer dans l'élection, selon le Philosophe :
l'intention de la fin, qui se rapporte à la vertu morale ; puis le choix des
moyens, qui appartient à la prudence. Or la droite intention relative à
la fin dans les passions de l'ame, dépend des bonnes dispositions de la
puissance irascible et de la puissance eoncupiscible. En conséquence les
vertus morales, qui concernent les passions, résident dans ces deux puis-
sances; mais la prudence est dans la raison, dans Tintellect pratique.
ARTICLE V.
Les facultés sensitives de la perception intérieure sont-elles le sujet
de la vertu ?
Il paroît que les facultés sensitives de la perception intérieure sont le
sujet de la vertu. 1° L'appétit sensitif renferme certaines vertus, parce
qu'il obéit à la raison. Or les facultés sensitives de la perception inté-
quibus nalum est ab anima moveri ; unde Phi-
losophus dicil in I. Polit. ^ quôd « auiœa régit
corpus despotico principalu , » id est , siout
dominus servum. Et ideo tolus motus corporis
referlur ad animam; et propter hoc m corpore
non est virtus , sed solum in anima. Sed irasci-
bilis et concupiscibilis non obediunt ad nutum
ralionijSed habent proprios molus suos, qui-
tus inlerdum rationi répugnant; uude in eo-
dem libro Philosophus dicit quôd « ratio régit
irascibilem et concupiscibilem principatu poii-
tico , M quo scilicet reguntur liberi , qui habent
in aliquibus propriam voluntatem. Et pr >pter
hoc etiam oporlet in irascibili et concupiscibili
esse aliquas virtutes , quibus bene dispouanlur
aa actuui.
Ad quarlum dicendum, quôd in eleclione
duo suut : scilicet intentio finis, quœ peitinet
(1) De bis cli.im suprà, qu. 50, art. 3, ad 3 • et UI, Sent,, dist. 33, (ju. 2, art. 4, quaesliunc. SI,
td 0; et qu. 1 , de verit., art. 4,a .d 6,
ad virtiitem moralem, et rencceptio ejusquod
est ad finem , quod pertinet ad piu<lentiam ,
ut dicitur in VI. Ethic. Quod autera habeat
rectam intentioneiu finis circa passiones anima,
hoc contingit ex bona disposilione irasciLilis et
concupiscibilis. Et ideo virtutes morales circa
passiones sunt in irascibili et concupiscibili;
sed prudentia est in ratione.
ARTICULUS V.
Utrkm vires apprtheusivœ sensitivœ sini
subjtclum virlutis.
Ad quinlum sic proceditur (1). Viletur qaôd
in viribus sen:iti\i.> apprehensivis int.rnis possit
esse aliqua virtus. Appetitus eiiiiû sensitivus
polest esse sub,ectum virlutis in quantum
obed.t rationi. Sed vir s sensitivae apprehensivae
inteiius rationi obediunt; ad imperium eniin
DU SUJET DE LA VERTU. 403
rienre obéissent également à la raison ; car Timagination, la pensée et la
nicmoire suivent ses ordres. Donc ces facultés peuvent être le sujet dô
la vertu.
2" Comme Tappétit rationnel, c'est-à-dire la volonté peut être entravé
ou secondé dans ses actes par l'appétit sensitif, ainsi l'intellect ou la rai-
son peut être gêné ou favorisé par les facultés sensitives dont nor^ par-
Ions. Donc les facultés de la perception peuvent être le sujet de la \ertu,
tout aussi bien que les facultés de Vappétit.
3° La prudence est une vertu dont la mémoire fait partie, comme on
le voit dans Cicéron. Donc la mémoire, et par cela même les autres fa-
cultés sensitives de la perception intérieure, peut être le sujet de la
vertu.
Mais, d'après le Philosophe, les vertus sont toutes ou intellectuelles
ou morales. Or, comme on le voit encore dans le même Aristote, toutes
les vertus morales sont dans la partie appétitive, et toutes les vertus in-
tellectuelles dans l'intellect ou dans la raison. Donc aucune vertu n'est
dans les facultés sensitives de la perception intérieure (1).
(Conclusion. — Puisque la vertu est une habitude parfaite, qui ne
fait que des œuvres bonnes et les consomme, elle n'existe point dans les
facultés sensitives de la perception intérieure. )
Les facultés sensitives de la perception intérieure renferment quelques
habitudes. Le Philosophe, parlant de la mémoire, dit, Le 7nemor., III :
« En nous rappelant successivement les choses, nous contractons une
coutume qui est comme une seconde nature. » Celte coutume n'est autre
chose qu'une habitude acquise, formée par l'usage et devenue naturelle;
c'est ce que Cicéron nomme, Rhet.y XII, « une habitude conforme à la raison
(1) Les vertus intellectuelles , réglant la connoissanee , ont la vérité pour objet; puis les
vertus morales, chargées do régir raclion, se rapportent au bien : voilà pourquoi les pre-
mières sont dans rinlelligencc, et les secondes dans la volonté.
rationis operatur et imaginaliva , et cogitativa, | Etluc. (cap. 1 ). Morales autem virtutes omnes
et memorativa. Ergo in his viribus potest esse
virtus.
2. Prœterea , sicut appetitus rationalis , qui
est voluntas, in suo actii potest impediri vel
etiam adjuvari per appetilum sonsitiviim , ita
etiam intcUectus vel ratio potest impediri vel
etiam juvari per vires prœdictas. Sicut ergo in
viribus sensitivis appetitivis potest esse virtus,
ita etiam in apprehcnsivis.
3. Prœterea, prudoutia est qnaedam virtus,
cnjus partem ponit Tuliius memoriam in sua
Rhetorica (lib. 11. De invent., uum. 34).
Ergo etiam in vi memorativa potest esse aliqua
virtus, et eadem ralioue in aliis interioribas
apprehensivis viribus.
bed contra est, quôd omnes virtutes vel sunt
intellectuales, vel morales, ut dlcilnr in 11.
sunt in parte appelitiva, intellectuales autem
in intellectu vel raiione, sicut patet in Sl.Elhic.
(ut suprà ). Nulla ergo virtus est in viribus
sensitivis apprehensivis internis.
( CoNCLUsio. — Ciun virtus sit habitus per-
fectus, quo non nisi bonum opus operari eon-
tingit , in viribus apprehensivis non est virtus ,
qua verura cosnoscitur. )
Re;^pondeo dicendum, quôd in viribus sensi-
tivis apprehensivis internis ponuntur aliqui ha-
bitus. Quod patet ex hoc praîcipuè , quod Phi-
losophiis dicil m lib. De metnoria (cap. 3),
quôd M in memorando unum post aliud, opo-
raturcor.suctudo quœ est quasi quœdam nalura. »
Nihil aulcm est aliud habitus consuotudinalij
quàm habitude arquisila per consuetudinem,
quœ est in modum naturae j unde de virtule
^OV l'^ 11" PARTIE, QUESTION LVI, ARTICLE 5.
et qui 'M ( uiiimii une modalité de la nature. » Toutefois les dispositioQï»
forniéos par la coutume dans ïa mémoire et dans les autres facultés sensi-
tivosde la perception n'existent point par elles-mêmes comme habitudes,
mais comme qualités jointes aux habitudes de la partie intellective (i).
Quoi qu'il en soit, habitudes ou non habitudes par leur nature, ces dispo-
sitions ne peuvent être appelées des vertus. La vertu est une habitude
parfaite, qui accomplit et consomme le bien; nous devons donc la mettre
dans les puissances qui donnent aux œuvres bonnes leur dernier com-
plément. Or les facultés dont nous parlons ne consomment et ne com-
plètent pas la connoissance du vrai, seulement elles la préparent à des
facultés plus élevées ; donc les vertus relatives à la connoissance du vrai
ne sont point dans les forces sensitives de la perception, mais dans Tin-
tellect et dans la raison (2).
Je réponds aux arguments : 1» L'appétit sensitif est à l'appétit ration-
nel, à la volonté, ce que le mobile est au moteur; en sorte que l'œuvre
de l'appétit rationnel se consomme dans l'appétit sensitif, et voilà pour-
quoi ce dernier peut être le sujet de la vertu. Mais les facultés sensitives
de la perception sont à l'intellect comme le moteur est au mobile : car
« les images sensibles remplissent à l'égard de l'ame intellective, comme
le dit le Philosophe, De anima, III, les mêmes fonctions que les couleurs
vis-à-vis de la vue. » L'œuvre de la connoissance se termine donc dans
l'intellect , et voilà pourquoi les vertus relatives à la connoissance ont
pour sujet cette dernière faculté ou la raison.
1 Nous le savons, la disposition change facilement, et l'habitude difficilement. Or la
pensée, l'imagination et la mémoire sont inconstantes, mobiles, fugitives de leur nature;
rintcllt'ct seul a la permanence, la fixité, la fermeté. Tout change donc facilement dans le
domaine de ces premières puissances, mais tout repousse le changement sur le terrain de la
seconde : là les dispositions, ici les habitudes.
(2) L'entendement peut connoître deux choses : les principes par l'intellection , puis les
conclusions par le raisonnement. De là deux habitudes ou deux vertus : la connoissance des
principes ou rintelligence, qui réside dans l'intellect; puis la connoissance des conclusions ou
la science, qui siège dans la raison.
dicit TiiUius in sua Wietorica ( lib. XII, De
invent., ut siiprà ), quôd est « habitus in mo-
dum natiirae rationis consenlaneus. » h\ homine
tamen id quod ex consuetiidine acquiiitur in
memori:! et in aliis viribus sensitivis apprehen-
sivis , non est habitus per se , sed aliquid an-
nexum habitibus inlellectivœ partis , ut suprà
habitum est (art. 2). Sed tamen si qui sunt
habitus iu talibus viribus , virtufes dici non
possunt. Viitus enim est habitus perreclus^ quo
non contingit nisi bonum operari ; unde oportct
quôd \irtus sit in illa pote-ntia quœ est con-
suramativa boni operis. Cognitio autem veri
non consummatur in viribus sensitivis appre-
hensivis, sed hujusmodi vires suut quasi prœ-
paiatoriae ad coguilionem iutellectivadi : et
ideo in hujusmodi viribus non sunt virtutes
quibus cognoscitur verura, sed magis in intel-
lectu vel ratione.
Ad primum ergo dicendum , quôd appetitus
sensitivus se habet ad volunlatem quaî est
appetitus rationis, sicut motus ab eo; et ideo
opus appetitivae virtutis consummatur in appe-
titu sensitivo , et propter hoc appetitus sensi-
tivus est subjectura virtutis. Virtutes autem
sensitiva; apprehensivae magis se habent ut
moventes respeclu intelleclùs; eo quôd « phau-
tasmata se habent ad animam intellectivam ,
sicut colores ad visum, » ut dicitur in IU. De
ujiinni. Et ideo opus cognitionis in intellectu
terminatur , et propter hoc virtutes cogaosci-
tiva3 sunt iu ipso intellectu, vel ratione.
DU SUJET DE LA VERTU. 405
2o Ce qu'on vient de lire résont l'objection.
3» La mémoire fait partie de la prudence , non qu'elle lui appartienne
comme l'espèce appartient au genre et qu'elle forme par elle-même une
vertu ; mais parce que la bonté de la mémoire est une des choses qui
constituent la prudence^ et qu'elle en est une partie intégrante.
ARTICLE VL
La volonté est-elle le sujet de la vertu ?
n paroît que la volonté n'est pas le sujet de la vertu. 1° Une puissance
n'a pas besoin de l'habitude de la vertu pour la porter aux choses vers
lesquelles elle incline par sa nature même. Or, puisque la volonté réside
dans la raison, comme le dit le Philosophe, elle tend par sa nature au
bien raisonnable, objet de toute vertu; car les êtres recherchent natu-
rellement leur propre bien , et Cicéron dit que « l'habitude est conforme
à la raison comme modahté de la nature. » Donc la volonté n'est pas le
sujet de la vertu.
2° Toutes les vertus sont intellectuelles ou morales, comme le dit le
Philosophe. Or les vertus intellectuelles ont pour sujet, non pas la vo-
lonté, mais l'intellect et la raison; puis les vertus morales résident dans
les deux puissances qui participent à la raison , dans la puissance iras-
cible et dans la puissance concupiscible. Donc aucune vertu ne siège
dans la volonté comme dans son sujet.
3° Tous les actes humains régis par les vertus procèdent de la volonté.
Si donc la vertu qui règle certains de ces actes se trouve dans la volonté,
les vertus qui gouvernent les autres actes s'y trouvent pareillement;
dès lors il faut dire de deux choses l'une ; ou qu'aucune vertu ne réside
Et per hoc palet responsio ad secimdum.
Ad tertium dicendum , quôd memoria non
ponitur par? prudeutise, sicut species est pars
generis , quasi ipsa memoria sit quaedam virtiis
per se ; sed i,uia unura eorum quse requiruntur
ad prudeiitiam, est bouitas memoriœ, et sic
quodaramodo se habent per modum partis in-
tegralis.
ARTICULUS VI.
Utrùm voluntas possit esse subjectum
virtutis.
Ad sextum sic proceditur (1). Videtur quôd
voluntas non sit subjectum alicujus virtutis. Ad
id enim quod convenit putentige ex ipsa' ra-
tione potentiae , non requiritur aliquis habitus.
Sed de ipsa ratione voluntatis , cùm sit iu ra-
tione secundùm Philosophnm in III. De anima
(lext. 42), est quôd tendat in id quod est bo-
num secundùm rationem, ad quod ordinaîur
omnis virtus : quia unumquodque naturaliter
appétit proprium bonum ; virtus enim est « ha-
bitus per modum naturse consentaneusrationi,»
ut TuUius dicit iu sua Rhetorîca (ubi su-
pra). Ergo voluntas non est subjectum viitutis.
2, PrcÇterea , omnis virtus aut est intellec
tualis, aut moraiis, ut dicitur in i et II. Et hic,
Sed virtus intellectualis est sicut in subjecto in
intellectu et ratione, non autem in voluntate ;
virtus autem moraiis est sicut in subjecto in
irascibili et concupiscibili , quae sunt ralionales
per participationem. Ergo nulla virtus est in
voluntate sicut in subjecto.
3. Prseterea, omnes actus humani, ad quos
virtutes ordinantur, sunt voluntarii. Si igitur
respeclu aliquorum humanorum actuum sit ali-
qui virtus in voluntate , pari ratione respecta
omnium actuum humauorum erit virtus in vo-
(1) De his etiam in IH , Sent.^ dist. 23, qu. 1 , art. i , quopstiunc. 1 , tum in corp., tum ad
2 et 3; ut et dist. 42 , qu. 2 , art. 4 , quœstiunc. 2 et 4, in corp.
406 1" II' PARTIE, QUESTION LVl, ARTICLE 6.
dans les autres puissances de l'ame, ou que deux vertus forment la règle
d'un seul et même acte; seconde hypothèse qui n*est pas moins fausse
que la première. Donc la volonté ne peut être le sujet de la vertu.
Mais le moteur a plus besoin de perfection, de vertu que le mobile. Or
la volonté meut la puissance irascible et la puissance concupiscible. Donc
la volonté doit avoir la vertu, plus que ces deux puissances.
(Conclusion. — Les vertus qui règlent les affections de l'homme envers
Dieu et envers le prochain, comme la charité, la justice et d'autres, ré-
sident dans la volonté comme dans leur sujet. )
Puisque l'habitude, la vertu donne à la puissance la perfection né-
cessaire pour agir, la puissance a besoin d'être perfectionnée par l'habi-
tude , par la vertu, quand elle ne peut accomplir Tacte à Vaide de sa na-
ture,' par ses propres forces. Or l'objet propre de la puissance donne la
mesure de ses forces et de sa nature. Puis donc que le bien de la raison
forme l'objet propre de la volonté et qu'il est proportionné par cela
môme à ses efforts, la volonté peut le réaliser sans le secours et le per-
fectionnement de la vertu. Mais quand le bien qu'il s'agit d'accomplir
dépasse les bornes et les proportions de la nature , soit dans l'espèce hu-
maine comme le bien divin, soit dans l'individu comme le bien du pro-
chain , la volonté réclame impérieusement la direction et l'appui de la
vertu. En conséquence les vertus qui se rapportent aux affections de
l'homme envers Dieu et envers le prochain, la charité, la justice et
d'autres , siègent dans la volonté comme dans leur sujet.
Je réponds aux arguments : 1° 11 est vrai que la volonté tend d'elle-
même au bien de son sujet. En conséquence les vertus qui se rapportent
à ce bien ne se trouvent pas dans la volonté : telles sont la tempérance
et la force, qui sont chargées de régler les passions; telles sont encore
d'autres vertus.
lunlate : aut ergo in niilla alla potentia erit ali-
qua virtus, aiitarl eumdeiïi actum ortlinabuiitur
diiae virtutes : quod vidfilur inconveniens. Vo-
luntas ergo non polest esse subjectum virtulis.
Sed coiit.a est, quod major perfeclio requi-
ritur in movenle quàm in moto. Sed voluntas
movet irascibilem, et concupiscibilem. Multô
ergo magis débet esse viitus in voluutate ,
quàm in irascibili et concupiscibili.
( CoNCLusio. — Virlules quae ordinant atîec-
tum bominis iii Deum vel in proximum , sunt
in voluntale sicut in subjecto, ut cbarilas, et
justilia, et hujusmodi. )
Respon ieo dicenduin, quod cum per habitum
perticialur potentia ad agendum, ihi indiget
potentia h^bitu perficienle ad bene agendum
( qui quidem habitus est virtus ) , ubi ad hoc
non suflicit propria ratio polentiîe. Oraiiis au-
Um potéuti» piopria râUo aiMitui iu ordiae
ad objeclum. Unde cùm, sicut dictum est
(qu. 8, jrt. 1), objectum voluntatis sit bonum
ralionis' voluntati proportionatum, quantum ad
hoc non inliget voluntas virtule perficiente.
Sed si quod bonum immineat homini volen-
dum , quod excédai proportionem volentis, sive
quantum ad tolam speciem humanam (sicut
bonum divinum , quod transcendit limites hu-
manae natur;E ) , sive quantum ad individuum
( sicut bonum proximi ), ibi voluntas indiget
virtute. Et ideo hujusmoJi virtutes quai ordi-
nant affectum bominis in Deum , vel in proxi-
mum, sunt in voluntale sicut in subjecto, ut
cbaritas, et justitia, et hujusmodi.
Ad primum ergo dicendum, quod ratio habet
locum de virlute quœ ordin-it ad bonum pro-
piium ipsius volenlis, sicut temperantia et for-
I titudo quœ sunt circa passiones humanas,et
1 âlia bujuëmoai, ut ex dictis patet.
DE LA DTSTINCTfON DES VERTUS INTELLECTUELLES.
407
2* Parmi les facultés raisonnables par participation, se trouvent non-
seulement la puissance irascible et la puissance concupiscible, mais en-
core toutes les puissances de l'appétit. Or la volonté est une puissance de
Tappétit; les vertus qu'elle renferme sont donc des vertus morales; on ne
doit excepter de cette règle, comme nous le verrons plus tard, que les
vertus théologales.
S'» Il est des vertus particulières qui sont chargées du régime des pas-
sions, tâche qui a pour objet le bien individuel de tel ou tel homme. Or
la volonté n'a pas besoin d'avoir elle-même une vertu spéciale pour com-
mander à ces vertus-là, car les forces qu'elle possède comme puissance
lui suffisent pour remplir cette fonction; elle ne réclame le secours de la
bonne habitude qu'à l'égard des vertus qui se rapportent à un bien exté-
rieur (1).
QUESTION LVII.
De la distinction des vertns inteilectuelles.
Après la nature et le sujet des vertus, vient leur distinction.
Pour mettre cette distinction dans tout son jour, nous parlerons : pre-
mièrement, des vertus intellectuelles; deuxièmement, des vertus mo-
rales; troisièmement, des vertus théologales.
On demande six choses sur le premier point : l^Les habitudes intellec-
tuelles spéculatives sont-elles des vertus ? 2° Y a-t-il trois habitudes intel-
lectuelles : la sagesse, la science et l'intelligence ? 3° L'art considéré comme
(1) Les vertus qui régissent les passions, comme la tempérance, résident dans Tappétit seo-
silif. Or la volonté trouve l'appélit sensitif immédiatement sous ses ordres, dans le cercle de
Ad secuiiduim dicendum, quôd « rationaîe
per parlidpalionem » non solùm est irascibilis
et concupiscibilis, Bed omnino{'n\ est univer-
ea'iter) apyetitivum,\i\, dicitur inl. C^/tic. Sub
appetitivo autem comprehenditur voUmtas; et
ideo si qiia viitus est in voluntate^ erit moralis,
nisi sit tlieologica , ut iiifrà patebit ( qu. 62 ).
Ad tertium dicendum , quôd queedam virtutes
ordinantur ad bnnum passionis modéra tae, quod
est proprium hujus vel illius homiuis. Et in
talibus non est necessarium quôJ sit aliqua
virtiis in voluntate> cùm ad hoc sufficiat natura
potentiae, ut dictum est; sed hoc solùm neces-
sarium est in illis virlutibus quae ordinantur ad
aliquod bonum extrinsecam.
QUiESTIOLVII.
De dislînclione virluium intellectualium^ in iex artîcuîos âivtsà»
Deinde considerandum est de distiuctione
th-tutum.
Et primo, quantum ad virtutes intellectuales;
secundo, quantum ad morales; tertio, quaiitum
ad theologicas»
Circa primum queerunlur sex : 1" Utrûm ha-
bitus intellectuales speculativi, sint virtutes.
20 Utrùm sint très; scilicet sapientia, scientia,
et inteilectus. S*» Utrùm habitas intellectualis
qui est ai s , sit virlus. 4« Itiùm prudeillia sU
408 l" II* PARTIE, QrESTION LVIT. ARTICLE 1.
habitude est-il une vertu? V La prudence est-elle une vertu distincte de
l'art? 5° La prudence est-elle une vertu nécessaire à l'homme? 6° Enûn la
délibération, le discernement et la résolution sont-elles des vertus jointes
à la i)rudence?
ARTICLE L
Les habitudes spéculatives sont-elles des vertus?
Il paroît que les habitudes intellectuelles spéculatives ne sont pas des
vertus. 1** La vertu est une habitude opérative , comme nous Tavons vu
dans une question précédente. Or les habitudes spéculatives ne sont point
opératives; car on distingue les choses spéculatives des choses pratiques.
Donc les habitudes spéculatives ne sont pas des vertus.
2° La vertu concerne les choses qui rendent l'homme heureux; car
« le bonheur est la récompense de la vertu , » comme le dit le Philosophe.
Or les habitudes intellectuelles ne concernent ni les actes humains ni les
autres biens qui donnent le bonheur, mais elles se rapportent aux choses
naturelles et divines. Donc les habitudes intellectuelles ne sont pas des
vertus.
3° La science est une habitude spéculative. Or la science et la vertu
forment deux genres différents , qui ne sont pas renfermés Tun dans
Tautre, comme le dit le Philosophe. Donc les habitudes spéculatives ne
sont pas des vertus.
Mais les habitudes spéculatives ont seules pour objet les choses néces-
saires , qui ne peuvent être autrement qu'elles ne sont. Or le Philosophe
met des vertus intellectuelles dans la partie de Tame qui considère ces
sortes de choses. Donc les habitudes intellectuelles sont des vertus.
ses actes et de ses inclinations , partant dans les limites de sa nature. Elle peut donc mou-
voir par elle-même , sans secours étranger, les vertus qui sont chargées du gouveriement des
passions.
"virtus distincta ab arte. 5° Utrùm prudentia sit
"virtus necessaria homini. 6" Utrùm eubulia ,
synesis , et gnome sint virtutes adjunctae pru-
dentiae.
ARTICULUS I.
Utrùm habitus intelleciuales speculativi sint
virtutes.
Ad primum sic proceditur. Videtur quod ha-
bitus intelleciuales speculativi non sint virtutes.
Viitus enim est habitus opéra tivus, ut suprà
dictum est (qu. 55, art. 2). Sed habitus spe-
culativi non sunt operativi; dislinguitur enim
specuîalivus à practico,id est operativo. Ergo
habitus intelleciuales speculativi non suut vir-
tutes.
2. Praelerea, virtus est eorum per quai fit
homo felix, sive beatus; eo quôd «félicitas
est virtutis praemium, » ut dicitur in I. Et hic.
Sed habitus intelleciuales non considérant actus
humanos, aut aUa bona humana per quae homo
beatitudinem adipiscilur, sed raagis res natu-
rales et divinas. Ergo hujusmodi habitus vir-
tûtes dici non possunt.
3. Praelerea, scientia est habitus specula-
tivus. Sed scientia et virtus dislinguuntur sicut
diversa gênera non subalternatim posita, ut
patet per Philosophum in IV. Topic. (cap. 2),
Ergo habitus speculativi non sunt virtutes.
Sed contra : soli habitus speculativi consi-
dérant necessaria quae impossibile est aliter se
habere. Sed Philosopbus ponil in VI. Ethic,
quasdam virtutes intelleciuales in parte animae,
quae considérai necessaria, quae non possunt
aliter se habere. Ergo habitus intelleciuales
sceculativi sunt virtutes.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES. 409
(Conclusion. — Puisque les habitudes spéculatives ne perfectionneTit
pas la partie appétitive, mais seulement la partie intellective de l'ame,
elles peuvent être appelées vertus dans ce sens qu'elles donnent la faculté
de faire le bien, mais non comme produisant la bonne action. )
Puisque la vertu se rapporte au bien, Fhabitude peut être appelée
vertu pour deux raisons, comme nous l'avons déjà dit : d'abord parce
qu'elle donne la faculté de faire le bien; ensuite parce qu'elle détermine
le bon usage de cette faculté. Et que faut-il qu'une habitude fasse pour
obtenir ce dernier effet? Il faut, nous le savons, qu'elle porte son action
dans la partie appétitive de l'ame , car là se trouve la force motrice qui
met en jeu toutes les puissances de l'homme. Or les habitudes spécula-
tives ne perfectionnent, ne touchent pas la partie appétitive de Tame,
mais seulement la partie intellective. On pourra donc, si l'on veut, les
appeler vertus dans le premier sens, comme donnant la faculté de bien
agir, de contempler le vrai, œuvre bonne pour l'intelligence; mais elles
ne sont point vertus de la seconde manière , comme amenant le bon
usage de la puissance. Que l'homme ait la science spéculative, il n'en use
point par cela même; il peut en user en contemplant la vérité connue,
voilà tout ; c'est la volonté qui détermine le bon usage de la science.
Qu'est-ce donc qui détermine l'action des habitudes spéculatives? Les
Tertus qui perfectionnent la volonté, comme la charité et la justice. Les
actes de ces habitudes sont donc méritoires , quand ils procèdent de la
charité. Aussi saint Grégoire dit-il, Morale , VI, 28 : « La vie contem-
plative a plus de mérite que la vie active (1). »
Je réponds aux arguments : 1° Il y a deux sortes d'oeuvres : les œuvres
(l) M Que la vie contemplative ait plus de mérite que la vie active , l'Evangile ne nous
permet pas d'en douter. Lisez Luc _. X, 38 et suiv. ; Marie écouloit la parole du Seigneur,
« assise à ses pieds; » 3farthe , au contraire, travailloit diligemment, « s'occupant de toute
sorte de soins. » Cependant le divin Maître dit : « Marie a choisi la meilleure part , qui ne lui
(CoNCLrsio. — Cùm habitus intellectuales
speculalivi pnrtem appetitivam non perficiant,
sed solam intellectivam , liactenus tantùm vir-
tvfes dici poSîunt, quod bene operandi facul-
latem faciant, non autem quôd faciant potentià
seu habita bene uti.)
Respondeo dicendum, quôd cùm omnis virtiis
dicaliir in ordine ad bonum, sicut supra dictum
est (qu. 55, art. 3), duplici ratione aliquis
habitus dicitur virtus, ut suprà dictum est
( qu. 56, art. 3 ) : uuo modo, quia facit facul-
tateni bene operandi; alio modo, quia cum fa-
cultate facit etiam usum bonum. Et hoc, sicut
suprà dictum est (qu. 56, ait. 3), pertinet so-
lùm ad illos habitus qui res[ iciunt partem ap-
petitivam, eo quùd vis ap; ciiliva aniaicc est
quîe facit uti o.iuiibus poîeniiis et î;abiiibn?.
Cùm igitur habitus intelleittîaies speculativi
non perliciant partem appetitivam, nec aliquo
modo ipsam respiciant, sed solam intellecti-
vam, possunt quidem dici virtii!es, in quantum
faciiint facuitatem bonae operationis, quas est
consideratio veri, hoc enim est bonum opus
intellectùs; non tamen dicuntur virtutes se-
cundo modo, quasi facientes bene uti potentià
seu habitn. Ex hoc enim quod aliquis habet
habitum scientiae speculativse , non inclinatur
ad utendum, sed fit potens speculari verum in
his quorum habet scientiam ; sed quôd utatur
scientiâ habita , hoc est movente voluntate. Et
ideo virtus quœ perficit voluntatem ( ut charitas
vel justitia), faoit etiam bene uti hujusmodi
speculativis habitihus. Et secnndùm hoc etiam
in arlihus hornm habituum pote.-t esse meri-
li\r.\ , si ex ch:ir!late fiant ; siciU Grcgorius liicit
in VI. MoroL, quod « conteniplativa est ma-
joris merifi qaàm activa. »
Ad primum ergo dicendumj quùd duplex est
410 !'• Il* PAUTIE, gUtiTION LYII, AUTICLE 1.
extiriiHires et les œuvres intérieures. Les œuvres eitérieurcs ^ '
œiiMts pratiques ou oijératives, qu'où oppose aux œu\r<s sj... m
dan> les divisions logiques. Or les habitudes spéculatives n'ont [toui
rapjiOrt avec les œuvres extérieures ; mais elles tiennent par des no
iulimes aux œuvres intérieures, qui consistent pour rintelligence dans
la contemplation de la vérité. Les habitudes intellectuelles sont don»
opératives sous ce rapport.
S'' La vertu peut concerner certaines choses de deux manières. D'ah r 1
elle peut s'y rapporter cumnit; à son objet. S<jus ce point de vue , les veU,.
spéculatives ne concernent point les choses par lesquelles l'homme est
heureux, à moins que la particule par ne désigne la cause efficiente ou
l'objet de la telicité parfaite, c'e>t-à-dire la souveraine vérité, I)iei>
même. Ensuite la vertu se rapporte à certaines choses comme à ses acte.^.
A cet égard, les vertus intellectuelles concernent ce qui rend l'homm
heureux, soit parce que leurs actes peuvent être méritoires, comme noua
l'avons vu; soit parce qu'elles forment pour ainsi dire le commencement
de la béatitude parfaite, qui consiste dans la contemplation de la vérité.
3° La science se distingue, comme nous l'avons dit, de la vertu qui
réside dans la puissance appétitive.
•era point ôlée. » Ces deux sœurs représentent, Tune rexerclce de Pintelligenee et l'autre l*»*
orcupalion» du corps, la première la >ie arlÏNe et la seconde la vie conletnpinlive. Celui don?
qui abandonne le travail corporel jiour se li\rer aux lra\aux de Tesprit , « choisit la meilleure
part. » »
Ces paroles \ont droit à rencontre d^une opinion fort répandue de nos jours. Rappelei-vou»
ce qui s'est dit depuis un demi-siècle au sujet de la perfection chrétienue : sur cent auteurs
quatre->ingt-dix-neuf placent, dans la >ie cenobilique, les ordres actifs avant les ordres ror-
teniplatifs, comme si le corps Pempoiloil en dignité sur la raison, la chair sur Pesprii.
D'autres docteurs nous disent avec les philosophes, après les protestants : « Moins de doiime.
cl plus de morale. » Nous entendons : donnez-nous iVdifice sans les fondements, faites mûrii
les fruits sans l'arbre et produisez reCTet sans la cause ! La science, la vraie science qui >ieot
d'eo haut : voilà la première source de toute vertu, de toute morale.
opus , scilicet exlerius et interius. Practicum
cîgo vel o/ïe/Y/f/ti/wi , quod. dividitur coDlra
speculativum, suinitur ab opère exteriori, ad
quod non habet ordinem habilus speculalivus ;
6ed tamen habet urdicem ad interius opus in-
telleclùs , quod est spéculai! verura. Et secun-
dùm hoc est habitus operativus.
Ad secundiioi dicendum, quôd virtus est ali-
quorum dupliciter. L'no modo sicut objectorum.
Et sic hujusmodi virtutes speculativœ non sunt
eorum per qtiac horao lit beatus; uisi loilè se-
omdùm quôd ly per, dicit causam eflicieutem
vel objectum completae beatitudinis, quod est
Deus, quod est summiun ^peculabil»?. Alio moJo
dicitiir esse virtus aliquorum sicut actuum. 1/
hoc modo virtutes intellectuales sunl eoru:,.
per qu£ homo lit beatus, tum quia aclus harui.
virlutiim possunt esse meritorii, sicut dictuin
est ; tum etiam quia sunt quaedam inchoatio per-
fectae beatitudinis, quœ in contemplatioue veii
consistit, sicut supra dictum est(qu. 3, art. 3j.
Ad tertiumdiceudum, quôd scientia dividitur
contia virtutem secundo modo dictam, que
pertinet ad vim appeUtivanu
DE LA DISTLNCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES. 441
ARTICLE II.
Ya-t-il trois habitudes intellectuelles ; la sagesse, la science et Vintelligencê?
Il paroît qu'il n'y a pas trois habitudes intellectuelles spéculatives : la
sagesse, la science et rintelligence. 1° L'espèce et le genre ne doivent pas
figurer comme deux membres opposés d'une division. Or a la sagesse est
une espèce de la science, » comme le dit le Philosophe, Ethic, VI, 5, 6
ou 7. Donc la sagesse ne doit point figurer comme membre opposé de la
science dans la division des vertus intellectuelles.
f- St° Quand on distingue objectivement les puissances, les habitudes et
les actes, il faut considérer principalement la forme des objets : donc on
ne doit pas distinguer les habitudes d'après la matière, mais selon la
forme de leurs objets. Or le principe de la démonstration constitue la
forme de la science qui embrasse les conclusions : donc la science des
principes ne doit pas être posée comme une autre habitude ou comme
une autre vertu que la science des conclusions.
fc^ 3" La vertu intellectuelle est celle qui réside essentiellement dans la
^Maison. Or la raison spéculative démontre les propositions non-seulement
^par les raisonnements logiques, mais encore par les raisonnements dia-
lectiques. Si donc la science, qui résulte du raisonnement logique, forme
une vertu intellectuelle, il en faut dire autant de l'opinion (1).
Mais le Philosophe, Etliic, VI, 7, admet trois vertus intellectuelles,
ni plus ni moins, savoir : la sagesse, la science et l'intelligence.
(Conclusion. — Il y a trois vertus intellectuelles spéculatives : la sa-
(1) La logique, rigoureusement prise, part de principes incontestables pour arriver, selon
s règles infaillibles du raisonnement, à la coiinoissance certaine de la vérité. La dialectique
ARTICULUS II I "'^*'*6''^^1® objectum , sed secundùra ratiouem
I formalem ipsius objecti. Sed principium de-
Vtrùm sint tantùvi très hnbitus inteUeciuates : iTioiistrationis est ratio Sciendi conclusioues.
speculalivi; scUicet sapientia, scientia et ,^q^^ g^go inlellectus principioruiiî débet poni
tn c tctus. habiliis alius aut alla virtus à scientia conclu-
Ad secundiim sic proreclitur (1). Videtur . sionura.
quôd inconvenienterdislinguanliir Ires virtutcs 3. Prœterea, virtus intellectualis dicitur
inlellectuales speculativ» -, scilicel sapientia ,
Bcieolia et intelleclus. Species enim non débet
condividi generi. Sed « Sapientia est quadam
seientia, » ut dicitur in VI. Ethic, (cap. 5 et tj
"vel 7 ). Ergo sapientia non débet condividi
ficientiœ in numéro virtutiim intellectualium.
3. Piaeterea, in distinitione potenliaruui,
babituum et actiium^ quœ atteuditur secundùm
objecta ; attenditur pnncipaliter distinctio quae
est secundùra ralioncni formalem objectorum,
ut ex siipradictis patet (qu. 54, art. 2). Non
qiiœ est lu ipso rationali per essentiam. Sed
ratio etiam speculativa sicut ratiocinatur syllo-
gizando démonstrative , ila eliim ratiocinatur
syllogizando dialecticè. Ergo sicut scientia, quaî
causatur ei syllogisme demonstrativo, ponitur
virtus intellectualis speculativa, ita etiam et
opinio.
Sed contra est, quôd Philosophus in VL
Ethic, ponit lias solùm très virtutes intellec-
tuales speculativas ; scilicet sapienliam, scien-
lL:n et intellectum.
ergo diversi habitus debent distingui secundum I (Conclusio. — Très sunt habitus intellec-
(1) De bis etiam iofrù, qu. 68. art. 7, incorp.; et 2,2, qu. 4, art. 8: et <iu« 47, art. 5;
et Coulra G^nl.j Ub. lU, câp. hi-, et qu. 1, de verit., art. là et 13.
4.12 !'• II' PARTIE, QUESTION LYII, ARTICLE 2.
gesse concernant les choses les plus intelligibles en elles-mêmes , mais
que nous connoissons les dernières; la science relative aux choses que le
raisonnement découvre dans les divers ordres des connoissances hu-
maines; puis l'intelligence, qui est la connoissance pure et certaine des
premiers principes. )
Comme nous l'avons vu dans le premier article, la vertu intellectuelle
est celle qui donne à Tintellect spéculatif la perfection nécessaire pour
considérer le vrai, car c'est en cela que consiste l'œuvre bonne qui lui est
propre. Or le vrai peut tomber sous la considération de deux manières :
comme connu par lui-même, et comme connu par un autre. Ce qui est
connu par soi présente la nature de principe et se perçoit immédiate-
ment, par un seul acte, à l'aide de l'intellection . En conséquence la
qualité qui fait ainsi percevoir le vrai s'appelle rmfe?%ence , laquelle
est l'habitude des principes. Au contraire, ce qui est connu par un autre
ne se perçoit pas immédiatement, sans intermédiaire, par un seul acte;
mais il exige les recherches de la raison, et dès-lors il se présente comme
terme. îl y a deux sortes de terme sous ce rapport : l'un est la dernière
vérité dans un ordre particulier de connoissances, l'autre est la vérité la
plus élevée dans l'ordre universel de toutes les connoissances humaines.
Et comme, selon le Philosophe, « les choses que nous connoissons les der-
nières sont les premières et les plus évidentes en elles-mêmes, » la der-
nière vérité dans l'ordre général de toutes les connoissances humaines
est la première et la plus intelligible dans l'ordre de la nature. Cette vé-
rité-là forme l'objet de la sagesse, qui « considère les causes les plus
élevées, » comme le fait encore observer le Prince des philosophes. Pour
cette raison même, la sagesse juge et prononce sur tontes les choses^, car
on ne peut former un jugement universel et parfait qu'en remontant
excipe de données contestables pour atteindre, par des raisonnements hypothétiques, au
vraisemblable. La logique produit la certitude; la dialectique engendre ropinion.
tuales speculativi : sapientia, quœ est de maxime '
cognoscibilibus secundùm naturam , quoad nos
autem ultimù cognitis; scientia, quai est de
diversis cognoscibilium generibus per ratioci-
nationem quomodocumque acceptis ; et intel-
lectus, qui est simplex et certissima primorum
principiorum notitia. )
Respondeo dicendum, quôd sicut suprà dic-
tum est ( art. 1 ) , virtus intellectualis specula-
tiva est per quam intellectus speculativus per-
licitur ad considerandum verum , boc enim est
bonum opus ejus. Verum autem est dupliciter
considerabile : uno modo sicut per se notum ,
alio modo sicut per aliud notum. Quod autem
est per se notum, se babet ut principiurn, et
percipitur statim ab intellectu. Et ideo habitus
pêrficiens intellectum ad hujusmodi veri consi- . . ^
derationem vocatur intellectus, qui est habitus | lutionem ad primas causas. Ad id verô quod
principiorum. Verum autem quod est per
aliud notum , non statim percipitur ab intel-
lectu, sed per inquisitionem rationis, et se
habet in ratione termini. Quod quidem potest
esse dupliciter : uno modo, ut sit ultimum la
aliquo génère; alio modo, ut sit ultimum res-
pectu totius cognitionis huraanae. Et quia « ea
quœ sunt posteriùs nota quoad nos, sunt priora
et magis nota secundùm naturam , » ut dicitur
in I. Physic. (text. 3), ideo idquod est ultimum
respectu totius cognitionis bumanje, est id quod
est primum et maxime cognoscibile secundùm
naturam. Et circa hujusmodi est sapientia, qua
« considérât altissimas causas, » ut dicitur ia
I. Metaph. Unde convenienter indicat et or-
dinal de omnibus, quia judicium perfectum
et universâle haberi non potest nisi per reso-
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES.
4î3
d'effets en effets jusqu'aux premières causes. Ensuite la science concerne
Ja dernière vérité dans un ordre particulier des connoissances humaines.
On voit, d'après tout cela, qu'il y a diverses habitudes des sciences
d'après les branches diverses du savoir humain, mais la sagesse est
une (1).
Je réponds aux arguments : P « La sagesse est une certaine science, »
parce qu'elle remplit une fonction commune à toutes les sciences : elle
prouve les conclusions par les principes; mais elle a quelque chose de
particulier qui l'élève au-dessus des autres sciences : elle juge de toutes
les choses, soit à l'égard des conclusions, soit relativement aux prin-
cipes. Elle est donc une vertu plus parfaite que la science.
2o Quand la forme de l'objet se rapporte aux puissances ou bien aux
habitudes par un seul acte , les habitudes ou les puissances ne subissent
la distinction ni de la forme ni de la matière de l'objet : ainsi la puis-
sance visuelle ne se divise point sous l'influence des couleurs et de la lu-
mière, parce que si la lumière est la forme de la vision des couleurs, elle
se voit en même temps , par le même acte. Mais on peut considérer les
principes isolément, en détournant la vue des propositions qu'ils ren-
ferment; on peut aussi les contempler pour ainsi dire dans leurs dé-
pendances, en portant ses regards sur les conclusions. Or lorsque l'on
considère les principes de la première manière, on a la science, qui con-
cerne les conclusions; quand on les envisage de la seconde façon, on a
l'intelligence. Si donc nous y regardons de près , nous verrons que nos
(1) Le tout est plus grand que la partie : axiome éviden» , connu par lui-même , que res-
prit conçoit sans intermédiaire , objet de l'intelligence.
Dieu existe : vérité connue par d'autres, dernier résultat de toutes les connoissances hu-
maines, principe unique de la sagesse qui est une.
Les corps s'attirent en raison de la masse et du carré des distances : proposition connue
par d'autres, dernière loi de la physique actuelle, appartenant à la science. Et comme il y a
d'autres propositions pareilles dans d'autres branches du savoir humain, il y a aussi d'autres
habitudes des sciences.
est uUimurn in hoc vel in i!lo génère cogiiosci-
bilium, perficit intellectum scientia. Et ideo
secundùm diversa gênera scibilium sunt di-
versi habilus scientiarum ; cùm tainen sapien-
tia non sit nisi una.
Ad priuium ergo dicendum, quôd « sapientia
est quœdam scientia, » in quantum habet id qiiod
est commune omnibus scientiis , ut, scilicet ex
priiîcipiis conclusiones demonstret;. sed quia
habet aliquid propiium suprà alias scientias,
in quantum scilicet de omnibus indicat, et non
solùm quantum ad conclusiones, sed etiam
quantum ad prima principia, ideo habet ra-
tionem perfectioris virtutis quàm scientia.
Ad secuudum dicendum, quôd quaiido ratio
objecti sub uno actii refertur ad potentiam vel
habitum , tune non distinguuntur habitus vel
polentiœ pênes rationem objecti et objectiim
materiale ; sicut ad eamdera potentiam visivam
pertinet videre colorem. et lumen, quod est
ratio videndi colorem , et simul cum ipso vi-
detur , principia vero demonstrationis possunt
seorsum considerari absque hoc quôd conside-
rentur conclusiones ; possunt etiam considerari
simul cum conclusionibus , prou.t principia in
conclusiones deducuntur. Considerare ergo hoc
secundo modo principiii pertinet ad scientiam,
quae considérât etiam conclusiones; sed consi-
derare principia secundùm seipsa , pertinet ad
intellectum (1). Unde si quis rectè consideret.
(1) Prout habitum gignificat à scientia coudistinclum , ut suprà.
hVt l'« II'' TARTIE, QUESTION LVII, ARTICLE 3.
trois vertus n'ont pas iino parfaite égalité dans leur disiinclion , mais
qu'elles reconnoissent certains rapports d'infériorité et de supériorité; et
cette loi s'observe dans le domaine de toutes les puissances qui diffèrent
de noblesse et de perf ction, car l'ame raisonnable est plu-; parfaite que
l'ame sensitive, et l'ame sensitive plus que l'ame végétative. Ainsi la
science dépend de l'intelligence comme de son chef immédiat; puis l'in-
telligence et la science dépendent de la sagesse comme de leur chef su-
prême, parce que la sagesse les domine l'une et l'autre et les renferme
dans le domaine de sa juridiction, connoissant tout ensemble des prin*
cipes et des conséquences.
S"" La vertu se rapporte invariablement au bien, comme nous le
savons; jamais elle ne penche du côté du mal. Or le bien de l'intellect
c'est la vérité, et l'erreur constitue son mal; les vertus intellectuelles
abandonnent donc toujours l'erreur pour suivre constamment la vérité.
Mais le doute et l'opinion peuvent s'attacher indifféremment soit au faux,
soit au vrai; ces deux choses ne sont donc pas des vertus intellectuelles,
et c'est là ce que le Philosophe enseigne formellement.
ARTICLE HL
L'art considéré comme habitude est-il une vertu?
11 paroit que l'art considéré comme habitude n'est pas une vert a.
1° Saint Augustin dit, De lib. arbitr., II, i8 : « Personne n'abuse de la
vertu. » Or on abuse de l'art, car l'artisan peut faire le mal sans en
violer les préceptes. Donc l'art n'est pas une vertu.
2^ Il n'y a point de vertu de la vertu. Or il est une vertu de l'art,
comme le dit le Philosophe. Donc l'art n'est pas une vertu.
3« Les arts libéraux sont plus nobles que les arts mécaniques. Or les
istœ très virtutes non ex aequo distinguuntur
ab invicem , sed ordine qiiodam ; sicut accidit
in totis potentialibus, quorum una pars est per-
fectior altéra; sicut anima rationalis est per-
fectior quàm sensibilis , et sensibilis quàm ve-
getabilis. Hoc enim modo scientia dependet ab
intellectu sicut à principaliori; et utrumque de-
pendet à sapientia sicut à principalissimo, quae
sub se conlinetet intelleclum et scientiam, ut
de conclusionibus scientiarum dijudicans et de
principiis earumdem.
Ad tertium dicendum, quôd sicut suprà dio-
tum est ( qu. 45, art. 3 et 4 ), habitiis virtutis
determinatè se habet ad bonum, nullo autem
modo ad malum. Bonum autem intellectùs est
verum, malum autem ejus est falsum : unde
soli illi babilus virtutes intellectuales dicun-
tur, quibus semper dicitur veium et nunquam
falsum. Opinio verô et suspicio possunt esse
ver! et falsi : et ideo non sunt intellectuales
virtutes, ut dicitur in VI. Ethic,
ARTICULUS III.
Vtrùm hahiius intellectualts qui est ars, sit
virius.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
ars nm sit virius intellectualis. Dicit enim Âu-
gustinus in lib. De libero arbitrio (ut suprà),
quôd « virtute nuUus malè utitur. » Sed arte
aliquis malè utitur; potest enim aliquis artifex
secundùm scientiam arlis suse malè operari.
Ergo ars non est virtus.
2. Prœterea, virtutis non est virtus Artis
autem est aliqua virtus, ut dicitur in VI. Ethic,
Ergo ars non est virtus.
3. Preeterea, artes libérales sunt excelleniio-»
(1) De his etiam infrà, qu. 93, art. t ; et 2, 2, qu. 47, art. 5; et qu. 9, de verit.; art. Ij
et Ethic, I, lect, 4, col. 2
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES, 415
arts mécanivques rentrent dans les choses pratiques, et les arts libéraux
dans les choses spéculatives. Donc nous devrions placer Fart parmi ies
vertus spéculatives, s'il étoit une vertu intellectuelle.
Mais le Philosophe fait de Tart une vertu; et cependant il ne le place
point au nombre des vertus spéculatives auxquelles il assigne pour sujet
la partie scientifique de Tame.
(Conclusion. — Comme les habitudes spéculatives, Tart est une vertu
dans ce sens qu'il donne la faculté d'exécuter de bons ouvrages, mais
non dans ce sens qu'il en produise lui-même l'exécution.)
L'art est la méthode pour faire les ouvrages. La bonté de ces ouvrages
ne dépend pas des dispositions morales de leur auteur, mais de la perfec-
tion qui les rend bons en eux-mêmes; car on ne loue pas, dans l'artiste
considéré comme tel, la droiture de la volonté, mais l'habileté du talent
qu'il apporte dans ses travaux. A parler donc proprement, l'art est une
habitude opérative, mais il se rapproche des habitudes spéculatives sous
un rapport; il néglige les dispositions du sujet, mais il a des préceptes
qui règlent les dispositions de l'objet: ainsi, que le géomètre soit inique ou
juste, triste ou gai, quelles que soient les affections de son ame, qu'ira-
porte à la science, pourvu que ses démonstrations présentent le carac-
tère de l'évidence? L'art est donc vertu de la même manière que l'habi-
tude spéculative : il donne la faculté de produire des œuvres bonnes, mais
il ne les produit pas lui-même : les vertus qui perfectionnent la volonté
jouissent seules de ce privilège (1).
(1) Comme notre saint auteur nous Ta dit souvent , la vertu n'est autre chose que la puis-
«ance perfectionnée. Le mol qui l'exprime répond admirablement à cette idée; cat vertu
vient, nous le savons, de virtus^ vir^ vis^ force, énergie, puissance.
Eh bien, le mot art veut dire absolument la même chose, puisqu'il dérive de àoïrri,
vertu, force, puissance. C'est sur ce dernier mot, ou sur oi^r,^, qu'on a contruit le super^
latif àpioTc; , le plus fort, le meilleur, d'où l'on a fait arisiocrate.
res quàm artes mechaniCcT. Sed sicut arles me- 1 fit, ia se bonum est : non enim pertinet ad
chaoicse sunt practicse, ita artes libérales sunt j lau'em artiticis in quantum artifex est, qua
speculalivae. Ergo si ars esset virtus intellec- ! voUmtate opus faciat, sed qnale sit opus quod
tualis , deberet virtutibus speculativis annume-
rari,
Sed contra est, quod Philosophus in ^1.
Et Inc., ponit artem esse virtulein; nec tamen
connuineiat eara virtr.tibus sp6culatiYiS;,quarum
subjectum pouit scientiticam partein auiuiae.
(CoNCLisK). — Sicut habitas spectilativi, sic
et ars rationeni virtutis eatenus taulùm habet,
quatenus facuUatem hene operanùi piœstat,
facit. Sic igitur ars propriè loquendo, habitas
operativus est, et tamen in aliquo convenit cum
habitibus speculativis ; quia etiara ad ipsos ha-
bitas spéculatives pertinet qualiter se habeat
res quam considérant, non autem qualiter se
habeat appetitus humanus ad illas : dummodo
enim veium geometra demonslret, non refert
qualiter se habeat secundùn app^titivam par-
tem, utrùm sit lœtus , vel iratus, sicut nec ia
non autem quasi pcteutiâ seu habita bene uti j artiiice refert, ut dictum est. Et ideo eo modo
^'^^^^^ ) I ars habot rationem virtutis sicut et habitus spe-
Respondeo dicendum, quôd ars nibil aliud j culativi, in quantum scilicet nec ars nec. habitus
est quàm <^ yatio recta aliquorum opcrum fa- ■' speculativus faciunt bonum opus, quantum ad
cieucorum; » quorum tamen bonum non con- : usum ( quod est proprium virtutis perficientis
sistit in eo quud appelitas humanus aliquo j appelitum), sed solum quantum ad facultatem
modo se habet, sed in eo quod ipsum opus quod | bene agendi.
h\(j 1'* II* PARTIE, QUESTION LVTI, ARTICLE 3.
Je réponds aux arguments : 1° Quand Thomme versé dans Tart fait un
mauvais ouvrage, il y a là, non pas œuvre de Tart, mais œuvre contre
Tart : ainsi quand Thomme connoissantla vérité dit le faux, sa parole ne
procède point de la connoissance, mais elle va directement à rencontre.
Comme donc la science se rapporte toujours au bien, Ton doit en dire au-
tant de Fart. C'est pour cela que nous lui donnons le nom de vertu; mais
il n'en présente pas la nature complète : car il ne produit pas lui-même
Tœuvre moralement bonne; il faut pour cela qu'il reçoive une nouvelle
perfection, quoique le bon usage de l'art ne puisse avoir lieu sans Tart.
2° Pour que l'homme use bien de l'art, il doit avoir nécessairement la
bonne volonté que donne la vertu. De là ce mot du Philosophe : « Il est
une vertu de l'art, » une vertu morale qui en détermine le bon usage.
La justice seule, mettant la droiture au fond des cœurs, rend l'artiste
fidèle aux prescriptions du droit dans l'accomplissement de son œuvre.
3*" Les connoissances spéculatives renferment souvent certaines choses
qui impliquent l'idée d'opération, par exemple la construction des syllo-
gismes, la composition du discours, la mesure des vers, l'arrangement et
la pondération des parties. Quand les habitudes spéculatives renferment
Tune ou l'autre de ces opérations rationnelles, on les appelle arts méta-
phoriquement : arts libéraux, nobles occupations de l'esprit, par oppo-
sition aux arts qu'exerce le corps et qu'on nomme servîtes ; car l'ame
est libre , tandis que le corps obéit en esclave. Mais quand les sciences
n'impliquent aucune de ces opérations, elles retiennent simplement le
nom de science et ne prennent point celui d'arî. 11 est vrai que les arts
libéraux sont plus nobles que les arts mécaniques ; mais ils ne renferment
pas pour autant l'idée d'art dans une plus large proportion (1).
(1) Ainsi deux sortes d'art : ceux qui sont du ressort de l'esprit, les arts libéraux; puis
ceux qui s'exercent par le corps , les arts serviles.
Nous avons réformé cette distinction avec autant de bonheur que beaucoup d'autres choses.
Ad primum ergo dicendum, quod cùm aliquis
habens artem operatur malum artificium , lioc
non est opus artis, imô est contra artem : sicut
etiam cùm aliquis sciens vermn mentitur, hoc
quod dicit non est secundùm scientiam, sed
contra scientiam. Unde sicut scientia se habet
ab bonum semper, ut dictum est , ita et ars. Et
secundùm hoc dicitur virtus; in hoc tamen
delicit à perfecta ratione virtutis, quia non facit
Ipsum bonum usum; sed ad hoc aliquid aliud
requiritur, quamvis bonus usus sine arte esse
non possiU
Ad secundùm dicendum , quôd quia ad hoc
uthomobene utatur arte qiiam habet, requiritur
bona vokmtas quae perticitnr per virtutem mo-
ralem, ideo Philusophus dicit quôd artis est vir-
tuSy scilicetmoralis, in quantum ad bonum usum
ejusaliqua virtus moralis requiritur. Manift-stum
clenimquôd artifexper justitiam, quae facit vo-
luntatem rectam, inclinatur ut opus fidèle faciat.
Ad tertium dicendum, quôd etiam in ipsis
speculabilibus est aliquid per modura cujusdam
operis, putà constructio syllogismi, aut orationis
congruse, aut opus numerandi vel mensurandi.
Et ideo quicunque ad hujusmodi opéra rationis
habitus speculativi ordinantur, dicuntur per
quamdam similitudinem artes, scilicet libéra-
les, ad differentiam illarum artium , quae ordi-
nantur ad opéra per corpus exercita, quae sunt
quodammodo serviles; in quantum corpus ser-
viliter subditur animae, et homo secundùm
animam est liber : illaî verô scientiae , qua; ad
nuUum hujusmodi opus ordinantur, simpliciter
scienliœ dicuntur, non autem artes. Necoportet
si libérales artes sunt nobiliores , quôd magis
eis conveniât ratio artis.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES.
447
ARTICLE IV.
La prudence est-elle une vertu distincte de Vart ?
Il paroît que la prudence n'est pas une vertu distincte de Tart. 1° L'art
est la méthode pour exécuter certains ouvrages. Or, d'une part, la diver-
sité des ouvrages n'enlève pas la qualité d'art , puisqu'il y a des arts dif-
férents pour les différentes œuvres; d'une autre part, la prudence est
aussi comme une méthode qui nous dirige dans toutes sortes d'ouvrages.
Donc la prudence doit s'appeler un art.
â*» La prudence a plus de rapport avec l'art que les habitudes spécula-
tives; car ces deux premières qualités se rapportent l'une et l'autre,
comme le dit le Philosophe, aux choses contingentes, qui peuvent être
autrement qu'elles ne sont. Or plusieurs habitudes, et c'est encore le
même Stagyrite qui le remarque, reçoivent le nom d'art Donc la pru-
dence doit, à plus forte raison, porter cet appellatif.
3° La prudence a de bons conseils, dit toujours le prince des philo-
sophes. Or certains arts, l'art militaire, l'art naval, l'art médical, nous
offrent le même avantage. Donc la prudence ne diffère point de l'art.
Mais Aristote, E^/uc, VI, 4, distingue formellement ces deux choses.
(Conclusion. — Puisque la prudence, règle pour agir, suppose la droite
On dislingue aujourd'hui trois sortes d'arts : les arts libéraux , les arts mécaniques et les art»
manuels.
Les arts libéraux sont ceux qui conviennent à l'homme libre ; ils comprennent la logique ,
la poésie , l'éloquence , la peinture , la sculpture , la musique , puis Tarchitecture , la tactique
militaire, la marine, la médecine proprement dite , c'est-à-dire distinguée de la chirurgie, de
la pharmacie et de la chimie.
Les arts mécaniques sont ceux qui exigent l'emploi des instruments et des machines; ils
concernent la mécanique proprement dite, Thydraulique , les usines, les fabriques, les
chemins de fer.
Les arts manuels exigent le travail des mains; ils comprennent les métiers.
La définition qu'on nous donne des arts libéraux est digne du siècle des lumières et de la
liberté. D'ailleurs on se sert d'instruments dans plusieurs de ces arts, par exemple dans la
guerre, dans la marine, dans la sculpture, dans l'architecture, voire même dans la peinture
et dans la musique.
ARTICULUS IV.
Vtrùm prudentia sit virtiis distincta ah arte.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
prudentia non sit alla virtus ab arte. Ars enim
est ratio recta aliquorura operum. Sed diversa
gênera operum non faciunt ut aliquid amittat
rationem artis ; sunt enim diversée artes circa
opéra valde diversa. Cùm igitur etiam prudentia
sit quaedam ratio recta operum, videtur quôd
etiam ipsa debeat dici ars.
2. Praeterea, prudentia magis convenit cum
arte quàm habitus speculativi ; utrumque enim
eorum est circa contingens aliter se habere, ut
dicitur in VI. Et hic. Sed quidam habitus spe-
culativi dicuntur artes. Ergo multô magis pru-
dentia débet dici ars.
3. Praeterea, ad prudentiam pertinet bene
consiliari, ut dicitur iu VI. Ethic. Sed etiam in
quibusdam artibus consiliari contingit, ut di-
citur in III. Ethic. j sicut in arte militari et
gubernativa et medicinali. Ergo prudentia ab
arte non distinguitur.
Sed contra est, quod Philosophus distinguit
prudentiam ab arte in VI. Ethic. (ut suprà ).
( CoNCLUSio. — Cùm prudentia, recta agibi*
(1) De bis etiam infrà, in bac eadem quœstione, art. 5, ad 1 ; et 2 , 2, qu. 47, art. 4, ad 2.
I«
27
418 !»• II« PARTIE, QUESTION LVII, ARTICLE %.
volonté, tandis que Tart, méthode pour faire, ne la suppose pas, ces
deux vertus difTèr^nt nécessairement l'une de l'autre. )
Les vertus doivent se distinguer partout où Ton voit se diversifier l'idée
de vertu. Eh Lien, nous l'avons dit dans le précédent article , il y a deux
sortes d'habitudes qui forment des vertus : les unes communiquent la
faculté d'accomplir l'œuvre bonne, les autres la font accomplir. Or Tart
donne seulement la faculté de faire le bon ouvrage, parce qu'il ne re-
garde point la volonté; mais la prudence donne Tacte avec la faculté,
parce qu'elle regarde la volonté en en supposant la rectitude. La raison de
cette différence, c'est que Fart est « la méthode pour faire, » et la prudence
« la règle pour agir. » Ces deux verbes, agir et faire, ne renferment pas la
même signification. D'après le Philosophe, « faire c'est poser un acte exté-
rieur qui passe à une matière étrangère, «comme abattre, couper, con-
struire; « agir c'est produire un acte intérieur qui reste dans l'agent, »
comme voir, sentir, vouloir. La prudence est donc aux actes intérieurs,
aux actes humains, qui sont l'usage des puissances et des habitudes,
comme l'art est aux actes extérieurs; car l'art et la prudence sont la
droite méthode, la règle parfaite qui dirige l'homme chacune dans sa
sphère. Or la perfection, la rectitude de la raison dépend, dans les choses
spéculatives, des principes qui servent de base aux raisonnements; et
c'est pourquoi nous avons dit ailleurs que la science est sous le domaine
de l'intelligence, qui est l'habitude des principes. Et ce que les principes
sont dans les choses spéculatives, la fin Test dans les actes humains. La
prudence, règle des actes, suppose donc les dispositions convenables à la
fin ; c'est-à-dire elle suppose la volonté droite , et par cela même la vertu
morale qui la donne. jNIais le bien des œuvres artificielles n'est pas le
bien de la volonté humaine, il est le bien de ces œuvres mêmes : l'art
lium ab homine existens ratio, rectum hominis
appetitura exigat, ars verô sit ratio factibiliura
non prœsupponens appetitum rectum , oportet
ipsam ab arte dictinctara virtutem esse.
Respondeo dicendum, quôd ubi invenitur di-
versa ratio virtulis , ibi oportet virtutes distin-
gua Dictum est autera suprà (qu. 56, art. 3),
quôd aliquis habitus babet rationem virtutis ex
hoc soiùm quôd facit facultatem boni operis,
aliquis autem ex hoc quôd facit non solùm fa-
cultatem boni operis , sed etiam usum, Ars
autem facit solùm facultatem boni operis, quia
non respicit appetitum; pruderitia autem non
solùm facit boni operis facultatem , sed etiam
usum; respicit enim appetitum tanquam prae-
supponens rectitudinem appetitùs. Cujus difie-
rentiae ratio est, quia ars est « recta ratio fac-
tibilium, «prudentia verô est «recta ratio agi-
bitium. » Diifert autem facere et agere : quia
ut dicitur in IX. Metaph. (text. 16), « factio
€St actus traosiensia exteri^i^m materiam^»
sicut aedificare, secare, et hujusmodi; « agere
autem est actus permai":ens in ipsoagente, »
sicut videre, velle, et hujusmodi. Sic igitur se
habet prudenlia adhiijusmo'i actus humanos,
qui sunt usus potentiarum et habituum, sicut
se habet ars ad exteriores factiones, quia
utraque est perfecta ratio respectu illorum ad
qnœ comparatur. Perfeclio autem et rectitudo
ratioiiis, in speculalivis, dependet ex principiis
ex quibus ratio syllogizat; sicut dictum est
( art. 2, ad 2 ), quôd scientia depenJet ab in-
tellectu qui est habitus principiorum , et prae-
supponit ipsum. In humanis autem actibus se
habent fines sicut principia in speculativis , ul
dicitur in VII. Etkic. Et ideo ad prudenliam,
quae est « recta ratio agibiliura , w requiritur
quôd homo sit bene dispositus circa fines, quod
quidem est per appetitum rectum; et ideo ad
prudentiam requiritur moralis virtus pcr quam
fit appetitùs reclus. Bonum autem artificialium
non est bonum appetitùs humani . sed boaum
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES. 4 19
[6 suppose donc pas la volonté droite. Voilà pourquoi l'on désapprouve
loins l'artiste ou l'artisan qui pèclic^ le voulant, contre les règles de son
rt, que celui qui les ^iole ne le voulant pas, tandis que l'on blâme plus
homme qui transgresse volontairement les préceptes de la prudence que
elui qui les blesse involontairement. C'est, encore une fois, que la rec-
itude de la volonté n'entre pas dans Tidée de l'art, mais elle appartient
la notion de la prudence. On voit donc que la prudence est une vertu
istincte de l'art.
Je réponds aux arguments : 1° Les divers genres des ouvrages d'art
ont tous hors de l'homme : ils ne peuvent donc diversifier l'idée de
ertu; mais la prudence est la règle des actes humains : elle peut donc
e distinguer de l'art comme vertu.
2« La prudence se rapproche plus de l'art que les habitudes spécula-
ives dans le sujet et dans la matière, parce que l'art et la prudence,
ésidant comme opinion dans l'ame, se rapportent aux choses contin-
;entes qui peuvent changer; mais l'art se trouve plus près des habitudes
péculatives que la prudence, dans l'idée de vertu.
3° La prudence a de bons conseils pour toute la vie humaine et pour
a fin dernière ; mais les arts n'en ont que pour la fin particulière qui
eur est propre. Aussi l'homme de bon conseil dans les aff'aires de la
;ucrre ou de la navigation, nous l'appelons pilote ou général prudent,
nais nous ne le disons pas prudent d'une manière absolue, sans réserve;
lous ne qualifions de cette sorte que celui dont les lumières embrassent
oute la vie.
psoruni opei'iim artificialium ; et ideo ars non
irœsuppouit appetitum rectum. Et inde est
[uod magis laudatur artifex qui volens peccat,
[iiàm qui peccat uolens , magis aulem contra
irudentiam est qnôd aliquis peccat volens qnàm
lolens \ quia rectitudo voluntatis est de ratione
)rudentiie, non autem de ratione artis. Sic
gitur patet quôd prudentia est virtus dislincia
ib arte.
Ad primum ergo dicendum , quôd diversa
jenera arliticialium oraniasunt extra hoininem :
ît ideo non diversificatur ratio virtutis; sed
)rudentia est recta ratio ipsorum actuum hunia-
lorura : unde diversificatur ratio virtutis , ut
iicluai est.
Ad secundum dicendum, quôd prudentia
magis coavenit cum arte qukm habitus specu-
lativi, quantum ad subjectum et materiam :
utrumque enim est in opinativa parte anirase,
et circa contingens aliter se habere; sed ars
magis convenit cum habitibus speculativis in
ratione virtutis, quàra cum prudei.tia, ut ex
dictis patet (art. 3).
Ad tertium dicendum , quôd pruder:tia est
bene consiliativa de liis quse pertinent ad tciam
vitam hofflinis et ad ultimum (inem vit?D hu-
manae; sed in artibus aliquibus est consilium
de his quce pertinent ad fines proprios illarum
artium. Unde aliqui, in quantum sunt bene
consiliativi in rébus bellicis vel nauticis, di-
cuntur prudentes duces vel gubernatores, non
autem prudentes simpliciter, sed illi solùm qui
bene consiliantur de his quae conferunt ad to-
tam vitam.
420
I" TI° TARTIE, QUESTION LYII, ARTICLE 5.
ARTICLE V.
La prudence est-elle une vertu nécesfiaire à l*homme?
Il paroit que la prudence n'est, pas une vertu nécessaire à l'Iiomme
pour Lien vivre, 1° Comme l'art aide à faire les ouvrages dont il est U
méthode, ainsi la prudence aide à produire les actes qui forment la vie
humaine; car elle en est la règle sure, comme le dit le Philosophe. Or si
Tart est nécessaire pour faire les ouvrages, il ne Test plus quand ils sont ;
faits. Donc la prudence n'est pas nécessaire à l'homme quand il est ver- ^
tu eux, mais seulement pour le devenir.
2<> C'est la prudence « qui nous donne de bons conseils, » comme le dit le l
Philosoijhe. Or l'homme peut faire le bien, non-seulement d'après ses %
propres conseils, mais d'après ceux des autres. Donc il n'est pas néces- ;
saire que l'homme ait la prudence lui-même, il suffit qu'il suive les con- ^
seils de ceux qui l'ont. L
3° La vertu intellectuelle se rapporte toujours au vrai, jamais au faux. '
Or il n'en est point ainsi de la prudence; car il n'appartient point à
l'homme de ne jamais se tromper dans ses conseils sur les actes humains,
d'autant moins que ces actes ont pour objet les choses contingentes, qui
peuvent changer; d'ailleurs le Sage dit, Sag., IX, 14 : « Les pensées des
mortels sont timides, et nos prévoyances incertaines. » Donc la prudence
n'est pas une vertu intellectuelle.
Mais l'Ecriture sainte met la prudence au nombre des vertus néces-
saires à la vie humaine, quand elle dit de la sagesse divine, Sag.,\l\\,7:
ARTICULUS V.
Vtrùm prude ntia sit virius necessaria
homini.
M quintum sic proceditur (1). Videtur qu(M
prudentia non sit viitus necessaria ad bene vi-
vendum. Sicut enim se babetars ad factibilia,
quorum est ratio recta (2) , ita se habet pru-
dentia ad agibilia, secundùm quœ vita bominis
consideratur; est enim eorum recta ratio pru-
dentia, ut dicituv in VI. Ethic. (cap. 4, sive 5).
Sed ars non est necessaria in rébus factibilibus,
■"lisi ad boc quôd fiant, non autem postquam
îunt factae. Ergo nec prudentia est necessaria
tiomini ad bene viveudum postquam est vir-
tuosus, sed forte solùm quantum ad hoc ut
virtuosus fiat.
2. Pra^terea, prudentia est « per quam rectè
consiliamur, » ut dicitur in VI. Ethic. (ut su-
pra). Sed homo potest exbono consibo agere,
non solùm proprio , sed etiam alieno. Ergo noa
est necessarium ad bene vivendum quôd ipse
bomo babeat prudentiara, sed snfficit quùd
prudentum consilia sequatur.
3. Prœterea, virtns intellectualis est secun-
dùm quam conlingit semper dicerc verum, et
nunquam falsum. Sed boc non videtur contin-
gere secundùm prudentiam; non enim est bu-
manum quùd in consiliando de agendis nun<
quam erretur, cùm bumana agibilia sint conlin-
gentia aUter se babere; unde dicitur Sap., IX :
« Cogitationes mortalium timidœ, et incertai
proTidentise nostrœ. » Ergo videtur quùd pru-
dentia non debeat poni intellectuabs virtus.
Sed contra est, quôd Sapient., VIII, con-
numeratur prudentia aliis virtutibus necessariis
ad vitam bumanam , cùm dicitur de uivinâ sa-
pientia : « Sobrietatem et prudentiam docet ,
(1) De his etiam in 2 , 2 , qu. 51 , art. 1 , ad 3 ; et qu. 1 , de verit. , art. 6.
(2) Non quôd omnis ars et quœlibet possit factibilium ralio dici , cùm sint aliquœ arles
(nimirum libérales), quae nullo modo factibilia respiciunt; sed quôd ars illa quœ proprié di-
citur, eam sibi vindicet ralionem; sicut serviles tantùm vel mechanicae artes jam superiùi
iadicatâe.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS INTELLECTUELLES. 421
cElle enseigne la tempérance, la prudence, la justice et la force, qui
sont les choses les plus utiles à Thomme dans cette vie. »
(Conclusion. — Puisque la prudence dirige l'homme à sa fin et lui
fournit les moyens convenables, elle est une des vertus les plus néces-
saires pour bien vivre.)
De toutes les vertus, il n'en est point de plus nécessaire que la pru-
dence à la vie humaine. Bien vivre, c'est bien agir. Pour bien agir, il ne
iiffît pas de faire telle ou telle chose, mais il faut la faire de telle et telle
manière, par élection droite et non d'un mouvement indélibéré, sous-
rinfluence de la passion. Et comme Télection concerne les moyens rela-
tifs à la fin , la droiture de cette opération comprend deux choses : la fin
bonne, puis les moyens proportionnés à cette fin. Or la vertu dispose
bien à la fin légitime : la vertu morale qui perfectionne la volonté en la
tournant vers son objet, c'est-à-dire vers le bien et son dernier terme.
Ensuite le choix des moyens demande le bon usage de la raison; car la
délibération et l'élection (qui ont pour domaine les choses relatives à la
fin) sont des actes de cette faculté. Il faut donc à l'homme une vertu in-
tellectuelle qui, perfectionnant la raison, lui fasse choisir les moyens
convenables à la fin. Cette vertu est la prudence. Donc la prudence est
une vertu nécessaire pour bien vivre.
Je réponds aux arguments : 1° Le bien de l'art n'est pas dans l'artisan,
mais dans l'ouvrage artificiel. En efi'et, « l'art est la méthode pour faire
les choses. » Or l'action de faire, passant à une matière étrangère, ne per-
fectionne pas celui qui fait, mais ce qui est fait. Le bien de la prudence,
au contraire, est dans l'homme. Cette vertu forme, nous le savons, « la
règle pour agir; » eh bien l'acte intérieur, restant dans la cause, constitue
la perfection de l'agent : ainsi le mouvement appartient au mobile, mais
jnslitiam et virtutem, quibus utilius nihil est in
hac vita horainibus. »
( Co>'CLUsio. — Prudentia, cùm sit virtiis
dirigens bominem in finem, prœstans illi débita
et oonvenientia média, quàm maxime neces-
saria est bomini ad bene vivendnm. )
Responi'.eo dicendiira, quôd prudentia est
firtus maxime necessaria ad vitam bumanam.
Bene enim vivere consislit in bene operari. Ad
hoc autem quôd aliquis bene operetur, non so-
lùm requiriliir quid taeiat , sed etiam quomodo
. faciat, ut scilicet secundùm electionem rectam
operetur, nc:îSOiiim ex impetu, aut passione.
Cùm autem electio sit eorum quse sunt ad
quod convenienter in finem debitum ordinatur,
opoitet quôd homo rectè disponatur per habi-
tura rationis, quia consiliari et eligere (quae
sunt eoruai quœ sunt ad finem ) sunt actus ra^
tionis. Et ideo necesse est in rations esse ali-
quam virtutem intellectualem, per quam perfi-
ciatur ratio, ad hoc quôd convenienter se babeat
ad ea quae sunt ad finem. Et haec virtus est
prudentia. Unde prudentia est virtus necessaria
ad bene vivendum.
Ad primum ergo dicendum , quôd bonum
artisconsideratur non in ipso artifice_, sed magis
in ipso artificiato, cùm ars sit « ratio recta fac-
I tibilium; » factio enim in exteriorem materiam
finem, rectitudo electionis duo requirit : sci- { iiaasiens non est perfectio facientis, sed facli,
licet debitum finem , et id quod convenienter j sicut motus est actus mobilis : ars autem circa
oriliuatur ad debitum finem. Ad debitum autem factibllia est. Sed priidentice bonum attenditur
linem homo convenienter disponitnr per v:.-
lulem quœ perficit partera animce appetitivam,
cujus objectum est bonum et fuiis. Ad id autem
in ipsoagente, cujus perfectio est ipsum agere :
est eiL'n pruv'.entia « recti ratio agibilium, » ul
dictum est { ait. 4 ). Et idoo ad artem noa re«
422 I" II* PARTIE, QUESTION LVII, ARTICLE 5.
non au moteur. L'art n'exige pas que Partisan agisse bien, mais qu'il
fasse un bon ouvrage; il demanderoit plutôt que son œuvre agisse bien,
qn<> le couteau coupe bien, que la macbine fonctionne bien, si touttîs ces
choses, privées du domaine d'elles-mêmes, ne subissoicnt pas l'action au
lieu de la produire. L'art n'est donc pas nécessaire, pas môme à l'artisan,
pour bien vivre, mais uniquement pour faire de bons ouvrages et pour
les conserver. Il faut dire le contraire de la prudence : elle est nécessaire
non-SGulement pour devenir honmie de bien, mais pour bien vivre.
2° Quand niomme ne fait pas le bien d'après sa propre r«1son, mais
par les conseils d'un autre, son œuvre n'a point, par la direction de la
raison et par le mobile de la volonté , toute la perfection dont elle est
susceptible. Si donc il fait le bien , il ne le fait pas absolument bien, ce
qui est nécessaire pour bien vivre (1).
3« Gomme le remarque le Philosophe , le bien de l'intellect spéculatif
est autre que le bien de l'intellect pratique. Le premier consiste dans la
conformité de lïntellect avec les choses. P2t comme l'intellect ne peut se
conformer d'une manière infaillible aux choses contingentes, mais seu-
lement aux choses nécessaires, les habitudes spéculatives ne forment des
vertus intellectuelles que dans les choses nécessaires, et non dans les
choses contingentes. Ensuite le vrai de l'intellect pratique consi:Ue dans
ba conformité avec la volonté droite. Cette conformité n'a pas lieu dans
les choses nécessaires, mais seulement dans les choses contingentes, pour-
quoi? Parce que l'homme ne fait pas ces premières choses; mais la vo-
lonté produit les secondes, soit les actes intérieurs, soit les ouvrages
extérieurs. Ainsi les vertus de l'intellect pratique ont leur domaine dans
(1) Les actions faites par le conseil des autres sont moins parfaites parce qu'elles sont
moins libres ; elles sont moins libres parce qu'elles sont moins éclairées. Tant il est \rai que
la science, la connoissance , les lumières, Tinstruction sont la source de toute perfection
morale !
quiritur quôd artifex bene operetur , sed quôd
bonum opus faciat; requireretur autera magis
juôd ipsum arliûciatum bene operaretur, sicut
p6d cultellus bene incideret vel seira bene se-
caret, si proprium horum esset agere, et non
magis agi, quia non habent doininiuin sui actù:.
Et ideo ars non est uecessaria ad bene agen-
duin, ipsi artifici, sed solùm ad faciendum ip-
sum artificiatum bonum et ad conservandiim
ipsum. Prudentia autem est necessaria homini
ad bene \ivendiim, non solùm ari hoc quôd fiat
bonus.
Ad secundum dicendum , quod dura bomo
bonum operatur non secundum propriam ra-
ionem, sed motus ex consilio alteiius , non-
dum est omuino perfecta operatio ipsius, quan-
tum ad rationem dirigentem et quantum ad
appelitura moventem. Unde si bonum operetur,
non tanien slmpliciter bene, quod est bene
vivere.
Ad tertium dicendum, quôd verum intellectùs
practici aliter accipitur, quàm verum intel-
lectùs speculativi , ut dicitur in VI. Et/ne.
(cap. 2). Nam verum intellectùs speculativi
accipitur per conforaùtatem intellectùs ad rem.
Et quia intellectùs non potest infallibiliter con-
formari rébus in contingentibas , sed solùm ia
necessaiiis , ideo nuUus babitus speculativus
contingentium est intellectualis virtus , sed so-
lùm est circa necessaria. Verum autem intel-
lectùs praclici accipitur per conforraitatem ad
appetitum rectum. Quaî quidem conformitas iii
necessaiiis locum non babet, quœ volunlats
humana non fiunt, sed solùm in coiitingentibus
quœ possunt à nobis lieri, sive sint agibilia
. interiora, sive factibilia exteriora. Et ideo circa
DE LA DISTINCTION DES YERTUS INTELLECTUELLES. 423
les choses contingentes, l'art dans les ouvrages et la prudence dans les
actes (1).
ARTICLE VI.
La délibération, le discernement et la résolution sont-ils des vertus jointes
à la prudence?
Il paroît que la délibération , le discernement et la résoUition ne sont
pas des vertus jointes à la prudence. 1" La délibération est « une vertu
qui nous donne de bons conseils, » dit le Philosophe, Ethic, VI, 8. Or
le bon conseil appartient à la prudence, comme renseigne le même
Aristote. Donc la délibération n'est pas une vertu jointe à la prudence,
mais elle est la prudence elle-même (2).
2o C'est au supérieur qu'il appartient de juger : donc la vertu qui
exerce le jugement est plus élevée que les autres. Or le discernement juge :
(1) L'intelligence se conforme aux choses, c'est-à-dire revêt la forme des choses en s'assi-
milant leurs espèces intelligibles, en prenant l'empreinte de leurs images représentatives.
Ensuite la volonté se conforme aux choses en les voulant , en les faisant ; tout le monde le
comprendra sans peine.
Comme les choses contingentes subissent mille variations diverses, leurs images, leurs es-
pèces ne répondent pas toujours à la réalité : Vintelligence ne peut donc se conformer à ces
choses avec certitude, d'une manière infaillible. Or la vertu, formant une perfection, im-
plique la certitude et la vérité : donc il n'y a pas de vertu intellectuelle dans les choses con-
tingentes. D'une autre part, la volonté ne fait pas les choses nécessaires : elle ne s'y con-
forme donc pas. Eh bien , la vertu suppose non-seulement la vérité , comme nous l'avons
vu , mais encore l'exercice du libre arbitre : donc il n'y a point de vertu morale dans les
choses nécessaires.
Ainsi, les choses nécessaires aux vertus intellectuelles, puis les choses contingentes aux
vertus morales,
(2) Notre saint auteur dit eubulia^ synesis et gnome; trois mots qui représentent
«ûcc'j/.'.a , cûveci; et «Yvcôur,.
E'jcc'jAÎa (de eu, bien, et de ^cjXyi, conseil) , bon conseil, bonne consultation, habileté
à prendre des mesures; c'est la droite délibération qui produit les sages conseils.
2ÛV3G'.; , bon sens, prudence. Les Grecs désignoient par ce mot la vertu qui fait discerner
ce qu'il est à propos de faire. On cite à cet égard une phrase de Démosthéne, que voici : ttî
u.èv (Guvê'cci) ^c/j.u.dZzTd'. ri 7:o3cy.T£Cv sçl, par elle nous jugeons ce que nous devons faire.
rvcôi/Vj-i , sentiment, opinion; bon sens, prudence; sentence, maxime de morale, précepte.
Nous avons retenu plusieurs dérivés de ce mot, comme gnome ^ gnomon^ gnomonique^ etc.
La lacine de tous ces mots, c'est sooç^ vcOç, esprit; d'où ytè'M , •jiptôoxw , •^■.vtùcîxw , je
Gonnois.
sola conlingentia ponitur virtus intellectûs prac-
tici, circa factibilia quiclem ars, circa agibilia
vero prudentia.
ARTICULUS VI.
Vtrùm eubuUa, synesis, et gnome sint virttiies
adjuncîœ prudentiœ.
Ad sexlum sic proceditur (1). Videtur quôd
synesis et gnome. Eubulia enim est « habitus
quo bene consilia.r.ur, » ut liici.ur in VI. Ethic.
(cap. 8 vel 10). Sed beue coasiliari pertinet
ad prudentiam, ut in eodem lib. dicitur (cap. 6
vel 7). Evgo eubulia non est virtus adjiincta ;
prudentiœj sed magis est ipsa prudentia.
2. Praeterea, ad superiorem pertinet de in-
ferioribus judicare. Illa ergo viitus videtur su-
incouveuienter adjungantur prudentise eubulia, i prema , cujus est actus juuicium. Sed synesis
(1) De bis etiam I. part., qu. 22, art. 1, ad 1 ; et 2, 2, qu. 48, in corp. ; et qu. 51 per
totam queesUonem; et qu. 52, art. 2; et m. Sent., dist. 33, qu. 3, art. 1, quœstiunc. 3 et
i} et qu. 2, de verit., art. 12, ad 26^ etqu. 5, art. 1, in corp.
k^i 1" !!• PARTIE, QUESTION LVII, ARTICLE 6.
donc il n'est pas une vertu soumise à la prudence, mais il est comme elle
une vertu principale.
3» Comme le jugement se rapporte à des choses diverses, de même le
conseil. Or on n'adjoint au conseil qu'une seule vertu, la délibération.
Donc le discernement seul, mais non la résolution, doit être joint au ju-
gement.
4o Cicéron, Rhet., Il, distingue dans la prudence trois choses dont on
ne nous parle pas, savoir : « la mémoire des choses passées, l'intelli-
gence des choses présentes et la prévoyance des choses futures ; » Ma-
crobe, De Somn. Scip., ï, 8, y trouve encore d'autres parties, telles que
« la précaution et la docilité. » Donc les trois vertus mentionnées plus
haut, ne sont pas les seules qu'on doive adjoindre à la prudence.
Mais le Philosophe, Ethic, Vl, donne pour compagnes à la prudence
les trois vertus nommées dès le commencement de cet article, ni plus ni
moins.
(Conclusion. — Puisque la prudence remplit la fonction la plus impor-
tante, le commandement, on en fait la vertu principale, lui adjoiguant
comme vertus secondaires la délibération qui donne le bon conseil, puis
le discernement et la résolution qui exercent le jugement.)
Quand plusieurs puissances sont subordonnées les unes aux autres, la
principale est celle qui est chargée de la fonction la plus importante. Or
la raison remplit trois fonctions relativement aux actes humains : d'abord
elle délibère, puis elle juge, puis elle commande. Ces deux premières
fonctions répondent à deux actes de l'intellect spéculatif, à l'investigation
et au jugement, car la délibération n'est autre chose que la recherche du
vrai ou du bon; puis la troisième revient proprement à l'intellect pra-
tique, considéré comme puissance opérative, car la raison n'a rien à
est benè judicativa. Ergo synesis non est virtus
adjuncta prudentiaî, sed magis ipsa est prin-
cipalis (1).
3. Praeterea, sicut diversa sunt ea de quibus
est judicandum, ita etiam diversa sunt ea de
quibus est consiliandum. Sed circa omnia con-
siliabilia ponitur virtiis una , scilicet eubulia.
Ergo ad benè judicandum de agendis non opor-
tel ponere praîter synesim aliam virtutem, sci-
licet gnomen.
4. Prœterea, TuUius ponit in sua Rhetorica
(seu De invent., lib. II, ut jam suprà), très
alias partes prudentise, scilicet « memoriam
praeteritorum , intelligentiara prccsentium et
providentiam futurorum. » Macrobius etiam po-
nit Super somnium Scipionis (Vih. I, cap. 8),
quasdara alias partes prudentiae, scilicet « cau-
tionem, docilitatem, » et alia hujusmodi. Non
videntur igitur solae hujusmodi virtutes pru-
dentiaî adjungi.
Sed contra est auctoritas Philosophi in VI.
Ethic. j qui has très virtutes ponit prudentiae
adjunctas.
( CoNCLUsio. — Cura prudentia sit virtus pra;-
cepliva, convenienter ei tanquam principaliori,
eubulia quœ est consiliativa , cum synesi et
^/2ow2e quai virtutes suntjudicativae,adjungiti.ir.)
Respondeo dicendum, quèd in omnibus po-
tenliis ordinatis, illa est principalior qucc ad
principaliorern actum ordinatur. Circa agibilia
autem humana très actus rationis inveniunlur;
quorum primus est consiliari, secundas juài-
care, tertius est prœcipere. Primi autem duo
respondent actibus intellectûs speculalivi, qui
sunt inquirere et judicare, nam consiliuïii iii-
j quisilio qusedam est; sed tertius actus est propri^
(1) Nempe virtus, non principalis absolutè, sed respective tantùm, quasi eumdem locuna
Icnens, ac prudentia inler virtutes principales, quae cardinales quoque appeMantur.
^JÀ..
DE LA DTSTINCTtON DÉS VERTUS INTELLECTUELLES.' 425
commander dans les choses que Thomme ne peut faire. Eh bien^ quelle
est la plus importante de ces fonctions? C'est de toute évidence le com-
mandement, puisque les autres s'y rapportent comme à leur fin. En con-
séquence nous mettrons en première ligne, comme vertu principale, la
prudence qui commande; puis nous poserons, comme vertus secondaires,
la délibération qui donne le conseil, avec le discernement et la résolu-
tion, qui exerce des fonctions judiciaires, et dont nous donnerons la dis-
tinction dans la réponse à la troisième objection.
Je réponds aux arguments : 1° Si la prudence est bonne conseillère,
ce n'est pas que le conseil soit son acte immédiat; mais c'est qu'elle le
procure par une vertu qui est sous ses ordres, par la délibération.
2° Quand il s'agit de la conduite, le jugement ne trouve pas son terme
en lui-même, mais dans une opération ultérieure; car tel qui juge bien
des actes agit mal. Le jugement a son complément dans l'ordre de la
raison.
3° Le jugement s'exerce par les principes particuliers des choses, mais
l'investigation n'opère point sur cette base; car les principes propres une
fois connus, les recherches cessent parce que la vérité est trouvée. De là
vient qu'une seule vertu est chargée de la délibération ; mais il y en a
deux pour porter le jugement; ainsi, dans les choses spéculatives, la dia-
lectique, qui fait toutes les recherches, est une; mais les sciences dé-
monstratives, qui procèdent par voie judiciaire, se diversifient par la di-
versité formelle de leurs objets. Or les deux puissances qui exercent le
pouvoir juridique, le discernement et la résolution se distinguent par les
règles qui dictent leurs sentences : le discernement juge des actes d'après
la loi positive; puis, quand cette loi se tait, la résolution prononce d'a-
près la raison naturelle. Cela recevra de plus grandes explications dans
la suite.
practici intellectùs, in quantum estoperativus,
non enim ratio habet prœcipere ea qiia per lio-
minem fieri non possunt. Manifestum est autem
quôd in liis quœ per liominem fiunt, principalis
acuis est prœcipere, ad quoai alii ordinantur.
Et ideo virtiit.i quœ est benè prœceptiva, scilicet
prudeutiœ, tanquam principaliori acljiinguntar
tanquam secundariîB , eubulia, quae est benè
consiliativa , et synesis et gnome, quœ sunt
partes judicativœ ; de quariim dislinctione di-
cetur (ad 3 ).
Ad priniuin ergo dicendum , quôd pradeutia
est bcnè consiliativa, non quasi benè consiliari
sit immédiate actiis ejus , sed quia hune actum
perficit mediante virtute sibi subjecta, quaî est
eubidia.
Ad secundum dicendum, quôd judicium in
tîgcudis ad rdiquid ulterius ordinatur; contingit
îuim aliquem benè judicare de aliquo agendo,
et tamen non rectè exequi. Sed ullimum com-
plementum est, quando ratio jam benè praicepit
de acrendis.
Ad tertium dicendum, quôd judicium de una-
quaque re fit per propria principia ejiis; inqui-
sitio aulem uondum est per propria principia,
quia his habitis non esset opus inqnisitione,
sed jam res esset inventa. Et iJeo uiia sola
virius ordinatur ad benè consiliandum , duse
autem virtutes ad benè juJicandum : unde et
in speculativis una est dialectica inquisitiva de
omnibus; scientise autem demonslralivae , quae
sunt judicativœ, sunt diversœ de diversis. Dis-
tinguuntur autem synesis et gnome secundum
diversas régulas, quibus jiidicatiir: nara synesis
estjudicativa de agendis secundum comuiunera
legem; gnome dx\i^m secundum ipsam rationem
naturalem in his in quibus déficit lex commu-
nis, sicut pleniùs infrà patebit (iu 2, 1, qu. 51),
*26 I" IV PARTIE, QUESTION LVIII, ARTICLE i,
4<' La mémoire, rintelligence et la prévoyance, comme aussi la pré-
caution, la docilité et les autres qualités pareilles ne sont pas des vertus
distinctes de la prudence; mais elles la complètent et la perfectionnent
comme parties intégrantes. L'habitude directrice de nos actes a de plus
quelques parties spécifiques, telles que l'économie, la politique et
d'autres. Mais les trois qualités dont nous parlons dans cet article, la dé-
libération, le discernement et la résolution sont des puissances qui lui
sont adjointes comme le secondaire l'est au principal. Nous reviendrons
plus tard sur ce sujet.
QUESTION LVIII.
Be la distinction des vertus morales d'avec les vertus Intellectuelles.
Nous passons aux vertus morales.
Ici nous parlerons : premièrement, de la distinction des vertus mo-
rales d'avec les vertus intellectuelles; deuxièmement, de la distinction
des vertus morales entre elles; troisièmement, de la distinction des
vertus principales ou cardinales.
On demande cinq choses sur le premier point : 1« Toutes les vertus
sont-elles morales? 2° Les vertus morales se distinguent-elles des vertus
intellectuelles? 3° La distinction des vertus morales et des vertus intel-
lectuelles divise-t-elle suffisamment la vertu? 4° La vertu morale peut-
elle exister sans la vertu intellectuelle? S-' Enfin la vertu intellectuelle
peut-elle exister sans la vertu morale?
Ad quartum dicendum, quôd memoria , intel-
ligentia, et provideutia, similiter etiara cautio,
docilitas et alia hiijiismodi.noD sunt virtutes di-
verse à priidentia ; sed qiiodammodo comparan-
tur ad ipsam sicut partes intégrales, in quantum
omnia ista requiruntur ad perfectionem pruden-
tiœ. SuRtetiam et qusedam partes subjectivae seu
speciesprudenlise, sicut œconomica, regnativa
et hujusmodi. Sed prœdicta tria sunt quasi par-
tes potentiales prudentiae, quia ordinantur sicut
secundarium ad principale. Et de his infrà di-
cetur (in 2, 2, qu. 51).
QU^STIO LVIIL
De distinctione virtuium moralium ah inlelleclualihus , in quinque articulas divisa.
Deinde consideranduni est de virtutibus mo-
ralibus.
Et primo, de distinctione earum à virtutibus
intellectualibus; secundo, de distinctione earum
ab invicem secundùm propriam œateriam ; ter-
tio, de distinctione principalium vel cardinalium
ab aliis.
Circa priraum. quœruntur quinque : 1» Utmm
omnis viitus sit morcJlis. 2° Utriim,virtus mo-
ralis distinguatur ab intellectuali. 3° Utiùra
suffîcienter dividalur virtus per intellectualem
et moralem. 4° Utrùm moralis viitus possit esse
sine intellectuali. 5" Utrùm è converse intel-
lectualis virtus possit esse sine raorali.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES. 427
ARTICLE I.
Toutes les vertus sont-elles morales?
Il paroît que toutes les vertus sont morales. 1° Moral vient du sub-
stantif î??os, 7noris, qui veut dire coutume. Or on peut s'accoutumer aux
actes de toutes les vertus. Donc toutes les vertus sont morales.
2° Le Philosophe dit , Ethic, II, 6 : « La vertu morale est une habi-
tude élective, qui consiste dans le juste milieu prescrit par la raison. »
Or, d'une part, toutes les vertus sont des habitudes électives, parce que
nous pouvons faire leurs actes par élection; d'une autre part, elles con-
sistent toutes, d'une manière ou d'une autre, dans le juste milieu pres-
crit par la raison. Donc toutes les vertus sont morales.
3° Nous lisons dans Cicéron, Rhet., II : « La vertu est une habitude
naturelle conforme à la raison. » Or toutes les vertus humaines sont
conformes à la raison, puisqu'elles ont pour but le bien de l'homme, et
que « le bien de l'homme est d'être selon la raison, » comme le dit saint
Denis. Donc toutes les vertus sont morales.
Mais il est écrit dans le Philosophe, Ethic, I : « Quand il s'agit de la
moralité , nous ne disons pas que tel et tel est sage ou intelligent, mais
qu'il est doux ou tempérant. » Donc la sagesse et l'intelligence ne sont
pas morales. Cependant ces deux qualités forment des vertus, comme
nous l'avons montré précédemment. Donc toutes les vertus ne sont pas
morales.
( Conclusion. — Puisque les vertus morales inclinent l'homme à l'ac-
tion et que cette inclination appartient proprement à la volonté , toutes
les vertus ne sont pas morales, mais seulement celles qui résident dans
la faculté dont on vient de lire le nom.)
ARTICULUS I.
Utrùm omnis virtiis sit moralis.
naturae rationi consentaneus. » Sed cùm omnis
virtiis humana ordinetar ad bouiim hominis,
oportet quod sit consentanea rationi, cùm « bo-
Ad piimiim sic proceditur (1). Videtur quôd j num hominis sit secundùin rationem esse, » ut
omnis viitus sit moralis. Virtus euim moralis ■ Dionysius dicit. Ergo omnis virtus est moralis.
dicitiir à more, id est consuetudine. Sed ad j Sed contra est, quod Philosophas dicit in
omnium virtutum actus consuescere possumus. j I. Ethic, ( circa finem ) : « Dicentes de mori-
Ergo omnis virtus est moralis. ! bus , non dicimus quoniam sapiens vel iutelli-
2. Prœterea, Philosophus dicit in IL Ethic, ' gens, sed quoniam raitis vel sobrius. » Sic igitur
quôd « virtus moralis e^t habitus electivus in ; sapientia et intellectus non sunt morales; quœ
medietate ratioiiis consistens. » Sed omnis vir- 1 tamen sunt virtutes, sicut suprà dictum est
lus videtur esse habitus electivus, quia actus j (qu. 57, art. 2). Non ergo omnis virtus est
cujuslibet virtulis possumus ex electione facere; i moralis.
omnis etiam viitus aliqualiler in mediorationis j (Conclusio. — Cùm per virtutes morales
consislit, ut infià patebit (qu. 64, art. 2, 3, j homo ad actum inclinetur, liiEc autera inclinatio
4). Eigo onmis virtus est moraUs. appetitivœ virtutipropriœconveniat, non omnis
3. Prœlevea , TuUius dicit in sua Rhetor. \ virtus dicenda est moralis , sed ea tantùm quae
(ut suprà), quod « virtus est habitus in modum | in vi appetitiva existit. )
(1) De his etiam infrà, qu. 68, art. 8, in corp. ; et III, Seist.j dist. 13, qu. 1 , art. 4 ; qu, 1,
art. 4, quâcstiunc. 2<
428 I" II« PARTIE, QUESTION LVIII, ARTICLE 1.
Déterminons d'abord le sens de mos; après cela nous verrons sans peine
si toute vertu est morale. Le substantif mos a deux sens dans le latin.
D'abord il veut dire coutume, comme dans ce passage, Actes, XV, 1 :
« Si vous n'êtes circoncis suivant la coutume (secundum morcm) de
Moïse, vous ne pouvez être sauvés. » Ensuite il désigne une inclination
naturelle, ou pour ainsi dire naturelle, à faire une chose; dans ce sens
on rapplique à l'animal, comme lorsque l'historien sacré dit, IL Mach.,
XI, 7 : ((Se précipitant impétueusement sur leurs ennemis, comme des
lions (leonum more), ils les ont abattus; » et le Prophète, Vs. LXVIt, 7 :
« Il fait habiter ensemble ceux qui ont les mêmes inclinations (unius
moris). » La langue latine ne distingue point ces deux sens dans l'expres-
sion, mais le grec les caractérise par deux signes différents; car il écrit
ethos (1), correspondant de 7nos, tantôt par un êta, la première longue,
tantôt par un epsilon, la première courte. Or l'adjectif moral vient de
mos, moris, pris dans le sens d'inclination naturelle ou pour ainsi dire
naturelle à faire une chose. La première signification, celle de coutume,
se rapproche beaucoup de celle-là; car la coutume, penchant en quelque
sorte notre être, produit des inclinations semblables à celles de la nature.
Eh bien, les inclinations qui poussent vers l'acte appartiennent propre-
ment à la volonté, qui meut toutes les puissances à l'action, comme nous
l'avons dit ailleurs. Toutes les vertus ne sont donc pas morales, mais
seulement celles qui résident dans la volonté.
Je réponds aux arguments : 1° L'objection prend le substantif mos dans
le sens de coutume : voilà tout.
2° Tout acte de vertu peut tomber sous l'élection , cela est vrai ; mais
l'élection droite procède uniquement des vertus qui résident dans la
(1) 'EÔc; signifie coutume, usage; et -^ôo; veut dire mœurs, inclination naturelle.
Respondeo dicendiim, quôd ad bu jus eviden-
tiam considerare oportet quii! sit mos ; sic enim
scire poterimus quid sit moralis virlus. Mos
autem duo signiiicat. Quandoque enim significat
consuetudinem, sicut dicitiir Act., XV : « ^'i5i
circumcidamiiii secundum moreiii Moysi, non
poteritissalvi fieri; » quandoque verô signiûcat
inclinationem quamdam naturalem vel quasi
naluralein ad aliqnid agendum; unde et ctiam
brutorum animalium dicuntur aliqui mores :
unde dicitur IL Mach., XI, qu5d «leonum more
irruentes in hostes piostraverimt eos; » et sic
accipitur mos in Psu.lm. LXVII , ubi dicitur :
« Qui habitare facit unius moris in domo. »
Et hae quidem dua3 signiiicationes in nullo dis-
tinguuntur apud iatinos, quantum ad voce m ;
in grœco autem distiiîguuntur : nam ethos quod
apud nos morem signiiicat, quandoque habet
priniam longam, et scribitur per èta graicam
litferam; r^u;indoquo br.bct pvimam corieptam,
et scribitur per epsilon. Dicitur autem virtus
moralis à more, secundum quùd mos signiiicat
quamdam inclinationem naturalem vel quasi
naturalem ad aîiquid agendum. Et huic signifi-
cationi moris propinqua est alla significatio ,
quaî significat consuetudinem ; nam consuetudo
quodamraodo verlitur in naturam, et facit incli-
nationem similem naturali. Manifestumest autem
quôd inclinatio ad aclum propriè conveiiit ap-
pel ilivœ virtuti , cujus est movere omnes po-
tenlias ad agendum, ut ex suprà dictis patet
(qu. 9, art. 1 ). Et ideo non omnis virtus di-
citur moralis, sed solùm illa quœ est in vi ap-
petitiva.
Ad primum ergo dicendum, quùd objectio illa
procedit de more , secundum quôd significat
consuetudinem.
Ad secundum dicendum, quôd omnis actus
virtutis potest ex electione agi; sed eleclionem
rectam agit sola virtus qu» est iii appetitiva
DE LA DISTINCT JOX DES VERTUS MORALES. 459
volonté, car cette puissance de i'ame a le privilège de choisir, comme
nous Tavons dit en son lieu. Ainsi les habitudes électives, c'est-à-dire
les habitudes principe d'élection sont celles-là seules qui font leur séjour
dans la volonté; mais les actes des autres habitudes n'en tombent pas
moins sous l'élection.
3» Comme le dit le Philosophe, « la nature est le principe du mouve-
ment; )) mais le mouvement à l'acte est le propre de la volonté. En con-
eéquence les vertus qui habitent dans cette faculté peuvent seules assi-
miler, conformer à la nature par le consentement à la raison.
k
ARTICLE Tï.
Les vertus morales se distinguent-elles des vertus intellectuelles?
Il paroît que les vertus morales ne se distinguent pas des vertus intel-
lectuelles. 1° Saint Augustin dit, l)e Civit. Dei., XXIV, 21 : « La vertu
est l'art de bien vivre. » Or l'art est une vertu intellectuelle. Donc les
vertus morales ne se distinguent pas des vertus intellectuelles.
2° Nombre d'auteurs font entrer la science dans la définition des vertus
morales; ainsi plusieurs disent, par exemple : « La persévérance est la
science ou l'habitude des choses dans lesquelles on doit persister ou ne
pas persister ; » ou encore : « La sainteté est la science qui rend fidèle
observateur des choses dues à Dieu. » Or la science est une vertu intel-
lectuelle. Donc les vertus morales ne se distinguent pas des vertus intel-
lectuelles.
3° Saint Augustin dit, Solil., 1,6: « La vertu est la droite et parfaite
raison.» Or cette définition s'applique de tout point à la vertu intellectuelle.
parle amniœ. Dictum est enim snprk (qu. 13,
art. 1 ), quôcl eligere est actus appelilivee partis.
Unde habitus electivus, qui scilicet est electionis
piincipium , est solùrn ille qui perficit vim ap-
petitivam , quamvis etiam aliorum habituum
actus sub electione cadere possunt.
Ad tertium dicendum^ quôd «natiira est priu-
cipium motùs, » sicut dicitur in IL flujsic.
(text. 3); raovere autem adagendum proprium
est appetitivse partis. Et ideo assimilaii naturœ
in coDsentiendo rationi , est p^prium virtutum
quae sunt in \i appetitiva.
ARTICULUS II.
Uirùm virtus mora.Us distiuguatur ab
intellect ualL
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quôd
\irtiis moralis ab intellectuali non distinguatur.
Dicit enim Augustinus iu lib. De Civit. Dei
(lib. XXIV, cap. 21), quôd « virtus est ars
benè viveiidi. » Sed ars est virtus intellec-
tualis. Ergo virtus moralis ab intellectuali non
ditfert.
2. Prœterea, plerique in diftinitione virtutum
moralium ponuut scientiam ; sicut quidam dif-
finiunt quôd « perseverantia est scientia vel
habitus eorura quibus est immanendum v el non
immanendum ; » et sanctitas est « scientia fa-
cieiis iideles et servantes quœ ad Deum justa
sunt. » Scientia autem est virtus intellectualis.
Ergo virtus moralis non débet distingui ab in-
tellectuali.
3. Prteterea, Augustinus dicit in I. Soliloq.
( cap. 6 ) , quôd « virtus est recta et perfecta
ratio. » Sed hoc pertinet ad virtutem intellec-
tualem, ut patet in VI. Ethic. ( versus finem ).
(1) De his etiam infrà, qu. 62, art. 3; Seni.^ dist. 23, qu. 1 , art. 4, quaestiunc. 3, ad 4;
et qu. 14, de verit., art. 3, ad 9j «t qu. 1, de virlut., art. 12, in corp.; et Eihic.^ I, propa
finem.
430 1" ir PARTIE, QUESTION LVIIt, ARTICLE 2.
comme on peut le voir dans le Pliilosoplic , FAhlc. , VF. Donc la vertu
morale ne diffère pas de la vertu intellectuelle.
4° Les choses ne se distinguent pas de ce qui entre dans leur définition.
Or la vertu intellectuelle entre dans la définition de la vertu morale; cap
le Philosophe dit, Ethic, U, G : « La vertu morale est une habitude
élective se tenant dans le juste milieu que la raison détermine, d'après
le jugement du sage. » Or la droite raison qui détermine ainsi le juste
milieu de la vertu morale, qu'est-ce autre chose qu'une vertu intellec-
tuelle? Donc la vertu morale ne se distingue pas de cette vertu.
Mais le Philosophe, pour distinguer les vertus, écrit ce mot, Ethic, l :
« Nous disons les unes intellectuelles , les autres morales. »
(Conclusion. — Comme l'intellect diffère de la volonté, ainsi les vertus
intellectuelles se distinguent des vertus morales.)
Le premier principe do toutes les œuvres et de tous les actes humains,
c'est la raison; car tout ce qui agit, tout ce qui opère dans l'homme obéit
de près ou de loin à cette faculté, mais diversement. Certaines parties de
notre être obéissent à la raison pour ainsi dire les yeux fermés, sans
contradiction : ainsi les membres du corps , lorsqu'ils sont dans leur état
naturel; car la main ou le pied se meuvent au premier ordre de leur
souveraine. C'est là ce qui fait dire au Philosophe, Polît., ï, 5 : « L'anie
gouverne le corps despotiquement,» comme le maître gouverne l'esclave,
qui n'a pas le droit de contradiction. Quelques philosophes, étendant
cette loi sans limites, ont pensé que tous les principes actifs dans l'homme
ont le môme respect et la même déférence aveugle pour la raison. Si nous
admettions cette doctrine, la perfection et la droiture de la raison sujQGl-
roit à l'homme pour bien agir; et comme les vertus donnent la droi-
ture et la perfection nécessaire à la bonté des actes, elles seroient toutes
Ergo virtus moralis non est distincta ab intel-
lectuali.
4. Pricterea, nihil distingiiitur ab co qiiod in
ejus diffinitione ponitur. Sed virtus intellectiialis
ponilur iu dii'fiuitione virtutis moralis; dicit
enim Philosophus in IL Ethic, quôd «virtus
moralis est babitus eleclivus existens in niedie-
tate determinalâ ralione, prout sapiens deter-
minabit. » Enjusmoùi autem recta ratio deter-
nuinans médium virtutis moralis pertinet ad
virtutemintellectualem,utdicitur in VI. Ethic.
( circa ûuem ). Ergo virtus moralis non dislin-
guitur ab intellectuali.
Sed contra est, quod dicitur in I. Ethic.
(circa finem), ubi determinatur virtus secun-
dùm diiïerentiam banc : « Dicimus enim harum,
bas quidera irdellectuales, bas verô morales. »
( CoNCLUsio. — l't intellectus diversus est
ab appetitu, ita morales virtutes ab intellectua-
Ubus diversas esse necessarium est.)
Respondeo dicendum, quôd omnium buma-
norura operura principium primum, ratio est;
et quœcunque alla principia bumanorum operum
inveniantur, quodammodo rationi obediunt :
diversimodè tamen , nam quœdam rationi obe-
diunt omnino ad nutum absque omni contradic-
tione, sicut corporis membra, sifuerint in sua
natura consistentia ; stalim enim ad imperium
rationis manus aut pes movetur ad opas. Un-Je
Pbilosophus dicit in I. Polit, (cap. 3 ), quôd
a anima régit corpus despotico principatu , »
id est, sicut dominas servum, qui jus contradi-
ceodi non babet. Posuerunt igitur quidam quôd
orauia principia activa ques sunt in bomine,
hoc modo se babent ad rationem. Quod quidem
si verum esset, suiticeret quôd ratio essetper-
fecta ad benè agendum : unde cùm virtus sit
babitus quo perbcimur ad benè agendum, se-
queretur quôd in sola ralione esset, et sic nulla
virtus esset nisi inteliectualis. Et beec fuit opinio
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES. 431
dans la raison^ par conséquent toutes intellectuelles. C'est effectivement
ce qu'enseignoit Socrate; il disoit, comme le rapporte le chef des péripa-
téticiens, Etidc.y W, que « toutes les vertus sont des espèces de la pru.
dence, » concluant de là que l'iiomme ne peut pécher tant que la science
réclaire, et qu'on ne fait jamais le mal que par ignorance. Cette opinion
repose sur un faux principe. La volonté n'obéit pas à Tintelligence aveu-
glément, sans réserve ni contradiction : a La ra^^on, dit le Philosophe,
nbi supra, commande à la partie appétitive poL.iquement , » comme le
chef commande à des hommes libres, qui ont dans certaines choses le
droit de contradiction. A quoiTevêque d'Hippone ajoute, in Ps. CXVIII :
(( L'intelligence marche en avant, mais la volonté ne suit pas toujours; »
bien plus, les afîections de Tame, les passions vont quelquefois jusqu'à
troubler l'exercice des facultés intellectuelles. Que faut -il donc à Thomme
pour qu'il puisse bien agir ? Il faut non-seulement que sa raison soit bien
disposée par les vertus intellectuelles, mais que sa volonté reçoive les
dispositions convenables par le perfectionnement des vertus morales.
D'après cela , comme la volonté diffère de la raison , ainsi les vertus
morales se distinguent des vertus intellectuelles ; et de même que la
volition forme le principe des actes humains par la participation de la
raison , pareillement les habitudes morales deviennent des vertus hu-
maines par la conformité avec la raison (1).
Je réponds aux arguments : 1° Saint Augustin désigne souvent, par le
terme d'art, toute raison droite, toute direction sage, toute règle sûre,
toute méthode certaine (2) ; dès-lors il renferme dans ce mot la prudence,
(1) Comme notre saint auteur nous le dit souvent, la diversité de puissances entraîne la
diversité d'habitudes et de vertus, pourquoi? parce que la cause et l'effet ont des rapports
nécessaires d'afilnité, de similitude et d'espèce. D'ailleurs les vertus résident dans les puis-
sances, puisqu'elles en constituent les perfections; or les accidents suivent la distinction de
leurs sujets.
(2) L'origiual porte ralio. Or ce mot s'emploie , dans la langue latine , proprement et figu-
Socratis, qui dixit « oœnes virtutes esse pru-
dentias, » ut dicitur in VI. Ethic. (versus
finem ) ; unde ponebat quod homo , scientiâ in
€0 existente, peccare non poterat , sed quicun-
qiie peccab;\t, peccabat propter ignorantiam.
Hoc aiitem procedit ex suppositione falsi. Pars
enitn appelitiva obedit rationi non omnino ad
nulum, sed cum aliqua contradictione : unde
Philosopbus dicit in I. Polit, ( ubi suprà),
quôd « ratio imperat appetitivœ principatii po-
liticOj » qiio sciiicet aliquis prajest liberis , qui
habent jus m aliquo contradicendi ; unde Au-
guslinus dicit super Psalm., quùd « interdum
prœcedit inlellectus, et sequitur nuUus affectus; »
in taulum quôd quandoque passionibus vel ha-
bilibus appetitivae partis boc agitur ut usus ra-
tiouis in particulari impediatur. Et secundùra
noc aliqualiter veium est quod Sociales dixit,
quôd « scientiâ praesente non peccatur, » si ta-
men baec extendatur usque ad usum rationis,
in particulari eligibili. Sic igitur ad boc quôd
homo benè agat, requiritur quôd non solùm
ratio sit benè disposita per habitum virtutis
intellectualis , sed etiam quôd vis appelitiva sit
benè disposita per habitum virtutis moralis.
Sicut igitur appetitus distinguitur à r;itione, ita
virtus moralis distinguitur ab intellectuali :
unde sicut appetitus est principium humani
actùs secundùiM hoc quôd participât aliqualiter
rationera, ita habitus moralis habet raiionem
virtutis humanae, in quantum rationi confor-
matur.
Ad primum ergo dicendum, quôd Augustinus
communiter accipit artem pro qualibet recta
ratione ; et sic sub arte includitur etiam pru-
, dentia, qus6 ita est recta ratio agibilium,
432 1" II" PARTIE, QUESTION LVIII, ARTICLE 3.
qui est la règle des actes, comme Fart est la méthode des ouvrages. Lors
donc que Fillustre évoque dit « que la vertu est l'art de bien vivre, »
cette parole convient essentiellement à la prudence, et par participation
aux autres vertus, qui sont régies par la prudence.
2« Les définitions rapportées dans l'argument, comme toutes les autres
pareilles, reposent, quels qu'en soient les auteurs, sur l'opinion de
Soerate, et l'on doit les expliquer d'après ce que nous venons de dire au
sujet de l'art (1).
3° L'observation précédente résout la difficulté.
4o Si la raison droite, qui suit la prudence, figure dans la définition
des vertus morales, ce n'est pas qu'elle forme une partie de leur essence;
mais c'est qu'elle est en elle par jjarticipation , comme les dirigeant
toutes.
ARTICLE III.
La distinction des vertus intellectuelles et des vertus morales divise-t-elle
suffisamment la vertu?
Il paroît que la distinction des vertus intellectuelles et des vertus morales
ne divise pas suffisamment la vertu. 1° La prudence tient le milieu entre
les vertus intellectuelles et les vertus morales; car tandis que le Philo-
sophe la range dans la première catégorie, la plupart la comptent parmi
les quatre vertus cardinales, qui appartiennent à la dernière classe. Donc
la distinction des vertus intellectuelles et des vertus morales ne divise
pas suffisamment la vertu.
2° L'abstinence et la constance ne figurent point parmi les vertus intei-
rément. Dans le sens propre, il désigne la raison , la faculté qui raisonne , qui lire les con-
séquences des principes. Dans le sens figuré, il se prend de deux manières. D'abord il énonce
le contenant pour le contenu; alors il veut dire pensée, opinion, sentiment, doctrine,
maxime, preuve. Ensuite il exprime la cause pour Teffet; dans ce cas il signifie manière,
façon, mesure, procédé, méthode, art, règle.
(1) La raison est dans les vertus morales , parce qu'elle les éclaire et les dirige.
siciit ars est recta ratio factibilium. Et se-
cundùm hoc quod dicit, qiiôd « virtus est ars
rectè Vivendi , » essentialiter convenit pruden-
tiœ; participative autem aliis virtutibus prout
secuudîim prudentiam diriguntur.
Ad secunduni dicendum, quôd taies diffini-
tiones à quibuscunque inveniantiir datae, pro-
cesserunt ex opinioiie Socratica, et simt expo-
nenda; eo modo quo de arte praedictum est.
Et similiter dicendum est ad tertium.
Ad quartum dicendum, quôd recta ratio,
quœ estsecundùm prudentiam, ponitur in dif-
finitione virtutis moralis, non tanquam pars
essentiœ ejus, sed sicut quiddam parlicipatum
in omnibus virtutibus moralibus , in quantum
prudentia dirigit omues virtutes morales.
ARTICULUS III.
Utrùm svjfficientcr virtus dividatur per
moralem et intellectualem.
Ad tertium sic proceditur. Videtur quôd virtus
humana non suflicienter dividatur per virtutem
moralem et intellectualem. Prudentia enim vi-
detur esse aliquid médium inter virtutem mo-
ralem et intellectualem : connuraeratur enim
virtutibus iutellectualibus in VI. Etliic, et
etiam ab omnibus communiter connuraeratur
inter quatuor virtutes cardinales, quae sunt mo-
rales, ut infrà patebit ( qu. 61 ). Non ergo suf-
ficienter dividitur virtus per intellectualem et
moralem , sicut per immediata.
2. Praeterea , continentia et perseverantia ei
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALE^. 433
lectuelles; puis elles ne comptent pas non plus au nombre des vertus mo-
rales, attendu qu'elles se trouvent dans Texcès des passions, bien loin
d'en tenir le juste milieu. Donc la distinction des vertus morales et des
vertus intellectuelles n'embrasse pas toutes les vertus.
3° La foi , l'espérance et la charité sont des vertus. Or, d'une part,
elles ne forment point des vertus intellectuelles, car il y en a seulement
cinq, que voici : la science, la sagesse, l'intelligence, la prudence et
l'art (1); d'une autre part, elles ne constituent point des vertus morales,
car elles n'en remplissent point la tâche, qui est de régir et de modérer
les passions. Donc il y a des vertus qui ne sont ni intellectuelles ni morales.
Mais le Philosophe dit, Ethic. , II , 1 : a II y a deux sortes de vertus •
les vertus intellectuelles et les vertus morales. »
( Conclusion. — Puisque la vertu humaine est une habitude qui per-
fectionne l'intellect ou la volonté , toute vertu est nécessairement in-
tellectuelle ou morale, selon qu'elle regarde la première ou la seconde de
ces facultés.)
La vertu humaine est une habitude qui donne la perfection nécessaire
pour bien agir. Or les actes humains ont deux principes dans l'homme,
ni plus ni moins : l'intellect ou la raison , puis l'appétit ou la volonté ;
car ces deux puissances produisent dans l'homme tout mouvement, toute
action , comme l'enseigne le Philosophe : donc la vertu humaine perfec-
(1) Dans celle énuméralion, le roi des théologiens nomme d'abord les verlus spéculatives,
ensuite les vertus pratiques : les \erlus spéculatives, savoir la science, la sagesse et l'inlel-
ligence; puis les verlus pratiques, qui sont la prudence et Vart.
Le prince des philosophes suit un aulie ordre; il procède par gradation , et va du parfait
à l'imparfait. On distingue les choses contingentes et les choses nécessaires. Il y a deux sortes
de choses conlingentes : les oeuvres extérieures et les actes intérieurs. Nous avons pareille-
ment deux catégories de choses nécessaires; les conclusions et les principes. Or l'art et la
prudence concernent les choses conlingentes : l'art les œuvres extérieures, et la prudence les
actes intérieurs. Ensuite la science, l'intelligence et la sagesse regardent les choses néces-
saires : la science les conclusions et rinlelligence les principes seulement, puis la sagesse
les conclusions et les principes tout à la fois. D'après cela le Philosophe pose ainsi Ténumé»
ration des vertus intellectuelles : Tart, la prudence, la science, l'intelligence et la sagesse.
eliam palientia non computantur inter virtutes
iutelkctuales ; nec etiam sunt vivtutes morales,
quia non tenent médium in passionibus, sed
abundant in eis passioues. Non ergo sufficien-
ter dividitur virtus per intellectuales et mora-
les.
3. Pra-lerea, fides, spes et cliaritas qiUTi]am
virtutes suut. Nontamen sunt virtutes intellec-
tuales : liai enim solùm sunt quinque , scilicet
scieniia. sopientia, iniellectus , prudenfia
et ars, ut dictum est; nec etiam suut virtutes
morales, quia non sunt circa passiones, circa
quas maxime est moralis virtus. Ergo virtus
no.i suflicienter dividitur per intellectuales et
morales.
II. Ethic. (cap. 1, et Ethic, I, in fine),
« duplicem esse virtutera , banc quidem intel'
lectualem, illam autem moralem. »
( CoNCLUSio. — Cùm omnis virtus humana
sit habitus, quo homo ad benè operandum , vel
secundùm intellectum, vel secundùm appetitutn
perûcitur, quaevis virtus humana est vel intel-
lectualis quae ad intellectum, vel moralis quse
ad appetitum spectat. )
Respondeo dicendum, quôd virtus humana
est quidam habitus perûciens hominera ad benè
operandum. Principium autem humanorum ac-
tuum in homine non est nisi duplex , scilicet
intelleclus sive ratio , et appetitus ; haec enim
sunt duo movenlia in homine, ut dicitur in II.
Sed contra est, quod PUilusophus dicit in l I?ea«i>wa (teit. 48^ etc.): unde omnis virtua
y, 28
V3V I" II® PARTIE, QUESTION LVIII, ARTICLE 3.
lionne nécessairement Tune ou l'autre de ces deux puissances. Eh bien,
quand la vertu perfectionne Tintcllect, elle est intellecluelle; qaand elle
perfectionne la volonté, elle est morale : reste donc à conclure que toute
vertu est intellectuelle ou morale.
Je réponds aux arguments : 1° Lorsqu'on envisage la prudence dans
sa nature, au point de vue de son essence, elle est una vertu intellec-
tuelle; mais quand on la considère dans sa matière, relativement à son
objet, elle se rapproche des vertus morales, car elle est la règle qui di-
rige les actes. Sous ce dernier rapport, on la classe parmi les vertus qui
se rapportent à la volonté.
2° L'abstinence et la constance (1) ne sont point des perfections de la
partie sensitive; car l'homme qui les met en pratique éprouve les at-
taques des passions désordonnées , ce qui n'arriveroit pas si l'habitude
morale soumettoit en lui la chair à l'esprit, l'appétit à la raison. Ces
deux qualités sont une perfection .de la partie raisonnable , qui se roidit
«outre les passions pour ne pas céder à leur entraînement. Dans cette
partie même, elles n'ont point toute la nature de la vertu. En effet, la
vertu intellectuelle , établissant la raison dans ses vrais rapports avec les
choses morales, exige le droit appétit relativement à la fin; car, autre-
ment, l'homme n'auroit point les dispositions convenables aux principes
qui servent de base aux raisonnements; or celui qui exerce l'abstinence
et la constance n'a pas la droiture de l'appétit. D'un antre côté, l'opéra-
tion qui procède de deux puissances ne peut être parfaite qu'autant que
ces deux puissances sont perfectionnées l'une et l'autre par l'habitude qui
(1) Notre saint auteur dit « la continence et la persévérance. » On entend ordinairement
par la continence la privation volontaire de toutes les voluptés charnelles, et par la persévé-
rance la permanence dans le bien. Or ces deux ciioses sont dos vertus proprement dites :
saint Thomas nous le prouvera lui-même, 11^ 11^ partie, CXXXVII, 1 et CLV, 1. Dans la
question présente , il donne aux mots de continence et de persévérance le sens qu'y prête
Avistole, Elhic.^ VI , 1 ; il d^^signe sous le premier la résistance aux passions qui sollicitent
au plaisir, et sous le second le courage qui supporte avec résignation l'adversité, les peines,
la douleur; en un mot, il entend par ces deux substantifs Pabslinence et la constance.
hurnana oportet quôd sit perfectiva alicujus
istoriim princi[)iorura. Si quidem igitur sit per-
fectiva intelleclùs speculativi vel practici ad
bonum îiominis actuoi, erit virtusiiilellectualis;
si autem sit perfectiva appetitivœ partis, erit
virtus moralis : uiide relinqaitur quod omiiis
viiluà humaua vel est inîeîlectualis vel moraiis.
Ad primiim ergo dicendum , qiiôJ prudenlia
secundùm essentiam suam est intellectualis
virtus; sed secundùm materiam convenit cura
virtutibus moralibus, est euim recla ratio agi-
bilium, ut suprà dictum est (qu. 45, art. 2),
Et secundùm hoc virtutibus moralibus connu-
meratur.
Ad secundùm dicendum, quôd continentia et
perseveriiitia non sunt perfecliones appetitivae
virtutis sensitivœ : quod ex hoc patet quôd in
conti enle et persévérante superabiindant in-
ordinalœ passioues ; quoJ non esset, si appctitus
seiisitivus esset perfectus aliquo habitu confor-
mante ipsum rationi. Est autem continentia seu
perseveranlia pcrfectio rationalis partis, quœ
se tenet contra p ssiones ne deducatar. DefiL'it
tamen à ratione virtutis, quia virtus inteUeL-tiva
quœ facit ralionem se benè habere circa mora ia,
pra:supponit appetitiim rectum finis, iit rectè
se habeat circa principia ( id est Unes ), ex qui-
bus ratiocinatur; quod continenti et perseve-
ranti deest. Neque etiam potest esse peifecta
operatio , quae à duabus potentiis procedit, nisi
utraque potentia perticiatur per debilum habi-
tum ; sicut non sequitur peifecta actio alicuius
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES. 433
leur est propre : ainsi Tagent^ quelle que soit sa perfection, ne fera point
un ouvrage parfait, si Finstrument dont il se sert n'a pas la forme et la
disposition requise. Supposé donc que l'appétit sensitif mû par l'intelli-
gence n'ait point les dispositions convenables, la raison ne pourra, si
grande que soit sa perfection, produire un acte parfait. Le principe de
cet acte ne sera donc point une vertu. En consé(iuence l'abstinence des
plaisirs et la constance dans l'adversité ne sont pas des vertus, mais des
qualités qui sont moins que la vertu : voilà ce qu'enseigne le Philo-
sophe.
3» La foi , l'espérance et la charité sont au-dessus des vertus humaines :
elles sont des vertus de l'homme devenu participant de la grâce divine.
ARTICLE IV.
La vertu morale ^eut-elle exister sans la vertu intellectuelle ?
Il paroît que la vertu morale peut exister sous la vertu intellectuelle.
1° Cicéron dit, 'Rhet,, II, 34 : « La vertu est une habitude formant un
mode de la nature et conforme à la raison. » Or la nature peut consentir
au mouvement de la raison, lui être conforme, sans que la raison se
trouve dans le même sujet que cette nature : on le voit clairement dans
les êtres privés d'intelligence. Donc la vertu morale peut, comme mode
de la nature, porter l'homme à consentir à la raison, sans que la raison
de cet homme soit perfectionnée par la vertu intellectuelle.
2" La vertu intellectuelle donne le bon usage de la raison. Or souvent
des hommes qui n'ont pas l'usage de la raison beaucoup développé pos-
sèdent des vertus éminentes et l'amitié de Dieu. Donc la vertu intellec-
tuelle n'est pas nécessaire à la vertu morale.
S*» La vertu morale porte au bien. Or le penchant naturel peut porter
agentis per instruraentum , si instrumentum
non sit benè dispositum , quantumcunqiie prin-
cipale agens sit perfectum. UmJe si appetitus
sensitivus quem movet rationalis pars, non sit
perfectus, quantumcunque rationalis pars sit
perfecta, actio consequens non erit perfecta :
unde nec pvincipiiim actionis erit virtiis. Et
propter hoc coutinentia à delectalionibiis et
perseverantia in tristiliis non sunt virtutes ,
sed aliquid minus virtiUe, ut Pliilosophus dicit
in VII. Ethic. (cap. 1).
Ad tertium dicondum , quôd fides , spes et
charitas sunt supra virtutes Imraanas ; sunt
enim virtutes bominis prout est factus particeps
divin» gratiœ.
ARTICULUS IV.
Vtrùm moralis virtus possit esse sine
intellectualia.
Ad ([uartum £dc proceditur. Videtur qu6d
virtus moralis possit esse sine intellectuali.
Virtus enim moralis, ut dicit Tiillius, « est ha-
bitus in modum naturae rationi consentaneus. »
Sed natiira, etsi consentiat alicui superiori ra-
tioni moventi, non tamen oportet quôd illa
ratio naturae conjungatur in eodem , sicut patet
in rébus naturalibiis cognitione careiitibus.
Ergo potest esse in homine virtus mora'is in
modum naturse inclinans ad cousenliendum ra-
tioni, quamvis illius hominis ratio non sit per-
fecta per virlutem inlellectualera.
2. Praeterea , per virtutem intellectualem
homo consequitur ratienis usuni perfectum.
Sed quandoque contingit quôd aliqui in quibus
non muUijm viget usus rationis, sunt virlaosi
et Deo accepti. Ergo videtur quôd virtus mo-
ralis possit esse, sine virtute intellectuali.
3. Prœterea, virtus moralis facit incliuationem
ad benè operandum. Sed quidam habent uatu-
, ralem iucliuatiouem ad benè operandum etiam
V36 I'* 11'= PARTIE, QUESTION LVIll, ARTICLE A,
au bien sans le jugement de la raison. Donc on peut avoir la vertu mo-
rale sans la vertu intellectuelle.
Mais saint Grégoire dit, Moral., H, 25 : « Quand la vertu n'agit pas
avec prudence, elle n'est point vertu. » Or la prudence est une vertu in-
tellectuelle, c omnie nous l'avons vu précédemment. Donc la vertu moral
ne peut exister sans la vertu intellectuelle.
(Conclusion. — La vertu morale peut exister indépendamment de la
sagesse, de la science et de Tart, mais non sans la prudence ni sans Vin-
telligence. )
La vertu morale peut se passer de trois vertus intellectuelles, mais elle
en réclame deux : elle peut exister indépendamment de la sagesse , dti la
science et de Tart; mais elle ne peut être sans la prudence ni sans l'intel-
ligence. En premier lieu, elle ne peut être sans la prudence. La vertu
morale est « une habitude élective, » c'est-à-dire qui fait une bonne
élection. Or il faut deux choses pour faire une élection bonne. D'abord
l'intention droite de la fin, et c'est la vertu morale qui la donne en in-
clinant la volonté vers le bien conforme à la raison , en d'autres termes
vers la fin légitime. Ensuite il faut le choix des moyens convenables à la
fin; et la raison seule rend ce choix possible, la raison qui conseille, juge
et commande, c'est-à-dire la prudence et les vertus qui lui servent de
compagnes. La vertu morale ne peut donc exister sans la prudence. En
second lieu elle réclame, et pour cela même, Tintelligence; car cette
dernière habitude intellectuelle a pour tâche de saisir, soit dans la spé-
culation, soit dans l'opération, les principes évidents, qui tombent sous
les lumières naturelles de la perception. Ainsi, comme la droite raison
suppose dans les choses spéculatives Fintelligence des premiers principes,
de même la prudence, connoissance et règle des actes, la suppose dans
les choses opératives.
absque rationis judicio. Ergo virtutes morales
possunt esse sine intellectuali.
Sed contra est quoi Gregorius dicit in II.
Moral. ( cap. 23 vel 33) , qaod « caeterae vir-
tutes, nisi ea quai appetunt prudenter agant,
virtutes esse nequaqnaiu possunt. » Sed pru-
dentia est virtus intellectunlis, utsuprà dicfy.m
est (qu. 57, art. 4). Ergo virtutes morales
non possunt esse sine intellectualibus.
(CoN'CLusio. — Virtus moralis sine quibus-
dam intellectualibus virtutibus ( sciiicet sine
sapienlia , scientia et arte), non autem sine
prudenlia et intellectu esse-potest.)
Respondeo dicendum , quùd virtus moralis
potest quidem esse sine quibusdam intellectua-
libus virtuiibus, sicut sine sapieutia, scientia
et artC:, non autem potest esse sine intellectu
et prudentia. Sine prudeutia quidem esse non
potest moralis virtus, quia moralis virtus est
knbitus elecfivus, id est, faciens bonarn elec-
tionem. Ad hoc autem quôd electio sit bona,
duo rcquiruntur : primo, ut sit débita intenlio
finis, et hoc fit per virtutem moralem, qusD vim
appetitivam inclinât ad bonum conveniens ra-
tioni, quod est finis debitus; secundo, utiiomo
reclè accipiat ea quœ snnt ad finem, et hoc
non potest esse nisi per rationem rectè consi-
liantem, judicantem et praicipientem , quod
pertinet ad prudentiam et ad virtutes ei annexas,
ut suprà dictum est (qu. 57, art. 4). Unde
virtus moralis sine prudentia esse non potest,
et per consequens nec sine intellectu ; per ia-
tellertum enim cognoscuntur principia natura-
liter nota tam in speculativis quàm in operativis.
Unde sicut recta ratio in speculativis in quan-
tum procedit ex piincipiis naturaliter cognitis,
prœsupponit intellectum principiorum, ita etiaia
prudeuUa, quse est recta ratio agibilium.
">
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES. 437
Je réponds aux arguments : 1° L'inclination de la nature au bien n'im-
plique pas rélection dans les êtres privés d'intelligence;, en sorte qu'eide
n'exige pas la raison nécessairement; mais l'inclination de la vertu reïî»
ferme essentiellement l'élection, si bien qu'elle ne peut être parfaite sans
le perfectionnement de la raison par la vertu morale.
2« La vertu n'exige pas que la raison connoisse toutes les choses , mais
seulement les actes qu'elle commande , et cette connoissance se trouve
dans tous les hommes vertueux. Celui-là même qui paroît simple aux
yeux du monde, parce qu'il n'a pas la souplesse et la subtilité du siècle,
peut avoir la prudence selon la parole du divin Maître, Matth., X, 16 :
« Soyez prudents comme des serpents , et simples comme des co-
lombes (I). »
3® L'inclination naturelle au bien forme un certain commencement de
la vertu , mais il n'est pas la vertu parfaite. Au contraire , plus cette in-
clination est forte, plus elle offre de péril, quand elle n'est pas accom-
pagnée de la droite raison qui fait choisir les moyens convenables : ainsi
le cheval aveugle heurte d'autant plus violemment contre l'obstacle, que
sa course est plus rapide et plus impétueuse (2). En conséquence, quoique
la vertu morale ne soit pas la droite raison, comme Socrate le disoit à tort,
(1) Saint Jérôme dit sur cette parole : « Prudents comme des serpents, déjouant les em-
bûches par la prudence; simples comme la colombe, évitant le mal avec simplicité. »
En quoi consiste la prudence du serpent? Les interprèles disent après saint Jérôme : Cet
animal rusé, pour éviter les coups de son ennemi , cache sa tête sous les plis de son corps.
Ouoi! se cacher la tête pour exposer son corps à tous les coups; fermer les yeux pour rendre
inutile toute résistance, tout mouvement! C'est là, certes, une singulière prudence! D'ailleurs
quand le serpent se roule en replis toitueux , il va se livTcr au repos; mais quand il voit le
péril , il se déroule et présente la tète à son adversaire , ou il prend la fuite. Incapable de
se réserver la moindre nourriture , de construire un nid , de se ménager une retraite , ce
reptile est peut-être de tous les animaux le plus dépourvu d'adresse , de sagacité, d'instinct;
il porte manifestement le poids de la malédiction divine. Mais dans son état primitif, il pos-
sédoit des dons précieux : « Il étoit, dit le saint Livre , Gen.j III , 1 , le plus fin de tous les
animaux que le Seigneur Dieu avoit formés sur la terre. » Nous devons remonter à Torigine
des temps pour retrouver sa prudence.
(2) S'il étoit des hommes qui cherchent à se distinguer par le fracas de la vertu; si certains
zélaleuis se sentoient du goût à jouer le rôle de confesseur, de martyr, de héros; si des
saints d'un nouveau genre ambitionnoient l'honneur d'imiter la fermeté de saint Ambroise
sans songer à sa science, qu'ils n'oublient pas le cheval aveugle de saint Thomas!
Ad primnm ergo dicendum , quôd inclinatio
fiatuiœ in rébus carentibus ratione est absque
eleclione, et ideo talis inclinatio non requirit
ex r.ecessiiate rationera; sed inclinatio virhitis
nioralis est ctim electione , et ideo ad suam
pcilectioiiem indigel quôd sit ralio perfecta per
virluteûi intellectualeui.
Ad seciîEdum dicendiun , quôd lu virtiioso
nou oportet quôd vigeat usas ratioiiis quantum
ad omnia, sed solùm quantum ad ea quce simt
8i:enda secundùm \iriutem; et sic usas ralionis
vigct in omnibus virtuosis. Unde etiam qui vi-
deului- simplices, eo quod carent mundauàas- \ tus moralis uon sit ratio recta Cut Socrates di
tutiâ , possunt esse prudentes , secundùm illud
Muith., X : « Estole prudentes sicut serpentes,
et simplices sicut columbae. »
Ad tertium dicendum j quod naturalis incli-
natio ad bonum virtutis est ouaedam inchoatio
viitulis , non autem est virtus periecta. [lujus-
modi enim inclinatio quanto est pertecîior,
tantô potest esse periculosior, nisi recta ratio
adjungatur per quam fiât recta electio eorum
quœ conveniunt ad debitum finem : sicut equus
curreiis si sit cœcus , tantô fortiùs impingit et
lœdilur, qiiantô fortiùs currit. Et ideo etsi vir-
138 !*• !!• PARTIE, OtTESTION LYIII, ARTICLE 5.
elle est non-seulement selon la raison droite au sens des platoniciens,'
c'est-à-dire en ce qu'elle incline aux actes sanctionnés par cette fa-
culté, mais elle est encore avec la raison droite, ainsi que l'enseigne
Aristote.
ARTICLE V.
La vertu intellectuelle peut-elle exister sans la vertu morale?
Il paroît que la vertu intellectuelle peut exister sans la vertu morale.
1° Quand une entité en précède une' autre, la perfection de la première
ne dépend pas de la perfection de la seconde. Or la raison précède Tap-
pétit sensitif , puisqu'il lui imprime le mouvement. Donc la vertu intel-
lectuelle, perfection de la raison, ne dépend pas de la vertu morale, qui
est la perfection de l'appétit; donc cette première vertu peut exister sans
la seconde.
2° Les choses morales sont l'objet de la prudence, de même que les ou-
vrages extérieurs sont celui de l'art. Or l'art peut exister sans objet
propre , par exemple dans le forgeron sans le fer. Donc la prudence peut
être sans les vertus morales, et cependant elle est de toutes les vertus
intellectuelles celle qui a le plus de rapport avec ces habitudes de la vo-
lonté.
3" La prudence est « une vertu qui donne de bons conseils, » comme
le dit le Philosophe, ^'i/u'c, VI, h. Or tels et tels qui n'ont point la vertu
morale, donnent aussi de bons conseils. Donc la prudence peut exister
sans la vertu morale.
Mais si vouloir faire le mal est une chose contraire à la vertu morale ,
elle ne l'est point à ce qui peut exister sans cette vertu. Or il est contraire
à la prudence de vouloir faire le mal. Donc la prudence ne peut exister
sans la vertu morale.
cebat), non tainen solùm est secimdùm rationera
rectara , in quantum inclinât ad id quod est se-
cundùm rationem rectam ( ut platonici posue-
runt ) , sed etiam oportet quod sit cum ratione
recta, ut Âristoteles dicit in VI. Etliic. (prope
finem).
ARTICULUS V.
Utiiim intellectualis v'irlus possit esse sine
murali.
Ad quintum sic proceditur. Videtur quod
"virtiis intellectualis possit esse sine virtute mo-
rali. Pêifectio enim prioris non dépende t à
perfeclionc postei ioiis. Sed ratio est prior ap-
petitu sensitivo et movens ipsum. Ergo virtus
intellectualis, quai est perfectio ratiouis, noa
dependet à viitute mora.li, quie est perleclio
appetitiv® partis; potest ergo esse siae ea.
2. Prœterea, moralia sunt m:\teria prudentiae,
sicut factibilia sunt iiiateria artis; sed ars potest
esse sine propria maleria, sicut fabor sine
ferro. Ergo et prudentia potest esse sine viitu-
tibiis moi-alibus ; quae tara'ïn iiiter oranes in-
tellectualcs virtutes maxime moralibus cou-
junctâ videtur.
3. Pr^eterea, prudentia est « virtus bene
consiliativa , » ut dicitur in VI. Ethic. ( cap. 4
sive 5). Sed multi bene consiliautur , quibiis
tamen virtutes morales desunt. Ergo prudentia
potest esse sine virtute morali.
Sed contra ; velle malum facere opponitur
directe virtuti morali; non autem opponitur
alicui, quod sine virtute morali esse potest.
Opponitur autem prudentiœ quod volens peccet,
ut dicitur in VI. Ethic, (ubi supra). Non erg^
prudQQtiyi potcdt Sise slnd viriut§ morali.
DE LÀ DISTINCTION DES VERTUS MORALES.
439
(Conclusion. — Eî/ prudenceTiie peut exilîer^sans la vertu morale,
mais il faut dire le contraire des autres vertus intellectuelles.)
La sagesse, rintelligence , la science et Tart peuvent exister sans la
vertu morale; mais la prudence la réclame impérieusement, et voici
pourquoi. La prudence est la connoissance et la règle qui dirige les actes
non-seulement en général, mais en particulier, dans la conduite de la
vie. L'application de cette règle suppose les principes sur lesquels la
raison prononce; et dans les cas spéciaux, la raison juge non-seulement
d'après les principes généraux, mais d'après les principes particuliers.
L'homme connoît les principes généraux, soit par l'intelligence natu-
relle, soit aussi par telle ou telle science pratique; il sait qu'il ne doit
pas faire le mal, mais cela ne lui suffit pas pour juger tous les actes de la
vie. En effet ce principe universel des actes, ainsi connu par l'intelli-
gence ou par la science, la passion le fausse souvent dans les cas parti-
culiers : ainsi l'homme enflammé par la concupiscence juge hon l'objet
de ses vœux, lors même qu'il est contraire au jugement général de la
raison. De même donc que l'homme a les dispositions convenables aux
principes généraux par l'intelligence naturelle ou par la science : de
même il faut, pour qu'il soit bien disposé relativement aux principes
particuliers des actes, c'est-à-dire à la fin, que certaines habitudes le
perfectionnent et lui reti^^nt le jugement de la fin pour ainsi dire natu-
rel. Voilà ce que fait la' vertu morale; car l'homme vertueux juge bien
de la fin de la vertu, puisque « tel est l'homme, telle la fin lui paroît, »
comme le dit le Philoso})he. Concluons donc que la règle des actes, c'est-
à-dire la prudence exige la vertu morale.
Je réponds aux arguments : l» La raison connoît la fin avant que la
volonté la désire; mais la volonté désire la fin avant que la raison dis-
(CoNCLUsio. — Omnes virtutes intellechiales,
prudenlia excepta, sine morali virtute esse
possunt. )
Respondeo dicendurc, quùd aliae virtutes
intellectuales sine virtute morali esse possunt,
sed prudentia sine viitute morali esse non po-
test. Cujiis ratio es-t, quia prudentia est rrcta
ratio agibilium, non autem solaui in univer-
sali, sed etiatn in parlirulari, in quibus sunt
actiones. Recla auieni ratio praeexigit principia
ex quibus ratio procedit. Oportct au^em ra-
tionem circa particidaria pïocedor'» aoa solum
exprincipiis univeisalibus, sed etiam ex prin-
cipiis particularibus. Ciica principia qiiidem
universalia agibilium, homo recte se habet
per naturalem intellectum principiorum , per
quem homo cognoscit quod nuUum malum est
agendum, vel etiam per aliquam scientiam
practicam ; sed hoc non sufficit ad recte ratio-
cinandum circa particularia. Contingit enim
quandoque quod bujusmodi universale prin-
cipium cognitum per intellectum vel scientiam
corrumpitur in particulari per aliquam passio-
nem : sicut concupiscenti, quando concupis-
centia vincit, videiur hoc esse bonum quod
concupiscit, licèt sit contra universalejudicium
ratinnis. Et ideo sicut homo disponitur ad recte
se habendum circa principia universalia per
inteliectuui naturalem vel perhabitumscientice:
ita ad hoc quod recle se habeat circa principia
particularia agibilium, quae sunt fines, opoitet
quod perficialur per aliquos habilus, secuiidum
quos tiatquodammodo homiui connaturale recle
judicare de fine. Et hoc fit p;r virtutem mo-
ralem ; virtuosus enim recte judicat de fine
virtutis , quia « qualis unusquisque est , talis
finis videtur ei , » ut dicitur in II. Elhic. Et
ideo ad rectam ralionem agibilium, quaî est
prudentia, requiritur quod homo habeat vir-
tutem moralem.
Ad primum ftîgo dicendum, quôd ratio se-
cunduffî quod est apprchensiva finis, procedit
410 1" ir PARTIE, OUESTION LTX, ARTICLE 1.
cute pour cTioisir les moyens, ce qui appartient à la prudence. Ainsi,
dans les choses spéculatives, Tintelligence des principes précède et pro-
duit les raisonnements de la raison.
2° Nous ne jugeons pas les principes des arts, comme les fins qui sont
les principes des actes, bien ou mal selon les bonnes ou les mauvaises
dispositions de notre volonté; mais nous les jugeons uniquement d'après
leurs rapports avec la raison. L'art n'exige donc pas, de même que la
prudence, le perfectionnement de la volonté par la vertu.
3° La prudence doit non-seulementdonner de bons conseils, mais en-
core bien juger et bien commander. Il faut donc qu'il y ait là comme
une sentinelle vigilante, la vertu morale pour écarter les passions qui
pourroient fausser ses jugements et pervertir ses ordres.
QUESTION LIX
De \a distinction des vertus morales d'après leurs rapports avec
les passions.
Nous allons mamtenant distinguer les vertus morales entre elles.
Et comme ces vertus se rapportent aux passions et qu'elles se dis-
tinguent d'après leur objet, nous parlerons : premièrement, de leurs
rapports avec les passions; deuxièmement, de leur distinction d'après
ces affections de l'ame.
On demande cinq choses sur le premier point : 1° La vertu morale est-
elle une passion? 2" Peut-elle exister avec la passion? 3" Peut-elle exister
appetitum finis; sed appetitus finis prœcedit
ralionem ratiocinantem ad eligendum ea quaî
sunt ad finem, quod pertinet ad prudentiam :
siciit etiam in speculativis , intelleclus princi-
piorum est principiiim ratiunis syllogizantis.
Ad secundum diceudum , quôd principia arti-
ficialium non dijudicantur à nobis benè vel
malè secundum dispositionem appetiliis nostri,
sicut fines qui sunt moralium principia, sed
solum per consideralionem rationis. Et ideoars
non requirit virtutem perficientem appetitum ,
sicut requirit prudentia.
Ad tertiiim dicendum , quod prudentia non
solîiin est benè consiiiativa, sed etiaai benè
judicativa et benè praîceptiva ; quod esse non
potest nisi removeatiir impedimentum passio-
num corruinpenlium judiciuui et praeceptum
piudeutice ; et hoc per virtutem raoralem.
QU^STIO LIX.
De distinciione virlutum moralium^ secundum relalionem ad paisionesj in quinque
articulas divisa.
Deinde considerandum est de distinctione
moralium virlutum ad invicem.
Et quia virtutes morales quœ sunt circa pas-
siones, dislinguuntur secundum diveisitatem
passionum j oportet primo cousiderare iu com-
muui comparationem virtuiis ad passionem;
secundo distinctionem moralium virtutum se-
cundum passiones.
Circa primum quœruntur quinque : 1» Utrùm
virtus moralis sit passio. 2o Utrùm virtus mo-
DES RAPPORTS DES VERTUS MORALES AVEC LES PASSIONS. AM
avec la tristesse? 4.» Toutes les vertus morales ont-elles pour but de gou-
verner les passions? 5*^ Enfin la vertu morale peut-elle être sans passion?
ARTICLE I.
La vertu morale est-elle une passion ?
Il parolt que la vertu morale est une passion, l'' Le milieu est du
même genre que les extrêmes. Or la vertu morale est le milieu entre les
passions. Donc la vertu morale est une passion.
2« Le \ice et la vertu, formant des contraires, sont dans le même
genre. Or certaines passions, comme la colère et Venvie, sont des vices.
Donc il y a aussi des passions qui sont des vertus (1).
3o La commisération est une certaine passion; car elle est «la tristesse
du mal d'autrui, » comme nous Tavons dit dans une question précé-
dente. Or « Cicéron, cet orateur éloquent, dit saint Augustin , Be Ci M,
Bel, TX, 5, ne fait aucune difficulté de donner à la commisération le
nom de vertu. » Donc une passion peut être une vertu morale.
Mais le Philosophe dit, Fthic, H, 4- : « Les passions ne sont ni des
vertus ni des vices. »
(Conclusion. — Puisque la vertu morale, formant une habitude, n'est
pas un mouvement, mais le principe du mouvement appétitif; puisque
d'ailleurs elle se rapporte uniquement au bien, elle ne peut être une
passion. )
La vertu morale ne peut être une passion, et cela se prouve par trois
(1) Une passion contraire correspond à la colère. Or la colère est un vice. Donc la passion
contraire est une vertu, puisque les contraires appartiennent au même ordre de choses; donc
il y a des passions qui sont des vertus.
Notre saint auteur dit maliliœ Le terme original est x.a/.'.a;, méchancetés, malices;
mais les versions récentes , postérieures à saint Thomas, le rendent , avec raison , par vilia.
ralis possit esse cum passione. 3" Utrùm possit
cum justitia. 4» Utrùm omnis virtas raoralis
Bit circa pasiiones. 5» Utrùm aliqua viitus mo-
ralis possit es.se sine passione.
ARTICULUS I.
Utrùm virtus moraJis sit passio.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quod
\irtns moralis sit passio. Médium enim est
ejnsdem generis cum extremis. Sed virtus mo-
raiis e>t médium iuter passiones. Ergo virtus
moialis est passio,
2. Prœterea, virtus et vitium , cum sint con-
traria, siint in codera génère. Sed quaedam
pasiiones vitia esse dicuuiur, ut invidia et ira.
Ergo eliam quaedam passiones sunt virtutes.
3. Praeterea, misericorùia quœdam passio
est ; est enim « tristitia de alienis mulis , » ut
suprà dictum est (qu. 35, art. 8). Hanc autem
« Cicero lociitor egregius non dubitavit appel-
lare virtutem , » ut Âugustinus dicit in IX. De
Civ. Dei(cap. 5). Ergo passio potest esse virtus
moralis.
Sed contra est quod dicitur in II. Ethic,
quôd « passiones neque virtutes sunt , neque
malitise. »
(CoNCLusio. — Cum virtus moralis non sit
motus , sed magis principium appetitivi motus,
habitus quidam existens, cunique solura ad
bonura sese habeat, impossib'le est eam pas-
sionem esse. )
Respondeo dicendum , quôcî virtus moralis
non potest esse passio , et hoc patet triplici ra-
(1) De his eliam in Hî, Sent., dist. 2, qu. 1 , art. 3, qusestiunc. 3.
k%^ I" !!• PARTIE, QUESTION LIX, ARTICLE i.
raisons. D'abord la passion est un mouvement de Tappétit sensitif,
comme nous l'avons dit dans une antre circonstance; or la vertu morale,
formant une habitude, n'est pas un mouvement, mais plutôt le principe
du mouvement appétitif. Ensuite les passions ne sont ni bonnes ni mau-
vaises par elles-mêmes. Le bien et le mal de Thomme, c'est ce qui est
conforme ou contraire à la raison; or les passions , considérées dans leur
nature , peuvent t*tre Tun et l'autre, car elles conviennent ou répugnent
indifféremment à la raison : donc elles ne peuvent être des vertus,
puisque la vertu ne se rapporte qu'au bien, comme nous l'avons vu.
Enfin quand nous admettrions que telle ou telle passion concerne uni-
quement le bien ou le mal moral (1), on n'en seroit pas plus avancé. En
effet le mouvement de la passion prise comme telle commence dans l'ap-
pétit et se termine dans la raison, puisque la raison est la règle de l'ap-
pétit ; mais le mouvement de la vertu , par contre , a son principe dans
la raison et son terme dans l'appétit, puisque l'appétit est mû par la
raison. Voilà pourquoi le Philosophe, Ethic, II, 6 , définit la vertu mo-
rale « une habitude élective tenant le milieu déterminé par la raison
selon le jugement de l'homme sage. »
Je réponds aux arguments : 1° La vertu n'est pas le milieu des passions
par son essence, mais par son effet, en ce qu'elle constitue l'homm.e dans
le juste milieu des affections de l'ame.
2° Qu'entendez-vous par vice ? L'habitude qui fait commettre le mal ?
Alors il est manifeste que la passion n'est pas un vice (2). Eatendez-vous
le péché, l'acte vicieux? Dans ce cas la passion peut être un vice, comme
(1) Il est constant que certaines passions, comme la joie et l'espérance, se rapportent uni-
quement au bien, et que d'autres, telles que la tristesse et la crainte, concernent seulement
le mal. La concession faite par notre saint auteur ne tombe donc pas sur Tobjet même des
passions, mais sur la qualification de cet objet. Voilà pourquoi nous avons ajouté le terme
moral.
(2) La passion commet le mal, mais elle n'est pas une habitude.
tione. Primo qiiidem, quia passio est motus
quidam appetitus sensitivi, ut suprà dictiira
est (qu. 22, art. 3) ; virtus autem moralis non
est motus aliquis , sed magis principium appeli-
tivi motus, liabitus quidam existens. Secundo ,
quia passiones ex seipsis non habent rationem
boni vel mali; bonum enim vel raaUim hominis
est secundiim rationem; unde passiones se-
cundùm se consideratae se habent et ad bonum
et ad malum, secunduni quod possuntconvenire
rationi, vel non convenire; nihil autem taie
potest esse virtus, cum virtus soliim ad bonum
se habeat, ut supra dictura est (qu. 55, art. 3).
Tertio, quia dato quod aliqua passio se habeat
ad bonum solum vel ad malum solum, secun-
dùm aliquem modum , tamen motus passionis ,
in quantum passio est, principium habet in ipso
ippstitu @t Urminum in ratione^ in cujus coq»
formitatem appetitus tendit ; motus autem vir-
tutis est è coaverso principium habens in ra-
tione et ter.ninum in appetitu, secundum quod
à ratione n.ovelur. Unde in diiàuilione virtutis
moralis dicitur in II. Ethic. (ut supra), quod
est « habitus electivus in medietate consist?ns,
determinata ralione prout sap;ens determi-
nabi t. »
Ad pjimum ergo dicendum, qu6d virtus se-
cundum iiuam essentiam non est médium inter
passiones , sed secundù.n suum eiîectmn, quia
scilicet inter passiones médium constitr.it.
Ad secundum dicendum , quod si vitiam di-
catur habitus secundum quem quis maie ope-
ratur, raanifestum est quod nuUa passio est
vitium ; si vero dicatur vitium peccatum, quod
est a.ctus vitiosus , sic nihil prohibât passioneoi
esss vitium, et è contrario concurrere ad actuaî
DES RAPPORTS DES VERTUS MORALES AVEC LES PASSIONS. 443
aussi un acte de vertu, suivant qu'elle est contraire ou conforme à la
raison. -, . -r +
30 Quand on dit que la compassion est une vertu, cela sigmtie un acte
de vertu; car, dit saint Augustin à l'endroit cité dansTobjection, «la
compatissance est un mouvement de Tame conforme à la raison quand
Je observe la justice, soit en donnant à l'indigence, soit en pardonnant
i lu repentir. » Toutefois si Ton entendo.it cette habitude qui nous atten-
drit, selon les règles de la raison, sur le malheur des autres, rien n'em-
pêcheroit plus d'y donner le nom de vertu. — On en doit dire autant de
toutes les passions semblables.
ARTICLE II.
La vertu morale f eut-elle exister avec la passion?
n paroît que la vertu morale ne peut exister avec la passion. i<^ Le
Philosophe dit, Topzc, IV, 8 : « L'homme doux est celui qm n'éprouve
point les passions , et l'homme patient celui qui les éprouve sans en être
affecté. » Or on doit dire la même chose de toutes les vertus morales.
Donc ces vertus ne sont point avec les passions.
2° Selon le Philosophe, la vertu constitue une bonne habitude, qui est
pour l'ame ce que la santé est pour le corps; en sorte que la vertu forme
c< comme la santé de l'ame, » ainsi que le dit Cicéron, Tusciil, ÏV. Or,
d'une part, les passions sont « les maladies de l'ame, « comme le dit en-
core le même Cicéron; d'une autre part, la santé de l'ame exclut les
maladies de cette partie de notre être. Donc la vertu ne compatit point
avec les passions de l'ame. ^
3° La vertu morale exige le bon usage de la raison, même dans les
virtutis , secundùtn quod passio vel contrariatur
rationi vel sequiUir actum rationis.
Ad terliuni dicendum , quod misericordia di-
cilur esse virtus ( id est, virtulis actus) secun-
dum quôd « motus ille animi rationi servit ,
quando scilicet ita piœbetur misericordia, ut
justitia conservetur, sive cum iudigenti tri-
buitur, sive cum ignoscitur pœnitenti,» ut
Augustinus dicit ibidem. Si tamen misericordia
dicatur aliquis babitus quo homo perficitur ad
rationabiUter miserendum , nibil probibet mi-
sericordiam sic dictam esse viitutem. Et eadem
est ratio de similibus passionibus.
quôd virtus moralis cum passione esse non
possit. Dicit enim Philosopbus in IV. Topic,
(cap. 8) , quôd « mitis est qui non patitur,
patiens autem qui patitur et non deduritur; »
et eadem ratio est de omnibus virtutibus mora-
libus. Ergo omnis virtus moralis est sine pas-
sione.
2. Prœterea, virtus est quœdam recta babi-
tudo aniraae , sicut sanitas corporis, ut dicitur
in VU. Phys. (text. 17) ; unde virtus « quaedam
sanitas aniinœ » esse videtur , ut TuUiiis dicit
in IV. De TuscuL quœst. Passiones autem
animie dicuntur « morbi quidam aniuiifi , » ut
in eodem libro TuUius dicit -, sanitas autem
animse non compalitur secum morbum. Ergo
neque virtus compatitur secum' animae pas-
sionem.
3. Prœterea, virtus moralis requirit per-
ARTICULUS II.
Virùm virtus moralis possit esse cum
passione.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur
(1) De bis etiam I. part. , qu. 95 , art. 2 , ad 2 ; et 2 , 2 , qu. 58 , art. 9 ; ut et ÏV, Sentes
dÎBt, 14, uu. 1. art. 1, queesUunc. 2, ad 3. , .. , .
(â) Suppîo aâ plcnioremconsuuctlonera, «l'cu* tanim fi« t9m habmdP eorporu.
4H î" TI* PAniIE, QUESTION LTX, ARTICLE 5.
choses particulières. Or les passions paralysent et détruisent le bon usage
de la raison; car le Philosophe dit, FAhic, Vî, 5 : a Les voluptés cor-
rompent le jugement de la prudence; » et Saluste écrit ce mot, Cont.
Catil. : « L'esprit découvre difficilement la vérité rpiand il est obscurci
par les affections de l'ame. » Donc la vertu ne peut exister avec la
passion.
Mais saint Augustin dit, De Civit. Bei, XIV, 6 : « Tout dépend de la
volonté de Thomme. Quand elle est perverse, les passions le sont aussi;
quand elle est droite, les passions sont non-seulement irréprochables,
mais dignes d'éloges. » Or la vertu morale n'exclut rien de ce qui est
digne d'éloges. Donc elle n'exclut point la passion.
(Conclusion. — Si, par passion. Ton entend les affections déréglées de
l'ame, elles ne peuvent être avec la vertu quand elles suivent la délibé-
ration de l'esprit et le consentement de la volonté; mais si l'on entend
les mouvements de l'appétit sensitif, elles peuvent être avec la vertu
quand elles sont ordonnées par la raison.)
La question qui se débat dans cet article a jeté la discorde parmi les
philosophes. Comme le rapporte saint Augustin, les stoïciens disoient
que les passions de l'ame ne peuvent se trouver dans le sage ou dans
l'homme vertueux; mais les péripatéticiens, qui reconnoissoient Aristote
pour chef, soutenoient que les passions soumises à la règle de la raison
peuvent être avec la vertu morale. Cette controverse , et c'est encore l'é-
vèque d'Hippone qui le remarque, portoit plu? sur les mots que sur les
choses. Comme les stoïciens ne distinguoient pas entre l'appétit intellectif
et l'appétit sensitif, c'est-à-dire entre la volonté d'une part, et l'irascible
et le concupiscible de l'autre, ils confondoient les passions de l'ame avec
les autres affections de l'homme. Au lieu de dire, comme les péripatéti-
fectum iisum rationis etiam in parlicularibns.
Sed hic etiam impeditur per passiones; dicit
enim Philosophiis in VI. Ethic. ( cap. 5 sive 6)
qu6d « delectationcs corrnmpiint eiistiaiatio-
nem prudeniise \ » et Saliistius dicit in Catili-
nario, quôd « non facile verum perspicit animus,
nbi illa ofûciunt , » scilicet anirai passiones.
Virtus ergo inoralis non potest esse ciim pas-
sioiie.
Sed contra est, quôd Âugustinus dicit in
XIV. De Civ. Dei (cap. 6) : « Si perversa est
voluntas,perversosl]abebit li03 mottis [scilicet
passionum] ; si autem recta est, non solum
inculpabiles , verum etiam laudabiles erunt. »
Sed nulium laudabile excluaitur per virtutem
moralem. Virtus ergo non excludit passiones ,
sed potost esse cum ipsis.
(CoNCLUsio. — Si passiones dicantur inor-
dinatœ atfectiones , cuai 'Morali virtuîe esse ne-
queunt , sic ut post deliberationeni eis consen-
tiatur ; si vero passiones dicantur quiciimqiie
motus appetilus sensitivi, sic secundum qnod
sunt à ratione oruinata, cum morali virtute
esse possunt. )
Respouueo dicendum , quod circa hoc fuit
discordia inter stoicos et peripateticos, sicut
Augustinus dicit in IX. De Civ. Bei (cap 4).
Stoici enim posuerunt quod passiones ar-ioiae
non possunt esse in sapiente , sive virtuoso ;
peripatetici vero quorum sectara Aristoteles
instituit, ut Augustinus dicit in IX. De Civ,
Dei (ubi supra), posuerunt qnod passiones si-
rnul cum virtute morali esse possunt, sed ad
médium reductce. Hœ: autem diversitas, sicut
Augustinus ibidem dicit , ma gis erat secundum
verba , quam secundum rerum sentenîias. Quia
enim stoici non distinguebant inter appetitum
inteilectivum, qui est voluntas, et inter appe-
titum senàtivum, qui per irascibilem et con-
cupiscibilem dividitur, non distinguebant in hOG
DES RAPPORTS DES VERTUS MORALES AVEC LES PASSIONS. 445
ciens^ que les passions de Tame sont les mouvements de l'appétit sensilif,
et les autres affections les mouvements de l'appétit intellectif, de la vo-
lonté, ils appeloient passions, sans les distinguer d'aucune manière,
toutes les affections contraires à la raison; puis ils disoient, comme le
raconte saint Augustin, Be Civit. Bel., IX, 4, d'après Aulu-Gelle, dont
voici les paroles, lYoct. attic, XIX, 1 : « Quand les affections désor-
données naissent après la délibération, elles ne peuvent se trouver dans le
sage (ou dans l'homme vertueux); mais rien n'empêche qu'elles ne soient
3ans son cœur, lorsqu'elles surgissent subitement. Les imaginations (que
les Grecs appellent phantaisies) envahissent notre esprit malgré les
efforts contraires, en dépit de notre résistance ; et quand elles proviennent
3e choses terribles, elles ébranlent nécessairement l'ame du sage; de sorte
ju'il tombe peu à peu dans la crainte et dans la tristesse , car ces passions
préviennent l'acte de la raison ; mais il ne les approuve pas, mais il n'y
donne pas son consertement (1). » Ces paroles tranchent la difficulté. Si,
(1) Voici les paroles de saint Augustin, loc. cit. : « Deux opinions partagent les philo-
sophes sur ces mouvements que les Grecs appellent Tràôn ; quelques-uns d'entre les Latins ,
par exemple Cicéron, perturhalions ; d'autres, affec lions , ou selon l'expression grecque /îas-
SÎ0J7S. Ces perturbations, affections ou passions ne laissent pas d'atteindre, disent quelques
philosophes, l'ame du sage ; mais il les apprivoise et les soumet à la raison , il les force de re-
connoître la souveraineté de Pesprit qui leur impose de justes limites. Tel est le sentiment des
sectateurs de Platon et d'Aristote , disciple lui-même de Platon et fondateur de l'école péri-
patéticienne. D'autres philosophes, les stoïciens, par exemple, défendent aux passions tout
accès dans Pamc du sage ; mais Cicéron prouve que , entre les philosophes du Portique et les
disciples de Platon et d'Aristote , le différend est plutôt dans les mots que dans les choses;
tranchant la difficulté en deux mots : Les stoïciens , dil-il , refusent le nom de biens aux
avantages corporels et extérieurs; ils prétendent que le seul bien de Thomme, c'est la vertu,
cet art de bien vivre, qui est tout intérieur. Les autres philosophes, sans sortir de la simpli-
cité du langage ordinaire , ne refusent pas à ces sortes d'avantages le nom de biens , quoi-
qu'ils leur accordent une médiocre estime au prix de la justice et de la vertu. D'où il suit
que, de part et d'autre, sous les expressions d'avantages et de biens, le jugement est le
même , et les stoïciens ne raffinent que sur les mots. »
L'illustre docteur analyse ensuite les paroles qu'on a lues dans le passage d' Aulu-Gelle; puis
il continue : « S'il en est ainsi , il n'y a pas , ou il y a peu de différence entre l'opinion des
stoïciens et celle des autres philosophes relativement aux passions ou perturbations de l'ame :
tous leur interdisent l'empire sur la raison du sage. Seulement les stoïciens prétendent qu'elles
ne peuvent l'atteindre , c'est-à-dire voiler sa sagesse d'aucune erreur, ni flétrir sa vertu d'au-
cune souillure. Cependant elles vont jusqu'à lui , quoique sans troubler la sérénité de son
ame, dans ces circonstances qu'ils appellent avantages ou inconvénients, seulement pour
éviter les noms de Liens et de maux. »
passiones animai ab aliis affectionibus humanis,
qu5d passiones aiiiraaî sint motus appelitus
sensitivi, aliœ vero affecliones quae non sunt
passiones aniraœ, sint motus appetitus intel-
leclivi , qui dicilur voluntas , sicut pevipatetici
dislinxerunt -, sed solum quantum ad hoc quod
passiones esse dicebant quascumque affectiones
ralioni répugnantes , « quai si ex deliberatione
oriantar, in sapiente {seu virtuoso) esse non
possunt; si autem sabito oriantur, hoc in sa-
pieate i^seu virtuoso) potest accidere, eo quod
animivisa (quaeappellant phantasias) non est
in poteslate nostra utrùm aliquando incidant
animo; et cum veniunt ex terribilibus rébus,
necesse est ut sapientis animum moveant; ita
ut paulisper vel pavescat metu, vel trislitia
contrabatur, tanquam his passionibus praeve-
nientibus rationis ofûcium; nec ideo tamen ap-
probat ista , eisque consentit , » ut Augustinus
narrât in IX. De Civ. Dei ab Aulo Gellio dictura
(lib. 19, cap. 1). Si igitur passiones dicantui
iaordiuatte aHectioues , qoq possunt esse io
446 !»• II» PARTIE, QUESTION LIX, ARTICLE 2.
par passion , on entend les affections désordonnées de Tame , elles ne
peuvent être, comme l'enseignent les stoïciens, dans le cœur vertueux;
mais si Ton entend tous les mouvements de l'appétit sensitif, elles com-
patissent avec la vertu quand elles sont réglées par la raison. De là cette
parole d'Aristote, Ethic, II, 3 : a Quelques philosophes ont tort de défi-
nir la vertu, purement et simplement, l'impassibilité et le repos; ils
devroient ajouter un délerminatif, disant : Le repos loin des passions qui
n'existent pas comme et quand elles devroient exister. »
Je réponds aux arguments : !« Quand il rapporte l'exemple cité pré-
cédemment, comme beaucoup d'autres qui se trouvent dans ses ouvrages,
le chef des péripatéticiens ne parle pas selon son propre sentiment, mais
d'après celui des autres philosophes; il exprime nommément, dans le
passage objecté, l'opinion des stoïciens, qui écartoient toute passion de
la vertu. Il réfute cette opinion dans la parole que nous lisions à l'instant
même, disant: c( La vertu n'est pas l'impassibilité. » On pourroit ré-
pondre aussi que dans ce mot : « L'homme doux est celui qui n'éprouve
pas les passions, » il s'agit des passions désordonnées (1).
2*> Le Philosophe romain prononce, dans les Tusculanes, plusieurs pa-
roles semblables à celle qu'on nous oppose; mais le mot passion désigne,
là, les affections déréglées de l'ame. Voilà tout.
3° Quand la passion prévient l'acte de l'intelligence, qu'elle asservît
l'ame et conquiert l'assentiment de la volonté, elle entrave le conseil et
le jugement de la raison; mais elle favorise l'exécution de ses ordres,
quand elle vient après la promulgation de la sentence.
(1) Le Philosophe dit formellement , ElhiCj IV, It : « L^homme doux et paisible s'irrite
comme et quand il faut, »
virtuoso , ita quod post deliberationem eis con-
sentiatur, ut stoici posuerunt ; si vero passiones
dicanlur quicumque motus appetitus sensitivi,
sic possimt esse in virtuoso , secundum quod
sunt à ratione ordinatœ. Unde Âristoteles dicit
in II. Et hic. ( cap. 2 vel 3 ) , quod « non bene
quidam déterminant virtutes impassibilitates
quasdam et quietes , quoniam simpliciter
dicunl; sed debereut etiam dicere quod sunt
quiotes àpassionibus, qutB sunt ut non oportet
et quando non oportet. »
Ad primum ergo dicendura, quôd Philosophus
exemphim illud inducit , sicut et muita alla in
libris Logicalibus, non secundum opiniouem
propriam, sed secundum opinionem aliorum.
Hacc autem fuit opiuio stoicorum quod virlutes
essent sine passiouibus aniûis; quâm Philo-
sophus excludit in II. Ethic. (ut supra), diceng
« virtutes non esse impassibilitates. » Potest
tamen dici quôd cum dicitur quôd « mitis non
patitur, » iiiteiligendum est secundum passio-
nem inordinatam.
Ad secundum diceiKlum , quôd ratio illa et
omnes similes quas Tullius ad hoc inducit in
libro De Tuscul. quœst.^ procedunt de passio-
nibus secundum quod significant inordinatas
alTectiones.
Ad tertium dicendura , quôd passio prseve-
niens judicium raiionis, si in animo praevaleat,
ut ei consentiatur, impedit consilium et judi-
cium rationis; si vero sequatur quasi ex rationi
imperata, adjuval ad exequendum imperiua.
I rationis*
I»ES RAPPORTS DES VERTUS MORALES AVEC LES PASSIONS.
m
ARTICLE UI.
La venu morale peut-elle exister avec la tristesse ?
H paroît que la vertu ne peut exister avec la tristesse. 1" Les vertus
sont r'effet de la sagesse ; car TEspiit saint dit de cette préceptrice de
rhomme^ Sag., VIII, 7 : « Elle enseigne la tempérance, la prudence, la
justice et la force. » Or «sa conversation n'a point d'amertume, » comme
le dit encore le saint Livre, ibid., 16. Donc les vertus n'existent pas avec
la tristesse.
S'' La tristesse empêche L'action , comme on le voit dans le Philosophe.
Or c'est une chose contraire à la vertu que d'empêcher la honne action.
Donc la tristesse est contraire à la vertu.
3° La tristesse est une certaine maladie de Tame, comme s'exprime
Cicéron. Or la maladie de Tame est contraire à la vertu, qui en forme la
santé. Donc la tristesse est contraire à la vertu, donc elle ne peut exister
avec elle.
Mais Jésus-Christ possédoit la vertu parfaite. Or son cœur adorable
éprouva la tristesse; car il dit lui-même au jardin des Oliviers, Maîîh. ,
XXVI , 38 : « Mon ame est triste jusqu'à la mort. » Donc la tristesse n'est
pas incompatible avec la vertu.
(CoxcLL'siox. — Puisque la vertu consiste dans la conformité de Tarae
avec la raison, la tristesse des choses qui répugnent à la raison peut et
doit être avec la vertu; mais la tristesse des choses qui conviennent à la
raison n'est pas compatible avec la vertu. )
Comme le rapporte Tévêque d'Hippone, les stoïciens substituoient, dans
le sage, trois eupaîhics, c'est-à-dire trois passions bonnes à trois des
ARTICULUS III.
Vtrùtn virtus moralis possit esse cum
tristitia.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtar quod
virtus cuiû tristitia esse non possit. Virtutes
enim suut sapientise effectus , secundum iliud
Sap., VIII : « Sobrietatem et jiistitiain docet
{scilîcet divi'na sapientia ) prudentiam et vir-
tute^n. '> Sed « sapientiae convictus non habet
amarilucinem, » ut postea subditur. Eigo nec
virtules cum tristitia esse possuiit.
2. Prœterea, tristitia est impedimentum ope-
rationis, ut patet per Phiiosophum ia VU. et
X. Ethic. Sed impedimentum bouse operationis
répugnât virtuti. trgo tristitia répugnât vituli.
3. Prœterea, tristitia est quieJam animae
aegriludo , ut Tullius eam vocat in lib. De Tus-
cul, qucest. (ubi supra). Sed œgritudo animae
contrariatur virtuti quae est bona animae habi-
tudo Ergo tristitia contrariatur virtuti, nec po-
test simul esse cum ea.
Sed contra est , quod Christus fuit perfectus
viitute. Sed in eo fuit tristitia; dicit enim, ut
habetur Matth.j XVI : «Tristis est anima mea
usque ad mortem. » Ergo tristitia potest esse
cum virtute.
( CoNCLUSio. — Cum secundum virtutem
homo ratioiii conformetur, tristitia moderata de
bis qu3b rationi répugnant , potest et débet cum
virtute esse; sed tristitiara de bis quae virtuti et
rationi conveniunt , impossibile est cum virtute
esse.)
Respondeo dicendum^ quod sicut Augustinus
dicit in XIV. De Civ. Dei (cap. 8), stoici vo-
luerunt pro tribus perturbationibus in anime
sapientis esse très eupathias^ià est, très bonos
passiones; pra cupiditate scûicei voluntatem.
(1) De bis etiam in 2, 2, qu. 38, art. 9; ut et lY, Sent., dist. 14, qu. 1, art. 1; quses-
tiuQC. 2 , ad 5.
*48 1" H*' PARTIE, OIIESTION LIX, ARTICLE 3.
grandes perliirbations de l'ame, remplaçant le désir par la volonté, la
joie par le contentement et la crainte par la précantion; puis ils posoient
eii dogme que la tristesse ne peut être dans le cœur vertueux , pour deux
raisons (1).
Nos Philosophes disoient en premier lieu : La tristesse a pour objet
et pour cause un mal qui nous est arrivé. Or aucun mal ne peut
arriver au sage : comme le seul bien de l'homme est la vertu , puisque
les avantages corporels ne sont pas des biens pour lui , de même son
unique mal est le déshonnête, qui ne peut être dans le cœur juste et
vertueux. Cette doctrine ne supporte pas le moindre examen. Puisque
rhomme est composé d'un corps et d'une ame, ce qui concourt à con-
server en lui le bien-être et la vie corporelle est non pas un bien parfait,
(t) Dans le langacje de plusieurs anciens philosophes , les quatre grandes perlurbalions de
rame sont la joie et le désir, la tristesse et la crainte : la joie et le désir qui ont pour objet,
rune le bien présent et l'autre le bien futur; la tristesse et la crainte qui concernent, la pre-
mière le mal présent et la seconde le mal futur. Eh bien , les stoïciens , qui étoienl comme
les jansénistes du paganisme , vouloient remplacer la joie par le contentement, le désir par la
volonté et la crainte par la précaution ; puis ils prétendoient que le juste est au-dessus de la
tristesse.
Après avoir exposé cette dortrine , saint Auç^uslin la réfute par plusieurs passages de TE-
criture; puis il continue, De Civit. Dei .. XIV, 8 : « Lorsque le Seigneur, sous la forme de
l'esclave, sauf le péché, a daigné vivro de la vie humaine, il a fait des affections Pusage
qu'il a jugé nécessaire. Si le coips et Tamc humaine sont une vérité en lui , la sensibilité
humaine en lui n'est pas un mensonge. Lors donc que la dureté des Juifs le pénètre d'une
tiistesse mèlce d'indignation, lors(iu'il dit : « Je m'en réjouis à cause de vous, afin que voug
croyiez ; » lorsque , prêt à ressusciter Lazare , il répand des larmes ; lorsqu'il désire ardem-
ment de faire la pàque avec ses disciples ; lorsqu'aux appioches de sa passion son ame est
triste et saisie de crainte , tout cela n'est p;is un récit de faits imaginaires; mais le Juste par
excellence, la sainteté même a éprouvé tous ces sentiments, la crainte et la tristesse , le désir
et la joie.
Reconnoissons donc que ces affections sont l'apanage nécessaire de la justice terrestre, la
sainteté consommée dans le ciel en est seule exempte. Parfois Témolion, non d'une cupidité
coupable, mais d'une louable charité, nous arrache des larmes involontaires; et l'insensibilité
absolue est un défaut de justice. L'Apôtre blâme et maudit Thomme sans affection Le Psal-
miste condamne aussi ceux dont il dit : « J'ai attendu quelqu'un pour partager ma tristesse,
et personne n'est venu. » Dans le séjour de misère oii nous sommes , rester inaccessible à
tout sentiment de douleur, c'est, comme le remarque un des sages mêmes du siècle, un état
que l'on ne sauroit acheter qu'au prix d'une merveilleuse stupidité de l'ame et du corps. Si
ràràOs'.a, l'apathie, l'impassibilité des Grecs écarte uniquement les affections qui s'élèvent
contre la raison et troublent l'esprit, elle est une chose bonne et désirable, mais elle n'ap-
partient pas à cette vie. « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, écrit Fauteur inspiré,
nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous; » c'est assez maintenant
de vivre sans crime; celui qui se croit pur éloigne de lui, non la faute, mais le pardon, et
Vapathie des stoïciens n'existera que du moment où le péché sera banni d'au milieu des
hommes. Si, au contraire, cette apathie exclut tout sentiment, toute affection de Tame , qui
ne voit qu'elle est pire que tous les vices? »
pro laetitia gaudium , pro metu cautionem.
Pro tristitia vero negaverunt posse aliquid esse
in animo sapienlis, dup'.ici ratione.
Primo quidem , quia tristitia est de malo
qiiod jam accidit ; nuUum autein malum exis-
timant posse accidere sapienti; crediderunt
emm quod sicut solum hominis bonum est virtus,
bona autem corporalia nuUa bona hominis sunt,
ita solum inhonestum est hominis malum ,
quod in virtuose esse non potest. Sed hoc irra-
tionabiliter dicitur. Cum enim homo sit ex
anima et corpore compositus , id quod coufert
ad vitam corporis couservandam , aliquod bo-
.uum hominis est, non tamen maximum ^ quia
DES PiAPrOr.TS T>ES YEBTrS îfOnALES AVEC T.E3 PASSIONS. 4V9
puîiqu'on peut en abuser^ mais un certain bien; le sage peut donc
éprouver le mal contraire , et s'en affliger modérément. Et s'il n'a point
de péché grave dans sa conscience, nul ne traverse la vie sans commettre
des fautes légères; d'où cette parole du disciple bien-aimé, I. Jean, T, 8 :
« Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons
nous-mêmes. » D'ailleurs s'il n'avoit point de faute à se reprocher au-
jourd'hui, le juste n'en a-t-il point commis dans sa vie passée? Voilà donc
un juste sujet d'affliction pour son cœur, selon ce que dit saint Paul ,
II. Cor. , YIÏ, 10 : « La tristesse qui est selon Dieu opère pour le salut
une pénitence stable.» Enfin ^ par un sentiment louable, il peut s'af-
fliger des péchés des autres. La vertu morale ne repousse donc pas la tris-
tesse, pas plus que les autres passions modérées par la raison.
Les stoïciens disoient en second lieu : La tristesse a pour objet le mal
présent, et la crainte le mal futur ; puis la joie concerne le bien présent,
et le désir le bien futur. Or la vertu n'interdit à l'homme ni de jouir du
bien qu'il possède ni de désirer celui qu'il n'a pas, elle lui permet aussi
de fuir et de repousser le mal futur; mais elle lui défend, comme une
chose contraire à la raison, de soumettre son ame au mal présent en s'en
affligeant. La tristesse ne peut donc exister avec la vertu. Cela n'est pa?
moins déraisonnable que ce qu'on nous disoit tout à l'heure. Comme
nous l'avons vu dans le précédent article, il est un mal qui peut atteindra
l'homme vertueux; et comme la raison déteste ce mal, l'appétit sensilif
marche sur les pas de la raison quand il s'en afflige, avec modération
toutefois, selon le jugement de la dominatrice de nos actes. Or la vertu
consiste précisément, comme nous le savons, dans la conformité de l'ap-
pétit sensitif avec la raison. Il appartient donc à la vertu de s'attrister,
modérément sans doute, dans les choses qui commandent la tristesse :
c'est là ce qu'enseigne le Philosophe. Cette tristesse aide puissamment la
€0 potest homo malè uti; unde et maliim hiiic
bono contrarium in sapiente esse potest, et
triititiam moderatam iuducere. Prseterea, etsi
ivirtuosus sine gravi peccato esse possit , nulliis
|tamen invenitur qui absqiie levibus peccalis
vitam ducat, secimdura illud I. Joan., 1. : « Si
dixeriraus quia peccatum non habemus , ipsi
nos seducimus. » Tertio, quia virtuosus etsi
peccatum non habeat , forte quandoque habuit,
et de boc laudabiiiter dolet, sccundum illud
II. ad Cor., II : « Quœ secundum Deum tris-
titia est, pœnitentiani-in salutem stabilem ope-
ratur. » Quarto, quia potest etiam dolere lauda-
biiiter de peecato alteiius. Unde eo modo quo
■virtus moralis compatitur alias passiones ra-
tione moderatas, compatitur etiam tristitiam.
Sdcundo movebantur ex boc quod tristilia
est de prasenti malo, timor autem de malo lu-
turoj sicut delectatio de bono prsesenti, desi-
Y.
derium vero de bono fiituro. Potest autem hoc
al virtutem pertinere quo;! aliquis bono luYAl^
friiatiir, vel noii liabitnm habere desideret, vci
quod etiam malum faturum caveat ; sed quoi
malo pr£esgnti animus borainis substernatur,
(quod fît per tristitiam), omnino videlur con-
trarium rationi ; unde cum virtute esse non
potest. Sed hoc irratiouabiliter dioitur. Est
enim aliquod malum quod potest esse virtuoso
.prœsens, ut dictum est (art. 2). Quoi quidein
malum ratio detestatur ; unde appetitus seusi-
tivus in hoc seqaitur d^testationem rationis^
quod de hujusmodi malo trislatur, moderalè
tamen secundum rationis judicium. Hoc autem
pcitiiiet ad virtutem ut appetitus sensilivus ra-
tioni conformetur, ut dictum est (art. 1). Unde
ad virtutem pertiuet quod tiistetiir modeiatè ia
quibus tristandura est, sicut etiam Philosophas
dicitin II. Ethic, (cap. 2 vel 3 et sequeulibus).
29
m.
4o() 1" II»* PARTIE, QUESTION L!X, ARTICLE A.
fniv du mal : car de m^jiie (jiie b joie fuit rechercher plus arJemmc...
] ; .1 , de même la tristesse fait éviter le mal avec plus de vigilance et
phis de courage. Ainsi la vertu ne peut être avec la tristesse des choseo
qui lui conviennent , car elle se réjouit de ses biens ; mais elle compatit
fort bien avec la tristesse modérée des choses qui lui répugnent.
Je réponds aux arguments : 1^ La parole objectée prouve que le sage
ne s'afflige pas de la sagesse; mais cela n'empêche pas qu'il ne s'afflige
des obstacles qui la contrarient dans ses actes. Si les bienheureux n'é-
prouvent pas l'affliction de l'esprit, c'est qu'ils ne rencontrent aucun
obstacle à la sagesse.
2" La tristesse entrave l'action qui nous afflige; mais elle aide celle qui
doit nous délivrer de l'affliction.
3» La tristesse immodérée est une maladie de Tame, nous le disons tout
les premiers ; mais la tristesse modérée est une habitude bonne, conforme
à la conihtion de la vie présente.
ARTICLE IV.
Toutes les vertus morales ont-elles pour but de gouverner les passions?
Il paroît que toutes les vertus morales ont pour but de gouverner les
passions. î« Le Philosophe dit, Ethic, 11,2 : « La vertu morale con-
cerne le plaisir et la tristesse. » Or la tristesse et le plaisir sont des pas-
siens, comme nous l'avons vu précédemment. Donc toutes les vertus mo-
rales ont pour but de gouverner les passions.
2o Le sujet des vertus morales , c'est la partie raisonnable par partici-
pation, comme l'enseigne Aristote. Or cette partie de notre être est préci-
sément, comme nous lavons dit, celle qui sert de siège aux passions.
Donc les vertus morales ont les passions pour objet.
Et hoc eliam utile est ad fcgiendum mala ; sicut
enim bcna propter deleclationem promptius
quccruntur, ita mala propter tiistitiam forlius
fugiuniur. Sic igitiir diceiidum est quod trislitia
de liisqiiae conveniunt virtuti, non potcst simul
esse cum virtute , quia virtus in propriis de-
lectatiir; sed de his quce quocumque modo re-
pugnan. virtuti , viitus moJerate tristatur.
Ad priinum ergo dicenJum, quod ex illa
aucloritale liabetur quod de sapienlia sapiens
non tristetur; tristalur taraen de liis quœ sunt
impediliva sapientice. Et ideo in beatis , in
quibus iiulkim impedinientum sapieulias esse
polest, tristilia locura non habet.
Ad secuudum diceniium, quùd tristitia im-
pedit operationem de qua tristamur , sed ad-
juvat ad ea promptius exequenda, per quae
tristilia lupilur.
Ad tertiam dicenduni , quod tristilia immo-
(l) De his eliam infrà, qu. GO, art. 4.
derata est animas segritudo \ trislitia autem mo-
derata ad bonsm habitudinem animœ pertinetj
secundum statum prœsentis vitae.
ARTICULUS IV.
Utrùm omnisvirtus moralis sit circapassionei.
Ad qnartum sic proceditur (1). Videtur quôd
omnis virtus moralis sit circa passiones. Dicii
enim Philosoi;hus in II. Ethic, qu6d « circa
voluptates et tristitias est moralis virtus. » Sed
delectatio et tristilia sunt passiones, ut supra
uictum est (qu. 31 et 35, art. 1). Ergo omnis
virtus moralis est circa passiones.
2. Pr^terea, rationale per partiGipationem
est subjectuiïi moralium virtulum , ut dicitur in
I. Ethic, Sed hujusniodi pars aniraae est m
qua sunt passiones , ut supra dictum est
(qu, 22, art. 3 ) Ergo omnis virtus moralis est
circa passiones.
DES RAPPORTS Î)ËS VÉRtUS MORAIES AVEC LÈS PASSIONS. 451
3« On trouve une passion dans toutes leg vertus morales. Do:ic, ou
toutes les vertus se rapportent aux passions , ou aucune ne s'y rapporte.
Or il est des vertus , comme la tempérance et la force, qui se rapportent
manifestement aux passions * Donc toutes les vertus se t'apportent aux pas-
sions comme à leur objet»
Mais le Philosophe dit , Ethic, V, 1 : c< La justice (qui est une VfertU
morale) n'a pas les passions pour objet. »
( CoNCLuSîoîf. --*- Puisque les vertus morales ordonnent et modèlent,
les unes les passions de Tappétitsensitif, les autres les opérationsde l'appétit
intellectif, de la volonté, elles n'ont pas toutes pour objet les passions,
mais il en est qui règlent les o.perationâ.)
D'une part, les vertus morales perfectionnent la partie appétitive de
Famé en la subordonnant, en la dirigeant, en la disposant au bien de la
raison comme à son objet : d'une autre part, le bien de la raison est tout
ce qui est ordonné , modéré par cette facilité directrice des actes : les
vertus morales ont donc pour objet tout ce que la raison sanctionne,
gouverne et pondère pour ainsi dire. Or la raison ne dirige pas seulement
les passions de l'appétit sensitif, mais elle règle aussi les actions de l'ap-
pétit intellectif , de la volonté, qui ne renferme aucune passion. Donc les
vertus morales n'ont pas toutes pour objet les passions de l'ame ; mais
elles concernent les unes les passions , les autres les opérations.
Je réponds aux arguments : i» Toutes les vertus morales ne concernent
pas le plaisir et la tristesse comme leur objet propre, mais plusieurs les
regardent comme des affections qui se rattachent à leurs actes; car
l'homme vertueux se réjouit du bien qu'il opère, et s'afflige du mal qu'il
commet. C'est de là que le Philosophe dit, immédiatement après la parole
objectée : « Puisque, d'une part, les vertus concernent les actes et les
passions; puisque, d'un autre côté, le plaisir et la tristesse suivent les
3. Prseterea , in omni viit^ite morali est in-
venire aliqu.am passionem. Âut ergo omnes
siint circa passianes aut nalla. Sed aliqucé sutit
circa passiones , ut fortitudo et temperaiitia ,
sicut dicitur in IIL Etkic. Ergo omnes virtutcs
aiorales sunt circa passiones.
Sed contra est^ quôd « justitia (qiiœ tst
virtus moralis ) non est <;iroa passioaes , » ut
dicitur in V. Ethic.
( CoNXLUsio. — ■ Guia virtutum morâliHm
qucedara ipsas passiones seu motus appetitus
sensilivi ordinent et moclerentur, quitdam ipsas
volunlatis (qu«e passionis subjectuin non est}
oçerationes, certuni est non omnem virtutem
aaoralem circa passiones esse. )
Respondeo dicendum , quèd virtus moralis
perlicit appetitivam partem auimœ , ordinando
âpsam iu bonum rationis ; est autem rationis
i)oaum id quod est secundum ratiouem mode-
ralum seu ordinatum ; unde circa omne id quod
contingit ratione ordinari et moderari, coiitingit
esse virtutem moralem. Ratio autem oràinat
non solum passiones appetitus sensitivi , sei
eliam ordinat operationes appetitus intellectivi
qui est voiuntas, quœ non est subjectum pas-
sionis, ut supra dictuai est (qu. 21 et 23, art. 3).
Et ideo non omnis virtus moralis est circa
passiones , sed qasedam circa passiones , qui-
dam circa operationes.
Ad primum ergô dicendum, quôd non omnis
virtus moralis est circa delectationes et tri2-
tiiias sicut circa propriam raateriam , sed sicui
cina aliquid conseqnens ad propiinm s'cta.."! ;
omnis enim virtuosus deleclatur in actu virtali;,
et Iristatur in contiario. Unde J'iiilosophus pco.t
[ricmissa verba subJit , quod «si virtutes sua*
circa actus et passiones, omnem autem pas-
sionem et ornnem actura sequitur delectatie et
452 I^* II" PARTIE, QUESTION LïX, ARTICLE 5.
passions et les actes, il s'ensuit que les v«itus se rapportent au plai-ir et
à la tristesse ; » elles s'y rapportent comme à quelque chose qui vient à
leur suite.
2° Les parties raisonnables par participation comprennent, non-seule-
ment Tappélit sensitif qui est le sujet des passions, mais encore la volonté
qui n'en renferme aucune.
3° Certaines vertus morales ont pour but de régler les passions, mais
d'autres doivent remplir des fonctions différentes. On ne peut donc les
ranger toutes sur la même ligne : c'est ce que nous allons voir tout de
suite.
ARTICLE V.
La vertu morale peut-elle être sans passion ?
Il paroît que la vertu morale peut être sans passion. 1° Plus la vertu
morale est parfaite, plus elle surp;isse et domine les passions. Donc la
vertu morale est sans passion dans son état parfait.
2'* La perfection des choses se trouve dans Téloignement de leur con-
traire, et de ce qui les en rapproche. Or les passions tendent à rapprocher
la vertu de son contraire, du péché, et c'est là ce qui a fait écrire ce mot,
Rom., VII , 5 : a Les passions des péchés (1). » Donc la vertu parfaite ex-
clut toute passion .
3° La vertu rend l'homme semblable à Dieu , comme le montre saint
Augustin. Or Dieu fait toute chose sans passion. Donc la vertu parfaite
est pure de toute passion.
Mais le Philosophe dit, Ethic, I, 8 : « Le juste se réjouit des œuvres
(1) (( Lorsque nous étions dans la chair, les passions des péchés suscitées par la loi opéroient
dans nos membres, en sorte qu'ils portoient des fruits pour la mort. »
tristitia, etiam propter hoc virtus erit circa de-
lectationes et tristitias , » scilicet , sicut circa
aliquid coDsequens.
Ad secunduQi dicendum , quôd rationale per
participationem non solum est appetitus sensi-
tivus , qui est subjectum passionum , sed etiam
vohintas , in qua non sunt passiones, ut dictum
est.
Ad tertium dicendum, quod in quibusdam
virtutibus sunt passiones sicut propria materia ;
in quibusdam autera non. Unde non est eadem
ratio de omnibus, ut infrà ostendetur.
ARTICULUS V.
Utrùm aliqua virtus moralis possit esse
dbsqice passione.
Adquiiitum sic proceditur (1). Videtur quod
virtus moralis possit esse absque passione.
Quanto enim virtus moralis est perfectior, tanto
magis superat passiones. Ergo in suo perfec-
tissimo esse est omnino absque passionibus.
2. Praeterea, tune unumquodque est per-
fectum quando est remotum à suo contrario et
ab bis quse ad contrarium inclinant. Sed pas-
siones inclinant ad peccatum quod virtuti cou-
trariatur ; unde Rom._, "VU , nominantur pas-
siones peccatorum. Ergo perfecta virtus est
omnino absque passione.
3. Prseterea , secuudum virtutem Deo con-
formamur, ut patet per Augustinura in libra
De mor. EccL Sed Deus orania operatur sine
passione. Ergo virtus perfectissima est absque
omni passione.
Sed contra est, quôd « nuUus est justus qui
non gaudet justa operatione , » ut dicitur in
I. Ethic. (cap. 9 vel 8). Sed gaudium est
(1) Se bis etiam infrà, qu. 60, art. 2.
DES RAPPORTS DES VERTUS MORALES ATEC LES PASSIONS.
453
de justice. » Or la joie est une passion. Donc la justice^ et moins encore
les autres vertus, n'est pas sans passion.
(Conclusion. — Les vertus morales sont avec ou sans les passions, sui-
vant qu'elles ont pour objet ces passions mêmes ou les opérations.)
Si, par passions , Ton entend, comme les stoïciens, les affections
déréglées de Tame, il est manifeste que les vertus parfaites ne sont
point avec elles; mais si Ton entend tous les mouvements de Tappétit
sensitif, il n'est pas moins clair que les vertus morales chargées de diriger
les passions ne sont point sans elles. En effet, si ces vertus repoussoient
tout penchant, toute inclination, toute tendance, elles ôteroient à Tappétit
sensitif son ressort et son mouvement : mais il n'appartient pas à la vertu.
Lien s'en faut, de priver les puissances soumises à la raison de leurs
actes; elle veut, au contraire, qu'elles remplissent leurs fonctions selon les
ordres de leur souveraine; comme elle détermine les membres du corps
aux œuvres qui leur conviennent, de même elle dispose l'appétit sensitif à
ses mouvements légitimes. Quant aux vertus qui ont les opérations pour
objet et pour sphère d'activité, elles peuvent être sans les passions :
telle est la justice, qui dirige la volonté dans ses actes. Cependant les
œuvres de justice font naître la joie. Tant que cette joie reste dans la
volonté , elle n'est pas une passion ; mais quand elle s'accroît , s'élargit
et s'élève par la perfection de la justice, elle se répand sur la partie sen-
sible de l'ame , car les puissances inférieures suivent le mouvement des
puissances supérieures ; de sorte que plus la justice est parfaite, plus elle
produit la passion en portant de proche en proche le bonheur et la joie
dans tout notre être.
Je réponds aux arguments : 4° La vertu surmonte les passions désor-
données, et produit les passions modérées : voilà tout.
passio. Ergo justifia non potest esse sine pas-
sione , et multo minus alice virtutes.
(CoNCLFsio. — Virtutes morales quai non
sunt circa passiones, sed circa operationes,
possuut esse sine passionibus , alise non
possunt.)
Respondeo dicendum , quod si passiones di-
camus inordinatas affectiones ( sicut stoici
posnerunt), sic manifestum est quod virtus
perfecta est sine passionibus ; si vero passiones
dicamus omnes motus appetitus sensitivi ,
sic planum est quod virtutes morales quae sunt
circa passiones sicut circa prnpriam materiam ,
sine passionibus esse non possunt. Cujus ratio
est, quia secundum hoc sequeretur quod virtus
moralis faceret appetitum sensitivum omnino
otiosum; non autem ad virtutem pertinetquôd
ea qnee sunt subjecta rationi, à propriis actibus
\aceiit; sed quod exequantur imperium rationis
proprios actusageudo ; unde sicut virtus membra
corporis ordinat ad actus exteriores debitos,
ita appetitum sensitivum ad motus proprios or-
dinatos. Virtutes autem morales quai non sunt
circa passiones , sed circa operationes, possunt
esse sine passionibus ; et hujusmodi virtus est
justitia , quia per eam applicatur voluntas ad
proprium actum qui non est passio. Sed tamen
ad actum justitice sequitur gaudium, ad minus
in voUmtate , quod non est passio ; et si hoc
gaudium multiplicetur per justitiœ perfectionem,
fiet gaudii redundantia usque ad appetitum sen-
sitivum, secundum quod vires inferiores se-
quuntur motum superiorum, ut supra dictum
est (qu. 18, art. 2; qu. 24, art. 3; qu. 58,
art. 2), et sic per redundantiam hujusmodi
quanto magis fuerit perfecta, tanto magis pas-
sionem causât. .
Ad tertium dicendum, quôd virtus passiones
inordinatas superat, moderatas autem pro-
ducit.
Âoi l^ ir PARTIE j QUESTION LX , ARTICLE 4.
\:2^ Les passions déréglées portent au péché, mais non les passions sou-
mises à la règle de la raison.
3° Le bien des êtres est proportionné à la condition de leur nature. Or
Dieu et les anges n'ont pas^ comme l'homme, l'appétit sensitif. En con-
séquence , la bonne opération de Dieu et des angfs est indépendante de
v'touie passion et de toute action corporelle ; mais la bonne opération de
rhomine implique la passion et le ministère du corps.
QUESTION LX.
De \a àistliictlon des vertus morales etitre e\\es«
Nous passons au sujet dont on vient de lire le titre.
I
On demande cinq choses : 1° N'y a-t-il qu'une seule vertu morale 1
2° Les vertus morales qui dirigent les actions se distinguent-elles de
celles qui ont les passions pour objet? 3" Une seule vertu morale di-
rige-t-elle toutes les actions? 4-° Plusieurs vertus morales dirigent-elles-
les diverses passions? 5° Enfin les vertus morales se distinguent-elles
d'après les objets des passions ?
ARTICLE L
N'y a-t~il qu'une seule vertu morale f
Il paroît qu'il n'y a qu'une seule vertu morale. 1° Comme, dans lesi
actes humains, la direction appartient à la raison qui est le sujet des ;
Ad secundum dicendum, quôJ passiones
inordinatae inducunt ad peccandum ; non au-
lem , si sint raoderatae.
Ad tertium dicendum, quôd bonum in uno-
|uoque consideratur secundum conditionem suae
taturse. In Deo autem et angelis non est appe-
titiis seobitivus sicut in homine. Et ideo bona
operatio Dei et angeli est oaiiiino sine passione,
sicut et sine corpore ; bona autem operaiio ho-
oiinis est cuiû passione, sicut et cum corporis
mini^leiio,
QUilSTIO LX.
Deeirtutum moralium db inticem distinclione ^ in quinque articu,los divisa.
oeinde considerandum est de distinctione
,/rtutum moralium ab invicera.
Et circa hoc quœrunlur quinque : 1° Utrnm,
sit tantùm una \iitus moralis. 2o Utrùm distin-
guaulur virlutes morales quae sunt circa ope-
rationes, ab bis quas sont circa passiones.
3° Llrùm circa opeialioues sit una tantùm mo-
ralis viitus. 4" Ltiùm circa diversas passiones
sint divers» morales virtutes. S» Utrùm vir-
tutes morales distinguantur secundum diversa
objecta passionum.
ARTIGULUS 1.
Virùm »it una tantùm virlus meralis.
Ad primum sic procedilur (1). Videtur quôd
sit una tantùm moralis virtus. Sicut enim in
(1) De bis eliam in m,Sent., dist. 35, qu. 1 , art. 1, quaBstiunc. 1.
DE LA DISÏLNXTIÛN DES VERTUS MOÎliXES ENTRE ELLES. ^-55
vertus intellectuelles, ainsi rinclination revient à la faculté appétitive
qui 1 enferme les vertus morales (1). Or une seule vertu intellectelle , la
prudence^ est chargée cle la direction dans tous les actes humains. Donc
il n'y a non plus qu'une vertu morale pour opérer l'inclination.
2" Les habitudes ne se distinguent point par la matière, mais par la
forme perceptible de leurs objets. Or les vertus morales ne concernent
le bien que dans une seule forme, dans sa conformité avec la raison.
Donc la vertu morale est une. ('
30 Les choses morales reçoivent l'espèce de la fin, comme nous l'avons'
dit ailleurs. Or toutes les vertus morales n'ont qu'une fin commune^ lai
félicité; mais elles ont un nombre infini de fins propres et prochaines,»
sans qu'elles forment elles-mêmes un nombre infini (2). Donc il n'y a^
qu'une seule vertu morale.
IMais la même habitude, la même vertu ne sauroit être dans plusieurs
puissances diverses, comme nous l'avons vu précédemment. Or le sujet
des vertus morales, c'est la partie appétitive, qui renferme difi'érentes
puissances. Donc il y a nécessairement plus d'une vertu morale.
\ ( Conclusion. — Puisque les vertus morales se rapportent au bien appé-
tibie qui renferme plusieurs espèces, elles se diversifient spécifiquement
par la diversité de leurs objets. )
Comme nous l'avons vu dans les questions précédentes, les vertus
morales sont des habitudes de la partie appétitive; puis les habitudes se
'distinguent, spécifiquement, selon la distinction de leurs objets. Les
(1) Nous savons que la raison, prise dans le sens large, pour l'intellect, renferme la sa-
gesse, rinlcliiger-ce , la science, la prudence et l'art. La faculté appétitive contient, par
exemple , la tempérance dans le concupiscible et la force dans Tirascible.
(2) Si les vertus morales se disdnguoient d'après leurs fins prppres et prochaines , elles for-
meroient un nombre inpni. Donc elles suivent leur fin commune, qui est une; donc elles se
réunissQul loulcs dans une seule.
actihiis inoralibus directio pertinet aJ rntionem, | pinqui sunt infinitif non sunt autem infinitae vir-
tutes morales. Ergo videtar qiiô.i sit una taiitùm.
Sed contra est, quôd muis habitus non po-
test esse in diversis potentiis, ut suprà dictum
est (qu. 58, art. 3). Sed subJGctum virtutuin
qua: est subjectum intelleçtualium virtutum, ita
incliiifitio pertinet ad \\\w appetitivam, quae
est subjectum moralium virlutura. Sed una est
inlellectualis \irtus diiigcns in omnibus mora-
libus actibus, seilicet prndeutia. Ergo etiana \ moralium est pars appositiva animae quas par
una tanlùm est moralis virtus inclinans in om^
nibiis moralibus actibus.
â. Piaîterea . habitus non distirguuntur se-
ciindùm maferialiii objecta , sed secuudùm for-
males raiiones objectornm. Formalis autem
yatio boni sd quod ordinatur virtus moralis, est
una , scilicet modus ratiouis. Ergo videtur quôd
sit una taiitùni moralis virias.
3. Praeterea, moralia recipiunt speciem à
fine , lit supra dictum est (qu. 1 , art. 3 ). Sed
finis omnium virtutum moralium communis,
estiiuiis, scilicet félicitas ; propili aulera et pro-
diversas potentias distijiguitur, ut in 1. dictum
est. Ergo noo potest esie una tantùin virtus
moi-aiis.
(CoNCLusio. — Cùm appetitiva potentia (aj
quam moraiis virtus pertinet) objectum sit
bonum appstibile, quoJ non uiiius tantmn est
speciei; eliam ipsas virtutes' morales pro oh-
jeclorum diversitatt! pkires esse oportet.)
Resp »ndeo dicendum, quôd sicut.snprà dictum
est (qu. 58, art. 1 ), virtutes morales sunt ha-
bitus quidam appetilivae partis; habitus autena
specie drlierunt secuniùm spéciales difieientias
(1) Ubi et nominatim una virlus^ non unus tantùm generatim habitas exprimilur.
1
^oC) 1" II» PARTIE, QUESTION LX, ARTICLE 1.
objets de Tappétit, comme ceux de toute autre faculté, se diversifient
eux-mêmes, toujours sous le rapport de l'espèce, par la diversité de la
forme qu'ils tiennent de la cause. Il faut remarquer ici que la forme est
reçue de deux manières. D'abord la matière reçoit la forme avec la na-
ture de l'agent dans les productions univoques; alors quand l'agent est
un dans l'espèce, la matière reçoit une forme spécifiquement une : ainsi
tout ce que le feu produit univoquement, par la communication de sa
nature, appartient à la même espèce, à celle du feu. Ensuite la matière
ne reçoit pas la forme avec la nature de l'agent dans les productions équi-
voques, comme lorsque l'animalcule est p: duitpar le soleil; alors les
formes reçues du même agent dans la matière n'appartiennent pas à la
même espèce, mais elles se diversifient selon la diverse portion de matière
soumise à l'action productrice : ainsi les animalcules engendrés par la
même influence du soleil se distinguent spécifiquement. Or, dans les
actes humains, que voyons-nous? La raison ordonne et meut, puis la
faculté appétitive est mue et ordonnée; mais l'appétit ne reçoit point la
forme de la raison d'une manière univoque, avec sa nature : car elle ne
devient pas raisonnable par essence , mais par participation , comme le
dit le Philosophe. Les objets de l'appétit sont donc constitués par le mou-
vement de la raison dans des espèces diverses selon les divers rapports
qu'ils ont avec la raison ; donc toutes les vertus morales n'appartiennent
pas à la même espèce, mais à des espèces différentes fl).
Je réponds aux arguments : 1° Le bien de la raison , c'est le vrai ; eh
bien, le vrai présente la même forme dans toutes les choses morales,
dans les actions contingentes; une seule vertu, la prudence suffit donc
(1) Nous avons expliqué les termes univoques et équivoques dans le premier volume de la
Somme^ et même dans la traduclion de cet article.
Au reste , ce qu'on vient de lire peut se résumer ainsi. Quand la cause communique sa
à
objectorum , ut suprà dictum est (qu. 54,
ait. 2). Species autem objecti appetibilis siciit
et ciijuslibet rei altenditur secundùm forinam
specilicam, quœ est ab agente. Est autem con-
sideranJuin qu5d materia patieiitis se habet ad
agens dupliciter. Quandoque enim recipit for-
main agoutis secuiidù. a eaindeni rationera, prout
est in agente , sicut est in omnibus agenlibus
univocis ; et sic necesse est quôd si agens est
unum specie, materia recipiat formam unius
speciei : sicut ab igné non generatar univocè
nisi aiiquid existeiis in specie ignis. Aliquando
vero materia recipit formam ab agente non
secuudùm eamdem rationera pront est in
agente, sicut patet in generantibus non uni-
vocis, ut animal generalur à sole; et tune formae
receptc'e' in materia ab eodem. agente, non s:mt
unius fpsciei, seJ diversiûcanlur secundùm di-
veisam pioportioneui materiœ ad recipiendum
inflnvi-m " r>: :'':^ : -■;:;:■ viJ mas r;;;":,! :^\ u C:
actione solis generantur per putrefactionera ani-
malia diversarum specierum secundùm diver-
sam proportionem materise. Manifestum est
autem quôd in moralibus ratio est sicut impe-
rans et movens, vis autem appetitiva sicut im-
perata et mota ; non autem appetitus recipit
impressionem ratiouis quasi univocè, quia non
fit rationale per essentiam , sed per participa-
tionem, ut dicitur in I. Ethic. (prope ûnem ).
Unde appetibilia secundùm motionem rationis
constituuntur in diversis speciebus, secundùm
quôd diversimodè se habent ad rationem : et
ita seqnitur quôd virtutes morales sint diversce
secundùm speciem, et non una tantùm.
Ad primum ergo dicendum , quôd objectura
rationis est verum; est autem eadem ratio
veri in omnibus moralibus quae sunt contin-
gentia agibilia ; unde est una sola virtus in eis
dirigens, scilicet prudeutia. Objectum autem
...;J^r
vii'tulis est \io.i.t
ciij :3
DE LA BÎSTINCTION DES TERTUS MORALES ENTRE ELLES. 457
pour nous diriger dans ce domaine. jNIais Tobjet de la faculté appétitive
est formé par le bien ; or la forme perceptible du bien se diversifie selon
ses divers rapports avec la raison.
2° La forme perceptive de l'objet est une dans le genre par Tunité de
ragent ; mais elle se diversifie dans Tespèce , comme nous l'avons dit ,
par la diversité des habitudes qui la reçoivent.
3° Les choses morales, c'est-à-dire les actes humains ne reçoivent pas
Tespèce de leur fin dernière, mais de leurs fins prochaines. Or si ces
fins sont infinies numériquement, elles sont limitées dans Tespèce.
ARTICLE IL
Les vertus morales qui dirigent les actions se distinguent-elles de celles
qui ont les passions pour objet ?
Il paroît que les vertus morales qui dirigent les actions ne se distin-
guent pas de celles qui ont les passions pour objet. 1° Le Philosophe dit,
Ethic.y ÏI, 2 : « La vertu morale concerne le plaisir et la tristesse, faisant
toujours le plus grand bien. » Or, d'une part, le plaisir et la tristesse
sont des passions; d'une autre part, faire le plus grand bien c'est une
action. Donc les vertus morales concernent toutes, indifféremment, les
actions et les passions.
2° Les passions sont les principes des actes extérieurs. Si donc certaines
vertus dirigent les passions, elles gouvernent les actions par cela même.
Donc les vertus morales concernent les actions tout ensemble et les passions.
nature à Teffet, comme le père à l'enfant, toutes les choses qu'elle produit appartiennent à la
même espèce par la raison bien simple qu'elles ont toutes la même essence. Mais quand la
cause ne transmet point sa nature à l'effet , les choses qu'elle produit diffèrent d'espèces selon
la matière : il suffit d'ouvrir les yeux pour en voir la preuve. Or la raison n'imprime pas sa
nature aux objets qu'elle sanctionne, qu'elle détermine, qu'elle ordonne : donc ces objets ne
sont point renfermés dans la même espèce ; donc les vertus qui s'y rapportent se distinguent
aussi spécifiquement les unes des autres.
Quant aux générations équivoques, nous en avons parlé dans le deuxième volume.
est diversa ratio secundùra diversam habitu-
dinem ad rationem dirigentem.
Ad secundum dicendum, quod illud formale
est unum génère propter unitatem agentis ; sed
div-^rsificatur specie propter diversas haljitu-
dines recipienlium, ut suprà dictum est.
Ad tertium diceudum, quod moralia non ha-
bent speciem à fine ultimo , seJ à finibus pro-
ximis ; qui quidem etsi intiniti sint numéro ,
non taoien inûuiti sunt specie.
ARTICULUS II.
Vtrùm virtuies moralesqvœ suni circa opera-
iiones, distingnantur ab liis quœ sunt circa
passioncs.
Ad secundum sic procedi r (1). Videtur quod
(1) De hisetiam qu. 1, de virlut.» art. 13, in corp
virtutes morales non distingnantur ab invicem
per boc quod quaidam sunt circa operationes,
qiiœdam circa passiones. Dicit euim Philoso-
phus in II. Eihic, quod « virtus moralis est
circa delectationes et tristitias optiraorum ope-
rativa. » Sed voluptates et tristitiae sunt pas-
siones qusedam , ut suprà dictum est ( qu. 31
etqu. 35, art. 1 ). Ergo eadem virtus quae est
circa passiones, est etiam circa operationes,
utpote operativa existens.
2. Praeterea , passiones sunt principia exte-
riorum operationum. Si ergo aliqiise virtutes
reclii'jcant passiones, oportet quod etiam per
consequens rectiticent operationes ; eaedem ergo
virtutes morales sunt ciica passiones et ope-
rationes.
4d3 r^ II' PARTIE, 0^K>TÎ0>Ï IX, A?vTrCLE 5.
3p Les actns extérieurs impliquent les mo-iyementa, hons ou mauvais;
ie Vappt'tit scnsitif. Or les mouvements de l'appétit sensitif sont des pa^-^
siens. Donc tontes les vertus qui se rapportent aux opérations concernent
aussi les passions.
M;iis le Philosophe fait gouverner les actions par 1 1 justice; puis il
charge la tempérance, la force et la doucour du soin de modén-r- l.-^a
passions.
(Conclusion. — Toutes les vertus morales concernent les actions et Ici
passions, quand on les envisage comme leurs elTets; mais les unes s.»
rapportent aux actions, les autres aux passions, quand on considère coa
deux choses comme leurs ohjets.)
On peut concevoir Tactiûn et la passion, relativement aux vertus, sous
deux idées. D' ihord comme leurs elTtits : sous ce point de vue, tontes le 3
vertus morales renferment dans leur sphère certaines actions qu'elles
produisent, puis certaines passions, la joie et la tristesse, qu'elles ap?
pellent à l'existence. Ensuite comme leurs ohjets : sous ce rapport, Jes
vertus morales se rapportent les unes aux actions^ les autres aux pas-
sions : voici pourquoi. Il y a des actions qui sont honnes en elle;î-nièmes,
indépendamment des affections de l'agent, parcp qu'elles reçoivent leur
caractère des rapports qu'elles ont au prochain : ainsi l'achat, la vente et
les autres actes qui concernent les droits dûs autres. Il faut donc qu'il y
ait une vertu chargée de diriger les actions mêmes; et voilà pourquoi U
justice, avec ses parties (1), les regarde comme son propres phjet. D'autres
(1) Comme nous le verrons dans Tarlicle suivant, les parties ^e la justice sont }a feljgion,
la piélé et la reconnoissance.
3, Prœterea , 44 oninerp operatinnem eiter
riorcm niovetiir appetitus sensitivus hcne vel
maie. Sed motus appelitùs seusilivi sunt pas-
siones. Ergo eaeilem virtutes quae sunt circa
oporationes, sunt circa passiones.
Sed contra est, quôd Philosophus (1) ponit
justiliam circa operaliones, temperantiam autem
et foilitudineiîi et maniiietudinera circa pas-
siones quasdam.
( GoNCLusio. — Tametsi aliqua siut ex mo-
ralibiis virtutibus circa operationes et passioues,
ut eariim productivae; quae tamen ciica opera-
tiones sunt, ab his quae ciica passiones ve-^san-
tur, secunduoi objectorum diversitatem dis-
tinguuntur.)
Respondeo dicendum, quôd operatio et passio
dupliciter potest comparari ad virtulein, Uno
mudo sicut etlectus : et hoc modo oninis rno-
ralis virtns habet aliqiias oppralif>nes bonas
quinim est pro(luctiv;i, et delcftatinnem aliquaiu
vel tristilicim quap sunt piBàioaes , ut sujirà
dirtum est (qu, u9, art. 4 , ad ^ ), Alio iTiqdo
potest comparari operalio ad virtutem inoralern
sicut materia circa qiia-n est : et secuidùq
hoc oportet alias esse viitutcîs morales circa
operaliones, et alias circa pissio es. Cnjus ra-
tio est : quia bonum et malum in quibiisdara
operatiombus attciiditur sacundùm seipsas ,
qualitercumque horno afficiatur ad eas, iii qui v
tum scilicet bonurn in eis et nialum accipitiu*
seounlu:!! rationem commensuralioiiis ad alts-
ruin. Et iu talibus oportet quôd aliqua sit virtus _
directiva operaliomim secnndnip seipsas; sicut'
einplio et venditio , et hujusmo li Ot)eiationes
in quibus altenditur ratio debiti vel indebiti al *■
alterum : et propter hoc jusiilia et partes ejus
(t) Quantum ad justiliani quidero, Elkic., V, cap. 1 , ut et cap. i, gra;co-l.it., vel in anli luis
4, sicut jym superiùs notalufiiest; sed quantum ad alias viilules hîc sulîjunrias, lemperanlu: ;>,
fortitudinem cl niansueludinc^în; Elhic, H, cap. 7, grfffo-lat., vol cap. 8 i;; r.nliquis, ol .'li^iid
5. Tbomam lect. 8; Eihic.^ UI, cap. 9, grœco-lat., vel cap. 14 iu anliciuis, et apud S. Thouini
lect. 14; Elhic. ^ IV, cap. 11 , greeco-lal., vel cap. 13 in anlit^uis, et apud S. Tliomam lect. J3,
i
DE LA DTSTINCTiON DES VERTUS MORALES ENTRE ELLES. ^oO
actions ne sont pas bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, mais dans leurs
rapports avec Tagent, parce qu'elles empruntent leur caractère aux sen-
timents de l'homme. Il faut donc aussi que certaines vertus modèrent
les affections intérieures, qu'on appelle passions; et telle est la fonction
que remplissent la tempéianee, la force, la douceur et les habitudes sem-
blables. Ajoutons que les actes de la première catégorie, ceux qui se rap-
portent au prochain, peuvent aussi blesser la vertu par le désordre de la
passion. Quand ils pèchent dans leurs rapports avec le terme extérieur^
ils violent la justice ; quand ils sont viciés dans leurs rapports avec les
passions intérieures, ils offensent une autre vertu : ainsi l'homme qui
frappe avec colère, transgresse la justice en portant des coups injustes,
puis il manque à la douceur en se livrant aux accès de la colère.
Ces réflexions donnent la réponse aux arguments. La première objec-
tion considère les actes comme l'effet de la vertu. Les deux dernières
supposent que toutes les vertus dirigent également les actions et les pas-
sions; mais nous avons vu qu'elles se partagent cette double tâche.
ARTiaE lïL
Une seule vertu morale dirige-t-elle toutes les actions ?
Il paroît qu'une seule vertu morale dirige toutes les actions, t** La rec-
titude de tous les actes extérieurs revieut à la justice. Or la justice ne
forme qu'une seule vertu. Donc une seule vertu dirige toutes les ac-
tions.
2° Les actions qui semblent le plus différer les unes des autres^ ^oat
propriè sunt circa operationes. sicut circa pro-
priam materiam. In quibusdam vero opefallQ-
nibi'5 bonum et iDaliim at epditur solùm secup-
dîim corameiisurationein ad operautem; et ideo
oportet iii bis bonum et malum çoqsideraii ,
seciindhm quôd bomo bene vel malè aftîcitur
circa hujiismodi. Et propter hoc oportet quàJ
■virilités in talibus sint principaliter circa inte-
riores aifectiones , quœ dicuntur aiiimse pas-
siones j sicut patet de temperantia, forlitudine
et aliis hujiismodi. Contingit autem quôd in
operationibus quse sunt ad alterum, praetermit-
tatur bonum virtutis propter inordinatam animi
passionem; et tune in quantum corrumpitur
commensuratio exterioris operationis, est cqr-
ruptio juslitiae \ in quantum auteqi corrumpitur
commeiisuralio inteiioruni passionnrp^ est cor-
ruptio alicujus alteiius virtutis : sicut çqin
propter iram ahquis ahum perculit, in ipsa pef-
cussione indebita corrunapitur justitia \ in
respective; ut et in Magnis Moralihus^ quoad fortitudinem , lib. I, cap. 21, quôd sit circîi
timorés et audacias ; quoad leniperaaUam", cap. 22, quôd sit circa voluptates et trisUtiaf j
quaad iDâOSueludipem, cap. 23, quod sit circa iracundiam etinsensibilitatemi etc.
immoderantia verô irœ corrumpitur mansue-
tudo. Et ideiT) patet in éijiis.
Et per hoc patet responsio ad objecta. Nam
prinia ratio proceflit dp qpevatione , secundùm
quôd est effectus virtutis. .^iiae duaa rationes
proçedunt ex hoc qnôd ad idem concurnmt
operaiio et passio ; sed in quibusiiann virtus est
principauté^" circa operalionem, in quibusdaia
circa passionem, ratiope pr^e^içtâ,
ÂRTICULUS III.
Vtrùxn circa operationes sit tantum %i^a
virlus moralis.
Ad tertiuni sip proceditur. Videtur quôd sit
una lantum virtus moralis circa operationes.
Rectitudo epim omnium operationum eïterio-
ruin videtur ad justitiam perUuere. Sed justitia
est una yirtus. Ergo i^g sql^ virtus est Qirca
operalioqes,
2. Prseterea, operationes maxime différentes
4C0 !'• !!• rARTIE, QUESTION LX, AUTICI.E 3.
celles qui ?e rapportent au bien particulier et celles qui se rapportent au
bien gém'ral. Or cette différence n'amène aucune distinction dans les
vertus; car le Philosophe dit, Ethic, \, 1 : « La justice légale qui règle
les rapports des actes au bien général ne diffère point, si ce n'est ration-
nellement, de la vertu qui fixe les rapports des mêmes actes au bien par-
ticulier. » Donc la diversité des actes ne produit point la diversité des
vertus.
3** Si les vertus se distinguoient par la distinction des actes, les actes
divers supposeroient diverses vertus. Or cela n'est pas; car la justice
établit seule dans tous les genres, comme le dit le Philosophe, la recti-
tude commutative, de même que la rectitude distributive. Donc les vertus
ne se distinguent point par la distinction des actes.
Mais la religion et la piété concernent pareillement les actions ; cepen-
dant elles forment deux vertus différentes.
(Conclusion. — Toutes les vertus morales, qui ont les actions pour
objet, se rencontrent dans Tidée générale de la justice, mais elles se dis-
tinguent spécifiquement en s'attachant à cette idée sous des aspects divers.)
Toutes les vertus morales relatives aux actions se réunissent dans
ridée générale de la justice, qui concerne ce qu'on doit aux autres; mais
elles se séparent en s'attachant à cette idée par des rapports multiples,
sous des aspects divers. L'ordre rationnel des actes extérieurs, leur rec-
titude ne dépend pas des affections de l'homme, comme nous l'avons dit,
mais de la convenance des choses, de l'exigence qui constitue le dû,
d'où naît la justice prescrivant de rendre à chacun ce qu'on lui doit. En
conséquence toutes les vertus qui se rapportent aux actes impliquent, à
certains égards, l'idée de justice. Mais le dû n'a pas la même nature par-
esse videntur, quae ordinantur ad bonum uuiiis
et quai ordinantur ad bonum mnltitudinis. Sed
ista diversilas non diversificat virtutes morales;
dicit enim Philosopbus in V. Ethic. ( cap. 1 ),
quôd « justitia legalis quae ordinat actus bomi-
num ad commune bonum, non est aliud à vir-
tute quee ordinat actus bominis ad unum tan-
tùm, nisi secundùm rationem.» Ergo diversitas
operationum non causât diversitatem virtutum
moralium.
3. Praeterea, si sunt diversae virtutes morales
circa diversas operationes, oporteret quèd se-
cundùm diversitatem operationum esset diver-
gilas virtutum morabum. Sed boc patet esse
falsum; nam ad justitiam peitinet in diversis
generibus commutationum reclitudinem sta-
tuere, et etiam in distributionibus, ut patet in V.
Ethic. Non ergo diversae virtutes sunt diver-
sarum operationum,
Sed contra est, quôd religio est alla virtus à
pietate, quarum tamen utraque est circa opera-
tiones quasdam.
(CoNCLUsio. — Licèt virtutes morales quae
circa operationes sunt , in quadara generali ra-
tione justitiae conveniant, tamen secundùm spé-
ciales diversas rationes sunt distinguendae pluies
species. )
Respondeo dicendum, qnod omnes virtutes
morales quae sunt circa operationes, conveniunt
in quadara generaU ratione justitiae quae atten-
dilur secundùm debitura ad alterum; distin-
guuntur autem secundùm diversas spéciales
rationes. Cujus ratio est , quia in operationi-
bus exterioribus ordo rationis instituitur, sicut
dictum est, non secundùm proportionem ad
aiïectionem bominis, sed secundùm ipsam con-
venientiam rei in seipsa, secundùm quam conve-
nientiam accipitur ratio debiti , ex quo consti-
tuitur ratio juititiae : ad justitiam etiam pertinere
videtur ut quis debitum reddat. Unde omiiei
bujusmodi virtutes quae sunt circa operationes,
babent aliquo modo rationem justitiae. Sed de-
bitum non est unius rationis in omnibus ; aliter
enbn debetur aliquid aequali, aliter superiori,
à
I
TE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES ENTRE ELLES. 461
tout et toujours : on doit autrement à ses égaux, autrement à ses s'ipé-
rieurs, autrement à ses inférieurs ; on doit aussi autrement par conven-
tion, par promesse ou par reconnoissance (1). Ces divers caractères du dû
constituent des vertus diverses : ainsi la religion est la vertu par laquelle
on rend à Dieu ce qu'on lui doit , la piété est la vertu par laquelle on
rend à ses parents ou à sa patrie ce qu'on leur doit, et la reconnoissance
est la vertu par laquelle on rend à ses bienfaiteurs ce qu'on leur doit.
Ainsi de suite.
Je réponds aux arguments : 1*» La justice proprement dite est une
vertu spéciale, qui implique Tidée rigoureuse de dette; elle concerne le
dû qui peut être rendu strictement, selon sa valeur, d'une manière équi-
valente. Prise avec plus de latitude, la justice regarde l'acquittement de
tout devoir; elle n'est point une vertu spéciale dans ce sens-là.
2° La justice qui veille au bien commun, forme une autre vertu que
la justice qui pourvoit au bien particulier; voilà pourquoi le droit public
diffère du droit privé. Cicéron, Met., invent., II, charge une vertu spé-
ciale, la piété, d'assurer le bien de la patrie; mais la vertu qui procure
le bien commun est générale par ses prescriptions, car elle soumet à sa
fin, c'est-à-dire au bien qu'elle protège, toutes les autres vertus. Et les
vertus qu'elle se subordonne de cette manière prennent, elles aussi, le
nom de justice (12). En conséquence la vertu ne diffère de la justice lé-
gale que rationnellement , comme la vertu qui agit par elle-même diffère
de la vertu qui agit par le commandement d'une autre.
(1) Saint Bernard dit , Serm. III, De adventu Domini : « La justice rend à chacun le sien.
Rends donc à trois personnes ce qui leur est dû : rends à ton supérieur le respect et l'obéis-
sance que tu lui dois; rends à ton égal le conseil et le secours que tu lui dois; rends enfin
à ton inférieur la vigilance et la garde que tu lui dois. » De là , trois vertus qu'on définit
ainsi : L'obéissance est une vertu par laquelle on a pour son supérieur la soumission qu'on
lui doit; l'amitié est une vertu par laquelle on donne à son égal les conseils et le secours
qu'on lui doit d'après les circonstances; enfin la vigilance est une vertu par laquelle on donne
à son inférieur les soins qu'on lui doit.
(2) L'honnêteté , la tempérance, la douceur, la bienfaisance, l'équité , la piété , la religion ,
la sainteté , tout cela s'appelle la justice chrétienne.
aliter minori ; et aliter ex pacto , vel ex pro-
misso, vel ex beneûcio suscepto. Et secundùm
bas diversas rationes debiti sumuntur diverses
\irtutes : putà, « Religio est per quim redditur
debitum Deo, pietas est per quam redditur debi-
tum parentibus velpatrise; gratia est per quam
redditur debitum benefactoribus. «Et sic de aliis.
Ad primum ergo dicendum , quod j.ustitia
propriè dicta est una specialis virtus, quse
attendit perfectam rationem debiti, quod se-
cundùm aequivalentiam potest restitui. Dicitur
tamen et ampliato nomine justitia secundùm
quamcumque debiti redditionem, et sic non est
una specialis virtus.
Ad secundùm dicendum , quôd justitia quse
intendit bonum commune, est alia virtus à jus-
titia quœ ordinatur ad bonum privatum alicujus;
unde et jus commune distinguitur à jure pri-
vato. Et TuUius {De rhetovica, inventiojie
lib. II ), ponit unam specialem virtutem , 'pie-
tatem , quae ordinat ad bonum patriae; sed
justitia ordinans hominem ab bonum commune
est generalis per imperium , quia omnes actus
virtutum ordinat ad tinem suum, scilicet ad
bonum commune; virtus autem secundùm quôd
àtali justitia imperatur, tiid.mjvMiiiœ nomea
accipit. Et sic virtus à justitia legali non dif-
fert niai ratione, sicut solâ ratione ditfert virtus
operans secundùm seipsam et virtus operans ad
imperium alterius.
46â I" II" PARTIE, QUESTION LX, ARTICLE 4.
3* La même idée du devoir se retrouve dans toutes les actions sou-
mises à la justice spéciale; la justice est donc partout, du moins dans le
domaine de ré((uité commutative, une seule et même vertu. Seulement
la justice distributive se distins^ue, peut-être, de la justice commuta-
tive : nous examinerons cette question plus tard.
ARTICLE IV.
Plusieurs vertus morales dirigent-elles les diverses passions?
11 paroît que plusieurs vertus morales ne dirigent pas les diverses pas-
sions, l** Une seule habitude préside aux choses qui ont le même principe
et la même fin : cela âe volt surtout dans les sciences. Or toutes les pas-
sions, comme nous l'avons dit ailleurs, ont le même principe et la même
fin, savoir Tamour d'uiie part, puis la joie ou la tristesse de l'autre. Donc
une seule vettu morale dirige toutes les passions.
2° Si les passions différentes étoient gouvernées par différentes vertus
morales, il y auroit autant de vertus morales qu'il y a de passions. Or
cela n'est pas; car la force concerne la crainte et l'audace, la tempérance
la joie et la tristesse. Donc les passions différentes ne sont pas gouvernées
par différentes vertus.
3" L'amour, le désir et la joie sont des passions qui diff'èrent d'espèce,
comme nous l'avons vu précédemment. Or ces trois vertus forment l'objet
d'une seule passion, de la tempérance. Donc les passions diverses ne sont
pas l'objet de diverses vertus.
Mais selon le Philosophe, Etkk., III et IV, la force concerne « la crainte
et l'audace, la tempérance le désir et la douceur la colère. »
(Conclusion. — Une seule vertu morale peut bien gouverner les pas-
Ad tertium dicendum, quod in omnibns ope-
rationibiis ad justiliam specialera peilinenlibiis
est eadera ratio debiti; et ideo est eadeni virtus
justitiœ, prœcip\iè quantum ad commiitalioues :
foitè enim distribuliva est alterius speciei à
commulativa ; sed de hoc infrà quœretur ( in
2, 2, qu. 61, art. 1 ).
ÂRÏICULUS IV.
Vtrùni circa dlversas passiones diversœ sint
virilités morales.
Ad quartum sic proceditiir. Videtiir qii5d
circa diversas passiones non sint diversaî vir-
tutes morales. Eorum enim quœ conveiiiunt in
principio et Une, unus est habitas, sicut patet
maxime in scie;itiis. Sed omnium passionum
unum est piiiicipium ( sciiicet amor ), et omnes
ad eumdem fineai terminanlur ( scilicei delec-
tationem vel tiistitiam ), ut suprà hahitnm est
(qu. 26> art. 1 et 2). Ergo circa omnes pas-
eiones est una tanlùia moralis virtus.
2. Prœterea, si circa diversas passioneâ
essent diversae virtutes morales, scqueretur
qnôd tôt essent virtutes morales quot passiones.
Sed hoc patet esse falsuin : quia circa oppo-
sitas passiones est una et eadem virtus mo-
ralis; sicut forlitudo « circa timorés et audacias,
temperaniia circa delectaliones et tristitias. »
Non ergo opoitct ut circa diversas operationes
sint diversiC viitates morales.
3. Prœterea, amor, conçu piscentia et delec-
tatio sunt passiones spscie diiferentes, ut suprà
habitum est (qu. 23, art. 4 ), Sed circa omnes
bas est una virtus, scilicet lemperantia. Ergo
virtutes morales non sunt diversae circa diver-
sas passiones.
Sed contra est, quôd fortitudo est « circa ti*
mores et atidacias , temperaniia circa concu-
pisccntias , mansuetiido circa iras, » ut dicitur
in 111 et IV. Et hic.
( CoNCLusio. — Impossibile est nnam €t
eamdem virtutem moraleni es»e ciroa oimnes
BE LA BtSTIXGTÎON DES VÈUftlS MOftitEâ ENTRE ELLES. 46^
«dons contraires^ mais elles ne saiiroieat diriger absolument louves lès
passions.)
Une seule vertu morale ne sauroît gouverner toutes les passions ; car
les passions appartiennent à diverses puissances^ les unes à la puissance
irr;scible^ les autres à la puissance concupiscible. Cependant toute diver-
«iité des passions ne suffit point pour produire la diversité des vertus mo-
rales, et cela se montre par deux raisons. D'abord certaines passions sont
Dppcsées par la loi des contraires : ainsi la joie et la tristesse, la crainte
3t Taudace, et d'autres pareilles. Eh bien, une seule vertu peut régir et
modérer ces passions-là. En effet, puisqu'elle offre une sorte de moyen
terme, la vertu forme par cela même, sans changer de nature, le mili-eti
des passions opposées, tout comme la même chose forme dans les objets
pby-iques le milieu des contraires, par exemple du noir et du blmc (1).
Ensuite les passions différentes blessent souvent la raison de la même
manière, en poussant aux choses qu'elle déteste, ou bien en éloignant
des choses qu'elle aime. Aussi les diverses passions de la puissance con-
jupiscible ne sont-elles pas confiées à la direction de vertus diverses, et
)ourquoi? Parce que leurs mouvements se suivent dans un certain ordre,
parce qu'ils ont tous le même but, l'acquisition du bien ou la fuite
du mal : ainsi après l'amour le désir, après le désir la joie; el lès passions
contraires à celles-là marchent d'un pas semblable : d'abord la haine,
mis la fuiîe ou la détestation, puis enfin la tristesse. Les passions de la
niissance irascible, au contraire, ne se suivent pas sur la même ligne >
nais elles vont à des buts différents : tandis que le désespoir et l'audace
mt leur point de départ ou d'arrivée dans le péril grave, l'espérance et
pe désespoir ont pour terme le bien difficile, et la colère tend à surmonter
(1) La force, tenant le jnste milieu, trace deux limites entre la pusillanimité et la témérité ,
gouverne par cela seul la crainte et T audace.
)assii>nes , quamvis circa passiones contrarias
ïamdem con'incrat virtate:n ess^
Respoîidco dicendiiin, quod non potest dici
quùd circa onmes pasîiOMes sit uni so!a virtus
moralis : sunt enim quaedam passiones ad à\-
ver?as potentias pertinent :5; aliae nâmqne per-
tinent ar. iiascibiiem, aliï; ad conc-ipiscibilem;,
ut suprà dictum est ( quoest. 23, art, 1 ). Nec
tamen oportet quôd omnis divers! tas nassionum
sufiiciat ad virtutes morale? diversificandas.
Primo quidera , quia quaelain passiones sunt
quœ sibi opponuntuv secundîim contrarielaiera,
sicut gaudiiim et triçtitia, timor el au lacia, et
alla hujusmodi. Et circa hiyusinodi passiones
sic oppQsitas oportet esse unam et camdcrti
virlutem. Ctiin enim virtus moralis in quadam
medietate consistât, medinm in contrarJis pas-
siotiibiis secuad'im eamdcin raiioncni inst.lui-
tui*, aient et ia naturahbus idem est médium
inter contraria, ut inter albirai et nigram. Se-
cwidb, quia diversre passiones inven'untur se-
cunùùm eumiem modu n rat oni répugnantes ,
putà secundùm impulsnm ad iJ quod est contra
ralionem, vel secundùm retraclionem ab èô
quod est secundùm ratiOnem. Et ideo diversoè
passiones concupiscilûlis non pertinent ad di-
versas virtutes morales; quia earum motus se-
GUiidùra quemdam ordinem se invicem conse-
quuntur, utpote ad idem ordinati, scilicel ad
consequendnm bonum , vel ad fugiendum ma-
lum : sicut ex amore proi^edit concupiscenfià
el ex coucupiscentia pervenitur ad delectatio-
nem; et eadem ratio est de oppositis : quia ex
odio sequitur fuga vel abominatio, qusé perducit
aTi tristitiam. Sed passiones irascibilis non sunl
unitis orùinis, sed ad di.ersa ordinaiilur : nanii
aiidacia et iimor ordiuantur ad aliqiiod ma-
gnum pericnlum, s/tçs H desperatio ad aliqùod
464 r* II* PARTIE, QUESTION LX, ARTICLE 5.
lui raal qui lui porte préjudice. En conséquence des vertus diverses ont
été commises à la conduite de toutes ces passions : la tempérance modère
les affections de la puissance concupiscible , la force tempère la crainte
et l'audace, la ma^^nanimité Tespérance et le désespoir, enfin la douceur
la colère.
Je réponds aux arguments : !• Toutes les passions ont la même fin et
le même principe communs, cela est vrai; mais elles n'ont pas toutes le
même principe et la même fin propres : l'unité de principe et de fin ne
sufiît donc pas pour constituer Tunité de la vertu morale.
2® Comme, dans les choses de la nature, on s'approche d'un extrême
et l'on s'éloigne de l'autre en partant du même point; comme, dans les
choses de la raison, la même vérité concilie les propositions contraires,
ainsi la même vertu, qui suit la raison parce qu'elle est conforme à la
nature, dirige les passions opposées (i).
3*» Les trois passions dont on nous parle tendent au même objet,
comme nous l'avons dit , suivant un certain ordre : elles tombent donc
sous la direction d'une seule et même vertu morale.
ARTICLE V.
Les vertus morales se distinguent-elles d'après les objets des passions?
Il paroît que les vertus morales ne se distinguent pas d'après les objets
des passions. 1° Les objets des passions jouent le même rôle que les objets
des actions. Or les vertus morales qui se rapportent aux actions ne se
distinguent point d'après les objets des actions; car c'est la même vertu
(1) Corame , dans les choses de la nature , la bille part du même point pour s'approcher
d'une extrémité du billard et s'éloigner de Tautre; comme, dans les choses de la raison, cette
seule affirmation : « L'homme est parfait dans son genre , » rectiOe ces deux propositions :
« L'homme n'est pas parfait, » et « l'homme est le plus parfait des êtres créés : » pareillement
la même vertu de la force , qui suit les lois de la nature et celles de la raison , va de la
crainte à l'audace et les modère l'une et l'autre.
bonura arduum , ira autem ad superandum ali-
quod contrarium, qnod nocumentum intulit. Et
ideo circa bas passioues diversae virtutes ordi-
nantur; utpote tempérant ia circa passiones
concupiscibilis, fortitudo circa timorés et au-
dacias, magnanimitas circa spem et despe-
rationem, mansuetudo àxzdi iras.
Ad primum ergo dicendum, qu5d omnes pas-
siones conveniunt in uno principio et fine com-
muni , non autem in uno proprio principio seu
fine. Unde hoc non sufticit ad unitatem virtutis
moralis.
Ad secundum dicendum , quod sicut in na-
turalibus idem est principium quo receditur ab
uno principio, acceditur et ad aUud, et in ratio-
nalibus est eadem ratio contrariorum; ita etiam
yirtus moialis^ qu8& in modum nature rationi l tiuet emere vel veudere domum et equum.
consentit, est eadem contrariarum passionum.
Ad terlium dicendum, quôd illae très pas-
siones ad idem objectum ordinantur secundijm
quemdam ordinem , ut dictum est; et ideo ad
eamdem \irtutem moralem pertinent.
ARTICULUS V.
Utrùm virtutes morales distinguaniur secwi"
dùm diversa objecta passionum.
Ad quintum sic proceditur. Videtur quôd
virtutes morales non distinguantur secundum
objecta passionum. Sicut enim sunt objecta
passionum , ita sunt objecta operatiouum. Sed
virtutes morales quae sunt circa operationes ,
non distinguuntur secundum objecta operatio-
num; ad eamdem enim virtutem justitiae per-
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES ENTRE ELLES. 49?
de justice qui préside à la vente ou à Tachât d'un cheval, d'une maison.
Donc les vertus morales qui se rapportent aux passions ne se distinguent
pas non plus d'après les objets des passions.
2° Les passions sont certains actes ou certains mouvements de Tappétit
sensitif. Or il faut une plus grande diversité pour différencier les habi-
tudes que pour différencier les actes. Donc les objets qui ne changent pas
l'espèce de la passion ne changent point non plus l'espèce de la vertu mo-
rale; donc une seule vertu concerne toutes les joies, et nous devons en
dire autant dans les autres choses.
3» Le plus et le moins ne diversifient pas l'espèce. Or les divers objets
de la joie ne diffèrent que par le plus et le moins. Donc tous les objets de
la joie se rapportent à une vertu spécifiquement une; conclusion qui
s'applique aux objets de la crainte, de la tristesse, de toutes les affections
de l'ame ; donc la vertu morale ne se distingue pas d'après les objets des
passions.
4** Comme la vertu fait le bien, de même elle empêche le mal. Or di-
verses vertus concernent le désir des différents biens : ainsi la tempé-
rance règle le désir des plaisirs du tact, l'honnête gaieté (1) les plaisirs
des jeux. Donc il doit y avoir aussi des vertus pour diriger la crainte, qui
a pour objet de prévenir les maux.
Mais la chasteté concerne et règle les plaisirs des sens, l'abstinence les
plaisirs de la table et l'honnête gaieté les plaisirs des jeux.
(Conclusion. — Puisque leur perfection dépend de la raison, les vertus
morales se distinguent spécifiquement d'après les divers rapports que les
objets des passions ont avec la raison.)
La perfection de la vertu trouve son principe dans la raison, et celle de
(1) Le texte original porte eutrapéîiej représentant sùrpaireXia , niol consacré par Aristote,
qui signifie manière de plaisanter avec finesse et agréablement, enjouement, urbanité pleine
de verve et d'entrain, honnête gaieté. Ce terme est fait de eu bien, et de TpsTrw, je tourne;
Ergo etiam nec virtutes morales quse sunt
circa passiones, diversificantur per objecta pas-
sionum.
2. Praeterea, passiones sunt quidam actus
tel motus appetitûs sensitivi. Sed major diver-
sitas requiritur ad diversitatem habituum quàm
ad diversitatem actuum. Diversa igitur objecta
quae non diversificant speciem passionis , non
diversificabunt speciem virtutis moralis; ita
scilicet quôd de omnibus delectationibus erit
una virtus moralis, et similiter est de aliis.
3. Praeterea, magis et minus non diversifi-
cant speciem. Sed diversa delectabilia non dif-
ferunt nisi secundùm magis et 7mnîis. Ergo
omnia delectabilia pertinent ad unam speciem
virtutis ; et eadem ratione omnia terribiiia, et
similiter de aliis. Non ergo virtus moralis dis-
tinguitur secundùm objecta passionum.
4. Praeterea, sicut virtus est operativa boni,
ita et impeditiva mali. Sed circa concupiscen-
tias bonorum sunt diversae virtutes; sicut tem-
perantia circa concupiscentias delectationum
tactûs , et eutrapelia circa delectationes ludi.
Ergo etiam circa timorés raalorum debent esse
diversae virtutes.
Sed contra est, quôd castitas est circa de-
lectabilia venereorum, abstinentia verô est
circa delectabilia ciborum , et eutrapelia circa
delectabilia ludorum.
( CoNCLUsio. — Cùm ex ratione perfectio
virtutis dependeat, rectè secundùm objecta pas-
sionum, prout diversimodè ad rationera com-
parantur, diversae virtutum moralium speciet
distinguuntur. )
Respondeo dicendum, quôd perfectio virtutis
ex ratione dependet, perfectio autem passionis
30
46# V* !!• PARTIE, QUESTION LX, ARTICLE 5.
la passion dans l'appétit sensitif ; les vertus se distinguent donc par leurs
rapports avec la raison, et les passions par leurs rapports avec l'appétit.
En conséquence lorsque les objets des affections de Tame se rapportent
diversement à l'appétit sensitif, ils produisent diverses espèces de pas-
sions; et quand ils se rapportent différemment à la raison, ils causent
différentes espèces de vertus. Mais le mouvement de la raison n'est pas le
même que le mouvement de Tappétit sensitif. La diversité des objets peut
lonc produire la diversité des passions sans causer la diversité des vertus,
comme il arrive lorsque la force , par exemple , régit seule la crainte et
l'audace; puis, réciproquement, la différence des objets peut amener la
différence des vertus sans entraîner la différence des passions, comme on
le voit dans les plaisirs régis par la chasteté, par Tabstinence et par
l'honnête gaieté. Et comme les passions qui appartiennent à diverses puis-
sances dépendent toujours de vertus diverses, les objets qui impliquent
la diversité de puissance, ainsi que le bien absolu et le bien ardu (1),
diversifient toujours les vertus spécifiquement. Et puisque la raison régit
dans un certain ordre les parties inférieures de Thonime et qu'elle s'étend
aux sens extérieurs, les objets des passions se rapportent diversement à
la raison et distinguent par conséquent les vertus selon qu'ils sont perçus
par les sens, par l'imagination ou même par l'intelligence, comme aussi
selon qu'ils appartiennent à Tame, au corps ou bien aux choses exté-
rieures. Le bien donc qui est l'objet de l'amour, du désir et du plaisir,
car ceux qui possèdent Veulrapélie se retournent et se plient avec à propos pour saisir toiites
les choses qui peuvent plaire, à table, au jeu, dans les amusements.
(1) Le lecteur sait que le bien pur et simple , considéré d'une mnniùre absolue . dans sa
propre nature, est l'objet de la puissance concupiscible; et que le bien ardu, difficile à con-
quérir, qui impose de grands efforts , est l'objet de la puissance irascible.
I
ex ipso appetitu sensitivo ; unde oportet quôd
virtutes diversificentur secundùm ordinera ad
rationem,passionesautem secundùm ordinemad
appetitum. Objecta igitur passionum secundùm
quôd diversimodè ordinantur ad appetitum sen-
sitivura , causant diversas passionum species ;
secundùm verô quôd comparantur ad rationem,
causant diversas species virtutum. Non est au-
tem idem motus rationis et appetitùs sensitivi.
Unde nihil prohibet aliquam differentiam ob-
jectorum causare diversitatem passionum, qiiœ
non causât diversitatem virtutum (sicut quando
una virtus est circa raultas passiones, ut dictum
est); et aliquam etiam differentiam objectorum
causare diversitatem virtutum, quae non causât
diversitatem passionum, cùm circa unam pas-
oonera ( putà delectationem ) divers» virtutes
ordinentur. El quia diversas passiones àd di-
versas potentias pertinentes seraper pertinent
ad diversas virtutes, ut dictum est (art, 4 ),
ideo diversitas objectorum quai respicit diver-
sitatem potentiarum, semper diversilicat species
virkitiun , pulà quôd aliquid fit bonum absolute
et aliquid bonum cum aliqua arduitate.Et quia
ordine quodam ratio inferiorês (1) homini»
partes régit, et etiam se ad exteriora extenJit,
ideo etiam secundùm quôd unum objectura pas-
sionis apprehenditur sensu vel imaginatione ,
aut eiiam ratione, et secundùm etiam quôd
pertinet ad animom, ad corpus vel ad exteriores
res ; diversara habitudinem habet ad rationem,
et per consequens natum est diversificare vir-
tutes. Bonum igitur hominis quod est objectum
amoris, concupiscentiae et delectationis , potest
(1) Ut in impressis passim, quamvis in manuscripti abbreviatis characteribus non satis liquet
annon interiores legi possit, quasi per antithesim ad subsequentem appendicem quôd ad ex-
teriora se extendat. Utcunque tamen alterutro legatur modo , inferiores polenliœ sive inte-
riores intelliguDtur , quas ratio secundùm quemdam inter ilias ordinem régit, sicut imagina-
iionis exemple patet quod in adjunctis assumilur.
DE LA DISTINCTION DES VERTUS MORALES ENTRE ELLES. hWÏ
peut être rangé dans deux catégories selon qu'il tombe sous la perception
des sens corporels ou sous la perception intérieure de Tame , et cela soit
qu'il forme le bien de Thomme considéré en lui-même , dans son corps
ou dans son ame, soit qu'il constitue le bien de l'homme dans ses rap-
ports avec les autres; et toutes les diversités de cette sorte, impliquant
des rapports divers avec la raison , diversifient les vertus.
Si donc on prend le bien qui est perçu par le sens du tact , et qui peut
contribuer à la conservation de la vie humaine soit dans l'individu soit
dans l'espèce, comme les jouissances de la table et de la chair, on aura
Tobjet de la vertu connue sous le nom de tempérance. Quant aux plaisirs
des autres sens, comme ils montrent moins de véhémence et que la
raison peut les modérer sans de pénibles efforts, ils n'ont été confiés à la
direction d'aucune vertu; car la vertu, de même que l'art, s'occupe des
choses difficiles, dit le Philosophe (1). Maintenant le bien qui n'est pas
perçu par les sens, mais par les facultés intérieures de l'ame, et qui
d'ailleurs concerne l'homme envisagé en lui-même , ce sont les richesses
et l'honneur : les richesses qui se rapportent au bien du corps, l'hon-
neur qui consiste dans l'appréciation de l'esprit. Tandis que les biens
du toucher se trouvent toujours dans le concupiscible, parce qu'ils sont
d'un ordre inférieur et que l'homme les partage avec la brute, on peut
considérer les richesses et l'honneur purement et simplement , pour les
laisser dans la puissance concupiscible ; ou bien on peut y joindre l'idée
du difficile, pour les faire entrer dans la puissance irascible. Quand on
envisage le bien des richesses absolument, comme l'objet du plaisir,
du désir ou de l'amour, il est dans la juridiction de la libéralité ; quand
on le conçoit avec l'idée de l'ardu, comme l'objet de l'espérance, il est
sous la discipline de la magnificence. Pour le bien de l'honneur, si vous
(1) Il est clair qu'aucune vertu ne régit spécialement les sons, les couleurs et les odeurs;
la raison gouverne là sans ministres.
accipi vel ad sensum corporis pertinens , vel
ad interiorem animœ apprehensionem ; et hoc
sive ordinetur ad honum liominis in seipso,
vel quantum ad corpus , vel quantum ad ani-
mam; sive ordinetur ad bonum hominis in
ordine ad alios; et omnis talis diversitas propter
diversum ordiuem ad rationem diversificat vir-
tutem.
Sic igitur si consideretur aliquod bonum , si
quidem sit per sensum tactùs apprehensum,
et ad consistentiam humanae vitae pertinens in
individuo vel in specie ( sicut sunt deleclabilia
ciborum et \enereorum ), erit pertinens ad
virtutem temperantiae. Delectationes autem
aliorum sensuum , cùm non sint véhémentes,
non praïstant aliquam difficultatem rationi ; et
ideo circa eas non ponitur aliqua virtus , quae
est circa difficile, sicut et ais, ut dicitur in U.
Ethic. Bonum autem non sensu sed interiori
virtute apprehensum , ad ipsum hominem per-
tinens secundùm ^eipsum, et sicut pecunia et
honor; quorum pecunia ordinabilis est de se
ad bonum corporis, honor autem consistit in
apprehensione animse. Et baec quidem bona
considerari possunt vel absolutè secundùm
quôd pertinent ad concupiscibilem ; vel cum
arduitâte quadam, secundùm quôd pert:net
ad irascibilem; quae quidem distinctio non
habet locum in bonis quae délectant tactum,
quia hujusmodi sunt qaœdam infima et com-
petur.t homini secundùm quod convenit cum
brutis. Circa bonum igitur pecuniaî absolutè
sumptum, secundùm quod est objectum con-
cupisceutiae vel delectationis aut amoris, est />"-
beralitas ; circa bonum autem hujusmodi cum
aiduitate sumptum, eecuudum quod est ob-
468 l^ II» PARTIE, QUESTION LX, ARTICLE 5.
le prenez d'une manière absolue, tel qu'il forme Tobjetde l'amour, vous
devez l'attribuer à une vertu que le Philosophe appelle 'philotimie, c'est-
à-dire amour de l'honneur; si vous y joignez l'ardu pour en faire l'objet
de l'espérance, c'est à la magnanimité que vous devez le confier. On
voit que la libéralité et l'amour de l'honneur sont dans la puissance con-
cupiscible, puis la magnificence et la magnanimité dans la puissance
irascible. Ensuite le bien de l'homme dans ses rapports avec autrui n'ad-
met point l'ardu; on le prend d'une manière absolue, tel qu'il forme l'objet
de la puissance concupiscible. Ce bien produit le plaisir par la manière
dont les hommes se comportent les uns envers les autres, soit dans les
choses sérieuses, c'est-à-dire dans les actions que la raison subordonne à
la fin convenable ; soit dans les choses d'amusement , c'est-à-dire dans
les actions qui ont le plaisir pour unique objet et qui ne se rapportent pas
à la raison comme les premières. Dans les choses sérieuses, l'homme peut
se conduire de deuxmanières envers les autres : il peut se rendre agréable
par ses discours et par ses actes , et c'est ici l'office d'une vertu que le
Philosophe appelle amitié et qui forme l'afTabilité; puis il peut se mon-
trer franc, loyal, sincère, ouvert aussi dans ses paroles et dans sa con-
duite, et c'est là le rôle que remplit une autre vertu connue sous le nom
de vérité. Nous avons dit « une autre vertu , » parce que la sincérité se
rapproche plus de la raison que l'agrément , et les choses sérieuses plus
que les choses d'amusement. Il nous faut donc une troisième vertu dans
ce dernier domaine : de là Fhonnête gaieté, qui préside aux plaisirs des
jeux.
Ainsi , d'après le Philosophe , dix vertus morales sont chargées de la
police des passions, savoir : « la force, la tempérance, la libéralité, la ma-
gnificence, la magnanimité, l'amour de l'honneur, la douceur, l'amitié, la
vérité et la gaieté. » Ces vertus se distinguent parleurs diverses matières.
jectum spei, est magnificenfîa. Circabonum
vero quod est honor , si quidem sit absolutè
sumptum seciindum quod est objectum amoris,
sic est qiiaedain virtus quae \ocàiur philotimia,
là est amor honoris ; si vero cura arduitate
consideretur, secundum quod est objectum spei,
sic est magnanimitas . Unde liberalitas et
philotimia videntur esse in concupiscibili,
maynificentia vero et mag?ianwiitas in iras-
cibili. Bonum vero hominis in ordine ad alium
non videtur arduitatem habere, sed accipitur
Dt absolutè sumptum, prout est objectum pas-
sionum concupiscibilis. Quod quidem bonum
potest esse alicui delectabile secundum quod
prœbet se alteri ; vel in his quse serio fiunt , id
est in actionibus per lationem ordinatis ad de-
bitum iinem ; vel in his quae fiunt ludo , id est
in actionibus ordinatis ad delectationem tantum,
quae eodem modo se habent ad rationem sicut
prima. In seriis autem se exhibât aliquis alteri
dupliciter : uno modo, ut delectabilem decen-
tibus verbis et factis , et hoc pertinet ad quam-
dam virtutem, quam Âristoteles nominatamz-
citiam et potest dici affabilitas ; alio modo
prœbet se aliquis alteri, utmanifestum, per dicta
et facta, et hoc pertinet ad aliam virtutem quam
nominat veritatem; manifestatio enim pro-
pinquius accedit ad rationem quam delectatio,
et séria quam jocosa. Unde et circa délecta-
tiones ludoi um est alla virtus quam Philosophus
eutrapeliam nominat.
Sic igitur patet quod secundum Âristotelem
sunt decem virtutes morales circa passiones,
scilicet « fortitudo , temperantia , liberalitas,
magniGcentia, magnanimitas, philotimia, man-
suétude, amicitia, veritas, eutrapelia. » Et
distinguuntur secundum diversas materias, vel
secundum diversas passion es> vel secundum
DE LA DISTINCTION LES VERTUS MORALES ENTRE ELLES. 4-69
parles diverses passions qu'elles régissent ou par les divers objets auxquels
elles se rapportent. Si vous ajoutez la justice, qui veille sur les actions,
vous aurez pour nombre définitif onze vertus.
Je réponds aux arguments : 1» Tous les objets d'un même acte ont les
mêmes rapports avec la raison, mais non tous les objets d'une même pas-
sion; car les passions répugnent à la raison d'une autre manière que les
actes.
I"" Gomme nous l'avons vu, les passions se diversifient d'une manière,
et les vertus d'une autre.
3° Le plus et le moins ne diversifient l'espèce qu'en établissant des
rapports divers avec la raison.
k"" Le bien émeut plus fortement que le mal, parce que « le mal n'agit
que par la vertu du bien, » comme le dit saint Denis^, De div. Nom., IV.
Le mal n'ofi're donc pas à la raison des difficultés qui lui rendent néces-
saire le concours de la vertu; les maux extrêmes font seuls exception à
3ette règle , et l'on n'en trouve qu'un dans chaque genre de passion :
3'est pour cela qu'une seule vertu, la douceur régit tout le domaine de
la colère, et que la force gouverne à elle seule tous les actes de l'audace.
Les biens par contre, non pas les biens suprêmes, mais les biens ordi-
naires dans tel ou tel genre de passion, présentent des difficultés qui
réclament le secours de la vertu : voilà pourquoi des vertus différentes
président aux diverses régions du désir.
diversa objecta. Si igitiir addatur justitia ,
quœ est circa operationes, erunt omnes un-
decim.
Ad primum ergo dicendum , quôd omnia ob-
jecta ejusdem operationis secundum speciem
eamdem habitudinein habent ad rationem , non
autem omnia objecta ejusdem passionis secun-
dum speciem ; quia operationcs nou répugnant
rationi sicut passiones.
Ad secundum dicendum , quod alia ratione
diversificantur passiones , et alia virtutes , sicut
diclum est.
Ad tertium dicendum, quod magis et minus
non diversificant speciem , nisi propter diver-
iwm habitudinem ad rationem.
Ad quartum dicendum , quôd bonum fortius
est ad movendum quam malum, quia « raalura
non agit nisi virtute boni , » ut Dionysius dicit
cap. IV. De div. Nom. Unde malum non facit
diftlcultatem rationi quae requirat virtutem, nisi
sit excellens; quod videtur esse unum in uno
génère passionis ; unde circa iras non ponitur
nisi una virtus , scilicet mansuetudo ; et si-
militer circa audacias una sola , scilicet /br^i-
tudo. Sed bonum ingerit difficultatem quse re-
quirit virtutem , etiamsi non sit excellens in
génère talis passionis , et ideo circa concnpis-
centias ponuntur diversœ virtutes oiorales , ut
dictum est.
470 V !!• PARTIE, QUESTION LXÎ, ARTICLE 4
QUESTION LXI.
Des vertus caïdliia\es.
Nous venons aux vertus cardinales.
On demande cinq choses ici : 1° Les vertus morales doivent-elles être
appelées vertus cardinales ou principales? 2° Y a-t-il quatre vertus car-
dinales ou principales? 3" Y a-t-il d'autres vertus qui méritent d'être
appelées principales à plus juste titre que la prudence, la justice, la
tempérance et la force ? k^ Les vertus cardinales sont-elles distinctes les
unes des autres? 5° Enfin peut-on diviser les vertus cardinales en vertus
civiles, en vertus purifiantes, en vertus de Tame purifiée et en vertus
exemplaires ?
ARTICLE I.
Les vertus morales doivent-elles être appelées vertus cardinales
ou principales?
n paroît que les vertus morales ne doivent pas être appelées vertus
cardinales ou principales. 1° Les choses qui se divisent par opposition,
dit le Philosophe, existent en même temps dans la nature, si bien qu'elles
ne sont pas les unes avant les autres. Or toutes les vertus se divisent
par opposition. Donc elles ne sont point les unes avant les autres; donc
il n'y a point de vertus premières ou secondaires, principales ou subor-
données (1).
2» (( La fin est principale relativement aux moyens. » Or les vertus
théologales concernent la fin, et les vertus morales regardent les moyens.
Donc ce ne sont point les vertus morales , mais les vertus théologales qui
doivent recevoir la qualification de cardinales ou de principales.
(1) On sait que principal vient de princlpium commencement ou de princeps, prince.
Prineipiwn est fait lui-même de primus premier, et de caput^ tête. Caput dérive de capefê
QUjESTIO LXI
De virtutibus cardinalibus^ in quinque artieuîos divisa.
Deinde considerandum est de virtutibus car-
dinalibus.
Et circa hoc quseruntur quinque : !<> Utrùm
virtules morales debeant dici cardinales , vel
principales. 2° De numéro earum. 3° Quae sint.
4« Utrùm différant ab invicem. 5o Utrùm divi-
dantur convenienter in virtutes politicas , et
purgatorias , et purgati animi, et exem-
plares.
ARTICULUS I.
Vtrùm virtutes morales debeant dici cardinales
vel principales.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
virtutes morales non debeant dici cardinales
seu principales. Quae enira ex opposite divl
duntur, sunt simul natura, ut dicitur in Prœdi»
cam. (cap. simul), et sic unum non est altero
principalius. Sed omnes virtutes ex opposito
dividunt genus virtutis. Ergo nullae earum de-
oent dici principales.
2. Praeterea , « finis principalior est bis qu»
sunt ad finem. » Sed virtutes tbeologicse sunt
circa finem , virtutes autem morales sunt circa
ea quae sunt ad finem. Ergo virtutes morales
non debent dici principales seu cardinales,
sed magistheologicae.
(1) Dd bis etiam infrà, qu. 66, art. 4, in corp.^ ut et UI^ Sent.^ dist. 33 ^ qu. 2, art. 5^
DES VERTUS CARDINALES. 471
3® Ce qui est par essence est principal à l'égard de ce qui est par parti-
cipation. Or les vertus intellectuelles appartiennent à la partie de notre
être qui est raisonnable par essence^ et les vertus morales reviennent à
la partie qui est raisonnable par participation. Donc les vertus intel-
lectuelles doivent être appelées principales^ plutôt que les vertus mo-
rales.
Mais saint Ambroise^ commentant cette parole : « Bienheureux les
pauvres en esprit ! » dit^ in Lucam, V : « Il y a quatre vertus cardinales,
la tempérance, la justice, la prudence et la force. » Or ce sont là quatre
verlus morales. Donc les vertus morales sont cardinales ou morales.
(Conclusion. — Les vertus morales seules sont cardinales ou prin-
cipales, parce qu'elles renferment seules la droiture delà volonté. )
Quand nous disons vertu purement et simplement , il est clair que
nous entendons la vertu humaine. Or lorsque la vertu humaine est par-
faite, elle emporte la droiture de la volonté; car non-seulement elle
donne la faculté de bien agir, mais elle produit les bonnes actions. Au
contraire, lorsqu'elle est imparfaite, elle ne renferme pas la droiture de
la volonté, parce qu'elle donne la faculté de bien agir sans produire
les bonnes œuvres. Eh bien, le parfait est principal à l'égard de l'im-
parfait ; nous avons donc le droit d'appeler principales les vertus qui
renferment la droiture de la volonté. Quelles sont donc les vertus qui
rcmprennent cette droiture? Ce sont les vertus morales, puis une vertu
intellectuelle, la prudence, qui rentre dans les vertus morales par son
prendre, parce que les organes prennent tout dans la tête, quia ihi capiunt $en$u$ et nervi,
dil je ne sais plus quel grammairien latin.
Cardinal a pour racine cardo (fait de x-as^aw mouvoir) gond, pivot. Les choses que l'on
appelle cardinales sont des espèces de points sur lesquels portent et tournent , pour ainsi
<iire , toutes les choses de même nature , comme une porte tourne sur ses gonds.
3. Prœterea , principalius est quod est per
csseiitiam , quam quod est per participationem.
Sed virtutes iutellectuales pertinent ad rationale
Respondeo dicendum , quôd ciim simpliciter
de virtute loquiQiur, intelligimur loqui de vir-
tute humana. Virtus autera humana^ ut supra die*
per essentiam ; virtutes autem morales pertinent ! tum est (qu. 56, art. 3), secundum perfectarn ra-
ad rationale per participationem, ut supra I lionemYirtutisdicitar,quaerequiritrectitudinem
Ciiclumest (qu. 58, art. 1 et 2). Ergo virtutes ! appetitus;hujusmodienim virtus non solunifacit
morales non sunt principales, sed magis virtu- \ facultatem bene agendi, sed ipsum etiam usum
tvs iutellectuales. j boni operis causât. Sed secundum imperfectvim
Sed contra est, quod Ambrosius super Z,wca7?2 ! rationem virtutis dicitur virtus, quae non re-
f.x^îonens illud : « Beati pauperes spiritu » i quirit rectituJinem appetitus, quia solum facit
(o;\n. 6), dicit : « Scimus virtutes esse quatuor ! facultatem bene agendi , non autem causât boni
cardinales, scilicet temperantiam , justitiam , i operis usum. Coustat autem qu6d perfectuu
prudealiara , fortitudineni. » Hae autem sunt ' est principalius iraperfecto ; et ideo virtutis
V:i tûtes morales. Ergo virtutes morales sunt quœ continent rectitudinem appelitus, dicuntisi
cardinales. principales. Hujusmodi autem sunt vinuteà
(CoNCLUsio. — Morales virtutes, cum ap- morales , et inter icteilcctuales sola prudeutia,
pttitus rectitudinem sulœ contmeant , solse , qua; etiam quoJamnioJo moralis est secandum
cardinales SQM principales àicuntuT.) Imateriam, ut ex supradictis patet (qu. 58,
tiua:5tiunc. 2; et qu. 1 , de virtut., art. 12, ad 2i; et qu. 5, sivc d.: •, ii'.îj'.llius c;.:;Ii;;"ll^uâ
al. 1. c.i\ 2, et 4 et 11.
472 r* II* PARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE 2.
objet (1). On a donc raison de prendre les vertus principales ou cardinales
parmi les vertus morales.
Je réponds aux arguments : l» Quand un genre analogue se divise en
espèces, toutes les parties de la division partagent également les pro-
priétés du genre, bien qu'une espèce, considérée dans sa nature parti-
culière , soit principale ou plus parfaite en comparaison d'une autre :
telle est la condition de l'homme parmi les animaux. Mais quand le genre
est analogue et qu'il renferme plusieurs parties dans Tordre de la priorité
et de la postériorité , rien n'empêche qu'une espèce ne possède plus par-
faitement la nature commune du genre, et qu'elle ne soit principale en
vertu de ce privilège : ainsi la substance est principale , dans la catégorie
de l'être , relativement à l'accident. Or c'est d'après cette loi que se divise
le genre de la vertu; car le bien de la raison ne se trouve dans toutes les
espèces ni selon le même ordre, ni selon la même mesure.
2° Les vertus théologales, comme nous Ta vous déjà dit, sont au-dessus
de l'homme : le nom de vertus humaines ne leur convient donc pas
proprement; on doit les appeler vertus surhumaines ou divines,
3° Les vertus intellectuelles autres que la prudence ont la primauté
sur les vertus morales par le sujet, mais elles ne l'ont point par la nature
propre à la vertu; car cette nature se rapporte au bien, qui est l'objet de
la volonté (2).
ARTICLE II.
Y a-t'il quatre vertus cardinales ou principales ?
Il paroît qu'il n'y a pas quatre vertus cardinales ou principales. 1° La
prudence a la direction des vertus morales, comme nous l'avons dit
(1) La prudence a pour objet les actions, premiers effets de la moralité.
(2) Les vertus intellectuelles sont dans la raison , et les vertus morales dans la volonté :
art. 3, ad 1). Unde convenienter inter virtutes
sacrales ponuntur illae quse dicuntur prùici'
pales seu cardinales.
Ad primum ergo dicendum, quôd quando
genus univocuni dividitur in suas species,
tune partes divisionis ex aequo se habent se-
cundum rationem generis , licet secundum na-
turam rei una species sit principalior et per-
fectior alla : sicut homo aliis animalibus. Sed
quando est divisio alicujus analogi , quod dici-
tur de pluribus secundum prius et posterius,
tune nihil prohibet unum esse principalius
altero , etiam secundum communem rationem :
^icut substantia principalius dicitur ens quam
iccidens. Et talis est divisio virtutum in diversa
gênera virtutum , eo quod bonum rationis non
secundum eumdem ordinem invenitur in om-
nibus.
Ad secundum dicendum , quod virtutes theo-
logicaî sont supra hominem , ut supra dictum
est (qii. 58, art. 3, ad 3). Unde non proprie
dicuntur virtutes humanœ^ sed superhumanœ
vel divinœ.
Ad tertium dicendum, quod aliae virtutes
intellectuales à prudentia , etsi sint principa-
liores, quam morales, quantum ad subjectum;
non tamen sunt principaliores quantum ad ra-
tionem virtutis, quae respicit bonum , quod est
objectum appetitus.
ARTICULUS II.
Uirùm sint quatuor virtutes cardinales.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quod
non sint quatuor virtutes cardinales. Prudentia
enim est directiva aliarum virtutum moralium,
ut ex supradictis patet (qu. 57, art. 4). Sed id
(1) De bis etiam infrà, qu. 66, art. 1 et 4, in corp.; et 2, 2, îd prologo illius partis, ao
I
DES VERTUS CARDINALES. W3
précédemment. Or la direction forme le principal rôle. Donc la prudence
seule est une vertu principale.
2<* Les vertus principales sont morales. Or le Philosophe dit, E'thic,
VI , 2 : « Nous sommes dirigés dans les œuvres morales par la raison
pratique et par la droite volonté. » Donc il n'y a que deux vertus mo-
rales, celles que vient de nommer le Philosophe.
S" Hors des quatre vertus dont on nous parle, il y en a plusieurs qui
sont principales relativement à d'autres. Or pour qu'une vertu mérite le
titre de principale, il n'est pas nécessaire qu'elle ait la primauté sur
toutes les autres vertus , il suffit qu'elle puisse la revendiquer à l'égard
de quelques-unes. Donc il y a des vertus principales hors de celles qu'on
nous donne pour telles.
Mais saint Grégoire dit, Moral,, II, 27 : « Il y a quatre vertus qui
élèvent l'édifice de toute bonne œuvre (1). »
( Conclusion. — Que l'on considère leurs principes formels ou leurs
objets, les vertus morales comprennent quatre vertus principales ou car-
dinales : la prudence, la justice, la tempérance et la force.)
On peut déterminer le nombre des habitudes d'après leur principe
formel ou d'après leurs sujets, et l'un et l'autre de ces deux procédés
donne quatre vertus cardinales, ni plus ni moins. Le principe formel de
la vertu dont nous parlons dans ce moment, de la vertu humaine , c'est
le bien de la raison. Ce bien peut être deux choses : la conception même
les premières ont donc la primauté sur les secondes par le sujet. Mais les vertus morales ,
précisément parce qu'elles résident dans la volonté , puissance opérative tout ensemble et rai-
sonnable par participation , réclament impérieusement le bien pratique et le bien spéculatif,
tandis que les vertus intellectuelles se contentent du dernier de ces biens; ces vertus-là rem-
portent donc sur celle-ci par Tobjet.
(1) Le saint docteur compare ces vertus cardinales aux quatre murailles qui formoient la
maison de Job. Puis faisant allusion à un autre endroit de l'Ecriture , il ajoute : u Quatre
fleuves arrosoient le paradis terrestre : ainsi quatre vertus , répandant une douce rosée dans
nos âmes, tempèrent les ardeurs des passions.
quod est directivum aliorum , principalius est.
Ergo prudentia sola est virtus principalis.
2. Prœterea, virtutes principales sunt aliquo
modo morales. Sed « ad operationes morales
ordinamur per rationem praclicam et appetitum
rectum, » ut dicitur in VI. Etliic. (cap. 2).
Ergo solaB duae virtutes cardinales sunt.
3. Praeterea , inter alias etiam \irtiites una
est principalior altéra. Sed ad hoc quod virtus
dicatur principalis, non requiritur quod sit
principalis respecta omnium , sed respecta qua-
rumdam. Ergo videtur quod sint multo plures
principales virtutes.
Sed contra est, quod Gregorius dicit in
II. Morahj quod « in quatuor virtutibus tota
boni operis structura consurgit. »
(CoNCLusio. — Quatuor sunt virtutes morales
pri7icipales seu cardinales, sive principia ea-
rum formalia, sive subjecta considerentur : pru-
dentiascilicetjustitia, temperantiaetfortitudo.)
Respondeo diceudum, quod numerus ali-
quorum accipi potest aut secundum principia
formalia aut secundum subjecta , et utroque
modo inveniuntur quatuor cardinales virtutes.
Principium enim formale virtutis , de qua nunc
loquimur, est rationis bonum. Quod quidera du-
pliciter potest considerari. Uno modo secundum
quod in ipsa consideratione rationis consistit;
deinceps in qu. 123, art. 11, et qu. 141, art. 7; ut et m, Sent.^ dist. 33, qu. 2, art. 1 ,
quaesiiunc. 3; et qu. 1 , de virlut., art. 2, ad 25 ac 26; e: qu. 5, quae est de virtutibus cardi-
aalibus, art. 1.
W4 I'* !!• PARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE 2.
de la raison, h règle qu'elle forme; puis l'effet qu'elle produit par Tap-
<;)lication de cette règle , Tordre qu'elle établit hors d'elle-même, dans les
actions ou dans les passions. La conception droite de la raison , la règle
qu'elle forme, c'est la vertu principale qu'on appelle la prudence. Main-
tenant si vous prenez l'ordre qu'elle établit dans les actions, vous aurez
ridée de la justice ; puis si vous envisagez cet ordre dans les passions ,
vous verrez naître deux autres vertus cardinales. En effet, vous devez
établir l'ordre dans les passions d'après la contrariété qu'elles ont avec
la raison. Eh bien, elles contrarient la raison de deux manières. D'abord,
elles poussent aux choses qui lui répugnent ; il faut donc une vertu pour
réprimer leurs funestes efforts : c'est la tempérance qui remplit cette fonc-
tion. Ensuite ces forces de l'ame, par exemple la crainte du danger et du
travail pénible, écartent des choses que la raison commande : une vertu
doit donc affermir l'homme et le fixer invariablement dans le sentier du
devoir : c'est la force qui est chargée de ce soin. Le second procédé conduit
au même résultat. La vertu humaine a quatre sujets : avant tout la partie
raisonnable par essence, que la prudence perfectionne; puis la partie
raisonnable par participation. Cette dernière partie renferme trois puis-
sances : la volonté, qui est le sujet de la justice; le concupiscible , qui
est le sujet de la tempérance; et l'irascible, qui est le sujet de la force.
Je réponds aux arguments : 1° La prudence est principale d'une ma-
nière absolue, sans réserve, dans toutes les régions du bien ; mais les autres
vertus cardinales sont principales chacune dans leur domaine respectif.
a'» La partie raisonnable par participation renferme , comme nous
venons de le dire, trois puissances.
3° S'il est, hors de la sphère que nous venons de tracer, des vertus
principales les unes à l'endroit des autres, elles se réduisent toutes, et
par leurs formes rationnelles et par leurs sujets, à celles que nous avons
décrites.
et sic erit una virtus principalis, quae dicitur
prudentia. Âlio modo, secimdum quod circa
aliquid ponitur rationis ordo ; et hoc vel circa
operationes, et sic esijustitia; vel circa pas-
siones , et sic necesse est esse duas virtutes.
Ordinem enim rationis necesse est ponere circa
passioues , coniilerata repugnantia ipsarura ad
rationem. Quce quidem potest esse dupliciter :
une modo, secundum quod passio impellit ad
aliquid contrarium rationis ; et sic necesse est
quod passio reprimatur, et ab hoc denominatur
tempérant ia; alio modo secundum quod passio
retrahit ab eo quod ratio dictât, sicut tiinor pe-
riculorum vel laborum ; et sic necesse est quod
homo Ormetur in eo quod ei>t rationis ne recé-
dât , et ab hoc denominatur fortitudo. Et si-
militer secundum si-bjeita idem numéros inve-
nitur. Quadruplex enim invenitur subjeclum
hujus virtutis , de qua nunc loquimur, scilicet
rationale par essentiam, quod {irudentia per-
ficit ; et rationale per participationem. Qv) \
dividitur in tria, id est, in voluntateni, \\ ;.e
est subjectum justitiae; et in concupiscihii^..-',
quae est subjectum temperantise ; et in in- ••
bileiHj quai est subjectum fortitudinis.
Ad primum ergo dicenduin, quod pru'k-uui
est siaipliciter principalior omnibus, sed aîi.r;
ponuntur principales unaquaîque in suo gener3.
Ad secundum dicendum , quod rationale p^r
participationem dividitur in tria, ut dictuai est.'
Ad tertiura dicendum, quod omnes alitC vir-
tutes quarum una est principalior alia , redu-
cuntur ad praedictas quatuor, et quantum ad
subjectum et quantum ad rationes formales.
DES VEP.TUS CARDINALES. i-Tî»
ARTiaE III.
Y a't*il df autres vertus qui méritent d*être appelées principales à plus juste
titre que la prudence, la justice, la tempérance et la force ?
Il paroît qu'il y a d'autres vertus qui méritent d'être appelées princi-
pales à plus juste titre que la prudence , la justice, la tempérance et la
force. 1° Le principal est ce qu'il y a de plus grand dans chaque ordre de
choses. Or la magnanimité fait de grandes choses parmi toutes les vertus,
dit le Philosophe. Donc la magnanimité mérite, plus que toute autre
vertu, d'être appelée principale.
2<» La vertu prmcipale par excellence est celle qui affermit toutes les
vertus. Or tel est le nohle privilège de l'humilité; car saint Grégoire dit,
Hom. VII, in Evangelia : « Toutes les vertus réunies, sans l'humilité,
sont des pailles légères exposées à tous les vents. » Donc l'humilité est la
vertu principale par excellence.
3° Le parfait est principal. Or l'Ecriture dit . Jacq., I, 4 : « La patience
est parfaite dans ses œuvres. » Donc la patience est une vertu principale.
Mais Cicéron ramène toutes les vertus aux quatre dont nous parlons (1).
( Conclusion. — Quatre vertus morales seulement : la prudence, la
justice , la tempérance et la force, sont principales relativement aux
autres, soit parce qu'elles les contiennent dans leur généralité, soit parce
qu'elles se rapportent à des ohjets plus importants.)
Les quatre vertus cardinales se caractérisent, sous le rapport de la forme
(1) De rhei. invent., II : « La vertu a quatre parties : la prudence , la justice , la force et
la tempérance. » Ensuite Ciceron rapporte à la prudence la mémoire, Tintelligence et la pré-
voyance ; à la justice la religion , In piété , l'indulgence , la punition du mal , la fidélité et la
vérité; à la force la magnificence, la confiance, la patience et la persévérance; enfin à la
tempérance la continence, la clémence et la modestie.
ARTICULl'S III.
Vtrùm aliae virtutes magis debeant dici
principales quàm istœ.
Ad terlium sic proceditur (1). Videtur quod
alise virtutes magis debeant dici principales
quam istae. Id enim quod est maximum in uno-
quoque génère , videtur esse principalius. Sed
magnanimitas operatur magnum in omnibus
virlutibas, ut dicitur in IV. Ethic. Ergo ma-
gnanimitas maxime débet dici principalis
virtus.
2. Prseterea, illud per quod aliae virtutes for-
mantur, videtur esse maxime principalis virtus.
Sed humilitas est hujusmodi. Dicit enim Gre-
gorius quod « qui cseteras virtutes sine humi-
litate coDgregat, quasi paleas in ventum
portât. » Ergo humilitas videtur esse maxime
principalis.
3. Praeterea, illud videtur esse maxime
principale quod est perfectissimum. Sed hoc
pertinet ad patientiam, secundum illud Jacobi,
ï, 4 : «P.iiientia opus perfectum habet. » Ergo
patientia débet poni principalis,
Sed contra est, quod TuUius, in sua Rhet.,
ad bas quatuor omnes alias reducit.
( CoNCLUsio. — Solae quatuor virtutes mo-
rales (jiistiiia videlicet, temperantia, prudentia
et fortitudo) cardinales et principales om-
nium sunt , tam propter earum supra alias ge-
neralitatem , quam propter materise principali-
tatem.)
Respondeo dicendum , quôd sicut supra
dictuin est (art. 2), hujusiuodi quatuor virtutes
(1) Le Lis etîam in UI f; "., ôist. 33, i^u. 2, ail. 1, quattiur.c. 4, pratii ir.dioes ait. 2
j«ui nolatos.
476 !»• II» PARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE 3.
et (le la matière^ par les rapports qu'elles ont avec la raison et par les ob-
jets qu'elles concernent. Les formes de la vertu, au nombre de quatre, se
dessinent d'une manière principale dans certains actes et dans certaines
passions. Comme le bien que constitue la conception de la raison se
trouve principalement dans les prescriptions de cette faculté, et non dans
ses conseils et dans ses jugements ; de même le bien que produit l'ordre
établi par la raison dans les actes sur les principes du droit et du dû, se
rencontre principalement dans la rectitude communicative et dans la
rectitude distributive, qui suivent parmi les hommes la règle de l'égalité;
puis le bien qui résulte de l'asservisse ment des passions se montre prin-
cipalement dans les penchants qu'il est le plus difficile de réprimer, c'est-
à-dire dans les délectations du tact; puis enfin le bien de la fermeté qui
reste inébranlable dans le sentier du devoir au milieu des inclinations
perverses, paroît principalement dans les périls de mort, qui réclament
tous les efforts du courage. Eh bien, quand on les envisage sous le point
de vue de ces formes communes, les vertus cardinales sont principales,
ou si l'on veut générales relativement aux autres. Ainsi toute vertu qui
fait le bien par la conception de la raison s'appelle 'prudence; toute vertu
qui fait le bien en soumettant les actes aux règles du droit et du dû se
nomme justice ; toute vertu qui fait le bien par l'asservissement des
passions se désigne par l'appellatif de ^e?npemnce; puis toute vertu qui
fait le bien en produisant la fermeté de l'ame contre les penchants déré-
glés reçoit le nom de force. Voilà comment les philosophes et les saints
docteurs parlent de nos quatre vertus : elles sont donc générales et ren-
ferment les autres. Ces observations résolvent toutes les objections.
On peut ensuite considérer les vertus cardinales relativement aux
choses qu'elles concernent. Sous ce rapport encore, elles sont principales
à l'endroit des autres, parce qu'elles concernent les objets les plus im-
cardinales accipiuntur secundum quatuor for-
males rationes viitutis, de qua loquiinur, qua
quidera in aliquibus actibus vel passionibus
principaliter inveniuntur. Sicut bonum consis-
tens in consideratione rationis principaliter in-
venitur in ipso rationis iraperio, non autem in
consilio neque in judicio, ut dictum est
(qu. 57, art. 5), similiter autem bonum rationis
prout pouitur in operationibus secundum ratio-
nem recti et debiti , principaliter invenitur in
comrautatiouibus vel distributionibus , quae
sunt ad alterum cum œqualitate ; bonum autem
refraenandi passiones principaliter invenitur in
passionibus, quas maxime difficile est reprimere,
scilicet in delectationibus tactus -, bonum autem
firmitatis ad standura in bono rationis contra
impetum passionum prœcipue invenitur in pe-
riculis mortis , contra quae difûcillimum est
stare. Sic igitur praedictas quatuor virtutes du-
pliciter considerare possumus. Uno modo se-
cundum communes rationes formales; et se-
cundum hoc dicuntur principalesj quasi géné-
rales ad omnes virtutes; ut putà quod omnis
virtus quae facit bonum in consideratione
rationis dicatur prudentia ; et quod omnis
virtus quae facit bonum debiti et recti in opera-
tionibus , àicdX\iv justitia ; et omnis virtus quae
cohibet passiones et reprimit , dicatur tempe'
mntia ; et omnis virtus quce facit ûrmitatem
animi contra quascumque passiones, dicatur
fortitudo. Et sic multi loquuntur de istis vir-
tutibus, tam sacri doctores quam etiam philo-
sophi. Et sic aliae virtutes sub ipsis continentur.
Unde cessant omnes objectiones.
Alio vero modo possunt accipi, secundum
quod istse virtutes denominantur ab eo quod
est praecipuura in unaquaque materia, et sic
sunt spéciales virtutes contra alias divisae. Di'
DES VERTUS CARDINALES. 4T7
portants dans la vie humaine. Ainsi Ton appelle 'prudence la vertu qui
commande, justice celle qui règle les actes parmi les égaux, tempérance
celle qui réprime la convoitise des voluptés tactiles, force celle qui affer-
mit contre le péril de la mort. On voit, aussi de ce point de vue, s'éva-
nouir toutes les difficultés. Les autres vertus peuvent avoir la principauté
sous quelques rapports; mais celles dont nous parlons spécialement Tont
par leurs objets.
ARTICLE ÏV.
Les vertus cardinales sont-elles distinctes les unes des autres ?
Il paroît que les vertus cardinales ne sont pas distinctes les unes des
autres. i° Saint Grégoire dit. Moral., XXII, 1 : « La prudence qui n'est
pas juste, tempérante et forte, n'est pas véritable; la tempérance qui
n'est pas forte , juste et prudente , n'est pas réelle ; la force qui n'est pas
prudente, tempérante et juste^ n'est pas entière; enfin la justice qui
n'est pas prudente, forte et tempérante, n'est pas parfaite. » Or ces pa-
roles seroient fausses , si les vertus cardinales se distinguoient les unes
des autres ; car les différentes espèces d'un genre ne peuvent se qualifier
réciproquement (1). Donc les vertus cardinales ne sont pas distinctes les
unes des autres.
2° Quand deux choses sont distinctes, on n'attribue pas à l'une ce qui
appartient à l'autre. Or on attribue à la force ce qui appartient à la tem-
pérance; car saint Ambroise dit. De Officiis, I, 36 : «Quand l'homme se
vainc lui-même et qu'il ne se laisse point amollir par les plaisirs, on dit
avec raison qu'il a la force de l'ame; » puis il ajoute, ibid., 22 : « La
(1) On n'attribue point les qualificatifs de la brute à l'homme , ni réciproquement.
cuntuv tamen 'principales respecta aliarum
propîer principalitatem materisB ; putà quod
prudentia dicatur quœ praeceptiva est ; justi-
tia, quje est circa actiones débitas inter
sequales; tempérant iaj quae reprimit concu-
piscentias delectationum tactus ; fortitudo ,
quae firmat contra pericula mortis. Et sic etiam
cessant objecliones ; quia aliae virtutes possunt
habere aliquas alias principalitates ; sed istae
dicuntur principales ratione materiae, ut supra
lictum est*
ARTICULUS IV.
Vtrùm quatuor virtutes cardinales différant
ah invicem.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur
quôd quatuor prsedictae virtutes non sint diversae
virtutes et ab invicem distincte. Dicit enim
Gregorius in XXII. Moral, (cap. 1) : « Pru-
i
dentia vero non est, quse jusla, temperans et
fortis non est ; nec perfecta temperantia , quse
fortis, justa et prudens non est; nec fortitudo
intégra, quœ prudens ;, temperans et justa non
est; nec vera justitia, quae prudens, fortis et
temperans non est. » Hoc autera non contin-
geret , si prœdictae quatuor virtutes essent ab
invicem distinctae; diversae enim species ejus-
dem generis non denominant se invicem. Ergo
prœdictae virtutes non sunt ab invicem dis-
tinctae.
2. Praeterea, eorum quae ab invicc:n sunt
distincta, quod est unius, non attribuitur al-
teri. Sed illud quod est temperantiae attribuitur
fortitudini ; dicit enim Ambrosius in lib. I. De
Offic. (cap. 36) : « Jure ea fortitudo vocatur,
quando unusquisque se ipsum vincit, et nullis
illecebris emoUitur atque inflectitur. » De tem-
perantia etiam dicit (cap. 22), quod « modum
(1) De bis etiam infrà , qu. 66, art. 1 ; et 2, 2, qu. 123 , art. 1 et 11 , et qu. Ii9 , art. 1 ;
et m, Sent.^ dist. 33, qu. 1, art. 1 , quaestiunc. 3; et qu. 1, de virtut., art. 12, ad 13 el ad
26i et io II. Elhic, lect. 1, col. 1 et 3.
478 I" !!• PARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE 4.
tempérance nous fait ganler Tordre ou la juste mesure dans nos paroles
et dans nos actions. » Donc la force et la tempérance ne diffèrent p>iis
entre elles.
3° Diaprés le Philosophe, Ethic, II, 4, il faut quatre choses pour
avoir la vertu : « d'abord connoîtro ce qu'on fait, ensuite choisir d'après
un motif, après cela agir pour une bonne tin, puis être inébranlable et
ferme. » Or la première de ces choses, « connoître ce qu'on fait,» se rap-
porte à la prudence, qui est « la droite connoissance des actions;» la
deuxième, « choisir d'après un motif, » selon le conseil de la sagesse, en
imposant le silence aux passions , revient à la tempérance ; la troisième,
a agir pour une bonne fin , » implique une certaine rectitude qui appar-
tient à la justice; enfln la quatrième , «être inébranlable et ferme, » est
Tapanage de la force. Donc ces quatre vertus sont générales à l'égard des
autres; donc elles ne diffèrent pas entre elles.
Mais saint Augustin dit, Be morihus Eccl, I, 16 : « La vertu, qui
renferme quatre parties , est formée des diverses affections de l'amour ; »
puis le grand docteur applique cette parole aux quatre vertus cardinales.
Donc ces vertus sont distinctes les unes des autres (I).
(Conclusion. — Les quatre vertus cardinales sont distinctes entre
elles, parce qu'elles ont chacune un objet particulier.)
Déjà nous l'avons dit, les différents auteurs conçoivent les vertus car-
dinales de deux manières. Plusieurs y voient des dispositions de l'ame
humaine, des qualités générales qui se retrouvent dans toutes les vertus.
(1) « J'aime à le dire, la vertu n'est autre chose que l'amour de Dieu. Car cette vertu, qui
a quatre parties, est formée, comme je la conçois, par les diverses affections de Tamour.
El ces quatre parties, dont les noms sont dans la bouche de tous, je ne crains pas de les
définir ainsi : la tempérance est Taraour se donnant sans réserve à celui qu'on aime; la force
est l'amour supportant tout avec bonheur pour celui qu'on aime ; la justice est l'amour servant
avec fidélité celui qu'on aime; enfin la prudence est Tamour choisissant les moyens de faire
la volonté de celui qu'on aime. »
vel oi'Llinem servat omnium quaB vel agenda vel
diceuda arbitramur. » Ergo vidctur quod hu-
jusinodi virtutes non sunt ab iûvicem dis-
tinctae.
3. Prseterea, Philosophas dicit in II. Ethic,
quod ad virtutem hœc requiruntur : « priinum
quidem si sciens , deinde si eligens , et si eligens
propter hoc ; tertium autem si firme et immo-
biliter habeat se et operetur. » Sed horum pri-
mum videturad prudentiam pertinere,quae est
« recta ratio agibilium; » secundum, scilic€t
eligere, ad temperantiam , ut aliquis non ex
passione, sed ex electione agat, passionibus
refraDnatis ; tertium, ut « aliquis propter de-
bitum finem operetur, » rectitudinem quamdam
continet, quae videtur ad justitiam pertinere ;
aliud , scilicet firmitas et immobilitas, per-
tiuel ad fortitudioem. Ergo «luselibet hârum
virtutum est generalis ad omnes \irtutes. Ergo
non disîinguudtur ab invicem.
Sed contra est, quod Augustinus dicit in lib.
De mor. Eccl. ( cap. 16 ), quod « quadripar-
tita dicitur virtus ex ipsius amoris vario quodam
affecta; » et subjungit de prœdictis quatuor vir-
tutibus. Praedictoi ergo quatuor virtutes sunt ab
invicem distinctac.
( CoNCLUsio. — Quatuor virtutes cardinales ,
secundum quod earum unaquœque ad specia-
lem materiam determiuatur, ab invicem sunt
distincte. )
Respondeo dicendum , qu5d sicut supra die-
tum est (art. 3), praedictse quatuor wtutes dit
pliciter a diversis accipiuntur. Quidam enia
accipiunt eas prout signiûcant quasdam gène*
raies conditiones humani animi, quae inveniun-
tur in omnibus virtutibus \ ita scilicet c[u6d
DES VERTUS CARDINAIES. -4T9
A ce point de vue , la prudence est la rectitude du discernement dans cer-
tains actes ou dans certains rapports de la vie; la justice est la rectitude
de la volonté par laquelle Thorame fait dans toute chose ce qui est dû ; la
tempérance est une qualité de Tesprit qui impose aux passions la juste
mesure et les empêche de franchir les bornes du devoir; puis la force est
ime disposition de Tame qui affermit dans le bien contre les attaques des
passions et contre la crainte des pénibles labeurs. Conçues comme on
vient de le dire, ces qualités n'entraînent pas , tout le monde le voit, la
diversité d'habitude vertueuse dans la justice, dans la tempérance et dans
la force, mais seulement dans la prudence. En effet toute vertu, par cela
qu'elle est une habitude, a une certaine fermeté qui résiste à son con-
traire (1), et nous avons dit que cette propriété appartient à la force; par
cela qu'elle est une vertu, elle se rapporte au bien régi par le droit et le
dû, et cet attribut revient à la justice ; enfin par cela qu'elle est une vertu
morale participant de la raison , elle observe la mesure en tout sans dé-
passer jamais les limites de la modération, et c'est là le caractère de la
tempérance. Mais si vous prenez une vertu qui ait le discernement
(signe connotatif de la prudence), elle se distinguera des précédentes;
car elle aura la raison par essence, tandis que ceUes-là T'ont par partici-
pation seulement, dans la règle qu'elles appliquent aux actes ou aux
passions. Ainsi, dans la théorie que nous exposons, la prudence forme bien
une vertu distincte de la justice , de la tempérance et de la force; mais
la force, la tempérance et la justice ne sont point des vertus différant les
unes des autres; car chacune d'elles est trois choses : une habitude , une
vertu, puis une vertu morale. D'autres auteurs distinguent, avec plus
de vérité , les vertus cardinales d'après leur matière respective; car elles
(1) L'habitude est une disposition qui change difficilement.
prudentia nihil aliud sit quam quaedam recti-
tudo discretionis in quibusqae actibus vel ma-
teriis; jusiitia vero sit quaedam rectitudo
animi , per quam horao operatur quod débet in
quacumque materia; temperantia vero sit
quaedam dispositio animi, quae modum qui-
buscumque passionibus vel operationibus im-
ponit, ne ultra debitum etferantur; fortitudo
vero sit quaedam dispositio animae , per quam
fiimetur in eo quod est secundum rationem
contra quoscuraque impetus passionum vel ope-
rationum labores. Hœc autem quatuor sic dis-
tincta non important diversitatem habituum
virtuosorum quantum ad justitiam , temperan-
tiam et fortitudinem. Cuiiibetenim virtuti morali
ex hoc quod est habitus convenit quaedam ûr-
mitas ut à contrario nonmoveatur , quod dictum
est ad fortitudinem pertinere; ex hoc vero quod
est virtus , hkbet quod ordinetur ad bonum in
quo imçortatur ratio recti vel debiti; quod
dicebatur ad justitiam pertinere , in hoc vero.
quod est virtus moralis rationem participans,
habet quod modum rationis in omnibus servet
et ultra se non extendat , quod dicebatur per-
tinere ad temperantiam : solum autem hoc
quod est discretionem habere ( quod attribue-
batur prudeutiae) videtur distingui ab aliis
tribus ; in quantum hoc est ipsius rationis per
essentiam , alia vero tria important qnanidam
participationem rationis per modum ap;.lijatio-
nis cujusdam ad passiones vel operationes. Sic
igitur secundum praedicta , prudentia quidem
esset virtus distincta ab aliis tribus, sed aliae
très non essent virtuîes distinctes ab invicem;
manifestum est enim quod una et eadem virtus
et est habitus , et est virtus, et est moralis. Ali:
vero et raelius accipiunt has quaTnor \irtutes
secundum quod determinantur ad materias spé-
ciales, unaquaeque quidem illarum ad uuam
materiam, in qua principaliter laudatur iUa ge^
480 !'• !!• PARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE h-,
ont toutes un domaine propre , où elles déploient principalement la pro-
priété générale qui motive leur dénomination. On voit que, dans ces prin-
cipes , nos quatre vertus sont des habitudes distinctes par leurs objets.
Je réponds aux arguments : 1° Saint Grégoire considère les vertus car-
dinales dans les principes que nous avons développés d'abord. On peut
dire aussi que ces vertus se qualifient réciproquement par redondance,
en vertu d'un certain épanchement qui s'opère entre elles. La prudence
répand ses qualités dans la justice , dans la tempérance et dans la force ,
attendu qu'elle les dirige ; puis ces trois dernières vertus se déversent
pour ainsi dire les unes dans les autres, selon la loi que celui qui peut
ce qui est plus difficile peut ce qui Test moins. Quand l'homme peut
refréner la convoitise des voluptés tactiles et les retenir dans de justes
bornes, ce qui est très-difficile, il a plus de disposition pour arrêter,
chose beaucoup plus facile , l'audace au milieu des périls et rem])echer
d'aller trop loin. Si donc l'on dit la force tempérée et la tempérance forte,
c'est que la tempérance répand de sa plénitude dans la force, et récipro-
quement : ainsi quand la force a rendu l'ame inébranlable dans le danger
de la mort, la tempérance a plus d'aptitude à garder la fermeté de l'ame
au milieu déliassant des voluptés : car « il n'est pas naturel, dit Gicéron,
De Officiis, I, 43, que celui qui n'est pas ébranlé par la crainte le soit
par la concupiscence, et celui que les pénibles travaux n'ont point vaincu
ne doit point se laisser vaincre par le plaisir. »
2» Ges remarques renferment la réponse à la deuxième objection. Si
Ton attribue à la tempérance ce qui appartient à la force , c'est que la
première garde la juste mesure en toute chose et que la seconde rend
l'ame inaccessible aux séductions des plaisirs ; c'est aussi que ces deux
vertus possèdent des qualités générales qui conviennent à toutes les deux,
ou qu'elles se communiquent l'une à l'autre de leur plénitude.
neralis conditio, à qua nomen virtutis accipitur,
ut supra dictum est (art. 3). Et secundum hoc
manifestum est quod praedictae virtutes siint
divers! habitus secundum diversitatem objecto-
rum distincli.
Ad primum ergo dicendum, quod Gregorius
loquitnr de prœdictis quatuor virtutibus secun-
dum priraam acceptionem. Vel potest dici quod
istae quatuor virtutes denominantur ab invieem
per redundantiam quaradam. Id enim quod est
prudentiae redundat in alias virtutes, in quan-
tum à prudentia diriguntur; unaquœque vero
aliarum redundat in alias ea ratione quôd qui
potest quod difficilius est , potest et quod minus
est difficile. Unde qui potest refraenare concu-
piscentias delectabilium secundum tactum, ne
modum excédât (quod est difficillimum) , ex
hoc ipso redditur habilior ut refrsenet audaciam
i& periculis mortis , ne ultra modum procédât,
quod est longe facilius. Et secundum hoc for-
titudo dicitur temperata , temperaatia eliam
dicitur fortis ex redundantia fortitudinis in tem-
perantiam; in quantum scilicet ille qui per
fortitudinem habct animum firmum contra pe-
ricula mortis (quod est difficillimum ), est ha-
bilior ut retineat animi tîrmitatem contra im-
petus delectationum ; quia, ut dicit TuUius in
I. De Offic. (cap. 13) : « Non est consenta-
neum , qui metu non frangatur, eura frangi
cupiditate ; nec , qui invictum se u labore
praestiterit , vinci à voluptate. »
Et per hoc etiam patet responsio ad secun-
dum. Sic enim temperantia in omnibus modum
servat , et fortitudo contra illecebras volupta-
tum animum servat iuflexum ; vel in quantum
ist« virtutes denominant quasdam générales
conditiones virtutum, vel per redundantiam
praedictam.
DES VERTUS CARDINALES. 481
3« Les quatre conditions générales de la vertu, telles que les assigne le
Philosophe, ne sont pas propres aux vertus cardinales, mais on peut
les leur approprier de la manière que nous Tavons dit.
ARTICLE V;
Peut-on diviser les vertus cardinales en vertus civiles, en vertus purifiantes,
en vertus de rame purifiée et en vertus exemplaires ?
Il paroît qu'on ne peut diviser les vertus cardinales en vertus exem-
plaires, en vertus de Tame purifiée, en vertus purifiantes et en vertus
civiles. 1° Macrobe dit. Super somn. Scip., I, 8 : « Les vertus exem-
plaires sont celles qui existent dans l'esprit de Dieu. » Or, d'après le Phi-
losophe, Ethic, VIII, 10, (( il seroit ridicule d'attribuer à Dieu la jus-
tice, la force, la tempérance et la prudence. » Donc les vertus cardinales
ne sont pas des vertus exemplaires.
2° On appelle vertus de l'ame purifiée celles qui sont exemptes de pas-
sions; car Macrobe ajoute, ibid. : « Dans l'ame purifiée, la tempérance
n'a pas pour tâche de réprimer la convoitise ^ mais de l'oublier entière-
ment, et la force ne doit pas vaincre les passions , mais les ignorer. » Or
nous avons vu précédemment que la vertu ne peut être sans passions.
Donc les prétendues vertus de l'ame purifiée n'existent pas.
3o Macrobe continue , iibi supra : a Les vertus purifiantes appar-
tiennent à l'homme qui, se dérobant aux choses terrestres, se donne uni-
quement aux choses divines. » Or cela n'est pas une vertu, mais un vice;
car on lit dans Cicéron, De offlciis, 1, 13 : « Ceux qui disent mépriser ce
que les autres estiment (le pouvoir et les fonctions publiques), non-seu-
Ad tertium dicendum , quod illœ quatuor gé-
nérales Yirlutum conditiones , quas ponit Phi-
losophus, non sunt proprise prcedictis virtutibus,
sed possunt eis appropriari secundum modura
■jam dictum.
ÂRTICULUS V.
Vtrùm virilités cardinales convenienter divi-
dantur in viriutes politicas, purgatorias,
purgati animi et exemplares.
Ad quintuin sic proceditur (1). Videtur quod
inconvenienter hujusmodi quatuor "virtutes di-
vidantur in \irlutes exemplares, purgati ani-
mi , purgatorias et politicas. Ut enim Ma-
crobius dicit in I. ?>uper Somnium Scipionis
(cap. 8) : « Virtutes exemplares sunt quœ in
ipsa divina mente consistunt. » Sed Philosophas
in X. Eihic, dicit, quod « ridiculum est Deo
justitiam , fortitudinem , temperantiam et pru-
dentiam attribuera. » Ergo virtutes hujusmodi
non possunt esse exemplares.
2. Praeterea, virtutes purgati animi di-
cuntur, quse sunt absque passionibus. Dicit
enim ibidem Macrobius quod « temperantia
purgati animi est terrenas cupiditates non re-
primere, sed penitus oblivisci; fortitudinis
autem , passiones ignorare , non vincere. »
Dictum est autem supra , quod hujusmodi vir-
tutes sine passionibus esse non possunt. Ergo
hujusmodi virtutes purgati animi esse non
possunt.
3. Praeterea , virtutes purgatorias dicit esse
eorum « qui quadam humanorum fuga solis se
iuserunt diviois. » Sed hoc videtur esse vitio-
sum ; dicit euira TuUius in I. De Offic. ( ubi
supra), quod « qui despicere se dicunt ea quae
plerique mirantur {scilicet imperia et magis-
tratus) his non modo non laudi , verum etiam
(l) De his eliam in III, Sent.:, dist. 33, qu. 1 , art. 4 , ad 2; et dist. 34 , qu. t , art. 1 , ad
6; et qu. 26, de verit., art. 8, ad 2; et «^u, 5, art. 4 , ad 7,
X. 3»
483 I" II* rARTlK, QUESTION LXI, ARTICLE 5.
lement je ne les crois pas dignes d'éloges, mais je les accuse de vice. »
Donc les vertus purifiantes sont de vains mots.
4° Le môme IMacrobe dit toujours^ ibid, : « Les vertus politiques ou
civiles sont celles par lesquelles Thomme de bien veille à Tintérêt de
TEtat et protège la patrie. » Or la justice légale a seule le bien public pour
objets comme le dit le Philosophe. Donc les autres vertus ne sont pas des
Tertus civiles (1).
IMais nous trouvons encore cette parole dans IMacrobe : « Plotin , qui
tient le sceptre avec Platon parmi les philosophes , dit : « Il y a quatre
sortes de vertus : les premières s'appellent vertus ci\iles, les deuxièmes
vertus purifiantes, les troisièmes vertus de Tame purifiée, et les qua-
trièmes vertus exemplaires. » »
( Conclusion. — Parmi les vertus cardinales, les unes sont les vertus
civiles, les autres les vertus purifiantes, les autres les vertus de Tame
purifiée et les autres les vertus exemplaires. )
Comme le dit saint Augustin , « l'homme doit imiter un modèle pour
opérer dans son ame Tœuvre de la vertu; ce modèle, c'est Dieu.» Les
exemplaires des vertus humaines sont donc en Dieu, de même que les
types de toutes les choses. En conséquence les vertus considérées comme
étant exemplairement en Dieu , voilà les vertus exemplaires. Dans cet
Etre qui est tout raison, tout ordre et tout sagesse, la prudence est son
intelligence infinie; la tempérance est son intention sainte revenant sur
elle-même, comme elle est en nous la conformité de la volonté avec la
(1) Macrobe et saint Thomas disent d'après le grec viriules polilicœj et l'on traduit mal,
selon nous, dans la plupart des cas, cette expression par vertus politiques.
Pulilique vient de -ttom; , ville. IIoXi? se traduit en latin par civifas^ d'où civil. Comme
civitas est fait de coire^ s'unir, s'assembler, vivre en société, civil signiGe proprement
social.
En Grèce , comme chaque ville^ormoit une république ayant un gouvernement indépendant,
politique signifioit « qui se rapporte au gouvernement de l'Etat. » Sous l'empire romain , les
villes constituoicnt des municipcs ou bourgeoisies qui ne se gouvernoient pas souverainement,
de sorte que le mot civil s'appliquoit aux rapports des citoyens entre eux.
vitio dandum puto. » Ergo non sunt aliquœvir-
tutes purgaioriœ.
4. Praeterea, virtutes po/î7icas esse dicit,
« quibus boni viri reipublicse consuUint , urbes-
que tuentur. » Sed ad bonum commune tota
justitia legalis ordinatur, ut Philosophus dicit
in V. Ethic. (cap. 1). Ergo aliae virtutes non
debent dici politicœ.
Sed contra est, quod Macrobius ibidem
dicit : « Plotinus inter philosophiaî professores
cum Platone princeps ; « Quatuor sunt (inquit),
quaternaium gensra virtutum : ex liis piimse
politicœ Yûcantur j sêcundae purgatoriœ ;
tertiae anirni jam purgati ; quartse exem-
plarea, »
( CoNCLusio. — Cardinalium virtutiun aliqu»
politicœ, aiise purgatoriœ , aliquœ purgati
jam anirni , et 2\\^ exemplares dicuntur.)
Respondeodicendum, quôd sicut Augustinus
dicit in lib. De mor. Eccl. (cap. 6) : « Opor-
tet quod anima aliquid sequatur ad hoc ut ei
possit virtus innasci : et hoc , Deus est ; quem
si sequimur, bene vivimus. » Oportet igitur
quod exemplar Immanai virtutis in Deo praî-
existat, sicut etiam in eo praeexistunt oraniiim
rerum raliones. Sic igitur virtus potest consi-
depàri, vel prout est exemplariter in Deo ; et sic
dicuntur virtutes exemplares, Ita scilicet quod
ipsa divina mens in Deo dicatur prudentia;
temperantia vero conversio divinœ inteutionis
ad seipsam , sicut in nobis temperantia dicittir
pes Uoc quod concupiscibilis conformatur ra^
t
DES VERTUS CARDINALES. 483
raison; la force est son immutabilité dans les siècles des siècles; puis sa
justice est Fobservation de la loi éternelle dans ses œuvres. Ensuite
comme l'homme est par sa nature, suivant l'expression du Philosophe;
« un animal sociable, » les vertus qui sont en lui selon les lois de son
être s'appellent vertus civiles; car c'est sous leur direction , comme nous
l'avons expliqué jusqu'ici, qu'il suit la ligne du devoir parmi ses sem-
blables, dans la société. Mais il doit aussi, selon ses foibles forces , s'élever
vers Dieu : le Philosophe nous l'enseigne et les Livres saints nous le recom-
mandent souvent , par exemple dans ce passage, Matth., V, 48 : « Soyez
parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Il faut donc établir des
vertus intermédiaires, chargées de nous conduire des vertus civiles ou
humaines aux vertus exemplaires ou divines. Ces vertus se divisent,
d'après leur mouvement et leur terme , en deux catégories. La première
comprend les vertus de l'homme qui s'avance, à travers ce pèlerinage,
vers la ressemblance divine; on les appelle purifianîes. Ici, comme le
remarque Macrobe, la prudence « détourne de la terre et dirige vers lô
ciel, portant toutes les pensées de l'esprit sur Dieu; » la tempérance
« néglige, autant que la nature le permet , ce qu'exige l'usage du corps ; »
la force « empêche Tame de s'abattre devant les difficultés qu'offrent les
degrés supérieurs de la perfection, » et la justice « attache la volonté tout
entière aux lois sévères de cette vie d'épreuves et de combats. » La
seconde catégorie renferme les vertus de Fhomme parvenu à la ressem-
blance divine, celles qu'on appelle i^erïi^s de F ame purifiée. Dans cette
sphère, la prudence «ne regarde plus que les choses célestes, d comme le
dit encore Macrobe; la tempérance « ne connoît plus les cupidités ter-
restres;» la force « ignore les passions; » et la justice « attache dans une
; alliance perpétuelle à l'intelligence infinie, » par l'imitation. Ces vertus
tioni ; fortitudo auxera Dei est ejus immutabi-
litas; justitia vero Dei est observatio legis
aternae in suis operibus , sicut Piotinus dixit.
.Et quia homo secundum suam naturam est
■ animal polit icum (sicut dicitur lib. I. Polit.,
; cap. 2) , virtutes hujusmodi prout in hamine
[exisluDt secundum conditionem suîb uaturse,
politicse vocantur; prout scilicet horao secundum
has virtutes recte se habet in rébus humanis
gerendis , secundum quem niodum hactenus de
his virtutibus locuti sumus. Sed quia ad homi-
nem pertinet ut etiam ad divina se trahat quan-
tum potest , ut etiam Philosophus dicit in
X. Ethic. (cap. 7 vel 11), et hoc nobis in sacra
Scriptura commendatur multipliciter (secundum
illud Matth. V : « Estote peifecti sicut Pater
\ester cœlestis perfectus est), » necesse. est po-
nere quasdam \irtutes médias intei* politicas ,
quœ sunt virtutes humanae , et exempt ares ^
^uœ suut \irlutes divinac. Quec quidem virtutes
distinguuntur secundurn diversitatera motus et
termini : ita scilicet quod quœdam sunt virtu-
tes transeunlium et in divinam simiiitudinem
tendenlium ; et hce vocantur virtutes purga-
toriœ. Ita scilicet quod prudeutia « omnia raun-
dana divinorum contemplatione despiciat,
omneraque animae r.ogitationem in divina sola
dirigat ; » temperantia vero « relinquat , in
quantum natura patitur, q«ge corporis usas re-
quirit; » fortitadinis autem est « ut anima non
lerreatur propter excessura ad superna ; »
justitia Tero est , « ut tota anima consentiat
ad hujusmodi propositi viam. » Quœdam vero
sunt virtutes jam assequentium divinam simiii-
tudinem; quîe vocantur virtutes jam purgati
animi. Ita scilicet quod prudeutia « sola divina
intueatur ; » temperantia « terrenas cupiditates
nesciat; » fortitudo « passiones ignoret ; »
justitia « cum divina mente perpetuo fœdere
societur, » eam scilicet imilando, Quas quideiij
48^ I" II'' TARTIE, QUESTION LXI, ARTICLE 5.
sont l'apanage des bienheureux dans le ciel, et des hommes les plus par-
faits sur la terre.
Je réponds aux arguments : \° Lq Philosophe prend la vertu telle
qu'elle existe parmi les hommes, voyant dans la justice, par exemple, la
règle des ventes et des achats, dans la force la fermeté contre la crainte,
et dans la tempérance le frein qui réprime la convoitise. Effectivement,
il seroit ridicule de prêter à Dieu des vertus semblables à celles-là.
S'» Les vertus humaines , c'est-à-dire les vertus de l'homme vivant sur
la terre ont les passions pour objet; mais les vertus des bienheureux
vivant dans le ciel sont sans passions. C'est ce qui fait dire à Plotin, dans
Macrobe : « Les vertus civiles adoucissent les passions (c'est-à-dire les
ramènent à la modération du juste milieu) ; les vertus purifiantes les en-
lèvent; les vertus de l'ame purifiée les oublient, et les vertus exemplaires
les excluent. » On pourroit dire aussi que Macrobe, dans la parole ob-
jectée, entend par passions les mouvements désordonnés de l'ame.
3° Abandonner les choses humaines quand la nécessité commande de
s'en charger, c'est un acte vicieux; mais dans tout autre cas, c'est un
acte de vertu. Aussi le Philosophe romain dit-il, avant la parole objectée :
G On ne doit pas blâmer d'avoir abandonné les afi'aires publiques l'homme
qui, doué d'un grand esprit, se livre à la science, ni ceux qui sont forcés,
par la foiblesse de leur santé ou par des raisons plus graves, de s'éloigner
du service de l'Etat en laissant à d'autres le pouvoir et la gloire de le
gouverner (1). » Saint Augustin n'enseigne pas une autre doctrine : « L'a-
mour de la vérité, dit-il. De Civit, Bei, XIX, 19, cherche un saint
loisir, et le devoir de la charité accepte les occupations justes. Quand le
(l) La génération actuelle ne pèche point par Téloignement des fonctions publiques , c'est là
son moindre défaut ; la genl bourgeoise , libérale et philosophique est tout entière bubjétivore
ou désire de Têtre. Demandez aux valets des antichambres ministériels : ils vous parleront de
la souplesse des libres penseurs.
virtutes dicimus esse beatorum , vel aliquorum
in hac vita perfectissimorum.
Ad primumergo dicendum, quôd Philosophus
loquiiur de bis virtutibus secundùm quôd sunt
circa res huraanas , putà justitia circa eraptio-
nes vel venditiones , fortitudo autem circa ti-
morés, temperantia circa concupiscentias : sic
enim ridiculum est eas Deo attribuere.
Ad secundùm dicendum, quôd virtutes bii-
manse sunt circa passiones , scilicet virtutes
liominum in hoc mundo conversantium ; sed
virtutes eorum qui plenam beatitudinem asse-
quuntur, sunt absque passionibus. Unde Ploti-
nus dicit quôd « passiones politicae virtutes
moUiuïit,» id est, ad médium reducunt; « se-
cundae (scilicet purgatoriœ) auferunt; tertiae
(quœ sunt puryati aniyni ) obliviscuntur ; in
quurtis (scilicet çxQm^laribus) nefas est no-
rainari. » Quamvis dici possit quôd loquitur hîc
de passionibus , secundùm quôd signiticant ali-
quos inordinatos motus.
Ad teitium dicendum, quôd deserere res hu-
manas ubi nécessitas imponitur, vitiosum est ;
aliàs est virtuosum. Uude parum suprà TuUius
prsemittit : « His forsitan concedendum est
Rempublicara noncapessentibus, qui excel'enti
ingenio doctrin^E se dediderunt; et iis qui aut
valetudinis imbecillitate , aut aliqua graviore
causa impediti à Republica recesserunt , cùm
ejus administrandae potestatem aliis laudemque
concédèrent. » Quod consonat ei quod Augus-
tinus dicit, XIX. De Civit. Dei (cap. 19) :
« Otium sauclum quserit cbaritas veritatis , ne-
gotium justum s^.scipit nécessitas charitatis;
quod si nullus imponit, percipiendae atque in-
tuendae vacaadum est veritatij si autem impo-
DES VERTUS THÉOLOGALES. 485
travail ne nous est pas imposé , livrons-nous à la contemplation de la vé-
rité; quand il nous est imposé, acceptons-le par devoir de charité (1). »
4*» La justice légale se rapporte seule directement au bien public; mais
elle dirige par ses préceptes, comme le dit le Philosophe, toutes les autres
vertus vers ce terme. Car les vertus civiles, telles que nous les prenons
ici, ont pour objet non-seulement le bien de TEtat, mais encore le bien
des particuliers dans la vie privée , dans la famille et dans la société.
QUESTION LXII.
Des vertus théologales.
Après avoir examiné les vertus intellectuelles, les vertus morales et
les vertus cardinales, nous devons étudier les vertus théologales.
On demande quatre choses sur ce sujet : 1° Y a-t-il des vertus théolo-
gales? 1" Les vertus théologales se distinguent-elles des vertus intellec-
tuelles et des vertus morales? 3° La foi, Tespérance et la charité sont-
elles des vertus théologales? 4° La foi précède-t-elle Tespérance , et Tes-
pérance la charité?
(1) L'illustre docteur dit avant ces paroles : « Chacun peut choisir un de ces trois genres de
vie, la vie de loisir, la vie d'action ou la vie tempérée de loisir et d'action; mais il importe
de considérer ce que l'amour de la vérité nous donne, et ce que le devoir de la charité nous
demande. Nul ne doit se livrer tellement au loisir qu'il ne songe plus à l'utilité du prochain,
ni tellement à l'HClion qu'il néglige la contemplation des choses divines. Dans le loisir, ce n'est
pas un repos désœuvré qui doit plaire , mais la recherche ou la découverte de la vérité ,
chacun aspirant au progrés intellectuel , content de ce qu'on découvre sans envier aux autres
leur part de succès. Dans l'action, ce n'est pas l'honneur temporel ni la puissance qu'il faut
aimer, car tout est vanité sous le soleil; mais il faut aimer l'œuvre, dont la puissance et
l'honneur sont comme les instruments. « Celui qui désire l'épiscopat, dit l'Apôtre, désire une
bonne chose. » Vepiscopat ^ c'est à-dire la surveillance par laquelle le gouvernant fait le bien:
des gouvernés; car ce mot vient de stticxcttcÏv , veiller sur. Celui-là n'est point évêque , qu
veut commander, et non se dévouer. »
nitur, suscipienda est propter charitatis neces-
sitatem. »
Ad quartum dicendum, quôd sola justitia le-
galis directe respicit bonuin commune ; sed per
imperiura omnes alias virtutes ad boaum com-
mune trahit, ut in V. Ethic, dicit Philosophas.
Est enim considerandum quôd ad politicas vir-
tutes secundùm quôd hic dicuntur, pertinet non
solÙQi beuè operari ad commune, sed etiam
benè operari ad partes communis, scilicet ad
domum vel aliquam singularem personam.
QUiESTlO LXIL
De virtutihus theologicis^ in quatuor articulos divisa.
Dçinde considerandum est de virtutihus theo-
logicis.
Et circa hoc quœruntur quatuor : !<> Utrùm
tûtes theologicae distinguantur ab intellectuali-
bus et moralibus. S» Quot et quse sint. 4» Da
ordine earum.
48G
l'« II« PARTIE, QUESTION LXIT, ARTICLE 1.
ARTICLE I.
Y a-t-il des vertus théologales ?
n paroît qu'il n'y a pas de vertus théologales. 1° Le Philosophe dit,
Physic, VII, 17 : « La vertu est la disposition de Têtre parfait au plus
grand bien. » Or, d'une part, cette disposition implique la conformité
avec la nature; d'un autre côté, le divin est au-dessus de la nature hu-
maine. Donc les vertus théologales n'appartiennent pas à Thomme.
2o Vertus théologales veut dire vertus divines (1). Or, nous Tavons
vu, les vertus divines sont les vertus exemplaires qui n'existent pas dans
Thomme, mais dans Dieu. Donc les vertus théologales ne sont pas des
vertus de l'homme.
S*' On admet des vertus théologales pour nous mettre en rapport avec
Dieu, qui est le premier principe et la dernière fin. Or l'homme est coor-
donné au premier principe et à la dernière fin par la nature même de sa
raison et de sa volonté. Donc il n'a pas besoin de vertus théologales pour
le mettre en rapport avec Dieu.
Mais les préceptes de la loi commandent des actes de vertus. Or la loi
divine renferme des préceptes qui commandent des actes de foi , d'espé-
rance et de charité; car il est écrit, Eccli., II, 8, 9 et 10 : « Vous qui
craignez le Seigneur, croyez en lui..., espérez en lui..., aimez-le. » Donc
la foi, l'espérance et la charité sont des vertus qui mettent en rapport
avec Dieu; donc il y a des vertus théologales. — Le Philosophe enseigne
aussi la m.ême doctrine.
(Conclusion. — Outre les vertus morales qui aident l'homme à par-
(1) On sait que théologal vient de Qth^ , Diea , et de ).o-^o? , discours. Saint Thomas nous
fera connoître dans un instant les raisons qui ont fait donner ce nom à certaines \erius.
ARTICULUS I.
Uirùm sint aliquœ virtutes theoloyicœ.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quod
non sint aliquœ virtutes theologicaî. Ut enim
dicitur VII. Physic. (text. 17), « virtns est
dispositio perfecti ad optimum. » Dico autem
perfectum quod est « dispositum secundùm
naturam. » Sed id quod est divinum, est supra
naturam hominis. Ergo virtutes theologicce non
suut virtutes hominis.
2. Prœterea, virtutes tlieologicaî dicuntur
quasi virtutes divinae. Sed virtutes divinœ sunt
exemplares, ut dictum est (qu. 61, art. 5 et
art. 12, in corp.); quae quidem non sunt in
nobis, sed in Deo. Ergo virtutes theologicae
non sunt virtutes hominis.
3. Prœterea, virtutes théologie» dicuntur
quibus ordinamur in D^um , qui est primum
principium et ultimus finis. Sed horao ex ipsa
natura rationis et voluntatis habet ordinem ad
primum principium et ad ultimum finem. Non
ergo raquiruntur aliqui habitus virtutum theo-
logicarum quibus ratio et voluntas ordinetur in
Deum.
Sed contra est , quôd praecepta legis sunt de
actibus virtutum. Sed de aciibus fidei, speiet
charitatis dantur praecepta in lege diviua; di-
citur enim Ecdes., II : «Qui timetis Deum,
crédite illi ; » item : « Sperate in illum ; » item .
« Diligite illum. » Ergo fides et charitas sunt
virtutes in Deum ordinantes ; suut ergo théolo-
gien (sicut dicitur lib. I. Polit., cap. 2).
( CoNCLusio. — Prœter morales virtutes, qui-
bus homo juvari potest ad naturalem iinem
consequendum , sunt aliœ virtutes homini ne-
(1) De his eliara in HI, Sent., dist. 23, qu. 1 , art. 4 , quaestiunc. 3; ut et disl. 26, qu. 2,
art. 3, quaestiunc. 1 ; et qu. 1 , de virlut., art. 5, ad 11 , et art. 5 , ad 12.
DES VERTUS TUÉOimÂLISÉi W?
venir à sa fin naturelle, il y a d'autres vertus infuses qui relèvent à sa
fin surnaturelle : ce sont les vertus théologales. )
Nous Tavons dit précédemment, la vertu donne à Thomme la perfec-
tion nécessaire pour accomplir les actes qui peuvent le conduire à la féli-
cité. Il y à deiLx sortes de félicité : Tune est proportionnée à la nature
humaine, et Thomme peut y parvenir par les principes de son être;
l'autre dépasse la nature humaine, et Thomme ne peut l'atteindre que
par une certaine participation de la Divinité, conformément à cette pa-
role, II Pier., 1,4-: « Par Jésus-Christ, nous sommes devenus partici-
pants de la nature divine. » Et comme cette béatitude dépasse la pro-
portion de sa nature , l'homme ne peut la conquérir par les principes
naturels qui lui suffisent pour produire des œuvres bonnes danâ sa
sphère; il faut donc que Dieu lui donne certains principes pour le mettre
en rapport avec la béatitude supérieure , de même que les principes de
sa nature, secondée par l'assistance divine, le mettent en rapport avec
sa fin naturelle. Eh bien, ces principes reçus d'en haut s'appellent vertus
théologales, soit parce qu'elles ont Dieu pour objet dans ce sens qu'elles
établissent un saint commerce avec lui, soit parce que le ciel peut seul
les répandre dans les cœurs, soit parce que nous n'en avons connoissance
que par la révélation.
Je réponds aux arguments : \° L'être peut avoir telle ou telle nature
de deux manières : par essence , et sous ce rapport les vertus théologales
dépassent la nature humaine ; ensuite par participation, comme le bois
enflammé renferme la nature du feu, et dans ce sens l'homme devient
en quelque sorte participant de la nature divine. Les vertus théologales
appartiennent donc à la nature participée de l'homme.
2° Quand on dit que les vertus théologales sont des vertus divines, cela
cessariô infusée ad supernaturalem finem conse-
queudum, quœ theologicœ sunt appellatae.)
Respondeo dicendum, quôd per virtiitem per-
ficitur homo ad actus qiiibus in beatitudinem
ordinatur, ut ex suprà dictispatet (qu. 3, art. 5,
etqu. 4, art. 1 , et qu. 55, art. 3). Estautera
duplex hominis beatitudo sive félicitas, ut suprà
dictum est (qu. 3, art. 2, ad 4, et qu. 5,
art. 5). Una quidem proportionata humanse
naturœ , ad quam scilicet homo peryenire po-
test per principia suae naturœ. Âlia autera est
beatitudo naturam hominis excedeus , ad quam
homo sola divina virtiite pervenire potest se-
cuadùm quamdam divinitatis participationem ,
secundùm quod dicilur II. Petr., l, quôd «per
Christum facti sumus consortes divinse naturae. »
Et quia hujusmodi beatitudo proportionem hu-
manœ naturae excedit, principia naturalia ho-
minis ex quibus procedit ad benè agendum
secundùm suam proportionem, non sufûciunt
8d ordinaudum Ugminem in bealitudiuem prœ-
dictam : unde oportet quôd superaddautur ho-
mini divinitus aliqiia principia, per quse ita
ordinetur ad beatitudinem supernaturalem ,
sicut per principia naturalia ordinatur ad finem
connaturalem , non tamen absque adjutorif-
divino. Et hujusmodi principia virtutes dicuntur
theologicœ, tum quia habent Deum pro objecto,
in quantum per eas rectè ordinamur in Deum ;
tum quia à solo Deo nobis infunduntur ; tum
quia sola divina révélations in sacra Scriptura
hujusmodi virtutes traduntur.
Ad primumergo dicendum, quôd aliqua na-
tura potest attribui alicui rei dupliciter : une
modo essentialiter , et sic hujusmodi virtutes
theologicae excedunt hominis naturam ; alio
modo participative , sicut Ugnum ignitum par-
ticipât naturam ignis, et sic quodammodo fit
homo particeps divinœ naturae., ut dictum est.
Et sic istfe virtutes conveniunt homini secun-
dùm naturam participatam.
Ad secundùm dicendum, quôd istfie virtute»
488 1" II" PARTIE, QUESTION LXII, ARTICLE 2.
ne signifie pas que Dieu est vertueux par elles, mais que par elles Dieu
rend l'honinie vertueux pour l'élever jusqu'à lui. Ce ne sont donc pas des
vertus exemplaires, mais des vertus calquées sur Texemplaire.
3"^ La raison et la volonté de Thomme se mettent par leurs propres
forces en rapport avec Dieu dans les limites de la nature, en tant qu'il
en est le principe et la fin ; mais elles ne peuvent d'elles-mêmes s'élever
à Dieu considéré comme l'objet de la béatitude surnaturelle (1).
ARTICLE IL
Les vertus théologales se distinguent-elles des vertus intellectuelles et des
vertus morales ?
Il paroît que les vertus théologales ne se distinguent pas des vertus in-
tellectuelles et des vertus morales. 1° Puisque les vertus théologales ré-
sident dans l'ame humaine, elles perfectionnent l'intelligence ou la
volonté. Or les vertus qui perfectionnent l'intelligence s'appellent intel-
lectuelles, et celles qui perfectionnent la volonté se disent morales. Donc
les vertus théologales ne se distinguent pas des vertus intellectuelles et
des vertus morales.
2° Les vertus théologales sont celles qui mettent en rapport avec Dieu.
Or il est une vertu intellectuelle qui met semblablement en rapport avec
Dieu; car la prudence a pour objet les choses divines, puisqu'elle consi-
dère les causes les plus élevées. Donc les vertus théologales ne diffèrent
pas des vertus intellectuelles.
3" Saint Augustin prouve que les quatre vertus cardinales sont « l'ordre
de l'amour (2). w Or qu'est-ce que l'amour, sinon la charité, qui figure
(1) Par ses facultés naturelles, l'homme peut connoître et aimer Dieu comme Tauteur de la
nature, mais non comme Tauteur de la grâce, du salut, de la gloire éternelle
(2) Nous avons rapporté ces paroles du grand évêque, LX, 4, p. 478.
non dicuntur divin», sicut quibus Deus fit vir-
tuosus, sed sicut quibus nos efûcimur virtuosi
à Deo, et in ordine ad Deum. Unde nonsunt
exemplares, sed exemplatœ.
Ad tertiiim diceudiim , quôd ad Deum natu-
raliter ratio et voluntas ordinatur prout est
naturœ principiuin et finis, secundùin tamen
proportionem natura; ; sed ad ipsum secundùm
qiiùd est objectuQi beatitudinis supernaturalis,
ratio et voluntas secundùm suam uaturam non
ordinantur sulticienter.
ARTICULUS IL
Vtriim virtutes iheoloyicœ distinguantur ab
intellectualibus et moralïbus.
Ad secundam sic proceditur (1). Videtur quôd
virtutes theologicœ non distinguantur à mora-
libus et intellectualibus. Virtutes enini theolo-
gicae si sunt in anima humana , oportet quôd
perûciant ipsam vel secundùm partem intellec-
tiv<im , vel secundùm partem appelitivam. Sed
virtutes quae perficuint partem intellectivam ,
dicuntur intellectuales : virtutes autem quœ
perficiunt partem appetitivam, sunt momies.
Ergo virtutes theologicœ non distinguuntur à
viitutibus moralibus et intellectualibus.
2. Prœterea, virtutes tlieologicae dicuntur
quœ ordinant nos ad Deum. Sed inter intellec-
tuales virtutes est aliqua quae ordinat nos ad
Deum; scilicet sapientia quae est de diviuis,
utpote causam altissimam considerans. Ergo
virtutes theologicae ab intellectualibus non dis-
tinguuntur.
3. Praeterea, Augustinus in lib. De morihus
Eccles., manifestât in quatuor virtulibus car-
dinalibus quôd sunt ordo amoris. Sed amor
(1) De his eliam suprà, qu. 58, art. 2; ut et lU, Sent,^ dist. 23. qu. 1 , art. 4, quœsliunc. 9^
«d 4; et i^u. 14, de verit.; art, 3, ad 0} çt (^u. 1, de viitut., art, 13.
DES VERTUS THÉOLOGALES. 489
parmi les vertus théologales. Donc les vertus théologales ne diffèrent pas
des vertus morales.
Mais ce qui est au-dessus de la nature humaine se distingue de ce qui
est dans les limites de cette nature. Or les vertus théologales sont au-
dessus de la nature humaine , tandis que les vertus intellectuelles et les
vertus morales n'en dépassent point les proportions. Donc les vertus théo-
logales se distinguent des vertus intellectuelles et des vertus morales.
(Conclusion. — Puisque Fobjet des vertus théologales dépasse la na-
ture humaine, tandis que Tobjet des vertus intellectuelles et des vertus
morales est dans la sphère de ses facultés, ces vertus différent d'espèce.)
Comme nous Tavons vu dans une question précédente , les habitudes
se distinguent spécifiquement d'après la différence formelle de leurs ob-
jets. Or l'objet des vertus théologales, c'est Dieu même en tant qu'il dé-
passe la connoissance de la raison humaine; puis l'objet des vertus
intellectuelles et des vertus morales , ce sont les choses qui peuvent être
comprises par la raison humaine. Donc les vertus théologales se dis-
tinguent spécifiquement des vertus intellectuelles et des vertus morales.
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus intellectuelles et les vertus
morales perfectionnent l'intelligence et la volonté naturellement; mais
les vertus théologales perfectionnent ces facultés surnaturellement.
2° Telle que le philosophe la range parmi les vertus intellectuelles , la
sagesse considère les choses divines en tant qu'elles tombent sous l'inves-
tigation de la raison humaine; mais la foi, considérée comme vertu
théologale , les concerne en tant qu'elles dépassent la portée de la raison
humaine.
3° La charité est amour, mais tout amour n'est pas charité. Quand
donc saint Augustin dit que « toute vertu est l'ordre de l'amour , » il
est charitas, qiise ponitur virtus tbeologica.
Ergo virtutes morales non distinguuntur à theo-
logicis.
Sed contra : id quod est supra naturam ho-
minis, distingiiitur ab eo quod est secundùm
iiaturam hominis. Sed virtutes theologicce sunt
super naturam hominis^ quia secundùm naturam
conveniunt virtutes intellectuales et morales ,
ut ex suprà dictis patet ( qu. 58 , art. 4 et 5 ).
Ergo distinguuntur ab invicem.
( CoNCLUsio. — Virtutes theologicse distin-
guuntur specie à virtutibus moralibus et intel-
lectualibus, quôd harum objectum humanam
non excedit rationem.)
Respondeo dicendum , quôd sicut suprà dic-
tum est ( qu. 54 , art. 2 ), habitus specie distin-
guuntur secundùm formalem differentiam objec-
torum. Objectum autem theologicarum virtutum
est ipr e Deus ( qui est ultimus rerum finis ) ,
objectum autem virtutum intellectualium et
raoralium est aliquid quod humana ratione
comprebendi potest. Unde virtutes théologie»
specie distinguuntur à moralibus et intellec-
tualibus.
Ad primum ergo dicendum , quod virtutes
intellectuales et morales perticiunt iutellectum
et appetitum hominis secundùm proportionem
naturee humanse, sed theologicœ supernatura-
liter.
Ad secundùm dicendum, quôd sapientia quœ
à Philosopho ponitur intellectualis virtus,
considérât divina secundùm quôd sunt investi-
gabilia ratione humana; sed theologica virtus
est circa ea, secundùm quôd rationem humanain
excedunt.
Ad tertium dicendum, quôd licèt charilas sit
amor, non tamen omnis amor est charitas*
Cùm ergo dicitur quôd « omnis virtus est ordo
, amorié, » potest iutêUigi vel de amore coiiimu*
490 I« II" PARTIE, QUESTION LXIT, ARTICLE 3.
entend ou Tamour pris en général ou l'amour qui est charité. S'il entend
Tamour pris en général, il veut dire que toute vertu est a Tordre de l'a-
mour, » parce que chacune des vertus théologales renferme l'affection
bien ordonnée, et que toute affection trouve sa racine et son principe
dans l'amour, comme nous le savons; s'il entend l'amour qui est charité,
ses paroles ne signifient pas que toutes les vertus sont essentiellement la
charité, mais qu'elles dépendent toutes plus ou moins étroitement de la
charité.
ARTICLE in.
La foi, Vespérance et la charité sont-elles des vertus théologales?
Il paroît que la foi, Tespérance et la charité ne sont pas des vertus
théologales. 1° Les vertus théologales sont à la béatitude surnaturelle co
que les inclinations dérivant des lois nécessaires de notre être sont à la fin
naturelle. Or, de toutes les vertus qui se rapportent à la fin naturelle,
une seule dérive des lois nécessaires de notre être, c'est l'intelligence des
principes (1). Donc il n'y a non plus qu'une vertu théologale.
2° Les vertus théologales sont plus parfaites que les vertus intellec-
tuelles et que les vertus morales. Or la foi ne s'élève pas au rang des
vertus intellectuelles , mais elle reste un degré plus has, puisqu'elle est
une connoissance imparfaite (2) ; l'espérance ne figure pas non plus parmi
les vertus morales, mais elle est aussi plus bas, vu qu^elle forme une
passion. Combien donc, à plus forte raison, la foi et Tespérance ne sont-
elles pas des vertus théologales.
(1) L'intellect admet nécessairement les principes, de même que la volonté veut la fin for-
cément : donc rintelligence , qui est produite par les principes , suit les lois nécessaires de
notre être.
(2) Les principes engendrent rintelligence , les conclusions la science et les propositions
citer dicto, vel de amore charitatis. Si de amore
communiter diclo , sic dicitur quselibet virtus
esse ordo amoris, in quantum ad quamlibet
cardinaliiim virtutum requiritur ordinata affec-
tio ; omnis autem affectionis radix et principium
est amor, ut suprà dictum est (qu. 23, art. 1
et 2) ; si autem intelligatur de amore charitatis,
non datur per hoc intelligi quôd quaeUbet alla
virtus essentialiter sit charitas, sed quôd omnes
aliœ virtutes aliqualiter à charitate dependeant,
ut infrà patebit ( qu. 63, art. 2, et 2, 2, qu. 23,
art. 7).
ARTICULIS III.
Utrùm convenienier fides , spes et charitas
ponanttir virtutes theologicœ.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
incoûvenienter ponautur très virtutes theolo-
gicse : fides, spes et charitas. Virtutes enim
theologica; se habent la ordine ad beatitadinem
divinam , sicut inclinatio naturœ ad ûnem con-
naturalem. Sed inter virtutes ordinatas ad fmem
connaturalem ponitur uaa sola virtus naturalis,
scilicet intellectus principiorum. Ergo débet
poni una sola virtus theologica.
2. Praîterea, theologicœ virtutes sunt perfec-
tiores virtutibus intellectaalibus et moralibus.
Sed inter intellectuales virtutes fides non po-
nitur, sed est aliquid minus virtute, cùm sit
cognitio iraperfecta (2)-, simililer etiam ioter
virtutes morales non ponitur spes, sed est ali-
quid minus virtute, cùm sit passio. Ergo multà
minus debent poni virtutes theologicae.
(1) De his etiam in 2 , 2 , qu. 17 , art. 6 ; ut et IH, Sent., dist. 23. qu, 1 , art. 6 ; et dist. 26,
qu. 2, art. 3, quœstiunc. 1; et qu. 1, de verit , art. 5, ad 12, et art. 12, tum in corp., tum
ad 10, argum.; et in I. ad Corinlh.j lect. 2 et 4.
(2) Utpote quse sequatur opioionem , ut in II. De anima ^ text. 157 , videre est, At opinio,
LES VERTUS THÉOLOGALES.' 5-91
3" Les vertus théologales mettent Tame en rapport avec Dieu. Or Famé
ne peut être mise en rapport avec Dieu que par sa partie intellective, qui
renferme l'intelligence et la volonté. Donc il n'y a que deux vertus théo-
logales. Tune pour perfectionner l'intelligence^ l'autre pour perfectionner
la volonté.
Mais saint Paul dit^ I Cor., XIII, 13 : « Maintenant restent ces trois
choses : la foi, l'espérance et la charité. »
(Co-VCLusiON. — Il y a trois vertus théologales qui mettent l'intelligence
et la volonté de l'homme en rapport avec la béatitude surnaturelle : ces
vertus sont la foi, l'espérance et la charité. )
Comme nous l'avons vu dans le premier article de cette question, les
vertus théologales mettent l'homme en rapport avec la béatitude surna-
turelle , de mêm.e que l'inclination produite par les lois de son être le
mettent en rapport avec sa fin naturelle. Ces derniers rapports sont
formés par deux facultés : par l'intelligence renfermant les premiers
principes perçus par la lumière naturelle, et sur lesquels s'appuie la
raison dans les choses spéculatives et dans les choses pratiques; puis par
la volonté droite, qui tend d'elle-même au bien de la raison. Ces deux
puissances ne peuvent établir des rapports semblables avec la béatitude
surnaturelle; car saint Paul dit, I Cor., II, 9 : « L'œil n'a point vu,
Foreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce
que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. » Il faut donc que la grâce,
pour combler l'abimequi sépare l'homme de sa fin surnaturelle, c joute
surnaturellement certaines choses à ses deux facultés principales. Dieu
probables la croyance ou ropinion. Or les principes et les conclusions évidentes renferment
toujours la vérité : Tintelligence et la science sont donc des vertus. Mais les propositions pro-
bables peuvent renfermer Terreur : donc la croyance, bien entendu la croyance humaine n'est
pas une vertu, car la vertu se rapporte toujours à la vérité.
3. Prœterea, virtutes theologicœ orùinant
aulmam hominis ad Deum. Sed ad Deura non
potest anima hominis ordinari nisi per intellec-
tivam partem, in qua est intellectus et vohintas.
Ergo non debent esse nisi du» virtutes tlieolo-
gicae : una qiise perficiat intellectum, alia qiiœ
peificiat voluntatera.
Sed contra est, quod Apostolus dicit, I. ad
Cor., XIII : « Nunc autem manent fides, spes,
charitas, tria hœc. »
( CoxLUsio. — Très sunt theologicaî virtutes,
quibus homo secundùm intellectum et volunta-
tem consequi suani supernaturalembeatitudinem
potest : fides videlicet, spes et charitas. )
Respondeo dicenlimi , quôd siciit suprà dic-
tnm est (art. 1 ), virtutes theologicse hoc modo
ordinant hominem ad beatitudinem supernatu-
ralem , sicut per uaturalem inclinationem ordi-
natur homo in finem sibi connaturalem. Hoc
autem contingit secundùm duo : primo quidem,
secundùm rationem vel intellectum, in quantum
conlinet prima principia universalia cognita
nobis per naturale lumen intellectus, ex quibus
procedit ratio tam in speculandis quàm in
agendis; secundo, per rectitudinem voluntatis
uaturaliter tendentis in bonum rationis. Sed
haec duo deflciunt ab ordine beatitudinis super-
naturalis, secundùm illud I. ad Cor., II:
« Oculus non vidit, et auris non audivit, et ia
cor hominis non ascendit quge prgeparavit Deus
diligentibus se. » Unde oportuit quôd quantum
ad utrumque aliquid homini supernaturaliter
adderetur ad ordinandum ipsum in finem super-
naturalem. Et primo quidem quantum ad intel-
cùm etiiun in falsutn feiri possit, est inipeifecla cogniîio , nec dici potest virtus ; ut Elhic.
Ub. VI, cap. 3, tuin in grœco-lat., tum in auli^iuis patet.
^02 1"^ II« PARTIE, QUESTION LXII, ARTICLE 3.
surajoute à l'intelligence certains principes surnaturels qu'elle perçoit par
la lumière divine : ce sont les dogmes qui forment l'objet de la foi. Ensuite
il surajoute deux choses à la volonté : la direction, qui la tourne vers sa
dernière fin comme vers une chose qu'elle peut attemdre, c'est l'espé-
rance; puis une sorte d'afiinité spirituelle, qui la transforme pour ainsi
dire en ce terme suprême, c'est la charité. Car les êtres tendent d'eux-
mêmes vers la fin qui leur est naturelle, et c'est l'affinité, la conformité
qui produit ce mouvement.
Je réponds aux arguments : !« Dans les limites de sa sphère, rintelli"
gence connoît par les espèces et par l'habitude naturelle jointe à la puis-
sance; puis la volonté trouve en elle-même, hors de toute habitude, soit
la direction, soit la conformité nécessaires pour se mettre en rapport avec
la fin proportionnée à son essence. Mais cela ne suffit point dans les
choses qui sont au-dessus de la nature : il faut, ici, qu'une habitude
surnaturelle soit ajoutée à l'intelligence et à la volonté.
2° La foi et l'espérance renferment une certaine imperfection , parc
qu'elles ont pour objet les choses qu'on ne voit ou qu'on n'a pas. Ains
avoir la foi et l'espérance dans les choses soumises aux facultés de
l'homme , cela ne remplit pas toute l'idée de la vertu ; mais avoir la foi
et l'espérance dans les choses supérieures aux facultés de l'homme, cela
dépasse toute vertu humaine, conformément à cette parole , l Cor., 1, 23 :
« La foiblesse de Dieu est plus forte que les hommes. »
S"" Le vouloir implique deux choses : le mouvement vers la fin, et la
conformité à la fin par l'amour. La volonté de l'homme doit avoir deux
vertus : l'espérance et la charité.
lectum adduntur homini qusedam principia su-
pernaturalia quœ divino lumine capiuntur; et
hœc sunt credibilia de quibus est fides. Secuudô
verô est voluntas, ques ordinatuf in illam finem,
et quantum ad motum intentionis in ipsum
teudentem , sicut in id quod est possibile con-
sequi , quod pertinet ad spem ; et quantum ad
unionem quamdam spiritualem, perquam quo-
dammodo transformalur in illum finem, quod
fit per charitatem. Appetitus enim uniuscujus-
que rei naturaliter movetur et tendit in finem
sibi connaturalem, et iste motus provenit ex
quadam confoimitate rei ad suum finem.
Ad primum ergo dicendum, quôd intellectus
inùiget speciebus intelUgibilibus per quas intel-
ligat, et ideo oportet quôd in eo ponatur ali-
quis habitus naluralis superadditus potentiae ;
sed ipsa natura voluntatis sufficit ad naturalem
ordinem in finem, sive quantum ad intentionem
finis, sive quantum ad contormitatem ad ipsuui.
Sed in ordine ad ea quae supra nataram sunt,
ad nihil horum sufficit natura potentise , et ideo
oponet fieri superadditionem liâbitùs superna-
turalis quantum ad utrumque.
Ad secundum dicendum , quôd fides et spes
imperfectionem quamdam important, quia fides
est de bis quss non videntur , et spe=; àc- his
quae non babentur. Unde habere fidem et spem
de his quae subduntur humanse potestati, dé-
ficit à ratione virtutis ; sed habere fidem et spem
de his qute sunt super facultatem naturae hu-
manae , excedit omnem virtutem homini pro-
portionatam, secundum illud I. Cor., I : « Quod
infirmum est Dei, fortius est homiuibus. »
Ad tertium dicendum, quôd ad appetitum
duo pertinent : sciiicet motus in finem et con-
formatio ad finem per amorem; et sic oportet
quôd in appetitu humano duae virtutes theoio-
gicaî ponantur, sciiicet spes et charitas.
DES TERTCS THÉOLOGALES; 493
ARTICLE IV.
La foi précède-t-elle l'espérance , et l'espérance la charité?
Il paroît que les vertus théologales ne sont point ordonnées de telle
sorte que la foi pré/:ède l'espérance, et Tespérance la charité. 1° La racine
est avant ce qu'elle produit. Or la charité est la racine de toutes les
vertus; car saint Paul dit^ Ephes., III, 17 : « Enracinés et fondés dans
la charité (1). » Donc la charité précède toutes les vertus, et partant la
foi et la charité.
2o Saint Augustin dit, De dùct, christ., l, 17 : « L'homme ne peut
aimer ce qu'il ne croit pas exister; mais quand il croit et qu'il aime , il
espère parvenir par les bonnes œuvres à l'objet de sa croyance et de son
amour. » Donc la foi vient avant la charité, puis la charité avant l'espérance.
3° L'amour est le principe de toute affection : c'est un point que nous
avons établi plus haut. Or l'espérance implique une certaine affection ;
car elle est une passion, comme nous l'avons aussi prouvé. Donc la cha-
rité, qui est l'amour, devance l'espérance.
Mais saint Paul énumère les vertus théologales dans Tordre que nous
avons indiqué : « Restent trois choses, dit-il, I. Cor., XIII, 13 : la foi,
l'espérance et la charité. »
(Conclusion. — Au point de vue des actes, la foi précède l'espérance,
et l'espérance la charité dans l'ordre de la génération; mais la charité
marche avant la foi et l'espérance dans l'ordre de la perfection, parce
qu'elle est la forme et la racine de toutes les vertus.)
II y a deux ordres dans les choses : l'ordre de la génération et l'ordre
(1) toc. cit. y 14, 17 et 18 : « Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-
Christ...., afin que le Christ par la foi habite dans vos cœurs; et qu'enracinés et fondés dans
^t ÂRTICULUS IV.
^^Êtrùmjldes sit prior spe, et spes charitate.
■ Àd quartum sic proceditur (1). Videturquôd
non sit hic ordo theologicaium virtutum, quôd
fides sit prior spe, et syes prior charitate. Radix
enim est prior eo quod est ex radice. Sed cha-
ntas est radix omnium virtutum , secundùra
illud ad Ephes. , III ; « In charitate radicati
et funJaJi. » Ergo charitas est prior aliis.
2. Prœterea, Auguslinus dicit in I. De doc-
irina christ, (cap. 37) : «Non potest aliquis
diligere quod esse non crediderit ; porrô si
crédit et diligit , benè agendo efficit ut eliam
speret (2). » Ergo videtur quôd fides prœcedat
charitatem, et charitas spem.
3. Prseterea, amor est principium omnis af-
fectionis, ut suprà dictum est (qu. 23, art. 2).
Sed spes nominat quamdam affectionem ; est
enim qusedam passio , ut suprà dictum est
(qu. 40, art. 1 ). Ergo charitas quae est amor,
est prior spe.
Sed contra est ordo qno Apostolus ista enu-
inerat dicens : « Nunc autem manent fides ,
spes et charitas. »
(Co^'CLUSIO. — Tametsi ordine perfectionis ,
charitas quœ omnium virtutum forma est ac
radix, prior sit spe et fide, attamen ordine ge-
nerationis fides spem, et spes charitatem ante-
cedit.)
Respondeo dicendura, quôd duplex est ordo,
scilicet generationis et perfectionis. Ordiae
(1) De his eliam in 2 , 2 , qu. i , art. 7, et qu. 17 , art. 7 et 8 ; et m, Sent.^ dist. 23, qu. 2,
art. 5; et qu. 4 , de virtut., vel queest. de spe, art. 3.
(2) Sive paulô pleniùs prope finem : Si crédit et diligit ^ benè agendo et prœceptis bono*
fwm vnorum oblemperando, efficit ut eliam speret se ad id quod diligit, c^se venturum.
494 I" II'' PARTIE, QUESTION LXII, ARTICLE à:
de la perlection. Dans l'ordre de la génération, où la matière est avant
la forme, l'imparfait avant le parfait; si Ton considère les actes, car les
vertus sont infuses simultanément, la foi précède l'espérance, et l'espé-
rance la charité. En effet, pour que la volonté se porte vers une chose
sous l'impulsion de l'espérance et de l'amour, ne faut-il pas que les sens
ou l'intelligence aient perçu cette chose? Eh hien, l'intelligence perçoit par
la foi ce qu'espère et aime la volonté; la foi devance donc l'espérance et
la charité dans l'ordre de la génération. Ensuite l'homme aime les choses
parce qu'il les perçoit comme son hien. Or quand il espère retirer un
avantage de quelqu'un, il le regarde comme son hien : il aime donc parce
qu'il espère; l'espérance devance donc la charité, quant aux actes, dans
l'ordre de la génération. Mais si nous passons à l'ordre de la perfection,
nous devons dire le contraire : ici, la charité se présente avant la foi et
avant l'espérance, pourquoi? Parce que la foi et l'espérance sont infor-
mées par la charité et qu'elles en reçoivent comme vertus leur perfection.
Car la charité est la mère et la racine de toutes les vertus, dans ce sens
qu'elle en constitue la forme. Nous comprendrons mieux cela dans la
suite (1).
Je réponds aux arguments : 1° Les réflexions qui précèdent renferment
la réponse à la première difficulté.
2° Saint Augustin parle, dans le passage ohjecté, de l'espérance qui
attend, par les mérites que lui assurent ses bonnes œuvres, le bonheur
éternel; il s'agit là, comme on le voit, de l'espérance jointe à sa forme,
Ja charité , vous puissiez comprendre , avec tous les saints , quelle est la largeur , et la lon-
gueur, et la hauteur, et la profondeur » du mystère que je vous ai annoncé.
(l) 1° La foi, l'espérance et la charité sont répandues en même temps dans le cœur de
rhomme ; 2» l'homme fait d'abord des actes de foi, puis des actes d'espérance, puis des actes
de charité ; 3» la charité est plus parfaite que la foi et que l'espérance.
Le saint concile de Trente a sanctionné cette doctrine dans ces termes, Sess. TI, ch. 7:
« L'homme reçoit simultanément, en Jésus-Christ, par infusion divine, la foi, Tespérance et
la charité. Car la foi, quand l'espérance et la charité ne se joignent pas à elle, no peut unir
parfaitement à Jésus-Christ , ni rendre membre vivant de son corps. C'est ce qui fait dire à
récrivain sacré que « la foi sans les œuvres est morte. » »
quidem generationis quo raateria est prior
forma , et imperfectum perfecto, in nno et eo-
dem ficles prsecedit spem , et spes charitatem
secundùm actus; nain habitas simul inlundun-
tur. Non enim potest in aliquid motus appeti-
tivus tendere vel sperando vel amande, nisi
quod est apprehensum sensu aut intellectii.
Per fidem autem appreliendit intellectus ea
qiise sperat et amat : unde oportet quôd ordine
generationis fides prsecedat spem et charitatem.
Similiter autem ex hoc homo aliquid amat quôd
apprehendit illud ut bonum suiim; per hoc
autem quôd homo ab aliquo sperat se bonum
consequi posse , reputat ipsum in quo spem
habet veluU q«oddam bonum suum : unde ex
hoc ipso quôd homo sperat de aliquo, procedit
ad araandum ipsum ; et sic ordine generationis
secundùm actum spes prœcedit charitatem.
Ordine verè perfectionis charitas prœcedit fidem
et spem, eo quôd tam fides quàm spes per cha-
ritatem formatur , et perfectionem virtutis ac-
quirit. Sic enim charitas est mater onnium
virtutum et radix, in quantum est omnium
virtutum forma, ut infrà dicetur (qu. 65, art. 4,
et 2, <2, qu. 23, art. 8).
Et per hoc patet responsio ad primum.
Ad secundùm dicendum , quôd Augustiniis
loquitur de spe qua nuis sperat exmeritis jars
habitis se ad beatitudinem perventurum ; quod
est spei formatse , qu» sequitur charitateiû*
DE LA CAUSE DES VERTUS. 495
qui suit la charité, ûlais rhonmie peut espérer avant d'avoir cette der-
nière vertu; il peut espérer, non par les mérites qu'il possède déjà, mais
par ceux qu'il a la confiance d'acquérir.
3° Gomme nous l'avons dit précédemment, l'espérance a deux objets.
Son objet principal est le bien espéré : sous ce rapport, l'amour précède
l'espérance, car on n'espère un bien que lorsqu'on le désire et qu'on
l'aime. Ensuite l'objet secondaire de l'espérance, c'est la personne dont
on espère un bien : à cet égard l'espérance produit l'amour, puis l'amour
à son tour augmente l'espérance ; car lorsqu'on espère obtenir un bien de
quelqu'un, on commence à l'aimer, et l'amour que l'on conçoit pour sa
personne fortifie l'espérance que l'on a en lui.
QUESTION LXIII.
De la cause de la vertu.
Après avoir parlé de la nature et de la distinction des vertus, nous
devons parler de leur cause.
On demande quatre choses sur ce sujet : 1** La vertu nous est-elle don-
née par la nature ? 2*^ Peut-elle être produite par la coutume des actes ?
3° Y a-t-il des vertus morales qui soient données à l'homme par infusion
divine ? 4° Les vertus acquises par la coutume des actes sont-elles d'une
autre espèce que les vertus infuses ?
Potest autem aliquis sperare antequam liabeat
charitatem, non ex meritis quae jam habet,
sed quae sperat se liabiturum.
Ad tertium dicendum, quôd sicut suprà dic-
tiini est (qu. 40 , art. 7 ), cùm de passionibiis
ageretur, spes respicit duo. Unum quidem sicut
principale objectum, scilicet bonumquod spe-
ratur : et respectu .hujus semper amor praece-
dit spem ; nunquam enim speratur aliquod bo-
niim nisi desideratum et amatum. Respick
etiam spes illum à quo se sperat posse conse
qui bonum : et respectu hujus primo qnidem
spes prœcedit amorem, quauivis postea ex ipso
amore spes augeatur; per hoc enim quôd ali-
quis reputat per aliquem se posse consequi
aUquod bonum, incipit amare Ipsum; et ex hoc
ipso quod ipsum amat , postea fortiùs de eo
sperat.
QU^STIOLXin.
De causa virtutum^ in quatuor crtienlos divisa.
Deinde considerandum est de causa \irtutum.
Et circa hoc quseruntur quatuor : \° Utrùm
\irtus sit in nobis à natura. 2» Utrùm aliqua
\irtus causetur in nobis ex assuetudine operum.
30 Utrùm aliquae virtutes morales sint in nobis
per infasionem. 4» Utrùm virtus quam acqui-
rimus ex assuetudine operura, sit ejusdem
speciei cum virtut.e infusa.
406
1" II* PARTIE, QUESTION LXIIT, ARTICLE 4.
ARTICLE I.
La vertu nous est -elle donnée par la nature?
Il paroît que la vertu nous est donnée par la nature. i° Saint Jean Da-
mascène dit. De fide orthod., Il, 14 : « Les vertus sont naturelles et se
trouvent également dans tous les hommes. » Et saint Antoine, dans saint
Athanase, Serm. ad Monachos : « Que la volonté change la nature, c'est
perversion; qu'elle y reste fidèle, c'est vertu. » Et la Glose, commentant
cette parole, MaWi., ÏV, 23 : « Jésus parcouroit toute la Galilée, en-
seignant dans les synagogues, » dit : « Le divin Maître enseignoit les
vertus innées, la justice, l'humilité, que Fhomme a naturellement. »
2° Le bien de la vertu est d'être selon la raison. Or ce qui est selon la
raison est naturel à l'homme, puisque la raison forme sa nature même.
Donc la vertu est naturelle à l'homme.
3° On dit inné ce que l'homme a depuis sa naissance. Or l'homme a
certaines vertus depuis sa naissance; car Joh dit, XXI, 18 : « La com-
passion a crû avec moi dès mon enfance, et elle est sortie avec moi du
sein de ma mère. » Donc la vertu est innée dans l'homme.
Mais ce que l'homme a par nature est commun à tous les hommes, et
le péché ne peut le détruire; car, selon saint Denis, Le div. Nom., IV,
c< les biens naturels sont restés même dans les démons. » Donc l'homme
n'a pas la vertu par nature.
(Conclusion. — Les vertus intellectuelles et les vertus morales nous
sont données par la nature dans leur aptitude ou dans leur commence-
ment, mais non dans leur perfection; les vertus théologales, au con-
traire, ne viennent pas de la nature, mais d'un principe extérieur, soit
dans leur commencement, soit dans leur perfection.)
ARTICULUS I ' ^'^^"''^- Ergo virtiis inest homini à natura.
I 3. Prœterea, illiid dicitur esse nobis naturale
Utrùm virtus insit nohis à natura. i q^Q^j ^^^^^^^ ^ nativitate inest. Sed viitutes qui-
Ad primum sic proccditur (1). Vidctur quôd \ biisdani à nativitate insiint; dicitur eniai Job,
virtus sit in nobis à natora. Dicit cnim Damas- XXXI : « Âb infantia crevit mecum iniseratio,
cenus in lib. II (cap. 14 ) : « Naturales sunt et de utero matris egressa est mecum. » Ergo
virtutes, et aequaliter insunt omnibus. » Et An- \ virtus inest homini à natura.
tonius dicit in Serm. ad Monachos : « Sina- 1 Sed conlra : id quod inest homini à natura,
turam voluntas mutaverit, perversitas est; con- j est omnibus hominibus commune, etnontoîlitur
ditio scrvetur, et virtus est. » Et Matth.j IV, ' perpeccatum, quiaetiam «in dœmonibus bona
super illud : « Circuibat Jésus, etc., » dicit
Glossa : « Docet naturales virtutes, scilicct jus-
titiam , humilitatem , quas naturaliter habet
home. »
2. Prœterea , bonum virtutis est secuniiùm
rationem esse, ut ex dictis patet (qu. 55, art. 4,
ad 2). Sed id quod est secundùm rationem,
est homini naturale , cùm ratio sit hominis
naturalia manent, » ut Dionysius dicit in IV.
cap. De div. Nomin. Sed virtus non inest
omnibus hominibus, sed abjicitur per peccatura,
Ergo non inest homini à natura.
( CoN'CLUsio. — Virtutes in nobis sunt à natura
secundijm aptitudinem et inchoationem , non
autem secundùm perfectionem ; prseter virtutes
theologicas, quaesunt totaliter ab extrinseco.)
(1) De his etiam suprà, qu, 51, art. 1; cl 2, 2, qu. 47, art. 15; et III, Sent,j dist. 33,
DE LA CAUSE DES VERTUS. ^97
Quelques auteurs disent que les formes des corps, préexistant à l'état
datent dans la matière, viennent entièrement d'un principe intrinsèque;
d'autres soutiennent que, produites par une cause séparée de la matière,
elles proviennent entièrement d'un principe extrinsèque; d'autres en-
seignent qu'elles dérivent partie d'un principe intrinsèque et partie d'un
principe extrinsèque : d'un principe intrinsèque, en ce qu'elles existent
en puissance dans la matière ; d'un principe extrinsèque, en tant qu'elles
sont produites à l'acte par un agent qui leur est étranger. Ces philosophes
appliquent ces trois systèmes aux formes des suhstances spirituelles. Les
premiers disent : Les habitudes des sciences et les vertus viennent en-
tièrement de l'intérieur : la nature imprime dans l'ame toutes les idées
et tous les sentiments; puis l'exercice et la discipline, l'étude et la pra-
tique du bien, semblables à la lime qui dégrossit le fer, les dégagent, les
façonnent, les polissent au milieu de la masse du corps : telle est l'opi-
nion des platoniciens. Les deuxièmes disent : La science et la vertu pro-
viennent entièrement de l'extérieur; elles ont leur source et leur prin-
cipe dans l'action des intelligences qui entourent l'ame où elles résident :
c'est là l'opinion d'Avicenne et de ses partisans. Enfin les troisièmes
disent : La science et la vertu dérivent de la nature quant à l'aptitude,
mais non dans leur perfection : ce sentiment est celui d'Aristoîe, et ren-
ferme la vérité (1).
Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer ceci. Une chose peut èiro
(1) La première opinon va droit à nier l'acte de Dieu dans la science, la ré'.élalion; elle a
)Our sectateurs dans les temps modernes les idéalistes et les partisans de l'inspivalion pavli-
îulière : Rant, Fichte , Hegel, Schelling; puis les théosophes , les illuminas, les enlhou-
Biastes, les piélistes , les hernnhutcrs, les quakers, les schwedenborgiens, tous les protestants
'intelligents.
La deuxiènae opinion va directewsent à détruire Tacte de l'homme dans la science, la spon-
tanéité de l'ame; elle a pour fauteurs les fatalistes et les matérialistes: Hobhes, Hume, Cou-
dillnc, les encyclopédistes; puis les partisans du sens commun, lesquels sont devenus les
Iradiiionaiistes après la condamnation portée par Grégoire XVI contre Lamennais. On sait que
ces derniers ont été condamnés naguère par la cour romaine.
Enfin le troisième sentiment concilie l'acte de Lieu et l'acte de l'homme dans la science et
Respondeo dicendum, quôd circa formas cor-
porales aliqui dixerunt quod sunt totaliter ab
inirinseco, sicut ponentes latitationem forma-
rura ; aliqui verô quôd totaliter sunt ab extrin-
eiYo, sicut ponentes formas corporales esse ab
Alua causa separata; aliqui verô quôd partim
sunt ab intrinseco, in quantum scilicet prœexis-
tunl in raateria in putentia; et partim ab ex-
trinseco, in quantuui scilicet reducuntur ad
actum per agens. Ita etiam circa scientias et
virtutes aliqui quidem posuerunt cas totaliter
esse ab intrinseco; ita scilicet quôd omnes vir-
tutes et scientiœ naturaliter praecxistunt in
anima, sed per disciplinam et exercitiura impe-
dimenta scientiœ et virtutis tollunlnr, qnse ad-
veniunt animœ ex corporis gravitate, sicut cùm
ferrum clarificatur per liraationem; et hac fuit
opinio platonicorum. Alii verô dixerunt quôd
sunt totaliter ab extrinseco, id est , « ex influen-
tià intelligenliœ agentis, » ut ponit Avicenna.
Alii verô dixerunt quôd secundùm aptitudiuem,
scientiœ et virtutes sunt in uobis à natura, non
autem secundùm perfectionem, ut Philosophus
dicit in II. Et hic. (cap. 1 ). Et hoc verius est.
Ad cajus manifestationem oportet conside-
rare quod aliquid dicitur alicui homini naturaîe
qu. 1 , art. 2, quœstiunc 1 ; et qu. 1, de virtut., art. 2; et ad Galat.^ V, lect. 6, col. 3; et
in I. Ethic.j lect. 1 , col. 2.
Y^ 32
^«•^^ 1"= Tl" PAllTIE, QUESTION LXITI, AUTICLE 1.
naturelle à tel ou tel homme de deux manières : au point de vue de sa
nature spécifique, puis au point de vue de sa nature individuelle. Et
comme, d'une part, les êtres reçoivent Tespèce de la forme et Tindivi-
dualité de la matière; comme, d'un autre côté, la forme est constituée
dans rhomme par Famé raisonnable et la matière par le corps : ce qui
convient à l'homme sous le rapport de Tame raisonnable lui est naturel
5 par sa nature spécifique, et ce qui lui convient relativement à la com-
'plexion du corps lui est naturel par sa nature individuelle ; car ce qui
.appartient essentiellement au corps selon l'espèce se rapporte en quelque
: sorte à Tame, parce que tel et tel corps est proportionné à telle et telle
ame. Or le commencement, pour ainsi dire Tébauche de la vertu est
naturel à Thomme de ces deux manières. Et d'abord au point de vue de
sa nature spécifique. La raison de l'homme renferme au fond de son être,
comme propriété native, certains principes qu'elle connoît par la lumière
naturelle, soit dans les choses spéculatives, soit dans les choses pratiques.
Eh bien, ces principes sont comme les semences et les germes des vertus
morales, aussi bien que des vertus intellectuelles; car la volonté trouve
en elle-même, dans les lois de son essence, une inclination qui la porte
au bien conforme à la raison. Ensuite le commencement de la yertu est
naturel au point de vue de la nature individuelle. L'homme a, par sa
constitution physique, des inclinations favorables ou contraires aux ha-
bitudes vertueuses : car certaines forces sensitives sont les actes de cer-
taines parties du corps ; en sorte que cette enveloppe matérielle aide ou
gêne ces forces dans leurs opérations , et par cela même les facultés ra-
tionnelles qui se servent de leur ministère. Voilà pourquoi les hommes
dans la vertu; il unit la grâce et la nature, le surnaturel et le naturel, le divin et l'humair/
Inutile d'en nommer les défenseurs.
Depuis le commencement de ce siècle , les philosophes, faisant non pas de la philosophie .
mais plutôt de la méthode philosophique , ont tourne et retourné superficiellement la question
relative à la nature de nos connoissances , à l'origine des idées , au principe de la certitude.
Eh bien, tous leurs doctes travaux, toutes leurs profondes recherches valent-elles les quelques
lignes que nous lisons en ce moment dans saint Thomas?
dupliciter : uno modo ex natura speciei; alio
modo ex natura iiitlividui. Et quia unumquod-
que habet speciem secundum suam formam,
individuatur vero secundum materiam ; forma
vero hominis est anima rationalis , materia vero
corpus : ideo id quod convenit horaini secun-
dum animam rationalera , est ei naturale se-
cundum rationem speciei ; id vero quod est ei
naturale secundum determinatam corpons com-
plexionera , est ei naturale secundum naturam
individui : quod enim est naturale homini ex
parte corporis secundum speciem, quodamraodo
refertur ad animam, in quantum scilicet taie
corpus est tali animae proportionatum. Utroque
autem modo virtus est homini naturalis secun-
dum quamdaminchoationem. Secundi. . quidem
naturam speciei , in quantum in ratione homi-
nis insunt naturaliter quœdam principia natu-
raliter cognita, tam scibiliuin quam agendo-
rum ; quse sunt quaedam seminaria inteliectua*
lium virtutum et moraiium, in quantum m
voluntate inest quidam naturalis appetitus boni
quod est secundum rationem. Secundum vero
naturam individui, in quantum ex corporis
dispositione aliqui sunt dispositi, vel melius
vel pejiis, ad quasdam virtutes ; prout scilicet
vires quaedam seasitivae actus sunt quaruradam
partium corporis , ex quarum dispositione àd-
juvantur vel impediuntur hujusmodi vires in
suis actibus , et per consequens vires rationa-
les , quibus hajusmodi sensitivae vires deser-
viunt. Et secundum hoc unus homo habet aa-
I
DE LA CAUSE I)ES VERTUS. t^9
ont des dispwitions naturelles^ les uns à la science, les antres à la force
d'ame, d'autres à la tempérance. Ainsi les vertus intellectuelles, de même
que les vertus morales , nous sont données par la nature quant à l'apti-
tude, dans leur commencement, mais non dans leur consommation; car
tandis que la nature est déterminée dans ses actes à une seule chose, la
consommation des vertus ne concerne pas un seul mode d'action , mais
elle se rapporte diversement aux divers objets qui leur servent de terme,
aux diverses circonstances dans lesquelles elles se déploient. En un mot,
les vertus intellectuelles et les vertus morales sont innées quant à l'apti-
tude, dans leur commencement, mais non dans leur perfection; puis les
vertus théologales ne sont innées d'aucune manière , elles viennent tout
entières d'un principe extérieur.
Ces remarques donnent la réponse aux arguments. Les deux premiers
prouvent que Thomme, comme être raisonnable, reçoit de la nature le
germe, pour ainsi dire la semence des vertus; puis le troisième établit
que la constitution du corps, la complexion que nous apportons en nais-
sant, prédispose l'un à la compassion, l'autre à la tempérance, l'autre à
une autre vertu. Nous ne disons pas le contraire.
ARTICLE IL
Lès veHus peuvent-elles être produites par là coutume des actes 7
Il paroît que les vertus ne peuvent être produites par la coutume des
actes. i° Commentant cette parole, Rom.^ XIV, 23 : « Tout ce qui ne se
fait pas selon la foi est péché, » saint Augustin dit, dans la Glose: « Toute
la vie de l'infidèle est péché, et rien n'est bon sans le souverain bien;
où n'est pas la connoissance de la vérité , là ne sont que de fausses ver-
turalem aptitndifiem ad scieTitiam, alius ad
fortitudinem , alius ad teniperantiam. Et his
modis tam virtwtes iiitellectuales quam morales
secunduïQ quamdam aptitudinis inchoalioncm
sunt in nobis à natura , non autem consiim-
matio earura ; quia natura determinatur ad
inum , consuramatio autem bujusmodi virtu-
liim non est secundum unum modum actionis,
sed diversimode se^^-undunî diversas niaterias ,
in quibus virtutes operantur , et secundum di-
versas circumstantias. Sic ergo patet quod
virtutes in nobis sunt à natura secundum ap-
titudinera et inchoationem , non autem secun-
dum perfectionem , praeter virtutes tlieologicas
qua sunt totalitcr ab extrinseoo.
Et per hoc patet responsio ad objecta. Nam
primae duae rationes procedunt, secundum quod
(1^ De his eiiam supvà , qu. 5Î , art. 2 et 3; et infrà , qu. 65 , art. 2, in corp. , et qu. 92 y
art. 1 , ad 1 ; et H, Sent.^ dist. 44 , qu. I, art. 1 , ad 6 1 et III, Sent., dist. 33, qu» 1 ^ art. i^
quœéliûnc. 2; «t qu. 1 , de virlut., art. 9.
seminaria virtutum insunt nobis à natura , in
quantum rationales sumns; tertia vero ratio
procedit secundum quod ex naturali disposi-
tione corporis quam habet ex nativitate, mius
habet aptitudinem ad miserendum, alius ad
temperate vivendum , alius ad aliam virtuteni.
ARTICULUS II.
Uirùm aligna virtus causetur in 7iohis ex
assuetudine operum.
Ad secundum sic proceditur (1). Videt\>f
quod virtutes in nobis causari non possint ex
assuetudine operum. Quia super illud Ro)7i.,
XIV : « Omne quod non est ex fîde , peccatum
est, » dicit Glossa Augustini : « Omnis inlide-
lium vita peccatum est , et nihil est bonum sine
summo bono ; ubi deest cognitio veritatis , falsa
500 I" II*' PARTIE, QUESTION LXIII, ARTICLE 2.
tus, même avec des mœurs pures. »0r la foi ne peut s'acquérir par les
œuvres, mais Dieu seul la produit dans Thomme, conformément à cette
parole de saint Paul, Fphes.^ II, 8 : « De la grâce nous vient le salut
par la foi. » Donc les vertus ne peuvent être produites par la coutume
des actes.
2° Le péché n'est point compatible avec la vertu , puisqu'il lui est con-
traire. Or rhomme ne peut éviter le péché que par la grâce de Dieu, car
il est écrit, Sag., VIII, 2 : « ... Je savois que je ne pouvois avoir la conti-
nence , si Dieu ne me la donnoit. » Donc aucune vertu ne peut avoir sa
cause dans la réitération des œuvres, mais elles sont toutes un don de
Dieu.
3° Les actes qui sont sans la vertu, n'ont pas la perfection de la vertu.
Or l'effet n'est pas plus parfait que la cause. Donc la vertu ne peut être
produite par les actes qui la précèdent.
Mais l'Aréopagite dit. De div. Nom., IV : a Le bien a plus de force que
le mal. » Or les mauvaises actions produisent les habitudes des vicos.
Combien donc plus les bonnes actions ne peuvent-elles pas produire bs
habitudes des vertus ?
(Conclusion. — Puisque les mauvaises actions produisent le vice, les
bonnes peuvent produire la vertu (1).
Précédemment nous avons parlé en général de la production des habi-
tudes par les actes ; nous devons maintenant parler en particulier de la
production de la vertu. La vertu, il faut toujours le redire, donne à
l'homme la perfection nécessaire pour faire le bien. Or le bien consiste
« dans le mode, l'espèce et l'ordre, » comme s'exprime l'évêque d'Hip-
(1) L'auteur qui s'est arrogé la mission de compléter la Somme théologique^ a parfaitement
tien transcrit le rr.isonnement qu'il vcnoit de lire dans saint Thomas; mais il n'aborde pas
le fond de la question, que va développer le saint docteur. Il auroit dû dire à peu près ceci :
les vertus qui se rapportent au bien réglé par la raison de l'homme , peuvent être produites
par les actes humains; mais les vertus qui ont pour objet le bien réglé par la loi de Dieu,
sont nécessairement produites par l'opération divine.
est virtus etiam in optimis moribus. » Sed fides
non potest acquiri ex operibus, sed causatur
jn nobis a Deo, secundum illud Ep/ies. II :
« Gratia estis salvati per fidem. » Ergo nulla
virtus potest in nobis acquiri ex assuetudine
operum.
2. Praeterea, peccatum cum contrarietur
■virtuti, non compatitur seciim virtutem. Sed
homo non potest vitare peccatum nisi per gra-
tiam Dei, secundum illud Sep., VIII : « Didici
quod non possum esse aliter continens nisi Deus
dederit. » Ergo nec virtutes aliquse possunt in
Dobis causari ex assuetudine operum, sed solum
dono Dei.
3. Praeterea, actus qui sunt'sinevirtute, de-
ficiunt à perfectione virtutis. Sed « effectus non
potest esse perfectior causa. » Ergo virtus non
potest causari ex actibus praecedentibus vir-
tutem.
Sed contra est, quod Dionysius dicit cap. lY
De div. Nom.j quod « bonum est virtiiosius
quam malum. » Sed ex malis actibus possunt
causari habitus vitiorum. Ergo multo magis ex
bonis actibus possunt causari habitus virlutum.
( Conclus 10. — Ciim ex malis actibus habi-
tus vitiorum causentur , multo raagis ex bonis
actibus habitus virtutum causari possunt.)
Respondeo dicendum , quod de generatiorie
habituum ex actibus in generali supra dictum
est (qu. 51, art. 2 et 3); nunc autem specia-
liter quantum ad virtutem considerandum est
quod sicut supra dictum est (qu. 55, art. 4),
virtus hominis perQcit Ipsum ad bonum. Cum
autem ratio boni consistât in « modo, specie et
DE LA CAUSE DES VERTUS. 501
pone; ou « dans le nombre, le poids et la mesure, » selon le langage des
Livres saints. Il faut donc considérer le bien de l'homme relativement à
la règle qui lui donne le mode et le nombre, Tespèce et le poids. Tordre
et la mesure. Cette règle est double, comme nous l'avons dit ailleurs :
elle est la raison humaine et la loi divine. Et comme la loi divine est la
règle suprême , elle embrasse plus de choses que la raison humaine ; de
sorte que tout ce qui est réglé par la raison humaine Vest aussi par la loi
divine, mais Tinverse n'a pas lieu. Quand donc la \ertu S3 rapporte au
bien réglé par la raison humaine, elle peut avoir sa cause dans les actes
humains, parce que la faculté qui produit ces actes a dans son domaine
et sous sa direction le bien qu'il s'agit de réaliser. Au contraire, lorsque
la vertu se rapporte au bien réglé par la loi divine, elle ne peut avoir sa
cause dans les actes qui procèdent de la raison, mais elle est produite
uniquement par l'action divine. Aussi Tévêque d'Hippone, définissant
cette sorte de vertu, dit-il, comme nous le savons : « Elle est une bonne
habitude,... que Dieu produit en nous sans nous. »
Je réponds aux arguments : 1° Saint Augustin parle, dans le passage
ob-ecté, de la vertu infuse, dont nous disions à Finstant même qu'elle
est produite uniquement par l'opération divine.
2° La vertu divinement infuse, surtout quand on l'envisage dans sa
perfection , ne compatit point avec le péché mortel; mais la vertu humai-
nement acquise souffre l'acte du péché, même mortel. L'usage de l'ha-
bitude est soumis à la volonté, mais un seul acte du péché ne détruit
pas l'habitude de la vertu acquise; car l'habitude a pour contraire immé-
diat, non pas l'acte, mais l'habitude (1). Ainsi, bien que l'homme ne
puisse, sans la grâce, éviter le péché mortel, c'est-à-dire traverser la vie
(1) La vertu a son conliairc immédiat dans le vice , et son contraire médiat dans les âctes
eu vice.
ordine, » ut Augustinus dicit in lib. De natura
boni (cap. 3 et 4), sive in « numéro, pondère
et inensura» (ut dicit urSop., II), oportetquod
bonum hominis secundum aliquam regulam
consideretur. Quse quidem est duplex, ut supra
dictum est (qu, 19, art. 4), scilicet ratio hu-
mana et lex divina. Et quia lex divina est su-
perior régula, ideo ad plura se extendit ; ita
quod , quicquid regulatur ratione humana, re-
gulatur etiam lege divina, sed non convertitur.
est ratio, sed causatur soVum in nobis per
operationem divinam. Et ideo hujusmodi vir-
tuteni diffiniens Augustinus posuit in diffini-
tione virtutis , « quam Deus in nobis sine nobis
operatur. » Et de hujusmodi etiam virtute
prima ratio procedit.
Ad secundum dicendum , quôd virtus divi-
nitus infusa maxime si in sua perfectione con-
sideretur , non compatitur secum aliquod pec-
catum raortale; sed virtus humanitus acquisita
Virtus igitur hominem ordinans ad bonum j potest secum compati aliquem actum peccati ,
quod niodificatur secundum regulam rationis j etiam mortalis. Quia usus liabitus in nobis est
humanse , potest ex actibus bumanis causari , I nostrae voluntati subjectus , ut supra dictum
in quantum hujusmodi actus procédant à ratione , est (qu. 44, art. 3), non autem per unum
sub cujus potestate et régula taie bonum con- actum peccati corrumpitur habitus virtutis ac-
sistit. Virtus vero ordinans hominem ad bonum, j quisita3; habitui enim non contrariatui- directe
secundum quod modificatum per legem divinam j actus , sed habitus. Et ideo licet sine gratia
et non per rationem humauam, non potest
causai'i pei actus humanos, quorum principium
homo non possit peccatum mortale vitare , ita
quod nuuquam peccet mortaliter , non tamea
502 I'< II» PARTIK^ QUESTIÔ.* ^ III, ARTICLE 2.
sans pécier mortellement, il peut acquérir néanmoins l'habitude de la
vertu, et par cela môme s'abstenir de plusieurs actions mauvaises, prin-
cipalement de celles qui sont le plus contraires à la raison ; mais il est
des péchés mortels que l'homme ne peut éviter d'aucune manière sans
le secours divin , ce sont les péchés directement opposés aux vertus théo-
logales, que nous recevons de la grâce. Cela recevra de plus grands éclair-
cissements dans la suite (1).
30 Ainsi que nous l'avons dit dans le premier article, la nature met
dans Tame les germes et comme les semences des vertus. Ces germes
sont plus nobles que les vertus qu'ils produisent, de môme que l'intelli-
gence des principes spéculatifs est plus noble que la science des conclu-
sions ; de même aussi que la rectitude naturelle de la raison l'emporte
en dignité sur les vertu ^, morales qu'elle enfante, c'est-à-dire sur la droi-
ture qu'elle fait naître dans la volonté en la rendant participante de la
raison. Pourquoi donc les actes humains, procédant de causes plus éle-
vées, ne pourroient-ils produire les vertus humaines ?
(1) Luther disoit, avec tous les réformateurs : Le péché origiuel a détruit dans Thomme
l'intelligence et la volonté pour les choses divines; Tonfant d'Adam ne peut ni connoître la
vérité ni vouloir le bien; toutes les pensées de l'infidèle sont de profondes ténèbres et toutes
ses actions des péchés mortels; Dieu seul, par un acte immédiat, met la foi dans son esprit
et la vertu dans son cœur. De là rinfaillibilité particulière et la justification san* les œuvres.
Certains écrivains catholiques posent les mêmes principes : ils prétendent, euJ^ aussi, que
riioniino frappé par lo péché originel est dégradé, corrompu, gangrené dans tout son être,
qu'il ne peut rencontrer qu3 Terreur et faire que le mal; seulement, par une contradielioo
flagi-ante, ils n'admettent ni linfaillibilité particulière, ni la jusliGcation extérieure, imputa-
tive , sans les œuvres.
L'ange de l'école enseigne tout une autre doctrine; il dit : Après le péché originel, la tàiim
peut , d'elle-même , connoître Dieu comme auteur des choses finies , et la volonté épro»»«
une inclination naturelle vers le bien connu : l'homme peut donc acquérir les vertus qui »9
rapportent aux choses finies. Mais il ne sauroit , par ses propres forces , ni connoître ni par
conséquent aimer Dieu comme auteur de la grâce, du salut, du bonheur éternel : il n'est
donc pas en son pouvoir de produire les vertus qui se rapportent aux choses célestes.
Le concile de Trente a sanctionné cette doctrine. Il dit, sess. YI, can. 7 : « Si quelqu'on
dit que toutes les actions faites avant la justification sont de véritables péchés, ou qu'elles mé-
ritent la haine de Dieu,.... qu'il soit anathème. » Et can. 3 : a Si quelqu'un dit que, sans
l'inspiration prévenante et sans le secours de l'Esprit saint, Thomme peut faire des actes de
foi, d'espérance et de charité , tels qu'il les faut faire pour obtenir la grâce de la justification,
qu'il soit anathème. »
impeditur qum possit babitam virtutis acqui-
rere, per quam à malis operibus abstineat, ut
in pluribus, et prascipuè ab bis quc^ sunt valde
rationi contraria ; sunt etiam quaedam peccata
mortalia quae homo sine gratia nuUo modo po-
test vitare , quae scilicet directe opponuntur
viitutibus theoîogicis, qiia; es dono gratiae sunt
in nobis. Hoc tamen infra ma;.ifestius fiet
(ait. 3).
Ad tertium dicendum, quôd sicut dictum est
(ait. i), virtuturo acquisitarum pœeiistunt iu
nobis quaedam semina sive principia secuiidam
naturam ; quœ quidem principia sunt nobiliora
virtutibus eorura virtute acquisitis , sicut intM-
lectus principiorum speculabilium est nobilier
scientia conclusionum ; et natnralis rectitudo
rationis est nobilior rectiûcatione appetitas quae
fit per participàtionem rationis , quce quidem
rectitlcaliû perlinet ad virtutem moralera. Sit
igitur actuâ bumani, in quantum procédant ex
aliioribas principiis, possunt causare virtules
ac^uisitas humanas.
DE LA CATTS55 DES VERTUS.
503
ï
ARTICLE III.
Certaines vertus morales sont-elles données à Vhomme par infusion divine?
n paroît que les vertus théologales sont seules données à l'homme par
infusion divine. 1° Les choses qui peuvent être faites par les causes se-
condes, Dieu ne les fait pas lui-même, de sa propre main, si ce n'est
dans de rares circonstances, miraculeusement : car cda loi de Tordre
qu'il a établie, dit saint Denis, Be cœL Hier., VIII, 10, c'est que les
derniers effets sortent des causes moyennes .» Or les vertus intellectuelles
et les vertus morales peuvent être produites, comme nous l'avons vu dans
l'article précédent, par les actes humains. Donc Dieu ne les donne point
par infusion.
2» Les œuvres de la nature , et moins encore les œuvres de Dieu , ne
renferment rien d'inutile. Or les vertus théologales suffisent pour mettve
l'homme en rapport avec le bien surnaturel. Donc Dieu ne produit pas en
jaous d'autres vertus.
3° Si « la nature ne fait point par deux moyens ce qu'elle peut faire par
unseul,» combien plus l'être infiniment sage n'agit-il pas de cette manière ?
Or (( Dieu a mis dans nos âmes la semence des vertus, » comme le dit la
Glose, sur Behr,, I. Donc il ne produit pas d'autres vertus dans l'homme.
Mais l'Esprit saint dit de la Sagesse divine, Sag., VIII, 7 : « Elle en-
seigne la tempérance et la justice , la prudence et la force. »
( Conclusion. — Dieu donne par infusion surnaturelle non-seulement
les vertus théologales, mais encore certaines vertus morales qui aident
l'homme d'une manière particulière à conquérir sa dernière fin. )
Il y a des rapports nécessaires de ressemblance , d'ordre et de propor-
ÂRTICULUS III.
Utritm aîiquœ virUites morales sint in nobis
per infusionem.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur qiiod
praeter virtutes theologicas non sint alise virtutes
nobis infusse à Deo. Ea enim quae possunt fieri
à causis secundis, non fiunt immédiate à Deo,
nisi forte aliquando miraculosè; quia, ut Dio-
nysius dicit : « Lex divinitatis est , ultima per
média adducere. » Sed virtutes intellectuales et
morales possunt in nobis causari per nostros
actus , ut dictum est (art. 2). Non ergo conve-
nienter causaatur in nobis per infusionem.
2. Prœterea, in operibus Dei multo minus est
aliquid superfluum quam in operibus naturœ.
Sed ad ordinandum nos in bonum supernaturale
sufliciunt virtutes theologicae. Ergo non sunt
alise virtutes supernaturales , quas oporteat in
nobis causari à Deo.
3. Praeterea, «natura non facitper duo quod
potest facere per unum, » et multo minus Deus.
Sed Deus « inseruit animae nostrae semina vir-
tutum, » ut dicit Glossa Hebr., I. Ergo non
oportet quod alias virtutes in nobis per infu-
sionem causet.
Sed contra est, quod dicitur Sap., VIII :
« Sobrietatem et justitiam docet , prudentiam
et virtutem. »
( CoNCLUSio. — Non tantura theologicae vir-
tutes sunt homini divinitus infiisae , sed etiara
qucedam morales virtutes, quibus nimirura
horao in ultimum suum supernaturalem linem
speciali qnadam ratione fertur. )
Respondeo dicendum , quod oportet effectas
esse suis causis et principiis proporlionatos.
(1) De bis etiam suprà, qu. 51 , art. 3 , et qu. 55 , art. 4 , ad 6 ; et infrà , qu. 65 , art. 2 ;
et III, Sent., dist. 33, qu. t, art. 2, quaestiunc. 3 ; ut et IV, Sent., dist. 17, qu. 1 , art. 3,
quœsliuDc. 1 ; et qu. 1 de virlut.. art. 10.
504 l" TI" PARTIE, QUESTION LXIII, ARTICLE 3.
tioii entre la cause et Teffet. Or toutes les vertus intellectuelles et toutes
les vertus morales acquises par les actes humains procèdent, comme
nous Tavons vu , de certains principes déposés dans le fond de nos êtres.
Pour remplacer ces principes dans Tordre surnaturel , Dieu donne aux
âmes les vertus théologales, qui mettent Thomme en rapport avec sa
fin suprême. Eh bien, ces qualités infuses ne supposent-elles pas évidem-
ment, par une correspondance nécessaire, d'autres habitudes aussi pro-
duites par la grâce , appartenant au même ordre et renfermant la même
proportion, qui doivent être aux vertus divines ce que les vertus humaines
sont aux principes naturels mis dans nos cœurs?
Je réponds aux arguments : 1° Certaines vertus morales et certaines
vertus intellectuelles peuvent être produites par les actes de l'homme,
cela est vrai; mais elles n'ont point la proportion nécessaire pour corres-
pondre aux vertus théologales ; il faut donc que Dieu lui-même en pro-
duise de plus élevées dans nos âmes.
2° Les vertus théologales ordonnent , inchoativement, rhoinme à su
fin dernière, en l'unissant immédiatement à Dieu; mais il a besoin
d'autres vertus infuses, pour le mettre en rapport avec les choses qui se
rapportent au souverain Etre (1).
3° La vertu des principes innés ne dépasse pas les bornes de la nature;
il faut donc que l'homme reçoive d'autres principes pour le mettre en
rapport avec sa fin surnaturelle.
(1) Il y a les moyens et la fin , le pèlerinage et la patrie , la voie et le ciel , comme il y a
le combat et le couronnement, la vertu et la justice, la sanctification et la glorification. Or
les vertus théologales tournent l'homme vers sa fin dernière, le mettent sur le chemin du
ciel et répandent une céleste lumière devant ses pas ; mais il lui faut d'autres vertus infuses
pour employer les moyens , pour traverser la mer orageuse de ce monde et pour arriver sans
naufrage au port du salut.
Oinnes autem virtutes tam intellectuales quam | causari in tiobis ex nostris actibus; taraen illae
morales qiiae ex uostris actibus acquiruntur, j non sunt proportionatae virtutibus theologicis;
procedunt ex quibusdam naturalibus principiis : et ideo oportet alias eis proportionatas iinme-
iu nobis prœexistentibus, ut supra dictum est | diatè à Deo causari.
(art. 1). Loco quorum naturalium piincipiorum 1 Ad secundum dicendura , quod virtutes tbeo-
conforuntur nobis à Deo virtutes theologicae,
quibus ordinamur ad finem supernaturalem,
sicut supra dictuin est (qu. 62 , art. 3). Unde
oportet quod bis etiam virtutibus theologicis
propoitionaliler respondeant alii habitus divi-
nitus causati in r.obis , qui sic se habeant ad
virtutes tbeologicas, sicut se habent virtutes
morales et intellectuales ad principia naturalia
virtutum.
Ad primuin ergo dicendum, quod aliquse qui-
dam virtutes morales et intellectuales possuut
logicae sufficienter nos ordinant in finem su-
pernaturalem , secundum quamdam inchoatio-
nem , quantum scilicet ad ipsum Deum immé-
diate ; et ideo oportet quod per alias viitutes
infusas perûciatur anima circa alias res, in
ordine tamen ad Deum.
Ad tertium dicendum , quôd virtus illorum
principiorum naturaliter inditorum non se ex-
tendit ultra proportionem naturai, et ideo ia
ordine ad finem supernaturalem indiget homo
peilici per alia principia superaddita.
DE LA CAUSE DES VERTUS. 505
ARTICLE IV.
Les vertus acquises par la coutume des actes sont-elles d'une autre espèce
que les vertus infuses?
Il paroît que les vertus acquises par la couUime des actes ne sont pas
d'une autre espèce que les vertus infuses. i° Les vertus acquises et L.'s
vertus infuses ne diffèrent^ d'après ce qui précède, que par leurs rapporis
à la fin dernière. Or les habitudes et les actes de Thomme ne l'eçoivent
pas l'espèce de la fin dernière, mais de la fin prochaine. Donc les vertus
infuses, soit morales, soit intellectuelles , ne sont pas d'une autre espèce
que les \ertus acquises.
2<^ « Les habitudes se connoissent par les actes. » Or la tempérance ac-
quise et la tempérance infuse produisent les mêmes actes , puisqu'elles
modèrent l'une et l'autre les convoitises du toucher. Donc ces deux vertus
ne diffèrent pas d'espèce.
3° Il y a , entre la vertu acquise et la vertu infuse, la même différenciai
qu'entre les choses faites immédiatement par la créature et les choses
faites immédiatement par Dieu. Or l'homme que Dieu fit lui-même ne
différoit point spécifiquement de l'homme que produit la nature , et 1 œil
que le Rédempteur donna à l'aveugle-né ne se distinguoit pas de celui
que nous apportons en naissant. Donc la vertu infuse ne diffère pas spé-
cifiquement de la vertu acquise.
Liais toute différence apportée dans la définition change l'espèce. Or à
la définition de la vertu acquise, on ajoute, pour définir la vertu infuse :
« Que Dieu opère en nous sans nous. » Donc la vertu acquise n'est pas
de la même espèce que la vertu infuse.
(Conclusion. — Puisque, d'une part, on dit des vertus infuses que
ARTICULUS IV.
Vtrùm virtus quam acquirimus ex operiim as-
sueludbie , sit ejusdem speciei ciim virlute
infusa.
Ad quarlum sic proceditur (1). Videtur qiiôd
viitutes infusae non sint alterius speciei à vii-
tutibusacquisitis. Virtus eiiim acquisila et virtus
infusa, secundum praedicta, non videntur dif-
feiTB nisi secundum oi'dinem adultiraum fiiieai.
Sed liabitus et actus humani non recipiunt spe-
ciem ab ultimo liue , sed à proximo. Non ergo
viitutes morales vel inteliectuales iuiusae diiie-
runt specie ab acquisitis.
2. Prœterea , « habilus per actus cognoscun-
tuf. » Sed idem est actus temperantiae infusai
et acquisita;, scilicet moderari concupiscentids
3. PfiTterea, virtus acquisita et virtus in-
fusa differunt secundiim illud quod est immé-
diate à Deo factnm et à creatura. Sed idem est
specie homo quem Deus formavit et quem gé-
nérât natura ; et ocuUis quem caeco nato dédit ,
et quem virtus formativa causât. Ergo videtur
quod est eadem specie virtus acquisita et in-
fusa.
Sed contra : quolibet differentia in diflini-
tione posita mutata divemficat speciem. Sed
in difdnitioue virtutis infusae ponitur, a quam
Deus in nobis sine nobis operatur^, » ut supra
dictum est (qu. 55, ait. 4). Ergo virtus acqui-
sita, cui hoc non convenit, non est ejusdem
speciei cum infusa.
(CoNCLUsio. — Cum de virtutibus infusis
recte dicatur Deum eas in nobis sine nobis
tactus. Ergo non dHïerunt specie. loperaii, quod de acjiuisitis dici non potest,
(1) De his etiam in \\l , Sent.^ dist. 33, qu. 1 , art. 2, quaestiunc. 4; ut et Sent.^ dist. 14,
qu. 1, art. 2, ad 4; et qu. 1, de virtut., art. 10, ad 7, 8, 9 j etqu. 5, art. 4, in corp.
riOG l'* H* PAr.TTF. , QUESTION LXIII^ AHTICLE k.
Dieu les produit en nous sans nous ; puisque, d*une autre part, on ne
peut dire la même chose des vertus acquises , il est évident que les vertus
acquises diffùrent spécifiquement des vertus infuses. )
Les habitudes se distinguent spécifiquement, comme nous le savons,
de deux manières : par la forme de leurs objets , et par les choses aux-
quelles elles sont ordonnées. L'objet de toute vertu, c'est le bien con-
sidéré dans la matière qu'elle concerne : ainsi l'objet de la tempérance,
c'est le bien du plaisir dans les concupiscences du toucher. La forme de
cet objet est déterminée par la raison, qui établit le mode, la mesure,
l'ordre dans ces concupiscences; puis la matière est formée par ces
mêmes concupiscences. Eh bien , l'ordre, la mesure, le mode dans les
concupiscences du toucher diffère selon qu'il est fixé par la raison hu-
maine ou par la loi divine. L'ordre établi par la raison humaine dans les
plaisirs de la table , c'est que ces jouissances ne nuisent ni à la santé du
corps ni à l'usage des facultés intellectuelles ; et l'ordre prescrit par la
loi divine, veut que l'homme o châtie son corps et le réduise en servitude «
par l'abstinence dans le boire et dans le manger (1). On voit donc que la
tempérance infuse diffère quant à l'espèce de la tempérance acquise, et
nous devons dire la même chose à l'égard de toutes les vertus. Ensuite
les habitudes se distinguent par les choses auxquelles elles sont ordon-
nées. En effet la santé de l'homme et la santé du cheval ne sont pas de
la même espèce , parce qu'elles appartiennent à des êtres différents ; et
c'est dans ces principes que le Philosophe dit, PoL, lïî, k : « Les vertus
des citoyens diffèrent sous les différents gouvernements. » Autres donc
sont les vertus du citoyen du ciel, autres les vertus du citoyen de la terre;
(1) I Cor.j IX, 27 : « Je châiie mon corps et le réduis en servitude , de peur qu*apiôs avoir
prèclié les autres , je ne sois moi-même réprouvé. » Sur quoi saint Chrysostôme dit : « Je ré-
prime et punis la sensualité par l'abstinence dans la nourriture. » Et Haymon : « Je sournois
mon corps à la raison par le travail et la fatigue , par les jeûnes et les veilles , par la soif et
la faim. »
virtutes morales infusas s.b acquisitis specie
dislinctas esse oportet. )
Respondeo dicendum , quôd duplicilc; ha-
bitus dislinguuntur specie. Uno modo, sicut
pra^dictum est, secundura spéciales et formales
rationes objectorum. Objectum autem virtutis
cujuslibet est bonura consideraliim in materia
propria , sicut temperantiae objectum est boniun
deleclabilium in concupi'V'.entiis tactus. Cujiis
quidem objecti forinalis ratio est à ratione ,
quae instituit modum in his concupiscentiis ;
materiale autem est id quod est ex parte concu-
piscentiarum. Manifestum est autem quôd al-
terius rationis est modiis .qui irapoiiitur in
hujusmodi concupiscentiis s<^cundum regulam
rationis bunianae et secundum regulam divi-
nam , putà in sumptione ciboruni ratione hu-
mana modus statuitur, ut non poceat valetudini
corporis, nec impediat rationis actum ; secun-
dum autem regulam legis divinae requiritur
quod homo « castiget corpus suum et in ser-
vilatera redigat » per abstinentiam cibi et po-
tus et aliorum hujusmodi. Unde manifestum
est quod tempcrantia infusa et acquisita differunt
specie, et eadem ratio est de aliis virlutibus.
Alio modo habilus distinguuntur specie secun-
dum eaadquœ ordinantur. Non enim est eadcin
specie sanitas hominis et equi, propler diversas
naturas ad quas ordinantur; et eodem modo
dicit Philosophus in IIL Polit, (cap. 4), quod
a diverse sunt virtutes civium, secundura
quod bona se habent ad diversas politias. » Et
per himc etiam modum difierunt specie vir-
tûtes morales infusae , per quas homines Lene
se babent in ordine ad hoc quod sint « cives
sanctorum et domestici Dei^ » et aHaî virtutes
DU MILIEU DES VERTUS. 507
c'est-à-dire autres sont les vertus, suivant qu'elles sont acquises par
I l'homme ou produites par Dieu.
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus acquises et les vertus infuses
ne difTèrent pas seulement par leurs rapports avec la fin dernière ; mais
elles diffèrent aussi , comme nous Tavons dit , par leurs rapports avec
leurs propres objets.
, 2o La tempérance acquise et la tempérance infuse ne règlent et ne mo-
dèrent pas de la même manière , nous Tavons vu , les convoitises du
toucher; elles ne produisent donc pas les mêmes actes.
3*^ L'œil que le Rédempteur fit à Taveugle-né devoit remplir les mêmes
fonctions que les yeux formés par la nature; c'est pour cela qu'il étoit de
la même espèce. Les vertus infuses ne difî'éreroient pas non plus des vertus
acquises, si Dieu vouloit former miraculeusement dans l'homme des
vertus semblables à celles que nous donne la fréquence des actes : mais
nous sommes loin de cette hypothèse.
QUESTION LXIV.
Du miWeu des vertus.
Restent les propriétés de la vertu.
Ici nous parlerons : premièrement, du milieu des vertus; deuxième-
ment, de leur connexion ; troisièmement , de leur égalité; quatrième-
ment, de leur durée.
On demande quatre choses sur le premier point ; 1° Les vertus morales
Bont-elles dans un milieu ? 2" Le milieu des vertus morales est-il le mi-
acquisitaB secundam quas homo se bene habet
in ordine ad res humanas.
Ad priraum ergo dicendura, quod virtus
tofusa et acquisita non solum differunt secun-
dura ordinem ad ultimura finem , sed etiam se-
cundum ordinem ad propria objecta, ut dictum
«fit.
Ad secundum dicendum, quod alla ratione
IDodiûcat concupisceutias delectabilium tâctus
temperantia acquisita et temperantia infusa, ut
dictum est; unde non habent eumdem actum.
Ad tei'tium dicendura, quod oculum caeci
nati Deus fecit ad eumdem actum , ad quem
formantur alii ocuii secundum naturam ; et iJeo
fuit ejusdem speciei. Et eadem ratio esset si
Deus vellet miraculose causare in homine vir •
tûtes , quales acquiruntur ex actionibus ; sed ita
non est in proposito , ut dictum est.
QU^STIO LXIV.
De medio eirtutum^ in quatuor arlieulùs divisa
Deinde conslderandum est de proprietatibus
virtutum.
Et primo quidem de medio virtutum; se-
cundo , de connexione virtutum ; tertio , de
qualitate earum ; quarto , de ipsarum duratione.
Circa primum quœruntur quatuor : 1» Utrùm
virtutes morales sint in medio. 2» Utrum mé-
dium virtutis sit médium rei vel rationis.
508 !'• II* PARTIE, QUESTION LXIV, ARTICLE i.
lieu des choses ou le milieu de la raison? 3° Les vertus intellectuelles
ôont-elles dans un milieu? Enûn les vertus théologales sont-elles dans
nn milieu.
ARTICLE I.
Les vertus morales sont-elles dans un milieu?
Il paroît que les vertus morales ne sont pas dans un milieu. 1" Le der-
nier point ne peut être le milieu. Or la vertu implique l'idée de dernier
point; car le Philosophe dit, De cœlo ,1, 16 : « La vertu est le dernier
ternie auquel puisse atteindre la puissance. » Donc les vertus morales ne
sont pas dans un milieu.
2° Ce qui est le plus grand n'est pas au milieu. Or il y a des vertus
morales qui ont pour ohjet les plus grandes choses : ainsi la magnanimité
concerne les plus grands honneurs , et la magnificence les plus grandes
dépenses , comme le dit le Philosophe. Donc toutes les vertus morales
ne se tiennent pas dans un milieu.
S° Si les vertus morales étoient essentiellement dans un milieu , elles
se corromproient, au lieu de se perfectionner , quand elles vont aux
extrêmes. Or certaines vertus morales se perfectionnent par la tendance
aux extrêmes : ainsi la virginité forme la chasteté parfaite en gardant
un extrême , par la privation do tout plaisir charnel , et la pauvreté de-
vient la miséricorde ou la libéralité parfaite quand elle se dépouille de
tous les biens terrestres. Donc les vertus morales ne sont pas essentiel-
lement dans un milieu.
Mais le Philosophe dit, Fthic, II, 6 : « La vertu morale est une ha-
bitude élective qui tient It juste milieu (1). »
( Conclusion. — Puisque la bonté de la vertu morale consiste dans la
(1) « Ev asGOTYiTi ouoa : in medietate , ou in mediocritale consislens : qui est au milieu ,
qui garde la juste mesure, qui n'a ni trop ni trop peu, qui ne dépasse le but ni ne reste en-
S» Utrùm intellecluales virtutes consistant in
m.^dio. 40 Utrùm virtutes theologicae consistant
in mediû
ARTICULUS I.
Utrùm virtutes morales sint in medio.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quoi
yirtusmoralis non consistât inmedio. Uliimum
enim répugnât medii rationi. Sed de ratione
-•'•tutis est ultimum; dicilur enim in I. De
4:œIo (text. 16), quod «virtus est ultimum "H)-
tentiîB. » Ergo virtus moralis non consistu m
medio.
2. Praeterea, illud quod est maximum non
est médium. Sed qusedam virtutes morales ten-
dunt in aliquod maximum ,'sicut magnanimitas
est circa maximos honores, et magniûcentia
circa maximos sumptus, ut dicitur in IV. Etliic.
Ergo non oranis virtus moralis est in medio.
3. Piaeterea , si de ratione virtutis moralis
sit in medio esse, oportet quod virtus morali*?
non perficiatur, sed magis corrumpatur, per hoc
quod tendit ad extremum. Sed quaedam vir-
tutes morales perficiunlur per hoc quod tendunt
ad extremum, sicut virginitas, quae abstinetab
omni delectabili venereo , et sic teuet extre-
mum, et est perfeclissima castitas; et dare
omnia pauperibus est perfectissima misericor-
dia vel liberalitas. Ergo videtur quod non sit de
ratione virtutis moralis esse in medio.
Sed contra est, quod Philosophus dicit in
II. Ethic.j quod « virtus moralis est habitus
electivus in medietate existens. »
(CoNCLUsio. — Quia virtutis moralis bonitas ex
l cucd uiciA.iuJUb uuuuids. Cl uid^ujuceuiid ^uu«i>LUSiu.— vuia viiiuiia uiuiduauuuiiciacA
(1) De bis eliam in 2,2, qu. 17 , art. 5 , ad 2 , et qu. 92 , art. 1 , in corp. j et IIÏ , Sent.,
DU MILIEU DES VERTUS. 509
conformité avec la raison , puisque d'ailleurs elle ne peut s'écarter de la
raison que par excès ou par défaut , il s'ensuit que la vertu morale est
dans un milieu. )
Comme nous l'avons vu, la nature générale de la vertu est d'ordonner
l'homme au bien ; puis le caractère particulier de la vertu morale es»
d'ordonner la partie appétitive de l'ame à un objet déterminé , et la
raison forme la règle et la mesure des mouvements de l'appétit vers cet
objet. Or le bien des choses réglées et mesurées consiste dans la confor-
mité à la règle : ainsi les ouvrages artificiels sont bons, selon qu'ils sont
conformes aux règles de l'art. Par la raison contraire, le mal des choses
mesurées se trouve dans la discordance avec la règle ; discordance qui a
lieu dans deux cas, lorsque l'objet dépasse la règle ou lorsqu'il reste en-
deçà. On voit donc que le bien delà vertu morale consiste dans l'équation
à la règle (1); et comme cette équation ou conformité constitue le milieu,
puisqu'elle se trouve entre l'excès et le défaut^ il s'ensuit que la vertu
morale réside dans un milieu.
Je réponds aux arguments : 1° La vertu morale trouve sa bonté dans
la règle de la raison humaine, et son objet dans les actes ou dans les pas-
sions. Lors donc qu'on l'envisage relativement à la raison humaine, dans
deçà. La vertu réside entre les vices opposés , qui pèchent les uns par excès et les autres par
défaut : ainsi l'avarice s'attache trop aux biens terrestres, la prodigalité pas assez; la libéra-
lité, qui s'y attache dans la juste mesure, se trouve entie les deux. De là ce vers d'Horace,
Epist., XIX :
1 Virtus est médium Titîorum , utrinque reductum. i
Et ceux-ci , Satyr.^ I ? 1 :
« Est modus in rébus, sunt ceiti deniqiie fines,
Quos ultra citraque requit consistne rectum. »
(1) L'ange de l'école , on se le rappelle, définit la vérité « l'équation de rintelligence et des
choses. » Or la vertu n'est autre chose que la vérité réalisée dans les actes; on peut donc la
définir « l'équation de la raison et des actes. »
conformitate ad regulam rationis cTstimari débet
à qua recedere non contingit nisi vel per ex-
cessum vel per defectum , rectè dicitur quavis
Dioralis virtus in inedio seu mediocritate con-
sislere. )
Respondeo dicendum, quôd sicut ex siipra-
dictis patet (qu. 55, art. 3), virtus de sui ra-
modi est per hoc quod aliquis discordât à sua
régula vel mensura. Quod qnidem contindt
vel per hoc quôd superexcedit mensuram , v.";
per hoc quod déficit ab ea , sicut manifesté ap-
paret in omnibus regulatis et mcnsuratis. T.t
ideo palet quod bonum virtutis moralis consistit
in adœqualione ad mensuram rationis ; mani-
lione ordinal hominem ad bonum ; moralis , festum est autem quod inler excessum et de-
autfim virtus propiie est perfecliva appetitivae | fectum médium est œqualilas sive conformitas :
partis animae circa aliquam delerminatam ma-
teriam ; mensura autem et régula appetitivi
motus circa appelibilia est ipsa ralio. Bonum
autem cujuslibet mensurati et regulati consistit
in hoc quod conformetur suae régulai : sicut
bonum ia artiiiriatis est ut seqnalur regulam
anis. Malum autem per conscquens in hujus-
unde manifesté apparet quod virtus moialis in
medio consistit.
Ad primiim ergo dicendum , quod virtus mo-
ralis bonilatem habet ex régula rationis, pro
materia autem habel passiones vel operationes.
Si ergo comparetur virtus moralis ad rationem,
sic secundum id quod rationis est, habet ra-
dist. 33, qu. l, art. 3, quaestiunc. 1; et qu. 1, de virtut., art. 13; et ia I, Ethic.^ lect. 7
col. 2, circa ûuem,
510 l** ll« PARTIE, QUESTION LXIV, ARTICLE 1.
ce qu'elle emprunte à cette faculté , elle paroît sous Tidée d'un extrême^'
qui est la conformité, puis Texccs et le défaut se montrent sous l'idée de
l'autre extrême, qui est la difformité ou la discordance; mais quand on
la considère comparativement à son objet, elle se présente sous l'idée de
milieu, parce qu'elle ramène les passions à la règle de la raison. C'est de
là que le Philosophe dit, Ethic, II, C : «Prise sous le rapport de son
essence, la vertu est le milieu, » dans ce sens qu'elle soumet son objet
à la règle; mais vue « du côté du bien, » elle constitue un extrême, en
ce qu'elle est la conformité avec la raison (1).
2" Les extrêmes et le milieu se dessinent dans les actes et dans les actions
par les circonstances. Ainsi l'objet qui forme un extrême dans telle et telle
occurrence, peut être le milieu dans telle et telle autre situation par h
conformité avec la raison humaine , et c'est là précisément ce qui arrive
dans la magnificence et dans la magnanimité. Si l'on considère abso-
lument, en lui-même, l'objet que poursuivent ces vertus, il apparoîtra
« comme extrême et comme le plus grand; » mais si on l'envisage relative-
ment aux circonstances, il se présentera tantôt sous l'idée de milieu, tantôt
sous l'idée d'excès, tantôt sous l'idée de défaut : sous l'idée de milieu,
quand on recherche la grandeur selon la règle de la raison , c'est-à-dire
où il faut, quand il faut et pourquoi il faut; sous l'idée d'excès, quand
on recherche la grandeur où il ne faut pas, quand il ne faut pas ou pour-
quoi il ne faut pas ; enfin sous l'idée de défaut, quand on ne recherche
pas la grandeur où il faut et quand il faut. C'est ce qu'enseigne le Phi-
losophe lorsqu'il dit, Ethic, j IV, 3 : a L'homme magnanime tend à l'ex-
(1) La libéralité aime les richesses dans la just« mesure fixée par la raison , Tavarice les
aime trop et la prodigalité pas assez. Si nous envisageons ces trois affections relaliverae.'vt à
r objet , nous verrons que la première est entre les deux autres, qu'ainsi la libéralité forme
le milieu, puis l'avarice et la prodigalité les extrêmes. Mais si nous considérons tout cela com-
parativement à la règle , au point de vue de la raison , nous découvrirons que la libéralité y
est conforme , et que Tavarice et la prodigalité y sont contraires} bows n'aurons plus de mrtie»,
mais seulement deux extrêmes formés j l'un car la vertu de libéralité, l'autre par les deux
vices qui lui sont contraires.
lionem extremi onius, quod est conformilas,
excessus vero et defectiis habet rationem
alterius extremi , quod est deformitas ; si vero
f.onsideretur virtus moralis secundum suam
rnateriara, sic habet rationem medii in quantum
passiouem reducit ad regulam rationis. Unde
Philosophas dicit in II. Ethic. (ubi sup.), quod
« virtus secundum substaiitiam medietas est, »
in quantum régula virtutis ponitur circa pro-
priam materiam; secundum optimum anlem
et bene, est extremitas, scilicet secundum con-
formitatem rationis.
Ad secundum dicendum,. quod médium et
extrema considerantur in actionibus et passio-
nibus secundum divcrsas circunistantias. Undô
nihil prohibet in aliqua virtufe esse, extremura
secundum unam circumstantiam , quod tamon
est médium secundum alias circumstantias pcr
conformitatem ad rationem. Et sic est in ma-
gnificcntia et magnanimitate. Nam si consi îc-
retur quantitas absoluta ejus in quod tendit
magnificus et magnanimus , dicetur extremum
et maximum ; sed si consideretur hoc ipsaiil
per comparationem ad alias circnmstantias , sic
habet rationem medii ; qaia \n hoc maxi:7iu:n
tendunt hujusmo !i virtntes secundum regulam
rationis , id est, ubi oportet , et quando oporlct,
et propter qnod oportet ; excessus autem , si
in lioc maximum tendatur quando non oportet,
vel ubi non oportet , vel propter quod non
oportet; defectus autem eit» si non tendatur
in hoc maximum ubi oportet et quando oportet.
DU MILIEU DES VERTUS. 511
trême par la grandeur^ mais parce qu'il y tend comme il faut^ il reste
dans le milieu. »
30 Ce que nous disions à lïnstant même de la magnanimité , nous
devons le dire de la pauvreté volontaire et de la virginité. En effet la
virginité se prive de tous les plaisirs charnels, et la pauvreté de toti^
biens terrestres pourquoi il faut et selon qu'il faut, c'est-à-dire selon le
commandement de Dieu (1) et pour la vie éternelle. Quand le chrétien
fait ces sacrifices comme il ne faut pas { c'est-à-dire par superstition con-
damnable ou par vaine gloire ) , c'est une œuvre inutile; lorsqu'il ne les
fait pas quand il faut ou selon qu'il faut, c'est un \ice par défaut, comme
on le voit dans ceux qui violent le vœu de virginité ou de pauvreté»
ARTICLE II.
Le milieu des vertus morales est-il le milieu des choses ou le milieu
de la raison?
Il paroît que le milieu des vertus morales n'est pas le milieu de la
raison , mais le milieu des choses, i -^ Le bien de la vertu morale vient du
milieu. Or le bien de tout, et par conséquent celui du milieu , est dans
les choses mêmes. Donc le milieu de la vertu morale est le milieu des
choses.
2" La raison est une faculté perceptive. Or la vertu morale n'est pas
dans le milieu des perceptions, mais plutôt dans le milieu des actes et
des passions. Donc le milieu de la vertu morale n'est pas le milieu de la
raison, mais le milieu des choses.
3^ Le milieu arithmétique ou géométrique est le milieu des choses. Or
(l) La virginité et la pauvreté sont commandées par la loi divine , quand on en a fait Its
Et hoc est quod Philosophus dicit in IV. Et hic.
(ubi snpra) , quod « magnanimas est quidem
magniludiue extremus, eo autem quod ut
oportet médius. »
Ad tertium dicendum , quod eadem ratio est
de virginitate et paupertate , quse est de ma-
gnanimilate, Âbstinet enim virginitas ab oui
ARTICULUS II.
Utrùm médium viriutis moralis sit médium
rei vel ratioRU.
Ad secnndnm sic proceditur (i). Videtiir
qiiôd médium virtutis moralis non sit médium
rationis , sed médium rei. Bonum enim vir-
nibiis venereis, et paupertas ab omnibus divi- ^ tr.tis moralis consistit in lioc quôd est in medio,
tiis, pvopter quod oportet, et secundum quod j Bonum autem, ut dicitur in VI. Metaph.
oportet, id est, secundum mandatum Dei et i (text. 8), est in rébus ipsis. Ergo médium vir-
propter vitam setemam. Si autem hoc fiât se- 1 tutis moralis est médium rei.
cundùm quod non oportet ( id est, secundum
aliquam superstilionem illicitam vel etiam
propter inanem gloriam,) erit supertluum. Si
autem non fiai quando oportet, vel secundum
quod oportet, est vitmm per defectum, ut
patet in transgredientibus votiim virginitatis vel
paupertatis.
2. PrcOterea, ratio est vis apprehensiva.
Sed virtus nw^ralis non consistit in metlio ap-
prehensionum , sed magis in medio operationum
et passionnm. Ergo médium virtutis moralis
non est médium 7\itionis , sed médium
rei,
3. Praeterea, médium quod accipitur secun-
(1) Dehis etiam in 2,2, qu. 58, art. 10; et m, 5en<., dist. 33, qu. 1, ait. 3, quœsliunc. i;
ni 2 I'* II* PARTI F-, QUESTION LXIV, ARTICLE 2.
celte sorte de milieu est celui de la justice, comme le dit le Philo-
sophe (1). Donc le milieu de la vertu morale est le milieu des choses, et
non le milieu do la raison.
Mais le Philosophe dit, Ethic.y II, 6 : « La vertu morale consiste dans
le milieu qui nous est prescrit par la raison. »
(Conclusion. — Le milieu dans lequel consiste la vertu morale, ce
n'est pas un milieu existant dans la raison , qui lui soit imposé pour ra-
mener ses actes à la juste mesure ; mais c'est le milieu qui se trouve
dans les choses par la conformité avec la droite raison. )
Par milieu de la raison , on peut entendre deux choses : un milieu
existant dans la raison , qui lui seroit imposé par la vertu morale et qui
ramèneroit ses actes à la juste mesure; puis le milieu prescrit à la vertu
dans les choses par la raison. Or la vertu morale ne perfectionne pas les
actes de la raison, mais les actes de la volonté : le milieu de la vertu mo-
rale n'est donc pas le milieu de la raison, tel que nous l'avons entendu
dans le premier sens. Mais la vertu morale consiste, comme nous l'avons
vu, dans le milieu par la conformité avec la raison droite : le milieu de
la vertu est donc le milieu de la raison, comme nous l'avons expliqué
dans le dernier sens. Cependant le milieu de la raison est quelquefois le
(1) Le milieu de six hommes et celui de six mètres sont trois hommes et trois mètres. C'est
là , comme on le voit , l'ét^alité. Or régalitc est le caractère de la justice , parce qu'elle protège
également tous les hommes , ou parce qu'elle établit une juste proportion entre le droit et
l'obligation, parce qu'elle donne à chacun ce qui lui est dû, ni plus ni moins.
(lum proportionem arithmcticam vel geome-
tricam (1) est médium rei. Sed taie est mé-
dium justiliac, ut dicitiir in WEthicorum. Ergo
médium virtutis moralis non est médium ra-
iionis , sed rei.
Serl contra est, quod Philosophas dicit in
II. Ethic. (ut supra) , quod « virtus moralis
in medio consistil quoad nos determinato ra-
tione. »
( Co^'CLUslO. — Médium in quo moralis
virtus consistere dicitur , non est médium ra-
tionis quasi in actu ratioiiis consistens ipsum-
que perliciens ; sed est in re secundùm quam-
dam conformitatrim ad rationem rectam. )
Respondeo dicendum, quod mediurn ra-
tionis dupliciter potest intelligi. Une modo
secundiim quod médium in ipso actu rationis
existit , quasi i|ise actus rationis ad médium
reducatur ; et sic quia virtus moralis non per-
ficit actum rationis , ?ed actum virtutis appe-
titivc"c, médium virtutis moralis non est mé-
dium rationis. Alio modo potestdici médium
rattonis id quod à ratione ponitur in aliqua
materia; et sic omne médium virtutis moralis
est médium ratio7n<^ , quia , sicut dictum est
(art. 1), virtus moralis dicitur consistere in
mjdio per conformitatem ad rationem rectam.
Sed quandoque conlingit quod médium ra-
ut et IV, Sent.^ dist. 15, qu. 1 , art. 1 , quffstiunc. 2; et qu. 13, d ' malo , art. 2, in corp.j
et qu. 1 , de virlut., art. 13, ad 11 , 12, 13 et 17; et Quodlih.. an. 10.
(1) Id est proportionem œqualilatis, quae dicitur nielaphoiicé arillmelica^ et cujusdam ha-
bitudinis quae di^ilur mel;iphoricè geomcirica ; quia œqualitatem rumerorum arilhtnoticus ,
mapniludinum aulcm vel niensurarum liaLiludincm geomeler attendu. De hac porro utraquc
proporlione Philosoplius in lib. V. Elhic.^ cap. 7, graeco-lat., vel iu antiquis partim cap. 5,
pailim cap. G, et apud S. Tbomam lect. 5 et G respective, ad ejus quod justum est diveisitatcm
explirandnm , ut implicite in minori subsumplâ judicatur. Perperàrii verô piiùs argum. Sed
conlra^ subjungebatur determinata ralione^ ubi rcposuimus determinalo^ supple medio cum
quo cqnstrui débet; nam in antiquis quidem exemplaribus Elhicorum habtlur fœmininum
delerminata^ sed cum mediélale constiuiiur, non cum viitute vel rum ratione, sicut ex graec
phrasi palet , àv azao-r.-'. wsicu-évri tw >.o--w. Unde quia médium loco medielalis hic poa**
debuil similiter determinato poni ut consiruclio cohaereret.
DU SITLTETT DES VERTUS. 513
même qne le milieu des choses; alors le milieu de la vertu morale est
nécessairement le milieu des choses , et c'est ce qui a lieu dans la justice.
Mais, d'autres fois , le milieu de la raison n'est pas le milieu des choses;
dans ces sortes de cas, le milieu se détermine d'après les dispositions, le
tempérament et la constitution physique de Thomme , et c'est ce qui
arrive dans toutes les vertus morales autres que la justice. On voit sans
peine la raison de cette différence. La justice concerne les actes dans les
choses extérieures, où la rectitude s'établit d'une manière absolue, in-
dépendamment des circonstances , d'après la nature des objets ; si bien
que, dans ce domaine , le milieu de la raison est le même que celui des
choses, parce que la justice donne à chacun ce qui lui est dû, ni plus ni
moins. Mais les vertus morales gouvernent les passions de l'ame; et dans
cette sphère la rectitude ne peut s'établir sur une règle uniforme, d'après
des principes invariables, parce que les hommes sont affectés diversement
par les passions. Ainsi, quand on fixe la rectitude de la raison dans
les passions, il faut tenir compte de l'homme, qui éprouve les pas-
sions (1).
Ces remarques donnent la réponse aux arguments. Le premier et le
deuxième supposent un milieu prescrit à la raison pour modérer ses
act^s , et le troisième part du milieu de la justice.
ARTICLE IIL ^^
Les vertus intellectuelles sont-elles dans un milieu?
11 paroît que les vertus intellectuelles ne sont pas dans un milieu. i° Les
vertus morales se tiennent dans un milieu, parce qu'elles sont conformes
(1) La même quantité de nourriture , par exemple , peut être le juste milieu pour tel ou tel , ,
l'excès pour celui-ci, le défaut pour celui-là. La mesure de la raison n'est donc pas donnée,
dans ce domaine , par la nature des choses; il faut la déterminer d'après la constitution phy-
sique des individus.
tionis est etiam médium rei ; et tuiic oportet
quod virtutis moralis médium sit médium rei,
sicut est in justitia. Qiiandoque autem médium
rationis non est médium rei , sed accipitur
per coraparationem ad nos; et sic est médium
in omnibus aliis virtutibus moralibus, Cujus
ratio est : quia justitia est circa operationes
quce consistunt in rébus exterioribus^ in qiiibus
rectum institui débet simpliciter et secundùm
se, ut supra diclum est; et ideo médium
rationis in justitia est idem cum medio rei ,
in quantum scilicet justitia dat unicuique quod
débet, et non plus nec minus. Alia; vero vir-
tutes morales consistunt circa passiones irte-
riores , ia quibus non potest rectum constitui
eodem modo , propter hoc quod homines di- 1 virtutes enim morales consistunt in medio, in
(t) De his etiam in HI, Sent.^ dist. 33, qu. 1, art. 3, quaestiunc. 3; etqu. 1, devirtut.,
ait. 13, tum in corp., tum ad 5 et ad 19; et qu. 4, art. 2, ad 7.
▼. 33
versimode se habent ad passiones. Et ideo
onortet quôd rectitudo rationis in ^assionibus
instituatiir per respectum ad nos, qui afiicimur
secundùm passiones.
Et per hoc patet responsio ad objecta. Nam
primae du» rationes procedunt de medio ratio-
nis, quod scilicet invenitur in ipso actu ratio-
nis; tertia verô ratio procedit de medio jus-
titiae.
ARTICULUS III.
Utrùm virtutes intellectuales consistant in
medio.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
virtutes intellectuales non consistant in medio.
51^ I" ir PARTIE, QUESTION LXIV, ARTICLE 3.
à la raison. Or les vertus intellectuelles, appnrtcnant à la raison môme,
j^n*ont pas dans l'homme de règle supérieure à laquelle elles doivent se
conformer. Donc les vertus intellectuelles ne sont pas dans un milieu
2" Le milieu de la vertu morale est fixé par la vertu intellectuelle ;
car le Philosophe dit, Fthic, II, 6 : « La vertu consiste dans le milieu
déterminé par la raison d'après le jugement de l'homme sage. » Si donc
la vertu intellectuelle étoit elle-même dans un milieu, il faudroit une
troisième vertu pour le fixer, puis une quatrième, une cinquième, ainsi
de suite, toujours, à l'infini; dès-lors nous serions forcés de parcourir-
une série de vertus sans terme.
30 Le milieu proprement dit se trouve entre les contraires, comme le
ren^arque le Philosophe. Or il n'y a pas de contrariété dans l'intelligence ;
car les contraires eux-mêmes, comme noir et blanc, malade et sain, ne
sont point opposés dans l'idée, mais ils se conçoivent à la fois les uns par
les autres. Donc il n'y a point de milieu dans les vertus intellectuelles.
Mais le Philosophe dit, d\me part, Ethic, VI, 3 : « L'art est une
vertu intellectuelle; » puis, d'une autre part, ihid., II, 6 : « L'art est
dans un milieu. « Donc la vertu intellectuelle consiste dans un milieu.
(Conclusion. — Puisque la vertu intellectuelle a une mesure, de même
que la vertu morale , elle se trouve dans un milieu par sa conformité
avec cette mesure. )
Le bien des choses est qu'elles se trouvent dans le milieu par leur con-
formité avec la règle ou la mesure , qui peut être violée par excès ou par
défaut, dépassée ou pas égalée. Or, nous le savons, la vertu intellectuelle
se rapporte au bien , de même que la vertu morale : donc le bien de la
quantum confnrmantur regulte rationis. Sed vir-
tutes intellecUiales sunt in ipsa ratiune, et sic
non videntur babere superiorem regulam (1).
Ergo virtiiles intellectuales non consistant in
medio.
2. Praeterea, médium virtutis morabs deter-
minatur à virtute intellectuaU; dicitur enim
in II. Ethic. (ut suprà), quôd « virtus con-
sistit in medietate determinata ratione , prout
sapiens determinabit. » Si igitur virtus iutel-
lectuaHs iterum consistât in medio, oporlet
quôd deteirainetur per médium per aliqiiam
aUam virtutem, et sic procediturin infinitum in
virtutibus.
3. Prœterea, médium propriè est inter con-
traiia, ut patet per Pbilosopbum in X. Metaph.
(text. 22 et 23 ). Sed in intellectu non videtur
esse aliqua coutrarietas, cùm etiam ipsa con-
traria secundùm quôd sunt in intellectu, non
sint contraria , sed simul intelligantur, ut al-
bum et nigrum , sanum et œgnim. Ergo in in-
tellectiialibus virtutibus non est médium.
Sed contra est, quôd « ars est virtus intel-
lectuaUs , » ut iicitur in VI. Elhk. Et tamen
{( artis est aUquv^ médium, » ut dicitur in II.
Et/de. Ergo virtus intellectualis consistit in
medio.
(CoNCLUSio. — Non solùm virlus moralis,
sed et intellectualis suam babet mensuram, et
ita per conformitatem ad ipsam accipitur in
ipsa médium ; unde in medio consistere di-
citur. )
Respondeo dicendum, quôd bonum alicujus
rei consistit in medio, secundùm quôd confor-
matur rcgulae vel mensurse, quam conliugit
transcendere et ab ea deficere , sicut dictum est
(art. 3 ). Virtus autem intellectualis ordiuatur
ad bonum sicut et moralis, ut suprà dictum est
(qu. 56, art. 3 ); unde secundùm quôd bonum
virtutis intellectualis se babet ad mensuram, sic
(1) Intrinsecam seu m laoaUae ïjçso cxïsionlem ^ Ucèl «uperiorem «xtrinsecam habeant,
nempe Deum.
DU MILIEU DES VERTUS.* 515
nertu intellectuelle^ dépendant d'une mesure, se trouve dans un milieu.
Le bien de la vertu intellectuelle , c'est le vrai : le vrai absolu pour la
vertu spéculative , le vrai relatif à la volonté droite pour la vertu pra-
tique. Le ^rai absolu dans Tintelligence humaine est mesuré par les
choses; car les choses sont la mesure de nos idées, puisque « la vérité est
dans les opinions ou dans les discours, comme le dit le Philosophe, selon
que les choses sont ou ne sont pas. » En conséquence le bien de la \ertu
intellectuelle spéculative est qu'elle se trouve dans un milieu par sa con-
formité avec les choses, la raison disant être ce qui est, et ne pas être ce
qui n'est pas. De là l'excès réside dans l'afFirmation fausse, qui dit être ce
qui n'est pas; et le défaut se tient dans la négation contraire à la vérité, qui
dit ne pas être ce qui est. Maintenant, si l'on considère le vrai de la vertu
intellectuelle pratique comparativement aux choses , il apparoît de même
comme mesuré , de sorte que le milieu se trouve ici , comme pour les
vertus spéculatives, dans la conformité avec les objets; mais quand on
envisage ce vrai relativement à la volonté, il se présente comme règle et
comme mesure, si bien que le milieu de la vertu morale, c'est-à-dire la
droiture de la raison, est le milieu de la prudence même. Il y a, toutefois,
une différence à remarquer : dans la prudence, ce milieu est règle et
mesure, mais il est mesuré et réglé dans la vertu morale. L'excès et le
défaut changent pareillement de caractère dans ces deux domaines.
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus intellectuelles ont elles aussi,
comme nous l'avons vu, leur mesure, et c'est la conformité avec cette
mesure qui les place dans le Juste milieu.
2o Rien ne nous force de parcourir une série de vertus sans fin, car la
règle et la mesure de la vertu intellectuelle, ce n'est pas une autre vertu
intellectuelle , ce sont les choses mêmes.
se habet ad rationem medii. Bonum aiitem vir-
tutis iûtellectualis est verum : speculativse qui-
dein virtutis verum absoliite, ut in VI. Ethic.
dicitur, practicœ autem virtutis verum secun-
dùm conformitatem ad appetitum rectum, Ve-
rum autem intellectùs nostri absolutè consi-
deratum est sicut mensuratum à re : res enira
est raensura intellectùs nostri ; ut dicitur in X.
Metaph. (text. 5) : « Ex eo enim quôd res est
vel non est, veritas est in opinione et in ora-
tione. » Sic igitur bonum virtutis intellectualis
speculalivae consistit in quodam medio per
conformitatem ad ipsam rem, sec.undùm quôd
dicit esse quod est, vel non esse quod non est,
in quo ratio veri consistit. Excessus autem est
secundùm afûrmationem falsam, per quam di-
citur esse quod non est; defectus autem acci-
pitur secundùm negationem falsam, per quam
dicitiu- non esse quod est. Verum autem vir-
tatis iuteUectuâUâ pr&cticâg comparatum quidem
ad rem, habet rationem mensurati, et sic eo-
dem modo accipitur médium per conformitatem
ad rem in virtutibus intellectualibus practicis,
sicut in speculativis ; sed respectu appetitûs
habet rationem regulse et mensurae, unde idem
médium quod est virtutis raoralis, etiam est
ipsius prudenti»; scilicet rectitude rationis.
Sed prudentiae quidem est istud médium ut
regulantis et mensurantis, virtutis autem
moralis ut mensuratai et régulât». Sirailiter
excessus et defectus accipitur diversimodè utro-
bique.
Ad primum ergo dicendum, quôd etiam virtus
intellectualis habet suam mensuram, ut dictum
est , et per conformitatem ad ipsam accipitur
in ipsa médium.
Ad secundùm dicendum, quôd non est necesse
in inQnitum procedere in virtutibus; quia men-
sura et régula intellectualis virtutis non est
aliquod aliud genus virtutis, sed ipsa res»
516 l" ÎI" PARTIE, QUESTION LXTV, AUTICÎ.E 3.
3° Les entités contraires en elles-mêmes ne le sont point dans l'esprit ,
pnrre (pi^olles se connoissent les unes par les antres. Cepenrlant Tesprit ren-
ferme la contrariété de rafllrmation et de la négation, lesquelles sont
opposées l'une à l'autre, comme le dit le Philosophe. Il est vrai, l'être
et le non-être, quand on les considère dans les choses, sont contradic-
toires et non contraires, parce que l'un est être et l'autre pur non-être;
mais quand on les prend dans les actes de l'esprit, le second comme le
premier implique un certain être. Ainsi être et non-être sont deux choses
contradictoires; mais l'idée par laquelle je conçois que « le hon est bon, »
est contraire à l'idée par laquelle je juge que « le bon n'est pas bon. » Eh
bien , le milieu qui se trouve entre ces sortes de contraires, c'est la vertu
intellectuelle.
ARTICLE IV.
Les vertus théologales sont-elles dans un milieu?
Il paroît que les vertus théologales sont dans un milieu. 1^ Le bien
des vertus intellectuelles et des vertus morales consiste dans un milieu.
Or les vertus théologales surpassent ces vertus en bonté. Donc les vertus
théologales sont, à plus forte raison, dans un milieu.
2° Les vertus morales et les vertus intellectuelles consistent dans un
milieu, parce que la volonté est réglée par la raison, et l'intelligence
mesurée par les choses. Or les vertus théologales perfectionnent, comme
nous l'avons dit ailleurs, et l'intelligence et la volonté. Donc les vertus
théologales consistent dans un milieu.
30 L'espérance , cette vertu théologale , tient le milieu entre le déses-
poir et la présomption ; la foi marche pareillement entre les hérésies
contraires , comme le remarque Boëce : ainsi quand nous confessons une
Ad tcrlium dicendum, quod ipsœ res contra-
riée non habent contrai ietatera in anima, quia
iinura est ratio cognoscendi alterum. Et tamen
in intellectu est contrarietas afiirmationis et
negationis, quae sunt contraria, ut dicitur in
fine Perihermenias. Quamvis «lim esse et 7ion
esse non sint contraria , sed contradictorie op-
posita , si considerentur ipsa significata proiit
sunt in rébus , quia alterum est ens et alterum
est pure non ens ; tamen si referantur ad ac-
tum animaî, utrumque ponit aliquid esse. UnJe
esse et 7ion esse sunt contradictoria ; sed opi-
nio qua opinamur quôd « bonum est bonum, »
est contrai ia opinioni qua opinamur quùd
«bonum non est bonum. » Et inter hujusmodi
contraria medàim est viitus intellectualis.
ARTICULUS IV.
Vtrùm virilités ihcoloyicœ consistant in medio.
Adquartum sic proceditur (1). Videturquôd
virtus theologica consistât in medio. Bonum
enim aliarum virtntum consistit in medio. Sed
virtus theologica excedit in bonitale alins vir-
tutes. Ergo virtus theologica multô magis est
in medio.
2. Piaeterea, médium virtntis moralis acci-
pitur quidem secundùm quôd appetitus regu-
latur per rationem, intellectualis verù secundùm
quôd iiitellectus noster mensuratur à le. Sed
virtus theologica et perficit intellectum et ap-
petitum, ut supra dictum est (quœst. 62,
art. 3). Ergo etiam virtus theologica consislit ia
medio.
3. Praîterea, spes, quae est virtus theologica,
média est inter desperationem et prœsiimptio-
nem; similiter etiam fides incedit média inter
contrarias hsereses , ut Boetius dicit iu lib. De
duabus naturis. Quôd enim confitemur ia
Christo unam personam et duas naturas, mé-
dium est inter haeresim Nestorii, qui dicit duas
(1) De his etiam in 2, 2, qu. 17 , art. 5 , ad 2 ; et III , Sent., dist. 33, qu. 1 , art. 3, quaes»
DU MILIEU DES VERTCS. 517
personne et deux natures en Jésus-Christ , nous sommes entre Thérésie
de Nestorius qui admettoit deux personnes et deux natures , et Thérésie
d'Eiitychès qui ne reconnoissoit qu'une personne et qu'une nature. Donc
les vertus théologales sont dans un milieu.
IMais partout où la vertu se trouve dans un milieu, on pèche par excès,
de même que par défaut. Or on ne peut pécher par excès relativement
à Dieu, qui est Tohjet des vertus théologales; car il est écrit, Eccli.,
XUII, 33 : (( Vous qui bénissez le Seigneur, relevez sa grandeur autant
que vous pourrez ; car il est au-dessus de toutes les louanges. » Donc les
vertus théologales ne sont pas dans un milieu.
(Co^s'CLusioN. — Quand on envisage les vertus théologales non pas dans
leur essence, mais dans leurs rapports accidentels, relativement à
l'homme, elles consistent dans un milieu. ;
Comme nous le savons, la vertu se trouve dans le milieu par la con-
formité avec sa règle ou mesure , vu qu'elle deviendroit excès ou défaut
en la dépassant ou en restant en-deça. Or les vertus théologales peuvent
avoir deux mesures. La première se tire de la nature de ces vertus : elle
est Dieu même ; car notre foi est réglée par sa vérité, notre charité par ses
perfections et notre espérance par la grandeur de sa puissance et de sa
bonté. Cette mesure dépasse tout pouvoir humain ; de sorte que nous ne
pouvons ni aimer Dieu , ni croire ni espérer en lui autant que nous le
devrions , ni moins encore pécher par excès dans ce domaine de la vie
religieuse. A ce point de vue donc, le bien des vertus théologales ne con-
siste pas dans un milieu ; mais il est d'autant plus grand qu'il approche
davantage de la souveraine perfection. La seconde règle ou mesure des
vertus théologales se tire de la nature hum.aine ; car si nous ne pouvons
nous unir à Dieu d'une manière aussi étroite que nous le devrions, nous
personas et duas naturas, et haerosim Eutyche-
tis, qui dicit unam personam et unam naturam.
Eigo \irlus theologica consistit in medio.
Sed conlra, in omnibus in quibus consistit
virtus in medio, contingit peccare per exces-
sum, sicut et per defectum. Sed circa Deum,
qui est objectum \ii tulis tbeologicae , non con-
tingit peccare per excessum; dicitur enim EccL,
XLIII : « Benedicentes Dominum exaltate
iilum quantum potestis, major enim est omni
lacde. » Ergo \irtus theologica non consistit in
medio.
( CoxcLUsio. — Non per se sed quasi per
accidens ex parte nostra videlicet virtutes Uieo-
logicœ in medio consistera dicuntur, )
"Piespondeo dicendum, quôd sicut dictum est
( art. 1 ) , médium virtutis accipitur per con-
formitatem ad suam regulam, vel mensuram ,
secundùm quôd contingit ipsam transcendere
vel ea deficere. Virtus autem theologica; duplex
potestaccipi mensura. Hua quidem, secundùm
ipsam rationem virtulis : et sic mensura et ré-
gula virtutis theologicœ est ipse Deus; fides
enim nostra regulatur secundùm veritatem di-
vinam, charitas autem secundùm bonitatem
ejus, spes autem secundùm magnitudinem om-
nipoteutise et pietatis ejus. Et ista est mensura
excedens omnem humanam facultatem; unde
nunquam potest homo tantum diligere Deum
quantum diligi débet, nec tantum credere aut
sperare in ipsum quantum débet; unde multô
minus potest ibi esse excessus. Et sic bonum
talis virtutis non consistit in medio, sed tautô
est melius, quantù magis acceditur ad sum-
mum. Alla verô régula vel mensura virtutis
theologica- est ex parte nostra; quia elsi non
liiinc. 4; et qu. î , de virlut., a.i 13 , lum in corp., lum ad 5 et ad 19; et qu. 2, art. â,
ad iO el 13; cl Rom.j XII, lect. 1, col. 4.
518 1" II* PARTIE, QUESTION LXIV, ARTICLE 4.
ne sommes pas moins obligés de nous attacher à lui selon la mesure d«
notre condition (1). Lors donc que Ton envisage les vertus théologales
dans leurs rapports accidentels, relalivement à l'homme, on y découvre
des extrêmes et un milieu.
Je réponds aux arguments : 1° Le bien des vertus inlellectuelles et des
vertus morales consiste dans le milieu par la conformité avec leur règle
ou mesure, qui peut être violée par excès; mais les vertus théologales,
considérées dans leur nature, n'ont point une mesure qui puisse être
dépassée. Il n'y a donc , sous le rapport qui nous occupe, aucune parité
entre ces vertus.
2" Les vertus intellectuelles et les vertus morales perfectionnent Tin-
telligence et la volonté comparativement à une règle finie; mais les vertus
théologales perfectionnent ces facultés relativement à une règle infinie.
Encore une fois, quelle parité pouvez-vous établir entre ces vertus?
3» L'espérance tient le milieu entre la présomption et le désespoir dans
rhomme , car il pèche par le premier de ces vices quand il espère des
biens qui dépassent sa condition (2) , et par le dernier quand il n'espère
pas ce que sa condition lui permet d'attendre; mais l'espérance ne peut
tomber dans l'excès relativement à Dieu, puisque sa bonté est sans bornes,
immense , infinie. La foi ne tient pas non plus le milieu entre les hérésies
contraires comparativement à son objet, par rapport à Dieu, car on ne
sauroit avoir trop de foi dans cet Etre souverainement vrai ; mais elle
tient le milieu dans l'homme, en ce que la vraie croyance est entre des
opinions contraires.
(1) L'homme doit pratiquer les vertus théoloçîales conformément aux forces de sa constitu-
tion particulière et selon les devoirs de son état ; celui qui compromettroit la fortune de ses
proches et nuiroit à sa santé par les cuvres de ces vertus , tomberoit dans Texcés.
(2) Comme s'il cspéroit d'obtenir le ciel sans mérites, ou la persévérance sans la prière,
sans la vigilance , sans la fuite des occasions prochaines du mal.
possumus ferri in Deum quantum debemus,
debemus tamen ferri in ipsum credendo , spe-
rando et amnn<lo secuniUim mensuram nostrac
conditionis. Unde per accidens potest in virtute
in ordine ad mensuram et regulam iocreatam ;
unde non est similis ratio.
Ad tertium dicendum , quôd spes est me lia
inter pnesumptionem et desperationeni ex parte
theologica considerari médium et extrema , ex i nostra , in quantum scilicet aliquis prœsumr?re
parte nostra. j dicitur ex co qu6d sperat à Deo bonum quod
Ad primum ertro dicendum, quôd bonum j excedit suam conditionem, vel desperare quia
viitiitum intellectualium et moralium consistât non sperat quod secundùm suam conditionem
in medio per conformitatem ad regulam veL sperare posset; non autem potest esse super-,
mensuram, quam transcendere coiitingit; quod j abundantia spei ex parte Dei, cujus bonitas
non est in virlutibus tliLologicis , per se lo-
quendo , ut dictum est.
A'i secundùm dicendum, quôd virtutes mo-
rales et intellectuales perficiunt iutellectum et
-f r 7 rf I
est infinita. Similiter etiam fides est meJia inter'
contrarias ha:'re3es, non per comparationem ad
objectum , quod est Deus, oui non potest aliquis
uimis ciedere ; sed in quantum ipsa opinio
appetilum nostium in ordine ad mensuram et j humana est média inter contrarias opiniones,
regulam creatam; virtutes autem theologicae ! ut ex suorà dictis oatet ( art, â et 3 ).
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 5W
QUESTION LXV.
De la connexion des vertus.
Nous passons à la connexion des vertus.
On demande cinq choses ici : 1° Les vertus morales sont-elles unies
les unes aux autres? 2° Les vertus morales peuvent-elles être sans la cha-
rité? 3° La charité peut-elle être sans les vertus infuses? 4° La foi et Tes-
pérance peuvent-elles être sans la charité? 5° Enfin la charité peut-elle
être sans la foi et sans l'espérance ?
ARTICLE L
' Les vertus morales sont-elles unies les unes aux autres?
n paroît que les vertus morales ne sont pas nécessairement unies les
unes aux autres. 4° Les vertus morales sont quelquefois produites par
Texercice des actes , comme le prouve le Philosophe. Or on peut s'exercer
dans les actes d'une vertu sans s'exercer dans les actes d'une autre vertu.
Donc on peut avoir une vertu sans en avoir une autre.
2<*La magnificence et la magnanimité sont des vertus morales. Or on
peut avoir les autres vertus morales sans la magnificence et sans la ma-
gnanimité; car le Philosophe dit, Ethic, IV, 5 : « Le pauvre ne peut
avoir la magnificence, » hien qu'il puisse avoir d'autres vertus ; «et celui
qui est fait pour les petites choses et se regarde comme tel a la tempérance,
mais il n'a pas la magnanimité. » Donc les vertus morales ne sont point
attachées les unes aux autres.
QUiESTIO LXV.
De connexione virlutum^ in quinque articulos divisa.
Deinde considerandum est de connexione
virtutum.
Et circa hoc quœruntu: quinque. 1° Utrùm
vil tûtes morales siut ad iiivicem connexae.
2"^ Ulrùm virtutes morales"- possint esse sine
chanlate. 3» Utrùm chaiilas possit esse sine
eis. 4»^ Utrùm fides et spes possint esse sine
cliaiilate. 5° Utrùm charitas possit esse sine
eis.
ARTICULUS 1.
Utrùm virilités morales siitt ad invicem
conuexœ.
Ad prinnim sic procedilur (l). Videtur quôJ
vil tûtes moiales non sint ex necessitate con-
nexse, Virtutes enim morales quandoque cau-
santur ex exercitio actuum, ut probatur in IL
Ethic. (cap. 1 et 2). Sed homo potest exer-
citari in actibus alirujus virtutis sine quod
exercitetur in actibus alterius virtutis. Ergo
una virtus moralis potest haberi sine altéra.
2. Prœterea, magniticentia et magnanimitas
sunt quaedam virtutes morales. Sed aliquis po-
test habere alias virtutes morales sine hoc
quôd habeat magnificentiam et magnanimita-
tem; dicit enim Philosophus in IV. Ethic. ^
quôd « inops non potest esse magnificus, » qui
tamen potest habere alias quasdam virtutes, et
quùd « ille qui parvis est dignus et bis se di-
gnificat, temperatus est, magnanimus autem
non est. Ergo virtutes morales non sunt con-
nexe.
(1) De bis eliam infrà, qu. 73, art. 1; et 2, 2, qu. 146, art. 4; ut el III. part., qu. 85,
520 I" II» PARTIE, QUESTION LXV, ARTICLE 1.
3" Comme les vertus morales perfectionnent la volonté, de môme les
vertus intellectuelles perfectionnent rintelligence. Or les vertus intellec-
tuelles ne sont point unies entre elles, car on peut posséder une science
et n'en pas posséder une autre. Donc les vertus morales ne sont pas unies
les unes aux autres.
40 Si les vertus morales étoient unies, les liens de leur union se for-
meroient dans la prudence. Or la prudence ne suffit point pour les ratta-
cher entre elles; car on peut être prudent dans les actes d'une vertu sans
rètie dans les actes d'une autre vertu, tout comme on peut connoître
Fart qui préside à certains ouvrages sans connoître l'art qui renferme les
règles d'autres ouvrages. Or la prudence est la règle des actes. Donc les
vertus morales ne sont point inséparables.
Mais saint Ambroise dit, in Lucam, VI : « Les vertus sont tellement
unies, tellement enchaînées entre elles, que celui qui en a une en a plu-
sieurs. » De môme saint Augustin, De Tnn.,VI, 7 : «Les vertus ne
peuvent être séparées les unes des autres dans l'ame humaine. » Et saint
Grégoire, Moral., XXll, 1 : « Une vertu sans les autres est imparfaite
ou n'existe pas. » Enfin Cicéron , TiiscuL, II, 6 : « Si vous reconnoissez
qu'il vous manque une seule vertu , vous avouez que vous n'en avez
aucune. »
(Co.NCLUsiON. — Quand les vertus morales sont parfaites, elles se tiennent
par des liens intimes, de sorte qu'elles ne peuvent être le unes sans
les autres. )
La vertu morale, comme la justice, la tempérance , la force d'ame,
est parfaite ou imparfaite. Quand elle est imparfaite, elle constitue une
simple inclination, formée parla nature ou par la coutume^ qui porte
3. Practerea, sicut virtutes morales perficiiint
partem appetitivam animae, ita virtutes intel-
lectuales perficiunt partem intellectivara. Sed
\irtutes intellectuales non siint connexcC ; po-
test enim aliquis habere iinam scientiam sine
quôd habeat aliam. Ergo etiam neque virtutes
morales sunt connexœ.
4. Praeterea , si virtutes morales sint con-
nexae , hoc non est nisi quia connectuntur in
prudentia. Sed hoc non sufticit ad connexionem
\irtutura moralium; videtur enim quôd aliquis
possit esse prudens circa agibilia , quœ pertinent
ad unam virtutem, sine hoc quôd sit prudens
in his quœ pertinent ad aliam ; sicut etiam
aliquis potest habere artem circa aliqua facti-
bilia , sine hoc quôd habeat artem circa alla.
Prudentia autem est « recta ratio agibilium. »
Ergo non est necessarium virtutes morales esse
connexas.
Sed contra est , quod Âmbrosius dicit super
Lucam : « Connexai sibi sunt concatenaticque
virtutes , ut qui unam habeat , pluies habere
videatur. » Augustinus etiam dicit in VI. De
Trinit. (cap, 7 ), quôd « virtutes qua3 sunt in
animo humano , nulio modo separantur ab in-
vicera. » Et Gregorius dicit XXll. Moralium
(cap. 1), quôd « una virlus sine aliis aut
oranino nuUa est, aut imperfecla. » Et TuUius
dicit II. De Tuscul. quœst, : « Si unam vir-
tutem confessus es te non habere, nuUam ne-
cesse est tehabilurura. »
(CoNCLUsio. — Virtutes morales perfecîas
necesse est ad inviceai connexas esse, ut altcra
sine altéra esse non valent. )
Respondeo dicendum, quôd viitus moralis
potest accipi vel perfecta vel imperfecla. Im-
perfecla quidem moralis virtus (uttemperantia
vel fortitudo ) uihil aliud est qaàm aliqua iu-
arl. G; et III, Sent.^ dist. 35, art. 1 et 2; et ^u. 5, de viitul., ail. 2; et Quoditu.^ Xi*,
ail. 23; et super VI. Ethic, in une.
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 521
au bien dans une splière particulière. Prises de cette manière, les vertus
morales ne sont point unies par une connexion nécessaire; car tel et tel
qui n'éprouve point d'attrait pour la chasteté, se sent porté par sa corn-
plexion naturelle ou par la coutume aux œuvres de la libéralité. Ensuite
quand la vertu morale est parfaite, elle constitue une habitude qui porte
en tout et partout à faire le bien. Prises dans cette acception, les vertus
morales ont une étroite connexité qui les attache les unes aux autres ;
c'est là le sentiment de presque tous les auteurs. On peut en donner deux
raisons, qui se prennent dans la double distinction des vertus cardinales.
Quelques docteurs fondent cette distinction, comme nous Tavons vu,
sur les propriétés générales de toutes les vertus. Dans cette théorie, la
discrétion forme la prudence, la droiture la justice, la modération la tem-
pérance et la fermeté la force, quel que soit Tobjet auquel se rapportent
ces qualités de Tame. Quand on se place à ce point de vue, on voit clai-
rement que tous ces principes du bien sont liés comme en faisceau. Car
la fermeté ne mérite pas le nom de vertu, quand elle est sans la modé-
ration, sans la rectitude ou sans la discrétion, et Ton doit dire la même
chose de ses compagnes. C'est le raisonnement de saint Grégoire :
« Quand les vertus sont séparées les unes des autres, dit-il. Moral. _,
XXII, 1, elles n'ont point le caractère de vertu parfaite; la prudence
n'est pas réelle, quand elle n'est point juste, tempérante et forte; » et le
saint docteur qualifie de mèine les trois autres vertus cardinales (I).
L'évêque d'Hippone ne raisonne pas différemment à l'endroit indiqué plus
haut, Be Trin., VI, 7. — Ensuite d'autres auteurs distinguent les vertus
cardinales d'après leurs objets, et c'est dans ce système que se place le
Philosophe pour assigner la connexion qui les réunit. Nous avons déjà
(1) ï\ continue : « La justice n'est pas vraie, quand elle n'est point prudente, forte et
tempérante; la force n'est pas entière, quand elle n'est point prudente, juste et tempérante;
enQn la tempérance n'est pas parfaite, quand elle n'est point prudente, juste et forte. »
clinatio in nobis existens ad opus aliqnod de
génère bonoriun faciendum, sive talis inciinatio
sit in nobis à natura, sive ex assuetiidine. Et
hoc iP.OuO accipicndo vivtutes morales, noa sunt
connexse ; videinus eniin aliquem ex naturali
complexione vel ex aliqua consiietudine esse
proiiiptum ad opéra liberalitatis.. qiiitamen non
est promptus ad opéra caslilalis. Perfecta autem
\irîus moralis est habitus inclinans in boniun
opus beue açenJiun. Et sic accipiendo viitutes
morales, diceudum est cas connexas esse, ut
ferè ab oainibiis ponitur. Cujus ratio duplex
asiignatur, secundùm qu6d diversimodè aliqui
virtutes cardinales disliaguunt. Ut enim dic-
tiim est (qiî. 61, art. 3 et 4), quidam dis-
tiiigiiuEt eas secundùm quasdam générales con-
diliones viitutam ; utpote quôd discretio perti-
nent ad prulentiam, lectiludo ad justitiam.
raoderatio ad temperanliam, firmitas animi ad
foriiiudinem, in quacumque maleriâ ista consi-
dercnlur. Et secundùm hoc manifeslè apparet
ratio coiiîiexionis : non eniai firmitas habet
laudem vivlutis si sit sine moderatione, vel rec-
titudine, aut discretione, et eadem ratio est de
aliis. Et liane rationem connexionis assignat
Gregorius XXII. Mondium ( ut siiprà), diccns
quôd « virtutes si sint disjuncta), non possunt
esse perfectse secundùai rationem virttitis; qnia
nec prudentia vera est, qiiîB justa, temperans,
et fortis non est; » et idem subdit de aliis vir-
tutibus. Et similera rationem assignat Augns-
tinus in VI. De Trinit. ( ubi suprà). Aîiiveio
distinguunt prccdictas virtutes secundùm mate-
rias, et secundùm hoc assignatur ratio con-
nexionis ab Aristotelc, in VI. Ethic. (sub
ûueui ); quia siciit supra diclum e^t ( qu. 58,
522 I" II' PARTIE, QUESTION LXV, ARTICLE 1,
dit qu'aucune vertu morale ne p'^ut exister sans la prudence. Comme
cotte sorte de vertu forme une habitude élective, son acte propre est la
bonne élection. Or pour faire une élection bonne , il ne suffit pas d'être
incliné vers la fin légitime, inclination que produit directement la vertu
morale ; il faut encore bien choisir les moyens, et c'est la prudence qui
dirige dans cette opération, la prudence qui conseille, juge et commande
les choses relatives à la fin. Mais la prudence ne peut, à son tour, exister
sans les vertus morales; car règle des actes, elle part, comme de certains
principes, des fins pratiques à l'endroit desquelles l'homme est bien
disposé par la justice, par la tempérance et par la force d'ame. Ainsi,
comme on ne peut avoir la science spéculative sans l'intelligence des
principes , pareillement on ne peut avoir la prudence sans les vertus mo-
rales. On voit donc que ces vertus se tiennent les unes les autres , et se
suivent nécessairement.
Je réponds aux arguments : i°Il est des vertus morales qui donnent la
perfection nécessaire pour se conduire dans l'état commun des hommes
dans les choses que tous rencontrent ordinairement en traversant la vie.
Quand donc on s'exerce dans une de ces vertus , l'on s'exerce en même
temps dans les autres et l'on acquiert les habitudes de toutes par cela
même, en faisant le bien. Mais si l'on s'exerçoit dans la sphère d'une
de ces vertus sans s'exercer dans celle d'une autre, par exemple si l'on
s'appliquoit à réprimer les transports d 3 la colère et non les entraînements
de la concupiscence, on contracteroit bien une certaine habitude qui
aideroit à refréner la colère; mais cette habitude n'auroit pas toute la
nature de la vertu, parce que la concupiscence la priveroit de la prudence :
ainsi les inclinations naturelles, quand elles sont séparées de celte di-
rectrice des actes humains, n'offrent pas le caractère de vertus parfaites.
Mais il est d'autres vertus morales, la magnificence et la magnanimité.
art. 4), niilla virtus moralis potest sine pru-
dtnlia haberi; eo quôd proprium virtutis mo-
ralis est facere electionem rectum, cùm sit
habitiis electivus; ad rectam autem electionem
non solùm sufficit inclinatio in tlebilum fincin,
qiiod est directe per habiUnn virtutis moralis ,
sed etiam quôd aliquis rectè eligat ea quœ suiit
ad finem , quod fit per prndcntiam , qi;œ est
consiiiativa.et judicativa, et prœcepliva eorum
qu3e simt ad lineni. Similiter ctiam prudeiitia
non potest baberi nisi habeantur virtutes mo-
rales, cùm prudentia sit « recta ratio agibi-
lium, » qutc sicut ex principiis procedit ex
finibus agibilium ad quos aliquis rectè se habet
per virtutes moiales. Unde sicut scientia specu-
lativa non potest baberi sine inteUectu princi-
piorum, ita nec prudentia sine virtutibus mora-
libus. Ex quo manifesté sequitur virtutes mo-
rales esse connexas.
Ad primum ergo dicendum , quôd virtuV^ji
moralium quaedam periiciunt bominem secuu-
dùm coniniunem statum , scilicet quantum ad
ea quit communiter in omni vita bominum oc-
currunt agenda. Unde oporlet quôd simul exer-
citetur circa malerias omnium virlutum mora-
lium ; et si quidem circa omnes exercitetur
bene operando, acquiret habitnt omnium vir-
lutum moralium. Si autem exercitetur bene
opérande circa unam raati}riam, non autem
circa aliam ( putà bene se babendo circa iras,
non autem circa concupisceutias ) , acqui;ct
quidem habilum aliquem ad relVœnandum iras,
qui taraon non babebit ralionem virtutis pi ^pfer
defectum prudentia^, qufp, circa concupisceutias
corrum[;itur; sicut elia.T» naluiales inclinatioiies
non habent nerfectam ratiouem virtutis , sa
prudentia desit. Quiedam veiô virtutes morales
sunt, qusE perfciunt homineci scca i'I'j n aii-
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 523
qui donnent à Thomme la perfection qu'il doit avoir dans les états émi-
uents jdans les hautes positions sociales. Comme tous n'ont pas Toccasion
de s'exercer dans ces sortes de vertus, on peut avoir les autres sans pos-
séder celles-là réellement, actuellement, comme vertus acquises; mais
quand la pratique du bien a donné les vertus ordinaires , on a dans une
potentialité prochaine ces vertus que nous dirons extraordinaires : voyez
l'homme qui a pratiqué la libéralité dans des dépenses légères, par des
dons modiques; que la fortune lui arrive, peu d'exercice lui suffira pour
contracter l'habitude de la magnificence, tout comme le géomètre s'em-
pare aisément des théorèmes qui provoquent pour la première fois ses
méditations. Or quand on est près d'avoir une chose , qu'on peut l'ac-
quérir facilement, on dit qu'on l'a : car « ce qui manque de peu^ écrit
le Philosophe, Phys., II, 56, semble ne pas manquer du tout. »
2° Ce qu'on vient de lire résout la deuxième objection.
3° Les vertus intellectuelles se rapportent à des objets divers qui ne
sont point liés les uns aux autres, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les
sciences et sur les arts pour s'en convaincre. Ces vertus ne peuvent donc
avoir entre elles la connexité qu'on remarque entre les vertus morales ,
puisque ces dernières concernent les actes et les passions, qui se tiennent
par des liens mutuels. En effet toutes les passions procèdent de deux
principes, de l'amour et de la haine; puis elles vont toutes à deux termes,
à la délectation et à la tristesse. Ensuite les actes, matière des vertus
morales, sont unis non-seulement entre eux, mais encore avec les pas-
sions. Voilà pourquoi tous les objets des vertus morales tombent, par
ime forme unique, sous le domaine delà prudence. Néanmoins toutes les
choses intelligibles sont en rapport avec les premiers principes; et c'est
là ce qui fait que les vertus intellectuelles dépendent toutes de l'intelli-
gence, ainsi que la prudence dépend des vertus morales; mais les prin-
quem eminentem stalum, sicut magniticentia
et raagnaniniitas. Et quia exercitiura circa raa-
lerias barum virtutuni nou occurrit unicuiqne
comrauniter, potest aliquis habere virtutes mo-
rales sine boc quôd habitiis barum virtutum
habeat actu, loquendo de virtutibus acquisitis;
sed tamen acquisitis aliis virtutibus habet istas
virtutes in potentia propinqua : cùm eriim ali-
quis per exercitium adeptus est liberalitatem
circa médiocres donationes et sumptus, si su-
perveniat ei abundantia pecuniaruni , modico
exerciîio acquiret maguiticen'iae habitum ; sicut
geometer modico studio acquiril scientiam ali-
cujusconclusionis quam uunquam consideravit.
Illud autem habere dicimur quod in proniptu
est ut babeamus; secundùm illud Phiiosopbi
in secundo Physic. ( text. 56 ), « quod parum
deest, quasi nihil déesse videtur. »
Et per liuc patet re^pousio ad secuudum.
Ad terlium dicendam, quôd virtutes intellec-
tuales sunt circa diversas materias ad invicem
non ordinatas, sicut patet in diversis scientiis
et artibus. Et iJeo non invenitur in eis con-
nexio , quae invenitur in virtutibus moralibus
existentibus circa passiones et operationes ,
quae maniiestè babent ad invicem ordinem.
Nam omnes passiones à quibusdam primis pnj-
cedentes, scilicet amore et odio, ad quasJam
alias terminautur , scilicet delectationem et
ti'istitiam. Et siraiiiter omnes operationes, quae
sunt virtutis moralis materia, babent ordineua
ad invicem et etiam ad passiones. Et ideo tota
materia moralium viitutura sub una ratione
prudentiae cadit. Habent tamen omnia inteliigi-
bilia ordinem ad prima piincipia. Et secunùùm
boc omnes virtutes intellectuales dépendent ab
intellectu principiorum , sicut prudeutia à vir-
tutibus moralibus, ui dicium est : priucipia
524 1" 11^ PARTIE, QUESTION LXV, ARTICLE 2.
cipf^s gônéraiix, dont la perception constitue riatelligence, ne dé-
piMiilont point des conclusions, qui appartiennent aux: autres vertus
inti'Uectuelles; au lieu que les vertus morales dépendent de la prudence,
parce que la volonté meut à certains égards la raison, et la raison la vo-
lonté.
4.0 Les choses auxquelles inclinent les vertus morales , jouent le rôle
de principes à l'endroit de la prudence; mais les ouvrages ne remplissent
pas la même fonction vis-à-vis de Tart, ils forment tout simplement son
objet. Or bien que la raison puisse être droite dans telle et telle sphère
sans l'être dans une autre , elle est privée de toute rectitude du moment
où elle pèche à l'égard d'un principe quelconque : supposez l'homme
fourvoyé dans cet axiome : « Le tout est plus grand que la partie, » il
n'acquerra jamais la science géométrique, parce qu'il s'écartera nécessai-
rement de la vérité dans les conséquences. D'une autre part , et nous le
disions naguère, les actes sont liés les uns aux autres, mais non les ou-
vrages; si donc la prudence manque dans une partie des actes, elle man-
quera pareillement dans les autres, mais il n'en est point ainsi dans le
domaine des ouvrages.
ARTICLE IL
Les vertus morales peuuent-elles être sans la charité?
Il paroît que les vertus morales peuvent être sans la charité. 1° Prospère
dit. Sent., Vil : a Si l'on excepte la charité, toutes les vertus peuven'
se trouver dans les bons rt dans les méchants. » Or la charité n'exisf
que dans les bons, comme le dit le même auteur. Donc les autres veiti_
peuvent être sans la charité.
autem universalia quorum est intell-^ctns prin-
cipiorum, non dépendent à conclusionibus de
quibiis sunt reliqucC intellectualcs virtr.tes ,
sicut morales dépendent à pmdentia; eo quod
appetitiismovet qaoïLimmodo rationem, et ratio
appctitum , ut supra diclum est (qn. 9 , ait. 1
et qu. 58, art. 5. )
Ad quartum dicen;'um, quôJ ea ad quai in-
clinant virtiites morales, se habent ad prulen-
tiani sicut principia; non autera factiliilia se
habeut au artein sicut principia, sel solùm sicut
matcria. Manifestî'.m est autem quùJ etsi raiio
possit esse recta iu una parte materiœ et non
in i!Îi3, RuUo tamen niodo potest dici ratio recta
sisit defectus ciijrsc.imque principii : sicut si
quis erràret circ.i boc principium : « Oinne
totum est niajus sua parte, » nou posset babere
scicntiam geomelricam, quia opoiteret multùm
recedere à veritate in sequentibus. Et pra;terea
agibilia suut or.linala ad invicem , n3n autem
faclibilia, ut dictaai est; et iJeo defectus pru-
dentiœ ciica unam partem au'ibilium inducerct
defei:tum eliam circa alla agibilia, quod in fac-
tibilibaS non contiiigit.
ARTICULUS IL
Ulrùm virtu'cs morales ]:ossi)it essi sine
charilale.
Ad secunduiD sic proceditur (I). Viîctu
quôd vii'tutes morales pos^int esse sine cbaii-
tate. Dicitur enim in lib. Sententiarum Pros-
peri {Sentent. VJI) , quod « omni? virtus
pneter cbariiatem potest esse communis bonis
et malis. » Sed cbaritas nou potest esse nisi in
bonis, ut dicitur ibidem. Ergo aliie virlules
possunt baberi sine cbaritale.
(1) Te his etiaiT) imrù, qu. 71 , ait. 4; et 2, 2, qu. 23, art. 7; et qu. 51, art. 2, incorp.;
et qu. li, de Vcùt,, tiil. 2, in co;p.; et qu. de virtut., art. 3, ad 1 ; et Quodlib.^ XUj
arl. ii.
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 52o
2" Les vertus morales peuvent s'acquérir, selon la remarque du Philo-
sophe , par les actes humains. Or l'homme a la charité par infusion di-
vine; car il est écrit, ^om., V, 5 : « La charité de Dieu est répandue
dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné (1). » Donc les
vertus morales peuvent exister sans la charité.
3° Si les vertus morales sont unies par une connexité réciproque , c'est
qu'elles dépendent de la prudence. Or la charité ne dépend pas de la pru-
dence; tant s'en faut qu'elle la dépasse, d'après cette parole, Ephes., III :
« L'amour du Christ surpasse toute science. » Donc les vertus morales
n'ont pas la charité pour compagne inséparahle, mais elles peuvent être
sans elle.
JMais le disciple hien-aimé dit, II. Joan., IIÏ, 14 : « Qui n'aime pas
demeure dans la mort. » Or les vertus perfectionnent la vie spirituelle;
car « c'est par elles que l'honnne vit bien, » comme l'enseigne saint Au-
gustin, De lih. arhitr., lly 18 et 19c Donc les vertus morales ne peuvent
être sans la charité.
(Conclusion. — Les vertus acquises par les actes humains peuvent être
sans la charité ; mais les vertus infuses par la grâce la supposent néces-
sairement. )
Comme nous l'avons vu dans une question précédente, il y a deux
sortes de vertus. Les unes font le bien dans Tordre de la fin qui ne dé-
passe pas nos forces naturelles, et s'acquièrent par les actes humains :
ces sortes de vertus morales, acquises par l'homme, peuvent être sans la
(l) Le saint concile de Trente commente en quelque sorte celle parole, Sess. VI, can. 7 :
« La justification du pécheur s'opère lorsque , en considération des mérites de la passion, la
charité est répandue par rEsprit saint dans les cœurs de ceux qui sont justifiés et y devient in-
hérente. De sorte que , dans la jusliGcalion même , Thomme reçoit avec la rémission des
péchés, par Jésus-Christ avec qui il est uni, tous ces dons infus, la foi, respérance et la
charité; car la foi, quand elle n'est pas accompagnée de Tespérance et de la charité , n'unit
point parfaitement avec Jésus-Christ et ne rend pas membre vivant de son corps : d'où il est
dit Irés-véritablement que « la foi sans les œuvres est morte; » et aussi, que « en Jésus-
Christ ni la circoncision ni Tincirconcision ne servent de rien , mais la foi qui agit par la cha-
rité. »
2. Prœterea, virtutes morales possuQt ac-
qiiiri ex aclibus humaiiis, ut dicilur iu secundo
Êl/u'c. (cap. 1 et 2 ) . Sed cbaritas non habetiir
iiisi ex indisione, secundiim illud Tîo???., V :
« Charilas Dei diffusa mi in cordibus nostris
per Spiiitum sanctum qui datus est nobis. »
£rgo eliœ virtutes possunt haberi sine cbari-
tate.
3. Prœlerea, virtutes morales connectun'ur
ad invicem, in quantum dépendent à prudentia.
Sed cbaritas non dependet à prudentia; imô
prudentiam excedit, seciindùm iUud Ephes.^
lu : « Supereminenteni scientise cbaritatera
Cbristi. » Ergo virtutes morales non connec-
iuntur cbaritati, sed sine ea esse possunt.
« Qui non diligit, manet in morte. » Sed per
vil tiites perficitur vita spiritiialis ; ipsœ enina
sunt « quibus rectè vivitur, » lU Âugustinus
dicit in H. De liber, arbit. (cap. 18 et 19).
Ergo non possunt esse sine dilectione cbari-
tatis.
(Co>'CLL'sio. — Virtutes illae morales sine
charitate esse possunt quae per hunianara in-
dustriam acquimntur ; non autem eaî qua bu-
manis actibus acquiri nequeunt, sed à Deo in-
funduntur. )
Respondeo dicendum , quôd sicut suprà dic-
tura est (qu. 63, art. 2 et 3 ), virtutes morales
prout sunt operativse boni in ordine ad fmera
qui non excedit facultalem naturalem hominis,
Sed contra est, quod dicilur I. Joan,, III : j possunt per opéra humana acquiri : et sic ac-
5^6
r* II» PARTIE, QUESTION LXV, ARTICLE 2.
charité, et c'est ainsi qu'elles ont existé clans beaucoup de païens. Les
autres vertus nior.iles, renfermant complètement l'idée qu'exprime ce
nom même de vertu, font le bien dans l'ordre de la dernière fin surna-
turelle, et ne sont point acquises par les actes humains, mais données
par l'infusion divine. Or ces vertus-là ne peuvent être sans la charité (I).
Nous l'avons dit, comme les vertus morales supposent la prudence, ainsi
la prudence implique les vertus morales, pourquoi? Parce que ces vertus
constituent la prudence dans ses conditions propres et dans son idée
même, en disposant convenablement à certaines fins. Or si la prudence
exige que l'homme soit bien disposé relativement aux premières fins, elle
demande plus impérieusement encore une chose que la charité peut seule
donner, les dispositions favorables à la fin dernière : ainsi la raison droite
réclame avant tout, dans les choses spéculatives, le secours de ce premier
principe indémontrable : « Les propositions contradictoires ne peuvent
être vraies en même temps. » On voit donc que la prudence infuse i?éclarae
la présence de la charité , et nous devons dire la même chose des autres
vertus morales, puisqu'elles ont la prudence pour compagne inséparable.
Une autre conséquence qui dérive de tout cela, c'est que les vertus in-
fuses constituent seules des vertus parfaites et absolues, parce qu'elles rat-
tachent l'homme purement et simplement à la fin dernière ; mais les
autres vertus, celles qui sont acquises par les facultés naturelles, sont
des vertus relatives, attendu qu'elles mettent l'homme en rapport avec
la fin dernière non pas sans réserve ni restriction, mais seulement dans
(1) Nous avons déjà cité ce décret du concile de Trente, Sess. VI, can. 7 : « Si quelqu'uu
dit que toutes les œuvres qui se font avant la justification sont de véritables péchés ou
qu'elles méritent la haine de Dieu..., qu'il soit analhéme. » L'homme n'a pas la charité avant
sa justification. Cependant toutes ses œuvres ne sont pas des péchés. Donc quelques-unes de
ces œuvres ne procèdent pas du vice , mais de la vertu; donc on peut avoir certaines vertus,
c'est-à-dire les vertus acquises, sans la charité.
D'une autre part, le concile de Trente enseigne , comme nous l'avons vu dans la note pré-
cédente, que la charité est donnée par infusion divine, avec la foi et l'espérance, dans la
justification du pécheur. Or la justification suppose toutes les vertus infuses : donc la charité
n'est point sans ces vertus.
quisitœ sine charitate esse possunt , sicut fue-
runt in multis gentilibus. Secundùm autem
quùrj sunt operativse boni in ordine ad ultiinum
finem snpernaturalem, sic perfeclè et verè ha-
beiitrationem virtuliSj et non possunt bumanis
actibiis acquiri, sed infunduntur à Deo : et
hujusniodi virtules morales sine charilate esse
non possunt. Dictum est enira suprà (qu. 58,
art. 4 ), quôd aliae virtutes morales non possunt
esse sine prudentia ; prudenlia autem non po-
test esse sine viitutibus moralibus, in quantum
virtutes morales faciunt bene se habere ad
quosdam fines ex quibus procedit ratio pruden-
tiœ; ad rectam autem rationem prudentije mullô
magis requiritur quôd homo bene se habeat
circa ullimum finem (quod fit per charitatem)
quàm circa- alios fines, quod fit per viitutes
morales : sicut ratio recta, in speculativis, ma-
xime indigel primo principio indemonstrabili,
quod est : « Contradictoiia non simul esse
vera. » Unde manifestum fit quôd nec prudentia
infusa polest esse sine charitate , nec aliae vir-
tutes morales consequenter, quee sine prudentia
esse non possunt. Patet igitur ex diclis quôd
solœ virtutes infusœ sunt perfectae et simpli-
citer dicendae virtutes, quia bene ordinant ho-
minem ad linem ultimum simpliciter-, ali^e verà
virtutes, scilicet acquisitae, sunt secuuJùm quid
virtutes, non autem simpliciter : ordinant enim
bominem bene respecta fiais ultimi ia aiiquo
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 557
telle ou telle chose. Voilà pourquoi Tévèquc d'Hippoue, commentant
cette parole, Rom., XIV, 23 : « Tout ce qui n'est pas de la foi est péclié, »
dit : c( Là où n'est pas la connoissance de la vérité, la vertu est fausse,
même avec les mœurs les plus pures. »
Je réponds aux arguments : 1° Il s'agit, dans la parole objectée, de la
vertu prise dans le sens large, imparfaite ; car la vertu proprement dite,
renfermant toute la perfection de sa nature, rend bon celui qui la pos-
sède, et dès-lors elle ne peut se trouver dans les méchants.
2" L'argument prouve que les vertus morales acquises par l'homme
peuvent être sans la charité. Nous ne disons pas le contraire.
3° Sans doute la chante surpasse la science et la prudence; mais cela
ne prouve pas, tant s'en faut, que la prudence est indépendante de la
charité, non plus que les autres vertus infuses.
ARTiaE m.
La charité peut-elle être sans les autres vertus infuses?
Il pareil que la charité peut être sans les autres vertus infuses. 1° Lors-
qu'une chose suffit pour produire un effet, il seroit inutile d'en em-
ployer d'autres dans ce but. Or la charité suffit, à elle seule, pour pro-
duire toutes les œuvres des vertus; car saint Paul dit, I. Cor., XllI, 4- :
c< La charité est patiente, bénigne, point envieuse, » etc. Donc toutes les
autres vertus sont inutiles avec la charité.
2° Quand on possède une vertu , les œuvres qu'elle prescrit ne coûtent
plus de peine et plaisent par elles-mêmes : « La marque de l'habitude ,
dit le Philosophe, Ethic, II, 3, c'est le plaisir qu'on éprouve dans les
actions. » Or les actes des vertus renferment souvent des difficultés pour
génère , non autem respectu finis ultimi sim-
pliciter. Unde Boni., XIV, super illud : « Omne
quod non est ex fide , peccatum est, » dicit
Glossa Augustini : « Ubi deest agnitio veritatis,
falsa est virtus etiara in optimis moribus. »
Ad primum ergo dicendum, qnôd vii tûtes
jbi accipiuntur secundùm impeifectam ralionem
virtutis; alioquin si \irtus moralis secundùtn
perfectam rationem virtutis accipiatur, bonura
facit habentem , et per consequeus in mails
esse non potest.
Ad secundùm dicendum, quôd ratio illapro-
cedit de virtulibus moralibus acquisitis.
Ad tertium dicendum, quôd etsi cbaritas
excédât scientiam et prudentiam , tamen pru-
denlia dependet k charitate, ut dictum est; et
per consequeus omnes virtutes morales in-
fusa.
AHTICULUS IIL
Utrùm chantas possit esse sine aliis virlntihiit
moralibus.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
cbaritas sine aliis virtiitibus moralibivs haberi
possit. Ad id enim ad quod sufficit unum , in-
debitum est quôd plura ordinentur. Sed sola cba-
ritas sufticit ad omnia opéra virtutis implenda,
utpatet per id quod dicitur I. ad Cor., XIII:
« Cbaritas paliens est, benigna est, etc. » Ergo
videtur quôd habita charitate, aliae virtutes
superfluerent.
2. Praeterea , qui habet habitum virtutis, de
facili operatur ea quai sunt virtutis , et ei se-
cundùm se placent; unde et « signum habitùs
est delectatio qua lit in opère, » ut dicitur in II.
Ethic. Sed multi babent cbaritatem absque
(1) De bis etiam qu. 1 , de virtut., art. 10, ad 4; et qu. 2, art. 3, ad 8^ et qu. 5, art. 1,
tficoip.} et Quodlib., XII, art. 22.
528 1"= ir rARTFK, QUESTION LXV , ARTICLE 3.
riiomrno pl(M!i do charité ot pur do péché mortel; souvent aussi ces actes
ne hii i)laisent point par eux-mêmes, mais par leurs rapports avec la
charité. Donc celui qui a la charité n'a point par cela seul toutes les
vertus morales.
3" La charité est dans tous les saints. Or il y a des saints qui n'ont pas
certaines vertus; car Bède dit, sur II. ad Cor., I : «Les saints s'humilient
des vertus qu'ils n'ont pas, plus qu'ils ne se glorifient des vertus qu'ils
ont. » Donc on peut avoir la charité sans avoir toutes les vertus morales.
Mais toute la loi est remplie par la charité , conformément à l'oracle
de l'Apôtre, Rom,, XIII, 8 : « Qui aime le prochain, a accompli la loi. »
Or toute la loi ne peut être accomplie que par toutes les vertus morales,
puisqu'elle prescrit, selon la remarque du Philosophe, les actes de toutes
les vertus. Donc celui qui a la charité, a toutes les vertus morales. C'est
ce c]ui fait dire à saint Augustin, Semu XLVI : a La charité renferme
en elle toutes les vertus cardinales (1). »
(Conclusion. — Puisque la charité est le principe de toutes les bonnes
œuvres qui conduisent l'homme à sa fin dernière, il faut que l'homme
reçoive avec la charité toutes bs vertus morales, afin qu'il puisse accom-
plir toutes les bonnes œuvres.)
Toutes les vertus morales sont données par infusion divine avec la
charité : voici pourquoi. Dieu n'opère pas, dans l'ordre de la grâce, avec
moins de perfection que dans l'ordre de la nature. Or quand nous voyons
quelque part, dans la nature, le principe d'une œuvre, nous découvrons
d'un même coup d'œil tout ce qu'il faut pour l'accomplir : ainsi les or-
ganes corporels sont faits de telle sorte, qu'ils peuvent consommer toutes
(1) Cette parole se trouve équivalemmer.t non pas dans les Lettres du saint docteur, comn^c
le porte le texte original, mais à Tendroit par nous indiqué : « La charité supporte tout, en-
dure tout, croit tout; elle est comme les quatre points cardinaux de la vie chrétienne, et
renferme toutes les vertus. »
peccato mortali existcntes, qui tamen tUfficul-
tatem in operibus virtutiira paliuntur; neqac
eis secundùm se placent, sed solùm secundùm
quôd referuntur ad cbaritatem. Ergo muUi ha-
bcnt cbaritatem, qui non babent alias virtutes.
3. Prœterea, cbaritas in omnibus sanclis in-
veniUir. Sed quidam sunt sancti, qui tamen
aliquibus virtutibus carent; dicit enim Beda,
quôd « sancti magis bumiliantur de virlutibus
quas non habent , quam de virtutibus quas ba-
bent glorientur. » Ergo non est necessarium
quôd qui habet cbaritatem, omnes virtutes mo-
rales babeat.
Sed contra est, quod per cbaritatem totalex
impleîur; uicitur enim Rom., XII, quod « qui
diligit proximum, legem iraplevit. » Sed tota
lex impleri non potest , nisi per omnes virtutes
morales; quia lex praecipit de omnibus actibus
virtutum, ut dicitur in V. Ethic, (cap. 2 vel 3).
Ergo qui babet cbaritatem, babet omnes vir-
tutes morales. Auguslinus etiam dicit in quadam
epistola , quod « cbaritas includit in se omaes
virtutes cardinales. »
(CoNCLUSio. — Cum cbaritas sit principium
omnium bonorum operum quai bominem in fi-
nem ullimum dirigunt, neccssario simul cuiu
ipsa omnes morales virtutes, quibus homo sin-
gula bonorum operum gênera periiciat , infun-
duntur.)
Respondeo dicendura, quod cum cbaritate
simul infundunlur omnes virtutes morales.
Cujus ratio est, quia Dcus non minus perfectè
operatur in operibus gratiaî , quam in operibus
naturœ. Sic autem videmus in operibus naturae
quod non invenitur principium aliquorum ope-
rum in aliqua re, quin inveniantur in ea quaî
suntnecessaria ad bujusmodi opéra perflcienLa,
sicut \û animalibus iaveniuntiir organa. quibus
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 5^29
les œuvres qui trouvent leur première source dans les facultés de Tame.
Eh bien, puisque la charité ordonne à la fin dernière, n'est-elle pas évi
demment le principe de toutes les bonnes œuvres qui peuvent se rap
porter à cette fin? Il faut donc que Thomme reçoive, conjointement avec
la charité, toutes les vertus morales qui lui font produire toutes les
sortes de bonnes œuvres. Ainsi toutes les vertus morales infuses sont en-
chaînées les unes aux autres, non-seulement par la prudence, mais en-
core par la charité; qui perd la charité par le péché mortel, perd toutes
les vertus morales infuses.
Je réponds aux arguments : 1<> Si vous voulez que Tacte d'une puis-
sance inférieure soit parfait, vous devez perfectionner non-seulement la
puissance supérieure, mais la puissance inférieure elle-même; car Tagent
principal fùt-il bien disposé, Taction ne sera point parfaite , si Tinstru-
ment ne renferme pas les conditions requises. Que faut-il donc à l'homme
pour bien agir dans Tordre de sa fin? Il lui faut, non-seulement la vertu
qui dispose vis-à-vis de cette fin , mais encore les vertus qui donnent les
dispositions convenables aux moyens; car la vertu qui regarde la fin
remplit les fonctions d'agent principal et de moteur à l'égard des vertus
qui concernent les moyens. 11 faut donc que Thomme ait les vertus mo-
rales avec la charité.
2° Malgré l'habitude, l'homme peut trouver des difficultés et n'a dès-
lors ni complaisance ni satisfaction dans les actes , lorsque des obstacles
étrangers viennent contrarier ses efî'orts : ainsi l'esprit qui a l'habitude
de la science ne conçoit pas sans peine, quand le sommeil ou d'autres
indispositions gênent ses facultés intellectuelles. Pareillement les vertus
morales infuses rencontrent quelquefois des difficultés dans les bonnes
oeuvres, parce qu'elles ont à lutter contre les dispositions contraires pro-
perfici possunt opcra , ad quae peragetida anima
habet potestatem. Manifestum est autem quod
charitas in quantum ordinal hominem ad finem
ultimura, est principium omnium bonorum
operum quae in finem ultimum ordinari possunt.
Unde oportet quod cum charitate simul infim-
dantur omiies virtutes morales, quibus homo
perficit singula gênera boncrum opemm. Et sic
patet quod virtutes morales infusie non solum
habent connexionem propter prudentiam, sed
etiam propter charitatem ; et quod qui amittit
charitatem per peccatum mortale , amittit omnes
virtutes morales infusas.
Ad primum ergo dicendum, quod ad hoc
quod actus inferioris potentiae sit perfectus ,
requiritur quôd non solum adsit perfectio in
superiori potentia , sed etiam in inferiori ; si
enim principale agens debito modo sehaberet,
non sequeretur actio perfecta, si instrumentum
non esset bene dispositum. Unde oportet ad
hoc quôd homo bene operetur in his quae sunt
ad finem , quôd non solam habeat virtutem quae
bene se habeat circa finem, sed etiam virtutes
quibus bene se habeat circa ea quae sunt ad
tinera ; nam virtus quae est circa finem, se habet
ut principalis et motiva respectu earum quai
sunt ad finem. Et ideo cum charitate necesse
est etiam habere alias virtutes morales.
Ad secundum dicendum, quôd quandoquc
contingit quôd ahquis habens habitum , patitut
difficuitatem in operando , et per consequens
non sentit delectationem et complaceutiam in
actu propter ahquod impedimentum estrinsecus
superveniens, sicut ille qui habet habitum scien-
tiae, patitur difficuitatem in intelligendo prop-
ter somnolenliam vel aliquam iufirmitatem. Et
similiter habitus moralium virtutum infusarum
patiuntar interdum difficuitatem in operaudo
propter aliquas dispositiones contrarias ex prœ-
cedentibus actibus relictas; quae quidem diffi-
ïî
34
630 I^* ir PARTIE, OUnSTlON LXV, A.RTÎCLE \,
duites pvir les actes précédents; mais ces difficultés n'existent pas pour
les vertus morales acquises, car les actes qui les engendrent détruisent
les dispositions opposées.
^ On dit quelquefois que tels et tels saints n'ont pas telles et telles
vertus parce qu'ils éprouvent, à cause des obstacles dont nous venons de
parler, des difficultés dans la production de leurs actes; mais cela n'em-
pêche pas qu'ils n'aient toutes les vertus habituelles.
ARTICLE TV.
La foi et l'ùspêrwice peuvent-elles être sans la charité?
Il paroît que la foi et Tespérance ne peuvent être sans la charité. 1" La
foi et l'espérance, étant des vertus théologales, l'emportent en dignité
sur les vertus morales même infuses (1). Or les vertus morales infuses
ne peuvent être sans la charité. Donc la foi et l'espérance la réclament
aussi nécessairement. '
2« Saint Augustin dit. Super Joan., XXVI : « Nul ne^croit sans le
vouloir (2). » Or la charité est dans la volonté; car elle la perfectionne,
comme nous l'avons dit ailleurs. Donc la foi ne peut être sans la charité.
3» On lit dans le même saint Augustin , Enchir., VÏII : « L'espérance
ne peut être sans l'amour. » Or l'amour est ici la charité, car le saint
docteur parle de cette vertu. Donc l'espérance ne peut être sans la charité.
(!) Les vertus morales sont infuses indirectement, pour ainsi dire par coîicomi tance , avec
les vertus théologales , puis elles n'ont pas Dieu pour objet immédiat.
(2) Le grand évéque , après avoir cité celle parole, Jean^ VI, 44 : « Nul ne peut venir
à moi si le Père qui m'a envoyé ne raltiie , » éciil ces mois : « Qu'est-ce à dire : Nous sommes
entraînés à Jésus-Christ? Est-ce donc que nous croyons malgré nous ? A Dieu ne plaise? On peut
entrer dans TEglise sans vouloir lui appartenir, aller à l'autel sans vouloir adorer Dieu, s'appro-
cher des sacrements sans vouloir recevoir la grâce; mais on ne peut croire sans le vouloir.
Si l'on croyoit par le corps , on pourroit croire sans le vouloir ; mais il n'en est point ainsi :
« On croit par le cœur pour la justice, » dit saint Paul, Rom.j X, 10. » Saint Thomas se
placera toul à Theure au même point de vue. La foi implique la volonté droite, puisqu'on
croit par le cœur, en le voulant. Or la volonté droite suppose la charité. Donc la foi ne peut
être sans la charité.
cultas non ita accidit in virtutibus moralibus \ enim sint virtutes theologicae, Oigniores esse
acquisitis , quia per exercitiura actuum, quo j videntur virtutibus moralibus etiam infasis.
acquiruntur, tolluntur etiam contrariae disposi- j Sed virtutes morales infusse non possimt esse
tiones. ! sine charitate. Ergo neque fides et spes.
Ad tertium dicendum , quôd aliqui sancti di- ; 2. Praetereà , « niillus crédit nisi volens , » ut
cuntur aliquas virtutes non habere in quantum , Âugustinns dicit Super Joan. (tract. 26). Sed
patiuntur difûcultatem in actibus earum, ra-
tione jam dicta, quamvis habitus omnium vir-
tutum babeant.
ARTICULUS IV.
Vtrùmfides et spes possînt esse sine charitate.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
fides et spes nunquam sint sine charitate. Cum
(1) De bis etiam ififrà| qu. 71 , art. 4 , in corp.
cbaritasest in voluntate, sicut perfectio ejus,
ut supra dictum est (qu. 62, art. 3). Ergo tides
non potest esse sine charitate.
3. PraPterea, Augustiaus dicit in Enchiridio
(cap. 8), quoi « spes sine amore ^se non po-
test. » Auior autem est cbaiitas; de hoc enim
amore ibi loquitur. Ergo spes non potest esse
sine charitate.
r
DE LA CO^^^^EXION DES VERTUS. 531
Mais la Glose ^ commentant ce texte, MciXth., I, 2 : « Abraham en-
gendra Isaac, Isaac engendra Jacob, » dit : «La foi engendre Tespérance,
et respérance la charité. » Or ce qui engendre est avant Tengendré, et
peut être sans lui. Donc la foi peut être sans l'espérance, et Tespérance
sans la charité.
(Conclusion. — La foi et Tespéranoe peuvent exister de quelque ma-
nière, dans leur commencement, sans la charité; mais elles ne peuvent,
sans elle, acquérir leur développement et devenir des vertus parfaites.)
La foi et Tespérance, de même que les vertus morales, peuvent être
envisagées de deux manières : dans leur commencement , puis dans leur
état de vertu parfaite. Comme la vertu a pour but de faire des œuvres
bonnes , on dit une vertu parfaite quand elle peut faire des œuvres par-
faitement bonnes. Or pour faire une œuvi-e qui mérite ce qualificatif, il
ne suffit pas de faire le bien, mais il faut encore le bien faire; quand
TœmTe est bonne sans être bien faite, elle n'est pas parfaitement bonne,
et l'habitude qui en est le principe n'offre pas le caractère de vertu par-
faite : ainsi quand on fait des choses justes, on fait le bien; mais il faut
encore le bien faire pour que TœuvTe soit d'une vertu parfaite, c'est-à-
dire il faut le faire par élection di'oite à l'aide de la prudence, de sorte que
la justice ne peut être vertu parfaite sans cette directrice des actes. Nous
devons en dire autant des deux premières vertus théologales relativement
à la dernière : la foi et l'espérance peuvent exister sans la charité, mais
elles ne peuvent sans elle être des vertus parfaites. Comme, d'une part,
l'acte de la foi consiste à croire en Dieu; comme, d'une autre part, croire
c'est consentir par la volonté : quand l'homme ne veut pas comme il doit,
l'acte de la foi n'est pas parfait. Or l'homme veut comme il faut par la
charité, qui perfectionne la volonté : car « tout mouvement droit de la
Sed contra est, quoi Matth., I, dicitur in
Glossa, quôd « fides générât spem, spes veiô
charitateui. » Sed generans est prius geaerato,
et potest esse sine eo. Ergo ndes potest esse
sine spe, et spes sine cbaritate.
( CoNCLUsio. — Quamvis fides et spes sine
charilate in hominibus aliquo modo esse pos-
sint, viitutes tacien perfect« sine illa esse non
possimt. )
Respondeo dicendum , quôd fides et spes ,
picut et virtutes morales , duplicifer considerari
possunt : UEO modo secundum inchoationem
quamdam ; alio modo secundum perfectum esse
\iitutis. Cùffl enim virtus ordinetur ad "bonum
opus agendnm, viitus quœdam (1) perfecta dici-
tur ex hoc qucd potest in opus perfectè bonum ;
qiiod quidem est , dum non soliira bonum est
sit quod fit, non autem bene Cat, non erit per-
fectè bonum; unde uec habitas qui est laiii
operis principium, habebit perfectè rationeu;
virtutis : sicut si aliquis operetur justa, bonuji
quidem facit, sed non erit opus perfectae vir-
tutis, nisi hoc bene faciat, id est secuDd«:i
electionem rectam , quod est per prudentian ,
et ideo justitia sine prudentia non potest e. ■^.!
vii-tus perfecta. Sic igitur fides et spes si:ij
charitate possunt quidem aliqualiter esse; j'or-
fectse autem virtutis rationem sine charitate l^'u
habent. Cum enim fidei opus sit credere Doo,
credere autem sit ahcui propria voluntate :h-
senthe , si non debito modo velit , nou erit il '.ci
opus perfectum. Quod autem debito modo vciit,
hoc est per charitatem, quas perticit voluutatoin :
« Omnis enim rectus motus vokmtatis ex ra-to
amore procedit , » ut Augustinus dicit in
quod fit , sedetiam btuè fit; ahoquin si bomim
(i) Sic legi malim quàm mrlui quidem s elsi exemplaria passim oinnia posteriori modo le-
gaw.
r)32 1" ir l'AUTIE^ QUESTION LXV, ARTICLE 4.
volonté vient de Tamour droit, » comme le dit saint Augustin, De Civlt.
Bel, XIV, 9. Si donc la foi peut exister, elle ne peut être une vertu par-
faite sans la charité, non plus que la tempérance et la force sans la pru-
dence. Il n'en est pas autrement de l'espérance. L'acte de l'espérance
consiste à attendre de Dieu le bonheur éternel. Cet acte est parfait, quand
nous attendons les récompenses futures par les mérites que nous ont
assurés déjà les bonnes œuvres, ce qui ne peut avoir lieu sans la charité;
le môme acte est imparfait quand nous attendons le ciel par les mérites
que nous n'avons pas, mais que nous nous proposons d'acquérir à l'avenir,
et cela peut avoir lieu sans la charité. Ainsi la foi et l'espérance peuvent
être sans la charité, mais sans la charité elles ne peuvent être d'?s
vertus proprement dites : a Car le propre de la vertu, dit le Philosophe,
Ethic, II, 5, est non-seulement de faire le bien, mais de le bien faire fl). »
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus morales dépendent de h
(1) La Glose, citée par saint Thomas, nous disoit tout à l'heure : « La foi engendre rcspé-
rance , et Tespérancc la charité. » Comment cela se fail-il? Mœhler l'explique dans la S'ji.x-
bolique^ vol. I, p. 106 : « Séparé de son Père céleste et dépouillé de tout mérite, Thoni :;j
coupable est rappelé dans la famille des élus par la pure miséricorde divine. Cet appel, que
la grâce prévenante lui adresse en vue de Jésus-Christ, se fait entendre à son oreille d'une
manière extérieure , dans la prédication de l'Evangile ; et TEsprit saint , agissant intérieure-
ment sur son ame, réveille ses facultés spirituelles plus ou moins assoupies dans le sommeil
de la mort, le pousse à s'unir à la vertu d'en haut pour reprendre une vie nouvelle et rétablir
ses rapports avec Dieu. Lorsqu'il écoute cette voie choritahle et qu'il suit cette impulsion mi-
séricordieuse , le premier effet de l'activité divine et de l'activité humaine concourant au
même but, c'est la foi dans la céleste parole qu'il perçoit par l'ouïe. Bientôt son intelligence
croit, avec une certitude inébranlable, les vérités surnaturelles, et les promesses qui lui sont
révélées, surtout la bonne nouvelle que Dieu a donné son Fils unique pour sauver le monde,
émeuvent et touchent profondément son cœur. Comparant ce qu'il est avec ce qu'il devroit
être d'après la volonté suprême, il parvient à la connoissance de son iniquité profonde; il
conçoit la crainte de la justice éternelle et se '^urne vers la miséricorde divine, espérant
obtenir sa grâce à cause de Jésus-Christ. Celte espérance et la vue de l'infinie bonté font
naître en lui quelque amour de Dieu et quelque détestation du péché : il devient pénitent.
Voilà comment la justification est préparée par l'opération de la grâce et par la coopération
de la liberté. Et lorsque l'homme n'apporte point d'obstacles à la consommation du saint
ouvrage commencé en lui , non-seulement l'Esprit divin le justifie en remettant ses péchés,
mais il le sanctifie en répandant la charité dans son ame ; dès-lors , purifié de ses souillures
et restauré dans le fond de lui-même , il commence à vivre d'une vie nouvelle , rentre dans
la voie droite, observe les préceptes, pratique le bien, produit des actes agréables à Dieu,
s'élève de justice en justice et devient par les mérites du Sauveur héritier du céleste royaume. »
Cete exposition est tirée du concile de Trente, Sess. VI, can. 5. L'homme croit, puis il
espère , puis il aime ; car il faut connoître pour espérer, puis il faut espérer pour aimer. La
foi et l'espérance marchent donc avant la charité; donc elles peuvent être sans elle. C'est là
ce qu'enseigne clairement la Parole divine : « Plusieurs d'entre les princes mêmes crurent en
XIV. De Civ. Dei (cap. 9). Sic igitur fides
est quidem sine charilate, sed non perfecta
-virtus, sicut temperaiilia vel foilitudo sine pru-
dentia. Et similiter dicendum est de spe. l\am
actus spei est expectare futurau} beatitudinem
à Deo : qui quidem actus perfectus est, si fiat
ex meritis quai quis habet, quod non polest
esse sine charitate-, si autern hoc expectel ex j
mnritis quae uondum babet, sed propouit in |
futunira acquirere, erit actus iraperfectus, et
hoc potest esse sine charitate. Et ideo fides et
spes possuiit esse sine chantate ; sed sine cha-
ritate ( proprie loquendo ) virtutes non sunt t
« Nam ad rationera virtutis pertinet ut noa
solum secundum ipsam uliquod bonum opère*
mur, sed etiam bene , » ut -licitur in II. Ethic,
(cap. 5 sive 6).
Ad primum ergo dicendum, quod virtutes
DE LA CONÎTEXION DES VERTÏÏS.
533
prudence : or la prudence infuse renferme dans son essence la charité ;
car cette dernière vertu lui donne seule les dispositions convenables au
premier principe, qui est la dernière fin. Mais la foi et l'espérance ne dé-
pendent, dans leur nature propre, ni de la prudence ni de la charité;
elles peuvent donc exister sans la charité, bien qu'elles ne puissent sans
elle être des vertus parfaites.
â*' L'objection part de la foi qui renferme la nature de la vertu par-
faite.
30 Saint Augustin parle , dans le texte objecté , de l'espérance qui
nous fait attendre le bonheur éternel par nos mérites acquis; or cette es-
pérance suppose la charité.
ARTICLE V.
La charité ^peut-elle être sans la foi et sans Vespèra'r
/>/>?
Il paroît que la charité peut être sans la foi et sans l'espérance. !<> La
charité est l'amour de Dieu. Or nous pouvons aimer Dieu naturellement,
sans avoir ni la foi ni l'espérance du bonheur éternel. Donc la charité
peut être sans la foi et sans l'espérance.
lui, dit l'Evangile, Jean^ XIT, i; mais, à cause des pharisiens, ils ne le confessoient point,
de peur d'être rejetés de la synagogue. Car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la
gloire de Dieu. » Matth., VII , 21 : « Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront
pas dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les
cieux , celui-là entrera dans le royaume des cieux. » On voit là qu'on peut confesser le Sei-
gneur et partant avoir la foi sans la charité, mais que cela ne suffit pas pour entrer dans le
royaume des cieux. Il en est de même à l'égard de l'Eglise; car on lit aussi, Matth.^ XXII, 12 :
« Mon ami , comment êtes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale ? » Sur quoi saint Gré-
goire dit , Homil.j XXXVIII : « La foi vous a fait entrer dans l'Eglise , mais pourquoi n'y
a^ez-vous pas apporté la charité? » Le texte suivant est plus formel encore , I. Cor.^ XIII, 2-
« Si j'ai le don de prophétie , et pénètre tous les mystères et possède toute science ; et si j'j
toute foi, de sorte que je transporte les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne sui
rien. » Ce passage, comme les deux précédents, prouvent la double thèse de notre saint au
leur, que la foi peut exister sans la charité , mais qu'elle n'est point sans elle une vertu par-
faite. EnBn le saint concile de Trente a porté ce décret, Sess. VI, can. 28 : « Si quelqu'un
dit que , la charité étant perdue par le péché , la foi aussi se perd en même temps ; ou que
la foi qui reste n'est pas une foi véritable , parce qu'elle n'est pas vive ; ou que celui qui a
la foi sans La charité, n'est pas chrétien; qu'il soit anathème. » — Si nous avons insisté ,
«'est que ce dogme est d'une haute importance et que plusieurs ne le connoissent pas.
morales dépendent à prudentia; prudentia au-
lem infusa nec rationem prudentise habere po-
test absque charitate, utpote déficiente débita
habitudine ad primum principium , quod est ul-
timus finis. Fides autem et spes secundum
proprias ratioues, nec à prudentia nec à cha-
ritate dépendent; et ideo sine charitate esse
possunt , Ucet non sint virtutes sine charitate ,
ut dictum est.
Ad secundum dicendum, quôd ratio illa pro-
cedit de fide , quœ habet perfectam rationem
"virtutis.
Ad tertium dicenaam , quod Augastiuus lo-
quitur ibi de spe secundum quod aliqais ex
pectat futuram beatitudinem per mérita quae
jam habet ; quod non est sine charitate.
ARTICULUS V.
Uirùm eharitas possit esse sinejide et spe.
Ad quintum sic proceditur. Videtur qood
eharitas possit esse sine fide et spe. Charitas
enim est amof Dei. Sed Deus potest à nobis
amari naturaliter, etiam non prsesupposita fide
vel spe futurae beatitudinis. Ergo charitas p'>
test esse sine fide et spe.
53i I" II* PARTIE, QUESTION LXV, ARTICLE 5.
2° La charité est la racine de toutes les vertus, conformément à cette
parole, L^phes., UI, 17 : a Enracinés et fondés dans la charité. j> Or la
racine est quelquefois sans rameaux. Donc la charité peut être aussi sans
la foi, sans l'espérance et sans les autres vertus.
3° Jésus-Christ renfermoit dans son cœur adorable la charité parfaite.
Or il n'avoit ni la foi ni l'espérance; car il réunissoit, comme nous le
verrons plus tard , la pleine compréhension de la vérité et la possession
parfaite de tous les biens. Donc la charité peut exister sans la foi et sans
l'espérance.
Mais TApôtre dit, Hébr.y XI, 6 : « Sans la foi il est impossible de
plaire à Dieu. » Or c'est la charité qui obtient avant tout la complaisance
Bt l'amitié de Dieu, conformément à cette parole, Trov., VIII, 17 :
« J'aime ceux qui m'aiment ; » puis on va à la charité par l'espérance.
Donc on ne peut avoir la charité sans la foi ni sans l'espérance.
(Conclusion. — Comme personne ne peut avoir dans son cœur Vamitié
de Dieu, c'est-à-dire la charité, lorsqu'il ne croit pas qu'il existe une so-
ciété sainte et comme une cx)nversation familière entre l'homme et Dieu,
ou lorsqu'il n'espère pas appartenir à r^tte ineffable société, la charité
ne peut exister ni sans la foi ni sans l'espérance. )
La charité implique, non-seulement l'amour de Dieu, mais une cer-
taine amitié pour lui. Or l'amitié ajoute à l'amour, comme le dit le Phi-
losophe, EtMc, VIII, 2, c( le retour de l'affection, supposant un com-
merce réciproque entre ses deux termes. » Que tel soit le caractère et la
nature de la charité, les Livres saints nous l'apprennent quand ils disent,
L Jean, IV, 16 : « Qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu
en lui; » Puis 1. Cor.^ I, 9 : « Fidèle est Dieu, par qui vous avez été ap-
pelés à la société de son Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Cette société
de l'homme avec Dieu , cette sorte de conversation familière avec lui se
2. Prœterea, cliaritas est radix omnium vir- 1 citia (qiiae charilas dicitnr) interc^dere potest
tutum, secundum illud Ephes., III : «In clia- 1 nisi fidem habeat, pcr quam credat aliquara
ritate radicatiet fundati. » Sed radix aliquando
es' sine rarais. Ergo charitas potest esse ali-
quando sine lide et spe et aliis virtutibus.
3. Prœterea, in Christo fuit perfecta cha-
ritas ; et ipse tamen non habuit fidem et spem,
quia fuit perfectus comprehensor , ut infra di-
cetui ( III. part., qu. 7^ art, <â et 3, et qu. 15,
art. 10). Ergo charitas potest esse sine fide et
Bpe.
Sed contra est, quod Apostolus dicit Hebr.,
XI : « Sine fide impossibîle est placera Deo.
Quod maxime perlinet ad cbaritatem , ut patet
secunnum illud Prov., YllI : « Ego diligentes
me ciiligo. » Spes etiam est qufc introducit ad
cbaritatem, ut supra dictum est (qu. 65, art. h).
Ergo charitas non potest haberi sine fide et spe.
(Cof^jjsio. — Quia nulli cum Deo ami-
esse societatem et conversationem hominis cum
Deo, et se ad hanc societatem pertinere speret,
fieri nullo modo potest ut sine fide et spe cha-
ritas existât.)
Respondeo dicendum, quôd charitas non so-
lùm significat amorem Dei , sed etiam amicitiara
quamdam ad ipsum. Quœ quidem super amorem
addit « mutuam redamationem cum quadam
communicatione mutua, » ut dicitur in VIII.
Ethic. (cap. 2). Et quôd hoc ad cbaritatem
pertineat, patet per id quod dicitur 1. Joan.,
IV : « Qui manet in charitate, in Deo manel,
et Deus in eo; » et I. ad Cor., I, dicitur :
« Fidelis Deus per quem vocati estis in socie-
tatem Filii ejus. » Hsec autem societas hominis
ad Deum, quae est quœdam familiaris conversa-
tio eum ipso, inchoatur quidem hic in praesenti
DE LA CONNEXION DES VERTUS. 535
commence dans la \'ie présente par la grâce et sera consommée dans la
vie future par la gloire ; deux choses qui sont Tobjet de la foi et de l'es-
pérance. Comme donc personne ne peut avoir d*amitié pour quelqu'un
lorsqu'il ne croit ou n'espère pas pouvoir entrer en rapport avec lui,
converser familièrement avec lui : de même personne ne peut avoir
l'amitié de Dieu, c'est-à-dire la charité, quand il ne croit pas au com-
merce , à la conversation de l'homme avec Dieu , ou qu'il n'espère pas
appartenir à cette société. La charité ne peut donc exister ni sans la foi
ni sans l'espérance.
Je réponds aux arguments : l^La charité n'est pas tout amour de Dieu,
mais cet amour par lequel nous aimons Dieu comme l'objet de la béati-
tude éternelle, et c'est la foi et la charité qui nous mettent en rapport
avec cet objet ineffable.
2" La charité est la racine de la foi et de l'espérance considérées dans
l'état de vertus parfaites; mais la foi et la charité, prises dans leur
propre nature, sont présupposées par la charité. Cette dernière vertu ne
peut donc être séparée des deux premières.
3" Jésus-Christ n'avoit pas la foi et la charité, parce qu'elles renferment
une certaine imperfection; mais il avoit au lieu de la foi la claire vision,
et la jouissance pleine et entière au lieu de l'espérance. La charité étoit
donc parfaite en lui (1).
(1) La question que nous venons d'étudier est de la plus grande importance. Elle renferme
trois propositions capitales, qui appellent une sérieuse attention.
1» Des hommes légers disent : « Je ne me pique ni de piété, ni de scrupule, ni de bigo-
tisme ; je ne jeûne ni ne roarmote de longues prières; m.ais je ne calomnie pas, je ne vole
pas , je ne fais de mal à personne ; je suis honnête homme , c'est asseï :
« Soyons juste , il suffit, le reste est arbitraire, i
D'une autre part , des chrétiens qui ont oublié leur catéchisme disent : « La bienfaisance , la
justice, la probité, Vhonneur n'existent pas sans la pratique de notre sainte religion; vous
qui ne paroissez jamais dans nos temples, vous vous flattez vainement d'être justes, probes,
généreux, charitables; sépulcres blanchis, vous êtes corrompus dans tout vous-mêmes; vos
vertus sont des vices, et vos prétendues bonnes œuvres des abominations devant notre Dieu. »
La première de ces doctrines est fausse, et la seconde est une hérésie formelle enseignée par
Luther et frappée d'analhéme par le concile de Trente. La justice, la bienfaisance ne peuvent être
des vertus parfaites , complètes, pures et simples , dans toute l'étendue du mol sans la charité,
per gratiam, perficietur autem ia futuro per
gloriam ; quorum utrumque fide et spe teoetur.
Unde sicut aliquis non posset cum aliquo ami-
litiam habere , si discrederet vel desperaret se
posse habere aliquam societatem vel faûiiliarem
conversationem cum ipso ; ita aliquis non potest
iabere amicitiam ad Deum_, quae est charitas,
liisi fidem habeat per quam credat hujusmodi
&)cietatem et conversatiouem hominis cum Deo,
et speret se ad banc societatem pertinere. Et sic
chïuitas sine fide et spe nullo modo esse potest.
Ad primura ergo diceudum, quôd charitas
non est qualiscunque amor Dei , sed araor Dei
quo diligitur ut beatitudinis objectum, ad quod
ordinamur per fidem et spam.
Ad secundum dicendum, quôd charitas est
radix fidei et spei , in quantum dat eis peifeo
tionem virtutis ; sed fides et spes secundum ra-
tionem propriam praesupponuntur ad charitatera,
ut siiprk dictum est (qu. 63, art. 4). Et sie
charitas sine eis esse non potest.
Ad tevtium dicendum, quôd Christo defuit fides
et spes propter id quod est imperfectionis in eis;
sed loco fidei habuit apertam visionem, et loco
spei plenara comprehensionem. Ë^ sic fuit per*
fecta charitas in eo.
^36 K« II* PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 1.
QUESTION LXVI.
Be V égalité des vertus.
Après les questions précédentes, nous devons parler de Tégalité des
vertus.
On demande six choses sur ce point : 1° La vertu peut-elle être plus
grande ou plus petite ? 2° Toutes les vertus sont-elles égales dans le
même homme ? S'» Les vertus morales remportent-elles sur les vertus
intellectuelles? 4° La justice est-elle la principale des vertus morales?
5» La sagesse est-elle la plus grande des vertus intellectuelles ? 6° Enfin
la charité est-elle la plus grande des vertus théologales ?
ARTICLE L
La vertu peut-elle être plus grande ou plus petite ?
Il paroît que la vertu ne peut être plus grande ou plus petite. 1° Nous
lisons, A'pocal.j XXI, 16 : c< Sa largeur (de la sainte Jérusalem), sa loii-
ni partant sans l'observation de la loi divine, ni par conséquent sans la pratique des devoirs reli-
gieux; mais elles peuvent exister comme vertus humaines, imparfaites, relatives sans la charité.
20 Luther, posant un dogme fondamental de sa réforme, s'écrioii : « La foi est une vertu
parfaite sans la charité; que dis-je? elle est seule vertu parfaite, seule elle obtient la justifi-
cation , seule l'amitié de Dieu, seule le bonheur éternel. » Et dans le camp opposé, l'on en-
tend souvent des paroles comme celles-ci : « La foi qui ne pratique pas n'est qu'hypocrisie ,
mensonge. Vous qui assistez encore de corps à nos augustes cérémonies, mais qui n'avez pas
les vertus que commande notre religion sainte ; jeunes libertins , jeunes libertines , et vous
piliers de cabarets, pécheurs endurcis, avez-vous la foi? Ah, si vous avez la foi, prétendus
savants qui tournez en ridicule les ministres de Jésus-Christ? Non, vous n'avez pas la foi;
vous êtes pires que des païens, » Voilà encore des hérésies foudroyées par le concile de
Trente. La foi n'est point parfaite sans la charité , mais elle peut exister sans elle.
3» Enfin les quiélisles disoient que la charité suffit seule , qu'elle tient lieu de toutes les
vertus, que celui qui aime Dieu n'a plus que faire des préceptes. Certains apologistes de la
reine des vertus disent souvent la même chose. C'est là une grave erreur. La charité , tour-
nant vers Dieu , met l'homme sur le chemin du ciel ; elle suppose dès-lors toutes les vertus
nécessaires pour traverser la mer orageuse du monde et pour arriver au port du salut.
QU^STIO LXVL
De œqualitate vtrlutum^ in sex articulos divisa.
Deinde considerandum est de œqualitate vir-
tutum.
Et circa hoc queeruntur sex : l» Utrùm virtus
possit esse major vel minor. 2» Utrùm omnes
virtutes simul iii eodem existantes sint œquales.
3° De coraparatione virtutum moraliuin ad in-
tellectuales. 4» De coraparatione virtutum mo-
ralium ad invicem. 5° De comparatioiie virtutum
(1) Dehisetiam infrà, qu. 73, art. 2, ad 3; elqu. 112, art. 4, incorp.; et 2, 2, qu. 5t
art. 4; et HI, Sent., dist. 3G, qu. 1, art. 4; et qu. 2, de malo, art. 9, ad 8; et ju. 5, de
irirtut., art. 3.
intellectualium ad invicem. 6» De coraparatione
virtutum theologicarum ad invicem.
ARTICULUS L
Utrùm virtus possit esse major vel minor.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
virtus non possit esse major vel minor. Dicitur
eniin Apoc, XXI, quôd «laleracivitatis Jeru-
DE l'égaltté des vertus. 537
giieiir^ et sa hauteur et sa profondeur sont égales. » Or, d'après les inter-
prètes, ces dimensions désignent les vertus. Donc toutes les vertus sont
égales; donc elles ne peuvent être plus petites ou plus grandes.
2° Tout ce dont la nature consiste dans le plus haut point, ne peut
être plus grand ou plus petit. Or la nature de la vertu consiste dans k
plus haut point; car le Philosophe dit, De cœlo, 1, 116 : « La vertu est
le dernier terme de la puissance; » et le grand évêque d'Hippone, J)e
Uh. arh., II, 19 : « Les vertus sont les plus grands hiens, personne ne
peut en ahuser. » Donc la vertu ne peut être plus grande ou plus petite.
3" La grandeur de Teffet s'apprécie par la force et Ténergie de Tagent.
Ur les vertus parfaites, c'est-à-dire les vertus infuses viennent de Dieu,
dont la force et la puissance est toujours et partout la même, puisqu'elle
est infinie. Donc les vertus ne peuvent être plus ou moins grandes.
Mais où se trouvent Taugmentation et la surabondance, là se trouve
aussi rinégalité. Or la sarahondance et l'augmentation se trouvent dans
les vertus; car nous lisons, Matth.,Y, 20 : « Si votre justice n'abonde
plus que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le
royaume des cieux; » et encore, Prov., XV, 5 : « Dans la justice abon-
dante est la plus grande vertu. » Donc la vertu peut être plus grande
ou plus petite.
(Conclusion. — Quand les vertus appartiennent à des espèces diffé-
rentes, elles sont plus grandes et meilleures les unes que les autres;
quand elles appartiennent à la même espèce, elles ne sont ni plus grandes
ni plus petites en elles-mêmes, mais elles varient sous ce rapport, au
point de vue du sujet, soit dans le même homme à des époques diffé-
rentes, soit à la même époque dans différents hommes.
Les vertus sont-elles plus grandes les unes que les autres ? Cette ques-
tion peut s'entendre de deux manières : de vertus qui appartiennent à
*alem sunt scqualia. » Per haec autem signifi-
cantur virtutes, ut Glossa dicit ibidem. Ergo
omnes virtutes sunl «quales ; non ergo potest
esse virtus major virtute.
2. Praeterea, omne illud cujus ratio consistit
in maximo, non potest esse majus vel minus.
Sed ratio virtuiis cousistitin maximo; est enim
virtus « uUimum potentiae , » ut Philosophus
dicit in 1. De cœlo (text. 116); Âugustinus
etiam in IL De lihero arbit. (cap. 19), ait
quôd « virtutes sunt maxima bona, quibus nul-
lus potest malè uti. » Ergo videtur quôd virtus
non possit esse major neque minor.
3. Praeterea, quantitas elTectùs pen?atur se-
cundùm virtute m agenti?. Sed virtutes perfectœ,
quae sunt virtutes infusje, sunt à Deo, cujus
virtus est uniformis et intinita, Ergo viJetur
quôd virtus non possit esse major virtute.
Sed contra : ubicunque potest esse augmen-
tum et superabundantia, potest esse incequalitas.
Sed in virtutibus invenitur superabundantia et
augmentum; dicitur enim Matth., V : « Nisi
abund-Averit justitia vestra pliisquam Scribanmi
et Pharisœorum, non intrabitis in regnum cœ-
lorum; » et Proverb., XV, dicitur: « In abun-
danti justitia virtus maxima est. » Ergo videtur
quôd virtus possit esse major vel minor.
( CoNCLUSio. — In virtutibus specie diversis
una major excellentiorque est aliâ; ejusdem
autem speciei virtus, major vel minor secundùra
seipsam dici non potest ; ex parte verô subjecti
considerata major et minor dicitur , sive secun-
dùm diversa tempora in eodem, sive secundùm
diversos homines , quorum unus alio meliùs est
dispositus. )
Respondeo dicendam, quôd ciim quœiilnr
utriim virtus una possit esse major aliâ, duplici-
ter intelligi potest quaeslio. Uno modo in virtu-
;38
I" II* PARTIE, Ol^ESTION LXVl, ARTICLE i.
dos espèces JifU'RMites, ou de vertus qui api)arliennenl à h nièm<* f. -\.-.
Si r<>u pHiUî de voilus qui appartiennent à la niènie esj>(«ce > elles ^ :it
ôlre plus grandes les unes que les autres : voici i>ourquoi, La cause l'ena-
porte toujours sur l'effet ; et parmi les elfets, celui-là Temiiorte sur les
autres, qui se rapproclie plus do la pause. Or, d'une pari, la raison osl
la cause et la racine du bien l'ait jkir riionune; d'une autre [Kirt, la pru-
dence perfectionne la raison : la prudence renq)r)rte donc en bonté sur
les autres vertus morales, qui poriectionnenl la puiss-ince appétitive en
la taisant participer à la raison. Et parmi les vertus morales, les unes
dépassent les autres dans l'ordre du bien, suivant qu'elles sont plus
ou moins près de la raison. Ainsi la justice, étant dans la volonté,
vient avant ses compagnes; puis la force, existant dans l'irascible, sVlève
au-dessus de la tempérance, qui séjonino dans lo concupiscible plus
éloigné de la raison, comme le remarque le Philosophe (1); ainsi de
suite. — Maintenant, si l'on parle de vertus appartenant à la m^me
espèco, employant la distinction que nous avons faite précédemment
pour déterminer les degrés de l'habitude, nous dirons : la vertu peut
être dite plus grande ou plus petite sous deux points de vue : relative-
ment à sa nature, en elle-même; puis sous le rapport de sa communi-
cation, dans le sujet. Si l'on considère la vertu en elle-même, s:i ,cran-
deur se mesure et s'apprécie d'après les choses auxquelles elle s'étend.
Eh bien, quiconque a une vertu morale, par exemple la tempérance. Ta
dans tout le domaine qu'elle embrasse (2) ; chose qu'on ne peut dire de
la science et de l'art, car tout grammairien ne sait pas tout ce qui ap-
partient à la grammaire. Les stoïciens avoient donc raison d'enseigner
(1) La principale passion de l'irascible, la colère suit la raison qui lui dii once l'injure et
désire la vengeance comme une juste satisfaction; mais la principale passion du concupis-
cible , la concupiscence recherche la délectation. On voit donc que Tirasciblo participe plus à
la raison que le concupiscible.
(2) L'homme modéré dans les plaisirs charnels et dans la nourriture n'a pas h tempérance ,
quand il se livre à Texcès du vin.
tibus specie dilTerenlibus \ et sic œanifeslum est
quôd una virtus est alii iiiajoi-. Semper enim est
polior causa suo ell'eclu ; et in«tl"eclibus tantô ali-
quid est potius, quautô est causa} propinquius.
Manifestum est autera e.\ didis, quôd causa et
radis bumani boni est ratio \ et ideo prudenlia,
quœ pciQcil ralionem, piaefertur in bouitate aliis
virlutibus moialibus perûcieulibus vim appeti-
tivam, iu quantum participât ralionem. Et in
his etiam taulù est una altéra melior, quanlo
magis ad ralionem accedit. Unde et justilia
quae est in voluntale, prœferlur aliis virtutibvis
raoïalibus; et foilituda qiicc est in irascibili ,
prœfeilur temperanliœ , qu» est in consupis-
cibili, qu;c minus pailicipat ralionem , ut palet
ia VU. Et/iic; et ^ic Ce ùiuilil)Uâ« Aiio uaodo
potest intelligi quœslio in virtule ejus^km spo-
ciei; et sic secundùm ea qua? dicta sunt suprà
(qu. 54, art. 1 ), cùin de inlensionibus hubi-
tuum ageretur, virtus polest dnpliciler dici
major et minor : mio inoio secundùm soipsam,
alio modo ex parte participanlis subjccli. Si
igilur secundùm seipsam consiilerelur, magni-
tudo vel parvilas ejua atlon litnr secunJÙMi oa
ad quœ se cxlendit. Quicuiique autem habct
aliquam virtutem, pua temperanliim, babel
ilisam quanlum ad omnia ad quai se tempei anlia
extentîit, quod de scientia et arte non contingit;
non enini qnicuuque est graramaticii?, scit om-
nia quai ad giarnuKiticam poilinent. Et secun-
dùm hoc benè dixeiunl stoici, ut Simplicius
DE L'ÉGAITT* DES VERTTS. 539
SOUS ce rapport, comme le remarque Simplicius dans son Commentaire
des TrédicammU , que la vertu, non plus que la science et Ti^rt, n'ad-
met pas le plus et le moins, parce que sa nature consiste dans le point
le plus élevé. Ensuite si Ton considère la vertu dans son sujet, elle peut
être plus grande ou plus petite, non-seulement à des époques difTérentes
dans le même homme, mais à la mtoc heure dans des hommes diffé-
rents ', car tel et tel peut être mieux disposé que tel et tel autre relati-
vement au milieu que la raison prescrit à la vertu, soit parce qu'il a une
plus longue pratique du bien, soit parce que la nature lui a départi des
qualités plus heureuses, soit parce que son jugement est plus sûr et plus
pénétrant, soit aussi parce qu'il a reçu plus de grâce, « que Dieu donne
à chacun de nous, dit saint Paul, Ephcs., IV, 7, selon la mesure du don
du Christ. » Sous ce nouveau point de vue, les stoïciens se trompoient
quand ils soutenoient que celui-là seul mérite le titre d'homme ver-
tueux , qui porte au plus haut degré l'amour et les dispositions du bien :
car la notion de la vertu n'exige pas que l'homme atteigne le milieu de
la raison mathématiquement , comme un point indivisible ; mais il suffit
qu'il en approche, comme l'enseigne le Philosophe. D'ailleurs, ce milieu
fût-il indivisible, il seroit encore vrai de dire que tel l'atteint plus sûre-
ment et de plus près que tel autre : c'est ce qui arrive parmi les arbalé-
ticrs qui visent à un but déterminé.
Je réponds aux arguments : l^» L'égalité dans les dimensions de la cé-
leste Jérusalem, c'est-à-dire dans les vertus, n'est pas une égalité ab-
solue, mais une égalité proportionnelle ; car les vertus croissent dans
Thomme, ainsi que nous allons le voir tout à l'heure, selon des rapports
d'ordre et de proportion.
2° Le dernier terme qui forme la vertu souffre le plus et le moins,
comme nous l'avons expliqué, parce qu'il n'est pas un point indivisible.
3° Dieu n'agit point par la nécessité de sa nature, mais selon l'ordre
tus uon recipit magis neqiie minus, sicut
ruentia vel ars, eo quôd ratio viitutis consistit
iu maxiiiio. Si verô consideretur virtus ex parte
Eubjecli parlicipautis , sic contingit virtntem
es^e majorcm vel raiiioiem , sive secundùm
diversa teoipoia in eodem, sive in diversis ho-
minibuà; quia ad allingendum médium virlutis,
quûd est secundùm ralioncm rectam , unus est
meliùs di!?poàitus quàin alius, vel propter ma-
inreni as^ueludinem, vel propter meliorem
posilionem natura;, vel propter perspicacius
juùicium rationis, aut eliam propter majus
gratis donum , quod unicuiquc donatur « se-
cundùm mensuram donationis Chrisli , » ut di-
citur ad Eplies., IV. Et in hoc deliciebant
stoici, a^slimantes nuUum esse virtuosum ai-
cendum, nisi qui summî» fuerit dispositus ad
Tùlulem ; non euim exigitur ad ratiouem vij>>
tutis qnôd attin^t recta; rationis médium in
indivisibili , sicut stoici putabant; sed suflicit
prope médium esse, nt in II. Ethic. dicitur.
Idem etiam indivisibile signum unus propiu-
quiùs et promptiùs attingit quùm alius, sicut
etiam patet in sagittatoribus trahentibus ad
certum signum.
Ad primum ergo dicendum, quôd œqualitas
illa non est secundùm quantitatem absolutam,
sed est secundùm proportionem intelligenda;
quia oranes virtutes proporlionaliter crescunt
in homine, ut infrà dicetur(art. 2).
Ad secundùm dicendum, qu6d illud uitimum
qnoà pertinet ad virlutcm , potest liabere ra*
tionem mngïs vel mt'nus boni secundùm prae-
dictum modum , cùm non &it ultimum indivisi-
bile, ut dictum est (iu corp. ait.),
Ad terlium diceuduai, quod Deus non ope*
540 I"» II" PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 2.
de sa sagesse, distribuant aux hommes la vertu d'une manière inégale :
car « la grâce est donnée à chacun de nousj dit saint Paul, iS'p/ies., IV^ 7,
selon la mesure du don du Christ. »
ARTiaE IL
Toutes les vertus sont-elles égales dans le même homme ?
n paroît que toutes les vertus ne sont pas égales dans le même hommo.
4* Saint Paul dit, I. Cor., VIT, 7 : « Chacun a de Dieu son don propre
l'un ceci, l'autre cela. » Or l'homme n'auroit pas tel ou tel don de Die;
plutôt que tel ou tel autre, si toutes les vertus infuses étoient égal»
dans lui. Donc toutes les vertus infuses ne sont pas égales dans le mêm»
homme.
2° Si toutes les vertus étoient également parfaites dans le même
homme, quand un en surpasse un autre dans la prudence, par exemple,
il le surpasseroit pareillement dans la justice, dans la force, dans toute -
les vertus. Or cela n'est pas ; car tous les saints sont principalement lou<' -
pour telle ou telle vertu : Abraham l'est pour la foi , Moïse pour la dou-
ceur. Job pour la patience; et l'Eglise chante de chaque confesseur :« Nul
n'a été trouvé semblable à lui dans l'observation de la loi du Très-
Haut (1); » en un mot, tous les hommes de Dieu semblent avoir eu 1
(1) n est écrit du père des croyants , Gen.^ XV, 6 -. « Abraham crut à Dieu , et sa foi lui fut
Imputée à justice. » Et Ga^^III, 7 : « Reconnoissez que ceux qui sont de la foi sont enfanta
d'Abraham. » Ensuite l'Ecriture dit du saint conducteur des Hébreux, Nombr.j, XII, 3 : «Moi-
étoit le plus doux de tous les hommes qui demeuroient sur la terre. » La patience de Job f-
proverbiale; il en parle lui-même, Job ^ XVIII, 15 : « Qui considère ma patience? » i
Jac, V , 11 : « Nous appelons heureux ceux qui ont souffert. Vous avez entendu parler (i
la patience de Job , et vu la fin du Seigneur : (apprenez de là) que le Seigneur est plein il'
miséricorde et de pitié. » Enfin la parole que l'Eglise applique aux confesseurs a été dite du
saint Patriarche dont nous avons parlé d'abord; car nous lisons, Eccli.j, XLIV, 20 : « 1
grand Abraham a été le père de la multitude des nations; nul ne lui a été trouvé semblaM
en gloire dans Tobservation de la loi du Très-Haut. »
ratur secundùm necessitatem naturae, sed se-
cundùm ordinem suae sapientiae ; secundùm quam
diversam mensuram virtutis bominibus largitur,
secundùm illud ad Ephes., IV : « Unicuique
nostrùm data est gratia, secuudùm mensuram
donationis Christi. »
ARTICULUS IL
Vtriim omnes virtute^ simul in eodeni
existentes sint œquales.
Ad secundùm sic proceditur (l). Videturquôd
non omnes virtutes in uno et eodem sint jequa-
liter intensae. Dicit enim Âpostolus, I. Cor.,
Vil : « Unusquisque enim habet propriura do-
num à Deo, alius quidem sic, alias autem sic. »
Non esset autem unum donum magis propriun'
alicui quàm aliud, si omnes virtutes dono De
infusas quilibet œqualiter haberet. Ergo videt
quôd non omnes virtutes sint sequales in uh-i
et eodem.
2. Praeterea , si omnes virtutes essent œquè
intensae in uno et eodem, sequeretur quôd qui-
cunque excederet aliquem in una virtute , ex-
cederet ipsum in omnibus aliis virtutibus. Sed
hoc patet esse falsum, quia diversi sancti do
diversis virtutibus praecipuè laudantur, sicut
Abraham de fide , Moyses de mansuetiidine ,
Job de patientia : unde de quolibet confessore
cantatur in Ecclesia : « Non est invenlus si-
milis illi , qui conservaret legem Excelsi ; » eo
(1) De his etiam infrà, qu. 73, art. 2 , ad 3 ; et III , Sent,j, dist, 36, qu. 1 , art. 4 ; et qu. 1,
de malo, art. 9, ad 8; et qu. 5, de virtut,, art. âL
DE l'Égalité des vertus. 541
privilège d'une vertu particulière. Donc toutes les vertus ne sont pas
égales dans le même homme.
3° Plus rhabitude est forte ^ plus on trouve de plaisir et de facilité
dans ses actes. Or on voit par Texpérience que Thomme fait avec plus de
plaisir et plus de facilité les actes de telle et telle vertu que ceux de telle
et telle autre. Donc toutes les vertus ne sont pas égales dans le même
homme.
Mais saint Augustin écrit. De Trin., VI, 4- : « Tous ceux qui sont égaux
dans la force, le sont aussi dans la prudence et dans la tempérance, » et
Ton doit en dire autant des autres vertus. Or cela ne seroit pas, si les
vertus différentes avoient différents degrés de perfection dans le même
homme. Donc toutes les vertus sont égales dans le même sujet.
(Conclusion. — Quand on envisage les vertus dans leur nature spéci-
fique, il est certain que les unes sont plus grandes que les autres; mais
quand on les envisage dans leur communication au sujet, elles sont
égales dans le même homme d'une égalité proportionnelle, parce qu'elles
croissent toutes également (J).)
Comme nous l'avons vu dans le premier article , la grandeur et l'éten-
due des vertus peut se considérer de deux manières : dans leur nature et
dans leur communication, dans leur espèce et dans leur sujet. Quand on
les considère dans leur nature spécifique , il est clair que les vertus du
même homme sont plus grandes les unes que les autres : ainsi la charité
est plus grande que la foi et que l'espérance. Mais quand on les envisage
sous le rapport de leur communication, relativement au degré de perfec-
tion qu'elles ont dans le sujet, toutes les vertus du même homme sont
égales d'une égalité proportionnelle, parce qu'elles se développent et
(1) On verra que notre saint auteur considère les vertus dans leur nature avant de les con-
sidérer dans leur sujet. La conclusion latine, qui n'est pas de saint Thomas, comme on le
sait, renverse cet crdre.
quôd quilibet habuit praerogativam alicujus vir-
tutis. Non ergo omnes viitutes sunt œquales
in uno et eodem.
3. Praeterea, quantô habitiis est intensior,
tanto homo secundùm ipsura delectabiliùs et
proraptiùs operatur. Sed experimento patet
quôd unus homo delectabiliùs et promptiùs
operatur actura unius virtutis quàm actum al-
terius. Non ergo omnes \irtutes sunt œquales
in uno et eodem.
Sed contra est , quod Augustinus dicit in VI.
jt/e Tri?î. (cap. 4), quôd « quicunque sunt
œquales in foititudine, aequales sunt in pruden-
tia et temperantia, » et sic de aliis. Hoc autem
Don esset nisi omnes virtutes unius homiuis
essent sequales. Ergo omnes virtutes unius ho-
aainis sunt œquales.
(Co^cLUSIO. — Virtutes omnçs in eodem si-
mul existentes, quoad subjecti participationem
œquales dicendœ sunt quadam proportioais
œqualitate, quatenus scilicet omnes œqualiter
in homine crescunt ; quoad verô speciei ra-
tionem , unam aliâ majorem esse dubium non
est.)
Respondeo dicendum, quôd quantitas virtu-
tum , sicut ex dictis patet ( art. 1 ) , potest at-
tendi dupliciter. Uno modo secundùm rationeai
speciei; et sic non est dubium quùd una viitus
unius homiuis sit major quàm alia, sicut cha-
ntas tide et spe. Âlio modo potest altencii se-
cundùm participationem subjecti, prout scilicet
intenditur vel remiîtitur in subjecto ; et secun-
dùm hoc omnes virtutes unius hominis sun(
œquales quadam œquaiitai^. proiiortionis ia
quantum œqualiter crescun-. in homine , sicut
digiti manùs suot inœquales secundùm quauti-
512 1" ir PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 2.
croissant également : ainsi les doigts de la main, pour être inégaux en
grandeur, n'en ont pas moins Tégalité proportionnelle, parce qu'ils
gardent dans leur accroissement les proportions respectives qu'ils doivent
avoir. Cette égalité des vertus se conçoit dans les mèmtis principes que
leur connexion ; car l'égalité n'est autre chose qu'une certaine connexion
des unités dans la quantité (1). Or nous avons dit, dam; une question pré-
cédente, qu'il y a deux systèmes pour expliquer la connexion des vertu. .
Le premier est celui des théologiens qui voient, dans les quatre vertus
cardinales, les quatre propriétés générales de toutes les vertus, propriété
dont une renferme les autres en tonte matière. A ce point de vue, pour
qu'une vertu soit égale à telle et telle autre, il faut qu'elle renferme éga-
lement les quatre propriétés dont nous parlons. C'est ce qui fait écrire '•
saint Augustin, De Trin,, VI, 4 : « Si vous dites que ces deux homm
s'égalent en force d'ame, mais que l'un l'emporte sur l'autre en pr;;-
dence, la force du premier est plus prudente, celle du dernier W
moins, dès-lors ils ne s'égalent point en force; et vous trouverez la
même chose pour les autres vertus, si vous les considérez les unes apri's
les autres à la lumière de ce principe. » La seconde théorie pour expli-
quer la connexion des vertus, est celle des docteurs qui leur assignent
des objets spéciaux, déterminés. Dans ce mode de conception, la pru-
dence unit les vertus morales acquises et la charité les vertus infuses ;
mais l'inclination du sujet ne forme entre les vertus, coname nous l'a-
vons dit ailleurs, aucun lien d'union. En conséquence la prudence éta-
blit, relativement à la forme, l'égalité proportionnelle de toutes les
vertus morales; car puisque la raison est également parfaite, égalemeiit
développa 3 pour toutes les facultés du même homme, elle fixe avec des
(1) Lorsque deux choses se rencontrent dans Tessence, elles sont identiques; lorsque dans
les accidents, elles sont semblables; lorsque dans la quantité ou la grandeur, elles sont
égales.
tatem, sed sunt œquales secundùm proportionem,
cùm proportioiiabiliter augeantur. Hujusaiodi
autem scqualilatis oportet eodem modo ratio-
nera accipere sicut et connexionis : œqualitas
enim est quœ.dam connexio unitatum secundùm
quantitatem. Diclum est autem supra (qu. 65,
art. 1 ), quôd ratio connexionis virtutum dupli-
?iter assignari potest. Uno modo ; secundùm
intellectum eorum qui intelligunt per lias qua-
luor virtutes quatuor condiliones générales vir-
lutum, quarura una simul invenitur cum aliis
in qualibet materia; et sic virtus in qualibet
materia non potest œqualis dici , nisi habeat
omnes istas condiliones œquales. Et banc ra-
tionem œqualitatis virtutum assignat Auguslinus
in VI. De Trin., dicens ( cap. 4 ) : « Si dixeris
œquales esse istos fortitudiue, sed i'iam prse-
stare prudentiâ, sequitur quod hujus fortiLudo
minus prudens sit, ac per hoc uec fortitudine
œquales sint, quando est illius fortitmjk) pru-
dentior ; atque ita de cœteris virtiitibus invenies,
si omnes eadem consideratione perciurras. »
Alio modo assignata est ratio connexionis vir-
tutum secundùm eos qui intelligunt hujusmoJi
virtutes habere materias determinatas. Et t2-
cundùm hoc ratio connexionis virtutum mora-
lium accipitur ex parte prudentiœ et ex parte
charitatis, quantum ad virtutes infusas; non
autem ex parte inclinationis quœ est ex p?.it8
subjectif ut suprà dictum est (qu. 65, art. 1
et 2). Sic igitur et ratio œqualitatis virt!;t-.:.3
potest accipi ex parte prudentiœ, quantiiLi'i ad
id quod est forœale in omnibus virtutibiis mo-
ralibus : existente enim ralione œqualilcr pcr-
fecta in uno et eodcni, oporlet quôd pioporli(>-
ualiter secundùm ralionem rectain meuiuflli
DE l'Égalité des vertus, 5^3
rapports de proportion le juste milieu dans tous les objets des vertus.
Quant à ce que les vertus morales ont de matériel, pour ce qui concerne
les inclinations du sujet, le même homme peut avoir reçu, soit de la na-
ture, soit de la coutume, soit de la grâce, plus d'aptitude et plus de dis-
positions pour les actes d'une vertu que pour ceux à'um autre <1).
Je réponds aux arguments : 1° Saint Paul parle, d^ins le texte objeclé,
des grâces gratuites, qui ne sont accordées ni à tous les hommes, ni
toutes au môme homme dans un égal degré (2). On peut aussi voir, dans
la même parole, la grâce sanctifiante que Dieu donne avec une mesure
inégale et qui fait abonder l'un en vertus plus que l'autre, parce qu'elle
lui départit une plus grande prudence ou une plus grande charité; deux
vertus qui réunissent toutes les autres en faisceau, la première les vertus
acquises et la seconde les vertus infuses.
2° Tel saint est principalement loué pour telle vertu, tel autre pour
telle autre, parce qu'ils ont tous eu plus d'aptitude pour les actes d'une
vertu que pour ceux d'une autre.
3o La réponse qu'on vient de lire résout la troisième objection.
(1) Comme notre saint auteur noiis Ta d4t ailleurs, \es \crbis acquises, envisagées
dans leur nature , sont plus ou moins parfaites, selon qu'elles se rapprochent plus ou moins
de la raison : ainsi d'abord la prudence, ensuite la justice, puis la force, puis la tempé-
rance. Et quand on les prer.d dans leur sujet , elles suivent toujours, elles doivent suivre
nccessaii«4»eflt^ puisqu'il est (onde sur leur nature, cet ordre de prééminence et àe subordi-
nation ; elles vont se perfectionnant sous une loi commune , et partant d'un pas égal j qaand
une s'avance vers la perfection, les autres ne restent pas stalionnaires, mais elles s'-élèvent
proportionnellement; elles offrent entre elles, au terme de la carrière, les mêmes rapports
qui les dislinguoient au comineacement. Pourquoi cela? Farce que \a raiswi donne à toutes de
sa plénitude, parce qu'elles sont toutes perfectionnées par le même principe.
Les vertus infuses snrnaturelies suivent la même loi. La première dans Tordre de la per-
fection, c'est la charité; ensuite viennent celles qui s'en rapprochent le plus : l'espérance et
la foi, puis la prudence, la justice, la force et la tempérance. Ces vertus reçoivent toutes
leur perfectionnement de la charité , de sorte qu'elles conservent toujours , dans rhomroe ,
leur égalité proportionnelle.
(2) Par grâces gratuites^ on entend ordinairement les vertus qui sont données pour Futilité
générale , et non pour Tavantnge pai ticulior de celui qui les reçoit ; saint Paul les énumére ,
I. Cor.j, xn, 8-11 ; elles sont le don de sagesse, celui de science , celui de foi, de guérir les
maladies, de prophétie, des miracles, du discernement des esprits, des langues et de l'intelli-
gence des Ecritures. » Mais dans le passage qu'interprète saint Thomas, r Apôtre parle de la
virginité. Après avoir dit que les personnes engagées dans le mariage doivent se rendre les
devoirs de leur état , il ajoute , I. Cor.^ Vil , 6 et 7 : « Je dis ceci par indulgence , et non
constitnatur in qualibet materia virtutum.
Quantum veto ad id quod est maleriaîe in vir-
tutibus moralibns, scilicet inclinationeni ipsam
ad actum virtutis, potest esse urms homo raagis
promptus ad actnra unius virtutis quàm ad ac-
tum alterius, vel exiiatura, vei exconsuetudiiie,
veletiam exgratiîe dono.
Ad primnm ergo dicendum , quôd verbum
Apostoli potest iuteiligi de donis gratiae gratis
àat«, quée non sunt commmiia omnibus, née
omnia aequalia ia uho et eodern. Vel potest rl::i
quôd reîertur ad mensuram gratiae gratum £a-
cieutis, secundîim quam uiius abundat in ô:iim-
bus virtutibus plusquam alius propter majorem
abundantiam prudentiie, vel ctiam chaiitatis,
in qua connectuntur omnes virtutes infusai.
Ad secundura dicendum, quôd unus sanctus
laudatur pra}cipuè de una virtute , et altus de
alia, propier excdlentioxem projûptitwliiieiii
ad actum unius virtutis qnâm ad actum alterius.
Et secundùm hoc patet etiam responsio id
tciliuic.
5M I" 11'' FARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 3.
ARTICLE III.
Les vertus morales V emportent-elles sur les vertus intellectuelles?
Il paroît que les vertus morales remportent sur les vertus intellec-
tuelles. 1° Les choses les plus nécessaires et les plus permanentes sont les
meilleures. Or les vertus morales sont plus permanentes même que les
sciences, d'où naissent les vertus intellectuelles; puis elles sont aussi
plus nécessaires à la vie humaine. Donc les vertus morales l'emportent
en bonté sur les vertus intellectuelles.
2° La vertu est telle de sa nature, qu'elle rend bon celui qui la pos-
sède. Or on dit l'homme bon d'après ses vertus morales, et non d'après
ses vertus intellectuelles, si ce n'est d'après la prudence. Donc les vertus
morales sont meilleures que les vertus intellectuelles.
3"" c( La fin est plus noble que les moyens, » selon l'axiome du Philo-
sophe. Or le même Aristote dit, Ethic, VI, 42 : « La vertu morale rend
droite l'intention de la fin , puis la prudence rend droit le choix des
moyens. » Donc la vertu morale est plus noble que la prudence, vertu
intellectuelle dont les choses morales forment le domaine.
Mais, selon le Philosophe, la vertu morale est dans la partie raison-
nable par participation , et la vertu mtellectuelle dans la partie raison-
nable par essence. Or ce qui est raisonnable par essence l'emporte en
noblesse sur ce qui l'est par participation. Donc les vertus intellectuelles
sont plus nobles que les vertus morales.
(Conclusion. — Absolument, les vertus intellectuelles sont plus nobles
que les vertus morales , parce que les premières perfectionnent la raison
par commandement. Car je voudrois que tous fussent comme moi ; mais chacun a de Dieu
son don propre , l'un ceci , l'autre cela. » Ainsi , par grâces gratuites, l'ange de Técole entend
ici les vertus qui ne sont pas absolument nécessaires au salut.
ARTICULUS III.
Utrùm viriutes morales prœemineant
inlellectualibus.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
virtutes morales praeemineant intellectualibus.
Quod enim magis est necessarium et perma-
nentius, est melius. Sed virtutes morales simt
permanentiores etiam disciplinis , quae suut
virtutes intellectuales , et sunt etiam magis ne-
cessariae ad vitam humanam. Ergo sunt praîfe-
rendae virtutibus intellectualibus.
2. Praîterea, de ratione virtutis est quôd
bonum faciat habentem. Sed secundùm virtutes
morales dicitur homo bonus, non autem secun-
dùm virtutes intellectuales, nisi forte sev^undùm
solam prudentiam. Ergo virtus moralis est me-
\ior quàm virtus intellectualis.
3. Prccterea, « finis est nobilior his quae sunt
ad fiiuem, » Sed sicut dicitur in VI. Ethic,
« virtus moralis facit rectam intentionem finis,
prudentia autem facit rectam electionem eoruni
quae sunt ad finera. » Ergo virtus moralis est
nobilior prudentia, quae est virtus intellectualis
circa moralia.
Sed contra : virtus moralis est « in rationali
per participationem, » virtus autem intellec-
tualis « in rationali per essentiam, » sicut di-
citur in I. Ethic. Sed rationale per essentiam
est nobilms quàm rationale per participatif
nem. Ergo virtus intellectualis est nobilior
virtute raorali.
( CoNCLusio. — Quamvis habitibus moralibus
ratio virtutis magis conveniat quàm habitibus
intellectualibus, tamen virtutes intellectuales
quae perticiunt ratiouem, sunt habilus simplici-
(1) De his etiam suprà, qu. 61 , art. 1 , ad 3; et infrà, qu. 68, art. 7 et 8; et 2, 2, qu. 23,
DE L^j'Tr ALITÉ DES VERTUS. 5 15
et les dernières la volonté^ et que l'objet de la raison remporte en no-
blesse sur Tobjet de la volonté; mais relativement, sous le rapport des
actes, les vertus morales sont plus nobles que les vertus intellectuelles,
parce que la volonté meut les autres puissances à Tacte.)
On peut dire une chose [ lus grande ou plus petite de deux manières :
absolimicnt et relativement, en elle-même ou selon les circonstances;
car ceci ou cela peut être meilleur absolument sans Têtre relativement :
ainsi la science est en elle-même, mais non dans le cas de pauvreté, pré-
férable aux richesses. Qu'est-ce donc que considérer une chose absolu-
ment? c'est l'envisager dans l'idée de son espèce. Eh bien, la vertu reçoit
l'espèce, comme i:ous l'avons vu, de son objet : donc la vertu la plus
noble, ab.solume'Jt parlant, est celle qui a le plus noble objet. Or l'objet
de la raison l'emporte en noblesse sur l'objet de la volonté, car la raison
perçoit les choses générales et la volonté recherche les choses particu-
lières : puis donc que les vertus intellectuelles perfectionnent la raison,
elles sont plus nobles, absolument parlant, que les vertus morales, qui
perfectionnent la volonté. Mais si l'on considère la vertu relativement,
sous le rapport des actes , par cela même que les vertus morales perfec-
tionnent la volonté qui meut les autres puissances à l'action , elles sont
plus nobles que les vertus intellectuelles (1). Et comme la vertu, perfec-
tion de la puissance, est essentiellement principe d'acte et que c'est là ce
qui lui a valu sa déaominaîion, les vertus morales correspondent aussi
plus directement à l'idée de vertu que les vertus intellectuelles , bien
que celles-ci présentent plus de noblesse quand on les envisage comme
habitudes pures et simples.
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus morales sont plus perma-
^1) Les vertus intellectuelies font connoître le bien; les vertus morales le font faire, parce
qu'elles impliquent la droiture de la volonté.
ter nobilinres quàra morales virtutes quœ ap-
pelitum perûciuiit, quôd rationis quàm appelitùs
objecUiai sit nobilius. )
Respondeo dicendum , quôd aliquid potest
dici majus vel minus dupliciter : uno moi'o
simpliciter, alio raoJo secumlùai quid. Nihii
eniiû prohibet aliquid esse melius simpliciter,
ut philosophari quàm ditari , quod tamt-n non
est mehus secuiidùm quid, id est, necessiiatem
patienti, Simpliciter autem consideratur unum-
quoJque , quando cousideratui" secundùm pro-
priain rationem suae speciei. Habet autem virtus
speciem ex objecto, ut ex dictis patet ( qu. 60,
art. 1 ) : unde simpliciter loquendo, illa virtus
nobilior est quae habet nobilius objectum. Ma-
nifestum est autem quôd objectu;n rationis est
nobilius quàm objectum appetitùs; ratio enim
apprehendit aliquid in universali , sed appetitùs
tendit in rcs quse habent esse paiticulare : unde
simpliciter loquenJo, virtutes intellectuales ,
quœ perficiunt rationem, sunt nobiliores quàm
morales, quse perliciunt appetitum. Sed si con-
sideretur virtus in ordine ad actuin, sic virtus
moraiis, quae perûcit appetitum, cujus est mo-
vere alias potentias ad actura, ut suprà dictum
est (qu. 9, art. 1 ), nobilior est. Et quia virtus
dicitur exeo quôd est principium alicujusactùs,
cùm sit perfeclio poteutiaî, seqaitur etiam quôd
ratio virîulis raagis competat virtutibus mora-
libu?, quàra \irlutibus intelleclualibus ; quanivis
virtutes iutellectuales sint nobiliores habitus
simpliciter.
Ad primum ergo dicendum, quôd virtutes
morales sunt magis permanentes quàm iutellec-
art. 6 , ad 1 ; et qu. 161 , art, 5 , in corp. ; et IV, Sent.^ dist. 33 , qu. 3 , art. 3 ; et qu. 1 , de
virtut., art. 12.
V.
3o
5V6 r* II" PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 3.
nenfes dans ICurs actes que les vertus intellectuelles, parre qu'elles
s'exercent dans les choses qui appartiennent à la vie commune; mais les
objets des sciences, comprenant les choses nécessaires et restant toujours
les mêmes, sont plus permanents que les objets des vertus morales, c'est-
à-dire que les choses particulières tombant sous Tacte de l'homme. Main-
tenant, que les vertus morales soient plus nécessaires à la vie humaine,
cela ne prouve pas qu'elles sont plus nobles absolument, mais relative-
ment, sous le rapport de la conduite; bien plus, de ce que les vertus
intellectuelles spéculatives ne se rapportent pas à d'autres choses, à la
vie humaine, comme l'utile se rapporte à la fin, que s'ensuit-il? Préci-
sément qu'elles ont une plus grande dignité ; car si elles trouvent leur
but en elles-mêmes , c'est qu'elles fornient dans l'homme , ci certains
égards, le commencement de la béatitude, qui coiiaicte dans la connois-
sance de la vérité.
2° On dit l'homme bon, absolument parlant, non d'après ses vertus
intellectuelles, mais d'après ses vertus morales, parce que la volonté
meut les autres puissances à l'acte. Que prouve donc cette sorte de préfé-
rence donnée aux vertus morales? Elle prouve que ces vertus sont plus
nobles relativement ; voilà tout.
3" La prudence guide les vertus morales non-seulement en les dirigeant
dans le choix des moyens, mais en leur montrant la fin; car toutes les
vertus morales ont pour fin d'atteindre le milieu dans les objets qu'elles
concernent, et ce milieu doit être déterminé, comme l'enseigne le Phi-
losophe, d'après les règles de la prudence.
tuales, propter exercitium earum in his quae
pertinent ad vit.im communem; sed nianifestum
est qiiod objecta disciplinarum , quae sunt ne-
cessaria et semper eodem modo se habentia,
sunt permanentiora quàm objecta viitutum mo-
ralium, quœ sunt quœdara particularia agibilia.
Quôd autem virtutes morales sint magis neces-
sariae ad vitam humanam, non ostendit eas
esse nobiliores simpliciter , sed quoad hoc ;
quinimo virtutes intellectuales speculativse ex
hoc ipso quôd non ordin ntur ad aliud, sicut
utile ordinatur ad finem , sunt digniores ; hoc
enim contingit, quia secuudùm eas quodammodo
inchoatur in ni)bis beatitado, quœ consistit in
cognitione veritatis, sicut suprà dictum est
{qw. 3, art. 1}.
Ad secnndum dicendum, quôd secundùm
virtutes morales dicitur homo bonus simpliciter,
et non secundùm intellectuales virtutes, ea ra-
tione qua appetilus movet alias potentias ad
suum actum, ut suprà dictum est (qu. 56,
art. 3) : unde per hoc eliam non probatur,
nisi quôd virlus moralis sit melior secundùm
qui'!.
Ad tertium dicendum, quôd prudentia non
solùm diiigit virtutes morales, in eligendo ea
qU(E sunt ad tinem, sed eliam in praestiluendo
linem : est autem finis uniuscujusque viituiis
moralis attingere médium in pr pria raalena;
quod quidem médium determinatur secundùm
rectam rationem prudentiae, ut dicitur in 11. et
VI. Et hic. (l).
(i) Lib. U quidem, cap. 5 sive 6, sed Eihic, YI, versus ûnem;
DE L'ÉGALITÉ DES VERTUS. 5i7
ARTICLE IV.
La justice est-elle la principale des vertus morales?
n paroît que la justice n'est pas la principale des vertus morales. \° Il
est plus grand de donner à quelqu'un gratuitement de son propre bien,
que de lui rendre ce qu'on lui doit. Or la première de ces choses appar-
tient à la libéralité , et la seconde à la justice. Donc la libéralité est une
plus grande vertu que la justice.
2° Le parfait est ce qu'il y a de plus grand dans les choses. Or il est
écrit, Jac, I, 4 : « La patience est parfaite dans ses œuvres. » Donc la
patience est plus grande que la justice.
3"" La magnanimité élève toutes les vertus, comme le dit le Philo-
sophe. Donc elle agrandit la justice elle-même, donc elle est plus grande
que cette vertu.
Mais le Stagyrite écrit cette parole, Etliic, V, 7 : a La justice est la
plus noble des vertus. »
(Conclusion. — Puisque la justice, siégeant dans la volonté, se trouve
plus près de la raison et qu'elle établit l'homme dans ses vrais rapports
non-seulement avec lui-même, mais avec les autres hommes, elle est la
première et la plus excellente des vertus morales; puis vient la force,
puis la prudence. )
On peut dire une vertu grande , au point de vue de sa nature spéci-
fique, absolument ou relativement. On la dit plus grande absolument
quand elle reflète dans une plus vive lumière le bien de la raison, parce
qu'elle se trouve plus près de cette faculté. Or la justice surpasse sous
ce rapport, comme plus rapprochée de la raison, les autres vertus mo-
ARTICULUS IV.
Virùm justitia sit prcecipua inter virilités
morales.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
justitia non sit prœcipua inter virtutes morales.
Majus enitn est dare alicui de proprio, quàm
reddere alicui quod ei debetur. Sed prinuim
pertinet ad liberalitatem, secundum autem ad
justitiam. Ergo videtur quôd liberalitas sit ma-
jor virtiis quàm justitia.
2. Piaeterea , lUud videtur esse maximum in
unoquoque, quod est perfectissimum in ipso.
Sed sicut dicitur Juc, I , « palienlia opus per-
fectum habet. » Ergo videtur quod patientia sit
major quàm justitia,
3. Piaeterea, magnanimitas operatur magnum
in omnibus virtulibus , ut dicitur in IV. Ethic,
Ergo magnificat etiam ipsam justitiam. Est igi-
lur major quàm justitia.
Sed contra est, quod Pliilosophus dicit in
V. Etliic. , quôd « justitia est prœclarissima
virtntum. »
( CoNCLUsio. — Justitia , cùm inter omnes
virtutes morales sit rationi propinquior, quia
in voluntate consistens, ordinat hominem non
solùm in seipso , sed etiam ad alterum , inter
morales prsestantissima est; quam in nobilitate
fortitudo, et postea temperantia sequitur.)
Respondeo dicendum, quôd virtiis aliqua se-
cundùm suam speciem potest dici major vel
simpliciter, vel secundum qiiid. Simpliciter qui-
dem dicitur major, secundum quôd in ea majus
bonam rationis relucet , ut siiprà dictiim est
( art. \ ). Et secundum hoc justitia inter omnes
virtutes morales prœcellit tanquam propinquior
(1) De his etiam infrà , qu. 68, art. 7; et 2, 2, qu. 58, art. 12; et qu. 123, art. 12; et
qu. 142, art. 8; et III, Sent.^ dist. 35, qu. 1, art. 3, quœstiunc. 1; ut et IV, Sent., dist. 32,
<iu. 3, art. 3; et qu. 5, de virtut., art. 3.
rj.
ÏH !'• 11" PARTIK, QUESTION LXVI, ARTICLE k.
raies, ot par son sujet et par son objet : par son sujet, puisque la volonté
lui sert de siège et que cette puissance constitue l'apjiétit raisonnable;
par son objet, vu qu'elle établit Thomnie dans ses vrais rapports non-
seulement avec lui-même, mais avec le prochain (1). La justice est donc
plus noble, comme le dit le Philosophe, que ses sœurs. Quant aux
vertus morales qui gouvernent les passions de Tame, elles reflèient
d'autant plus vivement le bien de la raison, qu'elles soumettent à cette
faculté les mouvements de l'appétit dans des choses plus grandes. Or
la plus grande des choses qui appartiennent à l'homme, c'est la vie,
puisque tout le reste en dépend. En conséquence la force, qui soumet
à la raison le mouvement de l'appétit dans les périls de mort et partant
dans le domaine direct de la vie, tient la première place parmi les
vertus morales qui concernent les passions, mais elle est au-dessous de
la justice. C'est là ce qui fait dire au Philosophe, Rhet., 1, 9 : « Comme
la vertu est une puissance qui fait du bien aux autres, les plus grandes
sont les plus honorées; ainsi la force et la justice obtiennent le plus
d'honneurs , parce que la première est utile dans la guerre , la seconde
dans la guerre et dans la paix. » Après la force vient la tempérance,
qui soumet l'appétit à la raison dans les choses immédiatement en
rapport avec la vie soit de l'individu, soit de l'espèce, c'est-à-dire dans
les jouissances de la table ou de la chair. On voit aussi , par ce qui pré-
cède, pourquoi la tempérance, la force et la justice forment, avec la
justice, les quatre principales vertus. — Maintenant une vertu est plus
ou monis grande relativement selon l'appui qu'elle prête ou l'ornement
qu'elle donne à une autre vertu : ainsi la substance est absolument plus
(1) La justice a pour sujet Tappélit raisonnable, mais la force et la tempérance résident
dans Tappétit sensilif; puis la première de ces vertus règle les devoirs de l'homme envers
lui-même et envers le prochain , mais les deux dernières ne concernent que les devoirs de
rhomme envers lui-même. La justice l'emporte dc^ic en dignité et en importance sur la force
et sur la tempérance.
rationi, quod patet et ex subjecto et ex objecto :
ex subjecto quidem, quia est in voluntate sicut
in subjecto, voluntas autem est appetilus ratio-
nalis, ut ex diclis palet ( I. part., qu. 180);
secundùra autem objectum sive materiam, quia
est ciica operationes quibus homo ordinatur
non solùm in seipso, sed etiam ad allerum.
Unde justitia est « praeclarissima viitiitura, »
ut dicilur in V. Ethic. ( ubi siiprà). liiter alias
autem virtutes morales quae sunt circa passio-
ne>, tantô in unaquaqiie raagis relucet rationis
bonum, quanlô circa majora motus appelitivus
subdilur ralioni. Maximum autem in iiis quae
ad hominem pertinent, est vita, à qua omnia
alia dépendent. Et ideo fortitudo, quae appeti-
tivura motum subdit rationi in his quae ad mor-
tem et vitam pertinent, primum locum teuet
inter virtutes morales quae sunt circa passiones,
tamen ordinatur infra jusliliam. Unde Philoso-
phus dicit in I. Rhetor. (cap. 9), quôd «ne-
cesse est maximas esse virtutes qua:* sunt aliis
honoratlssimae, si quidem est virtus potentia
benefacliva : propter hoc fortes et justos maxime
honorant; hœc quidem in bello (scilicet forfi'
tudo), haec autem (scilicet justitia) et in
bello et in pace utilis est. » Post fortitu linom
autem ordinatur temperanlia, quae subjicit ra-
tioni appetitum circa ea qiiae immédiate' ordi-
nantur ad vit^m, vel in eodem secundùm nu-
merum, vel in eodem secundùm speciem, scilicet
in cibis et venereis. Et sic istae très viitutes
simul cum prudentia dicuntur esse principales
etiam dignitate. Secundùm quii autem dicitur
aliqua virtus esse major, secundùm quôd ad-
DE l'Égalité des vertus. 549
grande que Tacciclent ; mais il y a des accidents qui l'emportent en di-
gnité sur la substance, parce qu'ils lui donnent une plus grande perfec-
tion dans un mode d'être accessoire (1).
Je réponds aux arguments : 1» Les actes de libéralité doivent être
fondés sur un acte de justice ; car le don ne seroit point libéral, comme
le remarque le Philosophe, si Ton ne donnoit pas du sien (2). La libéra-
lité ne sauroit donc être sans la Justice, qui distingue le mien et le tien;
mais la justice peut fort bien exister sans la libéralité. La justice est donc,
absolument parlant, plus grande que la libéralité, d'autant qu'elle lui
sert de base et qu'elle est plus générale ; mais la libéralité est sous le point
de vue relatif plus grande que la justice, puisqu'elle est sa parure et son
supplément.
2° La patience est dite « parfaite dans ses œuvres, » parce qu'elle en-
dure les maux. En cela, par cette résignation même, non-seulement elle
exclut la vengeance inique commxe la justice, la haine comme la charité,
et la colère comme la douceur ; mais elle bannit encore la tristesse dé-
réglée, qui est la racine des désordres dont on vient de lire les noms.
Elle est donc plus grande et plus parfaite, sous ce rapport, que la dou-
ceur, la charité et la justice, parce qu'elle extirpe avec la tristesse la
racine du mal; mais elle n'est pas plus parfaite que les autres vertus
d'une manière absolue : car la force ne se contente pas, comme elle, de
supporter sans trouble l'adversité et les afflictions, mais elle se porte à
leur rencontre et se jette pour ainsi dire dans la mêlée, quand le devoir
le commande. Ainsi qui est fort est patient, mais l'mverse n'a pas lieu.
La patience est comme une partie de la force.
(1) La science, la vertu morale et la grâce, par exemple , perfectionnent l'intelligence , la
volonté et l'ame en leur donnant un mode d'être qui n'appartient pas à leur essence. Ces acci-
dents sont plus nobles, relativement, que la substance à laquelle ils s'attachent, vu qu'ils lui
communiquent une plus grande dignité. Il est des vertus accessoires , comme la libéralité , la
patience et la magnanimité qui remplissent les mêmes fonctions vis-à-vis des vertus princi-
pales : l'ange de l'école va nous expliquer cela tout de suite.
(2) Potitic. II, 6. Le Stagyrite trouve, dans cette considération, une preuve en faveur de
miniculum vel ornaraentum prsebet principali
virtuti : sicut substantia est simpliciter digiiior
accideiite; aliquod tamen accideus estsecuiidùm
quid dignius substantia, in quantum perûcit
subslantiam in aliquo esse accidentali.
Ad piinium ergo dicendum, quôd actus libe-
ralitatis oportet quôd fiindetiir super actum
juslitize-, non enim esset liberalis datio, sinon
de proprio darel , ut in II. Polit, dicitur. Unde
liberalilas sine justilia esse non posset, quai
secernit suuiu à non suo. Justitia autem potest
esse sine liberalitate. Unde justitia simpliciter
est major liberalitate tauquam communior et
fundamentum ipsius; liberalilas autem est se-
cundùm quid major , cùm sit quidam ornatus
justitiae et supplemenlimi ejus.
Ad secundnmdicendiim, quôd patientia dicitur
habere opiis perfectum in tolerantia malorum,
in quibus non solùm exclu lit injustara vindic-
tam, quam etiam excludit justitia; neque solùm
odium, quodfacit charitas; neque solùm iram,
quod facit mansuetudo; sed etiam excludit tris-
titiam inordinatam, quae est radix omnium prae-
dictorum. Et ideo in hoc est perfectior et ma-
jor, quia in hac materia extirpât radicem ; non
autem est simpliciter perfectior omnibus aliis
virtutibus,quia fortitudo non solùm sustinet mo-
lestias absque perturbatione, quod est patientiae,
sed etiam ingerit se eis cùm opus fuerit : unde
quicunque est fortis, est patiens ; sed non con-
vertitur. Est autem patientia quae dam fortitu-
dinis pars.
550 I" II* PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 5.
3» La magna nimilé suppose nécessairement, comme le remarque le
Philosophe, Texistence des autres vertus. Elle forme donc la parure qui
les orne, et dès-lors elle les surpasse en grandeur relativement, mais non
d'une manière absolue.
ARTICLE V.
La sagesse est-elle la plus grande des Vr'rtus intcllectuellos?
Il paroît que la sagesse n'est pns la plus grande des vertus intellec-
tuelles. 1° Celui qui commande est plus grand (}ue celui qui obéit. Or la
prudence commande à la sagesse; car le Philosophe dit, Ethic.,\^ 2,
combiné avec Ethic, VI, 8 : « Quelles sciences doivent être enseignées
dans les villes, quelles choses doivent apprendre les différentes classes de ci-
toyens et jusqu'à quel point? C'est pour ainsi dire une des filles de la pru-
dence, c'est la politique qui décide cette question. » Donc la prudence est
plus grande que la sagesse, qui compte parmi les sciences.
2° La vertu doit, d'après son idée même, ordonner l'homme relative-
ment au bonheur; car elle est, selon le Philosophe, « la disposition de
l'être parfait au plus grand bien. » Or la prudence règle et dirige les
actes qui conduisent l'homme à la félicité, mais la sagesse rie s'occupe
pas des actes qui doivent avoir cet effet. Donc la prudence est une plus
grande vertu que la sagesse.
3» Plus la connoissance est parfaite, plus elle est grande. Or, d'une
part, nous pouvons avoir une connoissance plus parfaite des choses hu-
maines que des choses divines , car les célestes mystères sont incompré-
la propriété : « La libéralité , dit-il , est une douce , une noble vertu ; elle resserre les liens
de l'amitié qui unit les cœurs. Or les hommes ne sauroient pratiquer celle vertu sans la pro-
priété; car, pour être libéral, il faut donner du sien. »
Ad tertiura dicendum, quôd magnanimitas
non potest esse nisi aliis virtulibus praeexisten-
tibus, ut dicitur in V. Ethic. Unde comparatiir
ad alias sicut ornatus eorum; et sic secundùm
quid est major omnibus aliis, non taraeii sim-
pliciter.
ARTICULUS V.
Utrùni sapienlia sit maxima inter virtutes
intellectuales.
Ad quintum sic proceditur (1). Videtur quôd
sapieutia non sit maxima inter virtutes intel-
lectuales. Imperans enim majus est eo cui im-
leratur. Sed prudentia videtur in^perare sapien-
Jae ; dicitur enim Ethic, quôd « quales disci-
plinarum debitum est esse in civilatibus, et
quales unumquemque addiscére, et usquequo,
haèc prœordinat » ( scilicet politica , quœ ad
prudentiam pertinet), ut dicitur in VI. Effnc.
Cùin igitur inter disciplinas etiam sapienlia
contiiieatur, videtur quôd pruilentia dt mnjor
quàni sapientia.
2. Prœterea, de ratione virtutis est quôd or-
dinet hominem ad felicitatem ; est enim virtus
« disposilio perfecti ad optimum , » ut dicitur
in Ml. P/iysic. (text. 17 ). Sed prudentia est
«recta ratio agibilium, » per quse homo ad
felicitatem perducitur; sapientia autem norl
considérât humanos actus, quibus ad beatitudi-
nem pervenitur. Ergo prudentia est major vir-
tus quàra sapientia.
3. Prieterea, quantô cognitioest perfectior,
tantô videtur esse major. Sed perfectiorera co-
gnitionem habere possumus de rébus humanis,
de quibus est scieiitia , quàm de rébus divinis,
de quibus est sapientia, ut ciislinguit Aagustinus
^1) De his etiam suprà, qu. 57, art. 2, ad 2; et infrà, qu. 68, a.t. 7, in corp.; et super
I. Ethiv., in principioj et lib. Vî, Icct. 6 et 7.*
DE l'Égalité des vertus. 551
hensibles, selon cette parole. Job, XXXVI, 26 : « Le Dieu grand dépasse
notre science; » d'une autre part, la science a pour objet les choses hu-
maines, et la sagesse les choses divines, suivant la distinction de saint
Augustin. Donc la science est une plus grande vertu que la sagesse.
4° La connoissance des principes est plus élevée que la connoissanr^
des conclusions. Or la sagesse se contente de tirer les conclusions des
principes indémontrables; mais l'intelligence conçoit ces principes,
comme les autres sciences. Donc Tintelligence est une plus grande vertu
que la sagesse.
Mais le Philosophe dit, Ethic, VT, 7 : « La sagesse est la première,
pour ainsi dire la princesse des vertus intellectuelles. »
(Conclusion. — Puisque la sagesse considère la cause la plus élevée ,
qui est Dieu; puisque d'ailleurs elle juge par cette cause suprême toutes
ses compagnes et les coordonne , elle est la plus grande des vertus intel-
lectuelles. )
Comme nous Pavons dit, la grandeur de la vertu, considérée dans son
espèce, se mesure et s'apprécie d'après son objet. Or l'objet delà sagesse
surpasse en excellence l'objet des autres vertus intellectuelles ; car elle
considère la cause lapins élevée, qui est Dieu. Et comme on juge de
Peffet par la cause et des causes inférieures par la cause supérieure, la
sagesse a le jugement de toutes les vertus intellectuelles; elle les distri-
bue, les classe et les ordonne , comme l'architecte dispose les matériaux
de l'édifice.
Je réponds aux arguments : l** Comme la prudence a pour objet les
choses humaines et la sagesse la cause la plus élevée , « pour que la pru-
dence formât une plus grande vertu que la sagesse, il faudroit, comme
le remarque le Philosophe, Ethic, VI, 7, que l'homme fût le plus
grand des êtres qui existent. Il faut donc dire , et le Stagyrite tire cette
iu XII. De Trin. ( cap. 4 ), quia divina incom-
prehensibilia siint, secundùm illud Jo6,. XXXVI :
« Ecce Deus maguus vincens scienliam nos-
tram. » Ergo scienlia est major virtus quàm
sapientia.
4. Praeterea, cognitioprincipioriimestdignior
quàm cognitio conclusionum. Sed sapientia
concludit ex principiis indemonstrabilibus quo-
rum est intellectus, sicut et a'.ia) scientiae. Eigo
intel'ectus est major virtus quàm sapientia.
Sed contra est, quod Pliilosophus dicit in
\I. Ethic. : « Sapientia est sicut caput inter
\irlutes intellectuale?. »
( CoNCLL'sio. — Sapientia cùm altissimam
causam quae Deus est, consideret, utque causa
supcrior de omnibus aliis vii tutibus intellectua-
libus jiidicet, easqae omnes ordinet, inter vir-
tutes intellectuales oumium maxima dici débet.)
Respoudeo diceudum, quod sicut dictumest
(art. 3), magnitude virtutis secundùm suam
speciem consideratur ex objecto. Objectum au-
tem sapienliae prœcellit inter objecta omnium
virtutiim iutellectualium ; considérât enim cau-
sam altissimam, quae Deus est, ut dicitur iu
]}T'mc\ç\o AJeiaphys. (sivecap. 1). Et quia
per causam judicatur de etîectu, et per causam
superio'.em de causis inferioribus, inde est qu5d
sapientia habet judicium de omnibus aliis vir-
tutibus intellectualibus , et ejus est ordinare
omnes, et ipsa est quasi architectonica respecta
omnium.
Ad primum ergo dicendum, q'iôd cijm pru-
denlia sit circa res humanas, sapientia verô
circa causam altissimam, « itnpossibile est quod
prudentia sit major virtus quàm sapientia, niai
(ut dicitur in M. Ethic), maximum eorum
quai sunt in mundo , esset homo. » Unde di-
cendum est, sicut iu eodem Ubro dicituij quôd
552 r'= il« PARTIE, QUESTION LXVT, ARTICLE 5.
conclusion, ibifL, « que la prudenci ne commande pas à la sa^^esse, mais
que la sagesse commande à la prudence; » car a Thomme spirituel juge
toutes choses, mais il n'est jugé de personne, » écrit saint Paul, I. Cor.,
II, 15. La prudence n'a pas autorité dans les vérités supérieures que cou-
temple la sagesse; mais elle commanie dans les choses qui se rapportent
à cette vertu , prescrivant les moyens que Thomme doit employer pour
l'acquérir. La prudence est, sous ce rapport, la servante de la sagesse;
elle prépare la voie qu'il faut suivre pour la trouver; elle introduit dans
son temple, comme le ministre dans les appartements du roi.
2° La prudence concerne les choses qui mènent au bonheur; mais la
sagesse considère Tobjet même du bonheur , la souveraine vérité. Que si
la sagesse pouvoit contempler parfaitement son objet, la félicité parfaite
se trouveroit dans cet acte; mais comme sa contemplation sur la terre
est imparfaite relativement à son objet principal , qui est Dieu, ses actes
sont un certain commencement, comme une participation de la béati-
tude infinie , de sorte qu'elle est plus rapprochée du bonheur que la pru-
dence.
3o Comme le dit le Philosophe, De antmâ , ï, 1, « une connoissance
est préférable à une autre, ou parce qu'elle a un objet plus noble, ou
parce qu'elle renferme un plus haut degré de certitude. » Quand donc les
vertus intellectuelles ont des objets pareillement nobles , également éle-
vés , elles se surpassent les imes les autres selon qu'elles offrent plus ou
moins de certitude; mais celle qui est moins certaine dans un ordre de
vérités plus grandes et plus nobles, mérite la préférence sur celle qui est
plus certaine dans une sphère inférieure. C'est là ce qui fait dire au Phi-
losophe, De cœlo , II, 60 : «Il est grand d'avoir des connoissances ,
même restreintes, débiles et vacilbmtes, sur le ciel; » et De partlb.
anim., 1,5: « Il vaut mieux savoir [jeu dans les choses élevées , que de
« pmdentia non imperat ipsi sapientise , sed
potiùs è converso; » quia « spiritualis jiidicat
omnia, et ipse à nemine judicatur, » ut dicitar
I. ad Cor., II. Non enim prudenlia habet se
introraittere de altissimis quae considérai sa-
pientia; sed imperat de his quae ordinantur ad
sapietitiam, scilicet quomodo homines debeant
ad sapicnliam peivenire. Unde in hoc est pru-
dentia seu politica ministra sapientiee; intro-
ducit enim ad eam , prœparans ei viam, sicut
ostiarius ad regem.
Ad secundum dicendura, quôd pnidentia
considérât ea quibus pervenitur ad felicitatem;
sed sapientia considérât ipsum objectum fclici-
tatis, qaod est altissimum intelligibile. Et si
quod est Deus, ideo actas sapientiae est quae-
dam inchoatio seu parlicipatio fulurae felicitatis;
et sic propinqiiiùs se habet ad felicitatem,
qiiàm prudenlia.
Ad tetliiun dicenJum, quod sicut Philosophas
dicit in I. De anima ( text. 1), « una notitia
prœfertur alteri, aut ex eo quod est nobilio.u i,
aut propter ceititudinem. » Si igiiur s.ihjecta
sint aequalia in bonitate et nobilitate, illa quae
est certior erit radjor viitus ; sed illa qaae est
minus certa de altioribus et niajoribus, prœfer-
tur ei quae est magis certa de iaferionbus icbus.
Unde Philosophus dicit in II. De cœlo (text. 60),
quod « magnum est de rébus cœlestibus aliquid
posse cognoscere etiam debili ettopica ratioue;)#
quidem esset perfecta consideratio sapientiae i et in I. De partibus animalium (cap. 5),
respectu sui objecti, esset perfecta félicitas in
actu sapientiœ ; sed quia actus sapientiae in hac
"vita est imperfectus respectu princjpalis objecti, [ cognoscere de rébus ignobilioribus. « Sapieutia
dicit quod « amabile est magis parvura aliqiud
cognoscere de rébus nobilioribus, quàm malta
DE L'ÉfrALlTÉ DES VERTUS. 553
savoir beaucoup dans les choses communes et basses. » Sans doute cette
sagesse qui renferme la connoissance du souverain Etre, l'homme ne
peut ( surtout dans la condition de la vie présente ) l'acquérir parfai-
tement, de sorte qu'elle devienne sa possession; c'est là le propre de
celui qui comprend tout, comme le Philosophe en fait lui-même la re-
marque; mais la foible connoissance que nous pouvons avoir de Dieu par
la sagesse, l'emporte sur tout autre connoissance.
4'' La connoissance et la vérité subjective des principes indémontrables
dépend de l'intelligence des termes qui les énoncent : car lorsque l'on
comprend ce qu'est la partie et ce qu'est le tout, on connoît à l'instant
même que le tout est plus grand que la partie ; mais connoître la nature
de l'être et du non-être, du tout et de la partie , et des autres choses qui
dérivent de l'idée de l'être et qui constituent comme autant de termes les
premiers principes , cela n'appartient qu'à la sagesse , parce que l'être
en général est l'effet propre de la cause la plus élevée, c'est-à-dire de
Dieu (1). Si donc l'intelligence conçoit les principes indémontrables, la
sagesse ne se contente pas , comme les autres sciences , d'en déduire les
conclusions; mais elle les examine, elle les juge et dispute contre ceux
qui les nient. La sagesse est donc une plus grande vertu que l'intelli-
gence.
ARTICLE VL
La charité est-elle la plus grande des vertus théologales?
Il paroît que la charité n'est pas la plus grande des vertus théologales.
1° Comme nous l'avons vu précédemment, la foi est dans l'intelligence
et l'espérance et la charité dans la volonté, de sorte que la première est
(1) Pour produire Têtre pur et simple , Fêtre en général , il faut faire que ce qui n'éloit pas
soit, il faut tirer une chose du néant, il faut créer. Or noire saint auteur a prouve dans la
première partie , XLV, 5 , que Dieu seul possède la puissance ciéalrice.
\
igitiir ad quam pertinet Dei cognitio, horaini
(maxime in statu Inijus vitce) non potest per-
feclè advenire, ut sit quasi ejus possessio; scd
hoc solius Dei est, ut dicitur in I. Metapliys.
(cap. 2); sed tamen illa modica cognitio qua:
per sapientiam de Deo haberi potest, omni aJii
cognitioni praîfertur.
Ad qiiartum dicendum, qiiôd veritas et cogni-
tio principiornm indemonstrabilium dependet ex
rations terminorura : cognitio enim quid est
totum et quid est pars, statim cognoscitur quôd
« omne totum est majus sua parte ; » cognoscere
autem rationem ei tis et non entis, et totius et
partis, et aliorum quae consequuntur ad ens,
ex quibus sicut ex terminis coustituuntur priu-
cipia indemonstrabilia, pertinet ad sapientiam;
quia ens commune est proprius effectus causse
altissimse , scilicet Dei. Et ideo sapientia non
solùm utitiir principiis indemonstrabilibus, quo-
rum est inteUectus, conciudendo ex eis, sicut
etiam aliae scientiœ, sed etiam jnJicaudo de eis,
et disputanJo contra negantes. Unde seqaitur
quôd sapientia sit major virtus qiiàm inteUectus.
ARTICULUS VI.
Utrùm charitas sit maxima inter virtutes
theologicas.
Ad sextum sic proceUtur (1). Videtur quôd
charitas non sit maxi;na inter virtutes theologi-
cas. Cùm enim fides sit in intellectu, spesautein
(1) De lus etiam in 2, 2, qu. 23, art. 6, et qu. 30, art. 4; et m, Sent.^ dist. 33, qu. 2,
art. 4, quœsiiunc. 2 , ad 3 ; et Cont. GenL, lib.IV, cap. 55, ad 13; etqu. 2, de virlut.,
ait. 2 , in coip., tum ad 4 ; ut et I. ad Corinth.^ XIU , Icct. 2 et 3.
554 r" II* PARTIE, QUESTION LXVI, ARTICLE 6.
aux deux dernières ce que la vertu intellectuelle est à la vertu morale.
Or nous avons prouvé, dans cette question, que la vertu intellectuelle
est plus grande que la vertu morale. Donc la foi est plus grande que l'es-
pérance et que la charité.
2" Quand une chose se rapporte à une autre par adjonction, la première
est plus grande que la seconde. Or l'espérance se rapporte à la charité
par adjonction ; car l'espoir suppose l'amour, comme le ditTévèque d'Hip-
pone , et il y ajoute un mouvement d'extension verslachose aimée. Donc
l'espérance est plus grande que l'amour.
3" « La cause l'emporte sur l'effet. » Or la foi et l'espérance sont la
cause de la charité; car la Glose, commentant Matth., I, 2, dit : « La foi
engendre l'espérance, et l'espérance la charité. » Donc la foi et l'espé-
rance sont plus grandes que la charité.
Mais saint Paul dit, 1. Cor. y Xlll, 13 : « Maintenant restent ces trois
(vertus) : la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande d'entre
elles, c'est la charité. »
(Conclusion. — Puisque la charité approche le plus près de son ohjet,
de Dieu, elle est la plus grande des vertus théologales.)
La grandeur de la vertu, considérée dans son espèce , se juge d'après
son ohjet : nous devons toujours en revenir là. Or les trois vertus théolo-
gales regardent Dieu comme leur objet propre : on ne peut donc dire que
Fune est plus grande que l'autre, parce qu'elle a un objet plus grand,
mais parce qu'elle approche plus de cet objet. C'est de cette manière que
la charité forme la plus grande des vertus théologales. Les deux premières
impliquent dans leur idée un certain éloignement de leur objet, puisque
la foi concerne les choses qu'on ne voit pas et l'espérance les choses qu'on
n'a point; mais l'amour, la charité se rapporte aux choses qu'on a; car
l'objet aimé est en quelque sorte dans le cœur aimant, et le cœur aimant
et charitas in vi appetitiva, ut siiprà dictuni est
(qu. 02, art. 3), videtur qiiôd tides comparetur
ad spem et chaiitatein . siciit virtiis intellectualis
ad moralem. Sed \irtiis intellectualis est rnajor
Diorali, ut ex dictis patet (text. 3). Ergo tides
est major spe et charilate.
2. Praîterea, quod se habet ex addilione ad
aliud, viJelur esse majus eo. Sed spes, ut vi-
detur, se habet addilione ad charitatem; prae-
supponit enim spes amorem, ut Auguslinus dicit
in Encliir.; addit enim quemdara niotura pro-
tensionis in rem aniatam. Ergo spes est major
diaritate.
3. Piœterea, « causa est potior eCfoctu. » Sed
fides et spes sunt causa charitatis; dicit.ir enim
Matlh., I , in Glossa, quod « lides générât spem,
et spes chaiitatem. » Ergo fides et spes suul
majores charitate.
Sed contra est, quod Apostolus dicit, L ad
Cor., XIII : « Niinc autera manent fides, spes,
charitas, tria hsec; major autem harum est cha-
ritas. »
( CoNCLUsio. — Inter omnes thenlodcas vir-
tutes, chantas, quœ propinquiùs Deura respicit
qiuim cœtera, excellentissima est. )
Respondeo dicendum, quod sicut suprà dic-
tum est ( art. 5 ), magnitude virtiitis secundùm
suam speciem consideratiir ex objecto. Cùm
autem très virtutes theologicae re>piciant Deum
sicut proprium objectum, non potest una earum
dici major altéra ex hoc quod sit circa majus
objeclum, sed ex eo quod una se habeat pro-
pinquiùs ad objectum qr.àm alia. Et hoc modo
charitas est major aliis. Nam aliœ important
in sui ratione quamdaua distantiam ab objecto ;
est enim fides de non visis, spes autem de non
habitis; sed amor charitalis est de eo quod jam
habetur; est enim amatum quodammodo ia
DE l'ég.\xité des vertus. 555
est entraîné par TalTection à s'unir à Tobjet aimé. C'est pourquoi l'Ecri-
ture dit, I. Jean, IV, 16 : «Qui demeure dans l'amour demeure en
Dieu, et Dieu en lui (1). »
Je réponds aux arguments : 1° La foi et l'espérance ne sont pas à la
charité ce que la prudence est aux vertus morales , et cela pour deux rai-
sons. D'abord l'objet des vertus théologales s'élève au-dessus de l'ame hu-
maine , mais l'objet des vertus morales se trouve au-dessous. Dans les
choses qui s'élèvent au-dessus de l'homme, la dilection est plus noble que
laconnoissance. En effet la connoissance attire l'objet connu dans le con-
noissant, mais la dilection pousse le cœur aimant vers l'objet aimé : or
les choses qui s'élèvent au-dessus de l'homme sont plus nobles en elles-
mêmes que dans l'homme, mais celles qui se trouvent plus bas sont plu"^
nobles dans l'homme qu'en elles-mêmes, pourquoi? parce que le conteïv,^
est dans ce qui le renferme selon le mode du contenant. Ensuite la pru-
dence modère les mouvements appétitifs qui appartiennent aux vertus
morales; mais la foi, montrant seulement l'objet, ne modère pas les
mouvements qui appartiennent aux vertus théologales; car l'élan de
l'ame vers Dieu surpasse la connoissance humaine, conformément à
cette parole, Ephés., IIÏ, 19 : « La chanté du Christ surpasse la
science. »
(1) P'aulres expliquent autrement la prééminence de la charité. Haymon, commcnlarU le
passage que nous avons l.i plus haut, de saint Paul, dit : « La charité est plus grande que
\c. foi et que l'espérance, parce qu'elle subsistera toujours et que les deux autres cesseront;
elle seule restera durant les siècles des siècles , elle seule nous suivra dans réternelle patrie,
elle seule jouira d'une félicité sans terme. » On lit aussi dans saint Augustin, Serni.^ LUI :
u Saint Paul dit la charité plus grande que la foi et que Tcspcrance , parce qu'elle survivra
pour ainsi dire à ces deux vertus. L'apparence remplacera la foi et la béatitude l'espérance,
mais rien r^ ramplacera la charité. »
En un mot, la charité règne dans le ciel; mais la foi y devient vision , et l'espérance pos-
session. Cela fuit bien ressortir le texte sacré dans son véritable jour; mais saint Paul ne s'est
point proposé d'expliquer en quoi la charité est plus grande que la foi et que Tespérance , et
les deux commenlaires que nous venons de lire ne Texpliquent pas davantage. La durée forme
dans les actes, dans les habitudes, dans les vertus, une modalité purement accidentelle; elle
ne peut donc servir à déterminer leur nature. Tandis que la foi passe , la justice dem.eure
éternellement : dircz-vous que la justice est plus grande que la foi? Saint Thomas pénétre
lui, au fond de la question.
amante, et etiam amnns per affectiim trabitur
adimionera amati. Propter quod dicitur I. Joan.,
IV : « Qui manet in chaiitate , in Deo manet ,
et Deus in eo. »
Ad primuin ergo dicendum, quôd hoc modo
non se habent fides etspes ad charitiUem, sicut
pnidentia ad virtutein moralem ; et hoc propter
duo. Primo quiJem, quia virtutes théologicae
babent objectum quod est supra animam hu-
manam; sed prudentia et virtuies morales sunt
circa ea i^uae sunt iufra horaiuem. In bis autem
quœ sunt supra hominem, nobilior est dilectio
quàm cognitio. Perficitur enim cognitio secun-
îùm quôd cogûita suut in cojnoscente , dilectio
verô secundùm quôd diligens trabitur ad rem
dilectam : id autem quod est supra hominem
nobilius est in seipso, quàm sit in homiue, quia
unumquo Ique est in altero per mo lum ejus is.
quo est. E converso autem est in bis quœ suni
iufra hominem. Secundo, quia prudentia mo-
deratur motus appetilivos ad morales virtutes
pertinentes; sed fides non moderatur motum
appetitivum teodentem in Deum, qui pertinet.
ad virtutes theologicas, sed solùm ostendit ob-
jectum : motus autem appetitivus in objectura
excedit cognilicnem humanam, secundùm illud
ad Ephes., III : « Superemiueutem scieutiae
cbaritatem Cbristi. »
t
55f) l'" II* PARTIE, QUESTION LXVII, ARTICLE 1.
"2" LVspei'aiice .suppose Tamour de la chose (pi'on espère d'obtenir,
c'est-à-dire elle suppose ramour de concupiscence par lequel on s'aime
plus soi-même que les autres objets; mais la charité implique Tamour
d'amitié , qui est donné par Vespérance, comme nous Tavons vu.
3*> La cause qui perfectionne l'emporte sur rpffet, mais non la cause
dispositive; autrement il faudroit dire une claire absurdité , que la cha-
leur est plus noble que Tame , puisqu'elle lui dispose favorablement la
matière. Or la foi engendre l'espérance , et l'espérance la charité, com-
ment? D'une manière dispositive, en ce que la première dispose à la
deuxième ^ et la deuxième à la troisième.
QUESTION LXVII.
De \a durée des vertus après cette -vie.
Après l'union et l'égalité, vient la dernière propriété des vertus, leur
durée après cette vie.
On demande six choses sur ce point: l^Les vertus morales demeurent-
elles après cette vie? 2" Les vertus intellectuelles demeurent-elles après
cette vie? 3® La foi demeure-t-elle après cette vie ? A^ L'espérance de-
meure-t-elle après la mort , dans l'état de la gloire ? 5° Reste-t-il quelque
chose de la foi ou de l'espérance dans la vie de la gloire ? 6'' Enfin la cha-
rité demeure-t-elle après cette vie dans la gloire.
Ad secundum dicendiim, quôd spes praesup-
ponit amorem ejus quod quis adipisci se sperat,
qui est amor concupiscentiœ , qiio qiiidem
amore magis se amat qui concupiscit bonuni,
quàin aliqaid aliud ; charitas auleni importât
amorem amicitiœ. ad quam pervenilur spe,
ut suprà dictuui est (qu. 62, ai1. 4 ).
Ad tertium dicendum , quôd causa perficiens
est potior suo elfectu , non autem causa dispo-
nens ; sic eniin calor iguis esset polior quàm
anima, ad quam disponit materiam, quod patet
esse falsum. Sic aulem fides générât spem , et
spes cbaritatem, secundum scilicet quôd una
disponit ad alteram.
QUi^îSTlO LXVIL
De virtutum duratione post hanc vilam^ in sex articulas divisa.
Deinde considerandum est de duratione vir-
tutum post hanc vitam.
Et circa hoc quaeruntur sex : 1° Utrùm vir-
tules morales maneant pest hanc vitam. 2» Utrùm
virtutes inlellectuales. 3° Utrùm fides. 4o Utrùm
remaneat spes. 5» Utrùm remaneat aliquid lidei
vel spei. 6° Utrùm maneat charitas.
DE lA DUR-EE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE.
657
ARTICLE I.
Les vertus morales demeurent-elles après cette vie?
Il paroît que les vertus morales ne demeurent pas après cette vie.
i*» Les hommes seront, dans Fétat de la vie future, semblables aux
anges : TEvangile l'enseigne formellement, Matth., XXII, 30 (1). Or il
seroit absurde, selon la juste remarque du Philosophe, de prêter aux
anges des vertus morales (2). Donc les hommes n'auront plus de vertus
morales après cette vie.
2° Les vertus morales perfectionnent l'homme dans la vie active. Or la
vie active cesse à la mort; car saint Grégoire dit, Moral. , Yï : « Les
œuvres de la vie active passent avec le corps. » Donc les vertus morales
ne demeurent pas après cette vie.
3° La tempérance et la force, qui sont des vertus morales, appar-
tiennent aux parties irraisonnables de l'ame, selon l'enseignement du
Philosophe. Or les parties irraisonnables de l'ame périssent avec le corps,
puisqu'elles sont des puissances formées par les organes matériels. Donc
les vertus morales ne demeurent pas après cette vie.
Mais l'Esprit saint dit, Sag., 1, 15 : « La justice est permanente et im-
mortelle. »
(Conclusion. — Puisqu'il n'y a dans le ciel ni concupiscence, ni plai-
sirs charnels, ni périls, ni commerce, les vertus morales n'existent pas
après cette vie quant à la matière, sous le rapport de l'inclination appé-
titive; mais elles subsistent dans les bienheureux quant à la forme, re-
lativement à l'ordre de la raison. )
Saint Augustin, De Tvinit., XIV, 9, rapporte que Cicéron ne faisoit
(1) « Dans la résurrection les hommes n'auront point de femmes, ni les femmes de maris;
mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel. »
(2) Inutile de remarquer que le chef des péripatéticiens , parlant le langage païen , dit non
pas les anges t mais les dieux.
ARTICl'LUS I.
Uirùm virtiites morales maneant post hanc
viiam.
Ad primura sic proceditur (1). Videtur quôd
virlutes morales non maneant post hanc vitam.
Homines enim in statu futurae glorise erunt si-
miles angelis, ut dicitur Matth. , XXII. Sed ri-
diculum est in angeUs ponere virtutes morales,
ut dicitur in X. Ethic. Ergo neque iu homini-
bus post hanc vitam erunt viiiutes morales.
2. Praeterea , virtutes morales perficiunt ho-
ffiinem in vita activa. Sed vita activa non manet
post hanc vitam ; dicit enim Gregorius in VI.
Moral. : o Activae vitse opéra cum corpore
transeunt. » Ergo virtutes morales non manent
post hanc vitam.
3. Prœterea, temperantia et fortitudo, quae
sunt virtutes morales, sunt irrationalium par-
tium, ut Philosophus dicit in III. Ethic. Sed
irrationales partes anirase corrumpuntur cor-
rupto corpore, eo quôd sunt actus organorum
corporalium. Ergo videtur quôd virtutes morales
non maneant post hanc vitam.
Sed contra est, quod dicitur Sap.y I, quôd
« justitia perpétua est et immortalis. »
( Co^*CLUSIO. — Quamvis non remaneant mo-
rales virtutes post hanc vitam qroad iliarum
raateriam ( quia nuUus ibi erit concupiscentiae
aut rébus venereis, aut periculis, aut commer-
ciis et sitnilibus exerciliis ac negotiis locus) ,
manebuut tamen in beatis quoad illud quod in
ipsis rationis est. )
Respondeo dicendum, quôd sicut Augustinus
(1) Pe bis etiam infrà, qu. 78, art. 6, in corp. ; et 2, 2, qu. 52, art. 3, ad 2 ; et III, Sent.^
558 1" II" PARTIE, OnESTION LXVII, ARTICLE 1.
point exister les quatre vertus principales dan^ l'autre monde, parce que
rhomine y trouve le bonheur, selon le langaqe de TOrateur romain,
« dans la seule connoissance de cette nature dont les charmes et la honte
surpassent tout, c'est-à-dire de cette nature qui a créé toutes les aufres; «
puis le grand évêque établit que les mêmes vertus subsi-tent dans le
séjour éternel, mais autrement que dans cette vie pas-agère. Si nous
voulons comprendre cela, nous devons distinguer, dans les vertus,, ce
qu'elles ont de formel et ce qu'elles ont pour ainsi dire de matériel. Le
matériel, dans cette sphère, est l'inclination qui porte, suivant un cer-
tain mode, la partie appétitive soit à l'acte, soit à la passion; puis,
comme c'est la raison qui prescrit et détermine ce mode , le formel est
l'ordre même de la raison. Cela posé, disons que les quatre vertus prin-
cipales ne restent pas dans l'autre vie quant à la matière; car la mort
éteint la concupiscence qui recherche les plaisirs de la table et les vo-
luptés de la chair, de même qu'elle arrête le commerce et les échanges
des choses qui se rapportent à l'usage de la vie présente. Mais, d'un
autre côté, ces vertus régnent, q.^ant à la forme, avec une nouvelle splen-
deur dans la céleste patrie; car la raison des élus renferme la rectitude
parfaite dans les choses qui appartiennent à leur état, et leur volonté
suit docile, avec bonheur, l'ordre de la raison dans tous ses mouvements.
Voilà ce qui fait dire à saint Augustin , nM supra : « Dans le ciel , la
prudence est sans le péril de l'erreur, la force sans la souffrance des
maux et la tempérance sans la lutte des passions; de sorte que la pru-
dence consiste, dans le divin royaume, à ne rien égaler ou à ne rien
préférer à Dieu, la force à s'attacher à lui de toutes les puissances de son
ame et la tempérance à ne se réjouir d'aucun mal nuisible. » Quant à la
justice, il est clair qu'elle doit s'exercer^ elle aussi, dans le séjour de la
dicit, XIV. De Trin. (cap. 9), Tullius posiiit
post hanc vitam quatuor virtutes cardinales non
esse, sed iu alla vita homines esse beatos «sola
cogûitione naturée qua nihil est melius ai:t ama-
bilius » (ut Augustinus dicit ibidem). « eâscilicet
naturà quae creavit oranes uaturas ; » ipse autem
postea déterminât hujusmodi quatuor virtutes
in futura vita existera , tamen alio modo. Ad
cujus evidentiam sciendum est, quôd in hujus-
moùi virtutibus aliq'jid est formale , et aiiquid
quasi materiale. Materiale quidem est inclinatio
quadam partis appetitivse ad passiones vel ope-
rationes secunJùm modum aJiquem ; sed quia
iste moJus determinatur à ratione, ideo formale
in omnibus virtutibus est ipse ordo raliouis.
Sic igitur dicendum est quôd hajusmodi virtu-
tes morales in futura vita non maneut quantum
ad id quod est materiale in eis; non enim ha-
bebunt in futura vita locum con'^upiscentiae et
delectationes ciborum et venereorum, neque
etiam distributiones et comrautationes rerum
quae veniunt in usum prœsentis vitae. Sed quan-
tum ad id quod est formule, remauebunt ia bea-
tis perfectissimè post hanc vitam , in quantum
ratio uniuscujusque rectissima erit circa eaquae
ad ipsum pertinent secundùm statum illiim, et
vis appetitiva omnino movebitur secundùm or-
dinem ratiouis in his quae ad statum iiium per-
tinent. Unde Augustinns ibidem dicit , quôd
« prudentia ibi eiil sine ul!o periculo erroris,
fortitado sine moleslia tolerandorum raalorum,
lemperautia sine repugnatione libidinum; ut
prudenliae sit nullum bonum Deo prceponere vel
a?quare, fortituùinis ei firmissimè inhaerere,
temperantiae nullo defectu nosio deleclari. »
De justitia verô manifestum est quem actum
dist. 33, qu. 1 , art. 4; ut et IV, Sent.^ dist. 14 , qu. 1 , art. 3, quœstiunc. 3; et qu. 5, de
virlut., art. 4.
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE. 55fl
perfection morale; son acte est, là, de se soumettre à Dieu, car elle veu*.
aussi dans la vie présente que l'inférieur soit soumis au supérieur (1).
Je réponds aux arguments : 1° Dans le passage allégué, le Philosophe
considère les vertus morales relativement à la matière, rai)portant la
justice aux transactions commutatives et distrihutives, la force aux choses
terribles et aux périls, la tempérance aux convoitises dépravées.
S*» Il faut faire la même réponse au deuxième argument; car les choses
qui forment Tobjet de la vie active, servent de matière aux vertus.
30 II y aura, dans la vie future, deux états qui formeront successive-
ment deux modes d'existence pour les hommes : Tun avant la résur-
rection, quand les âmes seront séparées des corps; Tautre après la résur-
rection, quand les âmes seront de rechef unies à leurs corps. Dans Tétat
qui suivra la résurrection, les puissances irraisonnahles auront pour
sujet les organes corporels, de même que dans la vie présente : alors
Tirascible pourra servir de séjour à la force et le concupiscible à la tem-
pérance, parce que ces deux puissances seront parfaitement disposées
pour obéir à la raison. Dans l'état qui précédera la résurrection, les puis-
sances irraisonnables ne seront point actuellement dans Tame, mais
radicalement dans son essence, comme nous l'avons vu précédemment.
En conséquence les deux vertus qui résident dans ces puissances, la
force et la tempérance n'existeront que radicalement dans la raison et
dans la volonté, qui en ont reçu les germes et les semences. Mais la jus-
tice, qui siège dans la volonté, continuera d'exister actuellement; voilà
pourquoi le saint Livre dit qu'elle est « permanente et immuable, » soit
(1) Depuis le commencement de ce siècle, on a dit et redit, en latin comme en françois,
que les saints ne sont pas libres dans le ciel , c'est-à-dire au milieu du silence et du calme
des passions, sous lempire de la justice et de la vertu, au sein du bonheur éternel où
riiomme a tout ce qu'il veut , fait tout ce qu'il veut, n'éprouve que ce qu'il veut. Que cette
doctrine paroît étrange en face des principes de saint Thomas !
ibi babehit, scilicet esse subditum Deo, quia aniraae iteratô corporibus suis unientur. In illo
etiam in bac vita ad justitiam pertinet es3e
subditum superiori.
Ad primum ergo dicendum, quôd Philosophus
loquilur ibi de hujusmodi virtutibus raoralibus,
qu iitum ad id quod materiale est in eis, sicut
ergo resurrectionis statu erunt vires irratiouales
in organis corporis, sicut et nune sunt : unde et
poterit in irascibili esse fortitudo, et in concu-
piscbili temperantia, in (-uantura ulraque vis
perfectè erit disposita ad obediendum rationi.
de justitia, quantum ad cominutationes et dis- } Sed in statu anle resurrectionem partes irralio-
tribuliones, de fortitudine quantum ad terribilia ! nales non erunt actu in anima, sed solùm radi-
et pericuia, de temperantia quantum ad con- caliter in essentia ipsius,ut in i. dictuniest (l).
cupiscentias pravas.
Et siniiliter dicendum est ad secundum; ea
enim quae sunt activae vitse, materialiter se ha-
bent ad virtutes.
Ad teitium dicendum, quôd status post hanc
vitam est duplex : uuus quidem ante resurrec-
tionem, quando animse erunt à corporibus se-
paratae ; aliusautem post resurrectionem^ quando
(1) Seu I. part., qu. 77, art. 8»
Onde nec bujusmodi virtutes erunt in aetu nisi
in radiée , scilicet in ratione et voluntate , in
quibus sunt seminaria quœdam harura virtu-
tum, ut dictum est (qu. 63, art. 1). Sed justitia
quae est in voluntate , etiam actu remanebit :
unde specialiter de ea dictum est quôd « est
perpétua et immortalis, » tura ralione subjecti,
quia voluntas incorruptibilis est: tum etiani
^50 r« II* PARTIE, QUESTION LXVII, ARTICLE 2.
à raison de son sujet, parce que la volonté est impérissable, soit à causo
de la similitude de ses actes dans ce monde et dans l'autre.
ARTICLE IL
Les vertus intellectuelles demeurent-elles après cette vie?
Il paroît que les vertus intellectuelles ne demeurent pas après cette
\ie. 1° L'Apôtre dit, T. Cor., VIII, 8 et 9 : « La science sera détruite, »
pourquoi? Parce que « nous connoissons en partie (1). » Or si nous con-
noissons par la science « en partie, » c'est-à-dire imparfaitement, nous ne
connoissons pas mieux dans cette vie par les autres vertus intellectuelles.
Donc toutes les vertus intellectuelles cesseront après cette vie.
2f> Le Philosophe dit à peu près ceci, Tréd., IV : « La science étant une
habitude, forme une qualité qui change diflicilement ; » elle ne se perd
qu'à la suite d'une grande perturbation survenue dans le corps ou que par
la maladie. Or rien ne produit dans le corps un changement aussi pro-
fond que la destruction causée par la mort. Donc la science, non plus
que les autres vertus intellectuelles, ne demeure pas après la mort.
3° Les vertus intellectuelles donnent à l'intelligence la perfection né-
cessaire pour accomplir les actes qui lui sont propres. Or l'intelligence
ne continue pas d'accomplir ses actes au-delà du tombeau : car, d'un
côté, « l'ame ne conçoit rien sans images sensibles, » dit le Philosophe,
De anima y III, 3; d'une autre part, les images sensibles ne restent pas
après la mort, puisqu'elles n'existent que dans les organes corporels
Donc les vertus intellectuelles ne demeurent pas après celte vie.
Mais la connoissance des choses générales et particulières est plus ferme
(1) Ihid.^ 8-10 : « La charité n'aura point de fin. Les prophéties s'évanouiront, les langues
cesseront , la science sera détruite : car nous connoissons en partie et nous prophétisons en
partie : quand viendra ce qui est parfait, ce qui n'est qu'en partie s'évanouira. »
propter similitudinem actùs, ut priùs dictura
est.
ARTICULUS II.
Utrùm virtutes intellecluales vianeant post
hanc vilam.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quod
virtutes intellectuales non maneant post hanc
vitam. Dicit enim Apostolus, I. ad Cor., Xlil,
quôd « scientia destruetur; » et ratio est, quia
« ex parte cognosciraus. » Sed sicut coinitio
scientiae est ex parte, id est imperfecta, ita
etiam cognitio aliarum viitutum inteilectualium,
quamdia ha'C vita durât. Ergo omnes virtutes
intellectuales post hauc vitam cessabunt.
2. Prœlerea, Philosophus dicit in Prœdica-
mentis (cap. 4), quôd «scientia cùm sit ha-
bilus, est qualitas difficile mobilis: » non enina
de facili auiittitur, nisi ex aliqua forti tr.ins-
mutatione vel segritudine. Sed nulla est lanta
transmutatio corporis humani sicut per morlem.
Ergo scientia et aliaî virtutes intellectuales noa
mauent pOst hanc vitam.
3. Piaeterea, virtutes intellectuales perliciunt
intellectum ad benè opeiandum proprium actum.
Sed actus inleliectùs non videtur esse post haac
vitam, eo quôd « uihil intelligit anima siue
phantasraate, » ut dicitur in III. De anima
(text. 30 j. Pliantasmata autem post hauc vitain
non raanent, cùm non sint nisi in orgauis cor-
porels. Ergo virtutes intellectuales non uianent
post hanc vitam.
Sed contra est, quôd firmior est cogoitio uni-
versalium et necessariorum, quàm particularium
(1) De his etiam infrà, qu. 63, art. 6 , ad 2; et II, Sent., dist. 6, art. i, ad 3; et dist. 3i,
art. 5; et Conl. Gent.^ lib. UI, cap. 12 ; et qu. 2, de malo, art. 12; et Opusc, III, cap. IIS,
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE. 561
et plus stable que la connoissance des choses particulières et contingentes.
Or rhomme conserve après cette vie la connoissance des choses particu-
lières et contingentes, c'est-à-dire des actions qu'il a faites ou subies;
car Abraham dit au mauvais riche , Luc, XVI , 25 : « Souvenez-vous
que vous avez reçu les biens dans votre vie , et Lazare les maux. » Donc
rhomme garde à plus forte raison, dans l'autre vie, la connoissance des
choses générales et nécessaires^ connoissance qui appartient à la science
et aux autres vertus intellectuelles.
( Conclusion. — Les vertus demeurent après cette vie dans ce qu'elles
ont de formel, c'est-à-dire dans les espèces intelligibles conservées par
l'intellect; mais elles passent dans ce qu'elles ont de matériel, c'est-à-dire
dans les images sensibles qui sont détruites avec le corps. )
Comme nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage, quelques
auteurs pensent que les espèces intelligibles ne restent dans l'intellect
possible que pendant la conception actuelle ; qu'elles cessent dans cette
faculté avec la pensée qui les considère et n'existent plus dès lors que
dans les puissances sensitives formées par les actes des organes corporels,
c'est-à-dire dans la mémoire et dans l'imagination. Et comme ces deux
puissances périssent avec le corps , nos philosophes concluent de là que
la science, non plus que les autres vertus intellectuelles, ne survivent
point à la destruction de notre enveloppe matérielle. Cette opinion va
directement contre la doctrine d'Aristote, qui dit. De anima, III, 8 :
« L'intellect possible est en acte , parce qu'il est toutes les choses qu'il
sait ; cependant il est en puissance à l'égard de leur considération ac-
tuelle (1). » Ensuite le même sentiment contredit la raison. En effet les
espèces intelligibles sont dans l'intellect possible selon le mode de cette
faculté, c'est-à-dire d'une manière fixe et stable; d'où l'intellect possible
est dit « le lieu des espèces, » parce qu'il les conserve. Mais, d'un autre
(1) L'intellect est toutes les choses qu'il sait , parce qu'il en conserve la similitude , la forme
et par cela même les espèces intelligibles.
fc— ^— ^ ■^■■■■l . . -, — ^ . ■ ■ I. .11 . ■ - I I I ■■■i—i .1 ■ ■ ■ I ,tm
et contingentium. Sed in homine remanet post nec est aliqua conservatio specierum cessante
hanc vitam cognitio paiticularium et contin-
gentium , putà eorum qucC quis fecit , vel quse
passus est, secundùin illud Luc, XVI : « Recor-
dare quia recepisti bona in vita tua, et Lazarus
similiter mala.» Ergo multô magis remanet co-
gnitio universaliumet necessariorum, quœ perti-
net ad scientiam et ad alias virtutes intellectuales.
( CoNXLUSio. — Virtutes intellectuales post
hanc vitam in hominibus manent secundimi id
quod est in ipsis formale, videlicet inlelligibiles
species in intellectu servatas; non manent au-
consideratione actuali , nisi in viribus sensitivis,
quae simt actus corporalium organorum, scilicet
imaginativa et meraorativa : hiijusmodi autem
vires corrumpuntur corrupto corpore; et ideo
secundùm hoc , scientia nullo modo post hanc
vitam remanebit corpore corrupto, neque aliqua
aiia intellectualis virtus. Sed hsec opinio est
contra sententiam Aristotelis, qui in III. De
anima ( text. 8 ), dicit quôd « intellectus po..-
sibilis est in actu, cura sit singula sicut sciens,
cîira tamen sit in poientia ad consideranduin
tem quoad materiale, scilicet ipsaphantasmata.) in actu. » Est etiam contra rationem; quia spc-
Respondeo dicendum, quèd sicut in I. die- j cies intelligibiles recipiuntur in intellectu pos-
tum est (qu. 79, art. 6), quidam posueruut
quôd species intelligibiles non permanent in
iutellectu possibili nisi quamdiu actu intelligitj
sibili immobililer secundùm modum recipientis:
unde et intellectus possibilis dicitur locus spe-
cierum, quasi species intelligibiles couservans,
36
5G2 l^ II« PARTIE, QUESTION LXVII, ARTICLE 2.
côté, les images sensibles, que rhomme applique dans la vie présente
aux espèces intelligibles pour former les conceptions, s'évanouissent avec
le corps. D'après c€s deux principes, les vertus intellectuelles sont dé-
truites avec notre enveloppe mortelle sous le rapport des images sensibles,
qui forment ce qu'elles ont do matériel ; mais files bravent la destruction
relativement aux espèces intelligibles, qui constituent ce qu'elles ont de
formel et qui sont conservées dans l'intellect. En un mot, les vertus in*
tellectuelles restent après cette vie quant à la forme, mais elles passent
quant à la matière. C'est lace que nous avons dit, dans le premier article,
des vertus morales (1).
Je réponds aux arguments : 1» Quand l'Apôtre dit : « La science sera
détruite , » il entend l'élément matériel de la science et le mode de nos
conceptions présentes; il veut dire que, après la destruction du corps,
les images sensibles cesseront d'exister et que l'esprit n'aura plus besoin,
pour connoître , d'y appliquer les espèces intelligibles.
2** La maladie corporelle détruit la science dans ce qu'elle a de maté-
riel, c'est-à-dire dans les images sensibles; mais elle la respecte dans les
espèces intelligibles, qui ont l'intellect pour sanctuaire.
3'' Après la mort , l'ame séparée du corps concevra , par un nouveau
procédé , sans porter ses regards sur les images sensibles. Ainsi, comme
nous l'avons dit des vertus morales, la science subsistera dans la vie
future, mais elle n'aura plus le même mode d'opération.
(1) Nous r avons entendu : la science spirituelle, la véritable science nous suivra dans l'c-
lerncUe patrie. UEciiture Sûi.ie Venscigne en mille endroits, par exemple dans ce passage,
Eccli.t XXXIX, 12 : « Plusieurs loueront sa sagesse, elle ne sera point détruite dans les
siècles des siècles. » C'est ce qui fait dire à saint Jérôme, Ad Paulin.^ YII : a Apprenons
sur la terre ces choses dont nous porterons la connoissance dans les cieux. » Oui , apprenons
avec ardeur; apprenons toujours, sans cesse, et le jour et la nuit. La théorie générale de la
nature, les conceptions de la philosophie , les spéculations de la science sacrée seront comme
autant de fleurons de notre couronne immortelle ; et puis notre saint auteur nous l'a dit sou-
vent , tout cela forme dés ici-bas le commencement du bonheur suprême.
Sed phantasmata , ad quae respiciendo Uomo
intelligit in bac vita, applicando ad ipsasspecies
întelligibiles, ut in I. dictum est (l) , corrupto
corpore corriimpuntur. Unde quantum ad ipsa
phantasmata, quae sunt quasi roaterialia in vir-
tutibus iutellectualibus , virtutes inteliecluales
destruunlur destructo corpore; sed quantum ad
species Intelligibiles, quœ sunt in intellectu
possibili , virtutes iutellectuales manent : spe-
cies autem se babent in virlutibus iotellectuali-
bus sicut formaies. Unde inlellectuales virtutes
manent poèt banc vitam quantum ad id quod
est forraale in eis, non autem quanlum ad id
quod est niateriale , sicut et de moralibus dic-
tum est (art. 1).
Ad primam ergo dicendura, quod verbiim
(l) Scilicot qu. 85, art. 1 , âd 5.
Âpostoli est inteliigenJum quantum ad id quod
est materiale in scienlia, et quantum ad modum
intelligendi; quia sciUcet neque phantasmata
remanebunt deîtructo corpore, neque ent usui
scientiaB per conversionem ad phantasmata.
Ad secundum dicenium, quôd per tCgiitudi-
nem corrumpitur habitas scientis qua:;tuin ad
id quod est materiale in eo, sciliret quantum
ad phantasmata, non autem quantum ad species
intelligibiles quae sunt in intellectu possibili.
Ad teitium dicendura, quôd anima separata
post mortem habet aliurn modum intelligendi
quàm per conversionem ad phantasmata, ut ia
I. dictum est. Et sic gcientia mauet, non tâmen
secundum eumdem modum operandi, sicut
et de viitntibus moralibus dictum est (art. 1).
H
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE. b63
ARTICLE III.
La foi demeure-t'elle après cette vie ?
II paroît que la foi demeure après cette vie. 1« La foi est plus noble que
la science. Or la science demeure après cette vie, comme nous l'avons vu
dans l'article précédent. Donc la foi demeure aussi. i^
2° Saint Paul dit, I Cor., III, 41 : « On ne peut poser un autre fonde-
ment que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus, » c'est-à-dire la
foi du Christ Jésus. Or renversez le fondement, vous renversez Tédifice.
Si donc la foi ne demeure pas après cette vie , toutes les autres vertus
s'évanouissent au-delà du trépas.
3** La connoissance de la foi et la connoissance de la gloire diffèrent
comme l'imparfait diffère du parfait. Or la connoissance imparfaite peut
être avec la connoissance parfaite : ainsi Tange a tout à la fois la connois-
sance vespertinale et la connoissance matutinale ; ainsi l'homme peut avoir
en même temps , par le syllogisme démonstratif et par le syllogisme dia-
lectique, la science et la connoissance probable d'une conclusion. Donc la
foi peut exister, dans l'autre monde, avec la connoissance glorifiée.
Mais l'Apôtre dit, II Cor., V, 6 et 7 : « Pendant que nous sommes dans
le corps, nous voyageons loin du Seigneur; car c'est par la foi que nous
marchons, et non par la claire vue. » Or ceux qui sont dans la gloire, ne
voyagent pas loin du Seigneur , mais ils lui sont présents. Donc la foi ne
reste pas après celte vie dans la gloire (1).
(Conclusion. *- Puisque l'homme croit par la foi ce qu'il ne voit pas ,
(1) Saint Augustin dit sur ce passage, De Trin.y XIV, 2 : « Lorsque l'esprit humain con-
temple sa foi, il ne considère pas une chose éternelle; car après ce pèlerinage loin du Sei-
gneur, lorsque nous verrons face à face dans la claire vue, la foi s'évanouira. »
ÀRTICULUS ni.
Vtrùm fuies maneat post hanc vitam.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur qr.ôd
fides maneat post hanc vitam. Nobilior enim est
fides quàm scientia. Sed scientia manet post
hanc vitam, ut dictum est (art. 2). Ergo et
fides.
2. Prœterea, I. ad Corinth.y III, didtiir :
« Fundauientum aliud nemo potest ponerc ,
praeter id quod positum est, qiiod est Christus
Jésus, » id est, « fides Cbrisli Jesu. » Sed sub-
lato fundaraento non remanet id quod super-
œdifîcatur. Ergo si fides non remanet post hanc
vitam, nulla alia virtus rernaneret.
3. Praiterea , cognitio fidei et cognilio gloiicC
dilleruiU secundùm perfectum et imperfec-
tum. Sed cogniiio imperfecta potest esse simu
ciim cognitione perfecta, sicut in angelo simul
potest esse cognitio vespeitina cum cognitione
matutina; et aliquis liomo potest siuiul habere
de eadem conclusione scientiam per syllogis-
Rium demoristrativum, et opinionem per syllo*
gismum dialecticum. Ergo etiam lides simul
esse potest post hanc vitam cum cognitione
gloriae.
Sed contra est, quod Apostolus dicit, II. ad
Car., V : « Quamdiu sumus in corpore , pere-
grinamur à Domino; per fidem euim ambula-
mus , et non per speciem. » Sed illi qui sunt
in gloiia, non peregriuantur à Domino, sed sunt
ei praesentes. Ergo fides non manet post hanc
vilam in gloria.
( CoKCLUsio. — Cùm fides sit qua quis crédit
(1) De his eliam in 2 , 2 , qu. i , art. 4- , ad 1 ; et qu. 18, art. 2 , in corp.; et qu. 7 , art. 3,
ad 3; et III, Sent.^ disl. 31, qu. 1 , art. 1 , quaesUunc. 1 et 3; et qu. 27, de verit., art. 5,
dd 6; et qu. 5, de virtut., art. 4 , ad 10.
501 I'*- ir rARTIE, nt^^ESTION LXYII , ARTICLE 3.
taudis que le bienheureux voit Tobjet qui le béatifie, il est impossible que
la foi et la béatitude existent ensemble dans le même sujet.)
Si certaines choses s'excluent réciproquement, nous devons en chercher
la cause propre et fondamentale dans l'opposition; car toutes ces choses
renferment la contrariété de Taffirmation et de la négation. L'opposition
vient souvent de formes contraires , comme dans le noir et le blanc ; elle
résulte souvent aussi de l'imparfait et du parfait ; et c'est de là , suivant
la remarque du Philosophe , que le plus et le moins forment dans les
changements deux contraires, comme lorsqu'un objet devient plus chaud
de moins chaud qu'il étoit. Et comme le parfait et l'imparfait sont opposés
l'un à l'autre , il est impossible que la perfection et l'imperfection se
trouvent à la fois dans la même chose sous le même rapport. JMais il faut
remarquer que l'imperfection réside quelquefois comme attribut consti-
tutif dans la nature de la chose , et qu'elle appartient dès lors à son espèce :
tel est le défaut de la raison dans le bœuf ou dans le cheval. Et comme un
être ne peut, restant numériquement le même être, passer d'une espèce
dans une autre, quand on enlève l'imperfection dont nous parlons,
on détruit l'espèce de l'être ; car le bœuf ne seroit plus bœuf, le cheval ne
seroit plus cheval, slls avoient la raison. D'autres fois l'imperfection
n'appartient pas à l'idée de l'espèce ; mais elle est produite accidentelle-
ment dans l'individu par une chose étrangère. Ainsi le défaut de la raison
est accidentel dans l'homme quand le sommeil, l'ivresse ou d'autres
causes semblables paralysent en lui les facultés intellectuelles. Il est clair
qu'on peut écarter cette sorte d'imperfection , sans changer la substance
de la chose.
Eh bien , tout le monde voit au premier coup d'œil que la foi im-
plique dans son idée l'imperfection de la connoissance. Qu'est-ce, en
effet, que cette vertu? C'est, dit saint Paul, Hehr., Xf, 1, « la substance
quod non videt, beatus autem id videt quo
beatificatur , impossibile simpliciter est illam
siraul cum beatitudine in eodem permanere
subjecto.)
Respondeo dicendam, quôd oppositio estper
se et propria causa quôd unum oppositum ex-
cludatur ab alio, in quantum scilicet in omnibus
oppositis includilur oppositio afiirmationis et
negationis. Invenitur autem in quibusdam op-
positio secundùm contrarias formas, sicut in
coloribus album et nigrurn; in quibusdam
autem secundùm perfectum et imperfectum.
Unde in alterationibus magis et minus acci-
piuntur ut contraria ; ut cùm de minus cabdo
lit magis calidum, ut dicitur in V. Physlc.
(text. 19). Et quia perfectum et imperfec-
tum opponuntur, impossibile est quôd simul
secundîim idem sit perfectio et imperfectio.
Est autem coûsiderandum quôd imperfectio qui-
dem quandoque est de ratione rei , et pertineV
ad speciem ipsius , sicut defectus rationis per»
tinet ad rationem speciei equi vel bovis. Et quia
unum et idem numéro manens, non potest
transferri de una specie in aliam, inde est quôd
tali perfectione sublatâ, toUitur species rei;
sicut jam non esset bos vel equus , si esset ra-
tionalis. Quandoque verô imperfectio non per-
tinct ad rationem speciei , sed accidit individuo
secundùm aliquid aliud; sicut alicui homini
quandoque accidit defectus rationis, in quantum
impeditur in eo rationis usus propter somoum
vel ebrietatem, vel aliquid hujusmodi. Patet
autem quôd tali imperfectione remotà, niliilo-
minus substantia rei remanet.
Manifestum est autem quôd imperfectio co-
gnitionis est de ratione fidei. Ponitur enim in
ejas diftinitione : Sdes enim est « substantia
sperandàrum rerum, ai'gusaeutum uou appa-
a -
DE lA DURÉF. DES VERTUS APRÈS CETTE YIE. 565
des choses espérées et Fargument de celles qu'on ne voit point (1) ; »
pareillement saint Augustin, in Joan., XL : « La foi est la croyance aux
choses qu'on ne voit pas (2). » Or connoître sans voir, sans avoir
l'évidence, la vision, la claire vue, c'est connoître imparfaitement : donc
l'imperfection de la connoissance entre essentiellement dans l'idée de la
foi; donc il est manifeste que la foi ne peut, restant numériquement la
même foi, devenir connoissance parfaite. Mais peut -elle se trouver avec
la connoissance parfaite? C'est une autre question qu'il faut examiner;
car rien n'empêche que la connoissance parfaite n'accompagne quelque-
fois la connoissance imparfaite. Considérons donc que la connoissance
peut être imparfaite de trois manières : sous le rapport de l'objet , sous
celui du moyen et sous celui du sujet. Sous le rapport de l'objet, la con-
noissance matutinale et la connoissance vespertinale diffèrent dans les
anges comme le parfait et l'imparfait ; car la connoissance matutinale voit
les choses telles qu'elles existent dans le Verbe, et la connoissance vesper-
tinale les voit telles qu'elles existent dans leur propre nature, et nul
besoin d'ajouter que ce dernier mode d'existence est imparfait à l'égard
du premier. Ensuite, sous le rapport du moyen, la connoissance d'une
conclusion par un raisonnement démonstratif et sa connoissance par un
raisonnement probable , diffèrent semblablement selon la différence
du parfait et de l'imparfait. Enfin l'opinion , la foi et la science diffèrent
encore de la même manière, d'après le parfait et l'imparfait. En effet
(1) Voici comment Bossuet traduit et commente ce passage , Lettres de piété et de direct. ;
« Par foi , j'entends la foi commune des chrétiens , que saint Paul a définie en cette sorte :
« La foi est la substance et le soutien des choses qu'il faut espér'îr , la conviction des choses
qui ne paroissent pas. » Cette conviction est expliquée par ces paroles du même Apôtre,
Rom.j IV, 21 : « n sut pleinement, il eut une pleine persuasion que Dieu peut faire tout ce
qu'il promet; » et c'est encore ce qu'il appelle ailleurs, Hehr.^ VI, 11; X, 22, « la pléni-
tude de la foi et de l'espérance. » Cette même foi , sur quoi est fondée une si pleine confiance
et espérance , est en même temps animée par la charité , selon ce que dit encore saint Paul ,
Gal.^ V, 6 : « La foi opère par la charité. » »
(2) « La foi est le commencement de la vie sainte qui mérite la vie éternelle. La foi est la
croyance aux choses qu'on ne voit pas , et sa récompense est de voir ce qu'on a cru. »
rentium, » ut dicitur ad Hebr., XI. Augustinus
etiam dicit ( Tract. XL. m Joan. ) ,• « Quid est
fides? credere quod non vides. » Quôd autem
cognitio sit sine apparitions vel visione, hoc ad
imperfectionem cognitionis pertinet ; et sic im-
perfectio cognitionis est de ratione fidei : unde
manifestum est quôd fides non potest esse per-
fecta cognitio eadem numéro manens. Sed ul-
teriùs considerandum est utrùm simul possit
esse cum cognitione perfecta ; nihil enim pro-
hibet aliquam cognitionem imperfectam simul
esse aliquando cum cognitione perfecta. Est
igilur considerandum quôd cognitio potest esse
imperfecta tripliciter : uno modo ex parte oh-
jecti cognoscibilis ; alio modo ex parte medii ;
tertio modo ex parte subjecti. Ex parte quidem
objecti cognoscibilis, différant secundùm ^e/'-
fectum et imperfectum cognitio matutina et
vespertina in angelis; nam cognitio matutina
est de rébus secundùm quôd habent esse in
verbo, cognitio autem vespertina est de eis se-
cundùm quôd habent esse in propria natura,
quod est imperfectum respecta primi esse. Ex
parte verô medii differunt secundùm perfedum
et imperfectwn : cognitio quae est de aUqua
conclusione per médium demonstrativum , et
per médium probabile. Ex parte verô subjecti
difTerunt secundùm perfccturn et impei-fectum
opinio, fides et scientia. Nam de ratione opi-
nionis est quôd accipiatur uuum cum foroiidina
%
566 !'• n« PARTIE, QUESTION tXVTI, ARTICLE 3.
l'opinion n*admet point une proposition sans redouter la proposition con-
traire , de sorte qu'elle n'a point une adhésion ferme et stable ; mais la
science , jouissant de l'évidence, accompagnée de la vision intellectuelle,
a un assentiment inébranlable, parce que l'intelligence des principes
lui donne la certitude. Maintenant, la foi tient le milieu entre ces deux
choses : car elle a plus que l'opinion , parce qu'elle renferme une
adhésion ferme; mais elle a moins que la science, puisqu'il lui manque
la vision. Or il est évident que le parfait et l'imparfait ne peuvent être à
la fois, sous le même rapport, dans une même chose ; mais les entités qui
diffèrent selon la différence du parfait et de l'imparfait peuvent exister
ensemble sous le môme rapport dans deux choses différentes. En consé-
quence la connoissance parfaite et la connoissance imparfaite sous le
rapport de l'objet ne peuvent se trouver réunies relativement au
môme objet, mais elles peuvent s'allier dans un même moyen et dans
un môme sujet ; ainsi rien n'empêche que le même homme ait simul-
tanément, par un seul et même moyen, la connoissance de deux choses
dont l'une est parfaite et l'autre imparfaite, par exemple de la santé
et de la maladie, du bien et du mal. Semblablement il est impossible
que la connoissance parfaite et la connoissance imparfaite sous le rap-
port du moyen se rencontrent dans le même moyen, mais rien ne s'op-
pose à ce qu'elles se réunissent dans le même objet et dans le même
sujet : ainsi le même homme peut connoître la même conclusion par un
moyen probable et par un moyen démonstratif. Semblablement encore il
est impossible que la connoissance parfaite et la connoissance imparfaite
sous le rapport du sujet soient en même temps dans le même sujet. Or
la foi renferme dans son idée l'imperfection sous le rapport du sujet, car
l'homme croyant ne voit pas ce qu'il croit; puis, de l'autre côté , la béa-
titude implique dans sa notion la perfection sous le même rapport du
sujet, puisque le bienheureux voit ce qui le béatifie : donc il est im-
alterius oppositi , unde non habet firmam inhcC-
sionem ; de ratione verô scientise est quôd ha-
beat firmam inhœsionem cum visione intellectiva,
habet enim certitiulinem procedentem ex intel-
lectu principiorum; fides autem medio modo se
habet : excedit enim opinionem in hoc qu6d
habet firmam inhaîsionem, déficit verô àscientia
in eo quod non habet visionem. Manifestum est
autem quôd perfectum et imperf'ectum non
possunt simul esse secundùm idem ; sed ea quae
difTerunt secundùm perfectum et imperfec-
tum, secundùm aliquid idem possunt simul esse
in aliquo alio eodem. Sic igitur cognitio per-
fecta et imperfecta ex parte bbjecti nullo modo
possunt esse de eodem objecto; possunt taraen
convcniie in eodem medio et in eodem subjecto :
nihil enim probibet quôd unus homo simul et
semel per uaum et idem médium babeat cogni-
tionem de duobus quorum unum est perfectum
et imperfectum , sicut de sanitate et aegrilu-
dine, et bono et malo. Similiter etiam impossi-
bile est quôd cognitio perfecta et imperfecta ex
parte medii conveniant in uno medio, sed nihil
probibet quin conveniant in uno objecto et in
uno subjecto : potest enim uiius homo cognos-
cere eamdem conclusionem per médium probabile
et demonstrativum. Et similiter est impossibile
quôd cognitio perfecta et imperfecta ex parte
subjecti sint simul in eodem subjecto. Fides
autem in sui ratione habet impeifectionera quœ
est ex parte subjecti, ut scilicet credens non
videat id quod crédit ; beatitudo autem de sui
ratione habet perfectionem ex parte subjecti,
ut scilicet beatus videat id quo beatiflcatur, ut
suprà dictum est { qu. 3, art. 4 ) : unde mani-
festum est quôd impossibile est quôd fldei
DE LÀ DURÉE DES VERTUS APRÈg CETTE VIE. 567
possible que la foi et la béatitude existent eu même temps dans le même
sujet (1).
Je réponds aux arguments : 1° La foi est plus noble que la science sous
le rapport de Tobjet, parce qu'elle se rapporte à la vérité première; mais
la science a un mode de connoissance plus parfait, parce qu'il n'exclut pas,
comme celui de la foi, la perfection de la béatitude, c'est-à-dire de la
claire vue.
2° La foi est le fondement des vertus en raison de la connoissance
qu'elle renferme. Quand la connoissance sera perfectionnée par la vision
divine, ce fondement aura plus de perfection.
3° Ce que nous avons dit dans le corps de l'article résout Tobjection
ARTICLE IV.
L'espérance demeure -t- elle après la mort, dans Vétat de
la gloire?
Il paroît que l'espérance demeure après la mort, dans l'état de la
gloire. 1» L'espérance donne, à la volonté de Thomme, plus de noblesse et
plus de perfection que ne lui en donnent les vertus morales. Or les vertus
morales demeurent après cette vie, comme l'enseigne saint Augustin, De
Trin., XIV, 9, Donc, à plus forte raison, l'espérance subsiste au-delà du
trépas.
2° La crainte est le contraire de l'espérance. Or la crainte demeure
après cette vie; car, de même que les damnés ont la crainte des châ-
timents , ainsi les élus ont la crainte filiale , qui subsiste dans les siècles
(1) Cette discussion renferme une savante et profonde théorie de l'opposition , de la contra-
riété; elle jette un grand jour sur une foule de questions. On peut la résumer ainsi : le même
homme ne peut voir et ne pas voir en même temps la même chose. Or la béatitude suppose
que l'homme voit Dieu, et la foi qu'il ne le voit pas. Donc le même homme ne peut avoir
en même temps la béatitude et la foi.
maneat simul cam beatitudine in eodem sub-
jecto.
Ad primum ergo dicendum, quôd fides est
nobilior quàm scientia ex parte objecti, quia
ejus objectum est veritas prima ; sed scientia
babet perfectiorem modum cognoscendi, quia
non répugnai perfectioni beatitudinis, scilicet
visiouis, sicut répugnât ei modus fidei.
Ad secundum dicendum, quôd iides est fun-
damentum quantum ad id quod habet de cogni-
tione. Et ideo quando perficietur cognitio , erit
peifectius fundamentum.
Ad tertium patet solutio ex bis quse suprà
dicta sunt (in corp.).
ARTICULUS IV,
Utrùm spes maneat post mortem in statu
gloricB.
Ad quartiim sic proceditur (1). Videtur quôd
spes maneat post mortem in statu gloriae. Spes
enim nobiliori modo perficit appetitum huma-
num quàm virtutes morales. Sed virtutes mo-
rales manent post hanc vitam, ut patet per Au-
gustinum in XIV. De Trin. ( cap. 9 ). Ergo
multô magis spes.
2. Prœterea, spei opponitur timor. Sed timor
manet post banc vitam ; et in beatis quidem
timor filialis, qui manet in sœculura, et in dam-
(1) De his eliam in 2, 2 , qu. 18, art, 2; et in,SenL^ dist. 31 , qu. 2, art. 1 , quacstiunc. 2;
et qu. 4 , de verit., art. 4.
5G8 r* w PARTTt;, question lxvii^ article k»
des sièrîps (I). Donc Tespérance peut aussi exister dans l'autre vie.
3» L'espérance a pour objet le bien futur, de même que le désir. Or les
bienheureux désirent des biens futurs, soit la gloire de leur corps , ainsi
que renseigne saint Augustin ; soit aussi la gloire de leur ame, conformé-
ment à ce qui est écrit, EcclL. XXIV, 29 : « Ceux qui me mangent auront
encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif; » et I Pierre, I,
1^2 : « Que les anges désirent de voir. » Donc les bienheureux peuvent
avoir Tespérance dans la céleste patrie.
IMais saint Paul dit, Rom., VIII , 2i : « L'espérance qui se voit n'est
pas Tespérance : qui espère ce qu'il voit ? » Or les bienheureux voient
l'objet de toute espérance. Donc ils n'espèrent pas.
(Conclusion. — Puisque, d'une part, l'espérance est la vertu par la-
quelle l'homme attend ce qu'il n'a pas; puisque , d'une autre part, les
li)ienheureux ont tout ce qu'ils peuvent attendre, l'espérance ne reste pas,
après cette vie , dans l'état de la gloire. )
Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, ce qui implique dans
son idée l'imperfection du sujet ne peut plus exister du moment où le
sujet possède la perfection contraire : ainsi comme le mouvement emporte
dans son idée l'imperfection du sujet, puisqu'il est l'acte d'une chose
potentielle, il s'éteint aussitôt que le mobile est passé de la puissance à
l'acte; car l'objet devenu blanc finit de le devenir à l'instant même. Or
précédemment, quand nous l'avons considérée comme passion, nous
avons vu que l'espérance implique un certain mouvement vers une chose
qu'on n'a pas : lors donc qu'on possède tout ce qu'on peut espérer. Dieu ,
l'espérance n'est plus possible.
(1) Ps. XVIIÏ , JO : « La crainte du Seigneur est sainte ; elle subsiste dans les siècles des
siècles. » C'est là la crainte filiale, dont saint Thomas nous parlera tout à l'ht-urc. En atten-
dant, citons le mot qu'écrit Cassiodore sur ce passage : « Craindre Pieu, dans le ciel, c'est
l'aimer et le révérer. »
natis timor pœnarum. Ergo spes pari ratione
pote?t permanere.
3. Praeterea, sicut spes est futuri boni, ita
et desideriiim. Sed in beatis est desiderium
futuri boni, et quantum ad gloriam corporis
quain animœ beatorum desiderant, utdicit Au-
guslinus, XII. Sz'pe)' Gen. ad lit. (cap. 35);
et etiam quantum ad gloriam anima?, secundùm
illud Eccli., XXIV : « Qui edunt me , adbuc
esurient; et qui bibunt me, adhuc sitient; »
et I. Petr., I, dicitur : « In qiiem desiderant
angeli prospicere. » Ergo videtur quôd possit
esse.spes post banc vitam in beatis.
Sed contra est, quod .^postolus dicit, Rom.,
VIII : « Quod viJet quis , quid sperat. » Sed
beali vident id quod est objeclum spei, scilicet
Deum. Ergo non sperant.
(CoNCLusio. — Cùm spes sit qua id speramus
quod non habemus, in patria verô omne quod
speravimus jam habeamus, impossibile est post
banc vitam in statu gloriaî spem permanere. )
Respondeo dicendum, quôd sicut dictum esl
(art. 3), id quod de ratione sui importât ira-
perfectionem subjecti, non potest simul stare
cum subjecto opposita perfectione perfecto :
sicut patet quôd motus in ratione sui importât
imperfectionera subjecti; est enim « actus exis-
tentis in potentia in quantum hujusmodi : »
unde quando illa potentia reducitur ad actum ,
jam cessât motus, non enim adhuc albatur
postquam jam aliquid factura est album. Spes
autem importât motum quemdam in id quod
non habelur, ut patet ex bis quae suprà de
passione spei dixiraus (text. 40, art. 1 et 2).
Et ideo quando babetur id quod speratur (sci-
licet divina fruitio), jam spes esse non poterit.
DE LA DURÉE DES YERTUS APRÈS CETTE VIE. 569
Je réponds aux arguments : l** L'espérance est plus noble que les vertus
morales quant à Fobjet, qui est Dieu; mais les actes des vertus morales
ne répugnent pas , comme celui de Tespérance, à la perfection de la béa-
titude, d'autant moins que leur matière passe : car la vertu morale per-
fectionne les actes de la volonté non-seulement à Tégard des choses qu'on
n'a pas encore, mais relativement à celles qu'on a présentement.
S*» Comme nous le verrons plus tard , il y a deux sortes de crainte :
la crainte servile et la crainte filiale. La crainte servile redoute la peine :
elle n'existe pas dans le ciel, puisque la peine ne s'y trouve pas. Ensuite
la crainte filiale a deux actes : elle révère Dieu et tremble d'en être sé-
parée. Sous le premier rapport, elle reste éternellement , mais elle n'est
pas dans la céleste patrie sous le dernier : car être séparé de Dieu présente
l'idée du mal , et l'on ne redoute pas le mal dans le bienheureux séjour ,
conformément à cette parole , Prov., I, 33 : « On y jouit dans l'abondance
des biens, sans craindre le mal. » Maintenant, la crainte est contraire à
l'espérance , comme nous l'avons dit ailleurs , par l'opposition du bien et
du mal; elle ne forme donc pas, dans le ciel, l'opposé de ce dernier sen-
timent. Les damnés peuvent avoir plutôt la crainte de la peine que les bien-
heureux l'espérance de la gloire. Les peines de l'enfer sont successives et
ne détruisent point l'idée du mal futur, qui est l'objet de la crainte; mais
la gloire du ciel n'implique pas la succession , elle participe de quelque
manière à l'éternité , qui n'a ni passé ni futur , mais un présent im-
muable. Cependant les réprouvés n'ont pas la crainte proprement dite.
Ce sentiment suppose, comme nous le savons , une chose qui n'est pas
dans le lieu du désespoir éternel, quelque espérance d'échapper au mal.
Lors donc qu'on l'applique aux damnés, le mot crainte se prend dans
le sens large , pour l'attente quelconque d'un mal futur (1).
(1) Les méchants frappés par la justice divine ont, proprement parlant, Taccablement ,
Ad primum ergo dicendum, quôd spes est
noWlior virtutibus moralibus quantum ad objec-
tum, quod est Deus; sed actus virtutum mo-
ralium non répugnât perfection! beatitudinis ,
sicut actus spei , nisi forte ratione materise se-
cundùm quam non raanent : non enim virtus
moralis perficit appetitum soliiin in id quod
nondum habetur, sed etiam circa id quod prœ-
sentialiter habetur.
Ad secundum dicendum, quôd timor est du-
plex, servilis et filialis, ut infrà dicetur { in 2 ,
2, qu. 19, art. 2). Servilis quidem est timor
pœnse , qui non poterit esse in gloria , nuUâ
possibiiitate ad pœnam rémanente. Timor verô
filialis habet duos actus : scilicet revereri Deum,
et quantum ad hune actum mauet; et timere
separationem ab ipso, et quantum ad hune ac-
tum non manet : separari enim à Deo habet
rationem mali, nullum autem malum ibi time-
tur, secundum illud Proverb., I : « Âbundantiâ
perfruetur, malorum timoré sublato. » Timor
autem opponitur spei per oppositionem boni et
mali, ut suprà dictum est ( qu. 40 , art. 1 ) :
et ideo timor qui remanet in gloria, non oppo-
nitur spei. In damnatis autem magis potest
esse timor pœnai, qakm in beatis spes glorise;
quia in damnatis erit successio pœuarum, et
sic remanet ibi ratio futuri, quod est objectum
tiraoris : sed gloria sanctorum est absque suc-
cessione, secundum quamdam seternitatis par-
ticipationem, in qua non est praeteritum et fu-
turum, sed solùm praesens. Et tamen nec etiam
in damnatis est propriè timor ; nam sicut suprà
dictum est (qu. 13, art. 1), timor nunquam
est sine aliqua spe evasionis , quse omniuo in
damnatis non eiit. Unde nec in illis etiam erit ti-
mor, nisi communiter loquendo, secundum quôd
quaelibet exDectatio mali futuri dicitur timor.
570 r* II" PARTIE, QUESTION LXYII , ARTICLE 5.
3" Les bienlicureiix ne désirent pas, en tant que le désir concerne le
futur, la gloire de leur anie, et nous en avons déjà donné la raison (1).
Lors donc que l'Ecriture dit qu'ils ont soif et faim, cela veut dire qu'ils
n'éprouvent ni l'ennui ni le dégoût du bonheur éternel, et le désir prêté
aux anges ne doit pas s'entendre d'une autre manière. En revanche les
saints dans le ciel désirent la gloire de leur corps : mais ils ne peuvent,
rigoureusement parlant, l'espérer d'aucune manière, ni par Tespérance
qui forme une vertu théologale, parce qu'elle a Dieu seul et non les choses
créées pour objet; ni par l'espérance prise en général, car elle regarde
l'ardu, comme nous le savons. Le bien dont nous avons la cause certaine
n'offre pas l'idée de l'ardu : quand une personne a de l'argent, on ne
dit pas qu'elle espère d'avoir une chose qu'elle peut acheter partout.
Ainsi les élus, glorifiés dans leur ame, n'espèrent pas proprement la glo-
ritication de leur corps, ils la désirent.
ARTICLE V.
Reste-t'il quelque chose de la foi ou de l'espérance dans la aie de la gloire?
Il paroît qu'il reste quelque chose de la foi et de Tespérance dans la
■vie de la gloire. 1° Otez le particulier, le général demeure : ainsi, comme
le dit le Livre des causes , proposit., I, « quand on enlève la raison , la
vie reste; quand on retranche la vie, l'être subsiste. » Or la foi a quelque
chose de général qui appartient à la béatitude , savoir la connoissance ;
Pangoisse , la stupeur, la consternation , l'acjonie. Cette agonie difTére de celle que l'homme
éprouve sur le bord de la tombe. Dans le temps, Tagonisant combat quelques instants contre
la mort, parce qu'il veut vivre; dans l'éternité, le réprouvé lutte toujours, incessamment,
durant les siècles des siècles, contre la vie , faisant des efforts désespérés pour mourir! Lutte
contre nature , monstrueuse, épouvantable; guerre sans relâche de Phomme contre lui-même,
qui réunit les horreurs de la vie à celles de la mort!
(1) La gloire céleste est simultanée ; elle n'offre donc pas Tidée du futur.
Ad tertium dicendum, quoi quantum ad glo-
riam animce non potest esse in beatis desiJe-
rium, secundùin quôd respicit futurum, ralione
jam dicta (in corp., vel qu. 33, art. 2).- Dicitur
autein ibi esse esuries et sitis per remolionem
faslidii , et eadem ratione dicitur esse deside-
rium in angelis. Respectu autein glorite corporis
in animabus sanctorum potest quidem esse de-
siderium, non tamen spes propriè loquendo :
neque secundùra quôd spes est virtus tlieologica
(sic enim ejus objectam est Deus, non autem ali-
quod bonura creatura ) ; neque seciindàm quôd
coaimuniter sumitur, quia objectain spei est
arduura, ut siiprà dictum est(qu. 40 , art. 1 ).
Boniim autem cujus jam iuevitabilem causam
habenius, non coraparatur ad nos in ratione
ardui : unde non propriè dicitur aliquis qui ha-
bet argentum sperare se habituram aliquid quoi
shUim in potostate ejus est ut emat. Et simililer
illi qui habent gloriam animae, non propriè di-
cuntur sperare gloriain corporis, sed solùm de-
siderare.
ÀRTICULUS V.
Ulrùm aliquid fidei vel spei remaneat in
gloria.
Âdquintum sic proceditur (i). Yidetur quôd
aliquid fidei vel spei remaneat in gloria. Re*
moto enim eo quod est proprium, remanet id
quod est commune \ sicut dicitur in lib. De
causis (proposit. 1), quôd « remoto rationali,
remauet vivum; et rcmoto vivo, remanel eus. »
Sed in ûde est aliquid quod habet comuiune
cum beatitudine, scilicet ipsa cognitio ; aliquid
(1) De his etiam in m, Senl.^ dist. 31 , qu. 2, art. 1 , qusestiunc. 1 et 3; et qu. 27, do
verit., art. 5, ad 6; et qu. 5, de virtut., art. 4, ad 10.
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE. 571
puis elle a quelque chose de particulier qui n'appartient qu'à elle , Té-
nigme, caria foi est une connoissance énigmatique. Donc l'énigme ôté,
reste toujours la connoissance de la foi (1).
2** La foi est une certaine lumière spirituelle de Tame , selon cette pa-
role , £phes,, ï , 47 et 18 : « Les yeux de votre cœur étant éclairés dans
sa connoissance (2). » Or cette lumière est imparfaite relativement à la lu-
mière de gloire^ dont il est dit, Ps. XXXV, 10 : « Dans votre lumière nous
verrons la lumière; » mais la lumière imparfaite reste avec la lumière
parfaite , car le flambeau n'est pas éteint par les rayons du soleil. Donc
la lumière de la foi reste avec la lumière de la gloire.
S^ La soustraction de la matière ne détruit pas Tliabitude substantiel-
lement ; car Thomme peut garder Thabitude de la libéralité, par exemple,
en perdant sa fortune, seulement il lui devient impossible d'en exercer
les actes. Or l'objet de la foi, c'est la Vérité première non vue. Lors donc
que la glorification écarte l'obstacle qui empêche la vision de la Vérité
première, l'habitude de la foi n'est pas détruite.
Mais la foi est une habitude simple. Or l'entité simple disparoît ou
reste tout entière. Mais la foi ne reste pas totalement après la glorification,
comme nous l'avons vu dans un précédent article. Donc elle disparoît
totalement.
(1) I. Cor.j xni, 12 : « Nous voyons maintenant comme par un miroir et en énigme,
mais alors nous verrons face à face. » Tant que celte enveloppe matérielle nous dérobe le
inonde spirituel et que la lumière de gloire n'éclaire pas les yeux de notre intelligence , nous
voyons Dieu dans ses ouvrages; car, Rom.^ I, 20, « les perfections invisibles de Dieu, sa
puissance étemelle et sa diviniié , sont devenues visibles depuis la création du monde , par
la connoissance que ses créatures nous en donnent. » Mais quand nous considérons les créa-
tures , nous ne voyons pas Dieu lui-même , immédiatement ; nous le voyons à l'aide d'un in-
termédiaire , dans Fimage qu'en reflètent ses œuvres , comme en un miroir. Ce miroir ne le
montre pas parfaitement, cette image ne représente pas ses adorables perfections dans une
pleine lumière : nous le connoissous obscurément, d'une manière mystérieuse, en énigme.
Après la glorification, nous serons en sa présence, nous serons devant lui, nous le verrons
Imn^édiatement , dans sa nature , face à face,
(2) Ibid.^ 16-18 : « Je ne cesse de rendre grâces pour vous, me souvenant de vous dans
n^.es prières : afin que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ , le Père de gloire , vous donne
l'Esprit de sagesse et de révélation pour le connoîlre , éclaire les yeux de votre esprit, aûû
cv.o. vous sachiez à quelle espérance il vous a appelés. »
l I I - ■ ■ ■» ■■■■ ■ ■ ■ i ■ I ■ « L,
autera quodest sibi proprium, scilicet aenigma ; ] ipsum lumen ûdei maneat cura lumine gloriai.
est enim fides cognilio œnigmatica. Ergo re-
lîioto senigmate fidei, adhuc remanet ipsa co-
gnitio fidei.
2. Praeterea, fides est quoddaai spirituale lu-
men animœ, secundùm illud Ep/tes., I : « Illu-
minatos oculos cordisvestri in ;ignitionem Dei. »
Sed hoc lumen est imperfectum respecta lumiuis
gloriœ, de quo dicitur in Psalm. XXXY : « la
lumine tuo videbimus lumen. » Luir.en autem
imperfectum reraanet superveniente lumine
perfecloj non enim candela extinguitur clah-
tate solis superveniente. Ergo videtur qnôd
3. Praeterea, substaatia habitùs non toUitur
perhocquûd subtrahitur materia ; potest enim
homo habitum liberalitatis retinere , etiam
amissà pecuniâ, sed actiim habe.re non potest.
Objectum autem fidei est veritas piima non
visa. Ergo hoc remoto per quod videtur veritas
prima, adhuc potest remanere ipse habitus fidei.
Sed contra est, quod fides est quidam habitus
simplex. Simplex autem vel totum tollitur, vel
totum remanet. Cùm igitur fides non totaiiter
maneat, sed evacuetur (ut dictum est), videtur
qu6d totaiiter tollatur.
?>72 I" !!• PARTIE, OUESTÎON LXVIT, ARTICLE ?>.
(Conclusion. — Rien ne reste de Fespérance dans la gloire; mais il
reste de la foi quelque chose qui est le même dans le genre , non dans le
nombre ou dans l'espèce , il reste la connoissance. )
Quelques auteurs enseignent que Tespérance est détruite entièrement
par la glorification; mais que la foi est détruite et conservée en partie:
détruite dans l'énigme, conservée dans la connoissance. Si ces docteurs
entendent fiue la foi reste la même chose , non dans le nombre ou dans
l'espèce, mais dans le genre, leur enseignement est vrai. En effet la foi se
rencontre avec la vision céleste dans le genre, qui est la connoissance;
mais l'espérance ne se trouve pas dans le même genre que la béatitude :
elle est à cette jouissance ineffable ce que le mouvement est au repos
dans le terme. Si nos auteurs veulent dire, au contraire^ que la connois-
sance de la foi reste numériquement, spécifiquement la même dans Fé-
ternelie patrie , leur doctrine est fausse. Quand on enlève la différence
d'une espèce, la substance du genre ne reste pas la même numériquement :
retranchez la différence constitutive du blanc, par exemple, vous n'au-
rez plus dans le nombre la même substance de la couleur, car elle ne
sera plus tantôt le blanc , tantôt le noir. C'est que le genre n'est pas à la
différence ce que la matière est à la forme ; de sorte que sa substance ne
peut, la différence ôtée, rester la même numériquement, comme la ma-
tière reste quand on écarte la forme. Car le genre et la différence ne sont
pas des parties de l'espèce ( autrement, ils ne pourroient lui servir d'at-
tributs ); mais comme l'espèce, dans les choses matérielles ^ dénote le
tout, c'est-à-dire l'individu composé d'une matière et d'une forme, pa-
reillement la différence dénote aussi l'être complet , et l'on doit en dire
autant du genre; mais le genre dénomme le tout par ce qui s'offre aux
regards comme matière, la différence par ce qui présente l'idée de forme
et l'espèce par l'un et l'autre : ainsi dans l'homme, où la nature sensitive
constitue la matière et la nature intellective la forme , on appelle animal
(CoNCLUsio. — Nihil omnino spei remanere
in gloria potest; fidei verô aliquid remanet,
non quidem numéro vel specie idem, sed idem
génère, ipsa videlicet cognitio. )
Respondeo dicendum, quôd quidam dixerunt
quôd spes totaliter tollitur; fides autem partim
toUitur, scilicet quantum ad senigma ; et partim
manet, scilicet quantum ad substantiam cogni-
tionis. Quod quidem si sic intelligatur quôd ma-
neat non idem numéro, sed idem génère, veris-
simè dictum est. Fides enira cura visione patriœ
convenit in génère, quod est cognitio; spes autem
non convenit cum beatitudine in génère : com-
paratur enim spes ad bealitudinis fruitionem ,
sicut motus ad quietem in termino. Si autem
intelligatur quôd eadem numéro cognitio quae
est tidei, manet in patria, hoc est omnino im-
possibile. Non enim remotà dilTerentiâ alicujus
speciei, remanet substantia generis eadem nu-
méro; sicut remotâ dilTerentiâ constitutivâ al-
bedinis non remanet eadem substantia coloris
numéro , ut sic idem color numéro sit quando-
que albedo, quandoque verô nigredo. Non enira
comparatur genus ad differentiara sicut materia
ad formam, ut reraaneat substantia generis ea-
dera numéro, dilTerentiâ reraotâ; sicut reraanet
eadera nuraero substantia materiae, remotâ
forma. Genus enira etdifferentia non sunt partes
speciei (alioquin non prœdicarentur de specie),
sed sicut species signiûcat totum , id est cora-
positura ex materia et forma, in rébus materia-
îibus, ita differentia signiûcat totum, et simili-
ter genus; sed genus denominat totum ab eo
quod est sicut materia, differentia verô ab eo
quod est sicut forma, species verô ab utroque :
sicut in homine sensitiva natura materialiter sa
DE LA DUREE DES VERTUS APRES CETTE VIE.
573
ce qui a la nature sensitive, raison ce qui a la nature intellective ^
puis homme ce qui a Tune et l'autre. Voilà comment trois choses dé-
notent le même tout, mais par des entités différentes. Puis donc que
la différence exprime le genre , si vous la retranchez, la substance du
genre ne restera pas la même ; car vous n'auriez plus la même animalité,
si vous donniez une autre ame à l'animal. La connoissance ne peut donc
rester la même numériquement , lorsqu'elle devient claire vue d'énigma-
tique qu'elle étoit : donc rien de ce que la foi renferme ici-bas ne reste ,
après la béatification , la même chose dans le nombre ou dans l'espèce ,
mais seulement dans le genre.
Je réponds aux arguments : 1° Lorsqu'on ôte la raison , la vie ne reste
pas la même numériquement, mais génériquement : nous devons le com-
prendre après ce qui précède.
2° L'imperfection de la lumière du flambeau et la perfection de la
lumière du soleil ne sont point contraires l'une à l'autre , parce qu'elles
se rapportent à des sujets différents ; mais l'imperfection de la foi et la
perfection de la gloire s'excluent réciproquement , parce qu'elles con-
cernent le même sujet. Ces deux dernières choses ne peuvent donc exister
ensemble, pas plus que la clarté et l'obscurité de l'atmosphère.
30 Quand l'homme perd les biens de la fortune , il ne perd pas la possi-
bilité de les posséder : il convient donc qu'il garde l'habitude de la libé-
ralité; mais la glorification n'enlève pas seulement l'objet de la foi en
écartant les voiles qui empêchent ici-bas de voir la Vérité première, elle
ôte aussi la possibilité de posséder jamais cet objet, parce que la béatitude
est stable, permanente, éternelle. L'habitude de la foi seroit donc inutile
dans les bienheureux.
habet ad intellectivam; animal autem dicitur
quod habet naturam sensitivam^ ratiouale quod
habet intellectivam, homo verô quod habet
utrumque. Et sic idem totum significatur per
hœctria, sed non ab eodem. Unde patet quod
cùm differentia non sit nisi designativa generis,
remotà differentia non potest substantia generis
€adem remanere; non enim remanet eadem
animalitas, si sit alia anima constituens animal.
Unde non potest esse quôd eadem numéro co-
gnitio , quae priùs fuit œnigmatica , postea fiât
Visio aperta : et sic patet quôd nihil idem nu-
méro vel specie quod est in fide , remanet in
patria, sed solùm idem génère.
Ad primum ergo dicendum, quôd re-
BOto r<^tioaali^ non remanet vivum idem
numéro, sed idem génère, ut ex dictis patet.
Ad secundura dicendum , quôd imperfectio
luminis candelae non opponitur perfectioni so-
larisliiminis, quia non respiciimt idem subjec-
tum ; sed imperfectio lidei et perfectio gioriae
opponuntur ad invicem , et respiciunt idem
subjectum. Unde non possunt esse simul, siciit
nec claritas aeris cum obscuritate ejus.
Ad tertium dicendum, quôd ille qui amittit
pecuniam, non amittit possibilitatem habendi
pecuniam : et ideo convenienter remanet habitus
liberalitatis ; sed in statu gloriœ non solùm actu
toUitur objectum fidei, quod est non visum,
sed etiam secundùm possibilitatem, propter
beatitudiûis stabilitatem. Et ideo frustra talis
, habitas remaaeret.
574
V* !!• PARTIE, QUESTION LXVII, ARTICLE 6,
ARTICLE VL
La charité demeure-t-elle après cette vie, dans la gloire?
Il paroît que la charité ne demeure pas après cette vie, dans la gloire.
1° Saint Paul dit, ï Cor., XIII, 10 : « Quand viendra ce qui est parfait, ce
qui n'est qu'en partie (c'est-à-dire ce qui est imparfait) s'évanouira. » Or
la charité terrestre est imparfaite. Donc elle s'évanouira, quand viendra
la perfection de la gloire. '
2» Les habitudes et les actes se distinguent par leurs objets. Or, d'une
part, l'objet de l'amour est le bien perçu ; d'une autre part, la perception
dans la vie présente diffère de la perception dans la vie future. Donc
la charité n'est pas la même dans ces deux vies.
3° Quand deux choses ont la même nature, celle qui est imparfaite peut
s'élever à l'égalité de celle qui est parfaite par l'augmentation. Or la cha-
rité de cet exil ne peut jamais, quelle que soit son augmentation, égaler
la charité de l'éternelle patrie. Donc la charité de la vie présente ne reste
pas dans la vie future.
Mais saint Paul dit, ï Cor., XÏII, 8 : « La charité ne tombe jamais (1). »
(Conclusion. — Puisque la charité est une vertu parfaite, qui n'implique
point l'imperfection dans sa nature, elle reste numériquement la même
dans la gloire éternelle.)
(1) A'.aççpaXXsTai , ne défaillit pas, ne disparoît pas, ne cesse pas. Théodoret dit sur ce
passage : « « Les prophéties s'évanouiront, comme PApôtre l'écrit dans le même verset, les
langues cesseront; n mais la charité restera stable, ferme, inébranlable, permanente, éter-
nelle. A qui bon les prophéties dans le ciel, quand tout sera présent; les langues, quand il
n'y aura plus qu'une langue; la foi, quand on verra clairement la vérité souveraine; l'espé-
rance, quand on possédera le bien infini? Mais lorsque nous contemplerons face à face tes
amabilités suprêmes, que nous goûterons comme à longs traits les délices inénarrables, nous
aimerons Dieu de toutes les forces de notre ame ; la charité régnera triomphante , glorieuse |
divinisée. »
ÂRTICULUS VI.
Uirùm remaneat charitas post hanc vilam
in gloria.
Ad seïtiino sic proceditur (1). Videtur quôd
charitas non maneat post hanc vitam in gloria.
Quia, ut dicitar I. ad Cor., XIII : « Cùni ve-
nerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex
parte est, » id est quod irapeifectum. Sed cha-
ritas via? est imperfecta. Ergo evacuabitur ad-
veniente perfectione gloria;.
2. Praeterea, habitus et actus dislinguuntur
secundùm objecta. Sed objectum amnris est
bonum apprehensura. Gùm ergo alla sit appre-
hensio praesentis vUx, et alla apprehcnsio fu-
turae vitae, videtur quôd non maneat eadem
charitas utrobique.
3. Praeterea, eorum quae sunt unius rationis,
imperfectura potest venire ad aequalitatem per-
fectionis per continuum augmentum. Sed cha-
ritas viœ nunqnain potest pervenire ad aequa-
litatem charitatis patriœ , quanturacunque au-
geatur. Ergo videtur quôd charitas viae noa
remaneat inpatria.
Sed contra est, quod Apostolus dicit I. ad
Corinth., XIII : « Charitas nunquam excidit.»
(CoNXLUsio. — Ciim charitas sit virtus per-
fecta, nullam in sui ratione imperfectionem
continens , eam in gloria permanere haud du-
bium est. )
(1) De his etiam infrà, qu. lit , art. 3, ad 2; et III, Sent.^ dist. 31 , qu. 2, art. 2; etqu. 27,
de verit., art. 5, ad 6; et qu. 2 , de virlut., art. 12, ad 20; et in I. ad Corinth., XIII,
lect. 3, col. 1.
DE LA DURÉE DES VERTUS APRÈS CETTE VIE. 57S
Nous Tavons vu dans le troisième article : quand l'imperfection n'appar-
tient pas à la nature de Tespèce, la chose imparfaite peut, restant numé-
riquement la même, devenir parfaite : ainsi l'homme se perfectionne par
Taugmentation, et la blancheur par Tintensité. Or qu'est-ce que la cha-
rité? C'est l'amour, qui n'implique pas l'imperfection dans sa nature; car
il peut avoir pour objet ce qu'on possède comme ce qu'on ne possède pas, ce
qu'on voit comme ce qu'on ne voit point. La charité n'est donc pas détruite
par la perfection de la gloire , mais elle reste la même numériquement.
Je réponds aux arguments : 1" La charité terrestre est imparfaite par
accident, car l'imperfection n'appartient pas à la nature de l'amour. Or la
destruction de l'accident n'entraîne pas la ruine de la substance : l'imper-
fection de la charité peut donc être détruite , et la charité demeurer tout
entière.
a*' La charité^ rigoureusem^ent parlant, n'a pas pour objet la connois-
sance, car autrement elle ne seroit pas la même dans cet exil et dans
l'éternelle patrie ; elle a pour objet la chose connue, qui est la même dans
ce monde et dans l'autre, c'est-à-dire Dieu.
3° La charité terrestre ne peut, par l'augmentation, s'élever au niveau
de la charité céleste , parce qu'elle n'a pas la même cause ; car la vision
constitue elle aussi , comme le dit le Philosophe , une cause de l'amour.
Or on aime d'autant plus Dieu, qu'on le connoît plus parfaitement (1).
(1) « Tout Vcdifice de la perfection chrétienne repose sur un triple fondement : la foi, l'es-
pérance et la charité. Ces trois vertus , unies entre elles par les liens les plus étroits , se
prêtent un mutuel secours. Si l'homme n'avoil point l'espérance , pourquoi sa foi opéreroit-
cUe? Si la foi n'existoit pas, qu'est-ce qui feroit naître Tespérance? Et si vous retranchez la
chaiilé , dites-moi ce qui reste de l'espérance et de la foi.
» Il faut, avant tout, que l'on nous propose l'espérance des choses à venir, ou le présent
n'a plus pour nous de réalité. Olez l'espérance, et tout Thomme demeure plongé dans un fatal
engourdissement : les arts , les sciences , les vertus disparoissent. Pourquoi le nautonnier
confie-t-il à la mer son frêle navire, si ce n'est parce qu'il a l'espérance de s'enrichir? Oa
peut en dire autant du soldat, du laboureur et surtout du chrétien, c'est-à-dire de Thomme
qui croit en Jésus-Christ. Si cet homme se livre à la pratique des bonnes œuvres, c'est qu'il
envisage le ciel qui doit être sa récompense.
» Mais l'espérance vient de la foi et lui est subordonnée. Là où il n'y a point de foi, il ne
Respondeo dicendurn , quW sicut supr'. dic-
tum est (art. 3), quando impeifectio aîicujus
rci non est de ralione speciei ipsius, nihil pro-
hibât idem numéro quod priùs fuit imperfec-
tum , postea perfectiun esse ; sicut homo per
augmentum perficitur, et albedo per intensio-
nem. Charitas autem estamor, de cujus ralione
non est aliqua perfectio; potest enim esso et
habiti et non habiti , et visi et non visi. Unde
charitas non evacuatur per gloriîc pcffectiouem,
sed eadem numéro mauet.
Ad primum ergo dicendurn, quôd im]>erfectio
charitatis per aecidens se habet ad ipsam, quia
non est de ratione amorig imperfectio. Remolo
autem eo quod est per aecidens , nihilooiinus
remanet substantia rei : nnde evacuatâ imper-
fectione charitatis, non evacuatur ipsa cha-
ritas.
Ad secundum dicendurn , quM charitas non
habet pro objecto ipsam cognitionem (sic enim
non esset eadem in via et in patria); sed habet
pro objecto ipsam rem cognitam, qu» est ea-
dem; scilicet ipsum Deum.
Ad tertium dicendurn, quôd charitas viae per
aiigmoutiira non potest pervenire ad sequali-
tatem charitatis patrise, propter differentiam
qu« est ex parte causse ; visio enim est quaedam
causa amoris, ut dicilur in IX. Etfiic. (cap. 5).
Deus autem quanto perfeetiùs cognoseitur, imî^
perfectiùs amatuf .
r* II" PARTIE, QUESTION LXVIII, ARTICLE 1.'
QUESTION LXVIII.
Bes dons du Saint-Esprit.
Maintenant que nous avons parlé des vertus, nous devons traiter des dons
du Saint-Esprit.
On demande huit choses sur ce sujet : 1° Les dons du Saint-Esprit
diffèrent-ils des vertus? 2° Sont -ils nécessaires au salut? Z° Sont-ils des
habitudes? 4° Sont - ils convenablement énumérés dans l'Ecriture ?
5° Sont-ils unis les uns aux autres? 6° Demeurent-ils dans la céleste
patrie ? 7° Suivent - ils Tordre de leur dignité dans cette énumération : la
sagesse, Tintelligence, le conseil, la force, la science, la piété, et la crainte
de Dieu ? 8° Enfin Femportent-ils en dignité sur les vertus ?
sauroit y avoir d'espérance , parce que c'est la foi qui mérite par ses œuvres la récompense
promise à l'espérance. Ainsi la foi combat pour l'espérance , mais elle partage avec elle
le fruit de la victoire. Rien n'est plus intime , rien ne pénétre plus avant dans notre
être que la foi. C'est par elle que Enoch a mérité d'être transporté dans les cieux , que Noé
a échappé au déluge universel , que Abraham est entré dans cette douce familiarité avec Dieu
{Hébr.j XI) , que Jacob lutta avec avantage contre l'ange [Gen.^ XXXII) , que Joseph soumit
l'Egypte à sa domination {ibid.^ XLI). Ce fut elle qui arrêta, comme avec un frein, le soleil
par la bouche de Jésu , fils de Navé (/o*.^ X); qui fit triompher David du géant Goliath
(I. Rois, XVII) ; qui guérit Tobie de la cécité ( Tob., XI); qui ferma , devant Daniel , la
gueule des lions (Dan., VI). Par elle, les apôtres rendoient la vue aux aveugles, l'ouïe aux
sourds , et rappeloient les morts à la vie.
» Mais rien n'égale les merveilles de la charité. C'est la reine de toutes les vertus, la reine
de l'univers. Que la foi triomphe à la vue des œuvres qu'elle produit , que l'espérance étale
avec complaisance les biens infinis qu'elle propose : sans la charité , que seroient-elles l'une
et l'autre? Que seroit la foi si elle ne s'aimoit elle-même, et l'espérance si elle n'étoit aimée?
Ajoutez à cela que la foi ne sert qu'à elle-même. La charité, au contraire, sert à tous : elle
n'a point de fin, elle s'accroît sans cesse; elle n'aime point pour la personne, puisqu'elle ne
connoît point l'adulation; elle n'aime point pour l'honneur, puisque l'ambition est loin de son
cœur; elle ignore ce que c'est que Tenvie et la jalousie , puisqu'elle veut le bien de son frère;
elle n'est point enflée d'orgueil , puisque l'humilité fait ses délices ; elle ne pense point le
mal , parce qu'elle est simple; elle ne se laisse point emporter par la colère, parce qu'elle
reçoit 4vec joie même les injures ; elle étouffe les guerres , anéantit les procès , apaise les
séditions, déracine les haines, éteint les ressentiments. Si votre épouse vous est chère, si
vous vous voyez revivTe dans d'autres vous-mêmes, c'est un présent de la charité. Partout où
il y a quelque chose de doux, d'agréable, de pacifique, de calme, de généreux, de grand,
d'héroïque , de vraiment digne de Dieu , là se trouve la charité. C'est encore plus dans la cha-
rité que dans la foi et Tespérance que consiste la perfection chrétienne. Judas , qui trahit le
Sauveur, perdit la foi et Fespérance, parce qu'il n'avoit point conservé la charité.... 0 cha-
rité , que tu es sainte , que tu es riche , que tu es puissante î Tu as pu seule faire un Dieu-
Homme ; c'est toi qui as renouvelé Adam dans Jésus-Christ , qui a donné au monde sur le
QU^STIO LXVIII.
De donii^ in octo articulas divisa.
Consequenter considerandum est de donis.
Circa hoc quseruntur octo : 1® Utrùm doua
différant à virtutibus» 2° De necessitate dono-
rum. 30 Utrùm doiia sint hal^itus. 4» Qu% et
quot sint. boUtrîim dona sintconnexa. G» Utrùm
maneant in patria. 7° De comparatione eorum
ad inYicem, 8» De compaxatioae eorum ad
virtutes
DES DONS DU SAlNT-ESPRIT.
ARTICLE I.
Les dons du Saint-Esprit diffèrent-ils des vertus ?
n paroît que les dons du Saint-Esprit ne diffèrent pas des vertus.
!*> Commentant, Joh, I, 2 : « Il lui étoit né sept fils et trois filles, »
saint Grégoire dit. Moral, ï, 12 : « Sept fils nous naissent, quand les sept
vertus du Saint-Esprit sont enfantées dans nous par la conception d'une
bonne pensée ; » puis il cite ce passage, 7s., XI, 2 et 3 : « L'Esprit du Sei-
gneur reposera sur lui, etc., » passage où sont énumérés les sept dons du
Saint-Esprit (1). Donc ces dons ne sont autre chose que des vertus.
2° Après avoir cité, Matth., XII, 45 : « Il (le démon) s'en va prendre
sept autres esprits plus mauvais que lui, » saint Augustin dit. De qiiœst
Evang., 1,8: « Ces sept esprits mauvais sont sept vices contraires aux
sept vertus de l'Esprit saint, » c'est-à-dire à ses sept dons. Or il y a sept
point d'être englouti la croix du salut; lu fixes sur toi les yeux de toute la cour céleste; tu
réunis d.ns un même esprit, dans un même corps, les hommes les plus différents de raceurs
et de climats; tu inspires aux glorieux martyrs de Jésus-Christ assez de courage pour ne
jamais se séparer de leur chef, même au milieu des plus cruels supplices; tu te dépouilles loi-
méme pour couvrir ceux qui sont nus; pourvu que l'indigent affamé se rassasie de ton pain,
tu trouves plus de plaisir dans ta faim que dans les festins les plus délicieux. Ta richesse'
c'est d'employer en œuvres de miséricorde tout ce que lu possèdes; tu délivres les opprimés J
tu est Pœil des aveugles , le pied des boiteux , le bouclier des veuves , la mère des orphelins J
tu aimes tes ennemis même, de telle sorte que nul ne peut remarquer la moindre différence
entre Taffection que tu as pour eux et celle que tu portes à ce que tu as de plus cher; tu
régnes même sur la Divinité; tu commences dans le Père , tu t' obéis à toi-même dans le Fiîs,
iu triomphes dans le Saint-Esprit; tout entière dans chacune des trois Personnes adorables , lu
ne souffres aucun partage ; tu découles du Père comme de ta source pour te répandre dans lo
Fils, et tu es tovt entière dans celui dont tu découles aussi bien que dans celui en qui tu te
répands. (Saint Zenon de Véronne, Traité II, 1.)
^ (1) Nous allons transcrire ce passage en entier, d'abord parce que notre saint auteur y re-
viendra plusieurs fois, ensuite parce que nous avons besoin de connoîlre dès ce moment les
sept dons du Saint-Esprit. Ubi sup., 1-3 : « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé , et une
fleur naîtra de sa racine. Et TEsprit du Seigneur se reposera sur lui : l'esprit de sagesse et
d'intelligence, Tesprit de coaseil et de force, Tesprit de science et de piété, et il sera rempli
de la crainte du Seigneur. »
On voit que les dons du Saint-Esprit sont la sagesse, rintelligence, le conseil, la force
la science, la piété et la crainte de Dieu. *
Ensuite les paroles d'Isaïe s'appliquent proprement au Messie : les Juifs les ont toujours
entendues dans ce sens, et les chi:élicns ne les interprètent pas différemment, d'après
Rom., XV, 12. '
ARTICULUS I.
Vtrùm dona différant a virtutibus.
Ad pn:ïîum sic proceditur. Videtui- quôd
doiia non distingiiantur à virtutibus. Dicit enim
Gregorius in I. Moml. ( cap. 12 sive 28 ),
exponens illud Job : « Nati sunt ei septein
filii » (ut habetur cap. i ) : « Septem nobis
n-iscuntur filii , cùm per conceptiouem bonae
cogitalionis , sancti Spiritus septem in nobis
virtutes oriimtur; » et inducjt ilhid quod ha*
betur ho., II : « Requiescet super euin Spi-
ritus inteliectùs, etc.; » ubi enuineranlur sep-
tem Spiritus sancti dona. Ergo septem dona
Spiritus sancti suut virtutes.
2. Prœterea, Augustinus in lib. De quœst.
JFi'rtw^e^i/^ exponens illud quod habetur Mat th.,
XII : « Tune vadit et aisumit septem Spiri-
tus, etc. » (lib. I, cap. 8 ), dicit : « Septem
vitia sunt contraria septem virtutibus Spintus
V. 37
VIS r*" \\* PAnTIK, QUESTION LXVIII, AllTICLE 1.
\icps coîiUaircs aux veiius tilles qu'où Ijs prena communciiiôiit. Donc
les dons ne se distinguent pns '1rs vertus.
?." î/^s choses qui ont i.i m*;:;; ilcHnition ont la mAme essence. Or la dé-
finition de la vertu conviont au\ dans du Sainl-F/iprit ; car chacun de i.^s
dops est a une bonne qualité de Tesprit, par laquelle on vit droit -ment
et dont personne n*abuse; n et pareillement la définition des dons divins
convient aux vertu-; infa.'^es , puisque le don est « une chose donnée sans
espoir de retour, » suivant le Philosophe. Donc les vertus et les dons ne *^
distinguent par aucune différence.
4° Quelques-unes des qualités que Ton compte parmi les dons du
Saint-Esprit, sont des vertus; car, ainsi que nous Tavons vu , la snfi:e=;se ,
rintelliirence et la science constituent des vertus intellectuelles, le conseil
appartient à la prudence, la jnété forme une espèce de la justice et la force
est une vertu morale. Donc il n'y a point de différence entre les dons et
les vertus.
Mais saint Grégoire , Moral., 1 , 22 , distingue les sept dons des trois
vertus théologales, disant que les premiers sont désignés par les sept fils
de Job et les dernières par ses trois filles; puis, Ibid., II, 26, il distingue
les m'^.mes dons des quatre vertus cardinales, dont il voit le symbole
dans les quatre angles de la maison du même patriarche.
(Conclusion. — Les dons et les vertus différer t en ceci : les premiers
sont des habitudes qui donnent à l'homme les perfections nécessaires
pour suivre les mouvements et l'inspiration du Saint-Esprit, les secondes
sont des habitudes qui donnent à l'homme les perfections requises pov.r
suivre Timpulsion et les ordres de la raison.)
Quand on les considère dans leur nature générale, d'après le doubl.'
nom qui les désigne, les dons et les vertus n'ont rien d'opposé qui lesdis-
f/oV
oancti, )) id est, sept'^m donis. Sant autem
septeni viîia cotri-ria virtutibus comimiuitcr
dictas. Ergo dona distingunntur à viiintibus
commiiniter dictis.
^. Praiterea , quorum est diffinitio eadeni ,
ipsa qnoque snnt radem. Sed ciifimilio viitutis
convenil (O is. uuumquodqre enirn (Jon-àm e?t
« boiia qualit'^s mentis, qua rectè vivitur, etc., »
siiniiiler liifnDÎiio doni cor.vcnit vuiutibnâ iu-
fu?is; est eniin donum « datio irreddibiAs (1) »
secuiidùin PliilL-M>i.hiHîî (I'-'. Top-, cep. 2). Er^'j
viilute? et doua distinguuntur.
4. Praiierea, phires eorum quee nnmerar.iiTr
intor dor.a, sunt virtutes : nam, sicat siiprà
dîctum est (qu. 57, art- 1 et 2 ), supientia et
inteilectus et scieutia sunt virt ites intcliec
tuales, consuiuii. autem ad pruôenliam per-
tineL pietas tuleiu spedes est jnsiitiai, forti-
tado autem qns&daiu vivtus est nioralis. Eigo
(S) Juvf.3 gr-rcuT! àvcr.T^ôhro; , qu^-i rod-l.-r
videtar (|uùd dona et virtutes non distiu-
gusntnr.
Sed contra est, quôd Gregorius in I. Moral.,
distinguit septem dona, quse dicit significari
por septem filios Job, à trilnjs viittilibus tbeo-
lo?icis, quas dicit significari per liiicis Job ; eî
in II. Moral., distinguit eadcrn septe;n doni h
qi'.at'.uir virt!itibi;s cardin?libus, quae dicit si-
gnifii^ari per quatuor angulos domùs.
( CoxcLUSio. — Vii'tutes à donis sic distiu-
g'.iun'.ur, q:i')d dona sunt quiJe:n l.abitns hrv-
niinem perficieutes ad hoc ut instinctum atque
molionem Sniritus sancti prompte sequatur ;
vi; lûtes antem siint habitus ho ninem perfi-
cienies ad hoc ut iniperium atque aiotiouem
rationis prompte sequMtur. )
Respondeo dic.endura, quôd si loquamnr d3
dono et virtute secundùui norainis rnti^nem,
sic nnilani oppositioiiem habent ad inviMni.
tîvm non gperetur nec cxpectelur.
DES DOXS DU SATNT-ESPRIT. 579
tingue respectivement. En effet la veiiu «lit un principe qui donne
la perfection nécessaire pour bien agir; puis le don dénote un bien que
Ton tient de la libéralité d'autrui. Eh bien, pourquoi une chose reçue
d'un autre ne pourroit-elle, en perfectionnant les facultés, produire Tap
titude et les dispositions nécessaires pour bien agir? Est-ce que certaine!
vertus ne sont pas mises dans nos cœurs par infusion divine? On voil
donc que, de ce côté-là, le don et la vertu n'offrent aucune contrariété qui
les sépare.
Aussi quelques auteurs disent-ils que ces deux choses ne sont point
distinctes Tune de l'autre. Mais tout n'est pas dit par là; ces docteurs ne
se trouvent pas dans un médiocre embarras quand on leur demande :
Pourquoi certaines vertus prennent -elles l'appellatif de don, tandis qua
d'autres le refusent? Pourquoi aussi l'Ecriture met-elle parmi les dons tel
ou tel sentiment, comme la crainte, qui ne figure pas au nombre
des vertus?
Pour échapper à ces questions , le très - grand nombre des théologiens
distinguent les deux principes dont nous parlons; mais tous n'assignent
pas convenablement la cause de leur distinction , plusieurs n'établissant
aucune différence qui convienne à toutes les vertus sans convenir aux
dons , ni réciproquement. Considérant que quatre dons , la sagesse ,
la science, l'intelligence et le conseil appartiennent à la raison, et les trois
autres, la force , la piété et la crainte à la volonté, les uns disent que les
dons perfectionnent le libre arbitre comme puissance de la raison , et les
vertus comme puissance de la volonté. Ce qui les affermit dans cette
opinion, c'est que deux vertus seulement, la foi et la prudence sont dans
la raison ou dans l'intelligence , et que toutes les autres résident dans la
volonté ou dans les affections ; mais pour que leur distinction pût suppor-
ter la critique, il faudroit que toutes les vertus fussent dans cette
dernière puissance, et tous les dons dans la première.
Nam ratio virtutis sumitur secnndi.m qnôd per-
ficit liominem ad beiie agendum, ut supra dic-
tum est (qii. 55, art. 3, ad 4). ratio autem
doni sumitur secuiidùm coinparalimem ad cau-
sani, à qua est. Nihil auteni proliilet illud quod
est ab alio ut donum , esse per-eclivum ali-
cujus ad bene operandura, praîsertim cùm su-
pra dixeiimus ( qu. 63, art. 3 ), i{uôd virtutes
quœdam Dobis sunt infusée à De-). L'nde se-
cundùm lioc, donum à virtute distingui non
Unde alii dixerant dona à virtiitibus e?;e
distinguenda ; sed non assignaverunt conve-
nientem distiuclionis causam , quae scilicet ita
conimunis esset virtutibus, quôd niiilo modo
donis, ant è converso. Considérantes en'm a!i-
qui quôd inter septeni dona quatuor pertinent
ad ralionem ( scilicet s:i:ientia, scientia, intel-
lectus et fonsiliuin), et tria ad vira appetitivam
(.scilicet fortiiudo, pietas et timor ), posuerunt
quôd doaa perliciebant liber.uii arbitriuni se-
potest. cundùm quôil est facultas raîionis, virtutes
Et idée quidam posuerunt quèd dona non jverô secun ùm quôd est facultas voluntatis,
essent à virtutibus distinguenda. Sed eis re- j quia invenerunt duas solas virtutes la ratione
manet non minor diflicultijs, ut scilicet ratio- j vel intellectu (scilicet fidem et pru.Ientiam ),
iieni assignent quare virtutes quaedam dicantur j alias verô in vi appetiliva vel afl'ectiva; ODOr-
dona , et non omnes; et quare aliquac c^niipu- terct autem, si h*c distinctio esset conveniens,
tentur inter dona, quae non computaiitur inter quôd omnes virtutes essent in vi appetitiva, et
virtutes, ut patet de timoré. | omuia dona in ratione.
580 1'" II* PARTIE, QUESTION LXVTII, ARTICLE l.
En conséquence d'autres citent cotte parole de saint Giégoire.
Moral, II : « Quand l'Esprit saint forme, dans les cœurs qui lui sont
soumis, laprndence, la justice, la force et la tempérance, il les prémunit
en même temps par ses sept dons contre les séductions du mal ; » puis
ils disent : Les vertus font naître les dispositions nécessaires pour bien
agir, et les dons produisent la force nécessaire pour résister aux tenta-
lions. Cette distinction n'est pas mieux fondée que la précédente.
Pourquoi? parce que les vertus résistent , elles aussi , aux tentations qui
les contrarient par leurs suggestions perverses ; car toute chose résiste à
s'^îi contraire , mais surtout la reine des vertus , dont il est écrit ,
Ccoit,, VIII, 7 : c( Les grandes eaux n'ont pu éteindre la charité (1). »
D'autres encore, réfléchissant que les grâces du Saint-Esprit sont
décrites par Isaïe dans la personne du Christ , disent que les vertus
enfantent les bonnes œuvres , et que les dons produisent en nous la res-
semblance de THomme-Dieu, principalement dans ses souffrances, car
c'est pendant sa passion qu'il a fait briller du plus vif éclat les dons
divins. Cette explication n'est pas non plus satisfaisante. Le Rédempteur
veut que nous parvenions à sa ressemblance, principalement en marchant
sur les traces de ses vertus ; il nous recommande d'imiter sa douceur et
son humilité, quand il nous dit, Matth., XI, 29 : « Apprenez de moi
que je suis doux et humble da cœur ; » il nous presse d'être chari-
table comme lui, quand il nous adresse cette parole, Jean, XV, 12 :
«Ceci est moni commandement , que vous vous aimiez les uns les autres
comme je vous ai aimés, » et ce sont là aussi les vertus qui ont brillé d'une
manière particulière dans sa passion.
D'après tout cela, quand on veut distinguer les dons des vertus, il faut
(1) Le débordement des eaux symbolise, dans l'Ecriture, les souffrances et les tentations;
le passaf^e cité signifie donc que ni les tentations ni les souITrances ne peuvent éteindre les
leux delà charité. Voici, du reste , le commentaire de ce texte, Rom.^ Vlïl, 35 et suiv. :
« Qui nous séparera de Tamour du Christ? La tribulation ou Tangoissc , ou la faim, ou la
nudité, ou le péril, ou la persécution, ou le glaive (selon qu'il est écrit : Nous sommes toiA
Quidam verô considérantes quod Gregorius ! in Sciiptura, secundùm quôJ fuerunt m Clirisio
dicit in II. Moral., quod « donum bpiritus
sancti, quod ia mente sibi subjecta format
prndentiara , temperanti:^m , justitiam et forti-
tudinem , eamdem menlem irunit contra sin-
gula tentamenta per se-jtem dona, » dixerunt
quôd virtuies ordinantur ad bene operandum,
dona verô ad resislendum tentationibus. Sed
(utpatet Isa., II), dixerunt quôd virtutes
ordinantur simpliciter ad beiie operandum, sed
dona ordinantur ad hoc ut per ea conformemur
Christo , prœcipuè quantum ad ea quai passus
est, quia in passione ejus prœcipuè hujusmodi
dona resplenduerunt. Sed hoc. etiam non videtur
esse sufticiens. Quia ipse Dominus prœcipuè
liée ista distinctio sufficit : quia etiam virtutes nos inducit ad sui confomiitatem secuudùia
tentationibus resislunt inducenlibus ad peccata i humilitatem et mansuetudinem, Matth X .
quaî conlrariantur virtutibus; unumquodque
enim resistit naturaliter suo contrario , quod
praecipuè patet de charitate ; de qua dicitur
Cantic, VIII : « Aquaî multœ non polerunt
extinguere charitatein. »
Âlii verô considérantes quôd dona traduntur
« Discite âme, quia mitis sum et huinilis
corde; » et secundùm charilatem, Jouji.^ XV :
« Diligatis invicem sicut dilexi vos ; » et hae
etiam virtutes prœcipuè ia passioue Cliristi res-
plenduerunt.
Et ideo ad distinguendum doua à virtiatibu»
l
DES DONS DU S4INT-ESPÎ\ir. 581
suivre les termes de TEcriture qui nous les révèle, non pas sous Tappellalif
de dons , mais sous celui d'esprits; car Isaïe dit , xiM supra : « L'Esprit
du Seigneur se reposera sur lui : l'Esprit de sagesse et d'intelligence,
etc. » Ces paroles indiquent clairement que les dons énumérés par le pro-
phète, sont en nous par l'inspiration divine. Or l'inspiration implique un
mouvement imprimé du dehors. Car il est à remarquer qu'il y a deux
principes moteurs dans l'homme : l'un intérieur , qui est la raison ;
l'autre extérieur, qui est Dieu : nous avons prouvé cela dans une ques-
tion précédente , et le Philosophe l'enseigne formellement. D'une autre
part , le mobile a sa perfection , comme tel , dans la disposition qui lui
donne Faptitude d'être mû par le moteur; il doit avoir avec lui des
rapports d'affinité, d'ordre, de proportion. Plus donc le moteur est élevé,
plus doivent être parfaites les dispositions du mobile pour correspondre à
son impulsion : ainsi le disciple doit être disposé d'autant plus heureuse-
ment, que le maître lui enseigne une doctrine plus sublime. Eh bien, les
vertus humaines donnent à l'homme les perfections nécessaires pour
suivre le mouvement et la direction de la raison dans les choses qu'il
opère soit intérieurement, soit extérieurement; il faut donc qu'il ait des
perfections plus élevées pour correspondre à l'impulsion céleste. Ces
qualités précieuses, ces perfections supérieures s'appellent dons, non-seu-
lement parce qu'elles sont données par Tinfusion divine, mais parce
qu'elles disposent le cœur à suivre l'inspiration d'en haut, selon cette pa-
role, Js., IV, 5 : « Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille , et je ne lui ai
point contredit, et je ne me suis point retiré en arrière. » Le Philosophe
écrit pareillement , Magna moral., VII , 8 : « Ceux qui sentent l'impul-
le jour mis à mort à cause de toi ; on nous regarde comme des brebis de tuerie)? Mais en
tout cela nous prévalons , à cause de celui qui nous a aimés. Car je suis certain que ni la
mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés , ni les puissances , ni les choses présentes,
ui les futures, ni la force , ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous
îéparer de Tamour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus Notre-Seigneur. »
flebemus sequi raodum loquendi Scripturœ in I tio qua disponitiir ad hoc quôd bene moveatui
çua nobis traduntur, non qiiidem siib nomine
donorum, sed magis sub nomine spiritimm. Sic
enioi dicitur Isa., XI : « Requiescet super eura
spiritus sapientiae et intellectùs, etc. » Ex qui-
bus verbis manifesté datur intelligi quôd ista
septem eniimerantur ibi secundùm quôd snnt
in nobis abinspiralioue divina. Inspiratio autem
à siio raotore. Quantô igitur movens est alfior,
tanto necesse est quôd mobile perfectiori dispo-
sitione ei proportionetur; sicut videmus quôd
perfectius oportet esse discipulum dispositum
ad hoc quôd altiorem doctrinam capiat à Doc-
tore. Manifestum est autem quôd virtutes hu-
manse perficiiint hominem secundùm quôd
significat quamdam motionem ab exteriori. E^t homo natiis est moveri per rationem in bis quaî
enim considerandum quôd in homine est duplex i interiùs vel exteriùs agit. Oportet igitur in esse
priiicipiiim movens : iinum quidem interiùs, I horaini altiores perfectiones, secundùm quas fit
quod est ratio; aliud autem exteriùs, quod est
Deus, ut supra dictum est (qu. 9, art. 4 et 6).
Et etiam Philosophas dicithocin cap. De Bona
fortuna ( ut inlVà referetur). Manifestum est
autem quôd omne quod movetur , necesse est
proportionalum esse motori; et hœc est per-
îectio mohilis in quantum est mobile, dlsposi-
dispositus ad hoc quôd divinitus moveatur. Et
ista^. perfectiones vocantur doua , non solùm
quia infunduntur à Deo, sed quia secundùm ea
homo disponitur,iit efliciatur prompte mobilis
ab inspiratione divina, sicut dicitur Isa., L,
cap. : «Dominas aperuit mihi aurem, ego au-
tem non coûtradico, retrorsum non abii. » El
582 r* II" PARTIE, QTJESTION LXTIÏI, ARTICLE 1.
sion divine, ne doivent point recourir aux conseils de la raison humaine,
mais suivre le mouvement qu'ils éprouvent, parce qu'ils sont poussés par
im jTJncipe meilleur que ne l'est notre foible intelligence. » C'est ce que
disent aussi les docteurs, que les dons font accomplir à Thomme des actes
plus élevés que les actes des vertus.
Je réponds aux arguments : 1° Les dons sont quelquefois désignés sous
le nom de vertu pris dans son acception commune. Cependant ils ajoutent
quelque chose à l'idée générale qu'exprime ce mot; ils sont des vertus
divines qui préparent, en le perfectionnant, l'homme à recevoir l'impul-
sion divine. C'est ainsi quo le Philosophe place, au-dessus de la verlii
commune, une sorte de vertu qu'il appelle héroïque ou divine, dans le
même sens que certains hommes sont appelés divins.
2" Les vices sont contraires aux dons du Saint-Esprit, en ce qu'ils con-
trarient l'impulsion divine. Car les mêmes choses sont contraires à Dieu
et à la raison, parce que la raison reçoit sa lumière de Dieu.
3° La définition rapportée dans l'argument s'applique à la vertu prise
en général. Si donc on vouloit la restreindre à l'espèce des vertus qui se
distinguent des dons , il faudroit entendre ces mots : « Par laquelle on vit
droitement ^ » de la rectitude que produit dans la vie la conformité avec
la raison ; puis pour distinguer les dons des vertus infuses , on diroit qu'ils
sont une bonne qualité que Dieu nous donne relativement à ses impulsions
salutaires, parce qu'ils disposent à suivre les mouvements de la grâce (1).
(1) Ainsi (luatrc définitions.
La vertu est une habitude par laquelle on vit droitement : définition de la vertu en général.
La vertu est une habitude par laquelle on \\l droitement et que I)ieu produit en nous s^i.s
nous : définition de la vertu infuse.
La vertu est une habitude que Dieu met dans nos cœurs par infusion pour nous disposer k
suivre le mouvement et les ordres de la raison : définition de la vertu infuse en tant qu'elle
se distingue des dons.
Enfin le don est une habitude que Dieu nous donne pour nous aider à sui\Te le mouvemenl
et les inspirations de la grâce : définition des dons célestes.
Philosoplius etiam dicit in cnp. De Bona for- ; tutem heroic.am vel divinara, secundùm qr.am
tuna, quôd «his qui movenlur per instinctum dicuntiir aliqui divini \lri.
divinum, non expeclit consiliari secimdùm ra* j Ad secundiira dicenJum, quod vilia in qnan-
tionem humanam, sed quôd sequantur inte- 1 tiini siint contra diviuura instiuctum , contra-
riorera instinctum, quia moventur à raeliori ! riantur donis : idem eniiii contrariantur Deo et
principio quàm sit ratio humana. Et lioc est ' raîioiii, cujus lumen à Deo derivalur.
quod quidatn dicunt quôd dona perliciuut lio- 1 Ad tertiam dicetidum , quôd diMiiitio illa
minem ad alliores actus quàm sint actus vir- ' dstur de virlute secundùm commimem modum
tutum. virlu'.is. Unrie si voltUTiiiS difCnilionem restria-
Ad primura ergo dicendum, quôd hujusmo ".i géra ad virlntes pruut distingi!i:i;t:;r à ùonis ,
dona nominantur quandoque virtutes scciin- dicemus quôd lîuc quoJ dicitur : a Qua rectè
dùm corn :,unem rationem virtulis. Habtnt tj- vivitur, » iiit^liigendum e=t de rectitiidine vilœ
men aliqnid superveniens rationi commini vir- \ quiC accipiliir secundùm regalam rationis. Si-
tulis, in quantum sunt quaedam divina; viitules ; militer autem domim prout distinguitiir à vir-
perficientes hominem, in quantum e^t à Deo ' tute infusa, potest dici idquod datur à Deo ia
moins. Undû et Fliilosoplius iu VII. Eihic, ' ordine ad motionem ipsius, quia scilicet facit
supià viitutem communera ponit quamdam vir- j hominem bene sequentem suos instinctus.
DÉS WS5 DU SAÎNT-ESr]\!T.
183
40 La prudence est une vertu morale, quand elle procède du jugement
de la raison; puis elle est un don, lorsqu'elle opère par l'impulsion
divine. Il faut dire la même chose des autres qualités qui sont tout
ensemble des dons et des vertus.
ARTICLE II.
Les dons sont-ils nécessaires au salut.
Il paroît que les dons ne sont pas nécessaires au salut. 1° Les dons
donnent une perfection plus élevée que la perfection commune de la
vertu. Or il n'est pas nécessaire , pour être sauvé , d'avoir une perfection
qui s'élève au-dessus de l'état ordinaire de la vertu ; car cette perfection
n'est pas de précepte , mais seulement de conseil. Donc les dons ne sont
pas nécessaires au salut.
2^ Il suffit, pour le salut, d'accomplir ses devoirs dans les choses divines
et dans les choses humaines. Or l'homme remplit ses devoirs dans les
choses divines par les vertus théologales, et dans les choses humaines par
les v.n'tus morales. Donc les dons ne sont pas nécessaires au salut.
3° Saint Grégoire dit, Moral., Il, 26 : « L'Esprit saint donne la sagesse
contre la folie, l'intelligence contre l'obscurcissement de l'esprit, le con-
seil contre l'inconsidération, la force contre la crainte , la science contre
l'ignorance, la piété contre la dureté du cœur et l'humilité contre
l'orgueil. » Or les vertus fournissent des remèdes suffisants contre tous ces
vices. Donc les dons ne sont pas nécessaires au salut.
Mais la sagesse est le plus grand des dons, et la crainte de Dieu le plus
petit (1). Or ces deux dons sont nécessaires au salut; d'abord la sagesse,
(1) Commentant le passage que nous avons cité dans le précédent article , d'Isaïe , le vé-
nérable Bédé dit : « Dans rénumcralion des dons divins , le prophète commence par la sagesse
et finit par la crainte de Dieu ; il descend du plus grand au plus petit , pour nous apprendre
Ad quartum dicendum, quôJ sapientia dicitiir
« intcllectiialis virtus, » s^ccinulùm quôd pio-
ce^îll ex judicio rationis ; dioilur aiitem donum
secundîim quùd operatur ex instiiictu divino.
Et similiter dicendum est de aliis.
ARTICULUS II.
Uirùin doua siiit )iec(ssuria homini ad
salutem.
Ad secundiim sic procediair. Videlur quod
doua r.on suit necessaria homiui ad salutem.
Doua enim onlinantur ad quamdara perfectio-
ntm ultra connnunem perfectionem virtutis.
Kon autem est bomiiii nccessarium ad salutem
r.t liiijusmodi perfectionem consequatur quœ
est ultra comiminem stalum virtutis, quia liu-
jusmodi peifedio non cadit sub pitccepto, sed
siib consilio. Eigo dona non sunt necessaria
homini ad salutem.
2. Praeterea, ad salulemhominis sufMcit quôd
hoiiio se bene babeat et circa divina et circa
bumana. Sed per virtutes tbeologicas bomo se
babet bene circa divina, per virtutes autem
morales circa bumana. Ergo doua non sunt
bomini necessaria ad salutem.
3. Prœterea, Gregorius dicit in Moral. j quôd
« Spiiitus sanctus dat sapientiam contra sti.lli-
tiam, intellectura contra hebetudinem, couïi-
lium contra praecipitationem , fortitudinem
contra limorem, scientiam contra ignorantiam,
pietatem contra duritiam , bumilitatem contra
superbiam. » Sed suificiens remeJium potest
adbiberi ad omnia ista toilenda per virtutes.
Ergo dona non sunt necessaria homini ad sa-
lutem.
Sed contra, inier dona summum videtur
esse sapientia, inlimum autem timor. Ulram-
que autem borum necessarium est ad salutem,
rSi I" II* PARTIE, QUESTION LXVIII, ARTICLE 2,
car il ( t .'crit, Sa;j., VU, l8 : « Lieu n'aime que celui qui habite avec la
sagesse; » cn=;uite la cralute de Dieu, puisque l'Esprit saint dit,
Eccl^^', I, 28 : a Celui qui est siins la crainte, ne pourra être justifié. »
Donc les dons sont nécessaires au salut.
(Conclusion. — Fuisquo Fhomme ne peut arriver à la bienheureuse
patrie sans le mouvoment ci la direction du Saint-Esprit, les dons lui
sont néccisaires pour atteindre sa fin surnaturelle.)
Nous le savons déjà, les dons sont des perfections qui disposent
rhomme à suivre les inspirations de la grâce. Où donc le mouvement de
la raison ne suffit pas , où l'impulsion du Saint-Esprit peut seule obtenir
reffct, là les dons, les perfections communiquées sont nécessaires. Or
Dieu donne à la raison de Thomme deux sortes de perfections : la perfec-
tion naturelle par la lumière de Tintelligence, puis la perfection sur-
naturelle par les vertus théologales. Et quoique la dernière de ces
deux perfections soit plus grande que la première, cependant la première
est possédée par l'homme d'une manière plus parfaite que la dernière; car
l'homme a la pleine jouissance de celle-là, mais il n'a de celle-ci qu'une
possession défectueuse, attendu qu'il n'aime et ne connoît pas Dieu com-
plètement sur la terre. Eh bien , l'être qui possède parfaitement une
nature, une forme, une vertu, peut opérer dans cette sphère par lui-même
avec l'opération de Dieu, qui agit intérieurement dans toute nature et dans
toute volonté ; mais l'être qui possède imparfaitement une nature , une
^orme, une vertu, ne peut opérer que sous l'impulsion d'un autre : ainsi
le soleil, renfermant la plénitude de la lumière, peut éclairer de lui-même ;
mais comme la lune n'a la lumière qu'imparfaitement, elle éclaire par les
à remonter la route qu'il a suivie dans le sens contraire. Nous devons donc partir de la crainte
pour arriver à la sagesse. » — Le Psalraiste dit, P$. CX, 10 : « Le comnaencement de la
sagesse est la crainte du Seigneur. »
quia de sapieulia dicitur Sapient._, VII : « Ne-
iiiincm diligitDeus nisi eum quicum sapienlia
inliabilat;» cldcUmore dicitur E'cc/e^., I : «Qui
sine timoré est, non poterit justiricari. » Ergo
cliam âlia dona mcdia sunt necessaria ad sa-
lulcm.
( CoxcLUâio. — Doua Spiritus saricti sunt
î.omini necessaria ut lis à Dec ad tinem super-
naturalem conscqucndum efficaciter moveatur.)
Uespondeo dicendum, quôd sicut dictum est
( art. 1 ), dona sunt quaidam hominis perfcc-
lioncs, quibus lionio disponitur ad hoc quôd
Lene sequatur inslinctum divinum. Unde in
liis in quibus non sufficit instinclus ratioiiis ,
sed est. neeessarius Spiritus sancli instinclus,
per consequens est necessarium donum. Ualio
autem hominis est perfeclH duplicitcr à Dco :
primo quidcm ii.ilurali perfectioue, secundùm
scilicet lumen nalurale rationis ; alio autem
modo , quadam supernaturali perfections per
virtutes thoologicas, ut dictum est suprà (qu. 2,
art. 1 ). Et quamvis hœc secumla perfeclio sit
major quàm prima, tamen prima perfectio per-
fectiori modo habetur ab homine quàm secunda;
nam prima habetur ab homine quasi plena pos-
sessio, secunda autem habetur quasi imper-
fecta ; imperfectè enim diligimus et cognoscimus
Deum. Manifestum est autem quôd unumquod-
que quod perfectè habet naturam vel formam
aliquam, aut virtutem, potest per se secundùm
illam operari, non autem exclusâ operatione
Dei, qui in omni natura et voluntate interiùs
operatur, sed id quod imperfectè habet natu-
ram aUquam vel formam, aut virtutem, non
poîest per se operari ni.4 ab altero moveatur •
sicut sol, quia est perfectè hicidus, per seipsum
potest illuminare; luna autem in qua est im-
perfectè naturalis, non illuminât nisi illumi-
DZS DONS LU SAÎXT-ESPRIT. oS5
rayons qu'elle reçoit : ainsi encore l'îiomnie qui possède complètement
Tart de guérir ^ peut traiter les maladies de lui-même ; mais le disciple
qui n'a pas toute la science^ ne peut agir que sous la direction du maître.
En conséquence Fliomme peut agir par le jugement de la raison dans les
choses soumises à cette faculté, relativement à sa fin naturelle ; lors donc
que Dieu vient lui prêter un nouveau secours dans ce domaine par une in-
spiration particulière , il lui communique une plus grande perfection ; et
voilà pourquoi les anciens philosophes disoient que Fhomme , pour avoir
les vertus morales qu'il peut acquérir naturellement , n'a pas pour autant
les vertus héroïques ou divines. Mais dans Tordre surnaturel , comme
la raison ne possède qu'imparfaitement les vertus théologales, elle ne peut
seule atteindre la fin dernière ; il faut qu'elle soit mue par l'impulsion du
Saint-Esprit , selon ce qui est écrit , Rom., Vltl , 14 et 17 : « Tous ceux
qui sont mus par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu... et ses
héritiers; » et encore, Ps. CXLII, 10 : « Votre Esprit, qui est hon, me
conduira dans la bonne terre (1). » Ainsi, pour parvenir à celte terre
bienheureuse , l'homme doit être mû et conduit par l'Esprit saint ; les
dons du Saint-Esprit lui sont donc nécessaires pour atteindre sa fin der-
nière.
Je réponds aux arguments : 1° Les dons ne surpassent pas la perfection
commune des vertus comme les conseils surpassent les préceptes ; ils ne
produisent pas des œuvres d'un genre particulier, mais un mode plus
parfait d'actions , en ce qu'ils meuvent l'homme par un principe plus
élevé.
2° Les vertus morales et les vertus théologales ne perfectionnent pas
tellement l'homme qu'il n'ait toujours besoin, pour atteindre sa dernière
(1) Vous me conduirez dans la céleste pairie par la voie des vertus : telle est Vinterpréta-
lion de saint Augustin , de saint Chrysostôme , de Théodoret , de Cassiodore , aussi bien que
celle de saint Thomas. Les interprètes françois traduisent : Vous me conduirez par la voie
droite. » In terrain rectam, par la voie droite !...
»— ^— — ^ . — -^
nata : medicus etiara qui perfectè uovit aitem ; Spiritus sancti, secundùm illud Rom., Vin :
medicinae, potest per se operari; sed discipuhis 1 « Q.ii spiritu Dei aguntur, hi filii Dei suot et
ejus, qui noiidum est plenè instructus, non!
potest per se operari , nisi ab eo iustniatur.
Sic igitur quantum ad ea quce subsunt humanae
rationi, in online scilicet ad finem connatu-
ralem homini homo potest operari per judiciuiii
rationis; si taraen etiara in hoc liomo a.ljuvel'u'
à Deo per specialem instinctum, hoc cril supcr-
abundantis bouitatis; unde secundùm philo.^o-
phos, non quicumque habebat viiliiies mor.l^:>
acquisitas, habebat virtutes heroicas vcl dui-
nas. Sed in ordiae ad finem ullimiim siipenia-
turalem ad quem ratio movet secundùm quùJ
est aliqualiter et perfectè informata per vir-
tutes theologicas, non sufucit ipsa motio i\-
tiouis. nisi desuper adsit inslinclus el motio
hieredes, » et in Psalm. CXLII, dicit : «Spi-
ritus tuus bonus deducet me in terram rectam;»
quia scilicet ia hœreditatem illius terrœ bea-
torum nulliis potest pervenire , nisi moveatur
et deducatnr à Spiritu sancto. Et ideo ad illum
tinem consequendum necessarium est homini
hiibere donum Spiritus sancti.
Ad priraum ergo dicendum, quùd dona exce-
dunl communem perfectionem virtutum, non
quantum ad genus operum (eomodo quo con-
silij pr^tce iunt prîecepta ), sed quantum ad
molum Ofcnndi, secundùm quôd movetur
honiO db alriori principio.
Ad secundùm dicendum , quùd per virtutes
theologicas et morales non ila pcriicitur hoico
I
586 1" 1I« PARTIE, QUESTION LXVIII , AUTICLE 3.
fin, de l'impulsion supérieure du Saint-Esprit : la raison de cela, nous
l'avons dite plus haut.
3" Que la raison soit perfectionnée par la nature ou par les vertns théo-
logales, elle ne peut ni connoitre toute vérité ni faire tout Lien ; il est
donc impossible à l'iiomme de repousser en toutes choses l'orgueil , Ti-
gnorance et les autres défauts dont parle saint Grégoire. Mais celui qui
a tout dans sa science et dans son pouvoir le préserve , en habitant dans
son ame, de ces vices et de ces écarts; et comme les dons du Saint-Esprit
le rendent docile aux inspirations qui l'en éloignent , on dit qu'ils sont
donnes contrôla folie, contre l'ignorance, contre l'inconsidéralion, etc.
ARTICLE III.
Les dons du Saint-Esprit sont-ils des habitudes?
Il paroît que les dons du Saint-Esprit ne sont pas des habitudes. 1" L'ha-
Litude est une qualité permanente dans rhomme, « une qualité qui
change difficilement, » dit le Philosophe. Or les dons du Saint-Esprit ne
reposent qu'en Jésus-Christ; le prophète Isaïe l'enseigne dans le passage
cité précédemment, et Tévangéliste dit, Jean. , î, 33 ; « Celui sur qui
vous verrez TEsprit descendre et se reposant sur lui, est celui qui baptise
dans l'Esprit saint; » sur quoi saint Grégoire écrit. Moral. ,\l, 28 ou 42 :
« Le Saint-Esprit descend sur tous les fidèles, mais it ne reste toujours
et singulièrement que dans le Médiateur. » Donc les dons du Saint-Esprit
ne sont nas des habitudes.
2° Les dons divins perfectionnent l'homme en tant qu'il est mû par
l'Esprit de Dieu : voilà ce que nous avons vu dans les deux articles pré-
cédents. Or, d'une part, l'homme mû par l'Esprit de Dieu est comme
un instrument ; d'un autre côté , ce n'est pas l'instrument qui est per-
in ordine ad iiltimum linem quin semper indi-
geat moveri qiiodam siipenori lustincUi Spiii-
tus sancli , ratione jam dicta.
Ad tertiura dicendura, qu6d rationi liumanœ
lion sunt omnia co^nita, neque omnia possi-
bilia , sive acv'ipiatiir ut perfecla perfeclioiie
n.iturali, sive accipiatur ut perfecta theoiogicis
virlutibus; unde non potesl quantum ad omi.ia
rcpellere stultitiam, et alia hujasmodi de quduis
ibi sit i^entio. Sed ille cujus scieulice et po-
testali omnia subsunt, sua mausione ab ornni
stultilia et ignorai tia et hebetudine et durilià
et rteteris hujusmodi nos tutos reddit ; et ideo
dona Spiiilus sancti, quai laciunl nos bene se-
queiiles iustinctura ipsius, dicuntur contra
hujusmoui defectus dati.
ARTICULUS in.
Virum cloua S^jI/Uhs sancli sint ha'.iuis.
Ad tortium rie proceditur. ViJetur quôd
dona Spiritus sancti non sint habitas. Habitua
cnini est qualilas in homi e manens, et « est
qualitas difiicilè mobilis, » ut dicitiir in Prœ-
dicamentis (cap. D*? qualitate). Ser] proprium
Christi est quôd dona Spiritus sancli in eo re-
quiescant, ut dicilur Isa., XI; et Joan., III,
dicitur : « Super quem videiis Spiritam des-
cendentem, et manentem supor eum, liic est
qui baptizat; » quod exponens Gregorius in II.
Moml. (cap, 28 vel 43 ), dicit : « la. cunctis
[jiîelibus Spiritiîs sanctus vcnit , scd in solo
Me'iiatore semper singulariter permanet. » Et'go
dona Spintus sancti non sunt habitiis.
2. Praiterea, dona Spiritus sancti pcraciiini;
hominem secuiidùm quoi agilur à Sjiriiu Dsi,
sii-ut dictum est ( art. 1 et 2). Sed in quantum
liomo agitur à Spiritu Dei , se habet qaodani-
moJo ut inslrumentiun respecta ejas: non au-
lem convciiit ut instrcinentum p.i':iciatur pnr
haliLma, sed principale ageus. lii-go doua Sià-
ritus sancti uûu siiiit liabiluy.
DES DONS DU SAINT-ESPRIT. 5S7
fectionné par rhabitiide, mais Fagent iDrincipal. Donc les dons du Saint-
Esprit ne sont pas des habitudes.
3° Comme les dons du Saint-Esprit trouvent leur soiu'ce dans l'inspi-
ration divine, de même aussi le don de prophétie. Or le don de pro-
phétie n'est pas une habitude; car il ne reste pas toujours dans les pro-
phètes, comme le dit saint Grégoire. Donc les dons du Saint-Esprit ne
sont pas des habitudes.
Mais le Seigneur dit à ses apôtres en parlant du Saint-Esprit , Jean,
XIV , 17 : a II demeurera au miHeu de vous , et sera en vous. » Or TEs-
prit saint ne demeure pas dans Thomme sans ses dons. Donc ses dons
restent dans l'homme; donc ils sont non-seulement des actes ou des af-
fections, mais des habitudes permanentes.
(Conclusion. — Puisque l'homme, doué du libre arbitre, reçoit telle-
jnent l'action du Saint-Esprit qu'il agit lui-même , les dons célestes sont
nécessairement des habitudes qui disposent à obéir docilement à l'Esprit
saint. )
Nous devons toujours le redire, les dons sont des perfections qui dis-
posent l'homme à suivre avec docilité l'impulsion du Saint-Esprit. Or
les vertus morales perfectionnent la volonté, nous l'avons vu, comme
participant de la raison , en tant qu'elle est mue selon les lois de sa na-
ture par les ordres de cette faculté. Les dons célestes sont donc à l'homme,
dans ses rapports avec le Saint-Esprit , ce que les vertus morales sont
à la volonté relativement à la raison. Eh bien , les vertus morales sont
des habitudes qui disposent la volonté à obéir docilement à la raison :
les dons sont donc aubsi des habitudes qui préparent l'homme, en le
perfectionnant, à obéir fidèlement au Saint-Esprit.
Je réponds aux arguments : 1° Saint Grégoire résout la difficulté lui-
même; il dit, ubi supra : « L'Esprit saint demeure toujours dans les
3. PrsDterea, sicut dona Spiritus sancti sunt [ ( art. 1 ), dona sunt quaîdain perfectiones ho-
ex iiispiratione divina , ila donum propheticT!.
Sed prophetia non est babitus; non ei:im spi-
ritus prophetiœ adest prophetis semper, ut Gro-
gorius dicitin I. Homil. super Ezechiel. Erco
neque etiam dona Spiritus sancti sunt babitus.
Sed contra est id quod ûominus dicit d;sci-
pulis de Spiritu sancto loquens , Joan., XIV :
«Apud vos mai ebit, et in vobis erit. » Spiritus
autem sanctus non est in hominibus absque
donis ejus. Ergo dona ejus nianent in homi-
Dibiis; ergo non solùra sunt actus vel passio-
nes , sed etiam liabitus permanentes.
(CoKCLUsio. — C'uia bomo sic à Spiritu
sancto agitur, ut etiam ipse agat, in quantum
est liberi aibitrii ; necessarium est dona Spi- j
ritus sancti liabitus esse, quibus bomo perilci ar
ad prompte Spiritui sanclo obediendum. )
Resjjoudeo dicendum, quôd sicut dictum est
minis, quibus dispani ur ad hoc quoi bomo
bene seqnaturinstinctum Spiritus sancti. Maui-
festum est autem ex suisrà dictis ( qu. o8,
art. 1, et qu. 59 , art. 4 ) , quôd virtute? mo-
rales perficiunl vim appelitivam, secuudùm
quôd participât aliqualiter rationem, m quan-
tum ,scilicet nata est moveri per im[ erium ra-
tionis. Hoc igitur moilo dona Spiritus sancti sa
habent ad homines in comparatione ad Spiri*
tum sanctum. sir.ut virtutes morales se battrai
ad vim appetitivam in comparatione ad ratio-
nem. Virtutes autem morales babitus quidam
sunt, quibus vires appelitivce disponuntur ad
prompte obeuieujium ralioui : unde et dooa
Spiritus sancti sunt quidam babitus quibus
bomo perficitur ad prompte obediendum Spi-
ritui sancto.
Ad primmn ergo diccndum, quùd Gregorius
588
V H" PARTIE 5 QUESTION LXVIII, ARTICLE 4.
élus avec les dons qui sont nécessaires \)0\it parvenir à la vie éternelle;
mais il ne demeure pas toujours dans ceux qui sont rejetés. » Or les sept
dons divins sont nécessaires au salut , comme nous l'avons prouvé dans
Tarticle précédent ; l'Esprit saint demeure donc toujours dans les justes
avec ces dons.
2<* 11 s'agit, dans l'objection, de l'instrument qui n'agit pas, mais qui
subit seulement l'action. Or l'homme n'est pas un instrument de cette
sorte; il subit tellement l'action du Saint-Esprit, qu'il agit lui-même
comme jouissant du libre arbitre, et c'est pour cela qu'il a besoin de
l'habitude.
3° Le don de prophétie est un des dons qui sont donnés pour la mani-
festation de l'Esprit saint, et qui ne sont point nécessaires au salut (1). Il
n'y a donc point parité entre ces dons et ceux dont il s'agit dans cet article.
ARTICLE IV.
Les dons du Saint-Esprit sont-ils convenablement énumérés dans ces mots : la
sagesse, ^intelligence , le conseil , la force, la science, la piété et la crainte
de Dieu?
11 paroît que les dons du Saint-Esprit ne sont pas convenablement énu-
mérés dans ces mots : la sagesse, l'intelligence, le conseil, la force, la
science, la piété et la crainte de Dieu. 1° Dans cette énumération, figurent
quatre dons qui appartiennent à des vertus intellectuelles : la sagesse,
l'intelligence, la science et le conseil relatif à la prudence; mais il ne
s'en trouve aucun qui se rapporte à la cinquième vertu intellectuelle , à
l'art. De plus nous y remarquons la piété qui forme une partie de la
justice, puis la force qui revient à la vertu désignée par le même nom;
(1) Saint Paul décrit ces dons, I. Cor.^ XII, 7 et suiv., en commençant par ces mots :
« A chacun est donnée la manifestation de l'Esprit pour l'utilité. » Ce sont là les grâces dont
nous avons parlé daus une note précédente , les grâces gratuites , que Dieu donne pour le
bien de toute l'Eglise , et non pour Tavantage de celui qui les reçoit.
ibidem solvit dicens quod « in illis donis sine
quibus ad vitam perveniri non potest , Spiritus
sanctus in electis omnibus semper manet ; sed
in aliis non semper manet. » Septem autem
dona sunt necessaria ad salutem, ut dictum est
( art. 2 ); unde quantum ad ea Spiritus sanctus
semper manet in Sanctis.
Ad secundum dicendum, quôd ratio illa
procedit de instrumente, cujus non est agere ,
sed solùm agi. Taie autem instrumenlum non
est homo; sed sic agitur à Spiritu sancto, quôd
etiam agit , in quantum est liberi aibitrii : unde
indiget habita.
Ad tertium dicendum, qu6d prophetia est de
donis quœ sunt ad manifestationem Spiritus,
non autem ad necessitatem salutis : unde non
est simile.
ARTICULUS IV
Vtrùm convenienter septem dona Spiritus
sancti enumerentur.
Ad quartum sic proceditur (l). Videtur quod
inconvenieuter septem dona Spiritus sanjti
enumerentur. In illa enim emimeratione po-
nuntur quatuor pertinentia ad virtutes intell c-
tuales, scilicet « sapientia, intellectus, scijn-
tia, et consilium, » quod pertinet ad prudentiara;
uihil autem ibi ponitur quod pertineat ad artem,
quae est quinta virtus intellectualis, Similitcr
etiam ponitur aliquid pertineus ad juttitiam
(1) De his etiam in 2, qu. 8, art. G; et III, Sent., dist. 24 , qu. 1, art. 2^ ut et die
qu 2, art. 2, quaestiunc. 3; eilsai.^ XI, lect., col. 2,
DES DONS DU SATNT-ESPRIT.
89
r
I Kiis nous n'y voyons aucune qualité qui représente la tempérance. Donc
lenumeratiou qu'on nous donne est insuffisante,
fi.f n° "°"""tP»™i les dons la piété, qui est une partie de la jus-
\T..nT 7 ^''T'' P^^e"!^'"^'^' ""e partie de la force, on articu e
lir/a tî^i"' ^"^""''"^- '°" ''' ""' '-'-'' ''' ---^ '^ ^'^^
Diet^rirr ^^'"^f"^'' '"««'^nt «^-«nt tO"t l'homme en rapport avec
Dieu. Or es dons perfectionnent l'homme en tant qu'il est raù par Dieu
Donc ,1 falloit assigner des dons relatifs aux vertus théologales
le cnÏÏ rî'fnf'' ° r '"''"' '' ''°° '' '^'^"''' ^" ï"^' «^^ °^ême qu'on
le cra nt. Or 1 amour , 1 espérance et la délectation sont des passions aui
eKn Z'r ' '' ""r ''"^'°" '°='*^"^ 1- ''-^ --'- Si doScrain"
est un don , l amour, l'espérance et la délectation en sont aussi
au cons"eiret^'rn'^'7f°°^''''f ''"'«'"'=' ^ ^* ''S''''' ''^^' de la force
charte un H L j . ' ","'' " '' "''"'' '^'^ ^'«"- ^°''' '1 f^"»" «"^si
charger un don de diriger la crainte; donc on assigne mal le nombre des
énumIratÏÏw! ""*^' ''" ""'' °™ '^^ ^^P» «^^ <I- -"ferme notre
init?/"'"''?' """'■ ~ " r ''P' ''°"' 1"^ perfectionnent la raison et la vo-
conS' la w"T " '' "'?' "^ '°"^ ^°°' '^ ^»S«^^«> l'intelligenc ,
le conseil, la force, la science, la piété et la crainte de Dieu. )
branches.» B>rés Buper, l^ Tb nj .r' /« ^s-cr^SaV,;^^^ I™'"" "^ ^"
représente le SaJ„. Espn. , e. ,es sep. >„n.éres <^::T^XI 1.7:.""^,:" T ^0 '
(scilicet pjV/fl^) et aliqiiid pertinons ad foititu-
dinem ( scilicet fonitudinis donum ) ; nihil
autem ponitur ibi pertinens ad temperantiam.
Ergo insuffîcieuter euumerantur dona.
_ 2. Prœterea, pietas pars est justitù^e. Sed
circa fortitudinem non ponilur aliqna pars ejus
sed ipsa fortitudo. Ergo non debuit poni pie-
tas, sed ipsa justitia.
3. Prœterea, virtutes theologicc-e maxime
ordinant nos ad Deum. Cùm ergo dona pera-
ciant horainera secundùm quôd movetur à Deo,
videtiir quôd debuissent poni aliqua dona per-
tinentia ad theologicas virtutes.
4. Prœterea, sicut Deus timetur, ita etiam
amatnr , et in ipsum aliquis sperat , et de eo
delectatiir. Amor autem, spes et delectatio suât
passiones condivisœ timori. Ergo sicut timoi
^dona' '^'''^"''' ' ^*^ ^* ^^'^ *"^ ^^^^°^ P*'^
5. Prœterea, intellectui adjungitur sapien-
tia . quœ régit ipsum , fortitudini "autem cow/-
''""^^.Pi^tat' verô scientia. Ergo timori debuit
addi ahquod donum directivum. Inconvenienter
ergo septem dona Spiritus sancti enumerantur,
Sed m contrarium est autboritas Scripturae.
Isai., XI. tr ^
(CoNCLusio. — Septem sunt Spiritus saiicti
dona, Quibus homo tam in ratione quJim ia
appetitu periîcitur ad virtutum opéra consum-
manda; donum scilicet sapientiœ, intelle.:li\3
consilii, fortitudinis , scientia}, pietatis ci lil
moris. )
590 I'» W rATlTIE, QUESTION LXTIII, ARTICLE A,
Noti.s Tavons va dans l'arlicle précédent ; les dons sont dos habitudes
qni di-;posent l'homme à suivre docilement l'impulsion du Saiiit-Ksprit,
tout comme les vertus morales préparent la volonté à obéir à h r:ii-on.
Or de môme que la volonté est mue selon les lois de sa nature par la
raison, ainsi toutes les puissances de l'homme sont miies par l'impulsion
du Saint-Esprit. Comme donc il y a des vertus dans toutes les puissances
qui peuvent être principe d'actes humains, semblablement il y a des
dons célc-tcs dans ces mêmes puissances, c'est-à-dire dans la raison et
dans la volonté. On distingue la raison spéculative puis la raison pratique,
et l'une et l'autre ont la perception et le jugement de la vérité ! La raison
spéculative est perfectionnée dans la perception de la vérité par la pru-
dence, et la raison pratique l'est par le conseil ; puis la raison spéculative
reçoit de la sagesse la perfection nécessaire pour bien juger, et la raison
pratique la reçoit de la science. Ensuite la volonté est pcrfeclionnée par
la piété dans les choses qni se rapportent à autrui ; elle est affermie par
la force contre la crainte des périls dans les choses qui se rapportent à
nous-mêmes ; enfin elle est prémunie par la crainte de Dieu contre les
attraits des plaisirs déréglés^ conformément à ce qui est écrit, }:^rov., XV,
27 : (( Tout homme évite le mal par la crainte du Seigneur ; » et encore,
Ps. GXVIU, 120 : a Transpercez mes chairs par votre crainte, car vos
jugements me remplissent de frayeur. » On voit donc que les dons cé-
lestes s'étendent à toutes les choses qu'embrassent les vertus , soit intel-
lectuelles, soit morales.
Je réponds aux arguments : 1° Les dons du Saint-Esprit perfectionnent
l'homme dans les choses qui appartiennent à la vie droite. Or l'art ne
concerne et ne règle pas ces ciioses-là , mais celles qui se font artifîcielle-
i:\ent; car il n'est pas la règle des actes, mais des ouvrages, comme le
remarque le Philosophe. On peut dire aussi que, dans l'infusion des dons
Respondeo dicendum, ouod sicut dictum est
( art. 3 ), dona snnl quidam liabiluspeilicientes
houiiiieni ad hoc qiiôd prompte sequal-ir in-
stiiictiim Spiritiis sancti, sicat virtutes morales
TierDoiunt vires appeliîivas ad obediendum ra-
tioni. Sicut autem vires appetilivœ natœ sr.nt
nioveri per imperiiun rationis, ita oames vires
liumanse natae ?unt nioveri per instinctum Dei,
sicat à quaùam siiperiori potentia : et i.'co in
omnibus viribus Ui^minis quai possunt e.-^se
principia buuianorum actuuni, sicut surit vir-
tutes, ita etiam suut dona, scilicet ia ratione
et in vi appetitiva. Ratio autem est speculaliva
et praclica, et in ulraque consi!eratur appre-
hensio veritatis., qnœ pertinet ad inventionem,
et judicium de verilate. Âd apprehensionem
i-;tv'.r ve itaîis pertlcitur speculativa ratio p?r
f-u'ileciii'iif pradica verô pev consdium;âd
reciè autem ju^lican !ii n^ si'ecuîaliva quidem
per sopientinm , pr3Ctica vero per scient iom
perficitur. Appetitiva autem virtus, in bis qui -
dem quœ suut ad alterum, perficitur per pie-
taiem ; in bis autem qiiœ sunt ad seipsum.
perfiritur per fortitudmem conira timorem
periculorum^ contra conçu piscentiaui vero iaor-
dinatam delectabilium per timorem^ secundùm
ilhid Proverb., XVI : «In timoré Doniini dé-
clinât omnis à malo; » et in Psal. CXVUI :
(( Confiçre timoré tuo carnes meas , à judiciLs
enim luis timui. » Et sic patet quôd hœc dona
extendunt se ad omnia , ad quae se exlendunt
virtulcs tam intellectuales , quam morales.
Ad pi imum ergo dicenlura , quod dona Spi-
ritus sancti pcriiciunt homi'iem in bis q;;» per-
Ihient ad bene viveiuium, ad qnai non orjinalur
ars , se:l ad cxleriora factibili-j ; est er.i;:i nrs
ratio rccla non agibiiiam , sed factibilium , ut
dicitur ia Vi. Éthk. (cap. 5). ivte>ttantc
DES BONS DU SAISÎT-ESPRIT. 59j[
«ip&ieurs, l'art appartient au Saint-Esprit , qui est le principal motour;
Il ne revient pas à Ihonime, qui est pour ainsi dire l'or-ane de Dieu
quand il est niù par lui. - Maintenant, le don de la crainte répond en
quelque sorte a la tempérance; car de même qu'il est de la tempérance
considérée dans sa nature propre, d'écarter l'homme des plnsirs mauvais
par le bien de la raison, pareillement il appartient au don de la crainte
de 1 éloigner des plaisirs mauvais par la crainte de Dieu.
2° La justice a trouvé son nom dans la droiture de la raison (1)'
il vaut donc mieux la désigner comme vertu que comme don. Mais lé
nom de pieté exprime d'abord le respect filial qu'on a pour son père et
i;our sa patrie; puis il désigne le culte de Dieu, parce que l'Etre créditeur
souveramement charitable, infiniment bon, est le Père de tous comme
e remarque saint Augustin. On a donc raison A' ^A^v viété]mn jus-
tice , le don qui fait faire le bien par respect pour Dieu.
3« L'esprit de l'homme ne peut être mû par le Saint-Esprit sans qu'il
lui soit uni de quelque manière : ainsi l'instrument n'est mù par l'ouvrier
que sous la condition rigoureuse du contact ou moyennant une autre union
Or la première union de l'homme avec Dieu s'accomplit par la foi ra-
1 espérance et par la charité : ces vertus donc précèdent les dons div'^s
comme leurs racines; les dons célestes appartiennent donc à ces vertus
comme leurs émanations.
4° L^imour, l'espérance et la délectation concernent le bien comme
leur objet; or le souvernin bien c'est Dieu ; les noms de l'amour de l'-s-
perance et de la délectation peuvent donc s'appliquer aux vertus théolo-
gales, qui unissent l'ame à Dieu. La crainte, au contraire, a le mal pour
;.n!?c4tim',^''"''-''l', V? r;" • P ' "' f" '" ""■''' *"' ' •'•«^"' «'' f»i' ""•-"'^e de
,JH- T : '-"■ ' '" "' ^""^ '"^'^ '''-' "" t"' «'S' ""' 4 '» f^ele, de ce qui esl cop-
o,^e a la droue ra.son. La j„s,i,.e , piise dans le se.» large , comprend comme onle sa»
chm dlci qr.ôd quantmn rd iiifiisinncm dono-
rum, ars pertinrt ad S[^intum sanctura, qui
est pim. ip:di{er movens; non aiitem ad homi-
lî^s, qui sunt qiiœdam orgnna cjus dum ab eo
n:ovenliiv. Tempeianliîr aulem respondet qno-
(l'.miiiodo donum tiraoïis : sicut eniui ad vir-
tilcin temperantiae pertinet secundùm ej-'s
rrorriain rationeiii ut aliquis recédai à delec-
:'!.iouil)iis piavis propler bonum rationis, ita
f-d donum {unoris peitinet quod aiiiiuis recédât
à delectiUionibus pravis propler De"i timorem.
Ad seciin.lum diccndum, quod nomeii justi-
«* impouitur à reclitudine rationis; et ideo
noiiieii^ virlutis est convenientius quair. nomen
doni. Sed uonien pietatis importât reverentiam
quam habemus ad patrem et ad patiiàm ; et
quia paler ouiuiam Deus est, etiam cuUits Dei
pietas noiijiualur, ut Augusiinus diciî X. De
Civ. Dei (cap. 1). Et i'ieo convenienter donura
qiio aliquis propter reverentiam Dei bonu-n
operatiir ad omnes , pietas nominatur.
Ad tertium dicendum , qnod animas hominis
non movetur à Spiritu sancto , nisi ei secun-
dùm aliquem moduni uniatur, ^icut instrumen-
tiim non movetur ab artifice nisi per contactum
aut per aiiquam aiiam unionem. Prima aulem
unio hominis est per fidem , spem et cbarila-
tem : unde istae virtutes prcesupponunliir ad
dcna, sicut radices qusedam doiiorum; unde
omiiia dona pertinent ad bas très virtutes sicut
qu.iHlam derivationes prsedictarum virlutum.
Ad quarlum dicendum , quod amor, s[ies f>A
deleclatio babent bonum pro objecto; suma>iiai
aiuem bonum Deus est; unde nomina hirum
pnssionum traiisferunlur ad virtutes Iheclo'jicjs
luibus anima coujungilur Dec. Timons aut«m
592 I" u' pautie, question lxviii, ARTictë 5.'
obiet; et comme le mal ne se trouve point en Dieu, elle n^implique point
runion avec Dieu, mais Véloignemcnt do certaines choses par respect
pour Dieu. La piété n'est donc pas le nom d'une vertu théologale mais
kn don qui éloigne plus sûrement du mal que la vertu morale ne
^'50 uTageie dirige tout ensemble et intellect et les affections de
l'homme ; voilà pourquoi Von admet deux dons relatifs à ce double guide,
lui faisant correspondre le don d'intelligence dans Tintellect et le don
de crainte dans les affections. Car la crainte de Dieu trouve son motit prm-
cipal dans l'excellence infime, qu'il apppartient à la sagesse de consi-
dérer.
ARTICLE V.
Les dons du Saint-Esprit sont-ils unis les uns aux autres?
Il paroît que les dons du Saint-Esprit ne sont pas unis les uns aux
autres. !« Saint Paul dit, L Cor,, XII, 8 : « A l'un est donnée par 1 Es-
prit la parole de sagesse ; à un autre la parole de science , selon le même
Esprit. « Or la sagesse et la science figurent parmi les dons du Saint-
Esprit Donc ces dons sont donnés l'un à celui-ci, l'autre a celui-la;
donc ils ne sont pas unis les uns aux autres dans le même sujet.
Nous lisons dans saint Augustin, Be Trin., XIV, 1 : «Beaucoup de
fidèles n'ont pas la science , bien qu'ils aient la foi. r> Or il est des dons
célestes , au moins la crainte, qui accompagnent la foi. Donc les dons ne
sont nas touiours ensemble dansle même cœur.
30 Saint Grégoire dit. Moral, \, 15 ou 32 : « La sagesse est amoin-
drie, quand elle est privée de l'intelligence ; l'intelligence est mutile,
(DU vertu morale fait éviter le mal par déférence à la raison , la piété le fait éviter par
respect pour Dieu : la piété est donc un guide plus sûr que la vertu morale.
objectum est malum, quod Deo niillo modo'
compelit : unde non importât conjunctionem
ad Deum , sed magis recessum ab aliquibus
rébus propter reverenliam Dei. Et ideo non est
nomen virtutis théologie», sed doni quod emi-
nentius relrabit à malis quam virtus moralis.
Ad quinlum dicendum , quod per sapientiam
dirigitur et hominis intellectus ethominis affec-
tus ; et ideo ponuntur duo correspondentia sa-
pientiae tanquam directivo ; ex parte quidem
intellectus donum intellectus; ex parte autem
alîectus donum timoris. Ratio enim timendi
Deum prcecipuè sumitur ex consideratione ex-
cellentiœ divins, quam considérât sapientia.
dona non sint connexa. Dicit enim Apostolus
I. ad cor., XII : « Âlii datur per Spiritum
sermo sapientiœ, alii sermo scientiae secundum
eumdem Spiritum. » Sed sapientia et scientia
inter dona Spiritus sancti coraputantur. Ergo
dona Spiritus sancti dantur diversis et non
connectuntur sibi invicera in eodem.
2. Preeterea , Âugustinus dicit XIV. De Trin,
(cap. 1), quod « scientia non poUent fidèles
plurimi , quamvis polleant ipsa tide. » Sed fidem
concomitatur aliquod de donis, ad minus do-
num timoris. Ergo videtur quod dona non
sint de necessitate connexa in une et eodem.
3. Praeterea, Gregorius in I. Moral.,^ dicil
(cap. 15, sive 32), quod « minor est sapienlia
si intellectu careat-, et valde inutilis intellectus
est si ex sapientia non subsistât ; nec utile est
consilium cui opus fortitudinis deest, et valde
ARTICULUS V,
Vtrùm dona Spiritus sancti sint connexa.
Ad q-iintum sic proceditur (1). Videtur quod
il) U bis etiam in 2 , 2 , qu. 19, art 9 ; ut et III. part. , qu. 7 , art. 5, ad 3 ; et HI, Sent.,
DES DONS DU SAINT-ESPRIT, 593
quand elle ne reçoit pas sa direction de la sagesse; le conseil ne sert de
rien, quand il n'est point soutenu par la force; la force est vacillante,
quand le conseil ne lui i)rête pas son appui ; la science est stérile, quand
elle ne réunit point la piété ; la piété ne fait pas le bien , quand elle n'a
pas pour compagne la discrétion de la science ; la crainte ne produit pas
non plus les bonnes œuvres, quand toutes ces vertus ne forment point
son cortège. » Donc on peut avoir un don du Saint-Esprit sans avoir les
autres ; donc ces dons ne se suivent pas nécessairement dans le même
Gdèle,
Mais le même saint Grégoire dit , immédiatement avant les paroles
qu'on vient de lire : « Dans les festins qu'ils se donnent, les tils de Job
se nourrissent les uns les autres (1). » Or ces fils de Job sont les dons du
Saint-Esprit. Donc les dons du Saint-Esprit sont toujours ensemble, puis-
qu'ils se soutiennent et se sustentent réciproquement.
(Conclusion. — Comme la raison est perfectionnée par la prudence,
ainsi l'Esprit saint habite en nous par la charité : les dons du Saint-Esprit
sont donc unis dans la charité, comme les vertus morales le sont dans
la prudence. )
Il est facile , après ce qui précède, de résoudre la question présente.
Comme la vertu morale dispose la volonté au mouvement de la raison,
ainsi les dons supérieurs disposent toutes les puissances de l'homme à
l'impulsion du Saint-Esprit : voilà ce que nous avons avons vu dans le
troisième article. Or de la même manière que la vertu morale règle et
(1) Job a I, 1 , 2 , 4 : « Il y avoit , en la terre de Hus, un homme qui s'appeloit Job....
Il avoit sept fils et trois filles.... Ses enfants alloient les uns chez les autres , et ils se trai-
toient chacun à son jour. Ils envoyoient prier leurs trois sœurs de venir manger et boire avec
EUX. »
Les interprètes enseignent que les sept fils de Job représentent les sept dons du Saint-
Espiit, et ses trois filles les trois vertus théologales. C'est dans cette interprétation que saint
Grégoire dit : « Les fils se donnent des festins, quand les vertus nourrissent l'ame. Us se
traitent chacun er son jour, parce que les vertus de la grâce septénaire ont leur heure et leur
moment : autre est le jour de la sagesse , autre le jour de l'intelligence , autre le jour du
conseil, de la force , de la science , de la piété et de la crainte de Dieu. »
fortitudo destituitur, nisi per consilium ful-
ciatui -, nulla est scientia si utilitatern pietatis
non habet-, et valdè inutilis est pietas, si scien-
tiai discietione careat; timor quoque ipse si
non bas virtutes hahuerii, ad nullum opus
bonse actiouis surgit. » Ex quibus videtur quod
unum dnnum possit sine alio habeii ; non ergo
dona Spiritus sancti sunt connexa.
Sed contra est, quod ibidem Gregorius prœ-
miltit ditens : « illud in Job liliorum convivio
per^crulandum videtur, quod semetipsos invi-
cem pascunt. » Per filios autem Job de quibus
loquitur, significantur dona Spiritus sancti. Ergo
dona Spiritus sancti sunt connexa per hoc
quod se invicem relîciunt.
(CoNCLUSio. — Sicut nostra ratio per prii-
dentiam peificitur , ita per charitatera Spiritus
sanctus in nobis habitat ; unde inanifestuui est
dona Spiritus sancti in cbaritate connexa esse,
sicut virtutes morales in pruderitia couneclun-
tur.)
Respondeo dicendum , quod hujus quaestionis
veritas de facili ex prœmissis potest haberi,
Dictum est enim supra (ait. 3), quod sicut vires
appelitivse disponuntur per virtutes morales
in compaiatioue ad regimen rationis, ita om-
dist. 36, qu. 1 , art. 3; et qu. 5, de virlut., art. 2, ad 6j et in !• ad Cor,^ XIII, lect. 2,
col. 3.
T. 38
594 I** II* PARTIE, QUESTION LXVIIÏ, ARTICLE 5.
dirige la raison par la prudence , semblablement TEsprit saint meut et
perle.tionne les anies par la charité; car c'est en oUe qu'il habite dans
Thonime, conformément à cette parole, «om., V, ^- : « La charité 4e
Dieu est répandue dans nos cœurs par TEsprit saint qui nous a été
donné. » Comme donc les vertus morales sont unies entre elles dans la
prudence, de môme les dons du Saint-Esprit sont unis entre eux dans
la charité par une connexion nécessaire; qui donc a la charité a tous les
dons du Saint-Esprit , parce qu'on ne peut les avoir les uns sans les
autres.
Je réponds aux arguments : 1" La sagesse et la science sont, d'abord,
des grâces gratuites : alors elles répandent abondamment la connoissance
des choses divines et des choses humaines, afin que les docteurs puissent
éclairer les fidèles et confondre les impies. C'est dans ce sens qu'en parle
saint Paul; aussi ne dit-il pas la sagesse et la science purement et sim-
plement, mais il dit la parole de la sagesse et la parole de la science (l).
Ensuite ces deux choses sont des dons célestes : alors elles disposent l'm-
telligence de l'homme à suivre l'inspiration du Saint-Esprit dans la con-
noissance des choses divines et des choses humaines. On voit que ces
dons sont dans tous ceiLx qui ont la charité,
2° Saint Augustin commente le texte qui vient de nous occuper dans la
réponse précédente; il prend donc le mot science dans le premier sens
que nous lui avons donné , de grâce gratuite. On le voit , 4'ailleurs , par
les mots qui suivent immédiatement le passage objecté : « Autre chose
est, dit le grand évêque, de savoir les vérités quïl faut croire pour ob-
tenir le bonheur éternel, autre chose de les savoir pour les expliquer
11) Saint Paul commf-nce rénumération des grâces gratuites par ces mots , I. Cor.^ X.t, 7 :
« A chacun est donnée la manifesl tion de TEspril pour rulilité. » Sur quoi Théodoret dit :
« C'est la manifestation de VEspvit qui est donnée mais non la science; ceux qui la reçoivent a
avcient déjà dans la foi la connoissance de la vérité . mais ils ne pouvoient rexoliquer. » ^
nés vires aniinse (lisponuotur per dona in com-
paratione ad Spiritum sanctutn moventem. Spi-
ritus autem sanctus habitat in nobis per cbari-
tatera, secundùm illud Rom., V : « Charitas
Dei ditîusa est in cordibus nostris per Spirituin
sanctum. qui datus est nobis;» sicut ratio
jiostra perficitur per prudentiam. Unde sicut
virtutes morales connecluntur sibi invicem in
prudentia, ita dona Spiritus sancti connec-
tunlur sibi invicera in cbaritate. Ita scilicet
qiiod qui charitatera habet, omnia dona Spi-
ritus sancti habeat, quorum nulium sine cba-
ritate baberi potest.
Ad priinum ergo dicendum, quod saiJerJia
et scientia uno modo possunt considerari se-
cundùm quod suut graiiœ gratis datœ; prout
scilicet aliquis abundat in tantum in cognitione
remm divmarum et humanarum, ut possit
etiam fidèles iustruere et aJverSarios confjn-
dere. Et sic loquitur ibi ÂpostoUis àesapientia
et scientia ; unde signanter fit mentio de ser-
mone sapientiœ et scientiœ. Alio modo pos-
sunt accipi prout simt dona Spiritus sa açti;
et sic snpientia et scientia nibil aliud sunt
quam qusedam perfectioaes huiiianae mentis se-
cundùm quas disponitur ad sequenlum instinc-
tum Spiritus sancti in cognitione divinorum et
humanoruin. Et sicpatet quod bajusioài doua
sunt in omnibus habentibus cl^aritateqï.
Ad secupdam dicendun^, ç('j6c^ Augastinus ioi
loquitur de scientia expoaer.^ {ir.edtcta.a auc-
toiit tem Âpost-^ii. Unde loquitu^ de scijntu
praedicto modo accepta , secundu n quod est
gratia gratis data. Quoi pa^et ex hoc quod sub-
dit : « Aliad en! m est scire tantummodo quid
homo credere debeat propter adipiscendam vi-
DES DONS DU SAINT-ESPRIT. 595
aux personnes pieuses et pour les défendre contre les impies; p'est jci ce
que TApôtre désigne proprement par le mot science. »
3° Comnie uous l'avons vu précédemment, une 4es deux cousidératious
par lesquelles qï\ prouve la connexité des vertus morales , p'esj; qu'elles
se communiquent mutuellement leur perfection. Eh bien, saint Grégoire
\eut prouver de la même manière la connexion des dons supérieurs, en
montrai^t que les uns ne sont poii^t parfaits sans les autres. C'est pour
cela qii'il dit, immédiatement avant le passage objecté : a Toutes ces
Yertus sont grandement affaiblies, quand elles ne se prêtent pas uu appui
réciproque. » Le saint docteur ne veut donc pas dire que les dons peuvent
être les uns sans les autres; mais que Tintelligepce, par exemple, ne
seroit pas un don si elle ne réunissoit point }a sagesse, de prjêpag qu^ 1^
tempérance ne seroit pas une vertu sans la justice.
ARTICLE VL
Les dons du Saint-Esprit demeurent-ils dans la céleste patrie?
Il paroît que les dons du Saint-Esprit ne demeurent pas dans la célesta
patrie. 1^ Saint Grégoire dit. Moral., II, 27 ou 36 : « L'Esprit saint
éclaire et prémunit par ses dons Tame fidèle contre les tentations. » Or
il n'y aura plus de tentations dans le séjour de la justice et de la vertu ;
car il est écrit, /s., XI, 9 : « Ils ne nuiront point, et ils ne tueront point
sur toute ma montagne sainte (1). » Donc les dons du Saint-Esprit n'exis-
teront pas dans la céleste patrie.
(1) Ibid., 8 et 9 : « L'enfant qui sera encore à la mamelle se jouera sur le trou de l'aspic,
et celui qui aura été sevré_ portera sa main dans la caverne du basilic; ils ne nuiront poin*
et ils ne tueront point sur toute ma montagne sainte. » Dans leurs idées basses et ch^'^^c.ies,
attendant un bienfaiteur temporel dans le Messie , les Juifs disoient que l'aspic et le basilic
deviendroient les amis de l'homme et perdroient leur venin , qu'alors l'enfant pourroit sans
péril mettre la main dans le trou qu'ils habitent Saint Jéiôuie flétrit cette illusion grossière:
tam beatatp , qnœ non nisi œterna est ; aliud
autem est scire quemadmodum hoc ipsum et
piis opilulelur et contra impies defendatur j
qiiara proprio appellare vocabulo scientiam
videtur ApostoUis'. »
Ad tertiiim dicendum , quod siciit une modo
connexio virtulum cardinaliura probatur per hoc
quod una earum perficitur quodammodo per
non esset donum, sicut temperanlia, si esse
sine juslitia, non esset virtu's.
ARTICULUS VI.
Ç/irùn} dof\a $.piritiis àancii remane(int\
in pai.ria.
Ad sextura sic proceditur (1). Videtur qiiôd
aliam, ut supra dictum est (qu. 65, art. 1), ita ; dona Spiritus sancli non maneant in palria.
Gregorius eodem modo voit probare connexio- 1 Dicit eniin Gregorius in II. Moral, (cap. 27
nem doiiorum per hoc quod unum sine alio non [ vel 86), quod « Spiritus sanctiis contra siugula
potest esse perfectum. IJnde prîemittit dicens : ; tenlamenta septem douis erudit nientem. » Sed
« Valde sini^ula quaelibet destituilur, si uon una | in patria non erunt aliqua tentameuta, secun-
viitus alii \irtuti suffragetur. » Non ergo datur
intelliiii quôd unum douum possit esse sine
dum illud Isa., XI : « Non uocebunt et non
occident in universo monte sancto meo. » Ergo
alio; sed quod intellectus si esset siiie sapientia . dona Spiritus non erunt in patria
(1) De bis etiaro in 3, 2, qu. 8, aït. 7; ut et part., qu. 7, Ati. 5, ad 3; et HI, Sent^
dist. 34, qu. 1 , ait. 3; et iterum dist. 35, qu. 2, art. 2, qusestiunc. 3.
Î596 I" II' PARTIE, QUESTION LXVIIt, ARTICLE 6.'
2" Les dons du Saint-Esprit sont des habitudes, comme nous l'avons
prouvé. Or, d'une part , les habitudes sont inutiles là où elles ne peuvent
produire leurs actes ; d'un autre côté , les actes de certains dons ne
peuvent avoir lieu dans réternelle patrie ; car saint Grégoire dit. Moral.,
l, -25 ou 32 : « L'intelligence fait pénétrer les choses entendues, le conseil
empêche d'être précipité dans ses jugements, la force bannit la crainte de
l'adversité , et la piété remplit d'œuvres de miséricorde les entrailles du
cœur : » toutes choses qui n'existent pas dans le bienheureux séjour.
Donc les dons cessent après la gloriflcation.
3° Si certains dons, comme la sagesse et l'intelligence, perfectionnent
l'homme dans la vie contemplative, d'autres, tels que la force et la piété,
le perfectionnent dans la vie active. Or la vie active cesse avec la vie ter-
restre, comme le remarque saint Grégoire. Donc les dons du Saint-Esprit
n'existeront plus dans l'état de la gloire.
Mais saint Ambroise dit, Be Suivit, sancto, I, 20 : « La Cité de Dieu,
cette céleste Jérusalem , n'est point abreuvée par les ondes d'un fleuve
terrestre; mais l'Esprit sanit, dont les eaux jaillissent de la source de vie
et étanchent d'un trait la soif des âmes, se répand avec profusion, con.me
en bouillonnant, dans les habitants du ciel par les canaux des sept vertus
spirituelles. »
(Conclusion. — Sous le rapport de la matière qu'ils concernent ici-bas,
relativement aux œuvres de la vie active, les dons ne restent pas dans la
bienheureuse patrie ; mais ils subsistent éternellement quant à leur es-
sence, parce que l'homme glorifié, soumis à Dieu dans tout son être,
suivra parfaitement l'impulsion du Saint-Esprit. )
On peut considérer les dons sous deux points de vue : dans leur essence
Le Prophète parle, dil-il, du royaume spirituel du Christ ; dans TEglise, les animaux veninieux,
c'est-à-dire les démons ne donneront point la mort aux âmes quand elies ne goûteront pas
leurs séductions empoisonnées.
2. Practerea, dona Spiritas sancti sunt ha-
bitus quidam, ut suprà dictum est (art. 3).
Frustra autem essent habitus ,, ubi actus esse
Don possunt; aclus autem quorumdam dono-
rura in patria esse non possunt; dicit enim
Gregorius in I. Moral, (cap. 25 vel 32», quod
« intellectus facit audita penetrare et consilium
probibet esse praecipitem , et fortitudo facit non
metnere adversa , et pietas replet cordis viscera
operibus misericordia^ ; » hicc autem non com-
petunt statui patriae. Ergo hujusmodi dona non
erunt in statu gloriae.
3. Pra'terea , donorum quœdam perûciunt
hominem in vita comtemplativa, ni sapietiiia
et inieUectus: quaedam in vita activa, ut
pietas et fortitudo. Sed activa vita cum bac
\ita terminatur , ut Gregorius dicit in VI. Mo-
ral, (cap. 18 sive 28). E«go in statu glo-
riae non erunt omnia dona Spiritus sancti.
Sed contra est, qnod Ambrosius dicit la
libro De Spiritu sancto : « Civitas Dei \\\\
Jérusalem cœlestis non meatu alicujus fluvii
terrestris aluitur, sed ex vitae fonte procedens
Spiritus sanctus , cujus nos brevi satiamur
haustu , in illis cœlestibus spiritibus redundan-
tius videtur affluere, pleno septem virlutum
spiritualiiim fervens meatu. »
(CoNCLUSio. — Dona Spiritus sancti ^uo acj
ipsorum materiam circa quam nunc versantur,
ipsa scilicet opéra vita; activai , non remane-
bunt in patria ; reraanebunt autem , idque oer-
fectissimè; quantum ad essentiam donorum ^
quia tune horao totaliter Deo subditus, Spiritus
sancti motionem perfectissimè sequetur.)
Respondeo dicendum, quod de donis dupli-
citer possumus loqui • uno modo quantum al
dï:s tc^ys DU saint-îi^prît. 597
tÔ-ffri!"" "f f'- f "' " P'^"""' ''^^PP°'-'' '«^ dons subsistent avec
foate leur perfection dans la céleste patrie : saint Ambroise l'enseigne
dans e passage rapporté tont-à-l'henre, et l'on en découvre aisé.nentla
'/T: ,^'' ''.""^ supérieurs disposent les anies à suivre l'impulsion
la di.ec ion du Moteur suprême? N'est-ce pas dans le ciel, où « Dieu est
on uT sT: "•'°"'™' '1 ^'' '''"' ^'"'' ^ ^"'■' ^^^^' 28, où l'homme lui est
0 imi, sai s reserve, dans tout son être? Relativement à leur matière
les dons n existeront point après la glorification, car ils concernent dans
cette vie passag re des objets qui ne seront pins dans l'éternel séjour -
i>ous avons dit la même chose à l'égard des vertus cardinales
J^Zrf' ?"\''"'?""^«"'s : 1» Saint Grégoire parle des dons tels qu'ils
d^ 1, M ?l '" P''''"*' ' '" *'' "°"^ prémunissent , sur cette terre
de la !',> "''",?' T""' ''' *'"*''"°"^ ^^ f''^'-' ™«i' dans l'état
^Pri, H ',''f ^' "''' ^"'^ ""'P^™ ^*°^ ^«*0"'' ils nous perfection-
neront dans le bien.
2» Le même saint Grégoire met, dans chaque don, des choses qui
passent avec la vie présente et des choses qui restent dans la vie future •
voyez plufot « La sagesse, dit-il à l'endroit cité dans l'objection, soutient
le cœur par lespérance et par la certitude des biens éternels : » l'espé-
rance pas^e, la certitude reste. « L'intelligence fait pénétrer les choses
entendues , et dissipe les ténèbres de l'esprit : « l'audition des choses en-
seignées cesse , car « l'homme n'instruira point son frère » dans le ciel
di Jerenne XXXI, 3 ; mais l'illumination de l'esprit reste éternellement!
« Le conseil empêche d'être précipité dans ses jugements, » ce qui est né-
cessaire dans la vie présente; « il remplit le cœur de raison , » ce qui est
aussi nécessaire dans la vie future. « La force bannit la crainte de
1 adversité , » chose nécessaire dans celte vallée de trouble et d'angoisse •
« elle entretient et nourrit la confiance, » chose qui reste dans le séjour
essentiam donorum ; et sic perfectissimè erunt
in patria , sicut patet per auctoiitatem Ambrosii
inJuctam. Cujus ratio est : quia dona Spiritus
sancti perficiunt mentem humanam ad sequec-
dam uiotioDem Spiritus sancti- quod pra?cipuè
erit in patiia , qnaudo « Deus erit omnia in om-
nibus, » ut diciturl. ad Cor., XV, et qiianJo
homo ent tctaliter subditus Deo. Aiio modo
possunt coRsideiari quantum ad materiam circa
qujm operantur ; et sic in praesenti habent
opeiûtionem circa aliquam materiam, circa
Quam non liabebunt operationem in patiia,
sicut supra de virlutibus cardinalibus dictum
est.
Au primiim ergo dicendum , quôd Gregorius
loquilur ibi de donis secimuum quod corapetup.t
Etatui prccsonti, sic euim donis protegimur
contra teiilamenlamalorum; sedin statu gîoriœ,
cessantibus malis, per dona Spiritus sancti per-
ûciemur in bono.
Ad secundum dicendum , quod Greirorius in
singulis donis ponit aliquid quod transit cuoi
statu praesenti , et aliquid quod permanet in
luturo. Dicit enim quoJ « sapientia mentem de
acternorum spe et certitujine reGcit; » quorum
duorum spes transit, sed certitudo reraanet. Et
de intellectu dicit quoJ « in eo quod audita pé-
nétrât , reQciendo cor, tenebras ejus illustrât, »
quorum auditus transit, quia « non docebit vif
iratrem suum , n ut dicifur Jerem._, XXXI;
s-d illustratio mentis manebit. De consilio
autem dicit quod « probibet esse praecipitem »
qiiod est necessarium in praesenti-, et iterum
quôd « ratione auimum replet, » quod est neces-
sarium etiam in futuro. De iortitudiiie vero dicit
quôd <( adversa non metuit , » quod est ueces-
KÔS !'• TT« PARTIE , QUESTFON LXVTTI, ARTICLE 7.
de la paix et du Loiilieiir. « La science calme la faim causée par l'igno-
rance dans les entrailles de l'esprit : » calmer la faim causée par
l'ignorance, cela appartient à la vie temporelle; « dans les entrailles de
l'esprit, n si l'on entend que la science remj)lit l'esprit de connoissance, cela
s'accomplit dans la vie éteriîelle. « La piété remplira d'œuvres de miséri-
corde les entrailles du cœur : » prise littéralement et dans son ensemble,
cette cliose-là n'appartient qu'à l'état présent; mais l'amour mutuel,
désigné par « les entrailles du cœur , » appartient à l'état futur ; dans le
ciel, plus d'œUvres de miséricorde, mais affection fraternelle qui se
réjouira du bonheur des autres. « La crainte abat l'orgueil des choses pré-
sentes et conforte l'espérance des choses futures : » la première de ces
choses appartient à cette vie périssable; la seconde n'est pas dans la vie
éternelle relativement a l'espérance, tuais elle peut s'y trouver quant à la
confortatioil dans les choses que nous espérons sur la terre et dont nous
jouirons dans les cieux.
3<^ L'objection considère les dons relativement à leur matière : car ils
n'auront pas pour dbjet , dans la céleste patrie , les œuvres de la vie
active ; mais ils cbncetneront les actes de la vie contemplative, qui est la
"vie bienheilfeilse.
ARTICLE VII.
Les dons suivent-ils l^ordH de leur dignité dans cette énumération : la sagpsse,
l'intelligence, le conseil, la force, la science, la piété et la crainte de Dieu?
Il patoU. que les doits ne suivent pas l'ordre de leur dignité dansi'énu-
îîiératidn qu'en donne îsaïe, il, 2 et 3 : la sagesse, l'intelligence, le
conseil, la force, la science, là piété et la crainte de Dieu. 1° Le premier
et le plus grand des doiis, c'est celui que Dieu demande avant tous les
s&t-iUin in prSsériti ; èl ilonirrt , qiioil « conPi-
dentia cibos a',*pnnit , » qr.od permanet etiam in
futnro. De siieiilia vero iinuin tanturll ponit,
scilicet quod « igiiorauiiEe jejuniiim superat , »
quod pertinet ad statum prœsentem -, sed qaod
addit : « In ventre mentis, » potest sinyalaiiter
intelligi repletio cogniîionis, tiuae pertinet eli^m
ad statum futilrum. De pietate vero dicit quod
« cordis viscera miséiicoidiae operibus replet;»
quod quidem secuudam vevba pertinet tantum
ad statum piœsentem, sed ipsé intimds àffectus
proxitiiorum per listera desigiiatus, pertinet
étiam ad fututum statum , in quo pietas non
exhibebit misericordiae opéra, sed congratula-
tionis afféctum. De timote vero dicit, quOd
(i premit menteui ne de prœsentibus supeibiat,»
quod pertinet ad statum préeséntem; et quoi
de « futuris cibo spei confortât , » quod etiam
pertinet ad statum prœsentem, quantum ad
spem ; sed potest etiam ad statum futurum per-
tinere, quantum ad confortationem de rébus hic
sper.Uis et ibi oblentis.
Adtertium dicenduirt, quôd ratio illa procedit
de donis quantum ad materiani. Opéra enim
activaa vilie non erunt materia donordm, sed
omnia habebunt actus suos circa ea quœ perti-
nent ad vilam conteuiplativam , quae est vita
bedla.
ÀRtiCt'LÛS VÎJ.
(jtrùm dignilas donovnin attehdatur secnn-
dùui enumerationem Isaiœ, II.
Ad septimum sic procediiUr (1). Videtur
quod dignitas donoruffi non attcndatur secun-
dum enumerationem qua enamerantur /^a,, IL
iliud éniin videtur esse potissiinani indôiiis,
quod maxime Deus ab homine requirit. Sed jaa-
ximè requiiit Deus ab tiomiûe timorem ; dicitur
(1) De his etiam in Isai.^ XI, lect. 2, coi. 2.
MS DONS J)U SATNT-ESPRIT. 509
autres. Or Dieu demanrle avant tout la crainte de lui-même ; car il
est écrit. Dent., X, 1-2 r. « Maintenant donc, Israël, qu'est-ce que le Sei-
gneur votre Dieu demande de vous, sinon que vous craigniez le Seigneur
votre Dieu? » et Malach., I, 6 : « Si je suis le Seigneur, où est la crainte
que vous me devez ? » Donc la crainte, que Ton compte la deriiière, est le
premier et le plus grand des dons.
2° La piété est comme un bien général ; car saint Paul dit, I Timoih.,
IV, 8 , qu'elle « est utile à tout. » Or un bien général est plus grand que
les biens particuliers. Donc la piété , que Ton met à la sixième place , est
le plus grand des dons.
30 La science perfectionne le jugement , et le conseil appartient à l'in-
vestigation de la vérité. Or le jugement a plus de noblesse et plus de
dignité que rinvestigatio:n. Donc la science est un plus grand don que le
conseil, et cependant on i)lace le conseil avant la science.
4° La force appartient à la volonté, et la science à la raison. Or la raison
l'emporte en éminencesurla volonté. Donc la science est un don plus émi-
nent que la force, mais Ténumération qu'on nous propose la met après.
Donc cette énumération ne suit pas l'ordre qu'établit la dignité des dons.
Mais saint Augustin dit. De serm. Domini in monte, l, k : « Je
pense que les sept dons nommés par Isaïe correspondent, dans les degrés
de l'excellence , aux sept béatitudes rapportées par saint Matthieu , mais
l'ordre est interverti ; car le prophète commence par les plus grands dons,
et l'évangéliste par les béatitude^ inférieures. »
( Conclusion. — La dignité dos dons répond à l'ordre de l'énumération
d'Isaïe, et cela en partie dans le point de vue absolu où la sagesse et l'In-
telligence ont la primauté sur tcus les autres 5 en partie dans le point de
vue relatif, sous le rapJ)ort de la matière, où le cdiiseil et la force passent
avant la science et la piété.)
eniin Dent., X : « l^.t nunc , Israél, qiiid Do-
miiius Deus tuiis petit à te , mû ut timeas Do-
initiiim Deuili tuum? » et Malach.^ I , dicilur :
« Si ego Doniinus, libi timor meus? » Ergo vi-
detur quod timor qui enumeiatur ultimo , non
sit infimum donorum , sed maximum.
2. Piîclerea, pielas videtur esse quoddam
bonum universale; dicit enim Aposlolus I. ad
Tim., IV, quod « pielas ad oninia uiilis est. »
Sed bonum uniVersale piœfertur parlicularibus
bonis. Ergo pietas qiiae penullimo euuoleratur^
videtur esse potissimum donorum.
3. Prœterea , scientia perficit judicium ho-
minis , cousiliuiîi autem ad inquisilionem per-
tiriet. Si'd judicium priteminetiuquisiiioni. Ergo
seienUn est potiiis donura qu.rn consilium,
cuili làinen post enumeretur.
4. Pr<£leiea , forlitudo perlinet ad vim appe-
tilivam^ scientia autem ad rationem. Sed ratio
est ërniheiitiôr quàni vis appetitivâ. Èi'gO ék
scientia esteminentiusdouum quam fortitudo,
qua; tamen primo enumeratur; non ergo di-
gnitas donorum altertditur secundum ordinem
enumeratioiiis eorUm.
Sed cotitrà est, quod Augustinus dicit in lib.
Dësertn. Dom. In monte (lib. I, cap. 4, ut jam
Slip.) : «Vidétiir milii septiformis operatio Spi-
ritdssancti, de quà Isaiasioquitur, his gradibus
sentfetitiisiîUe corigrueré, de quibiis fit mentio
Mattii:, V ; sed interest ordini ; nam ibi {^ciL
in Isaia) enuraeratio ab excelsioribus (vel ex-
cellenlioi'ibus) cœpit, hic vero ab iiiférioribus. »
(CdNCLusio. — Donorum dignitas ordini qiii
apud Isaiam est respondet, idque partim siiil-
pliciter, quo modo sapientia et intellectus otil-
nibus prseferuntiu' , partim secundum ordiuém
materiaé ^ quo iilodo cDhsilium et fortitudo prae-
^eruntur scientiae et pietati.
IWO T'" II* PARTIE, QUESTION LXVIII, ARTICLE 7.
On peut, pour npprécier la dignité des dons, les considérer de deux, ma-
nières : ab.^olument, dans leurs actes propres, comme procédant de leur»
principes; puis relativement, dans leur matière , comme s'dpplif(nant à
leurs objets. Quand on les envisage absolument, les dons célestes ont
entre eux les mômes rapports que les vertus ont entre ciles; car ils per-
fectionnent, comme nous l'avons vu dans le troisième article, les mêmes
puissances et relativement aux mêmes actes. Or les vertus intellectuelles
occupent une place préférable à celle des vertus morales ; et, parmi les
premières, les vertus contemplatives ont le pas sur les vertus actives :
ainsi la sagesse , l'intelligence et la science devancent la prudence et
l'art ; de telle sorte , toutefois , que la sagesse marche avant l'intelligence
et l'intelligence avant la science, de même que la prudence et le discerne-
ment paroissent en tête du bon conseil. Semblablement , parmi les dons,
la sagesse et Tintelligence , la science et le conseil dominent la piété, la
force et la crainte : si bien que la piété s'élève au-dessus de la force, et la
force au-dessus de la crainte , de même que la justice est supérieure à la
force et la force à la tempérance. Mais quand on se place au point de vue
de la matière, la force et le conseil passent avant la science et la piété ; car
le conseil et la force régnent dans le domaine de l'ardu, tandis que la piété
et même la science président aux choses ordinaires de la vie. Ainsi
la dignité des dons répond à l'ordre de leur énumération, et cela en partie
au point de vue absolu où la sagesse et l'intelligence ont la primauté sur
tous les autres, en partie sous le rapport de la matière, où le conseil et la
force passent avant la science et la piété (1).
(1) Quand on envisage les dons purement et simplement, en eux-mêmes, dans leur na-
ture, ils ont plus ou moins de dignité, comma les vertus, d'après les facultés qu'ils perfec-
tionnent, suivant qu'ils se rapprochent plus ou moins de la raison. Dans ce point de vue,
ils se classent ainsi : la sagesse, Pintelligence , la science, le conseil, la piété , la force et
la crainte.
Mais rénumération du prophète Isaïe ne poursuit pas ce point de vue jusqu'au bout , elle
le quitte à la science pour entrer dans Tordre relatif. Sous ce rapport, quand on envisage
la matière, les dons tirent leur dignité de Tobjet. Or Fardu a plus de grandeur et plus d'é-
Respondeo dicendura, quod dignitas dono- ( scientije , sicut prudentia et synesis eubulise :
rum dupliciter potest a\tencli : uno modo simpli- ita etiam in donis Sripientia et intellectus ,
citer, scilicet per comparalionem ad proprios \ scientia et consiliiim prœferuntur pietati etfor-
actus , prout procédant à suis priucipiis ; alio I titndini et timori ; in quibiis etiam pietas prae-
modo secundum qiiid, scilicet per comparatio- ' fertur fortitudini, et fortitudo timori, sicut
nem ad materiam. Simpliciter autem loquenclo ' justilia fortitudini et fortitudo temperantiae.
de dignit.tte donorum, eadem est ratio compara- Sed quantum ad materiam fortitudo et consiiium
tionis in ipsis et in virtutibus, quia dona ad prseferuntur scienliœ et pietati, quia scilicet
omnes actus potentiarum animae perficiunt ho- i fortitudo et consiiium liabent in arduis locum,
niinem ad quod perficiunt virtutes, ut suprà i pietas autem et etiam scientia in communibus.
dictum est (art. 3). Unde sicut vii tûtes iiitel- j Sic igitur dignitas donorumordini enumerationis
lectuales pia^feruntur virtutibus moialibus, et ' respondet; partimquidem simpliciter secundum
in ipsis virtutibus intellectualibus contemplativae I quod sapientia et intellectus omnibus praife-
pra.'feruntur activis (ut sapientia, intellectus j runtur; parlim autem secundum crdinem ma-
et scientia, prudentiae et arti) ; ilatamen quod ! teriie , secundum quod consiiium et fortituda
sapientia prsi'erlur intellectui, et intellectus i praeferuntur scientiae et pietati.
DES DONS DU SATNT-ESPRIT. 601
Je réponds aux arguments : !<> Si Dieu demande avant tout la crainte
de sa loi , de son nom , de lui-même , ce n'est pas qu'elle soit plus noble
et plus digne que les autres dons célestes , mais c'est qu'elle forme comme
les prémices de leur perfection ; car « la crainte du Seigneur est le com-
mencement de la sagesse, » dit le Psalmiste (i). Dans la production
des bonnes œuvres, l'homme s'éloigne du mal avant de faire le bien; el
la première de ces choses s'accomplit par la crainte de Dieu, comme on le
voit, Prov., XVI, 6, la seconde par les autres dons.
2° Dans le texte objecté, saint Paul ne parle pas de la science par rapport
aux autres dons divins , mais relativement aux exercices corporels , dont
il dit qu'ils « servent peu (2). »
3° La science l'emporte sur le conseil par le jugement, mais le jugement
l'emporte sur la science par l'objet; car le conseil ne délibère que dans
l'ardu, mais la science juge dans toute sorte de choses.
4o Quand on se place au point de vue des actes et qu'on envisage le»
facultés, comme les dons dirigeants siègent dans la raison, ils l'emportent
en dignité sur les dons qui exécutent leurs ordres ; car la raison a la
prééminence sur la volonté, comme la règle l'a sur la chose réglée, la me-
sure sur le mesuré. Mais sous le rapport de la matière , relativement
à l'objet, le conseil est joint à la force comme principe dirigeant à la
puissance executive, puis viennent la science et la piété dans le même
lévalion que le facile : donc le conseil el la force , se rapportant à Tardu , remportent en di-
gnité sur la science et sur la piété , qui concernent le facile aussi bien que l'ardu. Quant à
la crainte, elle garde son ancienne place. Nous devons donc , au point de vue de la matière,
terminer ainsi rénumération des dons : le conseil , la force , la science, la piété et la crainte.
^Maintenant si nous remettons la sagesse et l'intelligence dans le rang que leur assigna
l'ordre absolu , c'est-à-dire aux deux premières places , nous aurons Ténumération d'Isiiïe ,
tille que la voici : la sagesse , l'intelligence, le conseil, la force , la science , la piété el la
crainte.
(1) Le passage du Deutéronome enseigne cela même; le voici dans son entier, ubi supra :
« Qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu demande de vous , sinon que vous craigniez le Seigneur
votre Dieu , que vous marchiez dans ses voies , que vous l'aimiez , que vous serviez le Sei-
gneur votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre ame. »
(2) Ubi supra : « Les exercices corporels servent peu; mais la piété est utile à tout, ayant
les promesses de la vie présente et de celle à venir. »
A(i priiTium ergo dicendum, qiiod timor ma-
xime requiiitiu' quasi primor.iium quorUlam
pcrfecliunis doiioriim, quia « iniliiim sapientiœ
timor Domini , » non propter hoc qiiod sit cœ-
teiis dit!iiiiis. Prius enim est secundum ordiuem.
genevalionis , ut aliquis recédât à nialo, qiiod
lit pei liincrem (ut dicitur Prov.j XVI) quam
quoii opeietur bonv.m , quod fit per alla dona.
Ad Êecundum dicendum , quùd scieutia non
comparatur in verbis Ap stoli omnibus doiiis
Dei, sed soli corpoiali exercitationi, de qua
prscniiltit quod « ad modicum utilis est. »
Ad tertium dicendum , quôd scieutia etsi
pvaeferatur consilio ratione judicii, tamen con-
siîium prsefertur ralione materiae ; nam consi-
lium non lic.bot locum nisi in arduis, ut dicitur
in m. Etliic. Sed judiciam scientiaD in omui-
bus locum habet.
Ad quartum dicendnm, qnôd dona directiva
qiiœ pertinent ad rationem, donis exequentibus
liigniora sunt, si considerentur per compara-
tionem ad actus y prout egrediuntur à potentiis ;
ratio enim appcliiivae praeeminet, ut regulans
regulato. Sed ratione mateiise adjungilnr consi-
lium fortitudini, sicut directivum exequenli,
et similiter scientia pietati ; quia scilicet consi-
L
C02 I" ![• PARTIE, QUESTION LXVIII, AUTTCLE 8.
ordre; car le conseil et la force ont l'urdii pour domaine particulier, mais
la science et la piété s'exercent en tout, même dans les choses communes.
Voilà pourquoi le conseil et la force sont énumérés, dans Tordre de la ma-
tière, avant la science et la piété.
ARTICLE VIII.
Les vertus méritent-ellos la préféjrence sur les dons ?
Il paroît que les vertus méritent là préférence sur les dons, l» Saint
Augustin dit, De Trin., XV, 18 : « Dieu ne nous donne point de don
plus excellent que la charité qui, seule, distingue les enfants du royaume
éternel des enfants de la perdition ; FEsprit saint répand d'autres grâces
dans nos cœurs, mais elles ne servent de rien sans celle-là. » Or la
charité est une vertu. Donc les vertus méritent la préférence sur les
dons.
2° Les choses qui précèdent dans Tordre naturel sont les meilleures.
Or les vertus précèdent les dons; car saint Grégoire dit, Moral., Il, 27
ou 36 : « L'Esprit saint forme avant tout, dans Tame qui lui est soumise,
la prudence, la justice, la force et la tempérance; il la prépare de cette
manière à recevoir ses dons : la sagesse contre la folie, Tintelligence
contre l'aveuglement de Tesprit, le conseil contre Tinconsidération, la
force contre la crainte, la science contre Tignorance, la piété contre la
dureté et la crainte contre Torgueil. » Donc les vertus Temportent en
bonté sur les dons.
3° « Personne ne peut abuser de la vertu , » com.me le dit saint Au-
gustin. Or on peut abuser des dons; car on lit adssi dans saint Grégoire,
lium et fortitudo in arduis locum habent;
scientia an^em et pietas etiam in communibus.
Et ideo consilium simul ciim fortitudine ratione
materiae numeratur ante scieutiam et pietatem.
ARTICULUS VIII.
Utriim virilités sint prccferendœ dont.
Ad octavum sic proceditiir(l). Videtur quod
\irtutes sint pr^feiendae donis. Dicit enim Au-
guslinus in XV. De Trin. (cap. 18), de cha
2. Pffeterea, ea quae suiit priora naturaliter (2),
videntiir esse poliora. Sed virtiiles sunt priores
donis Spiritiis sandi ; dicit eiiim Gregoiiiis in
II. moral, (cap. 27, vel 3(3)^ qaod « doniun
Spirilus saiicti in subjecta me ;te ante alla jus-
tiliam, priîdentiam, lorlitudinem et ten.pe-
rantiam for ;.al , et sic eamdein luentem septein
moxvirlutibiis (id est donis) tempérât ; ut contra
stulliliam , sapieiiîiam ; contra liebetudincm,
intellectiim ; contra praecipiialionem , consi-
ïitate loquens : « Nulhun est isto Dei dooo ex- j lium; contra timorem , fortitudiuem; contra
eellentius ; solum est quod dividit inter lUios j ignoranliam, scientiam ; contra duritiam , piê-
regni aeterni et fdios perùilionis œternae; dantur i tatem ; contra superbiam dat timorem. » Ergd
et alia per Spirilum sanctum munera , sed sine 1 virtutes sunt potiores donis.
charitate nihilprosunt. M Sedcharitas est virtus. I 3. Praeterea, « virtutibus nuUus maie uti
Ergo virlus est potior donis Spirilus sancti. { polest, » ut Augustinus dicit (lib. II. De lib,
(t) De his elium infrà, qu. 90, art. l , ad 1; et 2, 2, qu. 9, art. 1 , ad 3; et HT , Sent.^
dist. 3i, qu. 1, ari. l, ad 5; ut et disi. 35, qu. 2, art. 3, quaesliuuc. 2, ad 2; et qu. 2,
Hc veiil., ail. 2 , ad 17.
(2) Sic impressa dispungunt passim, ul priora naturaliler inlelligantur, indeque colligatur
quùd sint cliani poiioia. Dispungi tamen malim alio modo, quôd ëa ueinpe qùaé suai priora^
%idciilur cssc nuiuralHer poliora^
DES DONS DÎT SATNT-ÊSPRIt. 603
Moral., \, 18 ou 35 : « Nous immolons Vhostie sainte, conjurant Dieu
de ne pas permettre que la sagesse gonfle notre esprit, que Pintelligence
nous égare par de vaines subtilités, que le conseil nous embarrasse dans
des soucis trop multipliés , que la force nous précipite au milieu du péril
par trop de confiance , que la science étouffe l'amour dans nos cœurs sous
les connoissances , que la piété nous donne une fausse direction en nous
faisant sortir de la vérité, enfin que la crainte nous jette dans le déses-
poir par de trop grandes frayeurs. » Donc les vertus l'emportent en di-
gnité sur les dons du Saint-Esprit.
Mais les dons divins nous sont donnés, comme on le voit dans le
premier passage de saint Grégoire, pour aider les vertus à soumettre les
vices. Donc ils perfectionnent des choses que les vertus ne peuvent per-
fectionner; donc ils ont plus de force, plus de puissance, plus de gran-
deur , plus de dignité.
( Conclusion. — Les vertus théologales l'emportent sur les dons, parce
qu'elles unissent Fhomme au Saint-Esprit; mais les dons remportent sur
les vertus intellectuelles et sur les vertus morales, parce qu'ils disposent
toutes les puissances de Tame à recevoir l'impulsion du Saint-Esjjrit.)
Comme nous l'avons vu dans les questions précédentes, il y a trois sortes
de vertus : les vertus théologales, les vertus intellectuelles et les vertus
morales. Les vertus théologales unissent l'ame à Dieu, les vertus intellec-
tuelles perfectionnent la raison elle-même, et les vertus morales préparent
la volonté à obéir à la raison. Maintenant, que font les dons du Saint-Esprit?
Ils disposent toutes Jes puissances de l'ame à suivre l'impulsion divine. En
conséquence les dons sont aux vertus théologales, qui rendent l'homme
docile aux mouvements de l'Esprit saint, comme les vertus morales sont
aux vertus intellectuelles, qlii perfectionnent la raison, principe moteur
flr6., cap. 19). Donis autem potest aliquis
nialè uli. Dicit entra Gregoriiis io L Moral.
(cap. 18, vel 35);, quod « hostiam nostrsc précis
immolaniiis, uesapientia elevet ; ne intellectus
dum subtiiiler currit , aberret ; ne consiliiim
dum se multiplicat , confuudat ; ne fortitiulo
dum fiduciam prœbet, prœcipitet; ne scienlia
dum novitet non diligit, ihflet; ne pietas diitn
se infra rectitudinem inclinât, intorqueat ; ne
timordum plus justo trépidât, in desperationis
foveam mergat. » Ergo \iilutes sunt digniores
dcuis Spiritus sancti.
Sed contra est, quod dona donantur in adju-
lorium virlutum contra defectus, ut patet in
auctovitate inducta. Et sic videtar quod perii-
ciant illud quod virtutes perficere iion possunt.
Suiit ergo dona potiora virlulibiis.
( CoNCLUsio. — Quanquam omnes virtutes
theologicae (quia per eas homo Spiritui sanulo
Cîovenli uni''ir) omnibus donis praefeiendai
sint ; aliis tamen quibuscumque virtutibus dona,
quia vires ânimse in comparatione ad Spiritura
sanctum moventem peificiunt, sunt potiora.)
Respondeo dicen.lum, quôd sicut ex supra
dictis patet (qu. 57, 38 , 62) , virtutes in tria
gênera distinguuutur : sunt enim quaedam vir-
tutes theologicŒj quaedam intellect uales,
quaedam morales. Virtutes quidera theologicae
sunt , qiiibus mens huraana Dec conjungitur;
virtutes autem intellectuales sunt quibus ratio
ipsa perfioitur; virtutes autem morales sunt
quibus vires appetitivae perficiiintm" ad obe-
diendum ratioui. Dona autem Spiritus sancti
sunt, quibus omnes vires animae disponuntur
ad hoc quod subdantur motioni divinje. Sic ergo
eadem videtur esse comparatio donorum ad vir-
tutes theologicas , per quas homo unitur Spi-
ritui sancto moventi, sicut virtutum moralium
ad virtutes iutellectuales, per quas periicllur
ratio, quae est virtutum naoralium motiva.
(\o 1.1 volonté. Comme donc les vertus intellectuelles remportent sur le«?
vertus morales et les dirigent dans leurs actes, ainsi les vertus théologales
remportent sur les dons et leur servent de règle. C'est ce qui fait dire à
saint Grégoire , Moral, I, 12 ou i8 : « Les sept fils de Job ( c'est-à-dir<^
les sept dons du Saint-Fsprit) parviennent à la perfection du nombre dix,
quand ils agissent dans la foi, dans l'espérance et dans la charité (1). »
Mais si nous retranchons les vertus théologales , les dons surpassent les
vertus intellectuelles et les vertus morales. En effet les dons perfec-
tionnent les puissances de Vame relativement à l'impulsion du Saint-
Esprit; mais les vertus perfectionnent ou la raison elle-même , ou la vo-
lonté dans ses rapports avec la raison. Or, nous le savons, plus le moteur
est élevé, plus le mobile doit avoir de perfection pour correspondre au
mouvement qu'il lui imprime : les dons sont donc plus parfaits que les
vertus intellectuelles et que les vertus morales.
Je réponds aux arguments : i» La charité est une vertu théologale. Or
nous accordons que les vertus théologales surpassent les dons.
2" Une chose peut être avant une autre de deux manières. D'abord dans
l'ordre de la perfection et de la dignité, comme l'amour de Dieu est avant
l'amour du prochain : sous ce point de vue, les dons célestes ont la pri-
mauté sur les vertus intellectuelles et sur les vertus morales , mais ils
cèdent le pas aux vertus théologales. Ensuite une chose peut être avant
une autre dans l'ordre de la production ou de la disi)osition , comme l'a-
mour du prochain précède l'amour de Dieu quant à l'acte : sous ce rap-
port, les vertus morales et les vertus intellectuelles priment les dons;
car il faut que l'homme soit docile à sa propre raison, pour qu'il puisse
suivre l'impulsion du Saint-Esprit.
3° Pour que la sagesse, l'intelligence et les qualités pareilles forment
(l) Saint Grégoire voit les sept dons du Saint-Esprit dans les sept fils de Job , et les trois
vertus Ihcoloiïales dans ses trois filles.
Unde sicut virtutes intellecliiales pra^feruntur }
virtutibus inoralibus , et régulant cas; ita vir-
tutes tbeologicae praeferuntiir donis Spiritus
sancti , et régulant ea. Unde Gregorius dicit
in I. 3Ioral. (cap. 12 vel 28), quoil « noque
ad denarii perfectionem septem filii (id est ,
septem dona) perveniunt, nisi in fide, spe et
cbaritate liât omne quod agi;nt. » Sed si com-
paremus dona ad alias virtutes intellectuales vel
morales, dona praeferuntur virtutibus, quia
dona perficiunt vires animœ in comparatione
ad Spiritum sanctnui moventem ; virtutes autcm
perliciunt vel ipsam ratioiiem vel alias vires in
ordine ad rationera. Manifestmn est autem quod
ad altiorem niotorern oportet majori peifectione
mobile esse dispositum ; unde perfectiora sunt
doaa virtutibus.
Ad primuni ergo dicendum, quôd ctiaritas
est virtus iheologica , de qua concedimus quod
sit potior donis.
Ad secundum dicendum , quod aliquid est
prius altero dupliciter. Uno modo, ordine pcr-
f'ectionis et dignitatis, sicut dilectio Dei est
prior diledione proximi; et hoc modo dona
sunt priora virtutibus intelleclualibus et mora-
libus, posteriora vero virlulil)us llieologicis.
Alio modo ordine generutionis seu dispcsi'
tionis, sicut dilectio proxirui priccedil dilec-
tionem Dei quantum ad actuui ; et sic virtutes
morales et intellectuales praccedunt dona , quia
per hoc quod homo bene se habct circa rationeu
propriam, disponitur ad hoc quod se bene ha-
beat in ordine ad Deum.
Ad tcrLiuni dicendum , quod safieniia et
DES BÉATITUDES. 605
des dons de l'Esprit saint, il faut qu'elles soient informées par la cha-
rité , qui (( n'agit point mal, » lit saint Paul, I Cor., XIK, 4. Lors donc
que ces principes du bien sont des dons célestes, personne n'en abuse;
mais pour ne pas déchoir de la perfection de la charité, ils s'appuient les
uns sur les autres. Voilà ce que veut dire saint Grégoire.
QUESTION LXIX.
Des béatitudes.
Après avoir parlé des vertus et des dons, nous devons dire quelque
chose des béatitudes.
On demande quatre choses sur ce sujet : l^Les béatitudes se distinguent-
elles des vertus et des dons? 2° Les récompenses des béatitudes appar-
tiennent-elles à celte vie? 3° Les béatitudes sont-elles convenablement
énumérées dans l'Ecriture sainte? 4-° Leurs récompenses sont-elles aussi
présentées dans un ordre convenable?
ARTtCLE L
Les béatitudes se distinguent-elles des vertus et des dons ?
11 paroît que les béatitudes ne se distinguent pas des vertus et des dons."
1° Saint Augustin , De serra. Dom. in monte ,1,3, attribue aux dons
du Saint-Esprit les béatitudes énumérées dans saint Matthieu ; puis saint
Ambroise fait dériver des vertus cardinales celles qui sont rapportées dans
intellectus et alla hujusmocli , siint dona
Spiritus sancti secundum quod per cliarita-
teui informantur, quae « non agit perperam, n
ut dicilur I. ad Cor., XIII, 4. Et ideo sa-
pientia et iulellectu et aliis hujusmodi nul-
liis maie utitur, secundum quod sunt dona
Spiritus sancti; sed ad hoc quod à charitatis
peifectione non recédant, unum ab altero ad-
juvatur. Et hoc est quoJ Gregorius iulendit
dicere.
QUilSTIO LXIX.
De bealitudinibuSj in quatuor arliculos divisa.
Deinde considerandum est de beatitudi-
nibus.
Et circa hoc quœruntur quatuor : l» Utrùm
beatitudines à donis et virtutibus distinguantiir.
to De praemiis bealiludinum, utrùm pertiueant
ad hanc vitam. 3° De numéro bealitudinum.
40 De conveuientia praemiorum quae eis attri-
buunlur.
ARTICULUS I.
Utrum beatitudines dht in g nantur à virtuiihuê
et donis.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quod
heatitudiiies à virtutibus et donis non distin-
guantur. Augustinus enim in lib. De serm,
Dom. in monte ( hb. 1, cap. 4, sive 9 ), at-
tribuit beatitudines in Matthaeo enumeratas ,
(1) De his etiam infrà, qu. 70 , ait. 2, in corp.; et III, Sent., dist. 34, qu. 1 , ail. 4(
et /«at.> XI, lect. 1 ; et in Malth.s VI, cap., col. 4.
(f)00 I" II* PAÏITIE, QUESTION LX|X, ARTICLE 4.'
saint Luc (1). Donc les béatitudes ne se distinguent pas des vertus et des
dons.
(1) Los béaiitudes sont exposées dans saint Luc et dans saint ^fatthieu. Quelques interprètes
pensent qu'elles no sont sortios qti'une fois de la bourhe du divin Maître et que les deux
évanpélistes rapportent, l'un en abrépé , l'autre avec plus de détails, le mi^me discours. Les
commentateurs les plus savants, les plus autorisés, les plus nombreux disont, au contraire,
que le Docteur suprt^me répétoit souvent ses leçons divines en les adaptant aux besoins de
SCS auditeurs, qu'il a proclamé deux fois les béatitudes, et que saint Luc et saint Matthieu
rapportent deux sermons différents. Cola nous paroît incontestable.
Le premier raconte que le Rédempteur, apr<^s avoir passé la nuit sur une montagne en
priant Dieu, dcscendif dans la plaine avec les apôtres; il dit, Luf^ YI , 17 et suiv. : « Jésus
descendit avec eux et s'arrêta dans la plaine , ayant autour de lui la troupe de ses disciples
et une grande multitude de peuple de toute la Judée , et de Jérusalem , et des bords de la
mer, et de Tjr et de Bidon , qui éloient venus pour l'entendre et pour être guéris de leurs
langueurs.... Et toute cette foule clierchoil à le toucher, parce qu'une vertu sorloit de Iqi et
les guérissoit tous. Et lui, levant les yeux sur ses disciplos, dit : Heureux, vous qui êtes
pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui maintenant avez faim, parce
que vous serez rassasiés ; heuçeyx , vo^is qui pleurez maintenant , parce que vous ri^ez. Vpus
serez heureux lorsque les hommes vous haïront, et vous sépareront, et rejclteronl votre nom
comme funeste , à cause du Fils de l'homme. » Quand Jésus parla ainsi , il avoit « autour de
lui... une grande multitude de peuple,,., la foule cherchoit à le toucher, » il étoit pressé par
ceux « qui étoient venus pour l'entendre et pour être guéris de leyrs langueurs. » Il adressa
donc ces paroles divines au peuple, à la foule , à la multitude. Remarquons , en outre, qu'il
proclama quatre béaiitudes dans cette circonstance.
Voici maintenant le ré.^it de saint Matthieu , V , 1 et suiv. : « Jésus , voyant la foule , monta
sur une montagne; et s' étant assis, ses disciples s'approchèrent de lui. El ouvrant la bouche,
il les enseignoit , disant : Heureux les pauvres en esprit : car le royaume des cieux est à
eux. Heureux ceu^ qui pjeureril : car ils seront consolés. Heureux ceux qui sont doux : car
ils posséderont la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : car ils seront ras-
sasiés. Heureux les miséricordieux : car ils obtiendront miséricorde. Heureux ceux qui ont le
cœur pur : car ils verront Dieu. Heureux les pacifiques : car ils seront appelés enfants de
Dieu. Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice : car le royaume des cieux est
è eyx. » Remarquons les circonstances de çp récit. Jésus s'éloigne plus ou moins de la foule
et monte sur une montacrne . il s'assied et ses disciples s'approchent de lui. Ce n'est donc plus
au peuple qu'il parle cette fois-ci , mais à ceux qui l'accompagnoient dans sa mission divine.
Il enseigne sept béatitudes ; car la dernière résume les autres , comme nous le verrons plus
tard.
Les quatre béatitudes rapportées dans saint Luc sont moins parfaites que celles qui se
trouvent dans saint Matthieu , parce que le Seigneur les enseigna devant le peuple. Sain|
Ambroise les attribue aux vertus cardinales, à la prudence, à la justice, à la force, à la
tempérance; voici comment il les explique : « «Heureux , vous qui êtes pauvres; » parce que
vous vous abstenez du mal par la tempérance dans les séductions des jouissances terrestres.
« Heureux vous qui maintenant avez faim ; » car vos souffrances vous font compatir aux
souffrances de vos frères , et trouver la justice dans les œuvres de miséricorde. « Heureux ,
vous qui pleurez maintenant , » parce que la prudence vous fait comprendre la fraçililé des
choses caduques de la terre et la malice de votre cœur corrompu par le peclié. «Tous serez
heureux, lorsque les hommes vous haïront » à cause de \os vertus et de voire foi; car la force
vous donnera le courage d'endurer les persécutions, de combatlre le bon combat et de mériter
la couronne de gloire. »
Comme les béatitudes posées dans saint Matthieu sont plvis parfaites que celles-là , saint
Augustin les attribue aux dons du Saint-Esprit : La crainte appartient , dit-il , aux pauvres en
esprit ou aux huml)ies, la piété aux doux, la science à ceux qui pletirent , la force à ceux
qui ont faim et soif de la justice, le conseil aux miséricordieux, Tintelligence aux purs de
cœur et la sagesse aux pacifiques. El justifiant ces attiibulions, l'illustre docteur ajoute à peu
donis Spiritus sancti. Ambrosiiis auteoi Super \ ralàs quatuor virtutibus cardinalibus. Ergo heati-
j^2/câm(cap.6),aUi-ibuitbeatitudiaesibienume- j tudines non distlDguuntur à virtutU)U£ cl Jouis»
LES BÉATITUDES. 607
2«» La volonté luimaine n'a que deux règles, comme nous l'avons dit
précédemment : la raison et la loi éternelle. Or , nous l'avons montré
aussi , les vertus perfectionnent l'homme relativement à la raison, et les
dons relativement à la loi éternelle du Saint-Esprit. Donc les vertus et
les dons produisent seuls la rectitude de la volonté humaine; donc ces
deux choses ne diffèrent pas des béatitudes.
3" Parmi les béatitudes figurent trois vertus, la douceur, la justice et
la miséricorde. Donc les béatitudes ne diffèrent ni des dons ni des
vertus.
Mais certaines béatitudes, comme la pauvreté, les pleurs et la paix,
ne sont ni des dons ni des vertus. Donc les béatitudes diffèrent de ces
deux choses.
(Conclusion. — Les béatitudes se distinguent des vertus et des dons,
comme les actes se distinguent des habitudes. )
La béatitude est la dernière fin de la vie humaine ; car lorsqu'on a la
ferme espérance d'obtenir une chose, on l'a par cela même obtenue sous
un rapport; voilà pourquoi le Philosophe dit, Ethic, I, 9. que « les
enfunts sont heureux par l'espérance , » et l'Ecriture renferme cette pa-
role, jRo7«., VIII, 2i : « Nous sommes sauvés en espérance. » Or, d'une
part, on conçoit l'espérance d'atteindre la fin, quand on en parcourt la
route et qu'on en approche, ce qui s'accomplit par l'action; d'une autre
part, on approche de la béatitude, on en poursuit la voie par les actes
des vertus, principalement par les actes des dons célestes, quand il s'agit
de la béatitude éternelle que l'homme n'atteint point par ses propres
prés ceci : Qui craint ne s'enorgueillit pas; qui est pieux ne cède point aux emporterat^nts de
la colère; qui a la science connoîi les maux qui l'accablent; qui est fort marche dans la voie
de la justice en brisant les obstacles des passions; qui a le conseil sait qu'il se délivre du
mal en secourant les malheureux ; qui a l'intelligence voit d'un œil pur ce que l'œil charnel ne
peut voir ; enfin qui a la sagesse vit en paix avec lui-même et avec ses frères.
2. Praîteiea, humanse voluntalis non est nisi ferunt ergo beatitudines à virtiitibus et à donis.
duplex recula, scilicet ratio et lex œterna, nt
supià diitura est (qu. 19, art. 47). SeJ viitiUes
perficiunt hominem in oruine ad rationem,
dona auiem in ordine ad legem aeternam Spi-
riius sancti, ut ex ùictis patel (qu. 68). Ergo
ncn potest esse aliquid aliud pertiaens ad
i\3clitudir.em volimtatis hiimanœ piœter virtutes
et dona; non ergo beatitudines ab eis distin-
guantur.
3. Piœterea, in enuineratione beatitiidinum
poîiilur uiitiias, et justitia, et misericordia ,
quac clicuutur esse quadam virtutes. Ergo bea-
titudines non distinguuntur à donis et virtu-
tibiis.
Sed contra est, quôd quaedam enumerantur
inter bealituoines, quse nec sunt virtutes nec
doua, sicut ipaupertas et luctus et pax, Dif-
( CoNCLUsio. — Beatitudines distinguimtur
à virtutibus et donis , sicut actus distinguuntur
ab habitibus.)
Respondeo dicendum,quôd sicut suprà die-
tum est (qu. 2 et S), beatitudo est uitiaius
tînis humar.ic vilae ; dicitur enim aliquis jaui
finem babere propler spem iiuis obticendi;
uode et Philosopbus dicit in I. Ethic, quod
« pueri dicuntur beati propter spem; » et
Apostolus dicit Rom., Vlll : a Spe salvi facti
sumus. » Spes autem de tine consequendo in-
surgit ex hoc quùd aliquid convenienter qo-
vetur ad tinem et appropiiiqu it ad ipsuin, quôd
quidem fit per aliquani aclionem; ad ûnem
au^em beatitudinis movetur aliquis et appro-
pinquat pev opeiationes virtutum; et prœcipuc
per operationeâ douorum, si loquamui- de boa»
(iU8 r* II" PARTIE, QUESTION LXIX, ARTICLE 2.
forces, mais par le secours du Saint-Esprit, dont ks dons divins le pr(5-
parent fi suivre l'impulsion. Eu conséipience les béatitudes se distinguent
des vertus et des dons , non comme l'habitude se distingue d'autres ha-
bitudes, mais comme les actes se distinguent des babitudes.
Je réponds au\ arguments : 1° Saint Augustin et saint Ambroise attri-
buent les béatitudes aux dons et aux vertus, connne on attribue les actes
aux habitudes. Et vu que les dons l'emportent en excellence sur les
vertus, saint Ambroise, expliquant les béatitudes enseignées devant la
foule, les applique aux vertus cardinales; mais saint Augustin, parlant
des béatitudes enseignées devant des hommes plus parfaits , devant les
disciples, les rapporte aux dons du Saint-Esprit.
2° L'objection prouve que la vie humaine n'est dirigée, réglée, rendue
droite que par deux sortes d'habitudes , par les vertus et par les dons.
Nous ne disons pas le contraire.
3" L'argument prend la douceur pour ses actes, et l'on doit dire la
même chose à l'égard de la justice et de la miséricorde. Et bien que ces
choses semblent être des vertus, on les attribue aux dons, parce que les
dons donnent les mêmes perfections que les vertus.
ARTICLE IL
Les récompenses des béatitudes appartiennent-elles à C3tte vie?
Il paroît que les récompenses des béatitudes n'appartiennent pas à
cette vie. i° Souvent l'homme est heureux, comme nous l'avons vu, par
le seul espoir des récompenses. Or les récompenses que nous espérons
sont celles de la vie à venir. Donc les récompenses des béatitudes appar-
tiennent à la vie future.
2° Le divin Maître oppose des peines aux béatitudes quand il dit.
titudiiie œteraa, ad quam ratio non sufficit,
sed in eam inducit Spiiitus sanctus , ad ciijus
obedientiam et sequelam per dona perficimur.
Et ideo beatitudines disUnguuntur à virtutibus
et douis , non qnidem sicut habitus ab eis dis-
tinct!, sed sicut actus distinguuntur ab babi-
tibus.
Ad primum ergo dicendum, quôd Augiistinus
et Ambrosius attribuunt beatitudines donis et
virtutibus, sicut actus attribuunlur habitibus.
Dona autem sunt eminentiora virtutibus cardi-
nalibus, ut suprà dictum est (qu. 68, art. 8 ) :
et ideo Ambrosius exponens beatitudines turbis
propositas , attribuit eas virtutibus cardinalibns;
Augustinus autein exponens beatitudines disci-
pulis propositas in uionte, tanquaui perfec-
tioribus , attribuit eas douis Spiritus saiicti.
Ad secundum dicendum , quôd ratio illa
probat quôd non sunt alii habitus rectificautes
imiiianam vitam prœter virtutes et dona.
Ad tertium dicendum, quôd mititas accipitur
pro actu mansue'udinis, et similiter dicendum
est dejtistitia et misericordia. Et quamvis haec
videantur esse virtutes, attribuunlur tamen
donis, quia etiara doua perficiunt homineoi
circa orania , circa quœ perficiunt virtutes , ut
dictum est (qu. 68, art. 8. )
ARTICULUS H.
Utrùm prœmia qiiœ atlrihuuntiir beatitucUni-
bus, ad liane vitam perti néant.
Ad secundum sic proce;liî:ur. Videtur quôd
prœmia qiicC attribuuntur bealitudinihus , non
pertineantad hanc vitaïu. Dicuntur enim aliqui
beati propter sp -m prœmiorum , ut dictum est
(art. 1 ). Sed objectum spei beatitudo est fu-
tura. Ergo prcemia ista pertinent ad vitam fu-
turam.
2. Prceterea, Luc, VI, apponuntur quidam
pœnae per oppositum ad beatitudines ; cùm di-
DES BÉATITUDES. G'JO
lîfc, VI, 25 : a Malheur à vous qui êtes rassasiés , parce que vous aurez
faim! malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et
sangloterez. » Or ces peines n'appartiennent point à cette vie; car le
mal n'est pas toujours puni sur la terre, conformément à cette parole,
Job, XXÏ, 13 : 0 Ils (les impies) passent leurs jours dans les biens. »
Donc les récompenses des béatitudes n'appartiennent pas non plus à la
vie présente , mais à la vie future.
S*» Le royaume des cieux, qui forme la récompense de la pauvreté en
esprit, c'est la béatitude céleste, comme le dit saint Augustin; puis
l'homme ne sera pleinement rassasié que dans le séjour des biens infinis,
conformément à cette parole, Ps. XVI, 15 : a Je serai rassasié quand
m'apparoîtra votre gloire ; » puis encore la vision de Dieu et la manifes-
tation de la filiation divine ne s'accompliront que dans l'éternelle patrie,
car il est dit, I. Jean, III, 2 : « Maintenant nous sommes enfants de
Dieu, mais ce que nous serons ne paroît pas encore : nous savons que
lorsqu'il paroîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le ver-
rons tel qu'il est. » Donc les récompenses des béatitudes ne doivent se
léaliser que dans la vie future.
Mais saint Augustin dit, l)e serra. Dora, in monte, IV : « Nous pou-
vons concevoir l'accomplissement dans cette vie des béatitudes évangé-
liques, car nous croyons qu'elles se sont réalisées dans les apôtres; mais
nous ne pouvons exprimer par la parole humaine la transformation, qui
doit s'accomplir dans la vie future, de l'homme en la forme angé-
lique (1). »
(Conclusion. — Les choses qui forment les récompenses des îiéatitudes
(1) Ces dernières paroles sont le commentaire du texte de l'Evangile, Matth., XXII, 30 :
« Dans la résurrection les hommes... seront comme les anges de Dieu dans le ciel. » —
« Comme les anges de Dieu ; » parce qu'ils « seront spirilualisés , » dit saint Jérôme; parce
qu'ils « leur seront semblables en perfection, » ajoute Origène.
Ensuite comment les béatitudes se sont-elles accomplies dans les apôtres? Le docteur an-
gélique nous Texpliquera dans un instant : les apôtres, comme tous les hommes qui ont pos-
sédé la sainteté sur la terre, ont éprouvé pour ainsi dire les prémices, un avant-goût, le com-
mencement de réternelle félicité.
cilur : « Vœ vobis qui estis saturati, quia esu-
rietis; vai vobis qui ridetis nunc, quia lugc-
bitis et flebitis. » Sed istse pœnai non intelli-
guntur in bac vita, quia fréquenter homines in
bac vita non puniuntur, secundùm illiid Job,
XXI : « Ducunt in bonis dics suos. » Ergo nec
prœmia beatitudinum pertinent ad hancvitam.
3. Praîterea, regnura cœlorum quod ponitur
prœmium pauperlatis, est bealitudo cœleslis, ut
àugustinus dicit in XIX. De Cicit. Z)ej' (cap.
4 et 20). riena etiam saturitas non nisi in fu-
tura vita babetur, seiundùm illud PsaL XVI :
« Satiabor cùm apparuerit gloria tua ; » visio
fcliam Dei et manifestatio filiationis divinjE
ad vitam futuram pertinent, secundùm illud
I. Joan., III : « Nr.nc Filii Dei sumus, et non»
dum apparuit quid erimus : scimus quoniam
cùm apparuerit, similes ei erimus, quoniam
videbimus euni sicuti est, » Ergo praemia iila
pertinent ad vitam futuram.
Sed contra est, quod Âugustinus dicit in
lib. I. De Sermone Doniini ùi monte (cap. 4
sive 9 ) : « Ista qnidem in bac vita compleri
possunt, sicut compléta in Apostolis esse cre-
dimus, nam illa omnimoda et in angelicam
formam mutatio, quae post banc vitam promit-
titur, nullis verbis exponi potest. »
(CoNCLusio. — Omnia quse in beatitudi^
T.
39
CIO l" II" PARTIE, QUESTION LXIX, ARTICLE 2.
évangéliques sont, ou la béatitude parfaite, et dans ce cas elles 'apparu
tiennent à la vie future; ou la béatitude commencée, et dans cette hypo-
thèse elles appartiennent à la vie présente.)
Les différents interprètes de la parole divine présentent différemment
les récompenses des béatitudes : les uns , par exemple saint Ambroise ,
les rattachent à la vie future; d'autres , tels que saint Augustin , les rap-
portent à la vie présente ; d'autres , comme saint Chrysostôme , en attri-
buent plusieurs à la vie future et plusieurs à la vie présente. Voulons-
nous pénétrer ce sujet, considérons qu'on peut avoir l'espérance du
bonheur éternel dans deux cas : lorsqu'on y est comme préparé, disposé
par le mérite; puis lorsqu'on en éprouve, comme les hommes saints sur
la terre, les prémices, pour ainsi dire le commencement. Car on espère
la fructification de l'arbre autrement lorsque les branches commencent à
verdir, autrement lorsqu'on voit paroître les fruits. Eh bien, les choses
qui s'offrent dans les béatitudes sous l'idée de mérite sont des prépara-
tions, des dispositions à la béatitude parfaite ou commencée, et dès-lors
elles appartiennent à la vie présente. Ensuite les choses qui revêtent la
nature de récompenses sont , ou la béatitude parfaite , et pour lors elles
font partie de la vie future ; ou le commencement de la béatitude comme
dans les hommes saints, et de ce moment elles reviennent à la vie pré-
sente. Car lorsque l'homme avance dans la voie du bien par les actes des
vertus et des dons , il peut espérer d'atteindre le terme de la perfection
spirituelle et d'arriver à la céleste patrie.
Je réponds aux arguments : 1° L'espérance a pour objet le bonheur futur
comme formant la fin dernière de l'homme; mais elle peut concerner aussi
le secours de la grâce comme étant le moyen qui mène à cette fin; car il
est écrit, Ps. XXVII, 7 : «Mon cœur a espéré en lui, et j'ai été secouru. »
nibus ponuntur tanquara praeraia , possunt esse
vel ipsa beatitudo perfecta , et sic ad futuram
vitam pertinent; vel aliqua beatitudinis in-
choatio , et sic ad praesentem vitam spectant.)
Respondeo dicendum, quôd circa ista praemia
expositores sacrae Scripturse diversimodè sunt
locuti : quidam enim omnia ista praemia ad
futuram beatitudinem pertinere dicunt, sicut
Ambrosius Super Luc; Augustinus verô dicit
ea ad prœsentem vitam pertinere; Chrysosto-
mus autem in suis Homiliis quaedam eorum
dicit pertinere ad futuram vitam, quaedam autem
ad praesentem. Ad cujus evidentiam oonside-
raudum est quôd spes futurae beatitudinis potest
esse in nobis propter duo : primo quidem
propter aliquam praeparationem vel dispositio-
nem ad futuram beatitudinem, quod est per
modum meriti; alio modo per quamdam inchoa-
tionem imperfeclam futurae beatitudinis in viris
sanctis etiam in bac vita- Aliter enim habetur
spes fructiûcationis arboris, cîira virescit fron-
dibus et aliter cùm jam primordia fructuum
incipiunt apparere. Sic i^itur ea quaî in beati-
tudinibus tanguntur tanquam mérita , sunt
quaedam praeparatioues vel dispositiones ad
beatitudinem vel perfectam vel inchoatam ; ea
verô quae ponuntur tanquam prœmia , possunt
esse vel ipsa beatitudo perfecta , et sic perti-
nent ad futuram vitam ; vel aliqua inchoâtio
beatitudinis, sicut in viris perfectis, et sic prae-
mia pertinent ad praesentem vitam. Cum enim
aliquis incipit proficere in actibus virtutum et
douorum , potest sperari de eo quôd perveniet
ad perfectionem viae et ad perfectionem patriae.
Ad primum ergo dicendum, quôd spes esl
de futura beatitudine sicut de ultimo fine ; po-
test etiam esse et de auxilio gratiaî, sicut de eo
quod ducit ad finem , secundùm illud Psalm,
XXVII : « In Deo speravit cor meum , et ad*
jutus sum. »
DES BÉATITUDES. G H
2<* Si les méchants évitent souvent les peines temporelles (p'ils mé-
ritent, ils subissent toujours dans cette vie des pemes spirituelles. Cette
parole se lit dans saint Augustin^ Confess,, I, 1*2 : « A^ous voulez, Sei-
gneur, et votre volonté n'est pas vaine, que le cœur déréglé soit à lui-
même son propre châtiment. » Et le Philosophe dit des méchants,
Ethic, IX, A : c( Leur ame est dccliirée par des forces contraires, au
milieu d'une guerre implacable; » puis il s'écrie : « Si c'est un état si
malheureux d'être méchant, évitons le mal de toutes nos forces. » D'une
autre part, lorsque l'homme de bien n'obtient pas les récompenses tem-
porelles de ses vertus , il reçoit toujours des rémunérations spirituelles;
« il reçoit le centuple même dès cette vie, » comme nous le voyons dans
l'Evangile (1).
3° Les récompenses des béatitudes ne recevront que dans le ciel, il est
Trai, leur parfait accomplissement; mais elles commencent à se réaliser
en quelque sorte sur la terre. En effet, par le royaume des cieiix, nous
pouvons entendre , comme l'enseigne saint Augustin, le commencement
de la sagesse parfaite , parce que l'Esprit règne dans l'homme détaché
des biens temporels. La possession de la terre désigne les saintes affec-
tions de l'ame qui repose par le désir dans la stabilité de l'héritage éter-
nel, terre des vivants. Les affligés sont consolés, dans cette vallée de
larmes, par l'Esprit saint nommé Paraclet, c'est-à-dire consolateur. Les
justes sont rassasiés, dans la vie présente, par l'aliment dont le Seigneur
dit, Jean, IV, 34 : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui
m'a envoyé. » Les âmes pénitentes obtiennent , avant de passer le seuil
de l'éternité, miséricorde du Seigneur. Les cœurs délivrés du péché
(1) Malth.j XIX , 29 : « Quiconque quittera sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs , ou
son père , ou sa mère , ou sa femme , ou ses fils, ou ses cîi.-mps , à cause de mon nom, il
recevra le centuple et possédera la vie éternelle. » Et Marc ^ X, 29 : « Je vous le dis en vé-
rité : nul ue quittera sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère , ou
ses fils , ou seG champs , à cause de moi et à cause de l'Evangile, qui ne reçoive maintenant,
en ce temps même , cent fois autant, maisons , frères , sœurs, et fils, et mères, et champs,
avec des persécutions, et dans le siècle futur la vie éternelle. »
Ad secundum dicendum, quôd œali etsi inter-
duminhac vita temporales pœnas nonpatirintur,
patiuntur tamen spirituales. Unde Âugustinus
dicil in I. Conf. (cap. 12) : « Jussisci Don.ine,
el sic est, ut pœna sibi sit inordinatus aniimis;»
et Philosophus dicit in IX. Ethic. (cap. '; ),
de malis, quôd « contendit ipsorum anima, hoc
quidem hue trahit, illud aiitem illuc; » et postea
concludit : « Si autem sic nùsenira est, nialuni
esse , fi]gienda est malitia intense. » Et simi-
liter è converso boni, etsi in hac vita quau-
doque non habeant corporalia prœmia, nun-
quam tamen deficiunt à spiritualibus etiam in
Ad tertium dicendum , quôd omnia illa prae*
mia perfectô quidem cousumraabuntur in vita
futura; seà intérim etiam in hac vita quodam-
mo.lo inchoantur. Nam regnum cœlorum, ut
Arjusiinus (.licil (ut suprà ) , potest intelligi
perfectœ sapienliiK initium, secundùra quod in-
cipi^ in eis spiritus regnare. Possessio etiam
teriv ^igiùficat aiïeclum bonuni anirase qr.ics-
centis per desiderium in stabiiilate hcTreditatis
perpetuîE per terram siguiiicataî. Consolantur
autem in hac vita, Spiritum sanctum qui Para-
cletiîs (id est, cousolalor) dicitnr, participando.
Satiirantur etiam in hac vita illo cibo, de quo
hac vita, secundum ilUid Mattlu, IX et Maixi Domiiius dicit {Joan., IV) : « Meus cibus est
X : « Centupliim accipietis, etiam in hoc sae- ut faciara voluntatem Patiis mei. » In hac
culo. » l etiam vita consequunlur homiues misericordiaœ
Cl 2 !»• II* PARTIE, QUESTIOxV LXIX, ARTICLE 3.
voient d'un œil pur, par le don de l'intelligence. Dieu tel qu'on peut le
voir à travers les ombres du corps. Enfln ceux qui approchent de la res-
semblance divine par la purification de leur ame , sont appelés fils de
Dieu. Cependant toutes ces choses s'accompliront plus pafaitement dans
la céleste patrie que dans cet exil.
Nous reviendrons sur ce sujet. II* IP partie, V, 7, et nous en parlons
in Matth.y V, col. 5.
ARTICLE III.
Les béatitudes sont-elles convenablement énumérées dans saint Matthieu?
Il paroît que les béatitudes ne sont pas convenablement énumérées
dans saint Matthieu. 1° On attribue, comme nous l'avons vu dans le pre-
mier article, les béatitudes aux dons du Saint-Esprit. Or, d'une part,
deux dons, la sagesse et l'intelligence se rapportent à la vie contempla-
tive; d'une autre part, aucune des béatitudes énumérées par l'évangé-
liste ne correspondent aux actes de la vie contemplative, mais elles
rentrent toutes dans la vie active. Donc les béatitudes sont mal énunié;
rées dans saint Matthieu (1).
2" On rapporte à la vie active non-seulement les dons exécutifs, mais
encore deux dons dirigeants, la science et le conseil. Or on n'assigne au-
cune béatitude qui corresponde directement à l'acte de la science ou du
conseil. Donc l'énumération qu'on nous propose ne renferme pas toutes
les béatitudes.
3° On fait correspondre les béatitudes aux dons de la vie active , par
exemple la pauvreté à la crainte et la miséricorde à la piété. Or on ne
pose aucune béatitude qui corresponde immédiatement à la force. Donc
le dénombrement qu'on nous donne est insuffisant.
(1) Nous savons que les béatitudes énumérées dans saint Matthieu sont la pau\Telé en
esprit, la douceur, les larmes, la soif de la justice, la miséricorde, la pureté de cœur et la
paix.
Dei. In hac etiam \ita purgato oculo per do-
nura intellectùs , Deus quodammodo videri po-
tesL Sirailiter etiaoi in hac vita qui motus
suos pacificant ad similitudinem Dei accedentes,
Filii Dei nominantur. Tamen haec perfectiùs
erunt in patria.
De his etiam in lia l\x qugest. V, art. 7; et
in Matth.,\, col 5.
ARTICULUS III.
Vtrùm convenienter enumerentur
heatitudines.
Ad tertium sic proceditur. Videtiir quôd in-
convenienter enumerentur beatitudines. Attri-
buuntur enia beatitudines donis, ut dictum est
(art. 1). Donorum autem quœdam pertinent ad
vitam contemplativam (scilicet sopientia et
intellectùs); nulla autem beatitudo poniturin
actu contemplationis, sed omnes in his quœ
pertinent ad vitam activam. Ergo iusufticienter
beatitudines enumerantur.
2. Praeterea, ad vitam activam non solùm
pertinent dona exequentia , sed etiam quaidam
dona diiigentia, scilicet scientia eicomilium.
Nihii autem ponitur inter beatitudines, quod
directe ad actum scientije vel consilii perlinere
videatur. Ergo insufûcienter beatitudines enu-
merantur.
3. Prœterea , inter dona exequentia in vita
activa timor ponitur ad paupertatem perti-
nere. pietas autem videtur pertinere ad beati-
tudinem misericordia;. Nihil autem ponitur di-
recte ad fortitudinem pertinens. Ergo insufû-,
cienter enumerantur beatitudines»
DES BÉATITUDES. 613
4o L'Ecriture enseigne plusieurs autres béatitudes; nous lisons, par
exemple. Job, V, 17 : « Heureux riiomme qui est corrigé par Dieu; » et
P5. 1, 1 : « Heureux l'homme qui ne s'est point laissé aller au conseil
des impies; » et encore, Prov., III, 13 : « Heureux Thomme qui a trouvé
la sagesse et qui est riche en prudence. » Donc Ténumération de saint
Matthieu ne renferme pas toutes les béatitudes.
5o Mais il paroît, d'un autre côté, qu'on en compte un trop grand
nombre. Il y a sept dons du saint-Esprit. Donc on ne doit pas admettre
huit béatitudes.
6° Saint Luc ne pose que quatre béatitudes. Donc saint Matthieu ne
devoit pas en compter sept ou huit.
(Conclusion. — Les béatitudes correspondent, dans l'énumération de
l'Evangile , aux actes des vertus et aux dons du Saint-Esprit.)
Les béatitudes sont bien énumérées dans le discours sur la montagne,
et rien n'est plus facile que de le comprendre. Les philosophes ne font
pas consister la félicité dans les mêmes choses : les unes la mettent dans
la vie voluptueuse, les autres dans la vie active, d'autres dans la vie
contemplative. Ces trois sortes de félicité se rapportent différemment à la
béatitude future, dont l'espérance nous rend heureux sur la terre : la
félicité de la vie voluptueuse y met obstacle , parce qu'elle est fausse et
contraire à la raison; la félicité de la vie active y dispose, parce qu'elle
donne des mérites; et la félicité de la vie contemplative en est l'essence
ou le commencement : l'essence quand elle est parfaite , le commence-
ment quand elle est imparfaite.
En conséquence les trois premières béatitudes évangéliqnes ont pour
Lut d'écarter les obstacles que la fausse félicité met au bonheur futur.
La vie voluptueuse consiste dans deux choses : dans l'abondance des
biens extérieurs et dans les jouissances des passions. Les biens extérieurs
4. Prîcterea , in sacra Scriptura tangiintur
nniltœ aliœ beatitudiiiesj siciit Jobj V, dicitur :
« Beatus liomo , qui corripitur à Deo ; » et
Psolm. I, diritur : « Beatus vir, qui non abiit
in consilio impiorum; » et Prov., III : « Bea-
tus vir qui invenit sapientiam. » Ergo insuffi-
cienter beatitudines enumerantur.
Sed contra videtur, quôd superflue enume-
rentur. Sunt enim septem dona Spiritus saneti;
beatitudines autem tanguntur octo.
6. Praeterea , Luc, M, ponuntur quatuor
tantùm beatitudines. Superlluè ergo uume-
lantur septem vel octo in Matthœo.
(CoNCLrsio. — Convenienti quodam numéro
©pressa; fuerunt beatitudines, actibus virtutum
et donis respondentes, Matth,, cap. V. )
Respondeo dicendum, quôd beatitudines istte
convenientissimè enumerantur. Ad cujus e\i
cleutiam est coûsideracdum quôd triplicem bea- 1 tise, sive sint honores ), à quibus quideni retra'
titudinem aliqui posuerunt : quidam enim po-
suerunt beatitudinem in \ita voluptuosa; quidam
in vita activa ; quidam verô in vita conternpla-
tiva. Hae autem très beatitudines diversimodè
se habent ad beatitudinem futuram , cujus spe
dicimur hic beati : nam beatitudo vohiptuosa ,
quia falsa est et rationi contraria, impedimen-
tiim est beatitudinis futuraî ; beatitudo verô
activcX vitce dispositiva est ad beatitudinem fu-
turam ; beati*udo autem contemplativa si sit
perfecta , est essentiaUter ipsa futura beatitudo;
si autem est imperfecta, est quœdam inchoatio
ejus.
Et ideo Dominus primo quidem posuit quas-
dam beatitudines quasi removentes impedimen-
tum voluptuosaî beatitudinis. Consistit enim
voluptuosa vita in duobus. Primo quidem in
affluentia exteriorum bonorum ( sive sint divi-
GH !»• !!• PARTIE, QUESTION LXIX, ARTICLE 3.
sont les richesses et les honneurs. L'homme s'en détache \\v la vertu,'
qui en fait user avec modération; puis d'une manière plus parfaite par
un don céleste, qui en inspire le mépris; de là la première béatitude en-
seignée dans saint Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit; » pauvreté
qui peut se rapporter au mépris des richesses et des honneurs par l'hu-
milité (1). Ensuite la vie voluptueuse consiste dans les plaisirs des pas-
sions, soit de la puissance irascible, soit de la puissance concupiscible.
L^homme surmonte les passions de Tirascible par la vertu , qui leur im-
pose une digue conformément à Tordre de la raison; puis d'«ne manière
plus parfaite par un don supérieur, qui les calme, les apprivoise et les
soumet entièrement à la volonté divine; de là la deuxième béatitude :
« Heureux ceux qui sont doux. » Ensuite la vertu règle les jouissances
des passions du concupiscible, en en faisant user modérément ; puis le
don de l'Esprit saint élève à une perfection plus grande , en apprenant à
les rejeter entièrement quand le devoir le commande, même à rechercher
la douleur et les larmes quand cela est nécessaire; de là la troisième béa-
titude : « Heureux ceux qui pleurent. »
Maintenant la vie active consiste dans les choses que nous devons faire
à l'égard du prochain, soit par obligation rigoureuse, soit par bienfai-
sance volontaire. La vertu dispose au premier devoir en ne permettant
pas de refuser aux autres ce qu'on leur doit, et c'est là l'office de la jus-
tice; puis le don céleste y porte d'une manière plus parfaite en faisant
accomplir les œuvres de justice avec empressement, avec ardeur, comme
(l) D'après cela, quand on envisage la pauvreté en esprit comme vertu, elle est le déta-
chement des richesses; quand on la considère comme don du Saint-Esprit , elle est le mépris
des richesses conçu par l'humilité. Les pauvres en esprit sont donc les humbles qui sont dé-
tachés des biens terrestres ou qui les méprisent. « Qui sont donc les pauvres en esprit? de-
mande saint Chrysostôme , Homil. XV, in Mallh. Ce sont les humbles de cœur ; car le divin
Maître dit esprit pour ame , pour sentiment. Comme tous les maux qui ont ravagé la terre
sont sortis de l'orgueil , il falloit poser l'humilité pour bsse de toutes les béatitudes. » A quoi
saint Jérôme ajoute : « Le Seigneur ne dit pas « heureux les pauvres , » mais « heureux les
pauvres en esprit. » Qu'est-ce donc qui rend heureux? Est-ce le besoin, la pauvreté, la mi-
sère , la faim, la soif, la nudité , comme le dit souvent la piété aveugle? Non; c'est le con-
tentement qui rend riche dans Tindigence , et l'abnégation qui rend pauvre dans l'opulence.
hitur homo per virtutem , sic ut moderatè eis
utatur: per donum autem excellentiori modo,
ut scilicet homo totaliter ea contemnat : unde
prima beatitudo ponitur Matth., V : « Beati
pauperes spiritu ; « quod potest referri vel ad
contemptum divitiarum , vel ad contemptum
honorum, quod sit per humilitatem. Secundo
verô voluptuosa vita consistit in sequendo pro-
prias passiones, sive irascibilis, sive concu-
piscibilis. Asequela autem passionum irascibilis
re trahit virtus, ne homo in eis superfluat^ S3-
cundùm regulam rationis ; donum autem excel-
lentiori modo , ut scilicet homo secundùm vo-
luntatem divinam totaliter ab eis tranquillus
reddatur : unde secunda beatitudo ponitur :
« Beati mites. » A sequela verô passionum
concupiscibilis retrahit virtus, moderatè hu-
jusmodi passionibus utendo; donum verô eas ,
si necesse fuerit, totaliter abjiciendo; quinimô
si necessarium fuerit, voluntarium luctum as-
sumendo : unde tertia beatitudo ponitur :
« Beati qui lugent. »
Activa verô vita in bis consislit prœcipuè
quse proximis exhibemus , vel sub ratione dé-
bit! vel sub ratione spontanei benelicii. Et ad
primum quidem nos virtus disponit, ut ea quce
debemus proximis non recusemus exhibere,
quod pertinet ad juslitiam; donum autem ad
hoc ipsum abundantiori quodam affectu nos ia-
ducit, ut îcilicet fervent! desiderio opéra jus-
DES BÉATITUDES. 6l5
l'homme pressé par la soif et par la faim recherche le breuvage et la
nourriture; de là la quatrième béatitude : « Heureux ceux qui ont faim
et soif de la justice. » Ensuite la vertu produit les dons volontaires, en
nous faisant donner à ceux à qui la raison nous dit de donner, à nos
amis, à nos proches, à nos frères; mais le don céleste, agissant par res-
pect pour Dieu, ne considère que la nécessité dans ceux que Ton comble
de faveurs gratuites, conformément à cette parole, Luc, XIV, 12 et 13 :
« Lorsque vous donnerez à diner ou à souper, n'appelez ni vos amis, ni
vos parents, ni vos frères...; mais appelez les pauvres, les débiles, les
boiteux, les aveugles. » C'est là proprement exercer la miséricorde;
d'où la cinquième béatitude : « Heureux les miséricordieux. »
Enfin les choses qui appartiennent à la vie contemplative sont ou la
béatitude finale elle-même, ou le commencement de cette béatitude. Le
divin Sauveur n'énonce pas ces choses, dans le discours sur la mon-
tagne, comme des mérites, mais comme des récompenses; au lieu qu'il
présente sous l'idée de mérite les effets de la vie active, qui dispose à la
vie contemplative. Quand on les envisage au point de vue des vertus et
des dons qui perfectionnent l'homme en lui-même, les eflTets de la vie
active se résument dans la pureté de l'ame , qui exclut les souillures des
passions ; d'où la sixième béatitude ; « Heureux ceux qui ont le cœur
pur. » Et sous le rapport des vertus et des dons qui perfectionnent
l'homme dans sa conduite envers les autres, l'effet de la vie active est la
paix et la concorde, selon cette parole, Is., XXXII, 17 : « L'ouvrage de la
justice est la paix ; » d'où la septième béatitude : « Heureux les pacifiques. »
Je réponds aux arguments : 1° Pour la raison que nous avons donnée
tout à l'heure , les actes des dons relatifs à la vie active sont exprimés
dans les mérites des béatitudes; mais les actes des dons qui appartiennent
à la vie contemplative figurent parmi les récompenses. Car la vision béa-
titiae impleamus , sicut fervent! desiderio esu-
lieus et sitieos cupit cibum vel potum : unde
quarta beatiludo ponitur : « Beati qui esuriunt
et sitii! l justiliam. » Circa spontanea verô
doua uos perficit virtus, ut illis donemus quibus
raiio dictât esse douandum , putà amicis aut
aliis nobis conjunctis, quod pertinet ad virtu-
tcm liberalitatis -, sed donum propter Dei re-
vereLtiam solùmnecessitatem considérât in his
qiîibus gratuita beneûcia praestat; unde dicitur
LiiCŒj XIV : « CÙQi facis prandium aut cœnam,
EoU vocare amicos, aut fratres tuos, etc.,
sed voca pauperes et débiles, etc., » quod
propriè est misereri : et ideo quinta beatitudo
ronitur : « Beaîi miséricordes. »
Ea verô quaî ad contemplativam vitam per-
tinent, vel sur.t ipsa beatitudo finalis, vel ali-
qua incboatio ejus. Et ideo non ponuntur in
praemia; ponuntur autem tanquam mérita ef-
fectus activas vitae , quibus homo disponitur ad
contemplativam vitam. Effectus autem activae
vitae quantum ad virtutes et doua quibus homo
perficitur in seipso, est munditia cordis, ut sci-
licet mens hominis passionibus non inquinetur :
unde sexta beatitudo ponitur : « Beati mundo
corde. » Quantum verô ad virtutes et dona
quibus homo perficiunt in comparatione ad
proximum , effectus activae vitie est pax , se-
cundùm illud Isa., XXX : « Opus justiliaî
pax; » et ideo septiuaa beatitudo ponitur :
« Beati pacifîci. »
Ad primum ergo dicendum , quôd actus dft-
norum pertinentium ad vitam activam expri-
muntur in ipsis meritis; sed actus donorum
pertinentium ad vitam contemplativam , expri-
muntur in praemiis, ratione jam dicta. Videre
beatitudioibus tan^uain mérita, sed tanquam [ enim Deum respondet doDO intellectûs, et con-
616 \^ n* r.\nTiF, ot-k^tton lxtx, article 3.'
tifiqiie répond au don de rintelligence, et la ressemblance avec Dieu par
la filiation adoptive se rapporte au don de la sagesse.
2» Comme le remarque le Pliilosophe, on ne recherche pas dans les
choses de la vie active la connoissance pour elle-même, mais pour Tac-
tion. Et comme la béatitude implique l'idée de terme, de fin, on ne
range pas au nombre des béatitudes les actes que les dons dirigeants pro-
duisent eux-mêmes, mais plutôt les actes qui s'accomplissent sous leur
direction : ainsi les actes du conseil et de la science qui figurent parmi
les béatitudes, ce n'est pas la délibération et lejusement, mais les pleurs
et la miséricorde.
3" On peut considérer deux choses dans l'attribution des béatitudes
aux dons divins : l'objet et le motif. Sous le premier rapport, quand on
envisage l'objet, on attribue les cinq premières béatitudes à deux dons
dirigeants, à la science et au conseil; puis à différents dons exécutifs,
comme il suit. On rapporte la soif et la faim de la justice, comme aussi
la miséricorde, à la piété , qui perfectionne l'homme dans ses rapports
avec les autres hommes; on fait correspondre la douceur à la force , car
ce don a pour objet les passions de l'irascible et saint Ambroise dit, Jn
Lucam, V : « C'est la force qui dompte la colère et réprime l'indigna-
tion ; » enfin on regarde la pauvreté et les pleurs comme appartenant à
la crainte, qui éloigne l'homme des plaisirs et des cupidités du monde.
Sous le second point de vue, quand on fixe les yeux sur le motif, on
fait différemment, à quelques égards, l'attribution des béatitudes. Le
principal motif qui porte à la douceur, c'est le respect de Dieu, qui ap-
partient à la piété; la source la plus abondante des larmes, c'est la
science, qui nous révèle notre profonde misère et la corruption du siècle;
d'où le Sage dit, EccL, I, 18 ; « Qui ajoute à sa science, ajoute à sa
formari Deo quadam filiatione adoptivâ pertinet
ad donum sapientiae.
Ad secundum dicendum , quôd in his quae
pertinent ad activam vitam, cognitio non quœ-
ritur propter seipsam, sed propter operationem,
ut etiam Philosopluis dicit in II. Ethic. (cap. 2).
Et ideo quia beatitudo aliquid ultimum impor-
tât, non compiitantur iater beatiludines actus
donorum dirigentium in vita activa, quos sci-
licet eliciunt ( sicut consiliari est actus consilii
et judicare est actus scienlise ), sed magis at-
tribuuntur eis actus operativi in quibus diri-
guntur, sicut scientiae lugere et consilio mise-
reri.
Ad tertium dicendum , quôd in attributione
beatitudiuum ad dona po3?unt duo considerari.
Quorum unum est coufoimitas materiae : et se-
cundum hoc primae omnes quinque beatitudines
possunt attribui scientite et consilio tanquara
4'rigeatibusj sed inter dona exequentia distri-
buuntur , ita scilicet quôd esuries et sitis justi-
tiae et etiam misericordia pertiiieant ad pieta-
tem, quœ perficit hominem in his quae sunt ad
alterum ; militas autem ad fortitudinem , dicit
enim Ambrosius Super Lucam (ut sup. lib. 5),
quôd « fortitudinis est iram vincere , indigna-
tionem cohibere, » est enim fortitudo circa pas-
siones irascibilis ; paupertas verô et luctus per-
tinent ad donum timoris, quo homo se retrahit
à cupiditatibus et delectationibus mundi. Âlio
modo possumus in his beatitudinibus conside-
rare motiva ipsarum : et sic quantum ad aliqua
eorum oportet aliter attribuere. Prœcipuè enim
ad mansuetudinem movet reverentia ad Deum,
quaî pertinet ad pietatem, ad lugendum autem
movet praîcipuè scientia , per quam homo co-
gnoscit defectus suos, et rerum raundanarura ,
secundum illud Eccli., I : « Qui additscientiara,
addit et dolorem; » ad esuriendum autem itistitiaa
opéra prœcipuè movet aaimi fortitudo; ad mi-
PES BÉATITUDES. 617
douleur (1) ; » ce qui avant tout fait naître la soif des œu\Tes de justice;
c'est la force d'ame; et le conseil de Dieu, plus que toute autre chose,
nourrit dans les cœurs la miséricorde, selon ce qui est écrit, Daniel,
IV, 24 : « Que mon conseil vous plaise, ô roi : rachetez vos péchés par
Taumône, et vos iniquités par les œuvres de miséricorde envers les
pauvres. » Saint Augustin suit ce mode d'attribution dans Tendroit in-
diqué, De serm, Dom. in monte, I, 4 (2).
4° Toutes les autres béatitudes enseignées par la parole divine doivent
être ramenées dans toutes leurs parties, soit pour les mérites , soit pour
les récompenses, à celles que nous venons d'expliquer; car elles rentrent
toutes nécessairement, d'une manière ou d'une autre, dans la vie active
ou dans la vie contemplative. Ainsi cette bénédiction, pour employer le
terme de saint Ambroise : « Heureux l'homme qui est corrigé par Dieu, »
revient à la béatitude des larmes; cette autre : a Heureux l'homme qui
ne s'est point laissé aller au conseil des méchants, » se résume dans la
pureté du cœur; cette autre encore : « Heureux l'homme qui a trouvé la
sagesse, » appartient à la récompense de la septième béatitude. Il faut
en dire autant de tous les passages semblables, qu'on pourroit citer.
5° La huitième béatitude est la preuve et la manifestation des précé-
dentes. Quand l'homme est affermi dans la pauvreté en esprit, dans la
douceur et dans les autres bénédictions évangéliques, alors, mais seule-
ment alors il peut endurer toutes les persécutions sans s'écarter des biens
qu'elles lui promettent. La huitième béatitude est donc renfermée dans
les sept autres.
(t) La Vulgate porte : « Addit et laborem. » Les anciennes versions et le texte hébreux
disent , comme saint Thomas : « Addit et dolorem. » La première version présente un sens
presque trivial; la seconde exprime une vérité profonde.
(2) Notre saint auteur parle , dans ces attributions , des cinq premières béatitudes : pour-
quoi ne dit-il rien des deux dernières? Parce que les actes de celles-là sont énoncés comme
des mérites , et les actes de celles-ci comme des récompenses ; parce que rintelligence et la
sagesse ne produisent pas la vision béatifique et la Oliation divine comme la crainte , la
science, la force, la piété et le conseil produisent la pauvreté de cœur, les larmes, la dou-
ceur, la soif de la justice et la miséricorde.
serendum verô prœcipuè movet consilium Dei ;
secundùm illud Daniel., IV : « Consilium meum
Uegi placeat : peccata tua eleemosynis redime,
et iniquitates tuas misericordiis pauperum. »
Et hune raodum attribulionis sequitur Âugiis-
linus in lib. De sermone Domiyn in monte.
Ad quartum dicendum. quôd necesse est
beatitudines omnes quse in sacra Scriptura po-
uuntur, ad bas reduci, vel quantum ad mérita,
vel quantum ad prœmia, quia necesse est quôd
omnes pei tineant aliquo modo ad vitam activam
■vel ad vitam contemplativam. Unde quod di-
citur : « Beatus vir qui corripitur à Domino, »
pertinet ad beatitudinem luctûsj qu6cl vero
dicitur : « Beatus vir qui non abiit in consilio
impiorum ,» pertinet ad munditiam cordis;
quod verô dicitur : « Beatus vir qui iuvenit sa-
pientiam, » pertinet ad praeraium septiraae bea-
titudinis. Et idem patet de omnibus aliis quaî
possunt induci.
Ad quintum dicendum , quod octava beati-
tudo est quaidam confirmatio et manifestatio
omnium prœcedentium. Ex hoc enim quôd ali-
quis est confirmatus in paupertate spiritùs et
mitilate, et aliis sequentibus, provenit quôd ab
bis bonis propter niillam persecutionem recedit.
Unde octava beatltudo quodammodo ad septem
prœcedeates pertinet.
6l8 I" ir PARTIR, OUESTION LXÎX, A.RTICLE 4.
. 6« C'est à la foule que le Seigneur adressa le discours rapporté par saint
Luc; il se mit à sa portée. Le peuple juif ne connoissoit que la béatitude
voluptueuse, temporelle et terrestre. Cette fausse béatitude renferme
quatre choses auxquelles le divin Sauveur oi)pose quatre béatitudes véri-
tables. L'i première de ces choses est Tabondanco des biens extérieurs :
le Rédempteur l'exclut en disant : a Heureux , vous qui êtes pauvres. »
La deuxième comprend les jouissances de la table et les autres commo-
dités du corps : le Messie la rejette par cette parole : « Heureux vous qui
avez faim. » La troisième consiste dans les plaisirs qui charment le
cœur : le Fils dt.' Dieu la repousse par cet oracle : « Heureux , vous qui
pleurez maintenant. » Enfin la quatrième se rapporte à l'amiîié, à Tes-
time, à la faveur du monde : le Docteur éternel la proscrit dans cette bé-
nédiction : « Vous serez heureux lorsque les hommes vous haïront. » Au
reste, comme le remarque saint Ambroise, iibi supra, « la pauvreté se
rapporte à la tempérance, qui repousse les attraits des biens périssables;
la faim revient à la justice, car qui a faim a la compassion, qui a la
compassion donne; les pleurs appartiennent à la prudence, parce qu'elle
connoît et déplore le mal; enfin supporter la haine des hommes est le
propre de la force. »
On trouvera aussi quelques explications là -dessus, Sentent., III,
distinct. XXXIV, quest. I, art. h,
ARTICLE IV.
Les récompenses des béatitudes sont-elles convenablement énumérées
dans saint Matthieu ?
Il paroît que les récompenses des béatitudes ne sont pas convenable-
ment énumérées dans saint Matthieu. l°Le royaume des cieux, formant la
vie éternelle, renferme tous les biens. Donc l'Evangéliste ne devoit point
ajouter d'autres récompenses après la promesse du royaume des cieux.
Ad sextum dicendnra, quôd Lucas narrât
Bermonem Domiai factum esse ad turbas; unde
beatiludines enumerantur ab eo secundùrn ca-
pacitatem turbarum, quse solam voluptuosam
et temporalem et terreiiam beatitudinem nove-
runt. Unde Dominus per quatuor beatitudines ,
quatuor excludit quae ad praedictam bealiludi-
Dem pertinere videntur. Quorum primum est
abundantia bonorum exteriorum : quod exckulit
per hoc quod dicit . «Beaii pauperes. » Secun-
dùrn est , quôd sit bene liomini quantum ad
corpus in cibis et poUbns, et aliis liujusmodi :
et hoc excludit per secunduni quod ponit :
« Beati qui esurilis. » Tertium est , quôd sit
homini bene quantum ad cordis jucunditatem :
et hoc excludit tertio dicens : « Beati qui nunc
flelis. » Quartum est exterior hominum favor:
ei hoc excludit quarto , dicens : « Beati eritis
cùm vos oderint homines. » Et sicut Arabro-
sius dicit (ubi supra) : « Paupertas pertinet ad
temperantiam, qua illecebrosa non quaerit ; esu-
ries ad justitiam, quia qui esurit, compatitur
et compatiendo largitur; fletus ad prudentiara ,
cujus est flere occidua; pati odium hominum,
ad fortitudinem. »
De his etiara in III. Sentent,, distinct.
XXXIV, quaest. 1, art. 4.
ARTICULUS IV.
Utrùm prœmia bealitudinum convenienler
envmerentur.
Ad quartum sic proceditiir. Vid^^tur qu5d
prsemia bealitudinum inconvenienter enume-
rentur : in regno enim cœlorum, quod est vita
aeterna, bona omnia conlinenlur : posito ergo
regao cœlorum non oportuit alia prsemia ponere.
DES BÉATITUDES. 619
2* Le même royaume des deux paroît comme récompense dans la pre-
mière et dans la huitième béatitude. Donc il devroit pareillement figurer
dans toutes les béatitudes.
3° Les béatitudes suivent une progression ascendante, comme le
remarque saint Augustin. Or les récompenses suivent, au contraire, une
marche descendante; car la possession de la terre est moins que la pos-
session du royaume des cieiix. Donc les récompenses des béatitudes sont
mal énumérées.
Mais le divin Maître a lui - même énuméré les récompenses des béati-
tudes.
(Conclusion. — Puisque les récompenses des béatitudes répondent
aux mérites, elles sont convenablement énumérées dans l'Evangile.)
Les récompenses des béatitudes divines sont parfaitement énumérées
par l'Auteur inspiré ; elles correspondent aux trois sortes de félicités que
nous avons assignées dans le dernier article. Les trois premières béati-
tudes ont pour objet d'arracher l'ame aux choses qni forment la félicité
voluptueuse , de lui faire chercher le bonheur où il se trouve , en Dieu ,
non dans les biens périssables du siècle , et leurs récompenses se
rapportent aux jouissances que les cœurs séduits poursuivent dans la
félicité terrestre. Les hommes cherchent dans les choses d'ici -bas , dans
les richesses et dans les honneurs, l'abondance et la distinction : le
royaume des cieux donne ces deux choses , car il entoure de biens et de
gloire; voilà pourquoi Jésus le promet aux pauvres en esprit. Ensuite les
hommes méchants, colères, vindicatifs, violents, cherchent la sécurité
dans les querelles, dans les luttes, dans les guerres, dans la destruction de
leurs ennemis : le Christ promet à ceux qui sont doux de cœur la posses-
sion sûre et tranquille de la terre des vivants , emblème qui désigne la
2. Prœterea, regnum cœlorum ponitur prc
praeraio, et in prima beatitudine, et in octava :
Ergo eadem ratioue debuit poni in omnibus.
3. Praiterea, in beatitudinibus procedilur as-
cendeudo, sicut Augustinus dicit ( De serm.
Bom.y ubi supik). In prœmiis aulem videtur
procedi descendendo -, nam possessio terrai est
minus quàm regnum cœlorum. Ergo iuconve-
nienter hujusmodi prœmia assignantur.
Sed contra est authorilas ipsius Domini,
prœmia hujusmodi proponentis.
(Co^■CLUslo. — Quouiam in beatitudinum
enumeratis prœmiis, Evangelista convenienliam
ad mérita quibus prœmia tribuunlur, observ^-
vit, beatitudinum prœmia couvenientissimè
expressa esse fatendum est. )
Respondeodiceudum, quod prsemia ista con-
venienlissimè assignantur , consideralâ condi-
tione beatitudinum secundùm très beatitudines
sucra as?ignalas ( art. 3 ). Trcs oiiim primas
beatitudines accipiuntur per retractionem ab
bis in quibus voluptuosa beatitudo consistit,
quamhomo desiderat, quaerens id quod natu-
raliler desideratur non ubi quaerere débet , sci-
licet in Deo, sed in rébus temporalibu? et ca-
ducis ; et ideo prœmia trinm [trimaru- 1 beati-
tudinum accipiuntur secundùm ea quœ in
beatitudine terrena aliqui qnœrunt. QtuL-runt
enim homiiies in rébus exieiioiibus ( sciiicet
divitiiset honoribus) excellentiam quamilam et
abundanliam; quorum utrumque importât «re-
gnum ccclorum, » per quod homo consequitur
excelleuliatn et abundantiam bonorum in Deo :
et ideo regnum cœlorum Dominus pauperibus
spiritu repromisit. Quaerunt autem homines
féroces et immites perlitida et bella securita-
îem sibi acquirere, inimicos suos destruendo :
unde Domiuus repromisit milibus securam et
quietam possessionem terrae vivenlium, per
quam signiP.catur soliditas œfernorum bonoruin.
620 l^ ir PARTIE, QUESTION LXIX, ARTICLE 4.
stabilité des biens éternels. Enfin les hommes cherchent , dans les jouis-*
sances et dans les plaisirs du monde, des consolations contre les maux de
la vie présente : le Seigneur promet les consolations de la vie bienheureuse
à ceux qui pleurent.
Les deux béatitudes qui viennent ensuite, la quatrième et la cin-
quième rentrent dans la félicité active ; elles appartiennent aux œuvres
produites par les vertus qui dirigent l'homme dans ses rapports avec les
autres hommes, et leurs récompenses sont réservées à la fuite des choses
qui écartent de ces œuvres. Les hommes s'éloignent des œuvres de
justice, négligeant de rendre aux autres ce qu'ils leur doivent ou ravissant
ce qui leur appartient , pour se rassasier de biens temporels : le Sauveur
promet le rassasiement k ceux qui ont faim de la justice. Ensuite les
hommes s'éloignent des œuvres de miséricorde pour ne point partager les
infortunes d'autrui : le Rédempteur promet aux miséricordieux le pardon
qui les délivrera de tous les maux.
Enfin les deux dernières béatitudes, la sixième et la septième appar-
tiennent à la félicité contemplative , et leurs récompenses correspondent
aux dispositions qu'elles énoncent comme mérites. La pureté de l'œil
dispose à voir les choses clairement : le divin Maître promet la vision di-
vine à ceux qui ont le cœur pur. De plus celui qui vit en paix soit avec
lui-même, soit avec les autres, se montre l'imitateur du Père céleste qui
est le Dieu de la concorde et de la paix (1) : le Docteur éternel promet aux
pacifiques la gloire de la filiation divine, qui est l'union parfaite avec
Dieu par la sagesse consommée.
(1) Rom.j XV, 33 : « Que le Dieu de paix soit avec vous tous. » Ibid.^ XVI , 20 : « Que
le Dieu de paix broie Satan sous vos pieds! » I. Cor., XIV, 33 : « Dieu n'est pas un Dieu
de dissension, mais de paix. » II. Cor.j XIII, 11 : « Frère, tenez-vous en joie, soyez par-
faits, consolez-vous, n'ayez qu'un sentiment, conservez la paix; et le Dieu de paix et de di-
lection sera avec vous. » Philipp.» IV, 9 : « Ce que vous avez appris, et reçu, et entendu
de moi , et vu en moi , faites-le ; et le Dieu de paix sera avec vous. » I. Thess., V, 23 •
« Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même en toutes choses. » Hébr.j XIÎI, 20-21 : « Que
le Dieu de paix... vous dispose à tout bien, aQn que vous fassiez sa volonté; n etc.
Quserunt item homines in concupiscentiis et
delectationibus mundi habere consolationem
contra prœsentis vitœ labores : et ideo Do-
minus consolalionera vitai lugenlibus repro-
mittit.
Alise verô duce beatitudines pertinent ad
opéra activas beatitudiuis, qiiae sunt opéra vir-
tutum ordiuantium hominem ad proximum , à
quibus operibus aliqiii retrahuntur propter inor-
dinatara amorem proprii boni ; et ideo Dominus
altribuit illa praemia his beatitudinibus propter
quae homines ab eis discedunt. Discedunt enim
aliqui ab operibus justitiae non reddentes de-
bitum, sed potiùs aliéna rapientes, ut bonis
temporalibus impleantur : et ideo Dominus esu-
nentibus justitiam, saturitatem repromisit. Dis-
cedunt etiam aliqui ab operibus misericordiae ,
ne se immisceant miseriis alienis : et ideo
Dominus mis.ricordibus repromittit misericor-
diara per quain ab omni miseria liberentur,
Âliae vero duae ullimae beatitudines pertinent
ad contemplativam felicitatem seu beatitudi-
nem : et ideo secundùm convenienliam dispo-
sitionum quae ponuntur in merito, praimia red-
duntur. Nam munditia oculi disponit ad clarè
videndum : unde mundis corde divina visio
repromitlitur. Constituere verô pacem , vel in
seipso, vel inter alios, manifestai hominem ess3
Dei imitatorem, quia est Deus unitatis et pacis :
et ideo pro prœmio redditur ei gloria divina3
filiationis, quae est in perfecta conjunctione :'
Deum per sapieutiam consumm.iLam.
DES BÉATTTUrES. 621
Je réponds aux arguments : 1° Comme le remarque saint Chrysoslômc,
toutes les récompenses que nous venons de passer en revue âont réelle-
ment une seule et même chose , la béatitude éternelle ; mais comme
l'esprit humain ne peut la comprendre, le Fils de Dieu la décrit, en
observant la proportion des mérites rémunérés , sous Temblème de
différents biens que nous connoissons.
2° Puisque la huitième béatitude est comme la confirmation de toutes
les béatitudes , elle mérite les récompenses de toutes les béatitudes ; et
quand le divin Maître lui attribue celle de la première , il veut nous faire
comprendre qu'elle les renferme toutes. On peut dire aussi, avec saint
Ambroise, que les pauvres en esprit posséderont le royaume des cieux
dans la gloire qui entourera leur ame, et ceux qui souffrent la persécution
dans l'éclat qui fera resplendir leur corps de lumière.
3^ Les récompenses des béatitudes s'ajoutent les unes aux autres par
addition. En effet , posséder la terre dans le céleste royaume , c'est plus
que de l'avoir purement et simplement ; car nous avons certaines choses
que nous ne possédons pas pleinement, irrévocablement. Ensuite être
consolé dans le royaume éternel , c'est plus que de l'avoir et de le possé-
der ; car nous avons et possédons souvent les choses avec douleur. Après
cela être rassasié , c'est plus que d'être consolé ; car le rassasiement em-
porte l'abondance des consolations. Puis la miséricorde est plus que
le rassasiement ; car elle donne au-delà des mérites et plus qu'on ne
pouvoit espérer. Semblablement voir Dieu, c'est plus que d'en obtenir
miséricorde; car celui qui est admis dans les appartements privés, en
présence du souverain, obtient une plus grande faveur que celui qui dîne
à la cour. Enfin la plus haute dignité dans les palais des maîtres de
la terre, c'est d'être le fils du roi.
Nous avons aussi traité cette matière à l'endroit indiqué dans l'articb
précédent.
Ad primum ergo dicendum, quôd sicut Chry-
sostomus dicit, omnia prœmia ista unum sunt
in re, scilicet béatitude œterna^ qiiam intellectus
hiimanus non capit; et ideo oportuit quôd per
diversabora nobisnota describeretur observata
convenieutia ad mérita, quibus prœinia attri-
biiuatur.
Ad secundum dicendum, qu<M sicut octava
béatitude est finnitas quœdam omnium beatitu-
dinum, ila debenlur ci omnium beatitudinum
prscmia ; et ideo redit ad caput , ut intelligantur
ei consequenter omnia piœmia altribiii. Vcl se-
cundum Ambrosium paupeiibus spirilu repro-
mittitur regnum cœlorum, quantum ad gloriam
auimae ; sed passis perscutionem in corpore ,
çuautum ad gloriam corporis.
Ad tertium dicenduin , quôd etiam praîmîa
secundum additionem se babent ad invicein
Nam plus est po?siderc tenam rcgni cœlorum ,
quàm simplicilei babere; multa enim habemus,
quse. non firmiter et pacificè possidemus. Plus es\
etiam consolari in legno quàm babere et possi-
dsre ; multa enim cum dolore possidemus . Plus est
etiam saturari quàm simpliciter consolari, nam
saturitas abundantiara consolationis importât.
Misericordiaverô exceditsaluritatem, utplussci-
licethomoaccipiatquàmmcruerit.veldesiderarô
potuerit. Adbuc autcm majus est Deum videre.
sicut major est qui in curia régis non solùni
prandet, sed etiam faciem régis videt. Summana
autern dignitatem in domo regiaûlius régis babet
Do lus etiam nbi suprà.
e22
l" II« PARTIE, QUESTION LXX, ARTICLE IJ
QUESTION LXX.
Des frnlts dn Saint-ï:.sprU.
Pour finir ce que nous avions à dire sur les principes des actes bons, il
ne nous veste plus qu'à parler des fruits du Saint-Esprit.
On demande quatre choses sur ce sujet ; 1° Les fruits du Saint- Esprit
sont-ils des actes ? 2° Diffèrent-ils des béatitudes ? 3° Sont-ils convenable-
ment énuraérés par saint Paul ? 4° Sont - ils contraires aux œuvres de la
chair?
ARTICLE L
Les fruits du Saint-Esprit sont-ils des actes?
Il paroît que les fruits du Saint-Esprit, tels que les énumère saint Paul,
Gcd., V, ne sont pas des actes. 1° On ne doit point appeler fruits les
choses qui produisent elles-mêmes des fruits ; car, autrement, on s'enga-
geroit dans une progression sans terme. Or les actes humains produisent
des fruits, puisqu'il est écrit, Sag., III, 15 : « Le fruit des bons travaux
est glorieux ; » et Jean , IV, 36 : « Celui qui moissonne reçoit sa récom-
pense, et recueille les fruits pour la vie éternelle. » Donc on ne doit point
appeler fruits les actes humains (1).
(1) Nous devons rapporter les paroles de saint Paul , Galat.j Y , 16-23 : « Marchez selon
TEsprit, et n'accomplissez point les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l'Esprit,
et l'Esprit contre la chair : ils sont opposés l'un à l'autre, de sorte que vous ne faites point
tout ce que vous voulez. Si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes point sous la loi. Or
il est aisé de connoître les œuvres de la chair, qui sont : la fornication, l'impureté, l'impudi-
cité , la luxure, le culte des idoles, les vénéfices, les inimitiés, les contentions, les jalou-
sies, les colères, les rixes, les dissensions, les hérésies, les envies, les homicides, l'ivro-
gnerie, les débauches de table, et autres choses pareilles. Je vous l'ai dit et vous le redis,
ceux qui font ces choses n'obtiendront pas le royaume de Dieu. Mais les fruits de l'Esprit
sont : la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité , la bonté, la longanimité, la
mansuétude , la foi , la modestie , la continence , la chasteté. » Telles sont les paroles que va
expliquer notre saint auteur.
QUiESTIO LXX.
De fruetibus Spiritus sanctij, in quatuor articutos divisa.
Deinde consideranduin est de fruetibus.
Et circa hoc quaeruntur quatuor ; 1° Utrùm
fnictus Spiritus sancti sint actus. 2° Utrùm dif-
férant à beatitudinibus. S» De eorum numéro.
4® De oppositione eorum ad opéra cargis.
ARTICULUS L
Vtrùmfructus Spiritus sancti (quos Jpostolus
nominat ad Galat., V,) sint actus.
Ad primum sic proceditur. Videtur qu5d
fructus Spiritus sancti, quos Apostolus no-
minat, ad Galat., V, non sint actus. Id enim
cujus est alius fructus, non débet dici fructus
(sic enim in infmitum iretur). Sed actuura
riostroriim est aliquis fructus ; dicitur enim
Sap., m • «Bonorum laborum gloriosus est
fructus;» et Joan., IV: «Qui metit, merce-
dem recipit, et fructum congregat in vitam
seternam. » Ergo ipsi actus nostri non dicuntuc
fructus.
DES FRUITS DU SAINT-ESPRIT. 623
2» Saint Augustin dit, De Trin., X, 10 : « Nous jouissons des connois-
sances dans lesquelles la volonté se repose avec délectation. » Or la
volonté ne doit point se reposer, se délecter dans nos actes pour eux-
mêmes. Donc nos actes ne doivent pas être appelés des fruits (1).
3° L'Apôtre compte parmi les fruits de l'Esprit saint plusieurs vertus ,
comme la foi, la charité, la mansuétude, la chasteté. Or, nous le savons,
les vertus ne sont pas des actes, mais des habitudes. Donc les fruits du
Saint-Esprit ne sont pas des actes.
Mais l'Evangile dit, Matth., XÏI, 33 : « L'arbre se connoît par son
fruit; » c'est-à-dire , suivant les saints interprètes, l'homme se connoit
par ses œuvres (2). Donc les actes de l'homme peuvent s'appeler des
fruits.
(Conclusion. — Les actes humains peuvent s'appeler les fruits du
Saint-Esprit quand ils procèdent , non de la raison , mais d'un principe
supérieur, de la vertu divine.)
On a transporté le mot fruit du monde corporel dans le monde spiri-
tuel. Qu'est-ce que le fruit dans le monde corporel? C'est une chose
produite par une plante, parvenue à sa perfection complète et renfermant
une certaine suavité ; on peut l'envisager sous deux points de vue : dans
ses rapports avec l'arbre qui le produit, puis relativement à l'homme qui
le cueille et le [>ossôde. D'après cela, on donne au mot fruit, dans les
choses spirituelles , deux significations : d'abord on dit « les fruits
de l'homme » pour désigner ce qu'il produit comme l'arbre; puis on décline
les mêmes mots pour indiquer ce qu'il recueille, ce qu'il amasse, ce qu'il
acquiert par ses labeurs. Cependant on n'appelle pas fruit tout ce qu'ob-
(1) On se délecte dans les fruits ; car ils renferment des saveurs délectables , comme nous
le dira bientôt saint Thomas. Or nous ne devons pas nous délecter dans nos actes. Donc les
cclcs ne sont pas des fruits.
(2) Ainsi saint Jérôme , sur ce passage; saint Chrysostôme , BomiL, XLIII; winl Augustin,
Serm. XII , De verbis Domini; ainsi tous les Pérès.
Praeterea, sicut Augiistinus dicit in X. De Spit^ifus sancti frudus, in quantum ab homine
(non quidem secundùm facultatem suœ ralionis,
sed secundùm altiorem vim, quae Spiritus sancti
virtusest), procedunt.)
Respondeo dicendum, quod mm^nfrudûs
à corporalibus ad spiritualia est translatum. Di-
citur autem in corporalibus fructus id quoJ ex
planta producitur, cùin ad perfeclioncm perve-
nerit, et quamdara in se suavitatem habet. Qui
quidem fructus ad ùuo comparari polest, scilicet
ad arborera producentem ipsnm, et adhoniinem
qui fructutn ex arbore aùipiscitur. Secundùin
hoc igitur uomen frudùs in rébus spiriiualibus
duplicitep accipere possumus : uno modo, ut
dicatur frudus hominis quasi arboris, id quod
ab eo producitur; alio modo, ut dicatur frudus
homin's id qiiod homo adipiscitnr. Non autem
Trin. (cap. 10), « fruimur cognitis in quibus
volr.ntas ipsa delectata conquiescit. » Sed vo-
luntas nostra non débet conquiescere in actibus
Eoslris propter se. Ergo actus noslii frudus
dici non debent.
3. Frœterea , inter fructus Spintus sancti
enumerantur ab Apostolo aUquœ virtutes, scili-
cet charilas, mansuetndo, fides et castitas. Vir-
tutes autem non simt actus , sed habitas , ut
suprà dictum est (qu. 55, art. 1 ). Ergo fruc-
tus non sunt actus.
Sed contra est , quod dicitur Matth., XII :
«Ex fructibus arbor cognoscitur, » id est, « ex
operibussuis homo,» ut ibi exponitur à sanctis.
Eigo ipsi actus humani dicuntur frudus.
(CoNCLUsio. — Actus humani dici. pazsunt
C2V 1" !!• PAllTIE, OUI'. s: [ON LXX , ARTICLE 1.
tient et possède Vhomme, mais seulement ce qui renferme l'idée de
terme et présente des délices, des douceurs : ainsi Ton ne désigne pas sous
le mot fruit Varbre et le champ dont il jouit, mais les choses qu'il en
espère comme but de ses désirs, qu'il veut en retirer en dernier lieu.
Dans ce sens, on appelle « fruits de Thomme » la dernière fin dont il doit
jouir. Mais quand on emploie notre vocable pour exprimer ce que
l'homme produit, l'expression « fruits de l'homme » désigne les actes hu-
mains. L'opération constitue l'acte second de l'agent , puis elle renferme
des délices quand elle est conforme à la nature. Lors donc que les actes de
l'homme procèdent de ses facultés intellectuelles, on les appelle fruits de
la raison ; mais quand ils dérivent d'un principe plus élevé, d'une vertu
surnaturelle, on les nomme fruits du Saint-Esprit ; car ils proviennent
alors d'une semence divine, conformément à cette parole, I. Jean, III, 9 :
« Quiconque est né de Dieu ne fait point le péché , parce que la semence
de Dieu demeure en lui. »
Je réponds aux arguments : 1° Puisque le fruit renferme l'idée de
terme, rien n'empêche qu'un fruit ne produise un autre fruit, comme
'zne, fin conduit à une autre fin. Lors donc qu'on envisage les œuvres de
l'homme comme les effets de l'Esprit saint agissant dans nos âmes, elles
se présentent sous la nature de fruits; quand on les considère dans leurs
rapports avec la vie éternelle, elles s'offrent aux regards sous la forme de
fleurs, d'après cette parole, Eccli., XXIV, 23 : « J'ai fructifié comme une
vigne d'agréable odeur, et mes fleurs produisent des fruits de gloire
et d'honnêteté (1). »
â° La proposition : a La volonté se délecte dans telle ou telle chose pour
cette chose, » offre deux significations. D'abord le mot powr peut indiquer
(1) Raban-Maur dit suv ce passage : « L'honneur et les charmes de la vertu produisent des
fleurs toujours plus belles et des fruits toujours plus délicieux. » Au lieu de « flores honoris
et honestatis , » le grec porte « 3'd^Yi; xai tt/.cjtci» , » fruits de gloire et de richesses; d'où noa
traductions françoiscs disent a des fruitt de gloire et d'abondance. » Au reste, la Vulgate dit
souvent honestas pour divUiœ, et réciproquement.
omne id qiiod adipiscitur tiomo, babet rationem
fructûs, sed id quod estultimum, delectalionem
habens : habet enim horao agrum et arborem,
qua) frv.ctus non dicuntur, sed solùra id quod
est ultimum, quoa scilicet ex ogro et arbore
homo intendit babeie. Et secundùm hoc /ruches
hominis dicitur ultimws honiinis finis quo debcl
frui. Si autem dicatur fructus hominis id quod
ex homine producitur, sic ipsi actus humani
fructus dicuntur. Operatio enim est actus se-
cundus operantis, et delectalionem habet si sit
conveniens operanti. Si igitur operatio hominis
procédât ab liomine secundùm facultatem suée
rationis, sic dic\tur esse fructus rationis; si
Terô procédât ab homine secundùm altiorem
Tirtutem, quae eU virtus Spiritus sancti , sic di-
citur esse operatio homir's fructus Spiritus
sancti {{wdi'èi cujusdara diviai seminis; dicitur
enim I. Joan., III : « Omnis qui natus est ex
Deo, peccatum non facit , quoniam semen ipsius
in eo manet. »
Ad primum ergo dicendum, quôd cùm fructus
habeat quodammodo rationem ultimi et finis,
nihil prohibet alicujus fructûs esse alium fruc-
tum, sicut finis ad finem ordinatur. Opéra igitur
nostra in quantum sunt effectus quidam Spiritus
sancti in nobis operantis, habent rationem fruc-
tûs; sed in quantum ordinantur ad fuiem vitoî
œternae, sic magis habent rationem florum : undî
dicitur Eccli., XXIV : « Flores mei fructiiî
honoris et honestatis. »
Ad secundùm dicendum^ quôd cùiq dicituii
DES FRUITS DU SAINT-ESPRIT. 625
la cause finale : en ce sens, on se délecte dans la un dernière. Ensuite la
même particule pour peut marquer la fin formelle : de cette manière, ou
se délecte dans tout ce qui est agréable par sa forme : ainsi le malade se
délecte dans la santé pour elle-même, comme dans la fin ; il se délecte
dans le remède doux à prendre, non comme dans la fin, mais comme dans
une chose qui renferme un goût agréable ; il ne se délecte pas dans le re-
mède amer pour lui-même , mais pour une autre chose. D'après cela ,
rhomme doit se délecter en Dieu pour lui - même , comme pour là
fin dernière ; puis il doit se délecter dans les actes vertueux , non pour la
fin , mais pour Thonnèteté que renferment les délices de la vertu. Voilà
ce qui fait dire à saint Ambroise, Be paradiso, XIII : « Les actes de vertu
s'appellent fruits, parce qu'ils remplissent Tame d'une délectation pure
et sainte. »
3" On prend souvent les noms des vertus pour leurs actes : ainsi saint Au-
gustin dit, m Joan., XL : « La foi est la croyance de ce qu'on ne voit
pas ; » et Senn. XXVIIl : « La charité est le mouvement de l'ame qui
aime Dieu et le i)rochain. » Or c'est de cette manière que l'Apôtre emploie
les noms des vertu? lans l'énumération des dons du Saint-Esprit.
Le même sujet est traité in £pist. ad Gah, V, 9, 1 et 2.
ARTICLE n.
Les fruits du Saint-Esprit diffèrent-ils des béatitudes ?
11 paroît que les fruits du Saint-Esprit ne diffèrent pas des béatitudes.
1" On attribue les béatitudes aux dons divins , comme nous l'avons vu
dans la dernière question. Or les dons divins perfectionnent Thomme en
tant qu'il est mû par le Saint-Esprit. Donc les béatitudes ne sont autre
chose que les fruits de l'Esprit sanctificateur.
voluntas in aiiquo propter se delectari, potc?l | Ad tertium dicendum, qnôd uoraina\iriutum
intelligi dupliciter. Uno modo sccundùm qiiùd : surmintur quanrloqiie pro actibus eanim ; sicut
hj propter àïdl causam finalem; et sic propter : Augnstimis dicit qiiôd «fides est credere qnod
se non delectatur aliquis nisi in ultiiiio fine. Alio ! non vides; et charitas est motus aniuii ad dili-
nioùosecundiimquùddesignatcausanifoimalem; jgendum Deiun et proximiim. » Et hoc modo
el sic propter se aliquis potest délectai i in omni j sumuntur noniina virtutum in euuineratioiie
co quod delectabile estsecuiidùm suan) formam, | fructuum.
sicut patet quôd infirmus delectatur iii sanitate
propter se, sicut in tine; in medicina autem
suavi non sicut in fine, sed sicut in habeiite
saporem deleclabilem ; in medicina autem aus-
tera nuUo modo propter se , sed solùni piopter
aîiud. Sic igitur dicendum est quôd in Deo de-
leclaxi débet horao propter se, sicut proplev
ultimum finem; in aclibiis autem viituosis non
sicut propter finem, sed piopter houestâtcm
quam coutinet delectabile in virtuosis. L'nde
Ambrosius dicit quôd « opéra virtutum dicunlur
frudusj quia suos possessores sancta et sincerà
deiectalioue reficiuut. »
De iiis etiam in Epist. ad Gcdat., cap. V ,
lect. 9, col. 1 et 2.
ARTICULUS II.
. Utrùm fructus à heatitudinibus différant.
Ad secundum sic procedilur. Videtur quôd
fructus à beatitudinibus non différant. Beatilu-
dines enim atiribuuntur donis, ut suprà dictuni
est (qu. 69, art. 3). Sed dona perticiunt ho-
minem, secundum quôd movetur à Spiritu sancto.
Eigo bealiludiues ■ ipsic sunt fructus Spiritus
sancti.
40
C2C l" ri° PARTIE, QUESTION LXX, ARTICLE 2.
2° Comme les fruits de la vie éternelle sont à la béatitude future, que
donne la possession du ciel, ainsi les fruits de cette vie passagère sont à
la béatitude présente , qui fait naître l'espérance du céleste royaume. Or
les fruits de la vie éternelle sont la béatitude future elle-même. Donc les
fruits de cette vie périssable sont les béatitudes.
3" Le fruit renferme Tidée de terme et celle du délectable. Or ces deux
idées constituent la béatitude , comme nous l'avons vu précédemment.
Donc le fruit et la béatitude présentent la même nature; donc on ne doit
pas les distinguer.
Mais quand deux choses ont des espèces et des parties différentes, elles
diffèrent l'une de l'autre. Or les fruits et les béatitudes ont des parties dif-
férentes ; il suffit de les compter pour s'en convaincre (1), Donc les fruits
diffèrent des béatitudes.
(Conclusion. — Puisque fruit du Saint-Esprit dit seulement acte ver-
tueux et délectable , tandis que béatitude dit en outre acte parfait et
excellent, les béatitudes diffèrent des fruits.)
L'idée de béatitude renferme plus de choses que l'idée de fruit ; car fruit
dit seulement dernier terme et délectable, mais béatitude dit en outre par-
fait et excellent. De là toutes les béatitudes sont des fruits, mais tous les
fruits ne sont pas des béatitudes. C'est qu'on appelle fruit toutes les
œuvres que la vertu produit et dans lesquelles l'homme se délecte ; mais
on appelle béatitude seulement les œuvres parfaites , que l'on attribue
aux dons pluto. qu'aux vertus (2).
Je réponds aux arguments : 1° L'objection prouve bien que toutes les
(t) Comptons donc. La pauvreté en esprit, la douceur, les larmes, la faim de la justice , la
miséricorde, la pureté de cœur, la paix cl la persécution : voilà huit béatitudes. D'un autre
côté, la charité, la joie, la poix, la patience, la longanimité, la bonté, la bienfaisance, la
douceur, la bonne foi, la modestie , la continence et la chasteté : voilà douze béatitudes. Les
béatitudes ne peuvent donc être la mcmc chose que les fruits.
(2) On attribue aux dons les huit béatitudes énumérécs par saint Matthieu , mais on dérive
2. Prœterea , sicut se habet fruclus vilse
alternai ad bc'alitudiuem futuram, quœ est rei ^
lia se habeut fructas prœscntis vil» ad beati-
diiiem prœsenlis vitaî, qucC est speù Sed fruc-
lus vilaî œlcrnîc estipsa bcaliliido fulura. Ergo
fnicliis vilîe prœscntis suiilipsiC beatilutlincs.
3. Praitcrca, de ratione friiclùs est qnôd sil
qiiidd.im uUiuuim et delectabile. Sed hoc per-
tinet atl ralionem beatitudinis, ut siiprà dictuni
est (qu. 3, art. 1 et 4 ). Ergo cadeni ratio est
fructùs etbealitudinis-, ergo non debent ab in-
vicem dislingiii.
Sed contra : quorum species sunt diversœ,
ipsa quoquc sunt divcrsa. Sed in diversas partes
dividuntur et fruclus et beatiludines, ut patct
p:r enumeralionem ntrorumque. Ergo fructus
diii'eriint à bealitudinibus.
(CoNCLusio. — Quoniam omnia virtuosa opéra
in qnibushomo delectatur, friic(>isi]r\^o?s\mij
rion aiiteni ieatitudines . nisi perfecta excel-
lenliaqne fnorint, fructus à beatitudinibus dif-
forrc manife?lum est. )
Re?pondeo dicendum, quôd plus rcquiii[ur
ad ralioiicin bcaliluilinis quàui ad ralionem inic-
tùs; nani ad r.itioneni fructùs sufficil quùd sil
aliquid liabeus ralionem ultimi et delectabilis;
sed ad ralionem bealitudinis ulteriùs requiriUir
quôd sil aliquid perfeclum et excellens. Unda
omnes beatiludines possunldici/'rî^cfiw, sed non
convertitur. Sunt enioi fructus quœcunque vir-
tuosa opéra, in quibus homo delectatur; .sed bea^
^//2{<'//nc'.y dicuntur solùm perfecta opéra, quce
etiam ratione suae perfectionis magis attribuuii-
tur donis quàm virtutibus, ut suprà dictum est.
Ad primum ergo dicendum, quôd ratio illa
probat quôd beatitudines sint fructus , noa
DFS FP.riTS DIT SALNT-ESPRIT. G27
béatitudes sont des fruits^ mais elle ne prouve pas que tous les fruits sont
des béatitudes.
2° Les fruits de la vie éternelle sont purement et simplement dernier
terme et parfaits, ils ne peuvent' donc se distinguer de la béatitude future;
mais les fruits de cette vie passagère ne sont point absolument dernier
terme et parfaits^ ils se distinguent donc des béatitudes.
3° L'idée de béatitude implique^ comme nous Tavons dit, quelque chose
de plus que Tidée de fruit.
On peut voir aussi ce qui est dit, in Gai., VI, lect. IX, col. 3.
ARTICLE III.
Les fruits du Saint-Esprit sont-ils convenablement énumérés
par saint Paul?
Il paroît que les fruits du Saint-Esprit ne sont pas convenablement
énumérés par saint Paul , qui en compte douze , GciL, V. 1» Le même
Apôtre nous fait entendre, dans un autre endroit, qu'il n'y a qu'un fruit;
il dit, Rom., VI, 2i2 : « Affranchis du péché et devenus esclaves de Dieu,
vous recueillez votre fruit en sanctification ; » et le prophète, Is., XXVÎL
9 : (( Le fruit (de ses maux) sera l'expiation de son péché. »
2o Les fruits du Saint-Esprit sortent, comme nous l'avons vu, d'une
semence spirituelle. Or le Seigneur nous apprend, Matîh., XIII, 3 et suiv.,
que la semence spirituelle, jetée dans une bonne terre, porte trois fruits :
« le centième , le soixantième et le trentième (1). » Donc on ne doit pas
compter douze fruits du Saint-Esprit.
3° Le fruit renferme l'idée de terme et celle du délectable. Or ces
des vertus cardinales les quatre qui sont rapportées par saint Luc : voilà ce que nous avons vu
dans la dernière question , principalement dans le premier article.
(1) Le divin Maître dit , dans la parabole du semeur, que les grains tombèrent , les uns le
autem quôd omnes fructus beatiUiciines sint.
Ad secundum dicendiim , quôd fiuctns vitce
œternsD est sirapliciter ultimus et perfectiis , et
ideo in nuUo distinguitur à beatitudine œteriia
futura ; fructus autem praesentis vitae non suut
siinpliciter ultimi et perfecti , et ideo non omnes
jructus sunt bcaùludines.
Ad tertium dicendum , quôd aliquid amplius
est de ratione beatitudinis quàio de ratione
fructus, ut dictiim est.
De bis etiam ad Galat., Vl, kct. 9, col. 3.
ARTJCULUS m.
Utrùm fructus convenienfer enttmerentur
ah ^postolo.
Ad lertium sic proccditur (1). Videtur quôd
Âpostohis inconvenienter enumeret, ad Galat.,
V, duodecim fructus. Alibi enim dicit esse tan-
tùni unum fructum prœ^entis vitae, secundùra
illud Rom., YI : « Habetis fructum vestrura in
sanctificatione ; » et Isai. , . XXVII , dicitur :
(( Hic est omnis fructus, ut auferatur peccalum. »
Non ergo ponendi sunt duodecim fructus.
2. Praeterea, fructus est, qui ex spirituali
semine exoritur, ut dictum est (art. 1). Sed
Dominns, Matth., XIII, ponit triplicem terrœ
bonae fructum ex spirituali semine provenien-
tem, scilicet centesi/num , sexagesimum et
trigesimum. Ergo non sunt ponendi duodecim
fructus.
3. Prœterea, fructus habet la sui ratione quôd
sit ultùnum et delectabiie. Sed ratio ista non
(1) De lus cliam in ni, 5e»i.> disl. 34-, qu. 1, art. 5; et qu. 2, de virlut., art. 2, ad 12;
et ad Galal., V, lect. 6.
G2S r*-* 1I« PARTIE, QUESTION LXX , ARTICLE 3.
deux idées ne se trouvent pas dans toutes les choses que VApôtre met au
nombre des fruits; car la patience et la longanimité n'éveillent pas l'idée
du délectable , vu qu'elles se trouvent dans les choses affligeantes ; puis la
foi se rapporte plutôt à la notion de première base qu'à celle de dernier
terme. Donc l'énumération de saint Paul compte plus de fruits qu'il n'y
en a.
4« Mais il paroît , d'un autre côté , que la même énumération ne ren-
ferme pas tous les fruits. Comme nous l'avons vu dans le dernier article,
toutes les béatitudes sont des fruits. Or l'énumération qu'on nous propose
ne renferme pas toutes les béatitudes ; car elle ne contient rien qui corres-
ponde à la sagesse, non plus qu'à d'autres vertus. Donc cette énumération
est insuffisante.
(Conclusion. — Puisque les douze fruits posés par saint Paul répondent
r.ux vertus que l'Esprit saint met dans nos âmes, ils sont convenablement
(';;umérés.)
L'énumération de l'Apôtre répond à toutes les exigences ; elle com-
prend douze fruits , dont on peut voir la figure dans ce texte , Ajiocal. ,
XXII, 2 : c( Des deux côtés du fleuve, l'arbre de vie portant douze
fruits (1), » Puisqu'on appelle fruit ce. qui sort d'un principe comme de
sa semence ou de sa racine, il faut distinguer les fruits divins d'après les
diverses vertus que l'Esprit saint met dans les cœurs. Ces vertus produisent
trois effets dans Thomme ; elle l'ordonne, d'abord en lui-même, ensuite à
long du chemin, les autres sur un terrain pierreux , d'autres parmi les épines; puis il continue,
uhi supra, 8 : « D'autres tombèrent dans une bonne terre et produisirent des fruits, les uns
cent, les autres soixante, les autres trente. »
(l) Après avoir décrit la cité sainte , la céleste Jérusalem , le prophète de la nouvelle al-
liance dit que l'ange lui montra « le fleuve d'eau vive, brillant comme le cristal , sortant du
Irône de Dieu et de l'Agneau ; » puis il continue , uhi supra : « Au milieu de la place ( de
la ville) et des deux côtés du llcuve, l'arbre de vie portant douze fruits, et chaque mois
donnant son fruit, et les feuilles de l'arbre sont pour la guérison des nations. » Plusieurs in-
terprètes , André de Césarée , Primasius, Dède , Ilaymon ,. appliquent aux apôtres les douze
fiuits de l'arbre de vie , et saint Thomas dit seulement qu'on peut y voir la figure des douze
fruits du Saint-Esprit. Au reste , il ne parle point de cette interprétation dans son commen-
taire sur VEpllre aux Galales.
invenitur in omnibus fructibus ab Apostolo enu-
meratis : patientia enim et longanimitas viden-
lur in rébus contrislanlibus esse ; fides autem
non habet rationem ultimi, sed magis rationem
primi fandamenti. Superflue igitur hujusmodi
fiiictus enuiiicrantur.
Sed contra : videtur quod insufficienler et
diminutè env.merentur. Dictum Cit eiiini (art. 2)
quod omnes beatitudines fructus dici i.osstinii,
Std non omncs bic enunierantiir; niliil en:m
liic ponilur ;:d acLuui sapieiitiic perlincaS, et
muitarum aliarunivirtutum. Ergo videtur quod
iiisufilcienter enumeventui' frucliis.
(Co^XLUSlo. — Coiivciiiculi quodam numéro
duodecim Spiritus sancti fructus, secundùm di-
versiim cjusdem in nobis processum, ab Apo-
stolo enumenti sunt , Grilo.t., V.)
Respondco dicenduin , quôd numerus duode-
cim îructuuin ab Aposlo'.o enumeratorum con-
veniens est; et possunt : ignificari per duodecim
fructus de quibus dicit;.r Apoc._, iilt. : «Ex
utraque parte fiuminis lignum vitaî afferens
fiiictus duodecim. » Quia verù fructus dicitur
quod ex aliquo principio procedit, sicut ex se-
mine vel radice, attendenda est dislinctio horum
fructuum secundùm diversum proccssum Spiri-
tus sancti in nobis. Qui quidem processus at-
tendilur sccuadimi hoc, ut in primo mens Iuh
DES FRUITS DV SAINT-ESPRIT. C29
regard des êtres qui renvironnent , puis relativement aux choses qui sont
au-dessous de lui.
L'homme est bien ordonné en lui-même, quand il est constitué dans
ses véritables rapports à Tégard du bien et du mal. Le premier rapport
de rhomme avec le bien est établi par Tamour , qui est la première af-
fection de Tame et la racine de toutes les autres, comme nous Tavons
dit en son lieu. Voilà pourquoi la charité figure en tête des fruits spiri-
tuels; la charité dans laquelle TEsprit adorable nous est principalement
donné comme dans sa similitude , puisqu'il est amour lui-même ; d'où
saint Paul dit, Rom., V, 5 : « La charité de Dieu est répandue dans nos
cœurs par l'Esprit saint , qui nous a été donné. » Mais l'amour enfante
nécessairement la joie, car îe cœur aimant se réjouit dans l'union de
l'objet aimé; puis la charité a toujours présent le Dieu qu'elle aime,'
selon cette parole, I Jean., IV, 16 : « Qui demeure dans l'amour de^
meure en Dieu, et Dieu en lui. » En conséquence le deuxième fruit spi-
rituel, celui qui suit la charité, c'est la joie. A son tour, la joie parfaite
produit un bien précieux , qui en renferme deux. Avant toute chose, elle
bannit la crainte des troubles extérieurs. Cet homme-là ne jouit pas
complètement, qui craint d'être troublé dans son bonheur; et quand
l'ame s'est fixée, concentrée, pour ainsi dire abîmée dans l'objet de son
affection , les choses du dehors ne peuvent plus la frapper douloureuse-
ment, car elle les compte pour rien : « Ceux qui aiment votre loi, disoit
David au Seigneur, Ps. CXVIII, 165, jouissent d'une grande paix, et il
n'y a pas pour eux de pierre d'achoppement, » parce que nulle puissance
ne peut leur ravir le bonheur de vous posséder. D'un autre côté , les dé-
lices de l'allégresse complète calment le désir et l'enchaînent dans son in-
contance; carie cœur n'est point parfaitement satisfait, quand il cherche
de nouveaux charmes , des jouissances nouvelles. Eh bien, cette sécurité
qui défie les choses extérieures de troubler son bonheur , ce calme qui
minis in seipsa ordinetur, secundo vero ordine-
tur ad ea quœ sunt juxta, tertio verô ad ea
quœ sunt infra.
Tune autem benè mens hominis disponitur
iû seipsa , quaudo meus hominis benè se habet
in bonis et in malis. Prima autem dispositio
mentis humanae ad bonum est pcr amorem, qui
est prima affectio et omnium affectionum radix,
lit suprà dictura est (qu. 2, art. 1 et 2). Et
ideo inter fructus Spiritus primo ponitur cha-
ritas, in qua specialiter Spiritus sanctus datur
sicut in propria similitudine , cùm et ipse sit
amor : unde dicitur Rom. , V : « Charitas Dei
dilfusa est in cordibus nostris per Spiritum
sanctum, qui datus est nobis. » Ad amorem
autem cbaritatis ex necessitate sequitur gau-
dium, omnis enim amans gaudet ex conjuuc-
tione amati ; charitas autem semper habet prss-
sentem Deum quem amat, secundùm illud I.
Joan., IV : « Qui manet in charitate, in Dec ma-
net, et Deus in eo. » Unde sequela charitatis est
gaiidium. Perfectio autem gaudii est pax quan-
tum ad duo. Primo quidem, quantum ad quie-
tem ab exterioribus conturbaniibus : non enim
potest perfectè gaudere de bono amato , qui in
ejus fruitione ab aliis perturbatur; et iterum^
qui perfectè cor habet in uno pacatum, à nullo
alio molestari potest, cùm alla quasi nihil re-
putet : u-:de dicitur in Psalm. CXVIII : « Pax
multa diligentibus legem tuam, et non est illis
scandaium ; » quia scilicet ab exterioribus non
perturbantur quin Deo fruantur. Secundo, quan-
tum ad sedationem desiderii tluc iiintis; non
enim perfectè gaudet de aliquo, cui non suflicit
"•'J^J^ ■
G30 r° II* PARTIE, QUESTION LXX , ARTICLE 3.
fait reposer Tame dans un objet aimé , c'est la paix. La paix donc forme ]
après la charité et la joie, le troisième fruit du Saint-Esprit. En outre,
pour que rhomme soit constitué dans ses vrais rapports àTégard du m,il,
il faut deux choses : d'abord qu'il ne se laisse point ébranler par les me-
naces de rinfortune, et c'est la patience qui fait naître en lui cette intré-
pidité; ensuite qu'il supporte sans trouble le délai du bonheur, puisque
a c'est un mal que d'être privé du bien, » selon le Philosophe, et c'est
la longanimité qui lui donne cette résignation et cet espoir inébran-
lable.
]\iaintenant l'homme est bien ordonné relativement aux êtres qui
sont proche de lui, c'est-à-dire à l'égard du prochain, dans les circon-
stances et de la manière que voici. Premièrement, quand il a la volonté
de faire du bien aux autres , et c'est la bonté qui met en lui ce désir.
Deuxièmement, quand il exécute ses desseins de bienfaisance, et c'est la
bénignité qui lui donne ce dévouement, car elle est cet amour ardent qui
enflamme pour le bien de ses frères (1). Troisièmement, quand il sup-
porte avec calme et d'un cœur égal le mal qu'on lui fait, et c'est la man-
suétude qui garde cette sérénité dans son ame par la répression de la co-
lère. Quatrièmement, quand il ne se contente pas de rejeter les projets
funestes que la colère lui suggère contre le prochain , mais lorsqu'il ne
lui nuit ni par ruse ni par fraude, et c'est la bonne foi qui lui fait remplir
ce devoir. Que si l'on prenoit le terme employé par saint Paul, fides,
dans le sens de croyance en Dieu , cette vertu , ordonnant l'homme par
rajjport à ce qui est au-dessus de lui , soumettroit son esprit et tout son
être au souverain Monarque des intelligences et de toutes choses.
Enfin l'homme est ordonné relativement aux choses qui sont au-dessous
de lui par trois vertus. Par la modestie dans les actes extérieurs, car
(1) Le texte latin fait entendre que benignitas (bénignité) vient de bene bien, et de tgni»
feu; ces deuï mots réunis signifiant bon amour, comme qui diroit bonne ardeur, littéralement
bonne isnition.
id de quo gaudet. Haec autem duo importât
pax, scilicet ut neque ab exterioribus pertur-
bemur , et ut desideria nostra conquiescant in
uno. Uncle post charitatem et gaudium tertio
ponitur pax. In malis autera benè se babet
mens quantum ad duo : primo quidem ut non
perturbetur mens per imminentiam malorum,
quod perlinet ad patietitiam; secimdô, ut non
perturbetur in dilatione bonorum^ quod pertinet
ad longo.nimitatem ; nam « carere bono habet
ratiouem maîi, » ut dicitur in V. Ethic.
Ad id autem quod est juxta hominem, scilicet
proximum, benè dispoiiitur mens hominis.
Primo quidem quantum ad voluntatem benefa-
ciendi, et ad hoc pertinet bonitas. Secundo,
quantum ad beneficentia executionem, et ad
hoc pertinet benignitas ; dicuntur enim ô/?-
nigni, quos bonus ignis amoris fervere facit
ad benefaciendum proximis. Tertio, quantum
ad hoc quod aequanimiter tolerentur mala ab eis
illata, et ad hoc pertinet mansuetudo quae
cohibet iras. Quarto, quantum ad hoc quôd
non solùm per iram proximis non noceamus,
sed etiam neque per fraudem vel per dolura,
et ad hoc pertinet fides^ si pro fidelitate su-
matur; sed si sumatur pro fide qua creditur ia
Deum, sic per banc ordinatur homo ad id quod
supra se est, ut scilicet homo intellectum suuin
Ueo subjiciat , et per consequens omnia quae
ipsius sunt.
Sed ad id quod infra est, benè disponitiit
homo. Primo quidem quantum ad exteriorei
actiones per rnodestiam, quœ in omnibus dictii
et factis modum observât. Quantum ad interiores
DES FRUITS DU SAINT-ESPRIT. 631
elle garde la décence dans les paroles et dans les actions. Puis par la
continence et par la chasteté dans les désirs intérieurs , soit qu'on voie
dans la continence la disposition qui éloigne des plaisirs défendus , et
dans la chasteté la vertu qui écarte des plaisirs permis; soit qu'on attribue
la première à Thomme qui éprouve la concupiscence sensuelle sans la
jsuivre, et la seconde à Thomme qui ne la suit ni ne réprouve.
Je réponds aux arguments : l*' Toutes les vertus qui expient les péchés
concourent à la sanctification. Voilà pourquoi TEcriture désigne leur
effet sous le nom de fruit décliné au singulier ; elle exprime une idée
générale qui se divise en plusieurs idées spéciales représentant autant de
fruits.
2° Le centième, le soixantième et le trentième fruit n'expriment pas
des espèces différentes d'artes vertueux, mais divers degrés de perfection
dans une seule et même vertu ; ainsi , par exemple , le trentième fruit
désigne la continence dans le mariage, le soixantième la continence dans
le veuvage et le centième la continence dans la virginité. Les saints doc-
teurs expliquent encore d'une autre manière les trois degrés marqués
dans la vertu par les trois fruits dont nous parlons : ils partent de ce
principe que la perfection de toute chose a son commencement, son mi-
lieu et sa fin.
3° Ne point être troublé dans les choses affligeantes, cela même offre
de l'agrément; et si la foi prend l'idée de base, elle revêt également celle
de terme et du délectable , en ce qu'elle renferme la certitude ; la Glose
met sous le mot foi employé par saint Paul dans VEpitre aux Galates :
« Certitude des choses invisibles. »
4° Comme le remarque saint Augustin dans son commentaire sur
VF'pître aux Galates, l'Apôtre ne s'est pas proposé do nous faire con-
noître le nombre des œuvres de la chair ou des fruits du Saint-
Esprit ; mais il a voulu nous apprendre dans quelles choses nous devons
concupiscentias , per continentiam et casti' \ conjugalis dicitur significari per fructuni trige-
tatcm, sive liaec duo distinguantur per hoc
quod castitas refisenat homiiiein ab illicitis,
continentia verô à licitis ; sive per hoc quôd
continens palilur concupiscentias, sed non
deducitur, castus autem neque patitur neque
deducitur.
Ad primum ergo dicendum, quôd sanctificatio
fit per omnes \irtutes, perquas etiam peccata
toUuntur. Unde frucius ibi singulariter nomi-
natur propter unitatem generis, quod in multas
spcies dividitur, secundùm quas dicuntur multi
fructus.
Ad secuudum dicendum, quôd fructus cente-
simus, scxagesimm et trigesimus non diver-
sifieantur secundùm diversas species virluosorum
actuum, sed secundùm diversos perfectionis
gradus etiam uuius virlutis ; sicut continentia
simum, continentia vidualis per sexagesimum,
virginahs autem per ceotesimum. Et aliis etiam
modis sancti distiuguunt très evangelicos fruc-
tus secundùm très gradus virtutis ; et ponuntur
très gradus, quia cujuslibet rei perfectio at-
tenditur secundùm principium , médium et
finem.
Ad tertium dicendum , quôd hoc ipsum quod
est c( in tristitiis non perturbari , » rationem
delectabilis habet ; et fides etiamsi accipiatur
prout est fundamentum, habet quamdam ratio-
nem ultimi et dolectabilis, secundùm quôd con-
tiuet certitudinem : uude Glossa exponit, « fides,
id est, de invisibilibus certitudo. »
Ad quartiim dicendum, quôd sicut Augustinus
dicit super Epist. ad Gui t., Apostolus non
liOC ita suscepit ut doceret quoi sunt vel ojpera.
G32 r* II* PARTIE, QUESTION LXX, ARTICLE k,
éviter ces œuvres et rechercher ces fruits. Rien ne Vohligeoit donc do
faire entrer phis ou moins de fruits dans son énumération. Cependant
on peut ramener à ceux qu'il nomme tous les actes des dons et des vertus;
car toutes les vertus et tous les dons ordonnent Fhomrae d'après un des
trois modes que nous avons expliqués plus haut : ainsi les actes de la sa-
gesse et des dons qui établissent l'homme dans ses vrais rapports à l'é-
gard du bien se rapportent à la charité, à la joie et à la paix. Cependant
saint Paul a nommé, plutôt que d'autres, les fruits qui figurent dans
VEpltre aux Gakites , parce qu'ils concourent d'une manière particu-
lière soit à l'augmentation des biens, soit au soulagement des maux;
deux choses qui rentrent dans l'idée de fruit.
ARTICLE rV',
Les fruits du Saint-Esprit sont-ils contraires aux œuvres de la chair?
11 paroît que les fruits du Saint-Esprit ne sont pas contraires aux
œuvres de la chair énumérées par saint Paul dans VEpltre aux Galates.
1° (( Les contraires appartiennent au même genre, » selon l'axiome. Or
les œuvres de la chair ne s'appellent pas des fruits (1). Donc les fruits
du Saint-Esprit ne sont pas contraires aux œuvres de la chair.
â*' « Le contraire n'a qu'un seul contraire. » Or saint Paul énumère
plus d'œuvres de la chair que de fruits du Saint-Esprit. Donc les fruits
du Saint-Esprit ne sont pas contraires aux œuvres de la chair.
3° Les premiers fruits nommés par l'Apôtre sont la charité, la joie et
la paix. Or les trois premières œuvres de la chair, la fornication, l'impu-
(1) Les contraires résident dans le même sujet, le sujet est formé par la matière, la ma-
tière constitue le genre ; donc les contraires appartiennent au même genre : ainsi la maladie
et la sunté appartiennent au genre de la disposition , le vice et la vertu au genre de l'habi-
tude. D'une autre part, le genre s'affirme des espèces; car on dit, par exemple : L'- igle, le
lion et Thomme sont des animaux. Or on ne peut pas dire que les œuvres de la chair sont
des fruits : donc elles n'appartiennent pas au même genre que les fruits , donc elles ne sont
pas contraires aux fruits.
carnis, vel frudus spiritv.s; sed utostende-
ret in quo génère illa vitanda, illa verô sectanda
sint. Uode potuissent vel plures vel etiam pau-
ciores fructas enumerari. Et tamen omnes do-
nornm et virtuluin actus possunt secundiim
quamdam conveniintiam ad hœc reduci, se-
cundùm qiiôd ornnes \-ii tûtes et dona necosse
est quèd ordineut mentem aliquo praedictorum
modorum : unde et actus sapientice et qno-
rumcunque donorum ordinanlium ad bonuiK,
leducuntur ad charitatem , gaudium et pa-
cem. Ideo tameu potiùs liœc quàm alia enu-
meravit, quia hic enumerata magis important
vel fruitioncm bonorum, vel sedationera malo-
rurn; quod videtur ad rationem fruclùs peili-
Dere.
ARTICULl'S IV.
Vlrùm /ructus Spiriius sancti contrarient ur
operibus carnis.
Ad quartum sic proceditur. Videtur qu5d
fructus Spiritus sancti non contrarientur ope-
ribus carnis, quae Apostolus enuoierat. «Coq-
traria enira sunt in eodein génère. » Sed opéra
carnis non dicuntur fructus. Ergo fructus Spi-
ritus eis non contrari-întur.
2. Prœterea, « unuin uni est coatr.irium. »
Sed plura cnumerat Apostolus opéra carnis,
quiiiii fruclus spirilùs. Ergo fructus spirilùs et
opéra carnis non conlrariantiir.
3. Praclerca , inler fruclus Spbjtus prtBû'i
poniintur chariias, et gaudium^ èiptix; qui-
DES FuUITS UÎT SAîNT-ESPPJT. G33
reté et Timpiidicité ne répondent point à ces trois fruits. Donc les fruKs
du Saint-Esprit ne sont pas contraires aux œuvres de h chair.
Mais TApôtre des Gentils dit à Tendroit tant de fois indiqué, Gai.,
V, 17 : «La chair convoite contre l'Esprit, et l'Esprit contre la chair. »
Donc la chair et Tcsprit sont opposée l'un à Tautrc (1).
(Conclusion. — Quand on envisage les fruits de l'Esprit saint et les
œuvres de la chair dans leur idée générale, ces deux choses forment des
contraires; mais quand on considère chaque œuvre et chaque fruit dans
leur idée particulière, ils ne sont plus opposés de cette manière bien
qu'on puisse encore les faire correspondre les uns aux autres. )
On peut envisager les œuvres de la chair et les œuvres du Saint-Esprit
sous deux points de vue : collectivement, dans leur idée générale; puis
séparément, dans leur idée particulière. Sons le premier rapport, quand
on considère les fruits du Saint-Esprit et les œuvres de la chair dans
leur idée générale, ces deux choses forment des contraires. En effet l'Es-
prit pousse l'homme vers les choses qui sont selon la raison, ou pour
mieux dire au-dessus de la raison; puis la chair, l'appétit sensitif
entraîne vers les choses qui sont au-dessous de l'homme. Comme donc le
mouvement ascensionnel est contraire dans les choses physiques au
mouvement descendant , ainsi les œuvres spirituelles sont opposées dans
les actes humains aux œuvres charnelles. Sous le second point de vue,
quand on les envisage dans leur idée particulière, chacun des fruits du
Saint-Esprit n'est pas nécessairement contraire à chacune des œuvres de
la chair. C'est que saint Paul n'a pas voulu^, comme nous l'avons dit dans
(1) C'est TEsprit divin qui lutte contre la chair : « N'attribuez point à vous-même , dit saint
Augustin, Sertn. XLIII, De verbis Domini^ cette sainte guerre. C'est TEsprit de Ticu qui
combat en vous contre vous , ou plutôt contre ce qu'il y a en vous contre vous. Craignant que
vous ne ravissiez la gloire à Dieu, VApôîre dit ailleurs, Rom.j. VHI , 13 : « Si vous mortifiez
par TEsprit les actes de la chair, vous vivrez. » Quel est cet Esprit? Lisez ce qui suit immé-
diatement, v. li • « Tous ceux qui sont m.ris par TEsprit de Lieu, ceux-là sont fils de Lieu, n
Les actes de la chair sont donc mortifiés par l'Esprit de Dieu ; c'est donc l'Esprit de Dieu qui
lutte contre la chair. » Saint Jérôme donne la même interprétation.
bus ron correspondent eaquae pvimo enumeran-
tiir inter opéra carnis, quae sunt fornkatio ,
immunditia et impudicitia. Ergo fructus
Spiritus non contrariantur operibiis carnis.
Sed contra est, quod Apostolus dicit ibidem,
quod « caro conenpiscit aihersùs spiritum , et
spiritus adversùs carneni. »
(CoKCLUsio. — Secumlùm commuuem ratio-
ïien^. co: traiiantur fructus Spiritus sancli ope-
ribîis carnis, etsi secun'Jr.m rationes proprias
allier tit; nihiloniimis singulis S[àritus sancti
fruf libus opéra caïuis adaplaii possunt. )
riGEpondco dicendum, qacd opéra carnis et
frr.itus Svirilûs posîunt i^ccipi dupiicitci:. Uno
modo, secundùai communem raliouem ; et hoc
modo in comnnuii fructus Spiritus sancti con-
trariantu:' operibus carnis. Spiritus cnim sanctus
movet hnmanam mentem ad id quoà est secun-
dùm rationem , vel potiùs ad id quod est supra
rationem; appetitus autem carnis, qui est ap-
pelitus sensitivus, trabit ad bona sensibilia quœ
sunt infra homiuem. Unde sicut motus sursum
et moU* deorsum contrariantiiv in naturalibus,
ita in operibus huuianls contrarlantur opéra
carnis fructibus Spiritus. Alio modo possunt
coiisiùerari secundùra prop-ias rationes -ingu-
lorum fru.'tuum enumeratorum et operu.n car-
nis : et sic non oportet quôd singiibi s.ngulis
contraponantur, quia, sicr.t dittum est (art. 3),
Apostolus non intendit enumerare omnia opéra
634 !'■'' 11*^ TAUTIE, QUESTION LXX, ARTICLE 4.
le (îcniier article , cnumcrer toutes ces œuvres et tous ces fruits. Cepen-
dant révoque d'flippone, commentant VEpître aux Galates, les fait cor-
respondre, dans une sorte de parallèle, contrairement les uns aux autres.
A côté de la iornication, qui est produite hors du mariage par l'amour de
la volupté, il met par opposition relative la charité, qui unitrame à Dieu
et fait naître la vraie chasteté; en face des impuretés dont la fornication
souille le cœur et qui appellent lu trouble et les alarmes , il pose comme
contrepied la joie delà tranquillité; vis-à-vis du culte desidoles_, qui a sr
cité les guerres contre l'Evangile de Dieu, il montre la paix dans un JO:.
contraire; près des vénéfices et des inimitiés, des contentions et des jalou-
sies, des colères et des rixes, et des dissensions, il fait paroîlrela longani-
mité pour supporter les maux faits par le prochain, la bénignité pour Irs
guérir et la bonté pour les pardonner ; aux hérésies il oppose la foi, aux en-
vies la mansuétude, à l'ivrognerie, aux débauches de table la continence.
Je réponds aux arguments : l» Ce qui sort de l'arbre contrairement à
sa nature n'est pas un fruit, mais une dégénérescence, une corruption.
Et comme les actes des vertus sont conformes à la raison , tandis que les
actes des vices y sont contraires , en n'appelle pas fruits les actes des
vices, mais les actes des vertus.
2o II n'y a qu'une manière de faire le bien, mais il y en a plusieurs de
faire le mal, comme le remarque l'Aréopaglte (î). En conséquence plu-
sieurs vices sont toujours opposés à une seule vertu. Pourquoi donc ne
pourroit-il y avoir plus d'œuvres de la chair qu'il n'y a de fruits du
Saint-Esprit?
3° Ce que nous avons dit dans le corps de l'article résout la troisième
objection.
On peut voir aussi in Galat., V.
(1) Dans l'ordre moral , le bien est conforme à la raison , et le mal y est contraire ; or la
conformité est une , et la contrariété est multiple. Il n'y a qu'une roule pour suivre une ligne
nettement tracée ; mais il y en a mille pour aller à droite ou à gauche , en deçà ou au-delà.
spiritualia, nec omnia camalia. Sed tamen se-
cunJùm quamdam adaptationem Augiistinus,
super Episf. ad Galat., contraponit singulis
operibiis carnis singuîos friiclus : sicut fornica-
tioni, quiX' est amor explenilœ libidinis à legiliino
connubio solatus, opponitur charitas per quam
anima conjungitur Deo, in qua etiam est veia
caslitas; immundiliœ autem sr.nt omiies pertiir-
bationes de illa fornicatione conceptee, quibns
gauclium t)'anquiliitatisQ\^\)oniim; idolonim
autem servilus , per quam beîlu ;i estgcstam ad-
versùs Evangelium Dei, opponitur paci; contra
veneliL-ia autem , iuiinicitias et Cî.nlèi^-tioiujs, aui-
mositates, œmuiatioues et dissensiones, oiifO-
nuntur longanimitas ad siistiiiendain mala ho-
minum inter quos vivimus, et ad curaiidum be-
mgnitas etadigiioscenùum&o^iiïtt^; hseresibus
autem opponitur fides, iavidise munsuefudo,
ebrietatib.is et comessationibus continentia.
Ad primiim ergo dicendum, quôd id qwol
proceùit ab arbore contra nalurara arboris, iinn
dicitur esse friictas ejus, scd magis conuptio
quœdam. l-^t quia virlutum opéra siint coana-
turalia rationi, opéra vero vitioruuisuutcontri
raiionem, ideo opéra virtaLum fructus dicuutar,
non autem opeia ^ilijrum.
Ad secundum dicendum, quod bonum con-
ttngit uno modo, malum verôonnifariàm, ut
Dionysi 15 di.it, IV. cap. De div. Nomiu. Undc
et uni virluti phira vitia oppoiiuntur : et prop-
ter hoc non est miruin si plura pommtur opéra
carnis qu'im fructus Spiritùs.
Ad tertium patet solutio ex dictis
De his etiam ad Galat., ut jam suprà.
DES VICES ET LES PECHES CONSIDÉRÉS EN EUX-MEMES.
635
QUESTION LXXI.
l>es vlees et des pécYiés considérés en eux-TOcmes.
Après ce qui précède, viennent les vices et les péchés (1).
Nous parlerons ici : premièrement , des vices et des péchés considérés
en eux-mêmes; deuxièmement, de leur distinction; troisièmement, de
leurs rapports entre eux; quatrièmement, du sujet du péché; cinquième-
ment, de sa cause; sixièmement enfin, de ses effets.
On demande six choses sur le premier point : l» Le vice est -il
contraire à la vertu? 2° Est-il contraire à la nature? 3« Renferme- t-il
plus de malice que Tacte vicieux ? 4° Le péché peut-il exister avec la vertu ?
5^ Tout péché renferme-t-il un acte ? 6'' Enfin peut-on définir le péché une
parole, une action ou un désir contre la loi éternelle?
ARTICLE L
Le vice est-il contraire à la vertu?
Il paroît que le vice n'est pas contraire à la vertu. 1*» « Le contraire n'a
qu'un contraire , » comme le prouve le Philosophe , Met,, X , 17. Or le
contraire de la vertu , c'est le péché ou la malice. Donc le vice n'est pas
contraire à la vertu, d'autant moins qu'on désigne sous le même nom les
défauts dans les organes corporels ou dans toute autre chose.
2*» La vertu dit perfection de la puissance. Or le vice n'implique rien
(1) Nous avons vu précédemment qu'il y a deux sortes de dispositions : les bonnes, qui
sont les vertus; puis les mauvaises, qui sont les péchés. La question des péchés vient donc,
naturellement, après celle des vertus.
QU^STIO LXXL
De vitiis et peccatis secundum se^ in sex articulas divisa.
Consequenter considerandum est de vitiis et
peccatis.
Circa quae sex coriBiderîinda occurrunt : primo
quideott de ipsis vitiis et peccatis secundùin se ;
secundo, de distinctione eorum ; tei liô, de coni-
piiiatione eorum ad invicem; quarto, de sub-
)«cto peccati; quinto, de causa ejus; sexto, de
iiil'Éctu ipsius.
Circa primum quaeruntur sex : 1<» Utriim vi-
iviim coDtrarietur virtuti. 2» Utrùm vitium sit
coiitra uaturam. 3o Quid sit pejus, utrùm vitium
vei actus vitiosus. 4° Utrùm actus vitiosiis
possit esse simul cum viitute. 5» Utrùm in
omni peccato sit aliquis actus. 6o De detini-
tione peccati, quam Augustinus ponit, XXII.
Contra Fausfum: «Peccatum est dictum,
vel factiim, vel concupiuun, contra legem
œternam. »
ARTICULUS L
Utrùm vitium contrarietur virtuti.
Ad primum sic proceditur (1). Videtur quôd
vitium non contrarietur virtuti. « Uni euim
unura est contrariura, » ut probatur in X. Me-
taphys. (text. 17). Sed virtuti contrariantur
peccatuiii et malitia. Non ergo contrariantur ei
vitium, quia vitium dicitur etiamsi sit indebita
dispositio membrorum corporalium, vei quarum-
cunque r rum.
2. Prœterea, virtus nominat quamdam per-
(1) De his etiam suprà, qu. 66, art. 1 , ad 2; et qu. li , de verit., art. G ^ ad 1 et ad 5
et qu. 2 , art. 13, in c&rp.
030 I" ir PARTIE, QUESTION LXXÎ, ARTICLE 1.
de relatif à la puissance. Donc le vice n'est pas contraire à la vertu.
3° On lit dans Gicéron, TuscuL, IV : « La vertu est comme la santé de
Tame. » Or ce qi\i est contraire à la santé , c'est la maladie ou l'indispo-
sition^ plutôt que le vice. Donc le vice n'est pas contraire à la vertu.
]\>ais saint Augustin dit. De perf. justitiœ, T : « Le vice est un état qui
rend la volonté mauvaise (1). » Or la vertu , par contre , est une qualité
qui rend bon celui qui la possède, comme nous l'avons vu dans les ques-
tions précédentes. Donc le vice est contraire à la vertu.
(Conclusion. — Le péché est contraire à la vertu considérée dans son
objet, comme acte bon; la malice lui est contraire dans son idée secon-
daire, en ce qu'elle renferme une certaine bonté ; puis le vice lui est con-
traire dans son idée première, en tant qu'elle constitue un état conforme
à la nature.)
On peut distinguer deux choses dans la vertu : son essence et son
objet. L'essence de la vertu, c'est son idée première ou son idée secon-
daire. L'idée première de la vertu dit un état conforme au mode de la
nature; d'où le Philosophe écrit, Phys., VII, 17 : « La vertu est la dispo-
sition de l'être parfait au plus grand bien ; de l'être parfait , c'est-à-dire
disposé selon sa nature. » Quant à l'idée secondaire de la vertu, elle im-
plique une certaine bonté; car ce qui fait la bonté des choses, c'est l'état
conforme au mode de leur nature. Maintenant l'objet de la vertu, son
but, sa fin, n'est autre chose que l'acte bon, comme nous l'avons vu dans
les questions précédentes. D'après cela , trois choses forment opposition à
la vertu considérée dans les trois idées qu'elle renferme. D'abord le péché
(1) « Qu'est-ce que le vice qui fait trébucher dans la voie droite? Est-ce la pierre d'achop-
pement? non, car elle est bonne; le pied? non plus, car il n'est pas coupable ; le heurt? pas
davantage, car il passe et le vice reste. Le vice n'est, ni une chose extérieure, comme l'ar-
gent volé; ni un membre du corps, comme la main qui saisit; ni un acte, comme la rapine i,
il est un état qui rend la volonté mauvaise. »
fectionem potentiae. Sed vitium nibil uominat
a'd potentiam perdnens. Ergo vitium non con-
trariatur virtuti.
3. Prœterea, TuUius dicit in IV. De Tuscul.
quœstio7i., quôd « virtus est quaedam saiiiias
animae. » Sanitati autem opponitur œgritudo
vel morbus magis quàm vitium. Ergo virtuti
non coutrariatur vitiura.
Sed contra est, quod dicit Augustinus in lib.
De perjectione justitiœ (cap. 1 ), quôd «vi-
tium est qualitas seeundùm quam malus est
animus. » Virtus autem est qualitas quae « facit
bonum habentem, » ut ex suprà dictis patet
(qu. 53, ait. 3 et 4). Ergo vitium contrariatur
virtuti.
(Co^•CLUSIO. — Virtuti seeundùm quôdordi-
natur ad bonum, peccatum ipsum coutraria-
tur; ut verô bonitas quaedam est, ei oppo-
si'n est molitia; vitium autem virtuti contra-
rium est seeundùm propriara rationem virtutis.)
Respondeo dicendum, quôd circa virtutem
duo possumus considerare, scilicet ipsam esseu-
tiam virtutis, et id ad quod est virtas. In es-
sentia quidem virtutis aliquid considerari potest
directe, et aliquid ex consequenti. Directe qui-
dem virtus importât dispositionem quamdam
alicujas convenienter se habentis seeundùm
modum suce naturae : unde Philosopbus dicit
in VII. Physic. (text. 17), quôd «virtus est
dispositio perfecti ad optimum. Dico autem per-
fecti , quod est dispositum seeundùm naturam. »
Ex consequenti autem sequitur quôd virtus sit
bonitas quaedam; in hoc enim consistit unius-
cujusque rei bonitas, quôd convenienter se ha-
bet seeundùm modum suae naturae. Id autem ad
quod virtus ordinatur, est actus bonus, ut ex
suprà dictis patet (qu. 56, art. 3). Seeundùm
hoc igitur tria inveniuntur oppoiii virtr^ï. '■•h/-
DES VICES ET DES PÉCHÉS CONSIDÉRÉS EN EUX-MÊMES. 637
est contraire à son objet; car il dénote proprement un acte désordonné,
contre la règle, tandis que Tacte delà vertu est réglé, selon Tordre.
Ensuite la malice est contraire à l'idée secondaire de la vertu, à la bonté:
cela n'a pas besoin d'explication. Enfin le vice est contraire à l'idée pre-
mière de la vertu; car le vice, en toute chose, est un état, une disposition
qui contrarie la nature; d'où saint Augustin dit. De lib. arhitr., III, 14 :
«Tout ce que vous voyez manquer de la perfection de la nature, appelez-
le vice (1). »
Je réponds aux arguments : 1** Le péché , la malice et le "vice ne sont
pas contraires à la vertu sous le même rapport : le péché lui est contraire
dans son objet , en ce qu'elle doit produire des actes bons ; la malice lui
est contraire dans son idée seconde , en ce qu'elle renferme une certaine
bonté; puis le vice lui est contraire dans son idée première, en cela même
qu'elle est une vertu, c'est-à-dire un état conforme à la nature.
2" La vertu n'implique pas seulement la perfection de la puissance qui
est le principe d'action , mais elle emporte aussi la bonne disposition du
sujet qui la possède. L'être agit selon ce qu'il est; il faut donc qu'il soit
bien disposé pour faire le bien. Or le vice détruit cette bonne disposition;
il est donc contraire à la vertu sous ce rapport.
3« Cicéron dit, TtiscuL, IV, que « la maladie et la langueur sont les
espèces de l'affection vicieuse ; » puis, parlant de notre être physique, il
nomme maladie « les altérations qui atteignent tout le corps, » comme la
(1) Vice (de a'ir'.a , faute, crime, d'où le latin a fait vitare^ éviter, puis vitium vice)
signifie proprement disposition contraire à la nature, manque d'ordre, interversion des rap-
ports , imperfection , défaut.
La malice est Tidée secondaire du vice; elle dit Tétat que forme la perversion des vrais
rapports , la disposition contraire à la nature.
Enfin le péché dit la réalisation du vice; il est un acte déréglé, contraire à Tordre.
mm uniim est peccatum, quod opponitur ei ex
parte ejus ad quod virtus ordinatur; nam pec-
catiim propriè nominal actiim inordinatura ,
sicut actus virtutis est actus ordinatiis et de-
bitus. Secundùm autem quod ad rationem vir-
tutis consequitur quôd sit bonitas quœdam, op-
ponitur virtuti malitia. Sed secundùm id quod
directe est de ratione virtutis, opponitur viiluti
vitium; vitium enim uniuscujusque rei esse
videtur quôd non sit disposita secundùm quod
convenit suse. naturœ : unde Âugustinus dicit
in III. De lihero arbit. (cap. 14) : « Quod
perfectioni naturae déesse perspexeris, id voca
\itium. »
Ad primum ergo dicendum, quôd illa tria
non contrariantur virtuti secundùm idem ; sed
peccaium quidem coutrarialur secundùai quod
virtus est operativa boni, malitia autem se-
cundùm quùd est bonitas qua^dam , vitium
autem propriè secundùm quôd est virtus.
Ad secundùm dicendum, quôd virtus non so-
lùm importât perfectionem potentia?. quœ est
principium agendi , sed etiam importât debitam
dispositionem ejus cuius est virtus. Etbocideo
quia unumqiiodque opcratur secundùm quod
actu est; requiritur ergo quôd aliquid sit in se
benè dispositum, quod débet esse boni opera-
tiyum. Et secundùm hoc virtuti opponitur.
Ad tertium dicendum , quôd sicut TuUius
dicit in IV. De Tuscid. quœstion., « morbi et
œgrotationes partes sunt vitiositatis (1). » la
corporibus enim morbum appellat « totius cor-
poris corruptiouem , » putà febrem ■'el aliquid
liujusmodi; œgrotationem verô «morbum cuïï;
(1) Hinc nonobstante quôd virtutem dixerit sanilatem^ ei nihilominus conlrarium vitium
esse dicit, cùm post prœdicta sic loquitur : Virlus est affcclio animi constans conveniensquSj
ac laudabiles ejliciens eos inquibus est.
C38 I" u" l'AIlTIi:, OUi'STlON L\XI, ARTICLE 2.
fièvre ; il appelle langueur « rabattement qui raffuiblit, » et donne le nom
de vice « aux perturbations qui détruisent l'harmonie de ses parties. »
Dans le corps, la maladie peut être sans la langueur, puisque Thommc
quelquefois souffre intérieurement sans être obligé de suspendre ses tra-
vaux; mais dans l'ame , on ne peut , dit Cicéron lui-même _, « séparer ces
deux choses que par la pensée. » Lorsque l'affection déréglée fait naître
dans le cœur de mauvaises dispositions, l'homme est affoibli d'autant
dans Taccomplissement de ses devoirs : Car « on connoît , dit l'Evangile,
Matth., XII, 3.3, l'arbre par ses fruits, » c'est-à-dire l'homme par ses
œuvres. Quant au vice moral, il est, dit encore l'Orateur romain, « une
habitude ou une affection de Tame qui produit le dérèglement dans
la vie. » Ce désordre existe souvent sans la maladie ou sans la langueur;
il se révèle ainsi toutes les fois que l'on pèche par Ibiblesse ou par passion.
Le vice a donc quelque chose de plus que la langueur ou que la maladie,
de même que la vertu renferme une entité de plus que la santé; car la
santé forme, elle aussi, une espèce de vertu, selon le Philosophe. Le vice
est donc plus directement contraire à la vertu que la langueur ou que
la maladie.
ARTICLE IL
Le vice est-il contre la nature?
II paroît que le vice n'est pas contre la nature. 1° Le vice est contraire
h la vertu : nous l'avons vu dans le premier article. Or, nous le savons
pareillement , la vertu n'a pas son principe dans la nature ; mais elle est
donnée par infusion divine ou produite par la coutume. Donc le vice n'est
pas contre la nature (1).
(1) Forme et matière, esprit et corps, l'homme a deux natures : Tune spirituelle, consti-
tuée par Tame raisonnable; Vautre corporelle , formée par Torganisme animal. Or notre saint
auteur parle, dans cet article, de la nature spirituelle de Tliomme. Quand donc il dit que le
vice est contraire à la nature, cela signifie qu'il est contre l'ordre de la raison, rien de plus.
imbecilUtate; » vilium aulem, « cùm partes ( aut alfectio animi in tota vita inconstans et à
corporis inter se dissident. » Et quamvis in seipsa dissentiens ; » quod quitlem invenitur
corpore qiiandoque sit morbus sine œgrolalionC;
putà cùm aliquis est interiîis malè dispositiis ,
non lamen exteriùs prœpeditiir à solitis opera-
tionibus; in animo tamen, utipsedicit, « iisec
duo non possunt nisi cogitatione secerni. »
Necesse est enim quôd quandocunque aliquis
etiam absqiie morbo vel aegrotatione , utpote
cùm aliquis ex infirmitate vel ex passions pec-
cat. Unde in pUis se habet vitium quàm œgro'
tatio vel morbus, sicut etiam virtus in plus
se habet quàm sanitas; nam sanitas etiam
quœdam virtus poniturin VII. Physic. (text. 17,
interiùs est malè dispositus habens inordinatum i ut suprà). Et idée virtuti convenientiùs oppo-
aiïectum, ex lioc imbecillis reddatur ad débitas
operationes exercendas ; quia « unaquœque
arbor ex suo fructu cognoscitur » (id est « homo
ex O'pere), » ut diciiur Matth., XII. Sed \itinm
animi (ut Tullius ibidem dicit ) , est « habitas
nitur vitium quàm œgrotatio vel morbus.
ARTICULUS II.
Vtrùm vitium sit contra naturam.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtur quôd
(l) De bis etiam in 2, 2, qu. 15i-, art. 12; ut et IV, Sent. ^ disl. 14, qu. 1, art. 3,
quœsiiunc. 1 ; et qu. li , de malo , art. 2 , ad 8; et qu. 15 , art. 1 , ad 7 j et ad Rom,, VI,
lect. 8, col. 1 ; et ad Gatat., V, lect. 6, col. 2 cl 3.
DES VICES ET DES PÉCHÉS CONSIDÉRÉS EN EUX-MÊMES. Ô39
2® Les choses qui sont contre la nature ne peuvent devenir, dit le Phi-
losophe, l'objet de l'habitude; ainsi « la pierre n'aura jamais la coutume
de s'élever dans les airs. » Or les hommes s'accoutument souvent aux
vices. Donc les vices ne sont pas contre la nature.
3" Ce qui est contre une nature quelconque, ne se trouve pas dans le
plus grand nombre des êtres qui ont cette nature. Or le vice se trouve
dans le plus grand nombre des hommes ; car l'Evangile dit, Maîth., VII,
13 : (( Large est la voie qui conduit à la perdition , et nombreux
sont ceux qui la suivent. » Donc le vice n'est pas contre la nature.
A° D'après ce que nous avons dit à l'article précédent, le péché est au vice
ce que l'acte est à l'habitude. Or, d'une part, saint Augustin définit
le péché. Contra Faustum, XXII, 27, « un désir, une parole ou une action
contre la loi de Dieu ; » d'un autre côté, la loi de Dieu est au-dessus de la
nature. Donc le vice est plutôt contre la loi de Dieu que contre la nature.
Mais saint Augustin dit , De lib. arh., III , 14 : « Tout vice , par cela
même qu'il est vice, est contre la nature. »
( Conclusion. — Puisque l'homme est homme par Pâme raisonnable ,
le vice est contraire à sa nature d'autant qu'il est contre l'ordre de
la raison.)
Comme nous l'avons vu dans le premier article, le vice est contraire à
la raison. Or, nous le savons pareillement, la ver lu, quel que soit son
sujet, forme dans tous les êtres un état conforme à la nature ; donc le
vice constitue une disposition qui la contrarie. C'est pour cela qu'on le
blâme partout où il se trouve; et Ton croit que le mot vitupération
dérive, comme le remarque saint Augustin, de vitium, vice. Mais il faut
observer que la nature d'une chose est principalement la forme qui
vl'ium non sit contra naturam. Vitium enim
contiaiiatur virtuli, ut dictnm est (art. 1).
Sed virluies non sunt in nobis à natura, sed
cansantur in nobis per infiisiouem , aut ab as-
suetudine, ut dictum est (qa. 63). Ergo vitia
non sunt contra naturam.
2. Piîcterea, ea qii» sunt contra naturam,
non po^sunt assuelieri ; sicut lapis nunquara
assucscit ferri sursum , ut dicilur in II. Ettiic.
(cap. 1). Sed aliqui assuetiunt ad vitia. Ergo
\itia non sunt contra naturam.
3. Prateiea, nihil quod est contra naturam,
inveiiitur in habentibus illam naturam , ut in
pluribus. Sed vitia inveniuntur in tiominibus,
ut in pluribus, quia, sicut dicifur Matth.,\U,
« lata est via quœ ducit ad perditionera, et multi
vadunt per eam. » Ergo vitium non est contra
naturam.
4. Praeterea, peccatum comparatur ad vitium
sicut actus ad habitum, ut ex suprà diclis patet
(ut. 1 ). Sed peccatum difUnitur esse « dictum
vel factum, vel concupitum contra legem Dei, »
ut patet per Augustinum, XXII. Contra Faus-
tum ( cap. 27 ). Lex autem Dei est supra na-
turam. Magis ergo dicendum est quôd vitium
sit contra legem quàm quôd sit contra naturam.
Sed contra est, quod Augustinus dicitin IIL
De llbero arbit. (cap. 14) : « Omne vjliuin
eo ipso quôd vitium est, contra naturam est. »
( CuNCLUsio. — Quoniain per animam ratio-
nalem homo speciem sortitur, eatenus contra
hominis naturam vitium est, quatenus ordinem
rationis excludit. )
Respondeo dicendum , quôd sicut dictum est
(ait. 1), vitium virtuti contrariatur. Virtug
autem uniuscujusque rei cousistit in hoc quôd
sit benè disposita secundùm conveuientiam sua
naturse, ut suprà dictum est (art. 1 ). Unde
oportet quôd in qualibet re vitium dicatur ex
hoc quôd est dispo.sita contra id quod convenit
suce naturae. Unde et de hoc unaquœque res vi-
tuperatur; à vitio autem uomen vituperalieuiA
6^0 I" II» PARTIE, QUESTION LXXÎ, ARTICLE 2.
l'ii donne Tespèce. Eh bien , riiomme est constitué dans son espèce par
Tanie raisonnable. Ce donc qui est contre Tordre de la raison est propre-
ment contraire à la nature de Thomme comme homme, et ce qui est
selon la raison est conforme à la nature de Thomme aussi comme homme :
Car «le bien de Tliomme est d'être selon la raison, et son mal d'être
contre, » dit le bienheureux Aréopagite. Ainsi la vertu humaine, qui
rend Thomme bon , lui et ses actes , est selon la nature de Thomme dans
la même mesure qu'elle convient à la raison; puis le vice est contre cette
même nature d'autant qu'il déroge à l'ordre de la raison.
Je réponds aux arguments : 1° Les vertus ne sont pas produites par la
nature dans toute leur perfection, rien de plus vrai ; mais elles portent à
ce qui est selon la nature, c'est-à-dire selon l'ordre de la raison; aussi le
Philosophe romain dit-il. De Rhet., II, 34 : « La vertu est une habitude
qui forme comme une modalité de la nature et qui est conforme à
la raison. » Voilà ce que nous entendons, quand nous disons que la vertu
est conforme à la nature, et que le vice y est contraire.
2" Lorsque le Philosophe dit : « Les choses qui sont contre la nature ne
peuvent devenir l'objet de l'habitude , » il oppose les mots « être contre
la nature » à « être produit par la nature , » et non pas à « être selon la
nature. » Or quand nous disons que les vertus sont selon la nature , nous
ne voulons pas dire qu'elles sont produites par la nature , mais qu'elles
portent aux choses qui y sont conformes.
S** Il y a deux natures dans l'homme : la nature raisonnable et la na-
ture sensitive. Et comme l'homme arrive aux actes de la raison par les
actes des sens^ ceux qui suivent les penchants de la nature sensitive sont
plus nombreux que ceux qui suivent l'ordre de la raison, pourquoi? parce
que le plus grand nombre s'arrêtent au commencement des choses et ne
tractura creditur, ut Augustinus dicit in III. De
iibero arbit. Sed considerandura est qiiôd na-
tura uniusdijusque rei potissimè est forma,
secundùtn quara res speciem sortitur. Homo
aiitem in specie constituitur per animam ratio-
Dalem : et ideo id quod est contra ordineni
rationis, propriè est contra natiiram hominis,
in quantum est homo; quod autem est secun-
dîim rationem, est secundùm naturam hominis
iu quantum est homo. « Bonura autem hominis
est secundùm rationem esse, et malum hominis
est pra;ter rationem esse, » ut Dionysius dicit,
IV. cap. De div. Nomiri. Unde virtus humana,
quae hominem facit bonum, et opus ipsius bonum
reddit, intantum est secundùm naturam homi-
nis, in quantum convenit rationi; vitium autem
in tantum est contra naturam hominis, in quan-
tum est contra ordinem rationis.
Ad primum ergo dicendum , quôd virtutes
eisi non causeutur à natura secundùm suum esse
perfectum, tameu inclinant ad id quod est se-
cundùm naturam, id est, secundùm ordineni
rationis; dicit enim TuUius in Rhetoricasnà,
quod «virtus esthabitus in modum nalurae ra-
tioni consentaneus. » Et hoc modo virtus dicitur
esse secundùm naturam, et per contrarium in-
telligitur quôd vitium sit contra naturam.
Ad secundùm dicendum, quôd Philosophus
ibi loquitur de his quse sunt contra naturam ,
secundùm quôd esse contra naturam opponitur
ei quod est esse à natura, non autem secun-
dùm quôd esse co?itra 7iaturam, opponitur ei
quod est esse secundùm naturam ; eo modo
quo virtutes dicuntur esse secundùm naturam,
in quantum inclinant ad id quod naturae con-
venit.
Ad tertium dicendum, quôd in homine est
duplex natura , sciiicet rationalis et sensitiva.
Et quia per operationem sensùs homo pervenit
ad actus ratioHis, ideo plures sequuûtur iûcli-
DES VICES ET DES PÉCHÉS CONSIDÉRÉS EN EUX-MÊMES. 64i
vont point jusqu'à leur consommation. Or les vices et les péchés pro-
viennent dans les hommes, de ce qu'ils suivent les inclinations de
ïa nature sensitive contre Tordre de la raison.
4° Tout ce qui est contre Tordre d'un ouvrage, est aussi contre la nature
de Tart qui Ta produit. Or la loi éternelle est à Tordre de la raison
humaine ce que Tart est à l'ouvrage : le vice et le péché sont donc contre
Tordre de la raison humaine par cela même qu'ils sont contre la loi éter-
nelle. C'est pourquoi saint Augustin dit. De lib. arh., IIl, 13 : « Tontes
les natures tiennent de Dieu d'être des natures , et elles sont vicieuses selon
qu'elles s'éloignent de Tart qui a présidé à leur formation. »
ARTICLE III.
Le vice renferme-t^il plus de malice que fade vicieux ?
Il paroît que le vice, c'est-à-dire Thahitude mauvaise, renferme plus de
malice que l'acte vicieux , que le péché. Comme le bien est d'autant
meilleur qu'il dure plus longtemps, de même le mal est plus ou moins
mauvais selon sa durée plus ou moins longue. Or l'habitude vicieuse dure
plus longtemps que l'acte vicieux, qui disparoît en un instant. Donc
l'habitude vicieuse renferme plus de malice que l'acte de même nature.
2o Plusieurs maux renferment plus de malice qu'un seul. Or la mau-
vaise habitude produit plusieurs actes mauvais. Donc Thabitude vicieuse
renferme plus de malice que l'acte vicieux.
3** a La cause l'emporte sur TefiPet. » Or Thabitude augmente la malice,
de même que la bonté des actes. Donc Thabitude l'emporte, soit en bontés
soit en malice, sur les actes.
nâtiones naturœ sensitivae, quàm ordinem ra-
tionis; plures enim sunt qui assequuntur prin-
cipium rei, quàm qui ad consummationem
perveniunt. Ex hoc aulem vitia et peccata in
hominibus proveniunt, quôd sequuntur incli-
nationem naturae sensitivae contra ordinem ra-
tionis.
Ad quartum dicendum, quôd quicquid est
contra rationem artiliciati, est etiam contra
naturam artis qua artiticiatum producitur. Lex
autem aeterna comparatur ad ordinem rationis
humanae sicutars ad artificiatum : unde ejusdera
rationis est quôd vitium et peccatum sit contra
ordinem rationis humanae , et quôd sit contra
legem œteinam. Unde Augustinus dicit in III.
De libero arbit. ( cap. 13 ), quôd « à Deo ha-
bent omnes naturae quôd naturae sunt; et in
tantum sunt vitiosae, in quantum ab ejus quoe
fact$ sunt arte discedunt. »
ARTICIJLUS III.
Utrùm vitium sit pejus quàm actus vitiosus.
Ad tertium sic proceditur (1). Videtur quôd
vitium ( id est habitus malus ) sit pejus quàm
peccatum, id est actus malus. Sicut enim bonum
quod est diulurnius est melius, ita malum quod
est diulurnius est pejus. Sed habitus vitiosus
est diuturnior quàm actus vitiosi, qui statim
trauseunt. Ergo habitus vitiosus est pejor quàm
actus vitiosus.
2. Prœterea, plura mala sunt magis fugienda
quàm unum malum. Sed habitus malus virtua-
liter est causa multorum malorum actuum. Erg?
habitus vitiosus est pejor quàm actus vitiosus.
3. Praeterea, «causa est potior quàmeffec-
tus. » Sed habitus perticit actum tam in boQv
tate quàm in malilia. Ergo habitus est y^tv^jr
actu , et in bonitate et in malitia.
(t) De bis etiam suprà, art. 1 , in coip. ; et qu, 2 , de mulo, ait. 2 , ad 9, ei art. 5, au é.
6'l2 I" !!• PAUTIE, QUESTION LXXI, ARTICLE 3.
Mais les actes vicieux sont punis, tandis que la mauvaise habitude ne
Tert point quand elle ne se traduit pas en acte. Donc l'acte vicieux
renferme plus de malice que l'habitude mauvaise.
(Conclusion. — Puisque l'habitude est bonne ou mauvaise par la bonté
ou par la malice de l'acte, c'est-à-dire selon qu'elle incline à des actes bons
ou mauvais , l'acte vicieux renferme plus de malice que l'habitude
vicieuse (1).)
"ï L'habitude tient le milieu entre la puissance et l'acte. Or il est
'^uianitesle , et le Philosophe l'enseigne formellement (2), que l'acte l'em-
** porte en bien ou en mal sur la puissance ; car il est meilleur de bien agir
'que d'en avoir seulement le pouvoir, et semblablement il est plus mauvais
ie faire le mal que de pouvoir le faire. L'habitude se trouve donc , sous le
.Xipport de la bonté ou de la malice, entre la puissance et l'acte; elle
Remporte dans le bien ou dans le mal sur la puissance, mais elle le cède à
l'acte. D'ailleurs pourquoi l'habitude est-elle bonne ou mauvaise , sinon
parce qu'elle incline à des actes qui ont l'un ou l'autre de ces caractères?
L^habitude emprunte donc sa bonté ou sa malice aux actes ; les actes
dominent donc l'habitude dans le bien ou dans le mal : car, selon la re-
marque du Philosophe, a la chose qui communique la qualité la possède
plus éminemment que la chose qui la reçoit. »
Je réponds aux arguments : !<> De deux choses , Tune peut l'emporter
absolument , et l'autre relativement ; car celle qui renferme dans un degré
plus éminent ce qu'elles ont toutes les deux par leur essence l'emporte
d'une manière absolue , et celle qui possède plus parfaitement ce qu'elles
(1) On verra que celte conclusion, tout enchevêtrée qu'elle est, ne résume qu'une partie
de la discussion.
(2) Melaph.^ IX, 19 : « L'acte domine la puissance. Ce qui est en puissance peut devenir
deux choses contraires, la maladie ou la santé, l'injustice ou la justice, le mal ou le bien;
mais ce qui est en acte reste ce qu'il est, malade ou sain, injuste ou juste, mal ou bien. Or
il est meilleur d'être le bien que de pouvoir l'être, il est plus mauvais d'être le mal que de
pouvoir le devenir. »
Sed contra : pro actu vilioso aliquis juste
punitiir, non autem pro habitu vilioso ^ si non
procédât ad actum. Ergo actus vitiosus est pejor
quàm habitus vitiosus.
(CoNCLUsio. — Quia propter boaitatem vel
malitiam ipsius actûs dicitur habilus bonus vel
•nalus ( ex eo scilicet quod ad actum bonum
vel malum inclinet), idcirco simpliciter loquendo
actus mali habitibus malis sunt pejores.)
j Kespondeo dicendum, quôd habilus medio
fmo-io se habet inter potenliam et actum. Mani-
Jièsiatn est aulem quôd actus in bono et malo
'pratfcffiinel potentiae, ut dicitur in IX. Metaph.
(ttxi. 19). Melius est euim benè agere quàm
posse benè agere ; et sirailiter viluperabilius est
mau Hpere quàm posse malè agere. Unde etiam
sequitur quôd habilus in bonitate et in malitia
médium gradum obtineat inter potentiam et ac-
tum ; ut scilicet sicut habilus bonus vel malus
praîeminet in buuitale vel malitia potenti;e, ita
etiam subdalur aclioni. QuoJ etiam ex hoc ap-
paret, quôd habitus non dicitur bonus vel malus,
nisi ex hoc quôd inclinât ad actum bonum vel
malum. Unde propter boaitatem vel malitiam
actûs dicitur habitus bonus vel malus ; et sic
potior est actus in bonitate vel malitia quàm
habitus, quia « propter quod unumquodque taie,
et illud magis » ( I. Poster., text. 25 ).
Ad primum ergo dicendum, quôd nihil prohi-
bet aliquid esse simpliciter altero potius , quod
tamen secundùm quid ab eo déficit; simpliciter
eaim potius judicatur, quod prsemiaet quaBtioi
DES VICES ET DES PÊCnÉS CONSIDÉRÉS EN EUX-.MÊMES. GV3
ont par accident l'emporte sous un point de vue relatif. Or Faction
remporte sur l'habitude dans ce qu'elles ont Tune et l'autre par essence,
c'est-à-dire dans la bonté et dans la malice ; mais l'habitude l'emporte sur
l'action dans ce qu'elles ont accidentellement, dans la durée : car si l'une
demeure plus longtemps que l'autre, cela vient de ce qu'elles résident
dans un sujet qui ne peut pas agir toujours et dont l'acte implique le
mouvement transitoire de sa nature. Ainsi l'action l'emporte absolument,
dans la bonté comme dans la malice; mais l'habitude l'emporte relative-
ment, quant à la durée.
2** L'habitude n'est pas plusieurs actes d'une manière absolue , mais
sous un point de vue relatif, virtuellement (1). De ce donc qu'elle peut
produire plusieurs actes mauvais, il ne s'ensuit pas qu'elle renferme ab-
solument une plus grande malice.
3° L'habitude produit l'acte comme cause efficiente; mais l'acte produit
l'habitude comme cause finale, laquelle renferme la raison du bien et du
mal. L'acte est donc au-dessus de l'habitude sous le rapport de la bonté et
de la malice.
ARTICLE IV.
Le péché peut-il exister avec la vertu ?
Il paroît que le péché , c'est-à-dire l'acte mauvais ne peut exister avec
la vertu. 1° Les contraires ne sauroient être en même temps dans le même
sujet. Or, nous l'avons dit dans le premier article, le péché est contraire
à la vertu sous un point de vue. Donc le péché ne peut exister avec
la vertu.
2» Le péché est pire que le vice, c'est-à-dire l'acte mauvais est pire que
(1) C'est-à-dire par la vertu qu'elle a de les produire.
ad id quod per se consideratur in utroqne ; se-
cundùm quiù autem quod prœeminet secundùm
id quod per accidens se habet ad utrumque.
Ostensiim est autem ex ipsa ratione aclùs et
Ad terlium dicendum. quod habitas est causa
actùs in génère causae eflicientis; sed actus est
causa habitùs in génère causai fmalis, secundùm
quam consideiatur ratio boni et mali. Et ideo
habilùs, quôJ actus est polior in bonitate et j in bonitate et malitia actus prœemiuet habitui.
malitia quàni babilus. Quôd aulem habitus sit
diuturnior quàin actus, accidit ex co quôd
utrumque invenitur in tali natura quaa non pO'
test semper agere, et cujus actio est in motu
transeunte. Unde simpliciter actus est potior
tam in bonitate quàra in malitia ; sed habitus
est polior secundùm quid.
Ad secundùm dicendum , quôd habitus non
est simpliciter pîures actus, sed secundùm quid,
id est virtute. L'nde ex hoc non potest concludi
quôd habitus sit simpliciter potior in bonitate
vel malitia, quàm actus.
ARTICDLUS IV.
UtrUm peccatum simul possit essecum virtute.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
actus vitiosus, sive peccaîum, non possit simul
esse cum virtute. Contraria enim non possunt
esse simul in eodem. Sed peccaîum quodam-
modo conlrariatur virtuti, ut dictum est (art. 1).
Ergo peccatum non potest simul esse cum vir-
tute.
2, Praeterea, peccatum est pejusquàm vitium,
id est, actus malus quàm halitus malus. Sed
(1) De his eliam suprà , qu. G3, art. 2, ?d 2; et infvA , qu. 73, art. t, ad 2; et qu. 77,
art. 2 , ad 3 ; et 2, 2, qu. 2'i , art, 12 ; el t^u. 2 , de r.j;;lo, ,;i;. 9, iid 13 ; el qu. 1 , de virUil. ,
art. I , ad 5.
6i4 1" II* PARTIE, QUKSTION LXXT, ARTICf.E 4.
l'habitude mauvaise. Or le vice ne peut être avec la vertu dans le môme
sujet. Donc le péché non plus.
3° Comme le péché se trouve dans les choses volontaires, de même il se
rencontre dans les choses physiques , selon le Philosophe. Or le défaut , le
désordre, le péché se produit dans les choses physiques par la corruption
d'une vertu naturelle : ainsi les monstres, et c'est encore le Philosophe qui
le dit, naissent par la corruption d'un principe dans le germe vital. Donc
le péché n'existe non plus, dans les choses volontaires, que par la corrup-
iion d'une vertu de l'ame; donc la vertu et le péché ne peuvent être
en même temps dans le même sujet.
Mais le Philosophe dit, Ethic, II, 2 : « La vertu trouve son principe
et sa destruction dans deux choses qui sont contraires l'une à l'autre, d
Or un seul acte vertueux ne produit pas la vertu , comme nous l'avons
prouvé dans une question précédente. Donc un seul acte souillé par le
péché ne la détruit pas non plus. Donc le péché et la vertu peuvent être
ensemble dans le même sujet.
(Conclusion. — Le péché mortel ne peut être ni avec les vertus infuses
ni avec les vertus acquises, mais le péché véniel peut être avec ces deux
sortes de vertus (!).)
Le péché est à la vertu ce que l'acte mauvais est à la bonne habitude.
Or l'habitude n'existe pas dans l'ame comme la forme existe dans les
choses physiques. La forme naturelle produit nécessairement l'action qui
lui est propre ; elle ne peut donc se trouver avec l'acte de la forme con-
traire : ainsi le chaud ne peut être avec l'action du froid, ni la chute avec
la légèreté relative à moins qu'on ne fasse intervenir la pression d'une
cause étrangère (2). Mais l'habitude de l'ame ne produit pas nécessaire-
(1) Nous prévenons de nouveau le lecteur qu'il ne doit point s'en rapporter à cette conclusion.
(2) Le corps spécifiquement plus léger que Pair atmosphérique , ne peut de lui-même des-
cendre vers la terre.
vitium non potest simul esse in eodem cum
virtule. Ergo neqae peccatum.
3. Praeterea , sicut peccatum accidit in rébus
VOluntariis, ita et in rébus naturalibus (l), ut
dicitur in II. Physic. (text. 12). Sed nunquara
in rébus naturalibus accidit peccatum, nisi per
aliquam corruptionem virtutis naturalis ; sicut
irionstra accidunt corrupto aliquo priiicipio in
semine, ut dicitur in II. Physic. (ubisuprà).
Ergo etiam in rébus voluntariis non accidit pec-
catum nisi corruptâ aliquâ virtute animae -, et sic
peccatum et virtus non possunt esse in eodem.
Sed contra est, quod Philosophas dicit in
II. Et hic, quôd «per contraria virtus generatur
et corrumpitur. » Sed unus actas virtuosus non
causât virtutem, ut suprà habitumest (qu. 51,
art. 3 ). Ergo neque uuns actiis poccati tollit
virtutem ; possunt ergo simul esse in eodem.
{ CoNCLUsio. — Mortale peccatum non potest
simul esse cum virtutibus infusis sicut cum ac-
quisitis ; veniale tamen vitium cura ulrisque
esse potest.)
Respondeo dicendum, quôd peccatum compa-
ratur ad virtutem sicut actus malus ad habitum
bonum. Aliter autem se habet habitus in anima,
et forma in re naturali. Forma enim naturalis
ex necessitate producit operationem sibi con-
venientem ; unde non potest esse simul cum
forma naturali actus formai contraria; : sicut
non potest esse cum cabre actus infrigidationis,
neque simul cum levitate motus descensionis ,
nisi forte ex violentia exterioris moventis. Sed
ficao-
(1) Nonreferendo illud $icut ad modum quo peccatum accidit utrobique, sed ad signif
dum simpliciler quôd accidere possil lam in rébus naturalibus quàm in rébus voluntariis*
DES YfCES ET P^l? PÉCHÉS CONSIDÉRÉS EN ECX-MÈMES. GV5
ment sou action; la volonté s'en sert quand elle veut. On peut donc ne
pas faire usage de l'habitude existante et sortir Tacte contraire; Thom^se
qui a la vertu peut donc commettre le péché. Or un péché unique, qui
ne se réitère pas , ne peut détruire la vertu même, la vertu considérée
comme habitude, comme état de Tame; car ainsi que l'habitude n'est
pas produite par un seul acte, pareillement un seul acte ne peut anéantir
l'habitude : nous l'avons vu dans une question précédente. Mais si l'on
envisage la vertu dans sa cause ou dans le principe qui l'informe,
qui la constitue, alors un seul péché peut quelquefois la détruire. Tout
péché mortel est contraire à la charité, qui est la racine de toutes les
vertus infuses en tant que vertus; un seul péché mortel exclut donc la
charité, et par cela même toutes les vertus infuses considérées comme
vertus; prenons, par exemple, la foi et l'espérance : si la faute grave
n'en détruit pas l'habitude, elle les prive de leur forme et leur ôte ainsi
le caractère de vertu (1). Mais le péché véniel, n'étant pas contraire à la
charité, ne la bannit point des cœurs, ni elle ni par conséquent les
autres vertus données par la grâce. Pour les vertus acquises, un seul
péché, qu'il soit véniel ou mortel, ne les détruit point. D'après tout cela,
le péché mortel ne sauroit être avec les vertus infuses, mais il peut
^1) Le péché mortel détruit la foi comme vertu parfaite , mais il la laisse subsister comme
habiiude. Le concile de Trente a sanctionné cette doctrine. Sess.^ VI, 25 : « Pour repousser
les doux discours et les paroles flatteuses de certains esprits subtils qui séduisent les cœurs
simples , il faut bien établir que la grâce de la justiGcation se perd , non-seulement par l'in-
fidélilé qui détruit la foi, mais encore par les autres péchés mortels qui ne détruisent pas la
foi. Car la loi divine exclut du royaume de Dieu, non-seulement les infidèles, mais encore les
croyants quand ils sont fornicateurs , adultères, efféminés, sodomiles, voleurs, avares,
ivrognes, médisants, ravisseurs du bien d'autrui. » Qu'on doive en dire autant des autres
vertus produites par la grâce , c'est une chose évidente d'elle-même ; et notre saint auteur a
prouvé surabondamment cette proposition : « Qui perd la charité par le péché mortel , perd
toutes les vertus infuses. » Voyer LXV , 3, p. 528.
Mais si le péché mortel ôte à la foi sa perfection , la qualité de vertu surnaturelle , tout
mérite pour le ciel, il la laisse subsister comme habitude morale, comme vertu imparfaite,
purement humaine. Le lecteur connoît déjà cette décision du concile de Trente , Sess. VI ,
can. 28 : « Si quelqu'un dit que Thomme, en perdant la grâce par le péché, perd toujours
la foi en même temps, ou que la foi qui reste n'est pas une véritable foi ,.... qu'il soit ana-
théme. »
habitas in anima non ex necessitate producit
suam operationem, sed homo utitur eo cùm vo-
luerit. Unde simul habitu in homine existente ,
potest non uti habitu aut agere contrarium
actum; et sic potest habens virtutem procédera
ad actum peccati. Actus verô peccati si compa-
retur ad ipsam \irtutera prout est habitus qui-
dam, non potest ipsam corrumpere, si sit unus
tantùm ; sicut enim non generatur habitus per
unum actum, ita nec per unum actum corrura-
pilur, ut suprà dictum est (qu. 69, art. 2, ad 2).
Sed si coraparetiir actus peccati ad causam vir-
lutum, sic possibile est quôd per unum actum
peccati aliquœ virtutes corrumpantur, Quodlibe^
enim peccatum mortale contrariatur charitati
quae est radix omnium virtutum infusarum , itk
quantum sunt virtutes; et ideo per unum actum
peccati mortalis exclusâ charitate, exclnduntur
perconsequens omnes virtutes infusae, in quan-
tum sunt virtutes : et hoc dico propter fidem et
spem, quarum habitus rémanent informes post
peccatum mortale, et sic non sunt virtutes. Sed
peccatum veniale, quod non contrariatur chari-
tati, nec excludit ipsam, perconsequens etiam
non excludit alias virtutes. Virtutes verô acqui-
sitae non toUuntur per unum actum cujuscunque
peccati. Sic igitur peccatum mortale non potest
simul esse cum virtutibus infusis, potest tamen
CV6 1** !!• PABTIE, QUESTfOX LXXT, ARTICLE 5.
exister avec les vertus acquises; puis le péché véniel peut se trouver avec
toutes les vertus, soit acquises, soit infuses.
Je réponds aux arguments : 1° Le péché n'est pas contraire à la vertu
même, mais à ses actes; il ne peut donc être avec Tacte de la vertu,
mais il est compatible avec son habitude.
2° Le vice est directement contraire à la vertu, comme le péché Test à
Tarte vertueux : le vice exclut donc la vertu, et le péché l'acte vertueux.
S** Les forces, les vertus physiques agissent nécessairement. Tant donc
qu'elles existent dans leur état naturel, qu'elles ne sont point altérées,
corrompues, elles ne sauroient produire l'anomalie, le désordre, ce qu'on
peut appeler le péché dans la langue latine. Mais les vertus de l'ame n'a-
gissent pas nécessairement : elles peuvent donc s'écarter de la règle, et
commettre le péché.
ARTICLE V.
Tout péché renferme-t-il un acte?
Il paroît que tout péché renferme un acte. 1® Ce que le mérite est à la
vertu, le péché l'est au vice. Or le mérite ne peut être sans acte. Donc le
péché non plus.
2*» Saint Augustin dit, De vera relig., XIV : « Le péché est tellement
volontaire, qu'il cesse d'être péché en perdant cet attribut. » Or les choses
ne peuvent être volontaires que par l'acte de la volonté. Donc tout péché
renferme un acte.
3° Si le péché n'impliquoit pas un acte positif, on pécheroit à tous les
instants où l'on n'accomplit pas son devoir. Or il est des hommes qui
n'accomplissent jamais leur devoir. Donc ceux-là pécheroient toujours
simul esse cum virlulibus acquisitis; peccatum
verô veniale potest simul esse et cum virtutibus
mfusis, et cum acquisitis.
Ad primum ergo dicendum, quôd peccatum
non contrariatur virtuti secundùm se, sed se-
cundùm suum actum : et ideo peccatum non
potest simul esse cum actu virtutis ; potest ta-
mcn simul esse cum habitu.
Ad secundùm dicendum , quôd vitium directe
contrariatur virtuti, sicut et peccatum actui vir-
tiLOSO : et ideo vitium excludit virtutem, sicut
peccatum excludit actum virtutis.
Ad tertium dicendum, quôd virtutes naturales
agunt ex neces^itate ; et ideo intégra existeute
virtute , nunquam peccatum potest in actu in-
veniri. Sed virtutes animœ non producunt
actus ex necessitate : unde non est similis
ratio.
ARTICULUS V.
Utrùm in quolibet pcccato sit aliquis actus.
Ad quintum sic proceditur (1), Videtur quôd
in quolibet peccato sit aliquis actus. Sicut enim
meritum comparatur ad virtutem, ita peccatum
ad vitium comparatur. Sed meritum non potest
esse absque aliquo actu. Ergo née peccatum
potest esse absque aliquo actu.
2. Prœterea, Augustinus dicit in lib. De vera
relig. ( cap. 14 ), quôd « omne peccatum adeo
est voluntarium, quod si non sit voluntarium,
non est peccatum. » SeJ non potest esse aliqnid
voluntarium nisi per actum voluntatis. Ergo
omne peccatum habet aliquem actum.
3. Praeterea, si peccatum esset absque aliqao
actu, sequeretur quôd ex hoc ipso quôd aliquis
cessât ab actu debito , peccaret. Sed continué
(1) De bis eliam in 2,2, qu. 5i, an. 2, ad 2; etqu. 79, art. 3, in corp. ; et II, Stnt.»
dist. 35, qu. 1, art. 3, in corp. ; etdisl. 41, qu. 2, art. 1 , ad 4 ; etqu. 1, dépotent., art. 6,
ad 9 ; et qu. 11 , art. 1 , ad 6 ; et qu. 8, de malo, art. 1.
DES VICES ET DES PÉCHÉS CONSIDÉRÉS EN EUX-MÊMES. 6i7
incessamment, ce qui n'est pas; donc le péché implique nécessairement
un acte positif.
Mais il est écrit, Jacques, IV, 17 : « Qui sait faire le bien et ne le fait
pas, celui-là pèche. » Or « ne pas faire le bien, » ce n'est point un acte.
Donc le péché peut exister sans acte.
(Conclusion.— Comme Tacte ne se joint au péché d'omission que par ac-
cident et qu'on doit juger des choses par ce qu'elles renferment essentiel-
lement, il est plus vrai de dire que certains péchés peuvent être sans acte.)*
La question soulevée dans cet article roule principalement sur le péché
d'omission , qui a fait naître deux opinions dans l'école. Les uns disent
que tout péché d'omission renferme un acte quelconque, soit intérieur
soit extérieur : un acte intérieur lorsqu'on veut, par exemple, ne pas aller
à l'église, pour assister aux offices divins, dans le temps où l'on est obligé
de s'y rendre ; un acte extérieur lorsqu'au moment où l'on doit aller à
l'église, ou même avant, on se livre à des occupations qui empêchent de
remplir ce devoir. Ces deux hypothèses reviennent au même : car vou-
loir faire une chose qui en exclut une autre c'est ne pas vouloir faire la
dernière , à moins qu'on ne réfléchisse pas que la première la rend im-
possible; cas où Ton seroit jugé coupable par négligence. D'autres théolo-
giens soutiennent, au contraire, que le péché d'omission n'implique pas
l'acte nécessairement : Car ce péché consiste, disent-ils, à ne pas faire ce
qu'on est tenu de faire.
Ces deux opinions renferment l'une et l'autre quelque chose de vrai.
Si nous considérons dans le péché d'omission seulement ce qui forme la
nature du péché, nous y verrons quelquefois un acte intérieur, par
exemple lorsqu'on veut ne pas aller à l'église (1); d'autres fois nous n'y
(1) Remarques, s'il vous plaît, que notre saint auteur dit : « Lorsqu'on veut ne pas aller
à l'église , » et non : « Lorsqu'on ne veut pas aller à l'église. »
aliquis cessât ab actu debito, ille scilicet qui
nunquam actum debitum operatur. Ergo seque-
retur quôd continué peccaret, quod est falsum;
non ergo est aliquod peccatum absque actu.
Sed conlr? est , quod dicitur Jacob., IV :
« Scienti bonum facere et non facienti, pecca-
lum est illi. » Sed non facere non importât
aliqueni actum. Ergo peccatum potest esse
absque actu.
( CoNCLUSio. — Cùm per accidens interdum
et prœter intentionem ex causae vel occasionis
circumstantia, peccatum omissionis sequi con-
tingat ; judicium autem de rébus secundùm illud
quod est per accidens ferri non debeat, vcriùs
dici potest aliquod peccatum absque omni actu
esse posse. )
Respondeo dicendum, quôd quœslio ista prin-
cipaliter movetur propter peccatum omissionis,
de que aliqui diversimodè opinantur. Quidam
enim dicunt quôd in omni peccato omissionis est
aliquis actus vel interior vel exterior : interior
quidem, sicut cùm aliquis vult non ire ad eccle-
siara, quandoiretenelur; exterior aulem, sicut
cùm aliquis illâ horâ qua ad ecclesiara ire te-
netur, vel etiam antè, occupât se talibus quibus
ab eundo ad ecclesiara impeditur. Et hoc quo-
dammodo videtur in primum redire : qui enim
vult aliquid cum quo aliud simul esse non po-
test, ex consequenti volt illo carere, nisi forte
non perpendat quôd per hoc quod vult facere,
impeditur ab eo quod facere tinetur, in quo casu
posset per negligentiam culpabilis judicari.
Âlii verô dicunt quôd in peccato omissionis
non requiritur ahquis actus; Ipsum enim « non
facere quod quis facere tenetur, » peccatum est.
Utraque autem opinio secundùm aliquid ve-
ritatem habet. Si enim inteiligatur in peccato
omissionis illud solum quod per se pertinet ad
648 T** !!• PARTIE, QUESTION LXXI, ARTICLE 5,'
découvrirons ni acte intérieur ni acte extérieur, comme lorsqu^on ne
pense ni d'aller ni de ne pas aller à Téglise au moment prescrit. Mais si
nous comprenons dans le péché d'omission les causes ou les occasions qui
le font commettre , nous y remarquerons visiblement un acte positif.
Pour qu'il y ait péché d'omission , il faut qu'on omette une chose qu'on
peut faire ou ne pas faire; et cette négligence ou cette abstention vient
nécessairement d'une cause ou d'une occasion qui l'accompagne ou la
précède. Et quand la cause qui écarte du devoir n'est point au pouvoir de
l'homme, l'omission ne constitue pas un péché, comme lorsqu'on ne va
pas à l'église pour raison de maladie ; mais lorsque la cause ou l'occasion
dépend de la volonté, l'omission forme une faute imputable; et dans ce
cas la cause, étant volontaire, implique toujours un acte, au moins un
acte intérieur de la volonté. Quelquefois cet acte se porte directement sur
l'omission même, comme lorsqu'on ne va pas à l'église à cause de la fatigue
^u'on y trouve : alors il appartient essentiellement à l'omission ; car le
péché réclame avec rigueur la volonté du péché, parce qu'il est volon-
taire de sa nature. D'autres fois l'acte de la volonté tombe sur une autre
chose qui fait négliger l'accomplissement du devoir, soit que cette chose
accompagne l'omission, comme lorsqu'on veut jouer au lieu d'aller à l'é-
glise; soit qu'elle la précède, comme lorsqu'on veut veiller tard le soir et
que le sommeil empêche d'aller à matines. Dans ces deux hypothèses
l'acte, soit intérieur, soit extérieur, se joint au péché par accident; car
l'omission a lieu contre l'intention et l'on dit accidentel , comme le re-
marque le Philosophe , ce qui arrive contrairement à la volonté. Alors
donc, le péché d'omission présente un acte qui l'accompagne ou le précède,
mais cet acte est joint au péché par accident. Or il faut juger des choses
rationem peccati, sic quandoque omissionis
peccatum est cum actu interiori , ut cùm aliquis
vult non ire ad ecclesiara ; quandoque vero
absque omni actu vel interiori vel exteriori,
sicut cùm aliquis horâ qua tenetur ire ad eccle-
siam , nihil cogitât de eundo vel non eundo ad
ecclesiara. Si verô in peccato omissionis intel-
ligantur etiam causœ vel occasiones omittendi ,
sic necesse est in peccato omissionis aliquem
actum esse. Non enim est peccatum omissionis,
nisi cùm aliquis praetermiltit quod potest facere
et non facere. Quod autem aliquis declinet ad
non faciendum illud quod potest facere et non
facere, non est nisi ex aliqua causa vel occasione,
conjunctâ vel précédente. Et si quidem causa
illa non sit in polestate hominis, omissio non
îiabet rationem peccati, sicut cùm aliquis prop-
ier infirmitatem prœtermitlit ad ecclesiam ire;
si verô causa vel occasio omittendi subjaceat
voluntali, omissio habet rationem peccati ; et
tune sesiper oportet quod ista causa in quantum
est voluntaria, habeat aliquem actum ad minus
iuteriorem volunlatis. Qui quidam actus quan-
doque directe fertur in ipsam omissionem, putà
cùm aliquis vult non ire ad ecclesiam, vitans
laborem : et tune talis actus per se pertinet ad
omissionem ; voluntas enim cujuscunque peccati
per se pertinet ad peccatum illud, eo quôd vo-
luntarium est de ratione peccati. Quandoque
autem actus voluntalis directe fertur in aliud
per quod home impeditur ab acta debito; sive
illud in quod fertur voluntas, sit conjunctum
omissioni, putà cùm aliquis vult ludere quando
ad ecclesiam deberet ire ; sive etiam sit praîce-
dens, putà cùm aliquis vult diu vigilare de sero,
ex quo sequitur quôd non vadat horâ matutinali
ad ecclesiam : et tune actus iste interior vel
exterior per accldens se habet ad omissionem,
quia omissio sequitur praeter intentiouem; hoc
autem di imus peraccidens esse, quod est prêter
intentionem , ut patet in II. Physic. Unde ma-
nifestum est quôd tune peccatum omissionis
habet quidem aliquem actum conjunctum vel
prsecedentera, qui tamen per accidens se habet
DES VICES ET DES PIOCHES CON^IPéRÉ? EX ErX-ifÉMES, G tO
d'après ce qu'elles renferment essentiellement, et non d'après ce qu'elles
ont par accident. Il est donc plus vrai de dire que certains péchés d'omission
peuvent être sans acte quelconque. —S'il s'agissoit des autres péchés, les
circonstances, les occasions et les actes appartiendroient à leur essence.
Je réponds aux arguments : 1° Le bien requiert plus de choses que le
mal; car « le bien résulte de la cause entière, mais le mal naît de chacun
de ses défauts, » comme l'enseigne saint Denis. Il y a péché, et quand on
fait ce qu'on ne doit pas, et quand on ne fait pas ce qu'on doit; mais il
n'y a mérite que lorsqu'on fait volontairement ce qu'on doit. Le mérite
ne peut donc être sans acte; mais il faut dire le contraire du péché.
2° On dit volontaire, comme le remarque le Philosophe, non-seulement
ce que fait la volonté, mais encore ce que nous pouvons faire ou ne pas
faire. Ne pas vouloir est donc une chose volontaire , parce qu'il est en
notre pouvoir de vouloir ou de ne vouloir pas.
3° Le péché d'omission viole le précepte affirmatif, qui oblige inces-
samment, mais non pas à des actes incessants. Celui donc qui n'agit pas
ne pèche que dans le temps où le précepte affirmatif commande d'agir (I).
ARTICLE VI.
Peut-on définir le péché une parole, une action ou un désir contre la loi
éternelle ?
11 paroît qu'on ne peut définir le péché comme saint Augustin le dé-
finit quand il dit. Contra Fmistwn, XXII, 27 : « Le péché est une pa-
(1) Le précepte affirmatif qui dit : « Aime ton prochain comme toi-même, » nous oblige
toujours d'aimer nos frères , mais il ne nous oblige pas de leur prêter toujours une main cha-
ritable , d'accourir sans cesse à leur secours , de leur donner de nos biens continuellement.
ad peccatura omissionis. Judicium aulem de
rébus daodum estsecundùm ilhid quod est per
se, et non secundùm illud quod est per accidens.
Unde veriùs dici potest quôd aliquod peccatum
possit esse absque omni actu; alioquin ctiara
ad essentiam aliorum peccatorum actualium
périmèrent actus et occasiones circuaistantcs.
Ad primum ergo dicendum, quôd plura rc-
qniruntur ad bonum qiiàm ad malum , eo qiiôd
« bonum contingit ex tota intégra causa , malum
aiitem ex singularibus defectibus, » ut Dionysius
dicit, IV. cap. De div. Nomin. Et idée pec-
catum potest contingere, sive aliquis faciat quod
non débet, sive non faciat quod débet; sed me-
ritum non potest esse nisi aliquis faciat volun-
taiiè quod débet. Et iùeo meritum non potest
esse sine actu, sed peccatum potest esse sine aclu.
Ad secundùm dicendum , quôd aliquid dicitur
voluntarium, non solùm quia cadit super ipsum
actus voluntatis, sed quia in potestate noslra
est ut fiat vel non fiât , ut dicitur in lll. Ethic,
Unde etiam ipsum non velle potest dici volun-
tarium , in quantum in potestate hominis est
velie et non velle.
Ad teriium dicendum , quôd peccatum omis-
sionis cnnUariatur prœcepto aflirmativo, quod
obligat iàmper, sed non ad semper. Et ideo
soliJîii pro tempoie illo aliquis cessando ab actu
peccat, pro quo p: a}ceptum affirmativum obligat.
ARTICULUS VI.
Utrùm convenicnter diJfiniaUir peccatum, esse
diclum, vcl facluni, vd concupilum coulra
legem œlerr.am.
Ad sextum sic proceditur (1). Videtur quôd
inconvenienter difiinitur peccatum, cùm dici-
elqu
(i) Le iw5 eliani infià, qu. Tô, art. 2, ad l ; cl U, Senf.^disl. 35, arl. 2, incorp. cl ad 3:
|u.2, Ue malo, art. 1 , in corp. et âd 2.
650 1" n* PARTIE, OUE^TION LXXI , VnTICLE 6.
rôle, une action ou un désir contre la loi éternelle. 1" Le désir, la parole
ou l'action dénotent un acte. Or tout péché n'implique pas l'acte, comme
nous Tavons prouvé dans le dernier article. Donc la déOnition de saint
Augustin ne comprend pas tous les péchés.
2° Le même saint Augustin dit encore, De duahus animahus, XI :
« Le péché est la volonté de retenir ou de prendre une chose contre la jus-
tice. » Or volonté n'exprime autre chose, dans ce passage, que le désir.
Donc il siilfisoit de dire : « Le pédié est un désir contre la loi éternelle; »
donc il éloit inutile d'ajouter les deux mots : « Parole ou action. »
3° Le péché consiste proprement à se détourner de la fin : car c'est
principalement dans ce terme dernier, comme nous l'avons dit ailleurs,
que se trouvent le bien et le mal; aussi l'évêque d'Hippone fait-il entrer
dans la définition du péché l'éloignement de la fin quand il dit, De lih,
arhitr.j ï, 16 : « Pécher n'est autre chose qu'abandonner les choses éter-
nelles pour s'attacher aux choses temporelles (1); » et Quœst., LXXXIII,
30 : « Toute la perversité de l'homme est d'user des choses dont il doit
jouir, et de jouir de celles dont il doit user (2). » Or la définition qu'on
nous donne ne signale pas, dans le péché , l'éloignement de la fin. Donc-
cette définition n'est pas suflisante.
4» On dit une chose défendue quand elle est contraire à la loi. Or tous
les péchés ne sont pas mauvais parce qu'ils sont défendus, mais plusieurs
sont défendus parce qu'ils sont mauvais. Donc il ne falloit pas dire, dans
la définition du péché en général, qu'il est contre la loi de Dieu.
(1) Littéralement : « N'est-ce pas mal faire, pécher, que d'abandonner les choses cler-
nelles que l'ame possède et qui ne peuvent se perdre, pour s'attacher aux choses temporelles
que nous possédons par la plus vile partie de nous-même et qui passent comme Tombre? »
(2) Nous devons nous délecter dans les choses divines, mais nous n'avons pas le droit d'en
disposer selon nos caprices; au contraire, nous pouvons user des choses temporelles, mais
il ne nous est pas permis d'y mettre notre espérance, notre joie, notre bonheur.
tur : « Peccatum est dictum , vel factum , vel
concupitura contra legeraseternam» (lib. XXII.
Contra Faustum, cap. 27). Dictum enira,
vel factum, vel concupiium, importât ali-
quem actum. Sed non onine peccatum im-
portât aliquem actum, ut dictum est (art. 5).
Ergo hœc diffiuitio non includit omne pecca-
tum.
2. Praîterea, Âugustinus dicit in lib. De dua-
bus animabus ( cap. 11 ) : « Peccatum est vo-
luntas retinendi vel cousequendi quod justitia
vetat. » Sed voîuntas sub concupiscentia com-
prehenditur secundùm quôd concupiscentia
largo modo sumitur pro omni appetitu. Ergo
suffecisset dicere : « Peccatum est concupitum
contra legem aeternam ; » nec oportuit addere :
«Dictum vel factum. »
8. Piœlfirea, peccaluin pro[riè consistere
videtur in aversione à fine; nam bonum et
malum principaliter considerantur secundùm
finem, ut ex suprà dictis patet : unde et Augus-
tinus in I. De libero arbit. (cap. 16), per
comparationem ad finem définit peccatum , di-
cens quôd « peccare nihil est aliud quàm ne-
glectis rébus aetemis temporalia sectari ; » et iii
lib. LXXXIII. Quœslion. (qu. 30), dicit quôd
« omuis humana perversitas est uti fruendis, et
frui utendis. » Sed in praemissa diffiniliona
nuUa fit mentio de aversione à debito fine.
Ergo insufûcienter diffinitur peccatum.
4. Praeterea, ex hoc dicitur aliquid essepro-
hibitum, quia legi contrariatur. Sed non orania
peccata sunt mala, quia prohibita; sed quœdara
sunt prohibita, quia raaia. Non ergo in com-
muni diffinitione peccati debuit poni (^uôd si!
contra legem Dei,
DES YîCES ET TES vtcnt?. roySTDÉRÉS EX ET"X-MÊME5. 6^)1
§• Péché dit mal de l'homme passé dans Taction. Or a le mal de
Thomme est d'être contre la raison , » comme l'enseigne le bienheureux
Aréopagite. Donc il falloit dire que le péché est contre la raison, plutôt
qu'il est contre la loi divine.
Mais notre définition est donnée par saint Augustin; l'autorité de ce
Père suffit pour l'établir.
(Conclusion. — Puisque le péché n'est autre chose qu'un acte humain
mauvais, saint Augustin a raison de le définir « une parole , une action
ou un désir contre la loi éternelle. » )
Le péché n'est autre chose qu'un acte humain mauvais. D'abord l'acte est
humain quand il est volontaire, ainsi que nous l'avons dit dans une ques-
tion précédente : volontaire soit parce qu'il est fait par la volonté, comme
vouloir et choisir ; soit parce qu'il est commandé par elle , comme les
actes extérieurs, la parole ou les œuvres. Ensuite l'acte humain est mau-
vais quand il est hors de l'ordre, du juste milieu, de la mesure requise,
c'est-à-dire quand il est contre la règle, qui fixe tout cela. Deux règles
gouvernent la volonté : l'uue prochaine et de même nature qu'elle, la
raison humaine; l'autre première et suprême, la loi éternelle qui est
comme la raison de Dieu. D'après ces deux principes , saint Augustin
fait entrer deux mots caractéristiques dans la définition du péché : quand
il dit : « Parole, action ou désir, » il signale la substance de l'acte hu-
main, ce qui forme pour ainsi dire la matière du péché; puis quand il
écrit ces mots : « Contre la loi éternelle, » il pose l'attribut qui implique
l'idée du mal, ce qui constitue comme la forme du péché (1).
(1) La substance est le sujet qui reçoit l'accident, le mode, la qualité. Dans le péché, la
substance est l'acte hunnain , et la modalité Topposition à la loi divine. Cette substance n'est
pas une entité positive : voilà pourquoi notre saint auteur dit qu'elle forme « pour ainsi
dire » la matière du péché. La modalité ne renferme non plus rien de positif, de réellement
existant dans la nature : d'où l'ange de Técole dit qu'elle constitue « comme » la forme
5. PfcEterea, peccatum significat malum ho-
minis actum , ut ex dictis patet. Sed « malum
hominis est contra ralionera esse, » ut Dionysius
dicil, IV. cap. De div. Nomin. Ergo potiùs
debuit dici quôd peccatum sit contra rationem,
quàm quôd peccatum sit contra logera geternam.
In contrarium s'.ifûcit auctorilas Augustini
(ut suprà).
( CoNXLUsio. — Cùm peccatum nihil aliiid sit
quàm actus huraauus malus, rectè à B. Augus-
tino definilur esse « dictum , vei factura , vel
concupilum contra logera aîlernam. » )
Respondeo dicendum , quôJ sicut ex dictis
patci (pail. 1), peccatum nihil aliud est quàm
actus humanus malus. Quôd aulcm aliquis actus
sil humanus, habct ex hoc quôd est voUîntarius,
sicut ex suprà dictis palet ( qu. 1 , art. 1 ) ;
sive sil voluntaiius quasi à volunlale clicitus,
utipsum velle vel eligere ; sive quasi à voluntate
imperatus , ut exteriores actus vel lonitionis
vel operationis. Habet autera actus huminnis
quôd sit malus ex eo quod caret débita coni-
mensnralijne; omnis autem commensuratio
cujuscunque rei atleiiditur pcr comparalioncra
ad aliquam regiilara, à qua si divertat, incoai-
mensurataerit. Régula autem vohint-;tishumanœ
est duplex : una propinqua et homogenea, sci-
licet ipsa humaua ratio; alia verô est prirai ré-
gula, scilicet lex alterna quai est quasi ratio Dci.
Et ideo Augustinus in diffinitione peccali po-
siiit duo : unum quod pertinet ad subslantiair.
actiis huraani , quod est quasi niateriale in
pcccato , cùm dixit. : « Dictum , vel factura , vel
concupilum ; » aliud autera quod pertinet ad
ralionera mali , quod est quasi formalc in
peccato, cùna dixit : « Contra Icgom geterno;n. »
6a2
r* H' ?AT\TiE, 0^'Kmr.y t.xxt, AnTTrrK H.
Je réponds aux arguments : 1" L'allirmation et la négation reviennent
toujours à des choses du même genre : ainsi, dans les personnes divines,
ou/endvé e\ non eiicjendré se retrouvent en dorniLTC analyse dans la re-
lation, comme le montre saint Augustin, Z)e Trin., V, 3 et suiv. Qu'une
chose donc soit dite ou non dite, faite ou non faite, c'est toujours une
seule et mémo chose (1).
2<> La volonté est la première cause du péché, parce qu'elle commande
tous les actes volontaires, qui renferment seuls la faute imputable. Voilà
pourquoi saint Augustin se contente, quelquefois, de mettre la volonté
dans le signalement du péché; mais comme les actes extérieurs appar-
tiennent à sa substance , puisqu'ils sont mauvais par eux-mêmes quand
ils l'accompagnent, il falloit nécessairement faire entrer quelque chose
qui s'y rapportât dans sa définition scientifique.
3° La loi divine ordonne l'homme principalement à la fin, puis consé-
quemment aux moyens. Ces mots donc : « Contre la loi éternelle, » in-
diquent l'éloignement de la fin et des moyens.
4° Quand on dit : « Tous les péchés ne sont pas mauvais parce qu'ils
sont défendus, » on veut dire : « Défendus par le droit positif. » Mais
quand on se met au point de vue du droit naturel qui comprend d'abord
la loi éternelle, puis le dictamen de la raison, tous les péchés sont mau-
vais parce qu'ils sont défendus^ car le droit naturel défend tout ce qui est
désordonné (2).
du péché. C'est ici un point fondamental contre les manichéens et contre les protestants.
(1) Rouge et non rouge se retrouvent dans la couleur, sain et non sain dans la disposition
du corps, vertu et non vertu dans l'habitude.
(2) Si nous en croyons quelques moralistes, la raison défend certaines choses que permet
la loi divine , de sorte qu'il existe des péchés purement philosophiques. Nous savions bien que
les anciens philosophes permcttoient les plus grands désordres , et que les disciples des phi-
losophes du dernier siècle ont couvert la France de ruines et de sang ; mais nous ignorions
que rhomme eût plus de justice , plus de vertu, plus de sainteté que Dieu. Effectivemenl notre
saint auteur vient de prouver que la loi divine embrasse plus de choses quo la loi humaine ,
qu'ainsi le péché philosophique n'existe pas.
Ad primum crgo dicendum, qu5d affirmatio
et negalio reducnntur ad idem genus, sicut in
divinis genitum et ingenitum ad relationem,
ut Âuguslinus (lieit in V. De Trin. (cap. 3 ac
deinceps ). Et ideo pro eodem est accipiendum,
dictum et non clictum, factura et non fnclum.
Âd secuncluiii dicendiim, qiiôd prima causa
peccati est io voluntate, qucs imperat oranes
actus volimlarios, in qui'ous solis invenitur pec-
catum. Et ideo Aiigustinus quandoque per solara
volunlatem diflinit pecoatiim ; sed quia etiam
ipsi exteriores acîiis pertinent ad tubstantiam
pev.cati, cîim sint secundùm se niali, ut dictum
est, nccesse fuit quôd iu diftinitione peccati
poneretur eliam aliquid pertiuens ad exteriores
actus.
Ad tertium dicendum, quôd lex œterna primo
et principaliter ordinal hominem ad finem,
consequenter aulem facit hominem benè se
habere circa ea quai sunt ad fmem. Et ideo in
hoc qu5d dicit : « Contra Icgem œternam,»
tangit aversionem à fine et omnes alias inordi-
nationes.
Ad quartum dicendum, qnôd cùm dicitnr qnod
« non omne peccatum ideo est malnm quia est
prohibitum , » inlelligitur de prohibitions facU
per jus positivum; si autem reforalur ad jus
naturale, quod continetur primo quidem in loge
œterna, secundariô verô in naliiralijudic.itorio
rationis huaianai, tune « omne peccatnm est
malum , quia prohibitum. » Ex hoc enim ipsQ
quôd est inordinatum, juri naturali répugnât.
DE LA DISTINCTION DES PÉCnÊS. 653
5« Tandis que le moraliste distingue avant tout dans le péché un ou-
trage à la raison, le théologien y voit principalement une offense contre
Dieu. Saint Augustin devoit donc faire figurer dans sa définition les mots
« contre Dieu, » plutôt que a contre la raison, » d'autant plus que la loi
éternelle règle beaucoup de choses qui échappent aux prescriptions de la
raison^ comme les matières de foi.
QUESTION LXXII.
De la distinctloii des pécliés.
Nous allons maintenant distinguer les vices et les péchés.
On demande neuf choses ici : i° Les péchés se disiinguent-ils spécifi-
quement d'après leurs objets? 2° Les péchés de Tesprit se distinguent-ils
des péchés de la chair? 3" Les péchés se distinguent-ils spécifiquement
d'après leurs causes? 4° Les péchés se distinguent-ils en péché contre
Dieu, en péché contre soi-même et en péché contre le prochain? 5° Le
péché véniel se distingue -t-il spécifiquement, par la peine, du péché
mortel? 6° Le péché de commission se dislingue-t-il spécifiquement du
péché d'omission ? 7° Les péchés se distinguent-ils en péché du cœur, en
péché de la bouche et en péché de l'œuvre? 8° Les péchés se dislinuuent-
ils spécifiquement par l'excès et par le défaut? 9° Enfin les péchés se dis-
tinguent-ils spécifiquement par les circonstances?
ARTICLE I.
Les péchés se distinguent-ils spécifiquement d'après leurs objets ?
Il paroît que les péchés ne se distinguent pas spécifiquement d'après
Ad quinturn dicendum, quôd à theologis con-
sidcratur peccatum praecipuè secundùm quôd
est oiTensio contra Deum; à Philosopho autem
morali , secundùm quôd contrarialur rationi.
Et iJeo Augustinus convenientiùs diffinit pec-
catum ex lioc quùd est contra legem œleniam,
qiiàm ex hoc quôd est contra rationem, prae-
cipuè cùm per Icgem aîternara reguiemur in
muUis quae excédant ralionera, sicut in bis quaî
sunt fidei.
QUiESTIO LXXIL
De peccalorum dislinclione ^ in novem articulos divisa,
de distinctione
Dcinde considerandum est
peccalorum vel viliorum.
Et circa boc quccrunlur novem : 1° Utrùm
peccala distinguantur specie secundùm objecta.
20 De distinctione peccalorum spiritualium et
carnalium. S^ Utrùm secundùm causas. 4oLHiù;n
secundùm eos in quos peccatur. 5° Utrùm se-
cundùm diversitatem realûs. C» Utrùm secun-
dùm omissionem et commissionem. 7» Utrùm
secundùm diversumprocessumpeccati. S- Utrùn:
secundùm abuiidaiitiam etdefectum. O» Uliùm
secundùm diversas circumstantias.
ARTICULUS I.
Utrùm peccata différant specie secundùm
objecta.
Ad primum sic proceoitur (1). Videlur quôd
peccata non différant specie secundùm objecta.
^) De bis etiam infrà, tum art. 3 et 4, iacorp., tum art. 5, ad 1 ; et 2, 2 , in Frologo,
65i !»• II* PAIlTlE, OUEST ION OXII, ARTICLE 1,"
leurs objets. 1» Les actes humains trouvent leur bonté ou leur malice,"
nous le savons, dans la fin. Or le péché n'est autre chose, comme nous
Tavons prouvé dans la question précédente, qu'un acte humain. Donc les
péchés se distinguent spéciOquement d'après leurs fins, plutôt que d'après
leurs objets.
2"* Puisque le mal est une privation , il se différencie spécifiquement
d'après les difi'érentes espèces de ses contraires. Or le péché forme un
certain mal dans les actes humains. Donc les péchés se diff^érencient spé-
cifiquement d'après leurs contraires, plutôt que d'après leurs objets.
3° Si les péchés différoient d'espèce avec leurs objets, l'on ne trouve-
roit pas le même péché dans des matières spécifiquement distinctes. Or
certains péchés se rencontrent dans des espèces différentes : ainsi l'orgueil
se voit dans les choses spirituelles et dans les choses corporeHcs, comme
le remarque saint Grégoire, et l'avarice franchit aussi les limites posées
par la distinction spécifique. Donc les péchés ne diffèrent pas d'espèce
avec leurs objets.
Mais le péché est une parole , une action ou un désir contre la loi de
Dieu. Or les désirs, les actions ou les paroles se distinguent spécifique-
ment d'après leurs objets ; car c'est ainsi que les actes se difl'érencient,
comme nous l'avons prouvé dans une autre circonstance. Donc les péchés
se distinguent spécifiquement d'ajirès leurs objets.
(Conclusion. — Puisque les péchés renferment essentiellement les
actes volontaires et qu'ils les suivent par conséquent dans leur distinction
spécifique, ils se distinguent, comme ces actes , par leurs objets.)
Nous l'avons vu dans la dernière question, deux choses concourent à
la formation du péché : l'acte volontaire et le désordre de cet acte, son
Actus enim humani prœcipuè dicuntur bcai vel ralibus, ut Gregorius dicit in lib. XXXIV. Mo-
mail per comparalionem ad finem , ut siiprà
ostensnm est (qu. 18). Cùm igitur peccatum
nihil aliud sit qiiàm actus hominis malus, sicut
diclum est (qu. 71, art. 6), videtur quôd se-
cundùm fines peccata debent distingui specie
magis quàm secundùm objecta.
2. Prœterea, malum cùm sit privatio, distin-
guitur specie secundùm diversas species oppo-
sitorum. Sed peccatum est quoddam malum in
génère humanorum actuum. Ergo peccata magis
disiinguuntnr specie secundùm opposita, quàm
secundùm objecta.
3. Prœterea, si peccata specie dilTerrent se-
cundùm objecta , irapossibile esset idem pecca-
tum specie circa diversa objecta inveniri. Sed
inveniuntur aliqua hujusmodi peccata : nam
superbia est in rébus spiritualibus et in corpo-
ruliurn; avaritia eliam est circa diversa gênera
reruni. Ergo peccata non distinguuntur specie
secu'/.dùm objecta.
Sed contra est, quôd peccatum est «diclum,
vel factum, vel concupitum contra legem Dei. »
Sed dicta, vel facta, vel concujAta distin-
guuntur specie secr.nilùm diversa objecta, quia
«actus per objec-a dislinguuntur, » ut suprà
dictum est (qu. 18, et 54, art. 2). Ergo etiam
peccata secundùm objecta specie dislinguuntur.
(Co>'CLUsio. — Quoniara actus humani vo-
luntarii secundùm quos atlenditurspecificapec-
catoram distinctio, specie per objecta disliu-
guuntur, eliam peccata specie per objecta dis-
tingui necessariumest.)
Respondeo dicendum, quôd sicut dictum est
( qu. 71, art. 6), ad rationem peccali duo cou-
*tqu. 30, art. 2, ir. covp.; .31 II, Scnf.^ dist. 42, qu. 2, art. 2, quaestiunc. 1, ad 2; Pt qi. 3,
in corp. ; et qu. item 2 , de malo, art. 6, io corp. ; et qu. 14 , art. 3, in corp. ; a siiprr P$. L,
col. 2.
DE LA LiSTINCTION DES PÉCHÉS. 6i>.j
Opposition à h loi de bien. La première de ces choses, l'acte volontaire,
appartient essentiellement, par elle-même au péché, car Vhomme la
veut d'une manière directe; la seconde, le désordre de Tacte, entre ac-
cessoirement, par accident dans le péché, car a nul n'agit dans l'inten-
tion d'obtenir le mal, » comme l'enseigne le bienheureux Aréopagite. Or
il est manifeste que les choses se classent spécifiquement d'après leurs
propriétés essentielles, et non d'après leurs modalités accidentelles; car
ces modalités n'appartiennent pas à l'idée qui constitue l'espèce. En con-
séquence les péchés suivent dans leur distinction spécifique, non pas le
désordre et la difformité qu'ils renferment, mais les actes volontaires.
Eh bien, les actes volontaires se distinguent^ comme nous l'avons montré
dans une discussion précédente, d'après leurs objets : donc les péchés se
distinguent aussi selon le même principe.
Je réponds aux arguments ; 1° La fin renferme, plus que toute autre
chose, l'idée du bien ; elle forme donc l'objet de l'acte volontaire, qui est
primordial dans tout péché (1). Que les péchés donc se distinguent d'après
leurs objets ou d'après leurs fins, c'est tout un.
2" Le péché n'est pas une privation pure et simple ; il est un acte privé
de l'ordre convenable. Les péchés se distinguent donc spécifiquement, non
d'après leurs contraires, mais d'après les objets des actes. Et si vous
voulez absolument les distinguer d'après leurs contraires, c'est-à-dire
d'après les vertus, cela revient encore au même; car les vertus se diver-
sifient selon leurs objets.
3° Les choses difî'érant dans l'espèce ou dans le genre peuvent offrir une
seule forme objective, qui donne au péché sa distinction spécifique : ainsi
(1) La fin est la première des causes, pourquoi? Parce qu'elle renferme le plus grand bien,
parce que Tagent se la propose avant tout , parce qu'elle est le principal but qu'il veut at-
teindre. L'homme avide travaille pour obtenir des richesses : les richesses forment donc Tobjet
de ses actes.
curruflt , scilicet actus voluntarius et iuordinatio art. 1) : unde sequitur quôd peccata propriè
ejus, quae est per recessum à lege Dei. Hoium
autem duorum unum por se coniparatur ad pec-
cantem , qui intendit talem actura voluntarium
exercere in tali maleria; aliud autem (scilicet
inordinatio actûs ) per accidens se habet ad in-
tenlionem peccantis : « miUus enim intendens
ad malum operatur, » ut Dionysius dicit, IV.
cap. De div. Nomin, Manifestum est autem
quùd unumquodque consequitur speciem secun-
dùm illud quod est per se, non autem secundùm
id quod est per accidens; quia ea quae sunt
per accidens , sunt extra rationem speciei. Et
idée peccata specie distingmmlur ex parte ac-
tuum volunlariorum magis quàm ex parte inor-
dinatioûis in peccato existentis. Actus autem
vuluntarii dislinguunlur specie secundùm ob-
jecta, ut in superioribus ostensum est (qu. 18,
distinguanlur spcie secundùm objecta.
Ad primum ergo dicendum. quôd finis prin-
cipaliter habet rationem boni ; et ideo conipa-
ratur ad actum voUmtatis qui est piimordialis
in orani peccato, sicut objectum. Unde in idcra
redit quôd peccata différant secundùm objecta,
vel secundùm fines.
Ad secundùm dicendum, quôd peccaLum non
est pura privatio, sed est actus debito ordine
privatus. Et ideo peccata magis distinguunlur
specie secundùm objecta actuum, quàm seciiri-
dùm opposita : quamvis etiam si distinguanlur
secundùm oppositas virlules, in idem rodiret;
virtutes enim dislinguuntur specie secundùm
objecta, ut suprà dictum est.
Ad tertium dicendura , quôd nihil prohibct in
diversis rébus specie vel gcucro diUeientibui,
OjO I" !!• PARTIE, QUESTION I.XXII, ARTirtE 2.
rorgueil j)oursuit la grandeur cl la domina lion dans des choses diverses,
et Ta varice recherche Tabondancc dans les différents biens qui lombenl
sous Tusage de l'homme.
ARTICLE IL
Les péchés de Vesprit se distincjuent-ils des péchés de la chair ?
Il paroît que les péchés de Tesprit ne se distinguent pas des péchés de
la chair. 1° Saint Paul dit. Gai., V, 49 : « Il est aisé de connoître les
œuvres de la chair : elles sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, la
luxure , le culte des idoles , les vénéfices , etc. ; » où l'on voit que toutes
les sortes de péchés sont des œuvres de la chair. Or les œuvres de la chair
ne sont autre chose que les péchés dits pareillement péchés de la chair.
Donc les péchés de la chair ne se distinguent pas des péchés de l'esprit.
2° Qui pèche marche selon la chair ; car il est écrit , Rom., VIII , 13 :
a Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si par l'esprit vous
mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez (1). » Or « marcher ou vivre
selon la chair , » ce n'est pas autre chose que commettre les péchés de la
chair. Donc tous les péchés sont des péchés de la chair; donc on ne doit
pas distinguer entre les péchés de la chair et les péchés de l'esprit.
3° La partie supérieure de l'ame , l'entendement ou la raison s'appelle
V esprit; ainsi l'Apôtre dit, Eplies., IV, 23 : « Renouvelez-vous dans l'es-
prit de votre ame ; » où esprit désigne la raison , selon la Glose (2). Or
(1) Le grand Apôtre dit formellement , au verset I : « U n'y a plus de condanrination pour
ceux qui... ne marchent point selon la chair. » Et au verset 4 : « Afin que la juslificalion de
la loi fût pleine en nous, qui ne marchons point selon la chair, mais selon l'esprit. » Le mol
du verset 13 : « Si vous vivez selon la chair, » ne présente point une autre idée.
(2) Saint Augustin, cilé par Bède, interprêle ce passage de la même manière; il dit. De
Trin.^ XIV : « Les mots esprit de votre ame n'expriment pas deux choses différentes; mais
ils désignent la partie intellectuelle de l'ame, l'entendement, la raison. »
invenire unam formalem rationem objecti, à
qua peccatum speciem recipit : et hoc modo
superbia circa diversas res excellentiam quœrit ;
avaritia verô abundaiitiam eorum quae usui hu-
mauD accommodantiir.
ARTICULUS II.
Utrùni convenienter distingjiantur peccata
spiritualia à carnalibus.
AdsecundiiQi sic proceditur (1). Videtur qiiôd
'nconvenientcr dislingiiantur peccala spiritualia
à carnalibus. Dicit euim Aposloliis, ad Galut.,
V : « Manifesta sunt opéra carnis, qnx sunl
fornicatio, immunditia, impudicill^, liixiiria,
idolorum servitus, veneticia, etc.; » f?s que
videtur quùd omnia peccatorum gênera sunl
opéra carnis. Sed peccata carna'ia diciinlur
opéra carnis. Ergo non sunt dislinguenda pec-
cala carnalia à spiritiialibus.
2. Praîterea, quicunque peccat secundùm
carnem ambulat, secundùm illud Rom., VIII :
«Si secundùm carnem vixeritis, moriemini;
si autem spiritu facta carnis mortificaverilis ,
vivetis. » Sed vivere vel ambulare secundùm
carnem videtur pertinere ad rationem peccati
carnalis. Ergo omnia peccata sunt carnalia;
non ergo sunt distinguenda peccata carnalia à
spiritualibus.
3. Prœterea , superior pars animac , quaî est
mens vel ratio, s/)ir/n/A^ nominatur, secundùm
illud Ephes., IV : « Renovamini spiritu mcntig
vcslrœ ; » ubi spiritus pro ratioQC ponitur, ut
(1) Le his eliam infrà , qu. 73, atl. 5, ih cotp. ; cl 2,2, qu. 118, art. 6, cliam in corp. j
eîiii I. ad Cor., YI . Lcl. 3. col. 1 ; cl II. ad Ccr.^ VIT, lect., col. 1.
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 657
fous les péchés commis selon la chair procèdent de la raison par le
consentement ; car c'*isi à cette faculté qu'il appartient , comme nous le
verrons plus tard , de consentir à Tacte du péché. Donc tous les péchés
sont des péchés de la chair tout ensemble et des péchés de l'esprit ; donc
on ne doit pas voir, là, deux espèces de péchés.
. 4° S'il y avoit des péchés qui appartinssent spécialement à la chair , ce
seroient avant tout ceux que Thomme commet contre son corps. Or TA-
pôtre dit, I Cor., VI, 18 : « Tous les autres péchés que fait Thomm.e sont
hors de son corps ; mais celui qui commet la fornication pèche contre
son corps. » Donc la fornication seroit dans Thypothèse que nous combat-
tons, le seul péché de la chair; et cependant saint Paul , dans le passage
cité plus haut. Gai., V, 19, range Tavarice parmi ces péchés.
Mais nous lisons dans saint Grégoire, Moral., XXXI, 17 : « Des sept
péchés capitaux, cinq sont spirituels, et deux charnels. »
(Conclusion. — Puisque les péchés reçoivent l'espèce de leurs objets ou
si l'on veut de leurs fins, ils sont péchés de l'esprit ou péchés de la chair
suivant qu'ils s'accomplissent dans la délectation spirituelle ou dans la
délectation charnelle.)
Comme nous l'avons vu dans le premier article , les péchés reçoivent
l'espèce de leurs objets. Or tout péché consiste dans le désir d'une chose
périssable que l'on convoite contre l'ordre , et dans laquelle on se délecte
aussi d'une manière déréglée quand on la possède. D'une autre part, on
distingue deux sortes de délectation, comme nous l'avons dit ailleurs : il
y a d'abord la délectation animale , qui s'accomplit dans la seule percep-
tion d'un objet possédé , comme lorsqu'on se délecte dans les éloges
des hommes ou dans d'autres choses pareilles , et l'on peut également
donner le nom de spirituelle à cette jouissance; ensuite il y a la délecta-
tion corporelle ou naturelle, qui se consomme dans le toucher des organes.
ibi Glossa dicit. Sed omne peccatum , quôd se-
cundùmcaruem cooimittitur, à ratione derivatur
per consensum, quia supeiioris rationis est
consentire in actum peccati, ut iufrà dicetur
(qu. 74, ail. 7), Ergo eadem peccata sunt
carnalia et spii-itualia ; non ergo sunt distin-
guenda ab invicem.
4. Prseterea, si aliqua peccata specialiter
sunt carnalid , lioc polissimè intelligendura vi-
detur de illis peccatis quibus in corpus suum
peccat aliquis. Sed sicut Apostolus dicit, I. ad
Cor,, VI : « Omne peccatum quodcunque fece-
rithomo, extracorpusest; qui autem fornicatur,
in corpus suum peccat. » Ergo sola fornicatio
esset peccatum carnale, cùm tamen Apcstolus,
ad Ephes., V, etiam avariliam carnaiibus pec-
catis annumeret.
Sed contra est, quod Gregorius, XXXI. Mo-
nUium, dicit (ubi suprà), quôd « septem ca-
piftilium vitiorum quinque sunt spiritualia , et
duo carnalia. »
(CoNCLUsio. — Quoniam ex objectis sine fi-
nibus peccata speciem recipiunt , convenu ut
peccata illa quœ spirituali delectatione perfi-
ciuntur, spiritualia vocentur; quœ ver6 in
delectatione carnali, carnalia.
Respondeo dicendum , quôd sicut dictum est
( art. 1 ), peccata recipiunt speciem ex objectis.
Omne autem peccatum consistit in appetitu
alicujus commutabilis boni , quod inordinatè
appelitur, et per consequens in eo jam habit*
inordinatè aliquis delectatur. Ut autem ex supe-
rioribus patet ( qu. 31 , art. 3 ) , duplex est de-
lectatio : una quidem animalis, quae consum-
matur in sola apprehensione alicujus rei ad
votum habitae ; et haec etiam potest dici delec-
talio spiritualis, sicut cùm aliquis delectatur
in laude humana vel in aliquo hujusmodi. Aiia
42
658 V ir PARTIE, QUESTION LXXII, ARTICLE 2.
et Ton peut ôgaloment la caractériser par l'appellatif de charnelle.
Eh bien, les péchés qui si^ commettent dans la délectation spirituella, on
les appelle pf^c/ié'S de l'esprit; et l'on nomme ly'chf's de la chair ceux qui
se font dans la délectation charnelle : ainsi la gourmandise, qui s'accom-
plit dans la jouissance de la nourriture ; ainsi pareillement la luxure, qui
s'assouvit dans les voluptés des sens. Voilà ce qui fait dire à saint Paul ,
II Cor., VII, 1 : « Purifions -nous de toute souillure de la chair et
de l'esprit. »
Je réponds aux arguments : 1» Saint Paul n'appelle pas œuvres de la
chair la fornication, Fimpureté, la luxure, parce qu'elles s'assouvissent
dans la volupté corporelle; mais il désigne par le mot chair l'homme qui
vit selon lui-même, au gré de ses passions. Cette interprétation, qui
est donnée par saint Augustin (1), repose sur ce fait que les défauts et les
égarements de la raison humaine trouvent en quelque sorte leur commen-
cement dans la partie matérielle de notre être.
(1) Examinant la question : « Qu'est-ce que \ivre selon la chair, » le grand évéquc dit,
De Civil. Lei ^ XIV, 2 et 3 : « L'Ecriture apppcUe chair non-seulement le corps de tout
animal terrestre et mortel, comme dans ces paroles : « Toute chair n'est pas la même chair;
autre est la chair de Thomme , autre la chair des brutes, autre celle des oiseaux, autre celle
des poissons; » mais elle emploie ce mol dans dilTérenls sens, par exemple pour désigner
Vhomme même, en prenant la partie pour le tout. Ainsi elle dit : « Nulle chair ne serajustiHée
par les œuvres de la loi. a Nulle chair, c'csl-à-dire nul homme, comme le saint Livre l'ex-
plique un peu après : « Nul homme ne sera justifié par la loi; » et dans YEpltre aux Ca-
lâtes : « Vous savez que nul homme ne sera justifie par les auvres de la loi. » C'est dans le
mêm.e sens que nous lisons : « Le Verbe s'est fiiit chair, » c'csl-à-dire homme. Faute d'en-
tendre ces paroles, quelques-uns ont pensé que Jcsus-Chrisl li'avoit point l'ame humaine....
Prétendre que la chair est la cause de tout vice et de toute immoralité , c'est ne pas com-
prendre la nature de Thomme.... Le corps appesantit l'ame sous la masse de sa corruption,
cela est vrai; mais c'est Tame pécheresse qui a corrompu le corps, et non pas le corps
corrompu qui a rendu l'ame pécheresse. Quoique certains désiis déréglés , certains attraits
vers le vice naissent de la chair, gardons-nous d'attribuer à la chair tous les désordres de la
\ie; car ce seroit proclamer la justice et l'innocence du démon, qui n'est pas dans la chair.
On ne peut appeler le démon fornicateur ou ivrogne, ni l'accuser d'aucun vice charnel; mais
il est le conseiller et l'instigateur caché de tous les crimes , mais il est superbe et envieux ,
et la perversité qui le domine Ta fait jeter dans les cachots ténébreux de l'air. Or ces vices
qui ont l'empire sur le diable, l'Apôtre les impute à la chair, bien que Tesprit inqiur n'ait pas
de corps. Inimitiés , querelles , rivalités, animosités, tout cela , d'après saint Paul, est œuvre
de chair; et le principe de tout cela c'est l'orgueil, qui exerce sur le diable une domination
spirituelle — Et si tous ces vices sont en lui, comment l' Apôtre les nommeroit-il œuvres de
chair, s'il u'enlcndoit par là les œuvres de Thomme? L'hoi:\me ne devit-nt pas semblable au
diable en vivant dans la chair, mais en vivant selon lui-même. Le diable aussi a voulu vivre
verô delectatio est corporalis sive naturalis,
quaD in ipso taclu corporali peificilur, quge po-
test eliam dici delectatio camalis. Sic igilar
illa peccata qu3e perficinntur in delectatione
spiritiiali, vocantur peccata spiritualia ; illa verô
quae perlir.iuntur in delectatione carnali , vocan-
tur peccata carnalia : sicut gula quœ perticitur
in delectatione ciborum, et luxuiia quœ peilici-
turin delectatione venereorum. Unde Apostoliis
dicit, II. ad Cor,, VU : « Emundemus nos
ab omni inqiiinamento carnis et spiritûs. »
Ad primum ergo dicendum, qiiod sicut Glossa
ibidem dicit, illa vilia dicuntur opéra carnis ^
non quia in vokiptate carnis perficiantur; sed
caro sumituribi pro homine, qui diiiii secundùm
se vivit, secundùm carnem vivere dicitur, ut
etiam Augustinus dicit, XiV. De Civit. Dei
(cap. 2 et 3 ). Et hiijus ratio est, ex hoc quoi
omiiis rationis humanae defectus ex sensu car-
uali aliquo modo initium habsi.
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 659
2« Ce qu'on Tient de lire donne la réponse à la deuxième objection,
3° Les péchés charnels contiennent eux-mêmes un acte spirituel, Tacte
de la raison; mais la fin qui les spécifie, Tobjet qui provoque leur appel-
latif, c'est la délectation charnelle.
A° Comme le remarque la Glose sur le texte objecté , « la fornication
asservit Famé au corps , en attachant toutes les pensées de Tesprit à son
objet. » La délectation de la gourmandise , quoique charnelle , n'absorbe
pas au même point la raison ; mais elle fait au corps une injure plus ou
moins grave par les souillures qu^elle lui imprime, et voilà pourquoi Ton
dit que Thomme pèche contre son corps dans ce péché, dans ce péché seu-
lement. Enfin quand saint Paul énumère les œuvres de la chair,
GcU., V, 19, il désigne sous le nom d'aisance Fadultère, qui est Tinjuste
possession de la femme d'autrui. On peut dire aussi que Ta varice se dé-
lecte dans un objet en quelque sorte charnel , et que c'est là ce qui lui a
valu d'être classé parmi les péchés de la chair ; mais la délectation qui
l'accompagne appartient à l'esprit , non au corps , et c'est là ce qui lui a
fait donner la dénomination de péché spirituel par saint Grégoire.
ARTICLE m.
Les péchés se distinguent-ils spécifiquement d'après leurs causes?
Il paroît que les péchés se distinguent spécifiquement d'après leurs
causes. 1° Toutes les choses reçoivent l'être et l'espèce du même principe.
Or les péchés reçoivent l'être de leurs causes. Donc ils en reçoivent aussi
l'espèce; donc ils se distinguent spécifiquement d'après leurs causes.
2° De toutes les causes, celle qui semble le moins appartenir à l'espèce,
c'est la cause matérielle. Or, d'une part , la cause matérielle joue le rôle
selon Ini-même , quand il n'est point demeuré dans la vérité ; et sa parole ne vient pas de
Diea , mais de lui-même , de lui menteur et père du mensonge. »
Et per hoc eliam patet responsio ad secundum.
Ad terlium dicendum, quôd in peccatisetiam
carnalibus est aliquis actus spiritualis, scilicet
actus rationis; sed unis horum peccatorum à
quo denominantiir, est delectatio carnis.
Ad qiiartum dicendum, quôd sicut Glossa
ibidem dicit, «specialiter in fornicationis pec-
cato servit anima corpori , in tantum ut nihil
aliud in ipso momento cogitare homini liceat. »
Delectalio autem gulœ, etsi sit carnalis, non ita
absorbet ralionem. Vel potest dici quôd in hoc
peccâto etiam quaedam injuria fit corpori, dum
inordinatè maculatur ; et ideo per hoc solum
peccatum dicitur specialiter homo in corpus
peccare. Avaritia verô qua carnalibus peccatis
connumeratur , pro adulterio ponitur, quod est
injuâta usuipatio uxoris aiiens. Vel potest dici
quôd res in qua delectatur avarus, corporale
quoddam est, et quantum ad hoc connumeratur
peccatis carnalibus; sed ipsa delectatio noû
pertinet ad carnem, sed ad spiritum : et ideo
Gregorius dicit quôd est « spirituale peccatum. »
ARTICULUS m.
Uirùm peccaia distinguantur specie secundum
causas.
Ad tertium sic pvoceditur. Videtur quôd pec-
cata distinguantur specie secundum causas,
Ab eodem enim habet res speciem, à quo habet
esse. Sed peccata habent esse ex suis causis.
Ergo ab eis etiam speciem sortiuutur ; differunt
ergo specie secundum diversitatem causarum.
2. Piseterea, inter alias causas minus videtur
pectiuere ad spwiem cau&a materiaUs. Sêd db-
660 I** !!• PARTIE, QUESTION LXXII , ARTICLE
de roî)jet dans le péché; d'une autre part, les péchés diffèrent suivant la
difTérence de leurs objets. Donc ils se distinguent par leurs causes maté-
rielles, et plus encore par leurs autres causes.
3° Saint Augustin, commentant ces mots, Ps. LXXIX, M : «Brûlée par
le feu et renversée, » dit : « Tous les péchés proviennent de la crainte qui
abaisse sans donner l'humilité , et de Tamonr qui enflamme sans faire
naître la charité. » De plus nous lisons, l Jean, II, 16 : « Tout ce qui est
dans le monde est ou convoitise de la chair , ou convoitise des yeux , ou
orgueil de la vie (1) : » ce qui est dans le monde, c'est le péché; car, selon
saint Augustin , TEcrivain sacré désigne là , par le mot monde, ceux qui
l'aiment. Enfin saint Grégoire , Moral., XXXI , distingue tous les péchés
d'après les sept vices capitaux. Or ces trois divisions , celle de saint Gré*
goire, de saint Jean et de saint Augustin, distribuent les péchés selon
Tordre de leurs causes. Donc les péchés diffèrent d'espèce suivant que
leurs causes en diffèrent elles-mêmes.
Mais si les péchés se distinguoient de cette manière , ils seroient tous
de la même espèce; car ils ont une seule cause, puisqu'il est écrit,
Eccli., X, 15 : « Le commencement de tout péché est l'orgueil; »
et encore, I Timotli., VI, iO : o La racine de tous les maux est la cupidité. »
Or il est manifeste qu'il y a plusieurs espèces de péchés. Donc les péchés
ne se distinguent pas d'après leurs causes.
(Co.NCLUsiON. — Les péchés se distinguent spécifiquement, non d'après
leurs causes actives ou motrices , mais d'après les fins que l'homme
se propose et qui meuvent la volonté sous l'idée d'objet.)
Il y a quatre sortes de causes, qui régnent dans différents domaines. La
cause formelle et la cause matérielle ont pour objet propre la substance
(1) Tout péché est ou désir des voluptés , ou convoitise des biens , ou soif des honneurs.
jectum in peccato est sicut causa materialis.
Cùm ergo secundùm objecta peccata specie dis-
tingiiantur, videtur quôd peccata niultô raagis
secundùm alias causas distinguantur specie.
3. Praeterea, Âugustinus super illud Psalm.
LXXIX : « Incensa igni et suffossa, » dicit quôd
« omne peccatum est ex timoré malè humiliante,
vel ex amore malè inflammante. » Dicitur etiara
\. Joan., II, quôd « omne quod est in mundo,
aut est concupiscentia carnis, aut est conçu-
piscentia oculorum, aut superbia vitae : » dici-
tur autem aliquid esse in mundo propter pecca-
tum, secundùm quôd mundi nomiue amatores
mundi significantur. ut Augustinus dicit super
Joan., Tract. II. Gregorius etiam, XXXI. Mo-
ralium ( ubi suprà) , distinguit omnia peccata
secundùm septem vitia capitalia. Omues au-
tem hujusraodi divisiones respiciunt causas
peccatorum. Ergo videtur q«ôd peccata dif-
férant specie secundùm diversitatem causa-
rum.
Sed contra est , quia secundùm hoc omnia
peccata essent unius speciei, cùm ex una causa
causentur; dicitur euira Eccli., X, quôd «ini-
tium omnis peccati est superbia ; » et I. ad
Timoth., ult., quôd « radix omnium raalorum
est cupiditas. » Manifestum est autem esse di-
versas species peccatorum. Non ergo peccata
distinguuntur specie secundùm diversitates cau-
sarum.
( CoNCLUsio. — Distinguuntur peccata specie,
non secundùm diversas causas activas vel mo-
tivas, sed secundùm diverses Unes quos sibi
peccantes prœstituunt, à quibus ut objectis eo-
rum voluntas movetur.)
Respondeo dicendum, quôd cùm quatuor sint
causarum gênera, diversimodè diveisis attri-
buuatur. Causa eoim formalis et materialis
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 661
des choses, et c'est de là que les substances se distinguent spécifiquement
ou génériquement d'après la forme et d'après la matière. Ensuite la cause
agissante et la cause finale concernent et produisent comme efi^et direct
le mouvement et l'opération, et c'est aussi pour cela que l'opération et le
mouvement suivent ces deux causes dans leur distinction (t). Il faut pour-
tant remarquer une différence , que voici. Les principes actifs dans la
nature sont toujours déterminés aux mêmes actes; si bien que les actes
naturels suivent dans leur distinction spécifique, non-seulement les objets
qui sont les termes ou les fins , mais encore les principes actifs : ainsi le
refroidissement et la caléfaction se spécifient comme le froid et le chaud.
Mais dans les actes volontaires, tels que sont les actes des péchés, les
principes actifs ne sont pas déterminés nécessairement à une seule chose;
rien n'empêche donc que le même principe actif, le même motif
n'amènent diverses espèces de péchés : ainsi la crainte qui abaisse sans
produire l'humilité peut causerie vol, l'homicide, la lâcheté qui fait aban-
donner son troupeau ; bien plus , tout cela peut être produit par l'amour
qui enflamme sans faire naître la charité. Il est donc manifeste que les
péchés ne diffèrent pas d'espèce d'après leurs causes actives ou motrices,
mais seulement d'après leur cause finale; car la fin est l'objet que se
propose la volonté. Nous avons montré, d'ailleurs, que les actes humains
reçoivent l'espèce de la fin.
Je réponds aux arguments : 1*» Puisque les principes actifs ne sont point
déterminés dans le domaine du libre arbitre à une seule chose, ils ne
(1) Dans rhomme , par exemple, la malière , c'est-à-dire le corps, constitue le genre; ej
la forme, c'est-à-dire Tame , constitue Tespèce : l'homme doit donc se distinguer, générique-
ment et spécifiquement , par la matière et par la forme.
La fin, renfermant le bien, provoque et cause Taclion parles avantages qu'elle promet; et
l'agent , rapprochant du bien voulu , changeant la forme , produit le mouvement. Or la cause
et Teffet sont liés par des rapports nécessaires d'analogie , de proportion , de similitude : l'ac-
tion et le mouvement apparliennent donc à la même espèce que la fin et Tagent.
La forme, la maliéie et l'agent ne sont pas la cause propre du péché; c'est la fin qui le
produit comme cause première. Le péché se distingue donc d'après la fin.
respiciunt propriè substantiam rei ; et icleo
substanliae secuiidùm formam et materiam spe-
cie et génère distingimntur. Agens autem et
finis respiciunt directe motum et operationem.
Et ideo motus et operationes secundùm hiijus-
lïiodi causas specie distinguuntur , diversimodè
tamen : nara principia activa naturalia sunt
deterrainata semper ad eosdem actiis; et ideo
tliversae species in actibus naturalibus atten-
duntur non solùm secundùm objecta, quae sunt
fines vel terraini, sed etiam secundiim principia
activa : sicut calefacere et infiigidare distin-
guuntur specie secundùm calidnm et frigi-
diim. Sed principia activa in actibus volunta-
riis, cujusnîodi sunt actus peccatorum, non se
habent ex necessitate ad unum; et ideo ex une
principio activo vel motivo possunt diversae
species peccatorum procedere : sicut ex timoré
malè humiliante potest procedere quôd homo
furetur, et quôd occidat, et quôd deserat gre-
gem sibi commissum ; et htec eadem possunt
procedere ex amore malè inflammante. Unde ma-
nifestum est quôd peccata non ditferant specie
secundùm diversas causas activas vel motivas,
sed solùm secundùm diversitatem causœ tinalis,
quia finis est objectum voluntatis. Ostensum
est enim suprà (qu. 1, art. 3, et qu. 18, art. 4 et
6), quôd actus humani habent speciem ex fine.
Ad primum ergo dicendum , quôd principia
activa in actibus voluntariis, cùm non sint de-
terminata ad unum, non sufficiunt ad produ-
cendum humanos actus, nisi determinetur vo-
662 1'" II" PARTIE, QUESTION LXXII, ARTICLE 4.
su^'sont pas pour produire les actes humains; il faut que la volonté soit
mue vers un oVjet spt'cial , comme le remarque le Philosophe , par
rin'jntion de li fin. TA'St donc la fin qui donne au péché Tètre et
Tes^ èce.
i<" Les ohjc'ts se piésoiitcnt comme matière dans les actes extérieurs;
mais ils remplissent les Lnciion> de fin dans les actes intérieurs de la
volonté, et c'e t par là qu'ils en déterminent l'espèce. Il est vrai que les
ohjets forment aussi, comme matière, les termes qui spécifient le mou-
vement ; mais les termes eux - mêmes ne produisent cet effet que sous la
nature de fin.
3° Les trois distinctions posées dans l'argument n'ont pas pour but
d'assigner les espèces des péchés, mais de faire ressortir les causes qui les
produisent.
On peut voir aussi quelque chose sur cette question TI^ IP partie , dans
le Prologue ; et II Sentent., dist. XXVIII, art. 1 .
ARTICLE IV.
Les péchés se distinguent-ils en péché contre Dieu, en péché contre soi-même
et en péché contre le prochain ?
Il paroît que les péchés ne se distinguent pas en péché contre Dieu, en
péché contre le prochain et en péché contre soi-même. 1° Ce qui est com-
mun à tous les péchés ne doit pas figurer comme une partie dans la divi-
sion des péchés. Or il est commun à tous les péchés d'être contre Dieu;
car la définition donnée dans une autre question porte qu'ils sont « contre
la loi de Dieu. » Donc le péché contre Dieu ne doit pas figurer comme une
partie dans la division des péchés.
limtp.5 ad imum per intentionem finis, ut patet
per Philosophum in IX. Metaphys. (text. 15
ac deinceps). Et lîeo à fine penicitur esse et
species peccali.
Ad secunJum dicendum, quôd objecta, se-
cimdùm quôd comparautur ad actus exteriores,
habent rationem materiœ circa quam; sed se-
cundùm quôd comparantnr ad actura interiorem
volr.ntatis, habent rationem finiun], et ex hoc
habent quôd dent speciem actui : quanivis eliam
secundùin quôd sunt raateiia circa quam, ha-
béant rationena terminorum à quibns motus spe-
cificantur, ut dicitur in V. Pliys. et in X. Ethic. ;
sed taraen etiam termini motùâ dant speciem
motibus, in quantum habent ralionem finis.
Ad tertium dicendum, quôd illœ divisiones
peccatorum non dantur ad dist nguendas species
peccatorum , sed ad manifestandas diversas
causas eorura.
(î) De bis eliaiu iu II, S'ut.^ dist. 42, qUo
col. 2.
De his etiam in 2, 2, in Prologo; et II,
Sentent.^ dist. 28^ qu. 1 , art. 1.
ARTICULL'S IV.
Utrùm peccntum convenienter dis'ingnutur
in peccatum in Deum, in seipsum, et in
proximum.
Ad quartum sic proceditur (1). Videtur quôd
incoiivenienter peccatum distinguatur per pec-
catum, quod est in Deum, in proximwn et
171 seipsum. Ulud enira quod est commune
omni peccato , non débet poni quasi pars in di-
visione peccali. Sed commune est omni peccato ,
quôd sit contra Deum; ponitiir enim in difûnu
tione peccali quôd sit « contra legem Dei, »
ut suprà dictum est (qu. 71 , art. 6). Non orgo
peccatum in Deum débet poni quasi pars io
divisione peccatorum.
2, art. 2, quaesliunc. 2 ; et in Psalm. XXV,
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 6G3
S*' cf Toute division doit se faire par les contraires. » Or les trois sortes de
péchés dont on nous parle ne sont pas contraires ; car quiconque pèche
contre le prochain, pèche aussi contre soi-même et contre Dieu. Donc on
ne doit pas diviser le péché comme on nous propose de le faire.
3" « Les choses extérieures ne confèrent pas l'espèce . » Or Dieu et
le prochain sont hors de nous. Donc ils ne constituent pas le péché dans
son espèce ; donc on ne doit pas admettre la division posée plus haut.
Mais saint Isidore, De summo hono, fonde la distinction des péchés sur
ce principe, que « l'homme pèche contre lui-même, contre Dieu et contre
le prochain (1). »
(Conclusion. — Puisque le péché est un acte désordonné, c'est-à-dire
contraire à Tordre que l'homme doit garder envers Dieu , envers
lui-même et envers le prochain, il se divise en péché contre Dieu, en péché
contre soi-même et en péché contre le prochain.)
Comme nous l'avons vu dans la question précédente , le péché est un
acte désordonné, contraire à l'ordre. Or trois ordres, pour ainsi dire, pré-
sident aux actes humains. Le premier est constitué par la raison, qui règle
et mesure nos actions et nos passions ; puis le deuxième est établi par la loi
divine , qui nous impose des règles et des préceptes en toutes choses.
Si l'homme devoit rester isolé sur la terre, ces deux ordres lui suffiroient;
mais comme il doit vivre dans l'état politique et social, il faut qu'un
troisième ordre fixe ses rapports avec les autres hommes. Le premier de
ces ordres embrasse le deuxième et le dépasse : car tout ce qui est contenu
dans l'ordre de la raison se trouve renfermé dans l'ordre de Dieu; mais
l'ordre de Dieu comprend des choses qui surpassent la raison , telles que
(1) Quelques commentateurs de saint Thomas disent que cette division ne se rencontre pas
dans saint Isidore; mais on la trouve dans Bédé, dans Richard de Saint- Victor et dans une
foule d'auteurs.
2. PrcCterea, «omnisdivisio débet fieriperoppo-
sita. » Sed ista tria gênera peccatorum nou simt
opposita; quicunqne enim peccat in proximum,
peccat in seipsum et in Deum. Non ergo pecca-
tum convenienter diviuitur secundùm hsec tria.
3. Praelerea, « ea quœ sunt extrinsecù?, non
conferuut specieni. » Sed Deus et proximus
suut extra nos. Ergo per ha^c non distingiuintiir
peccata secundùm specieni ; iiiconvenienter igi-
tur «Lcuiidùm hœc tria peccata dividiuitur.
Sed contra est , qiiod isicorus in lib. De^um-
W20 6o?<o, clislinguens ;A'iC?.ta, dicit quôd «homo
diciturpeccare in se ,ia Dei.met in proximiun. »
( CoNCLUsio. — Cùm omiiia peccata sint ac-
tiones inordinatœ, contra eum qui in homine
esse deberet ordiiiem ad Deum, ad seipsinn vel
ad pioxiiîium, rectè peccata in Deum, in
seipsum et in proximum distinguantur.)
Respoudeo dicendum, quôd sicut supià dic-
tum est (qu. 71, art. 6), peccatum est actus
inordinatus. Triplex auteni ordo in ho.nine dé-
bet esse : unus quidem secundùm comparatio-
nem ad regulain rationis, proiit scilicet omnes
actioues et passiones uostrae debent secundùm
regiilam rationis commensuraii ; alius autem
ordo est per comparationem ad regulam divinae
legis, per qaam homo in omnibus dirigi débet.
Et siquidem homo naturaliter esset animal so-
Utarium, hic duplex ordo sufûceret ; sed quia
homo est naturaliter animal politicuui et sociale,
ut probatur in I. Polit, (cap. 2 ), ideo necesse
est quôd sit tertius ordo , quo homo ordinetur
ad alios homines quibus convivere débet. Horum
autem ordiuam primas continet securdum, et
excedit Ipsum : qusecunque enim continentur
sub ordiue rationis, continentur sub ordine ip-
sius Uei; sed quœdam continentur sub ordine
ipsias Dei, quce exceùunt rationem humanam,
665. V II" PARTIE, QUESTION LXXII, ARTICLE U.
les matières de foi et les hommages réservés à Dieu seul. Quand donc
Thomme pèche dans ces choses , comme Thérétique , le sacrilège et
le blasphémateur, on dit qu'il pèche contre Dieu. Semblahlement le
deuxième ordre embrasse le troisième et le dépasse : car nos rapports avec
les autres sont fixés par la raison ; mais la raison nous prescrit envers
nous-mêmes des choses qu'elle ne nous commande pas envers les autres.
Quand donc l'homme pèche dans ce qu'il se doit à lui-même, comme le
gourmand, le voluptueux et le prodigue, on dit qu'il pèche contre lui-
même ; et quand il fait le mal dans ses rapports avec le prochain, comme
le voleur et l'homicide, on dit qu'il pèche contre le prochain. Or les
choses que l'homme doit à Dieu , à lui - même et au prochain se classent
dans des espèces différentes : les péchés qui suivent ces choses se séparent
donc les uns des autres par une distinction spécifique. C'est ce que font
les vertus contraires à ces péchés; car la foi, l'espérance et la charité con-
cernent les devoirs de l'homme envers Dieu , la force et la tempérance
ses devoirs envers lui-même, et la justice ses devoirs envers le prochain.
Je réponds aux arguments : 1° Lorsque le péché contre Dieu blesse
l'ordre divin qui contient l'ordre humain, il ne forme pas un péché
spécial; mais quand il attaque l'ordre divin qui dépasse l'ordre humain
et l'ordre social, il constitue un péché d'une espèce particulière.
2» Lorsque deux choses sont renfermées l'une dans l'autre , on ne les
distingue pas d'après le contenant et le contenu, mais d'après l'excédant,
selon le plus. Cela se voit dans les nombres et dans les figures : on ne
distingue pas le quadrilatère du triangle parce qu'il le renferme , mais
parce qu'il le dépasse. Il en est de même du nombre quatre à l'égard du
nombre trois (1).
(1) Le nombre trois renferme une unité de plus que le nombre deux. Semblablement le
sicut ea quaî sunt fidei, et quse debentur soli
Deo. Unde qui in talibus peccat, dicitur « in
Deum peccare, » sicut haereticus, et sacrilegus
et blasphemiis. Similiter etiam secundus ordo
includit tertium et excedit ipsum : quia in om-
nibus in quibus ordinamur ad proximiim, opor-
tet nos dirigi secundùm regulam rationis ; sed
in quibusdam dirigimur secundùm rationem
quantum ad nos tantùm, non autem quantum
ad proximum. Et quando in hispeccatur, dicitur
homo « peccare in seipsum , » sicut patet de
guloso, luxurioso et prodigo; quando verô pec-
cat homo in his quibus ad pioximum ordinatiir,
dicitur « peccare in proximum, » sicut patet
de fure et homicida. Sunt autem diversa quibus
homo ordinatur ad Deum , ad proximum et ad
seipsum : unde haic distinctio peccatorum pro-
priè est secundùm diversas peccatorum species.
Nam et virtutes quibus peccata opponuntur,
secundùm hanc ditferentiam specie distinguun-
tur : manifestum est enim ex dictis ( qu. 62),
quôd virtutibus theologicis liomo ordinatur ad
Deum, tcmperanliù verô et fortitiidine ad se-
ipsum, justitiâ autem ad proximum.
Ad primam ergo dicendum, quôd peccatu.yn
in Deum, secundùm quôd ordo qui est ad Deum
includit omnem humauum ordinem, commune
est omni peccato ; sed quantum ad id quôd ordo
Dei excedit alios duos ordines, sic peccatuin
in Deum est spéciale genus peccati.
Ad secundùm dicendum, quôd quando aliqua
quorum unum includit alterum, ab invicem dis-
tinguuiitur, intelligitur (ieri distiuctio non se-
cundùm iilud quôd unum coatinetur in altero,
sed secundùm illud quôd unum excedit alterum,
sicut patet in divisione numerorum et figurarum;
non enim triangulus dividitur contra quadratum
secundùm quôd continentur in eo, sed secundùm
quôd exceditur ab eo. Et similiter est dicendum
de ternario et quaternario.
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 665
3« Dieu et le prochain sont hors de riiomnie qui commet le péché,
mais ils ne sont pas comme des choses étrangères à Tacte du péché : ils
en forment l'ohjet propre.
ARTICLE V.
Le péché véniel se distingue-t-il spécifiquement , par la peine, du péché
mortel?
Il paroît que le péché véniel ne se distingue pas spécifiquement, par la
peine, du péché mortel. 1° Les choses qui diffèrent indéfiniment ne
peuvent être d'une seule espèce, ni même d'un seul genre. Or le péché
véniel et le péché mortel diffèrent indéfiniment : car, d'un côté , le pre-
mier mérite une peine temporelle el le second une peine éternelle ; d'une
autre part, la peine correspond à la gravité de la faute, selon cette
parole , Deut., XXV, 2 : « Le nombre des corps se réglera sur la qualité
du péché (1). » Donc le péché véniel et le péché mortel n'appartiennent
pas au même genre, ni moins encore à la môme espèce; donc ils diffèrent
spécifiquement.
2° Il y a des péchés mortels de leur genre, comme l'homicide et l'adul-
tère ; d'autres sont véniels aussi de leur genre , tels que la parole oiseuse
et le rire inutile. Donc le péché véniel et le péché mortel diffèrent
d'espèce.
3° Ce que l'acte vertueux est à la récompense, le péché l'est à la peine.
péché contre Dieu renferme un désordre de plus que le péché contre soi-même et que le
péché contre le prochain : il attaque non-seulement l'ordre de la raison et l'ordre de la so-
ciété , mais encore l'ordre de Dieu.
(1) Il s'agit bien , là , d'une peine infligée à la fau'.e. Voici le contexte , 1 el 2 : « S'il naît
un différend entre deux hommes et qu'ils portent l'affaire devant les juges, celui qu'ils recon-
naîtront avoir la justice de son côté sera justifié par eux et gagnera sa cause, et ils con-
damneront d'impiété celui qu'ils auront jugé impie. S'ils trouvent que celui qui a fait la faute
mérite d'être battu , ils ordonneront qu'il soit couché par terre et battu devant eux. Le nombre
des coups se réglera sur la qualité du péché. »
Ad tertium dicendum, quôd Dens et proximiis
quamvissint extenora ro?p?ctu ipsius peccanlis,
nou tainen sunt extianea rcspectu aclùspeccali ;
£ed compaiantur ad ipsum sicut propria objecta
ipsius.
ARTICULUS V.
Ulrùm divisic peccatorum quœ est secundùm
reatiim, diversificet speciem.
Adquintum sic proceditr.r (1). Videi.ur quôd
divisio peccatorum quœ est secundùm reatum,
diversiiiLCl speciem, pulk cùm dividitur secun-
dùm veniale et mortale. Ea enim quœ in in-
peccatum diffenint in infinitum; veniali enira
debeturpœiia temporalis, mortali pœna leterna;
mansura autem pœnœ respondet quantitati
culpœ, secundùm illud Deuter., XXV : « Fro
mensura delicti eiit et plagarum modus. » Ergo
ven':ale et mortale non simt unius generis, nec
dicendum quôd sint unius speciei.
2. Praeterea, quaedam peccata sunt mortalia
ex génère , sicut homici iiiim et adulcerium ;
quaedam verô ex sue geuere sunt peccata ve-
nialia, sicut verbnm otiosum et risus superfluus.
Ergo peccatum veniaie et mortale specie diiTe-
fmitum differunt, uonpossunt esse unius speciei, nmt.
Dec etiam unius generis. Sed veniale et mortale I 3. Prseterea , sicut se habet actus virtuosus
(1) De his ctiam infrà, qu. 88, art. 1 et 2 ; et I, Sent.^ dist. 17 , qu. 2 , art. 5 ; et II, Sent.^
disi. 42 , qu. 1 , art. 3 ; ut et IV, Sent.^ dist. 16, qu, 3 , art. 2, quaestiunc. 4 , ad 5 ; et Conlra
Gent.s lib. 111, cap. 139 et 147.
C}i}G I" II*» PARTIE, QUESTION LXXIt, ARTICLE 5.
Or la récompense est la fin de Tacte vertueux. Donc la peine est aussi la
fin du péclié. Mais les péchés se distinguent p;ir la fin , comme nous
l'avons dit dans le premier article. Donc les péchés se distinguent spécifi-
quement par la peine qu'ils méritent.
Mais les entités qui constituent les choses dans leur espèce les précèdent
comme différences spécifiques. Or la peine suit le péché comme son effet.
Donc les péchés ne diffèrent pas d'espèce par la peine.
(Conclusion. — Comme la peine, considérée du côté de Thomme, est
accidentelle dans la faute, la différence qui existe entre le péché véniel et
le péché mortel, non plus que toute autre différence résultant de la peine,
ne forme pas une distinction spécifique entre les péchés.)
Il y a deux différences principales dans les choses (1) : la première
constitue la diversité spécifique et ne se trouve jamais que dans des espèces
différentes : tel est le raisonnable et Tirraisonnable, l'animé et l'inanimé;
la seconde suit la diversité spécifique et peut néanmoins se trouver quel-
quefois dans la môme espèce : ainsi le noir et le blanc suivent la diversité
spécifique du cygne et du corbeau, mais ils se rencontrent aussi dans une
seule espèce, par exemple dans l'espèce humaine. Cela posé, disons que
la différence entre le péché véniel et le péché mortel, non plus que toute
autre différence résultant de la peine du péché, ne constitue pas la diversité
spécifique. En effet ce qui est accidentel ne forme pas l'espèce des
choses, et ce qui est hors de l'intention de l'agent est accidentel, comme
le remarque le Philosophe. Or la peine est hors de l'intention de l'homme
qui fait le mal. Lors donc qu'on l'envisage du côté du pécheur, la peine se
(1) Littéralement : « Il y a deux différences dans les choses qui diffèrent d'espèce. » Saint
Thomas dit que la seconde de ces différences « peut se trouver quelquefois dans la même es-
pèce , » comme le noir et le blanc dans l'espèce humaine; donc elles ne sont pas toujours
dans les choses « qui différent d'espèce. » Voilà pourquoi nous avons omis ces deux derniers
mots dans la traduction.
ad praDmiuni, ita se babet peccatum ad pœnam.
Sed prœmium est finis virluosi actùs : ergo et
pœna est finis peccati. Sed peccata dislingiuin-
tur specie secundùm fines, ut dictum est (ait. 1,
ad 1). Ergo eliam distinguuntur specie secun-
dùm reatura pœnae.
Sed contra : ea quse constituuat specicm ,
suntpriora sicutdiiïerentiaî specificae. Sed pœna
sequitur ciilpam, sicut effectus ejus. Ergo pec-
cata non differimt specie secundùm reatum
pœnœ.
( Co>'CLusio. — Cùm in peccatis reatus per
accidens sit ex parle ipsius peccantis, non po-
test ditferentia venialis et mortalis peccati, vel
alla quœcunque pênes reatum sumpla, pecca-
torum sp cies distinguere.)
Respondeo diccndum, quôd eorum quae spe-
cie différant , duplex differentia invenilur. Una
quidem, quae cons'iluit diversitatcm specierum,
et talis differentia nunquam invenitur nisi in
speciebus diversis, sicut rationale et irrutio-
nale, animatum et inanimatum. Alia autem
differentia est consequens diversitatem speciei,
et talis differentia, etsi in aliquibus consequatur
diversilatem speciei, in aliis tamen potest iii-
veniri in eadem specie ; sicut album et nignun
conseqiuintur diversitatem speciei corvi et cy-
gni, tamen invenitur hujusmodi differentia in
eadem iiominis specie. Dicendum est ergo quôd
differentia venialis et mortalis peccati, vel
qn.ïcunque alia differentia quai sumilur pênes
reatn 11, non potest esse ditferentia constitiiens
diversitatem speciei. Nunquam enim iJ quod est
per accidens, constituit speciera ; i.l autem quod
est prœter intentionem agentis, est per acdlens,
utpatet in II. l'hysic, (text. 50). Manifestum
est autem quôd pœna est praeter intentionem
peccantis. Undc per accidens se babet ad pec-
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 667
joint au péché par accident ; elle lui est infligée du dehors par la justice
du juge qui décerne des châtiments divers contre les diverses fautes :
donc la différence dn péché véniel et du péché mortel peut bien suivre la
diversité spécifique, mais elle ne la constitue point, elle ne la crée point.
La vraie diiTérence entre le péché véniel et le péché mortel prouve sa
source dans le désordre qui forme la nature de la faute imputable. Il y a
deux sortes de désordre dans les choses : Tun renverse le principe de
Tordre ; l'autre laisse subsister ce principe , mais il détruit le bien qu^il
produit : ainsi , dans le corps de l'animal , le désordre de la complexion
va quelquefois jusqu'à la destruction du principe vital, c'est la mort;
d'autres fois il laisse subsister ce principe et porte le trouble et la cor-
ruption dans les humeurs, c'est la maladie. Eh bien, le principe de tout
ordre en morale, c'est la fin dernière, qui est dans les choses pratiques ,
comme le dit le Philosophe, ce que le principe indémontrable est dans les
choses spéculatives. Quand donc le désordre du péché détourne l'ame de sa
fin dernière (c'est-à-dire de Dieu à qui elle est unie par la charité),
le péché est mortel ; mais quand la perversion ne va '^'^ jusqu'à
détourner, à séparer l'ame de Dieu, le péché est véniel. Et v .ns le corps,
le désordre de la mort , qui détruit le principe vital , ne peut être réparé
par les forces de la nature; mais le désordre de la maladie, laissant
le principe vital sain et sauf, est réparable. La même chose a lieu pour
l'ame. Comme , dans les choses spéculatives , celui qui erre sur les
principes ne peut être tiré de l'erreur, tandis que celui qui se trompe sur
les conséquences peut être ramené à la vérité par les principes : aiusi,
dans les choses pratiques, celui qui se détourne en commettant le mal de la
fin dernière fait par la nature de son péché- une chute irréparable, et
voilà pourquoi l'on dit qu'il pèche mortellement et qu'il doit subir une
catiim ex parte ipsius peccantis ; ordinatiir ta-
men ad peccatiun ab exterioii, soilicet juslitiû
juùicantis, qui secundùm di versas conditioiies
peccatoriim diversas pœiias iiidigit : unde dif-
fcronlia quaB est ex reatu pœnse, potesl con-
scqni tUversam ?peciem peccatorum ; non aiitem
conslitiiit diversitatem speciei.
Diirerentia aiitem peccati venialis et moria-
lis coîisequitar diversitatem inordinationis, qua3
complet rationem peccati. Duplex enim est inor-
dinalio : una per subtractinnem principii or-
diuis; alla, qua ( etiam salvato principio ordi-
nis) fit inordinalio circa ea quai sunt post
[.riiicipium : sicut in corpore anim;ilis, quan-
d ique quiiiem inordinatio coraplexionis procedit
uF.que ad destructionem [iriucipii vitalis, et hœc
Cït mors; quandoqiie verô salvo principio vitîc
fit dcordinatio qua^dam in humoribus, et tune
est aegritudo. Principium autem totius onlinis
m moralibus est fiuis ultimus, qui ita se habet
in operalivis, sicut principium indemonstrabile
in speculalivis, ut dicitur in VII. Ethic. Unde
quando anima deordinatur per peccatum usque
ad aversionem ab ultimo fine (scilicet Dec, cui
unitur percharitatem ), tune est peccatum mor-
tale; quando verô fit dcordinatio cltia aversio-
nem à Deo , tune est peccauim veniale. Sicut
enim in corpoiibus deordinatio morlis, qiuc est
per remotionem principii viice, est irreparabilis
secundùm caturaiu; inordiuatio autem îcgritu-
dinis reparari potest, propter id quôd salvatur
priccipiam vi[ai : similitcr est in bis quaî per-
tinent ad animam. Nam in speciilativis, qui
errât circa principia iiipersnasibi'.is est; qui
autem errât salvatis principiis, per ipsa prin-
cipia revocari potest : et similitcr in nperativis
qui pccrando avertitur ab uitimo fine, quantum
est ex natura peccati, habet lapsum iirepara-
bilem^ et i.'eo dicitur peccare mortaliter, a:ter-
naliter puuiendus; qui verô peccat cilra aver-
6C8 I" !!• PARTfE, QITESTION LXXII, ARTICLE 5.
peine (éternelle ; mais celui qui pèche sans se détourner de Dieu , sani
briser ses rapports avec Dieu, commet une faute réparable, parce qu'il ne
détruit pas en lui le principe de la vie spirituelle; c'est pourquoi Ton dit
qu'il pèche véniellement, sa prévarication ne méritant pas une peine sans
fin.
Je réponds aux arguments : 1° Le péché véniel et le péché mortel dif-
fèrent indéfiniment , lorsqu'on les envisage sous le rapport de la fin
dernière, relativement à Téloignement de Dieu; mais ils ne difTèrent pas
de cette manière , quand on les considère à l'égard de la fin prochaine ,
comparativement au rapprochement des biens finis. Or c'est sous ce
dernier point de vue que les péchés regardent leur objet, et qu'ils se spé-
cifient par conséquent. Le péché véniel et le péché mortel peuvent donc se
trouver dans la même espèce : ainsi le premier mouvem.ent relatif
à l'adultère est véniel, et la parole inutile peut devenir mortelle (1).
2° De ce qu'il y a des péchés mortels et des péchés véniels de leur nature,
que s'ensuit-il? Que leur diff'érence suit la diversité spécifique, mais non
qu'elle la constitue , qu'elle la produit. Or celte sorte de difi'érence peut se
trouver, comme nous l'avons vu , dans les choses qui appartiennent à la
même espèce.
3° La récompense est dans l'intention de l'homme vertueux ; mais la
peine n'est pas dans l'intention du pécheur, tant s'en faut qu'elle est contre
sa volonté. On ne peut donc établir aucune similitude entre ces deux
choses»
(1) Le premier mouvement est véniel en matière grave , lorsqu'il ne renferme pas un plein
consentement. Les paroles oiseuses deviennent mortelles , quand elles font perdre un temps
considérable.
sionera à Deo, ex ipsa ratione peccati repara-
bililer deordinatur, quia salvatur principium ;
et ideo dicitiir peccare venialiter, quia scilicet
Don ita peccat ut mereatur interminabilem
pœnam.
Ad primuQî ergo dicendura, quôd pecca-
tum mortnîe et leniale differunt in infini -
tuiD ex parle avei.-ionis, non autem ex parte
conversiodis , per quam respicit objectutii ;
unde peccatum speciem habet. Unde nihil
piobibet in eadem specie inveniri aiiquod
pe.:catii;n mortule et veniale : sicnt priaius
motus in gcnere aduilerii est peccatum ve-
ûiaJei ^X verbum oliosura quod plerumque
est veniale , potest etiam esse mortale
Ad secnndum dicendum, qnôd ex hoc quôd
invenilur aiiquod peccatum mortale ex génère,
et aiiquod peccatum veniale ex génère, sequi-
tur quôd taiis differenlia consequatur diversi-
tatcra peccatoruni secundùra speciera, non au-
tem quôd causet eam. Talis aiitem ditTerentia
polest inveniri etiam in bis qnae sunt ejusdem
speciei , ut dictuni est.
Ad tertinm dicendum, quôd praîraium est as
intentione merentis, vel virtuose agentis; sed
pœna non est de inlenlione peccantis, sed ma-
gis est conlra voluntatem ipsius. Unde non est
similis ratio.
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 6GÎ)
ARTICLE VI.
Le péché de commission se distingue-t-il spécifiquement du péché d'omission?
Il paroît que le péché de commission se distingue spécifiquement du
péché d'omission. 1» Saiut Paul distingue par opposition le délit du péché
dans cette parole, Ephes., II, 1 : « Lorsque vous étiez morts par vos délits
elpar vos péchés. » Or la Glose dit sur ce passage : Vous vous étiez donné la
mort « par vos délits, » c'est-à-dire en omettant ce que la loi commande, et
« par vos péchés, » en faisant ce qu'elle défend ; d'où l'on voit que, dans le
texte sacré, délit et péché signifient, l'un faute d'omission, l'autre faute
de commission (1). Puis donc que le délit et le péché sont distingués
contradictoirement par saint Paul, le péché de commission et le péché
d'omission diffèrent d'espèce.
2^ Le péché est essentiellement contraire à la loi divine, car cette
opposition se trouve exprimée dans sa définition. Or deux sortes de
préceptes sont renfermés dans la loi divine : les préceptes affirmatifs, que
violent les péchés d'omission; puis les préceptes négatifs, que transgressent
(1) Haymon dit sur le môme texte de saint Pau! : « Nous commettons le péché quand nous
faisons ce que Dieu nous défend , comme lorsque nous transgressons ce précepte : « Tu ne
tueras point, » ou « tu ne commoltras point d'adultéré; » puis nous nous rendons coupables
de délit quand nous ne faisons pas ce que Dieu nous commande , par exemple lorsque nous
négligeons d'accomplir ce précepte : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Quand
nous n'aimons pas le prochain, nous le délaissons [delinquimus); et c'est de là qu'on dit
délit {delicium) , pour délaissé [derelictum). n Saint Augustin dit aussi , in Levit.^ A'II, 7 :
« Quand nous nous rendons coupables de délit , qu'est-ce que nous faisons? Nous délaissons
le bien : delicium est dit pour dereliclum. Délit désigne la faute d'omission , et péché la faute
de commission. On prend aussi le premier de ces mots pour péché d'ignorance , et le second
pour péché fait avec connoissauK^e. Ainsi PApôtre dit, Gai. jYl, 1 •• « Si quelqu'un est tombé
par surprise en quelque délit , vous qui êtes spirituels ayez soin de le relever dans un esprit
de douceur. » Et saint Jacques^ IV , 17 : « Celui-là est coupable du péché , qui sachant le
bien qu'il doit faire ne le fait pas. » »
Nof 3 langue semble avoir oublié l'origine du mot délits car elle y attache l'idée d'acte po-
sitif. Les criminalistes distinguent trois choses dans la violation de la loi : la contravention,
le délit et le crime. Des peines difTércnles sont portées contre ces trois sortes d'infractions :
Temprisonnement de 1 à 5 jours contre la contravention ; Temprisonnement jusqu'à 5 ans
contre le délit; les travaux publics à temps ou à perpétuité , la dégradation civique et la mort
contre le crime. Les théologiens du jour ne distinguent pas le délit du péché; ils pensent qu'il
est plus clair de n'en point parler.
ÀRTICULUS VI.
Virùm pcccatutn commissionis et omissionis
différant spccie.
jubentur; et « peccatis, » scilicet agendo piohi-
bita; ex quo patet qu6d per delicium inteliigi-
tur peccatum omissionis^T^ev peccatum, pecca*
tum commissionis. Differunt ergo specie cinii ex
Ad sextum sic proceditur (1). Videlur quôd : opposite dividantur tanquara diversœ species.
peccatum commissionis et omissionis specie 2. Prœterea, peccato per se convenit quôd
différant. Delicium enim contra peccatum di- ; sit contra legem Dei. Ponitar enim in ejus dif-
viditur Ephes., I, ubi dicitur : « Cùm essetis finitione, ut ex suprà dictis patet ( qu. 71,
mortui delictis et peccatis vestris. » Et expouit art. 6 ). Sed in lege Dei alia sunt prœcepla af-
ibi Glossà : « Delictis, » id est , dimittendo quai . firmativa, coutia quœ est peccatum oinissionis;
(i) De bis eliam in II , Sçnt.^ dist. 42 , ^u. 2 , art. 2.
G70 r" M' PARTIE, QUESTION LXXÏI, ARTICLE 6,
les i;écliés cî<.* coiiiuiission. Donc ces deux sortes de péché se distinguent spé-
cifiquement.
3° L'omission et la commission diffèrent comme la négation et Taffirma-
tion. Or Taffirmation et la négation ne peuvent être de la môme espèce ;
tar la négation n'est pas une entité spécifique, puisque « le non-ôtre n*a
ni l'espèce ni la différence, » selon le Philosophe. Donc l'omission et la com-
nission ne sont pas de la même espèce.
Mais l'omission et la commission se trouvent dans la môme espèce de
péché : car l'avare ravit le hien d'autrui , péché de commission ; puis il
refuse de donner le sien quand il le devroit , péché d'omission. Donc
le péché d'omission et le péché de commission ne diffèrent pas d'es-
pèce.
(Conclusion. — Puisque les péchés de commission et ceux d'omission
sortent dn même principe et vont à la même fin (car l'avare vole et re-
fuse de donner ce qu'il doit pour amasser de l'argent), ils ne diffèrent pas
d'espèce quand on considère l'ohjet qui forme la distinction propre et for-
melle des péchés; mais on doit dire qu'ils diffèrent matériellement d'es-
pèce, en prenant ce dernier mot dans un sens large (1).)
On trouve deux sortes de difiérence dans les péchés : l'une matérielle
et l'autre formelle. La différence matérielle prend sa source dans les actes
physiques du péché, puis la différence formelle dans ses rapports à la
fin , qui forme l'objet propre. Si l'on se met à ce double point de vue, on
verra que certains actes, appartenant matériellement à des espèces diffé-
rentes, se réunissent formellem.ent dans la même espèce du péché, parce
qu'ils se rapportent à la même chose : ainsi l'empoisonnement, la stran-
gulation, le massacre, la lapidation se rencontrent dans la même espèce
de rhomicide , bien que ces actes diffèrent d'espèce dans leur nature phy-
(1) On voit que le galimathias étoil déjà connu du temps où Ton corrigeoit saint Thomas.
et alia prœrepla negativa , contra qiiœ est poc-
calnm commissionis. Ergo peccatum omissw-
nis et peccatum commissionis dilferunt spccie.
3. Prajterea, omissio et commissio diffé-
rant, sicut affirmatio et negatio. Sed aflirmalio
et negatio non possunt esse uuius speciei, quia
negalio non habet speciein : « non entis enim
non sunt species neque differentia, » ut Pliilo-
sopliiisdicitjlV. Vhys. (text. 67), Ergo omm/o
et commissio non possiint esse unius speciei.
Sed contra : in eadem specie peccati inveni-
lur omissio et commissio : avanis enim et
aliéna rapit, quod est peccatum commissionis;
et sua non dat quibus dare débet, quod est
peccatum omissionis. Ergo peccatum omis-
sionis et commissionis non differunt specie.
( CoNCLUsio. — Quoniam commissionis et
omissionis peccata ex eodem motivo procedunt,
atque ad fmem eumdem ordinantur (avarus enin
et rapit et non dat qiue dare débet, quô peciiniaii
accumulât), constat iila, si objecta unde pro-
pria et formalis peccatorum dislinctio sumendi
est, specfenlur, non differre specie; diffonm
autem largiùs de specie, loquendo matevialiler.';
Respondeo dicendum, quôd in peccatis inve-
nitur duplex differentia, una materialis et alia
formalis. Materialis quidem atlenditur seciui-
dùm naturalem speciem actuum peccati ; for-
malis autem secundùin ordinem ad unum finem
proprium , quod etiam est objectum proprium.
Uniieinveniuntur aliqui actus malerialiter specie
différentes, qui tamen formaliter sunt in eadem
specie peccati , quia ad idem ordinantur : sicut
ad earadem speciem homicidii pertinet jugula-
I tio, lapidatio et pcrforatio , quamvis actus sint
I specie diiïeientes secundùm speciem naturœ.
DE LA DTSTlNf.TION DES PÉCHÉS. 671
«fîqne. Si doiio on Lavisa^^c le péché d'omission et c. lui de ccni::;: sion
ir.atériellement , on peut dire qu'ils se différencient sous le rapport de
Tespèce, en prenant ce dernier mot dans un sens large, tel qu'on peut
Tatlribuer cà la négation ou à la privation. I\Iais si Ton considère ces deux
sortes de péché formellement, ils ne diffèrent pas d'espèce, parce qu'ils
vont à la même fin et qu'ils sortent du même principe : ainsi l'avare vole
et ne rend pas ce qu'il doit pour amasser de l'argent, le gourmand prend
trop de nourriture et n'observe pas les jeûnes prescrits pour satisfaire sa
sensualité, ainsi de suite. Car, en tout et partout, la négation repose sur
une affirmation, qui lui sert de cause sous quelque rapport. Dans les
choses physiques aussi , pourquoi le feu ne refroidit-il pas, sinon parce
qu'il échauffe?
Je réponds aux arguments : 1° L'opposition résultant de la commission
et de l'omission ne repose pas, comme nous l'avons vu, sur la différence,
formelle, mais seulement sur la différence matérielle.
2° Dieu devoit donner dans sa loi sainte des préceptes afîirmatifs et
des préceptes négatifs pour élever l'homme graduellement à la vertu; il
devoit lui apprendre à s'éloigner du mal par les préceptes négatifs, puis
à faire le bien par les préceptes affirmatifs. Ces deux sortes de préceptes
n'impliquent donc pas des vertus différentes, mais différents degrés de
vertu; ils ne fondent donc pas la distinction spécifique des péchés. D'ail-
leurs les péchés n'empruntent pas l'espèce à leur éloignement de l'objet ,
car ils sont négation ou privation sous ce rapport ; ils la tirent du rap-
prochement vers le terme ou vers la fin, parce qu'ils forment des actes
sous ce point de vue; ils ne se diversifient donc pas spécifiquement d'après
la diversité des préceptes.
3° L'objection s'appuie sur la différence matérielle de l'espèce. Il faut
Sic ergo si loqiiamur de specie peccati oynis-
sionis et co)n7}îissio7iis materiaiiter , differunt
specie , large taraen loquendo de specie, secun-
dùra qiiôd uegatio vel privatio specieni habere
potest. Si autem loquamur de specie peccati
omissionis et commissio7us formaliter, sic
non différant specie, quia ad idem ordinantur,
et ex eodem motivo procedunt. Avarus enim ad
congregandum pecuniam , et rapit et non dat
ea quœ débet ; et simili ter giilosus ad satisfa-
ciendum cuise, et superilua coraedit, et jejunia
débita prœtermittit : et idem videre est in cae-
teris. Semper enim in rébus negatio fiindatur
super aliqua affirmatione, quœ est quodamniodo
causa ejus. Unde , eliam in rébus naturalibus,
ejusdem ralioiiis est quôd ignis calefaciat, et
quôd non iufrigidet.
Ad prinïum ergo dicendum , quôd iila di-
visio quae est per cotnmissionem et omi<sio~
nem, non est secundùm diveisas species for-
males , sed materiales tanlùm , ut dictum est.
Ad secundùm dicendum, quôd necessaiium
fuit in lege Dei proponi diversa praecepta affir-
raativa et negativa, ut gradatim homines in-
troducerentur ad virtutem . priùs quidem absti-
neudo à malo, ad quod induciraur per pra:cepta
negativa ; et post modum faciendo bonum , ad
quod inducimur per praecepta afùrmativa : et sic
prœcepta affirmativa et negativa non pertinent
ad diversas virtutes, sed ad diverses gradus vir-
tutis; et per consequens non oportet quôd con-
trarientur diversis peccatis secundùm speciem.
Peccatum eliam non habet speciem ex parte
aversionis , quia secundùm hoc est negatio vel
privatio, sed ex pirtc conversionis, sîcundùm
quôd est aclus quidam : unde secundùm divei'sa
praecepta legis non diversilicantur peccata se-
cundùm speciem.
Ad terlium dicendum, quôd objectio illa pro-
cedi*, de materiali div^rsitale speciei. Sciendum
67:2 1" II" PARTIE, QUESTION LXXH, ARTICIE 7.
r^pcmlant oljsei'ver que, si la négation n'est pas proprement danî uûe
espèce, elle s'y constitue quand on la ramène à Taffirmation qui Va
soutient.
ARTICLE VII.
Les péchés se distinguent-ils en péché du cœur, en péché de la bouche
et en péché de Vœuvre ?
Il paroît que les péchés ne se distinguent pas en péché du cœur, en
péché de la bouche et en péché de l'œuvre. 1" Saint Augustin, De
Trin., XII, 12, assigne trois degrés dans le péché : le premier commence
« quand on conçoit la pensée d'une chose mauvaise; » le deuxième,
« quand on se délecte dans cette pensée; » puis le troisième, « quand on
forme par le consentement la résolution de l'exécuter (1). » Or ces trois
choses appartiennent an péché du cœur. Donc le péché du cœur ne forme
pas une espèce particulière du péché.
2* Saint Grégoire, Moral,, IV, distingue dans le péché les quatre de-
grés que voici : « Le mal est caché dans le cœur, » premier degré; « le
péché se manifeste au dehors, » deuxième degré; « le vice se fortifie par
l'habitude, » troisième degré; a enfin le pécheur présume dans la misé-
ricorde divine ou tombe dans le désespoir, » quatrième degré. Or le péché
de l'œuvre n'est pas distingué, dans cette classification, du péché de la
bouche; puis nous y voyons paroître deux nouveaux degrés du péché.
Donc nous ne devons pas admettre la distinction qu'on nous propose.
3^ Le péché ne peut être dans la bouche ou dans l'œuvre sans avoir été
dans le cœur. Donc les trois pLchés dont on nous parie ne diffèrent pas
(1) Le premier de ses degrés répond au serpent, qui suggéra Tidée de la désobéissance dans
le paradis terrestre; le deuxième à Eve, qui présenta le fruit défendu à Thomme; et le troi-
sième à Adam , qui consomma le péché originel.
est tamen quôd negatio , etsi propriè non sit
in specie , constituitur tamen in specie per re-
ductionein ad aliquara aflirmationem quam se-
quitur.
ARTICULUS VIL
Utrùm convenienter dividatur peccatum in
peccalum cordis , oris , et operis.
Ad seplimum sic proceditur (1). Videtiir quôd
inconv*»^ieDter dividatur peccatum in peccatum
cordis , ^ris et operis. Augustinus eniin , in
XII. De Trin. (cap. 12), ponit très gradr.s
peccati : quorum primus est, « cùm carnaiis
sensus illecebram qiiamdam ingerit, » qiiod est
peccatum cogitationis ; secundus gradiis est,
«quaudo solâ cogitationis délectations aliquis
côntentus est; » tertius gradus est, v quando
facieudum decernitur per consensum. » Sed
tria hcec pertinent ad peccatum cordis. Ergo
inconvenicuter peccatufn cordis ponitar qaasi
ununi genus peccati.
2. Prœterea, Gregorius in IV. Moral., posuit
quatuor gradus peccati : quorum primus est
(f cnlpa latens in corde ; » secundus, « cùm ex-
teriùs publicatur; » tertius est, « cîira consue-
tudine roboratur; » quartus est, «cùm usque
ad prœsumptionem divinœ misericordiaî vel ad
desperatiouera homo procedit; » ubi non dis-
tinguitur peccatum operis à peccato oris , et
ad.luulur duo alii peccatorum gradus. Ergo in-
couveuiens fuit prima divisio.
3. Praeterea, non potest esse peccatum in
ore "vel in opère , nisi ùat priùs in corde. Ergo
(1) De bis eliam infrà , qu. 100 , art. 5 et 6 ; et 2, 2 , in Prologo ; et 11 , Seni,^ dist. 42^'
qu. if art. 2 , quxstiunc. !•
LE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. C73
^Spécifiquement ; doue on ne doit point les diviser comme opposes l'un à
l'autre.
Mais saint Jérôme^ commentant Fzech., XLIIÏ, 25^ dit : « Il y a trois
sortes de péchés qui pèsent sur la race humaine ; car nous péchons par
pensée, par parole et par action (1). »
(Conclusion. — Le péché se divise en péché du cœur, de la bouche et
de l'œuvre : non que cette distinction préseiite des espèces complètes (car
le péché se consomme dans l'œuvre), mais elle offre des degrés qui
forment des espèces imparfaites. )
Les choses se distinguent spécifiquement dans deux cas différents :
d'abord quand elles forment des espèces achevées, complètes, comme le
bœuf et le cheval; ensuite quand elles renferment dans leur productio.î
divers degrés que l'on considère comme des espèces imparfaites, com-
mencées. Ainsi la bâtisse forme l'espèce complète de la maison , puis îa
pose des fondements et la construction des murs en conslituent des
espèces imparfaites, et l'on peut remarquer la même chose dans la pro-
duction des animaux. Or les péchés que distingue la division posée plus
haut, le péché du cœur, celui de la bouche et celui de l'œuvre ne renfer-
ment pas les trois des espèces parfaites, achevées; cela n'a lieu que pour le
péché de l'œuvre, car le mal moral se consomme par l'action. Le premier
degré du péché, son principe, pour ainsi dire son fondement est dans le
cœur; le deuxième est dans la bouche, car l'homme manifeste par la
parole les pensées de son cœur; puis le troisième est dans la consomma-
(1) Le prophète dit , ubi supra : « Vous offrirez chaque jour un bouc pour le péché ; et
ron offrira de même un veau et un bélier du troupeau. » Saint Jérôme voit le péché de pensée
dans le bouc, le péché de parole dans le bélier et le péché d'action dans le veau. Ces trois
sortes de péchés sont désignés dans les paroles suivantes, Maith.^ V, 21 : « Vous avez en-
tendu qu'il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point ; celui qui tuera sera condamné par
le jugement. Et moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera con-
damné par le jugement; quiconque dira à son frère Raca^ sera condamné par le conseil. »
De là ces mots du Co)ifileor : « J'ai beaucoup péché, en pensée , en parole et en action ; »
à quoi l'on ajoute , dans l'enseignement public , les péchés d'omission.
ista peccata specie non diiTemnt; non ergo j secundùni diverses gradus in aliqua generationc
debeut contra se invicem dividi. | vel motu accipiuiitur diversœ species : sicat
Sed contra est, quod Hieronymus dicit super j œdificatio est compléta generalio donuis, collo«
Ezecli.: « Tria siint generalia delicta, quibiis ; catio autera fiindamenli et erectio parietis sunl
humanumsubjacctgenus; aut enim cogitatione, ! specics incomplet;e, ut patet per Phiiosoplmaj
aut sermone , aut opère peccamus. » j in X. Efliic. { cap. 5 vel 3 ) ; et idem etiam
(Co^"CLusIo. — Quodvis peccatum dividitur ! potest dici in generationibus animalium. Sic
in peccatum corùis, ons et operis, non sicut ■ igitur peccatum dividitur per litcc tria, sciiicet
in diversas species complétas (nam cousum- \ peccatum oris, cordis et operis, non sicut
matio pecc.ati est in opère ) , sed secundînn di-
verses gradus ejusdem peccati secundùni spe-
ciem. )
Respondeo dicendum, quôd aliqua inveniun-
tur dilTerre specie dupliiiter : uno modo ex eo
quôd utrumque liabet speciem corapletam, sicut
per diversas species complétas; nam consum-
raatio peccati est in opère : unde peccatum
operis habet speciem completam, Sed prima
inchoatio ej us est quasi fiuidatio in corde; se-
cundus auteui gradus ejus est in ore, secundùm
quôd homo proiumpit facile ad manifestanduni
equus et bosdifferunt specie j alio modo prout | conceptum cordis j terlius autem gradus jaiû
V, 43
674 1" II» l'AUTIP, QUESTION LXXll, ARTICLE 7.
tion de l'œuvre. Ainsi les trois péchés dont nous parlons diffèrent d'après
les trois degrés de toute prévarication consommée ; mais ils ne forment
qu'une seule espèce parfaite, parce qu'ils procèdent du même motif. En
effet quand l'homme colère conçoit le désir de la vengeance , d'abord il
est troublé dans son cœur; ensuite il éclate en paroles injurieuses, puis
il se livre aux actes de violence. 11 en arrive de même dans la luxure et
dans les autres péchés.
Je réponds aux arguments : 1» Tous les péchés du cœur ont cela dQ
commun qu'ils sont cachés, et dès-lors ils ne forment qu'un seul degré
du mal moral. Mais ce degré se subdivise en trois autres, qui sont la
pensée, la délectation et le consentement.
2" Le péché de la bouche et celui de l'œuvre ont pareillement un ca-
ractère commun : ils sont manifestes , et c'est pour cela que saint Gré-
goire les met dans le même degré. Saint Jérôme les distingue , au con-
traire, à cause de la différence que voici : le péché de la bouche n'a que la
manifestation, et la manifestation voulue directement, principalement^
maié le péché de l'œuvre consiste principalement dans l'exécution de la
pensée intérieure du cœur, et la manifestation n'est en lui que secon-
daire, accidentelle. Enfin l'habitude et le désespoir sont des degrés qui
suivent la formation parfaite du péché , comme l'adolescence et la jeu-
nesse suivent la production parfaite de l'homme.
3° Le péché du cœur et celui de la bouche ne se distinguent pas du
péché de l'œuvre, quand ils en sont accompagnés, mais quand l'un ou
l'autre se trouve sans lui ; ainsi une partie du mouyemant ne se distingue
pas du mouvement pris dans son ensemble quand il est continu, mais
seulement quand il s'arrête dans le milieu.
proptef hoc ea Gregorius sub uno eemputat.
Hieionyiiuis autem distinguit ea : quia in pec-
cato oris eit manifestatio tantùm, et principa-
liteF intenta ; in peecato vero operis est pria-
cipaliter expletio interioris conceptûs cordis,
est in consummatione opeds. Et sic haec tria
differunt secundùm diversos gradus peccati ;
patet tanien quôd hœc tiia pertinent ad unam
perfectam peccati speciem, cÀnn ab eodem rao-
tivo procédant. ïracundus eniro ex hoc quôd
appétit vindictam , primo quidem pertiubatur
in corde-, secundo in veiha coiitgmeliosa pro-
runipit -, tertio verô procedit usque ad facta jn-
juriosa. Et idem patet in luxuria et in quolibet
aiio peecato.
Ad primum ergo dicendum, quôd omne pec-
catnm cordis eonvenit in ratione occulti, et
secundùm hoc ponitur unns gradus; qui tamen
per tfes gradus distinguitur, scilicetco^27fl^2o-
nis, delectationis et cotisensûs.
Ad secunduna dicendura, quôd peccatum oris
fct opevis couveniui.t in inonifestalione; et
sed manifestatioest exconsequenti. Consuetudcr
verô et desperatio sunt gradus conséquentes
post speciem perfectam peccati, sicyt adoies-
centia et juventus post perfectam hominis ge»
nerationem.
Ad tertium dicendum, quôd peccatum cgrdis
et oris non distinguuntur à peecato gneris^
quando simui'cum eo conjungiintur, sed prouf
quodlibet horum per se iuvenitur : sicut etiana
pars motus non distinguitur à toto nuitu, quando
motus est contiuaqs , ,s§d spjiùm quapdp ^(i\^
sistit in raedio
DE LA DISTÎNCTION DES PÉCHÉS. 675
ARTICLE VIll.
l^s péchés se dislinguent-ik spécifiquement paf l'^^M et fe défaut?
Il paroît que les péchés ne se distinguent pas spécifiquement par l'excès
et le défaut, l'' L'excès et le défaut diffèrent comme le plus et le moins.
Or le plus et le moins ne diversifient pas l'espèce (1). Donc l'excès et la
défaut ne distinguent pas les péchés spécifiquement.
2o Comme le péché vient dans la pratique de ce qu'on s'éloigne de la
droiture de la raison^ ainsi la fausseté vient dans la spéculation de ce
(ju'on s'écarte de la vérité des choses. Or la fausseté ne change pas d'es-
pèce^ suivant qu'on blesse la vérité des choses en disant trop ou pas assez.
Donc les péchés ne se distinguent pas non plus spécifiquement, selon
qjj'on viole la droiture de la raison en faisant trop ou pas assez.
S" (( Deux espèces n'en forment pas une troisième, » dit Porphyre,
Isagoge, II. Or l'excès et le défaut se trouvent dans le même péché; car
on voit des hommes qui réunissent l'avarice et la prodigalité : l'avarice
qui forme le péché d'excès, et la prodigalité qui constitue le péché de dé-
faut. Donc l'excès et le défaut ne changeijt pas resi)èce des péchés.
Mais les contraires diffèrent d'espèce > car « la contrariété constitue une
différence formelle , » comme le dit le Philosophe , Metaph.j X , 43. Or
les vices qui diffèrent par excès ou par défaut, comme l'avarice et la pro-
digalité, sont contraires, ponc ils diffèrent d'espèce.
(Conclusion. — Puisque les péchés d'excès et ceux de défaut sont cau-^és
(J) LjB pl^s et }e moifis pe .c}i3ng.ent pas respèce dan§ le méipe pbjet : ajoutez la c}ia|eui' à
la chaleur, )a force à Ja fo»ce , îa vertu à 1^ vertu, vous aurez toujours I.4 yertu , la force et
la chaleur. Mais si le plus el le moins ne produisent pas la diversité d'espèce dans la rjiçrae
chose, ils la suivent dans lies êtres différents : ainsi Tange et Thomme ont plus et moins d'in-
teHigence l'un que l'autre, parce qu'ils ii'apparjienneut pas à la même espèce.
ÂRTJCLLUS m,
Vtrùm supcrohiindaiitia et defectus
diversijiceut spccies pcccatorum.
Ad octayum sic proceditur (1). Yidetur qu5d
supcrabimdautia et defectus nqn diyersTicent
species peccatorun). Superabundantia enim et
defectus diirerunt secujiàiiin mo.gis et minus.
Sed mngis et minus non diversificant speciem.
Ergo SMperabuudantia et defectus npn diyersiii-
eant speciero peccatorum.
2. Praelerea, sicut peqcatum in agibilibus est
ei \\QÇ nuôd rerei^litijr à reclitndine rationis,
jta falsit^s jn sp.eculdliyis est ex hoc quùd re-
jceditur à yeritate rei. Sed non diver.-illcatur
species falsitatis ex hoc quôd aliquis dicit plus
ye\ i^iws Êise quàii) sii iu rc. Ergo eliaui non
4iversiticijmtuj* species pgccati ex hoc p6d re-
(1) Se bis etiam qu. 2 , de malo, art. 6; et qu. li , art. 3
cedit à rectitudiqe rationis ii| plus vel minus.
3. Prœterea, a ex duai)us speciebus non con?
stitiiitur una species, » ut Porphyrius dicit.
Sed superabundatia et defectiis uniuptur in uuo
peccato; sunt enim simul quidam illiberales
et prodigi , quorum duorum illiberalitas est
peccatumsecunLiùmdefectum,prodigalitasautem
secunciùm superabundantiara. Ergo superabun-
dautia et defectus non diyersitkant spcçiem
peccatorum.
Sed contra : « contravj^ differunt secuudùm
speciem;» nam a contrarietas est differentia
secundùm fqrmani, » ut dicitur in X. Mcfoph.
(text. 13 et 14). Sed vitia quœ difl'erunt se-
cundùm siiperabundantiam et defectuni, sunt
contraria, sicut illiberalitas prodigalitati. Ergo
diilerimt serunùùm speciem.
( Co^CLtsio. -r peçpatii secundùm super-
^.76 1"" 11" PARTIE^ QUESTION LXXII , ARTICLE 8.
par (les motifs divers et opposés , non -seulement ils diffèrent d'espèce ,
mais ils sont contr lires.)
On i)eut considérer deux choses dans le péché : d'abord l'acte lui-même,
puis le désordre qui rend cet acte contraire à Tordre de la raison
humaine ou de la loi divine. Eh Lien , ce qui constitue l'espèce du péché,
ce n'est pas le désordre de l'acte, vu qu'il n'entre pas dans l'inteulion de
l'homme; mais c'est l'acte même se terminant dans l'objet, parce que
l'intention se trouve là. Où donc nous voyons plusieurs objets, différents
motifs induisant l'intention au mal moral, là se trouvent diverses espèces
de péché. Or il est clair que les motifs qui portent au mal dans le péché
d'excès et dans le péché de défaut ne sont pas les mêmes , tant s'en faut
qu'ils sont contraires : ainsi le motif dans le péché d'intempérance c'est
Taniour des plaisirs corporels , et dans le péché d'insensibilité c'est
la haine de ces plaisirs (1). On voit donc que les péchés d'excès et ceux de
défaut ne diffèrent pas seulement d'espèce, mais qu'ils sont contraires.
Je réponds ai>x arguments : 1° Le plus et le moins ne produisent pas la
diversité d'espèce, cela est vrai; mais ils la suivent quand ils ont leur
principe dans des formes différentes , comme lorsqu'on dit c[ue le feu est
plus léger que l'air (2) ; c'est de là que le Philosophe écrit, Ethic, VIII, 2 :
(( Ceux qui pensent que l'amitié ne renferme pas plusieurs espèces parce
qu'elle diffère selon le plus et le moins, croient sur de fausses appa-
rences. » Ainsi dépasser la raison ou rester en - deçà , ce sont des péchés
spécifiquement distincts, parce qu'ils dérivent de motifs divers.
(1) Il est des plaisirs raisonnables, légitimes, auxquels nous ne devons pas rester insen-
sibles. Nous avons cité précédemment, LIX, 3, p. 448, un passage de saint Augustin, oîi il
est dit que l'indilTérenee, l'apathie, Tinsensibilité « est pire que tous les vices. »
(2) Les savants modernes disent et répètent incessamment qu'on ne connoissoit pas la pe-
santeur de Tair avant Pascal. Cette assertion est-elle bien exacte? L'exemple que noire saint
auteur donne là, comme au hasard, ne semble-t-il pas prouver le contraire?
îbundantiam et defectum siint non solùm à se
iîivicem secundijm speciem diversa, veiùm etiam
contiavia ; cùm ex diversis , iisque contrariis
objectis motivis causentur, à quibus specificau-
îiir aclus peccati.
Respondeo dicendum, quôd cùm in peccato
sint duo (scilicet ipse actus et inordinstio ejus
nrout receditur ab ordine rationis et legis di-
vinae ), species peccati attenditur non ex p;irte
inordinationis qiiœ est prseter inlentionem pec-
oanti?, ut siiprà dictum est (art. 1 ); sed magis
ex parte ipsiusaclùs secundùm quod terminatur
r. i objecU'.m in quod fertur iutenlio peccantis.
rt ideo iibicunque occurrit divcrsum moiivr.m
i;.clinans intentionem ad peccandum , ilii est
(;i -f'rsa specics peccati. Manifestum est autem
q;i«jd non est idem motivum ad pcccandum in
pc •< atis quœ sunt secundùm superabundatiam,
tt il! peccatis quae sunt secundùm defectum : | motiva.
quinimô sunt contraria motiva , sicut motivum
in peccato intemperantiae est amor delettalio-
num corporalium, motivum autem in peccato
insensibilitatis est odium eorum. Unde hujus-
modi peccata non solùm différant specie, sed
etiam sunt sibi iuvicem conlraria.
Ad primum ergo diceudum , quôd mogis et
minus, etsi non sint causa diversitatis speciei,
conseqminlr.r tan^ian qunncli^fivic spccies diffe-
rer.tes, prout veniunt ex diversis formis, sicut
si cicatur quôd ignis est levior aère : unde Phi-
losopbus dicit in VIII. Ethic, quôd « qui po-
suerunt non esse diversas species amicitiarum
piopter hoc quod dicuntur secundùm magis
et minvLS , non safficienti crediderunt signo. »
Et hoc modo superexcedere rationem et défi*
cere ab ea, pertinent ad diversa peccata secun-
dùm specieui, m quantum consequuntur diversa
DE LA DISTINCTION DES PÉCHÉS. 677
2° L'homme qui pèche n'a pas rintention de s'écarter de la raison
droite; la déviation qui Ten écarte ne constitue donc pas le péché d'excès
et le péché de défaut dans des espèces différentes. Mais celui qui de
propos délibéré parle faussement veut cacher la vérité; et les paroles
qui disent plus et celles qui disent moins que les choses ne sont , la
soustraient pareillement aux regards. On a donc des raisons différentes
pour dire trop ou pas assez : ainsi l'homme vain dit trop pour s'attirer
des louanges, et le trompeur ne dit pas assez pour ne pas payer toute
sa dette. Cette diversité de motifs diversifie l'espèce de la fausseté ;
c'est de là que certaines opinions fausses sont distinctes, et même con-
traires.
3° Le même homme peut être avare et prodigue dans des choses
diverses : avare en prenant ce qu'il ne doit pas prendre , et prodigue en
donnant ce qu'il ne doit pas donner. Car le même sujet peut renfermer^
sous différents rapports, des qualités contraires.
ARTICLE IX.
Les péchés se distinguent-ils spécifiquement par les circonstances?
n paroît que les péchés se distinguent spécifiquement par les circon-
stances. 1" Saint Denis dit , De div. Nom., IV : « Le mal dérive de nos
manquements particuliers. » Or nos manquements ne sont autre chose
que l'inobservation des circonstances. Donc les circonstances particulières
forment différentes espèces de péché.
2° Les péchés sont des actes humains. Or les actes humains reçoivent
quelquefois , comme nous l'avons vu , l'espèce des circonstances. Donc les
Ad secundum dicendum, qiiôd intentio pec-
cantis non est ut recédât à ratione; etideo non
efficitur ejusdem rationis peccatum superabun-
dantiœ et defectûs propter recessiim ab eadera
rationis rectitudine. Sed quandoque ille qui dicit
falsum, intendit veritatem occultare : unde quan-
tum ad hoc , non refert utrùm dicat plus vel
minus. Si tamen recedere à veritate non sit
praeler intentionem, tune manifeslum est quôd
ex diversis causis aliquis movetur ad dicendum
plus vel minus ; et secuudùm hoc diversa est
ratio falsitatis : sicut patet de jactatore, qui
superexcedit dicendo falsum, quaerens gloriam ;
et de deceptore , qui diminuit evadens debiti
solutionem. Unde et quaedam falsfe opiniones
sunt sibi invicem contrarise.
Ad tcrtium dicendum, quôd prodigus et illi-
beralis potest esse aliquis secundùai diversa ;
ut scilicet fit aliquis illiberalis in accipieudo
quce non débet, et prodigus in dando quae non
débet. Nihil autem prohibet contraria inesse
eidem secuudùm diversa.
ARTÏCULUS IX.
Utrùm peccatadiversijicentiir specie secioidùm
diversas circumstantias.
Ad uonum sic proceditur (1). Videtur qii6d
vitia etpeccata diversificentur specie secundum
diversas circumstantias. Qiiia , ut dicit Diony-
sius, IV. cap. De div. Noînin., « malum con-
tingit ex singularibus defectibus. » Singulares
autem defectûs sunt corruptiones singularium
circimistanliarum. Ergo ex singulis circumstan-
tiis corruptis singulse species peccatoruni con-
sequuntur.
2. Prœterea, peccata sunt quidam actus hu-
mani. Sed actus humani interdum accipiunt
speciem à circumstanliis, utsuprà habitumest
(1) De his eliam in 2, 2, qu. 53, art. 2, ad 3; et qu. 92, art. 2, in corp. ; et qu. 148
«rt. 4 , ad 1 , 2 et 3 ; et m , Sent., dist. 36, qu. 1 , art. 5 ; et qu. 14 , art. 3.
678 V !!• PARTIE, QUEStWTf IXXII, ARTICLE 9,
péchés (lifTèrent d'espèce selon les circonstances dont on n'accomplit pas
les exigences.
3° Les espèces de la gonrrtiandise sont exprimées dans un veTs latiri f
qu'on peiit rendre ainsi : «Manger prématurément, délicatement^
immodérément,- avidement et passionnément. » Or tout cela forme de&
circonstances; car manger prématurément, délicatertient y immodété*
ment, etc., c'est manger plus tôt qu'il ne faut, arec plus de recherche^
qu'il ne faut, en plus grande quantité qu'il ne faut. Donc les péchés s^
distinguent spéoiflqnement avec les circonstances.
Mais le Philosophe dit,- Ethic, 111 et IV : « On pèch^ par les dilTérerifâ
Yices en faisant plus qu'il ne faut , quand il ne faut pas , ainsi de suite
selon les stutres circonstances (1). jo Donc les ditefses circonstances ne di-
versifient pas l'espèce des péchés.
(CoNCLusiO"N. — Les péchés ne se distinguent spécifiquement par les Ûi^
constances, que lorsqu'ils proviennent de motifs différents.)
Répétons ce que nous disions dans le dernier article : où se trouvent
différents motifs induisant au mal, là se rencontrent différentes espèces
de péché; car le motif n'est autre chose que l'objet ou la fin* Or l'abus
de circonstances diverses prend quelquefois sa source dans le même
riiotlf : aîhsi i'a^are est fléternliné par la inêttie cause à recevoir plus
qtt'il ne fatit, (Â il ne faut pas, (jtiaud il ne faut pas, etc. ; car il lait iôiit
èëk pat lé désir déréglé d'aniassëi" de l'argent. Or, dans ce cas-là, l'atiis
çfés drcoiistances ptoduit une seule espèce de péché, non plusieurs. Mais,
d'autres fois , le même abus des circonstances est àtneilê par des iiidiifs
différents : il arrive , par ëxeinplé , qu'oii niàiigé clvàtit le temps , parce
(1) On connoît le vers suivant, qui énumère toutes les circonstances : « Quis , quid, ubi,
qùibùs aùxiiiis, ciif, qùomodo , quando. »
- »*,««*»-x«-rï
(qu. 18, art. 10). Érgo peçcata difterunt specie,
secundùm quôd diversae circumstantiœ corrum-
puntur.
3. Praeterea, diversœ species gulœ assignan-
tur secundùm particulas quse in hoc versiculo
continentur : « Prseproperè, lautè, nimis^ar-
denter, stiidiosè. » iïcec autem pertinent ad
diversas circumstautias ; nam prœpropèrè est
Respondeo dicendiim^quôd sicut dictnra est
(art. 8), ubi occnrrit aliud motiviim ad peq-
candum, ibi est alla peccati species^ quia inoti-
vuin ad peccandiim est finis et objectum. Gon-
tingit autera quandoque quôd iii comiptionibus
diversarum circumstantiiirum est idem motivum .;
sicut illiberalis ab eodein motiyo habet quôd
accipiat quando non oportet, et ubi non oportetj
aniequam oportet , nimis plus quàm oportet j j et plus quàm oportet,- et similiter de aliis cir-
et iaem de aliis. Èrgo species peccali diversifi- \ cumstantiisj hocenimfacitpropterinoidinatum
cantur secundùm diversas circumstantias. ; appetitum peeunice congregandœ. Et in talii)us
Sed cbntraest, quod Phiiosopbus dicit in i diversarum cireumstantiarum corruptiones non
III. et tV. Ethic, quôd « singula yitia peccant j diversiflcant species peccatorum j sed pertinent
agendo ptusquam oportet, et quando non opor- ad unara et eamdem peccati speciem. Quando-
tet , et similiter secundùm omnes alias circuni- ■ que verô conliiigit quôd corruptiones diversarum
stantias. » Non ergo secundùin hoc diversifi- 1 circiimstanliarumproveniuntàdiversismolivis:
cantur peccatorum species. j putk quôd aliqais prœproperè coraedat potest
^ (CoNCLUSio. — Peccati circumstantise non provenira ex hoc quôd homo non potest ferre
distinguant peccata secundùm speciem^ nisi ex
dilalionem cibi propter facilem consumptioilèm
diversismotivispfoveniaat.) 1 humiditatis 5 quôd tëiô appefcat immoderatUflt
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EtTX. 67§
que la prompte absorption de rélément humide rie soiifffe point de
retard; qu'on prend de la nourriture immodérément, parce que restomio
demande beaucoup ; qu'on recherche des mets délicats^ parce qu'on ttotlvè
de grandes jouissances dans les saveurs du goût. Ëhbien^ dslils ces sottes
de cas, l'abus des circonstances diverses entraîne la diversité spécifique des
péchés.
Je réponds aux arguments i !<> Le mal , considéré comme tel , est litie
privation ; il se différencie donc spécifiquement , de même que toutes les
entités de même nature , par les chose§ qu'il exclut , dont il prive.
D'ailleurs nous avons vu, dans le premier article^ que le péché emprunte
l'espèce, non pas à la privation, à son éloignement de la règle, mais à ses
rappot-ts avec la fîii , â son râpjDrochement vers l'objet de l'acte.
â** La circonstâneé iie transporte Tacte dans une nouvelle espèce,
qtie lorsqu'elle présente Un motif autre que le premier.
3° Lés diverses espèces de k gourmandise renferment, comme nous
VîlVonsVù, des motifs divers.
QUESTION LXXin.
Nous allons maintenant examiner là question dont oti vient de lire le
titre.
On demande dix choses ici : l'^ Tous les péchés sont-ils unis les uris aUX
autres? 2» Tous les péchés sont -ils égaux? 3° Les péchés diffèrent -ils de
gravité d'après les objets ? 4° Les péchés diffèrent-ils de gravité d'après les
cibum potest contingere propiervirtutem naturœ
poteiiteth ad convertendum multum cibum ;
quod autem ciliqiiîs appelât cibos deiiciosos ,
conlingit propter appetitum delectationis quae
est in cibo. Unde in talibus diversarum circum-
cumstantiarum corruptiones indUcunt diversas
peccati species.
Âd primum ergo Ûicenduin , qUôd malum in
quantum hujusmodi, privatio estj et ideo di-
^ei'sificàtuf specie secundùm ea quje privantur,
sicut et caeterae privationeSi Sed peccatum non
sortitur speciem ex parte privationis vel aver-
sionis, ut suprà dictum est (art. 1 ) j sed en
conversione ad objectum actùs.
Âd secundùm direndum ^ quôd circum&tanlia
nuoquam transfert actum in aliam speeiem, nisi
quando est aliud motivum.
Ad tertium dicendum , quôd in diversis spe-
ciebus gulae divefsa sUtit ihDUta , sicut dictum
est.
QOjESTIO LXXlil.
Ot. cOfnpafatioHit pëétatotilm ad {ni'îtierti^ iii deém ttHitutds dtviià.
Deinde considerandum est de comparatione l omnia peccata et vitia sint connexa. 2° Utriim
peccatorum ad invicem. oninia sint paria. 3° Utrùm gravitas peceatoruin*
Et (irca hoc qu^runtuF decem : 1» IHrùm I attendatur seeuréùm objecia. 4* Utrùm secefl*
C80 1" 11" PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE 1.
vertus auxquelles ils sont contraires? 5° Les péchés de la chair ini^
pliquent-ils moins de culpabilité que les péchés de l'esprit? 0» Les péchés
ditlerent-ils de gravité d'après leur cause ? 7" Les circonstances
n^^<,Tavent-elles le péché? 8° La gravité du péché augmente-t-elle en pro-
portion du dommage causé? 9° Le péché s'aggrave-t-il par la condition de
la personne contre laquelle il est commis ? 10° Enfin le péché s'aggrave-
t-il par la grandeur de la personne aui le commet?
ARTICLE L
Tous les 'péchés sont -ils unis les uns aux autres?
Il paroît que tous les péchés sont unis les uns aux autres. !«> Il est écrit,
Jacques, II, 10 : « Quand celui qui a gardé toute la loi la viole en un seul
point, il est coupable comme Tayaut violée dans tous. » Or quand on est
coupable d'avoir violé la loi dans tous ses pomts, c'est comme si l'on avrit
commis tous les péchés; car, ainsi que le dit saint Ambroise, De
paradiso, VIII, « le péché est la transgression de la loi divine et la déso-
l)éissance à ses préceptes. » Donc celui qui commet un Déché est coupable
de tous.
2° Tout péché prive de la vertu contraire. Or , nous le savons , qui
manque d'une vertu manque de toutes. Donc celui qui commet un seul
péché , est privé de toutes les vertus. Mais être privé d'une vertu , c'est
avoir le vice opposé. Donc qui a im péché les a tous.
3° Ces choses-là sont unies, qui ont le même principe. Or, ainsi que
toutes les vertus, pareillement tous les péchés ont le même principe ; car,
selon la remarque de saii;* Augustin, comme l'amour de Dieu, qui édifie
la céleste Jérusalem, est le principe et la racine de toutes les vertus, sem-
(lùm dignitateni virtutum quibiis peccata oppo-
nnutur. 5» Utrùm peccata carnalia sintgraviora
quàm spiritualia. 6o Utrùm secundùm causas
percatoriim altemlatur gravitas peccalorum.
7° Utrùm secundùm cicumstantias. 8» Utrùm
sociHidùm quantitatem nocumeiifi. 9» Utrùm
secundùm conditionem personae in quam pec-
L-atur. 10° Utrùm propter magnitudinem per-
sonœ peccantis aggravetur peccatum.
ARTICULUS I.
Ulrùm omnia peccata sint connexa.
Ad primum sic proceditiir (1). Videtur quod
omnia peccata sint connexa. Diiitur enim Jac,
il : a rhiicunque totara legem servaveiit, oiTen-
daû autem in uno, factus est omnium reus. »
5ed idem est esse reum omnium mandatorum
legis quod habere omnia peccata; qisia, sicut
(l) De his etiam III. part., qu. 86, art. 3; et III, Sent., dist. 36, qu. 1 , art. .î; ul et IT,
SerJ.^ dist. 36, qu. 1 , art. 5; ut et IV , SenL, dist. 15, qu. i, art. 3, qu*sliunc. 1 ; «t
dist. 16, qu. 2, art. 1, quaestiunc. 2; et dist. 18, qu. 2, art. 5, quaestiunc. 3, ad t.
Ambrosius dicit (lib. De Pnradiso , cap. 8 ),
peccatum est transgressio legis divinae, et cœ-
leslium inobeiientia mandatorum. » Ergo qui-
cunque peccat in uno peccato, subjicitur omni-
bus peccatis.
2. Frœterea , quodiibet peccatum excludit
virtutem sibi opposilam. Sedqui caret unavir-
tute, caret omnibus, ut patet ex suprà dictis
(qu. 6, art. 5). Ergo qui peccat in uno pec-
cato, privatur omnibus virtutibus. Sed qui caret
virtute, habet vitium oppositum. Ergo qui ha-
bet unum peccatum, bahet omnia peccata.
3. Prxterea, virtutes omnes suut ccnnexae
quae conveniunt in uno principio, ut suprà ha-
bitiuîi est (qu. 65, art. 1 et 2). Sed sicut vir-
tutes conveniunt in uno principio, ita et pec-
cata : quia sicut araor Dei, qui facit civitatem
Dei, est principium et radix o : nium virtutum,
LES RAPPor.TS ri:s péchés entre eux. C81
blablement ramonr de soi , qui bâtit la Babylone terrestre , est la racine
de tous les péchés (I). Donc tous les vices et tous les péchés sont unis
par une connexion réciproque, si bien qu'en avoir un seul c'est les avoir
tous.
Mais il est des vices qui sont respectivement contraires , comme le dit
le Philosophe. Or les contraires ne peuvent être ensemble dans le même
sujet. Donc tous les vices et tous les péchés ne se suivent pas nécessai-
rement ; donc ils ne sont pas tous enchaînés les uns aux autres.
(Conclusion. — Puisque certains péchés sont contraires et qu'ils ne
peuvent dès lors se trouver dans le même sujet, il est impossible qu'ils se
tiennent réunis comme en faisceau (2).)
L'intention se dirige autrement quand elle suit la raison dans la vertu,
autrement quand elle s'écarte de la raison dans le péché. L'homme ver-
tueux se propose, dans ses actes, d'observer la règle de la raison :
l'intention va donc au même but dans toutes les vertus; et voilà pour-
quoi toutes les vertus se trouvent unies les unes aux autres, comme nous
l'avons vu , dans la règle des actes, c'est-à-dire dans la prudence. Mais
l'homme prévaricateur ne se propose pas de s'écarter de la raison;
son intention se porte vers un bien qui la provoque et la spécifie. Or les
biens que poursuit l'intention fourvoyée loin de la raison droite, sont di-
vers et multiples, ils n'ont aucune connexité réciproque, ils vont quelque-
fois jusqu'à former des contraires. Puis donc que les vices et les péchés se
(1) De Civit. Dei , XIV, 28 : « Deux amours ont édifié deux cités : Tamour de soi jusqu'au
mépris de Dieu a élevé la cité terrestre , et Tamour de Dieu jusqu'au mépris de soi la cité
céleste. L'une se glorifie en elle-même, Tautre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux
hommes; Tautre la cherche en Dieu, témoin de sa conscience. L'une, dans Torgueil de sa
gloire, marche la tête haute; Taulre dit à son Dieu : « Vous êtes ma gloire et c'est vous qui
relevez ma tête , etc. » »
(2) Le correcteur de saint Thomas a fort bien transcrit les quelques lignes qu'il venoit de
lire; mi:is on verra qu'il ne résume pas la discussion.
îta amor sui , qui facit civitatem Babylonis, est
radix omnium peccatorum, ut palet per Augiis-
tinr.m, XIV. De Civit. Dei. Ergo etiam orania
\ilia et pcccata sunt connexa; ita ut qui unum
habet , liabeat omnia.
Sed coutra : quœdam vitia sunt sibi invicem
contraria, ut palet per Philosophum in II. Ethic.
(cap. 8 vel 12). Sed in;possibile est contraria
simul inesse eidem (sicut dicitur IV. Metaph.,
text. 26). Ergo impossibile est omnia peccata
et viiia sibi esse invicem conuexa.
CoNCLusio. — Cùm vilia quaedam seu pec-
cala sibi invicem sint contraria, quœ simul ei-
dem inesse non possunt, iieri non potest ut
omnia peccata sintconnexa.)
ResponuBO dicendum, quôd aliter se habet
intenlio a^entis iecuuùùui virtulem ad sequen-
dum rationem, aliter intenlio peccanlis ad di-
verlendum à ratione. Cujuslibet enim agentis
secundùm virlutem intenlio est ut ipsius rationis
regulam sequatur : et ideo omnium virtulum
intenlio in iilem tendit; et propter hoc omnes
virtutes habent connexionem ad invicem in ra-
tione recta agibilium , quœ est prudentia , sicut
suprà dictumest (qu, 63, art. 1). Sed intenlio
peccanlis non est ad hoc quod recédai ab eo quod
est secundùm rationem , sed potiùs quôd tendat
in aliquod bonura appetibile, à quo speciem sor-
tilur. Hujusmodi aulem bona inquae tendit in-
tenlio peccanlis à ratione recedens , sunt di-
versa, nullam connexionem habenlia ad invicem,
imo etiam inlerdum sunt conlraiia. Cùm igitur
vilia et peccata speciem haboant secunuùm illud
ad quod couveUuulur, mauifeslum est quod se*
6S2 1^* 11° PAniIE, OUJESTION LXXIll, ARTICLE 1.
dialînguent spéoifiqufment par les objets dont ils se rapprochent > nous
(levons dire qu'ils n'ont aucune union dans les choses qui constituent
leur espèce; car^ suivant la route contraire îi celle des vertus qui se
tiennent toutes , ils ne vont pas de la pluralité à l'unité , mais de l'unité
à la pluralité.
Je réponds aux arguments : 1** Saint Jacques ne considère pas le péché
dans ses rapports avec les objets qui le déterminent spécifiquement i
comme nous le savons; il l'envisage dans son opposition à la règle^
comme contraire aux préceptes de la loi. Or tous les préceptes de la
loi, saint Jacques nous le fait entendre lui-même (1), ont été donnés par
le suprême Législateur ; il y a donc mépris de Dieu dans tout péché. De
là le mot objecté : « Celui qui viole la loi en un seul point est coupable
comme l'ayant violée dans tous; » dès qu'il transgresse un seul précepte,
il doit être puni parce qu'il méprise Dieu, posant en cela même l'acte qui
provoque la peine de tous les péchés.
2" Tout péché ne fait pas disparoître , domme noiîs le savons, la vertu
contraire. En effet le péché véniel ne détruit aucune vertu; le péché
mortel détruit la vertu infuse, parce qu'il détourne de Dieu ; un seul acte
du péché, même mortel, ne détruit pas l'habitude de la vertu acquise,
mais plusieurs actes la détruisent quand ils engendrent l'habitude
opposée par leur multiplication. Quand l'homme agit contre une vertu
quelconque ^ il agit contre la prudence , sans laquelle aucune Vertu
morale n'est possible ; dès lors toutes les vertus morales cessent d'être des
vertus parfaites, paç'ce qu'elle^ perdent la droiture et la forme qu'elles
trouvent dans leurs rapports avec la prudence ; il peut bien rester dans
l'ame des inclinations qui portent aux actes vertueux, mais ces penchants
(1) il écrit immédiatement après le texte objecté : « Celui qui a dit : «Tu ne commettras
point d'adultère, » a dit aussi : « Tu ne tueras point. » Que si, ne commeltant point d'adul-
téré, VOUS tUez , \6\is êtes violateurs de îa loi. »
cundùm illud quod peificit species peccatoriirn,
nnllain connexionem habent peccala àd ilivicem.
Non enim peccalum comraittitur in accedeti'lo
à multitudine ad unitatem, siciit dccidit iri tir-
tulibus qucT sunt Gonoesœ ; sed poliîis in reCe-
dendo ab iinitate ad multitudinem.
Ad primum eigo diceridura ^ qiind Jacobtis
lo(}uilur de peccato non ex pirte cdi tersionis,
secundùm quôd peccata diiitingtiuniir, sicut
diclum eet; sed loquiliir de eis ex parte âver-
sionis, in quantum scilicet homo peccando fe-
cedit à legis mandaio. Omnia autem îegis man-
data sunt ab uno et eodem^ ut ipse iùidem
dieit : et ideo idem Deus contemnitur in omni
peccato. Et ex hac parle dicit quoil ce qui oCen-
dit in uno, faclus est omnium reus; n quia sci-
licet uno pcGcato peccando itjcurrit pœUcT. rea-
tum ex hoc ijuôd contemnit Deum, ei cujus
conteraptu provenit omnium peccatoiumreatus.
Ad sccundUiti dicendiim, quôd sicut supra
dictum est ( qu. 71 , art. 4 ), non p?f quemlibét
actura peccati tolUtur virtus oppotila. 5iàiii {iec-
catam veiiiale viitutetil iion tollit; pi^ccatum
autem mortale toUit virtuteiii iiifusam, iii quati-
tum avertit à DéO. Sed tinlls actii^peccati etiam
iboitalis non tolUt iiabitum virtutis àcqui?itai;
sed si ffluUipliceniUf aclus itl taatUm quôd gS-
rleretut" contrarius habitus, exciùditur hàbitiis
virtutis acquisitœ , quâ exclusâ excîiiditur pru-
dentia. Quia cùm homo agit contra quamcunqîie
Yirluterh , agit Contra prudeiitiam , sine qr.a
nulla virtus morali? esse potest, ut suprà habi-
tum est ; et ideo per consequens exchiduntur
omnes virtutes morales quantum ad peifectum
et foràiale esse virtutis quod habeut secundîmi
quùd participant p^udeutiamj rémanent tamea
ITES RAPPO!\tS DES ttCtlÈS ENTÎIÊ EUX. G83
n'impliquent pas l'idée de Vcrttt. Néanmoins qttanci l'homme perd
nne vertu , il ne contracte pat cela même ni tous les Vices ni tous les pé-
chés. La même vertu a plusieurs vices pour contraires : elle peut donc
être détruite par un de ces vices, salis qiie les autres soient dans l'ame. Le
péché, d'ailleurs, contrarie la vertu, comme on le sait, dans rinclination
à l'acte; tant donc que l'homme conserve des inclinations vertueuses, on
ne peut pas dire qu'il a tous les vices ou tous les péchés contraires.
S*» L'amour de Dieu , unitif de sa natur.j , ramène les afTeciions de la
pluralité à l'unité, et voilà pourquoi les verttis qtt'il engendre sont unies
comme en faisceau. Mais l'amour de soi disperse l'affection sur une mul-
titude d'ohjets , car l'homme s'aime lui-même eti Recherchant les biens
temporels, qui sont multiples et divers, et c'est pour cela que les vices
produits par cet amour coupable n'ont aucune connexion réciproque.
ARTICLE IL
Tou^ les péchés sont-ils égaux f
11 paroît (Jué tous les péchés sont égaux. 4° Pécher , c'est faii*e ce qui
n'est pas permis. Or quand l'homme fait ce qui n'est pas permis ,
n'importe quelle chose , il reçoit en tout et partoiit les mêmes reproches*
Donc tous les péchés méritent le même blâme ; donc ils sont tous égaitx.
â*> On pèche quand on dépasse la règle de là râisôU. Or là tegle
de la raison est en morale, ce que la ligne prescrite est en physique. Donc
cri pèche de la même manière qu'on dépasse la ligne. Mais, pour dépsissef
la ligne, il suffit d'aller au-delà; qu'on s'arrête plus frès oit plus loin,
n'importe , car les privations n'admettent pas le plus et le moins< Donc
toits les péchés sont égaux.
inclinaliones ad actus virtutiim non habentes
ratidiiem virtutis. Sed non sequitiir quôd pinp-
ter lioc homo incun at omnia vitia vel peccata.
Primo qiiidem , quia uni virtuti phira vitia op-
pontiiitur, ita quôd virtus potest privari per
ur.urrt eortim, etiamsi alteriim eorum non adsit;
sectîtldô, qtiia peccatum directe oppoiiitur vir-
tiUi; quantum ad inclinationem viitutis ad ac-
tuiii j ut supià dictum est (qu. 71, art. 1 ) :
unele remanentibus aliquibus inclinationibus
viiiuosis, non potest dici quôd homo habeat
villa vel peccata opposita.
Ali tertium dicendum j quôd amdf Dei est
congregativus^ in quantum affectura hominis à
muUis (iucit in unum ; et ideo virlutes qua^ ex
amorÊ Dei causantur, connexionem habent. Sed
amor sui disgrcgat alTectum hominis in diversa,
proutscilicet homo se amatappetendo sibi boni
temporalia j qu» sunt varia et diversa* Et ideo
vitia et peccata quse causantur ex amore sul nOil
suntconnexa.
ARTICULUS II.
Utriim omnia peccata sint paria.
Ad secundum sic proceditur (1). Videtuf qtiôcl
omnia peccata sint paria. Peccare énim est fft-
cere quod non licet. Sed facere quœ non licel,
und et eodem modo in omnibus reprehenditur.
Ergo peccare uno et eodem modo reprehenditur;
iion ergo ilhum peccatiim est alid gfàVius.
2. Prroterea, ortine peccattim consistit iii lioo
quôd hortio trahsgrdditiit regulaffl i-ationis, quœ
ita se habet ad actus humanos.sicut régula li-
nearis in corporalibus rébus. Ergd pëccaré si-
mile est ei quod lineas trarisilii'd. Sed lineàs
transilirë feSt eequalitet- et utio liiodo, étîàm si
aliquis lorigliis recédât Vel ptotiirKjuiils stet,
quia privationesnonrecipiunt niafjis^éi minus,
Ergo omnia peccata' sunt œqualia.
(t) Eè his ctiam in H, Scnl.^ dist. i2, qu. 2, art. 5; et Contra Gent»^ Wh. HI, capj
et^ti. â, de malo, art. 9 ; et in Mallh.^ XI, col. 2.
i*
68V I" !!• PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE 2.
3" Les péchés forment le contraire des vertus. Or les vertus sont égales,
comme le dit Cicéron, ParatL, III. Donc tous les péchés renferment
la même gravité.
Mais notre Seigneur , dans sa passion , dit à Pilate , Jean , X\X , 11 :
« Celui qui m'a livré à vous a commis un plus grand péché (1). »
Or Pilate pécha lui-même. Donc il y a des péchés plus grands que
d'autres.
(Conclusion. — Puisque les péchés ne détruisent pas entièrement
l'ordre de la raison, mais le troublent plus ou moins, ils ne sont pas tous
égaux.)
Les stoïciens , dont Cicéron combat le sentiment dans les Paradoxes ,
disoient que tous les péchés renferment la même malice ; et quelques
hérétiques , leur empruntant celte égalité des fautes , en inféroient l'éga-
lité des peines dans l'autre vie. A en juger par les paroles de l'Orateur
romain, ce qui trompoit les philosophes du Portique, c'est qu'ils envisa-
geoient le péché seulement dans son côté privatif, n'y voyant autre chose
que l'éloignement de la raison ; et comme ils tenoient que toute privation
repousse le plus et le moins, ils concluoient que toutes les prévarications
(I) Sur quoi saint Augustin fait cette remarque , in Joan.j tract. CXVI : « Jésus-Christ
ne dit pas : « Celui qui m'a livré à vous a péché, » mais « a commis un plus grand péché, »
afin que Pilate comprît qu'il péchoit aussi. » — Le divin Maître dit pareillement, Luc^ VI, 41 :
« Pourquoi voyez-vous un fétu dans l'œil de votre frère , et ne voyez-vous point la poutre
qui est dans votre œil. » Le péché diffère donc du péché , comme la poutre diiïère du fétu.
— Matlh.^ XII , 32 : « Quiconque aura parlé contre le Fils de l'homme, il lui sera remis; mais
qui aura parlé contre l'Esprit saint , il ne lui sera remis ni en ce siècle ni dans le siècle
futur. » Pourquoi les péchés contre le Saint-Esprit sont-ils remis plus didlcilement que les
autres, sinon parce qu'ils ont plus do malice et plus de gravité? On doit dire la même chose
sur ce texte , Malth., XI, 22 : « Tyr et Sidon seront traités moins rigoureusement que vous. »
L'ancien Testament renferme une foule de semblables passages, par exemple, Gen.j IV, 24 :
« On vengera sept fois la mort de Gain, et celle de Lamerh septante fois sept fols. » Sem-
blablement , Jer.^ VII, 26 : « Ils ont agi d'une manière encore plus criminelle que leurs
pères, » Et Lament.^ IV, 6 : « L'iniquité de la fille de mon peuple est devenue plus grande
que le péché de Sodome. »
Novalien , Jovinien et Luther enseignoicnt Tégalité de tous les péchés. Ce dernier disoit : Le
pèche originel forme la substance de l'homme non régénéré par la grâce ; et cet arbre mau-
vais produit incessamment, nécessairement des péchés mortels, comme la plante vénéneuse
produit du poison. Cette doctrine de Luther est peu connue; mais elle est la conséquence
directe de ses principes sur le péché originel, et se trouve en toutes lettres dans ses écrits.
3. Praeterea, peccata virtutibiis opponuiitiir.
Sed omnes virtules aequales sont, ut TuUius
dicit in Paradoxis. Ergo omnia peccata sunt
paria.
Sed contra est, quod Dominus dicit ad Pila-
tum, Joan., XiX : « Qui tradidit me tibi, raajus
pecciitum habet. » Et tameii constat quôd Pi-
iatiis aliquod peccatum habuit. Ergo unum pec-
catum est majus alio.
( CoNCLUsio. — Cùrn per peccatia non prorsus
omni rationis bono priveraur, sed nimcmagis,
nunc minus, à rationis rectitudine nos receciere
contingat , peccata omnia paria esse dici non
potest. )
Respondeo dicendnm, quôd opinio stoicorum
fuit, quam TuUius prosequitur in Paradoxis,
quôd omnia peccata sunt paria ; ex hoc etiam de-
rivatus est quorumdam hieréticorum error, qui
ponentes omnia peccata e se paria, dicunt etiam
omnes pœnas inferoi esse pares. Et quantum
ex verbis Tullii perspici potest, stoici duce-
bantur ex hoc quod considerabant peccatum ex
parte privalionis tantùm, prout sciiicet estre-
cessus à rations; unde simpliciter s^stimantes
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 68S
sont égales. Mais si Ton y regarde de près , on reconnoîtra qu'il y a deux
sortes de privation. La première, pure et simple, consiste dans la
destruction : ainsi la mort erst la privation de la vie, et les ténèbres celle
de la lumière. Or toutes les privations de cette sorte rejettent le plus et
le moins , parce qu'elles ne conservent rien de Tentité contraire : car
rhomme n'est pas moins mort une heure après son décès que le troisième
ou le quatrième jour, qu'un an plus tard , lorsque le cadavre est en pleine
dissolution ; et si vous jetez sur la lanterne plusieurs draps, les ténèbres
ne seront pas plus épaisses dans votre chambre que si vous la couvriez
d'un seul voile qui interceptât complètement la lumière. Mais la seconde
privation, relative et non pure et simple, retient quelque chose de
l'entité contraire et dit se détruire plutôt que destruction : ainsi la ma-
ladie , troublant l'harmonie des humeurs , atteint le principe vital , mais
en laisse subsister quelque chose, autrement l'animal neresteroit pas vi-
vant : ainsi la turpitude , la difformité et les choses semblables n'anéan-
tissent pas entièrement ce qu'elles affectent. Eh bien , ces privations-là
reçoivent le plus et le moins dans ce qu'elles conservent de l'entité con-
traire; car il n'est certes pas indifférent que la difformité corporelle ou la
maladie dérogent plus ou moins, l'une à la conformation des membres ,
l'autre à l'économie vitale. Voilà précisément ce qu'il faut dire des vices et
des péchés. S'ils troublent les rapports, la convenance, l'harmonie de la
raison , ils n'en détruisent pas l'ordre entièrement : car « le mal total
s'anéantit lui-même,» comme le dit le Philosophe, Ethic, IV, il ; et les
actes humains disparoîtroient avec les affections de l'agent, si les lois consti-
tutives de notre être moral étoient bouleversées de fond en comble. Les pé-
chés renferment donc plus ou moins de gravité , selon qu'ils écartent plus
ou moins de la droite raison ; on ne peut donc admettre l'égalité des péchés.
qiiôtl niilla privatio susciperet magis et minus.
posuerunl omuia peccata esse paria. Sed si quis
diligenter considère t , inveniet duplex priva-
tioiuim genus. Est enim quœdam simples et
piira piivalio, quae consistit quasi in corruptum
esse, sicut mors est privatio vitae , et tenebra
est privatio luminis. Et taies privationes non
recipiiint 77iagis et minus, quia nihil residuum
est de habitu opposite : unde non minus est
iBortuus aliquis primo die mortis, et tertio vel
quarto, quàm post annum, quando jam cadaver
fuerit rosolutum; et similiter non est magis
tenebiosa domus, si lucerna sit operta pluribus
ve'aminibus, quàm si sit operta uiosolovela-
mino tolum lumen interciudente. Est autem alia
privatio non simplex, sed aliquid relinens de
habitu opposite, quai quidem privatio magis
consistit in corrumpi quàm in corruptum
esse : sicut aegritude, quâ privât debitam com-
Baeusuràtionem humerum, ita tamen quôd ali-
quid ejus remaneat, alioquin non remaneret
animal vivum; et simile est de turpitudine et
aliis hujusmodi. Hujusraodi autem privationes
recipiunt magis et minus ex parte ejus qued
remanet de habitu contrario : multum enim
refei t ad œgritudinem vel turpitudinera , utrùm
plus vel minus à débita ceinmensuratione hu-
moriun vel membreriim recedatur. Et similiter
dicendum est de vitiis et peccatis. Sic enim in
eis privatur débita commensuratio rationis, ut
non totaliter ordo rationis tollatur : alioquin
« maliim si sit integrum, destruit seipsum. »
ut dicitur in IV. Ethic. (cap. 11 vel 13);
non enim posset remanere substantia aclùs vel
alVectio agentis, nisi aliquid remaneret de
ordine rationis. Et idée niullum interest ad
gravitalem p£ccati, utrùm plus vel minus re-
cedatur à rectitudine rationis ; et secundùm
hoc dicendum est quèd non omnia peccata suut
I paria.
686 1"" 1I« PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE 3.
Je réponds aux argumenis : l'' Le péché n'est pas permis à cause
(Jji désordre qu'il renfurnie. Plus donc ce désordre est grand, moins
le péché est permis, plus il est grave par conséquent.
2" L'ohjection suppose que le péché est une privation pure et simple.
3*^ Toutes Les vertus sont égales proportionnellement dans le mêm(
homme, mais elles ne le sont pas spécifiquement, puis elles peuvent Lvoii
plus ou moins de perfection dans des hommes différents : voilà ce que
ï\om avons dit ailleurs. Et quand les vertus seroieiit égalées, il ne s'ensui-
vroit pas que les péchés le sont; car les vices et les péchés ne forment pas
une unité nécessaire , mais les vertus se tiennent par une connexité
réciproque.
ARTICLE m
Les péchés diffèrent-ils de gravité d'après leurs objets ?
!1 paroît que l3s péchés ne diffèrent pas de gravité d'après leurs objets.
1" La gravité n'est autre chose qu'ufi mode , qu'une propriété du péché.
Or Pobjet n'est pas un mode du péché,, mais sa matière. Donc les péchés
ne diffèrent pas de gravité d'après leurs objets.
2° La gravité du péché , c'est l'intensité de sa malice. Or la malice du
péché n'est pas dans l'attachement aux créatures , dans les rapports avec
l'objet qui forme un certain bien; elle se trouve dans l'éloignement de U
règle, dans l'aversion de Dieu. Donc le péché ne tire pas sa gravité (}e Tobjet,
3* Les péchés qui différent d'objets idiffèrent de genre? Or les choses
qui diffèrent de genre n'ont, comme le prouve le Philosophe, aucun rap-
port et ne peuvent être coniparées entre elles. Donc les péchés ne sont pas
plus ou moins graves les uns que les autres, quand ils différent d'objets.
Mais les péchés reçoivent, nous le savons, l'espèce de leurs objets.
Ad primum dicendnm, quôd peccata commit-
tere non licet, propter aliquam deordinationem
qpam liaient. Unde illa quaa majorera deordi-
nationem continent , siint raagis illicita, et per
cûpseqiiens giavi'U'a peccata. •
Ad sGciindum diGendum , quôd ratio iila pro-
cecjit de peccato, ac si esset privatio pura.
A-d terti-un dicendura , quôd virtutes sunt
aequales proportionaliter in uno et eodem ; tamen
qna vif'tus prœcedit aliam dignitale secundùm
siiaii) speciera; unus etiam liomo est alio vir-
tf^Oiior jn eadep] specie virtutis, ut suprà ha-
bjtum est (qu. tig, art. 1 et 2). Et tamen si
virtutes .essent pargs, non sequeretur vilia .esse
paria, quia virtutes liabent conuexionem, nun
anllein yitia seu peccata.
ARTICL^US III.
Vtrùm gravitas peccaloru})} varidiir
secundùm objecta.
kà tertium sic proc*^ditur. Videtur quôd pec-
catorum gravitas non varietur secundùm objecta.
Gravitas enim peccati perlinet ad modum vel
qualitatem ipsius peccati. Sed objectum est
materia ipsius peccati. Ergo secundùm diversa
objecta peccatorum gravitas non variatur.
â. Praeterea , gravitas peccati est intentiâf
malitiae ipsius. Peccatam aulem non habet ra*
tionem malitiae ex parte conversionis ad pro»
prium objectum^ quod est quoJdam bcnum ap»
petibile , sed magis ex parte aversionis. Ergo
gravitas peccatorum non variatur secundùai
diversa objecta.
3. Prœterea, peccata quai habent diversa ob-
jecta , sunt diversorum generum. Sed ea qu»
suut diversorum generuiu , non sunt compara-
biiia, ut piobatur iu VII. Physie, (text. 30 et
deiuceps). Ergo unum peccatum non est gti.-^
vins altero secundùm diversitatem objecto^
rum.
Sed contra : peccata recipiunt speciem ex
objectis, ut ex ^suprà dictis patet (aft« â ). S^
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 68T
Or plusieurs péchés, comuifi FlioiuiciLle et le vol, difTôrent de gravité par
leur espèce. Donc la gravite des péchés varie selon leurs objets.
(Conclusion. — Puisque les objets donnent Tespèce aux péchés, ils leur
donnent aussi la première et la Drincipale différence sous le rapport de la
gravité.)
D'après ce que nous avons vu dans le dernier article, les péchés
ditTèrent de gravité comme les maladies ditFèrent d'intensité; car de
même que le bien de la santé consiste dans l'harmonie des humeurs avec
la nature animale, ainsi le bien de la vertu réside dans l'accord des actes
humains avec la règle de la raison. Or les maladies renferment d'autant
plus d'intensité, que l'harmonie des humeurs est détruite par un principe
plus élevé : ainsi les affections morbides qui, trouvant leur cause dans le
principe vital, proviennent du cœur et même des organes qui l'avoi-
sinent , offrent tes plus grands dangers. Les péchés sont donc aussi d'au-
tant plus graves, que leur désordre concerne un principe placé plus haut
dans l'ordre de la raison ; et conime la raison ordonne toutes choses dans
le domaine de l'action d'après la fin , il s'ensuit par une conséquence
ultérieure que les péchés renferment plus ou moins de gravité selon
qu'ils viennent dans les actes humains d'une fin plus élevée. Eh bien, les
objets des actes ne sont -ils pas leurs fins? Donc les péchés diffèrent do
gravité d'après la différence de leurs objets. Ainsi , vu que les choses ex-
térieures ^ont ordonnées à l'homme et que l'homnie l'est à pien comme
à sa fin , les péchés contre l'iiomme même , tel que l'homicide , sont plus
graves que les péchés contre les choses extérieures , que le vol par
exemple; puis les péchés commis directement contre Dieu, comme l'infî-
dilité, le blasplîjème et d'autres, l'emportent en gravité sur les pécliés
commis contre l'homme. Et quand on reste dans un seul de ces trois
aliquorum peccalorum imum est gravins allero
secunLlùm siiam specieQi, sicut homicidium
ffirto. Ergo gravitas peccatorum (Jiffert secua-
(jèffl objecta.
( Conclus 10. — Cùm peccata ex objectis spe-
cim l^oibeajît, ex eisileip quoque eoriitn variari
gjFjavitatem pecessanyra est. )
Bespoodeo dicendui» , qnbi sicut fis. supra
dj-cfis palet (art. 2), gravitas peccatorum diffeit
eo ïm^Q qiio uBa segritodo est aliâ gravjor :
sicut enim homuu saeifatis coasistit iu quailam
c.opimeusuratLoae humorum per conveuieptiam
?[(} nîturai» ^nimalis , ita bonum virtutis couiislit
in quadam coiiiinensuratioue Immani actùs se-
cundùm convenieptia^i) a,(| r/egulam rationis.
Mapifostum est autem quôd tantô est gravior
œgiitudo, (juantô toilitur débita liumori|m com-
niensuratio per iucomniensuiatioucin prioris
pi'iiicipii; sicut a^gritudo quse. iMOvenit iu cov-
pan^ humanô Bi. corda ( quod est priaci^m
vitje), vel ex aîiquo quod appropinquat cordi,
periculosior est. Ùnde oportet etiara quôd pec-
catum sit tanto gravius., quantô deordiuatio
contingit circa aliquod principium quod est prius
il) ordiiifi rationis ; ratio autem ordinat ouinia
in agibilibus ex fine : et pleo quantô peccatur^
contiiigit in aclibus bumanis ei altiori tine, tantô
peccatum est gravius. Objectai autem actuum sunt
fines eorum, ut ex supra dictis palet ( qu, 73,
art. 3 , ad 2 ) ; et ideo secundùm diversitatem
objectorum attend itur diversitas gravitatis ia
peccatis. Sicut palet quôd res exteriores ordi-
nantur ad horainem sicut ad finem ; honio au?
tem ordinatur ulteriùs in Deum sicut in fînem ;
unde peccatum quod est circa ipsam substao?
tiam hominis (sicut homicidium), est gravius
peccato quod est circa res exteriores, sicut fur-
tum; et adliuc est gravius peccatum quod im»
I médiate contra Deum committitur, sicut intide?
ilitas, biasptiemia et liujusmodi. Et m ordiaf
C88 l'* II* PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE k»
ordres, les péchés renferment plus ou moins de malice, selon qu'ils con-
cernent des choses plus ou moins importantes, plus ou moins élevées. En
\m mot, comme les objets donnent l'espèce aux péchés, les péchés
empruntent , sous le rapport de la gravité , leur première et leur princi-
pale différence aux objets.
Je réponds aux arguments : 1° Sans doute l'objet forme la matière qui
sert de terme à l'acte; mais il présente aussi l'idée de fin, parce que l'in-
tention de l'agent se porte sur lui. Or la forme de l'acte moral dépend de
la fin (1). Nous avons prouvé tout cela dans la question précédente.
*2o Le rapprochement déréglé vers un bien périssable entraîne l'éloigne-
ment du bien éternel, circonstance qui consomme le mal. D'où vient donc
la diff*érente gravité de la malice dans les péchés ? Elle vient de la
différence des choses qui appartiennent au rapprochement (2).
3» Puisque leurs objets se tiennent par des rapports mutuels , tous les
actes humains se réunissent en quelque sorte dans un genre commun ,
comme se rapportant à la fin dernière. Rien ne défend donc de comparer
entre eux tous les péchés.
On peut voir aussi plus loin , LXXIV, 9; et IP IT« partie , LXXIV, 2,
ad 6 ; et II, De malo, 2, ad 6.
ARTICLE IV.
Les péchés diffèrent-ils de gravité diaprés les vertus auxquelles ils sont
contraires ?
Il paroît que les péchés ne diffèrent pas d'après les vertus auxquelles
(1) Par conséquent aussi la gravité du péché , parce qu'elle n'est autre chose qu'un naode
de sa forme.
(2) Parce que le rapprochement forme, au rebours de l'éloignement, un acte positif; parce
que d'ailleurs il implique l'objet qui donne Fespèce au péché, qui le détermine et le qualiGe.
quorumlibethorum peccatorum, uniim peccatum
est gravius altero, secundùtn quôd est circa
aliquid priDcipalius vel minus principale. Et
quia peccata habent speciem ex objectis, diffe-
rentia gravjtatis quae attenditur pênes objecta,
est prima et principalis quasi cousequens spe-
ciem.
Ad primum ergo dicendum , quôd objectum
etsi sit materia circa quam terminatur actus ,
habet tamen rationem finis, secundùm quôd
intentio agantis ferlur in ipsiim, ut siiprà dic-
tum est (qu. 72, art. 3, ad 2); forma aiitem
actûs moralis dependet ex fine, ut ex supeiio-
ribus patet (qu. 72, art. 6).
Ad secundùm dicendum , quôd ex ipsa inde-
bita conversione ad aliquod bonumcommutabile,
sequitur aversio ab incommutabili bono, in qua
perlicitur latio mali. Et ideo oportet quôd se-
cundùm diversitatem eorum qiiœ pertinent ad
conversionem, sequatur diversa gravitas maliti»
iu peccatis.
Ad tertium dicendum, quôd omnia objecta
humanorum actuum habent ordinem adiavicem;
et ideo omnes actus humani quodammodo con-
veniuntin uno génère, secundùm quôd ordinan-
tur ad ultimum finem. Et ideo nihil prohibet
omnia peccata esse comparabilia.
De his etiam infrà , qu. 74 , art. 9 ; et 2 , 2,
qu. 74, art. 2, ad 6; etqu. 2, demalo, art. 2,
ad 6.
ARTICULUS IV.
Utrùm gravitas peccatorum différât secundùm
dignitatem viriutum guibus opponuntur.
Ad quarlum sic proceditur. Videtur quôd gra-
vitas peccatorum non différât secundùm digni»
DES RAPPORTS BES PÉCHÉS ENTRE EUX. 685
àh sont contraires, de sorte que le plus grand péché n'est pa^ opposé à la
plus grande vertu. 1» L'ancien Testament dit , Prot\, XV, 5 : « Dans la
justice abondante est la plus grande vertu. » Or, comme on !o voit dans
TEvTïngile, d'une part, la justice abondante réprime la colère; d'une
autre part, la justice moindre que celle-là défend l'homicide, péché
beaucoup plus grave que la colère (1). Donc le plus petit péché est opposé
à la plus grande vertu.
2° Le Philosophe dit, Ethic, II, 2 et 3 : « La vertu concerne le difficile
et le bon,» de sorte que la vertu plus grande a pour objet ce qui est plus
difficile. Or c'est un pins petit péché de manquer dans une chose plus dif-
ficile que dans une chose qui l'est moins. Donc un plus petit péché
est opposé à une plus grande vertu.
3° Comme on le voit , I Cor., Xlil , 13 , la charité est une plus grande
"vertu que la foi et que l'espérauce (*2). Or la haine , qui est opposée
à la charité, renferme moins de malice que l'incrédulité ou que le déses-
poir, deux crimes qui soit opposés à la foi et àrespérance. Donc un plus
puiit péché est opposé à une plus grande vertu.
jNlais le Philosophe dit, Ethic, Vlll, 10 : « Le pire est le contraire
du meilleur. » Or, eu morale, le meilleur est la plus grande vertu, et le
pire le plus grand péché. Donc le plus grand péché est opposé à la
plus grande vertu.
(t) Malth., V, 20-22 : « Si votre justice n'est plus abondante que celle des scribes et des
pharisiens , vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Vous avez entendu qu'il a été
dit aux anciens : Vous ne tuerez point; celui qui tuera sera condamné par le jugement. Et
moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera condamné par le juge-
mont. » — « Si votre justice n'est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens: »
Voilà donc deux justices : une qui n'est pas abondante , c'est celle des scribes et des phari-
siens; une qui est abondante , c'est celle qu'enseigne Jésus-Chiist. Or la justice des scribes et
des pharisiens disoit : « Celui qui tuera sera condamné par le jugement ; » et la justice en-
seignée par Jésus-Christ dit : « Quiconque se met en colère contre son frère , sera condamné
par le jugement. » La justice non abondante défend donc rhomicide, mais la justice abon-
dante défend jusqu'à la colère.
(2) « Maintenant demeurent ces trois vertus , la foi , l'espérance et la charité; mais la plus
grande est la charité. »
tatem virtutum quibus peccata opponuntur , ut
sciiicet meliori virtuti gravius peccatum oppo-
natiir. Quia, ut dicitur Proverb., XV, «in
abuiulanli justitia virtus maxima est. » Sicut
autem dicit Dominas, Matth., V, abnndans jus-
titia cchibet irara, quae est minus peccatum
quàm homiciilium, qnod colùbet rainor justitia.
Ei'go maximae virtuti opponitur minimum pec-
catum.
2. Pra^terea, in II. Etliic. dicitur (cap. 2
veî 3 ), quùd « virtus est circa diflicile et bo-
Duai; » ex quo videtur quôd major virtus sit
ciiva magis difficile. Sed minus est peccatum
siiiOiïio deficiat in magis difikili, qu;im si Jeii-
ciat in minus difficili. Ergo majori virtuti minus
peccatum opponitur.
3. Préeterea, charitas est major virtus quàm
Gdes et spes, ut dicitur I. ad Cor., XIII. Odium
autem quod opponitur charitati, est minus pec-
catum quàm inûdelitas vel desperatio, quce op-
ponuntur tidei et spei. Ergo majori virtuti op-
ponitur miuus peccatum.
• Sed contra est, quod Philosophus dicit ia
VIII. Ethic. (cap. 11 vel 10), quôd « pcssi-
mum optimo contrarium est. » Optimum autem
in moralibus est maxima virtus , pessimum au-
tem gravissimr.m pi}ccaLi".m. Evgo maxiiiiJî v.;-
tuti opponitur gravissimum peccatum.
V, 44
eOO I" II« PATlTrE, QUESTION LXXTTI, ARTICLE 4.
(C^NrLU=?îON. — Gomme les objets constituent le péché oans sa gravite
et la VcM.'u (\ iiis sa dignité , car ils ou fixent resp«^ce , les plus ^.Tands pé-
chés sont directement opposés à la plus grande vertu sous le rapport
de Tobjct; mais il faut dire le contraire au point <}e vue de l'effet , parce
que la plus grande vertu réprime les plus grands péchés.)
Un péché peut être opposé à une vertu de deux manières. D'abord
directement, sous le môme rapport, à l'égard du même objet, car les con-
traires regardent les mêmes choses : dans ce point de vue , le plus grand
péché est opposé à la plus grande vertu. En effet , comme le péché reçoit
de son objet plus ou moins de gravité, ainsi la vertu lui emprunte plus ou
moins de noblesse; car ils lui demandent Tun et l'autre, comme nous le
savons, Fespèce qui les caractérise : le plus grand péché est donc directe-
ment contraire à la plus grande vertu, puisqu'il est la chose qui en diffère
le plus dans le même genre. Ensuite la vertu peut être opposée au péché
pour ainsi dire dans son extension, comme obstacle, par la puissance qui
le réprime ; car plus une vertu renferme d'énergie , plus elle repousse le
péché contraire, écartant non-seulement le péché même, mais tout ce qui
pourroit le produire ; de sorte que la vertu prévient et réprime des péchés
d'autant plus petits qu'elle est plus grande, tout comme la santé plus
parfaite bannit des indispositions plus légères. A cet égard, sous le rapport
de l'effet, le plus petit péché est opposé à la plus grande vertu.
Je réponds aux arguments : 1^ L'objection parle de l'opposition
indirecte, par laquelle la vertu réprime le péché. Sous ce rapport, la justice
abondante repousse , il est vrai , de plus petits péchés.
2o La plus grande vertu, celle qui fait le bien plus difficile, a pour
contraire direct le péché qui commet le mal également plus difficile ; car
ils impliquent l'un et l'autre une volonté plus forte dans le bien ou dans
( CoNCLUsio, — Cîim sicut peccati gravitas
ita et virtutis dignitas, ex objecto unde utrum-
que speciem soititur, attendatur, majori virtnti
majus ex parle objecli vitiiim opponi oportet;
quanquam etiam minora vitia, ut à majori vir-
tute coliibeantur, ei opposita esse dici potest. )
Respondeo dicendura, quôd virtuîi opponitur
aliqiiod peccatum dupliciter. Uno qiiidem modo
Drincipaliter et directe, quod scilicet est circa
idem objectum ; nam contraria circa idem sunt :
et hoc modo oportet quôd majori virtuti oppo-
natur gravius peccatum. Sicut enim ex parte
objecti attcnditur major gravitas peccali, ila
etiam major dignitas virtutis; utrnmque enim
ex objecto speciem sortitur, ut ex supià dictis
patet (qu. 60, art. 1) : unde oportet quôd
maxiaisD virtuti directe contraiietur maximum
peccatum, quasi maxime ab eo distans in eodem
génère. Alio modo potest considerari oppositio
virtutis ad peccatum secundùm quamdam ex-
tensionem virtutis cohibentis peccatum ; quanta
enim fuerit virtus major, tantô magis elongat
hominem à peccato sibi contrario, ita qu5d non
solùm ipsum peccatum, sed etiam inducenlia
ad peccatum cobibct : et sic manifestum est
quôd quantô aliqua virtus fuerit major, tautô
etiam minora peccata cobibet, sicut etiam sa-
nitas quantô fuerit major, tantô etiam minores
discrepantias excludit. Et per hune modum ma-
jori virtuti minus peccatum opponitur ex parte
elfeclûs.
Ad primum ergo dicendum, quôd ratio illa
procedit de oppositione quœ attenditur secun-
dùm cobibitionem peccati. Sic enim abundans
justitia etiam minora peccata cfihibet.
Ad secundùm dicendum, quôd majori virtuti
quse est circa bonum magis difl^icile, contraria-
tur directe peccatum quod est circa malum ma-
gis difficile ; utrobique enim invenitur qusedain
eminentia ex eo quôd ostenditur voluutas pro-
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 69i
le mal, une énergie plus robuste qui ne se laisse point abattre par les dif-
ficuliés.
3"* La charité n'est pas tout amour, mais Tamour de Dieu : elle n'a donc
pas toute haine pour contraire direct , mais seulement la haine de Dieu ,
qui est un grand péché.
Voyez aussi II« U^ partie, XX, 3; CX\1, 2; CXIX, 2; et ni, Dô
malO) 10.
ARTICLE V.
Les péchés de la chair impliquent-ils moins de culpabilité que les péchés
de l'esprit?
11 paroit que les péchés de la chair n'impliquent pas moins de culpabi-
lité que les péchés de l'esprit. 1*> L'adultère est un plus grand péché que
le vol ; car il est écrit , Prov. , VI , 30 et 32 : « Ce n'est pas une grande
faute qu'un homme dérobe pour avoir de quoi manger , mais celui
qui est adultère perdra son ame par l'indigence de son cœur. » Or le vol
appartient à l'avarice, qui est un péché spirituel ; mais l'adultère re\ ient à
la luxure, qui est un péché charnel. Donc les péchés de la chair impliquent
moins de culpabilité que les péchés de l'esprit.
2'» Saint Augustin dit. De Civit. Bei, II, 4, et IV, 31 (1) : « Le démon
trouve le plus grand plaisir dans le péché de luxure et dans celui
d'idolâtrie. » Or, d'une part, ce sont les plus grands péchés qui donnent le
plus de plaisir au mauvais esprit ; d'une autre part, la luxure est un péché
charnel, comme nous le savons. Donc les péchés de la chair rendent plus
coupable que les péchés de l'esprit.
3" Le Philosophe prouve cette proposition , Eîhic, VI , 6 et 7 : « Il est
(1) Notre texte original porte, comme toutes les éditions latines, Super Levit.; mais la
▼raie indication est celle que nous donnons ici , avec tous les commentateurs.
clivior in bonum vel in malum , ex hoc quôd
difficuUate non vincitur.
peccatum est quàra furtum; dicitur enim Pro-
verb., VI : « Non grandis est ciilpa cùin quis
Adtertium dicendum, quôd charitas non est ; furatus fuerit...; qui autem adulter est, propter
quicuuque amor, Std amor Dei : uiide non op- ': cordis inopiam, perdet animam suam. » Sed
ponitur ei quodcunque odiura directe, sed odium ■ furtura pertinet ad avaritiam qiiœ est peccatum
Dei, qnod est gravissimuni peccatorum. j spirituale; adulterium autem ad liixuriani. quae
De his etiam in a, 2, qu. 20, art. 3, et ; est peccatum carnale. Ergo peccata carnalia
qu. 116, art. 2, et qu. 119 , art. 2; et qu. 3
de malo, art. 10.
ARTICULUS V.
Vtrùm peccata carnalia smt minorU euïpœ
quàm spiritualia.
Ad quintum sic proceditur (1). Videturquôd
peccata carnalia non sint minoris culpœ quàm
peccata spiritualia. Adulterium enim gravius
sunt majoris cuipœ.
2. Praeterea, Augustinus dicit super Levit.,
quôd « diabolus maxime gaudet de peccato luxu-
rise et idololatriae. » Sed de raajori culpa magis
gaudet. Ergo cùm luxuria sit peccatum carnr.îe,
\idetur quôd peccata carnalia sunt maxim»
CulpîB.
3. Prœterea, Philosophus probat in VII.
Ethic. (Ciip. 6 vel 7), qucd « incontinou3
(l) Te bis etiam in 2, 2, qu. 154, art. 3; ut et lY, Sent.^ dist. 9, qu. 1 , art. 3, quacs-
iiunc. 5, in corp.; et dist. 33, qu. 1 , art. 3, qua:Sliunc. 2, ad 3; et qu. 25, de verit., art. 6,
ad 2} et Isai., I, iect. 6.
Cn']> !" !!• TARTIE, QUESTION LXXin, ARTfCLE 5.
plus honteux de s'abandonner à la concupiscence qu'à la colère. » Or la
colère est un péché spirituel, solon saint Grégoire, et la concupiscence
appartient aux péchés charnels. Donc les péchés de la chair renferment
plus de gravité que les péchés de l'esprit.
Mais saint Grégoire dit , Moral. , XIU . 26 , que les péchés de la chair
sont moins graves, mais plus honteux que les péchés de Tesprit.
(Conclusion. — Puisque, d'une part. Ihomnie commet les péchés delà
chair contre son propre corps et les pécliés de l'esprit contre Dieu
et contre le prochain ; puisque, d'une autre part, il doit dans l'ordre de la
charité plus aimer Dieu et le prochain que son corps , il s'ensuit que les
péchés spirituels impliquent une plus grande culpabilité que les péchés
charnels, bien qu'ils appellent moins de honte.)
Les péchés de l'esprit rendent plus coupable que les péchés de la chair :
non pas que tous les péchés de l'esprit soient plus graves que tous les péchés
de la chair; mais c'est qu'ils renferment plus de malice, toutes choses
égales d'ailleurs , dane leur caractère spécial , par la seule opposition
qu'expriment les deux mots spirituel et charnel. Trois raisons peuvent
faire comprendre cela. La première se tire du sujet. Les péchés spirituels
sont commis par l'esprit, dont le propre est de se tourner vers Dieu ou de
se détourner de lui ; les péchés charnels se consomment dans la délecta-
tion de l'appétit sensitif , auquel il appartient spécialement de se tourner
vers les biens corporels. En conséquence les péchés charnels , considérés
dans leur nature propre, ont plus de rapprochement vers les créatures, par
conséquent plus d'attachement, plus d'adhésion ; mais les péchés spi-
rituels ont plus d'éloignement de Dieu, plus de cette aversion qui consti-
tue l'idée de culpabilité. Envisagés donc comme tels, les péchés spirituels
renferment plus de malice que les autres. — La deuxième raison se prend
dans l'objet. Les péchés charnels se commettent contre le propre corps de
concupircentia est turpior quàm incontinens
ira. » Sed ira est pecr.atiiin spiritiiale, seciin-
dùni Gregorium, XXXI. Moral, (cap. 17 vel
31 ) ; concupiscentia autem pertiaet ad peccata
caicalia. Ergo peccatum carnale est gravius
quàin peccatum spirituale.
Sed contra est, quod Gregorius dicit, quôd
« peccata carnalia sunt minoris ciilpae et ma-
joris infamiaî, quàm spiritualia. »
( CoNCLUsio. — Cùm peccata carnalia ut hu-
jusmodi, in corpus proprium (quod ordirie
charitatis minus quàm ip^e Deus et proximu? ,
in quos per peccata spiritualia peccatur , dilid
débet), cominittantur, majoris esse cuipœ spi
ritualia quàm carnalia peccata, tametsi haec
quàm illa majoris siutinfamlae, manifeslumes!;.)
Respondeo dicendum, quôd peccata spiritua-
ia sunt majoris culpae quàm peccata carnalia :
|uod non est sic inteliigendum, quasi quodlibet
peccatum spirituale sit majoris culpae quolibet
peccato carnali, sed quia consideratâ hâc solâ
diîTerentià spiritualitatis et carnalitatis graviora
sunt quàm caîtera peccata , cseteris paribus.
Cujus ratio triplex potest assignari. Prima qui-
dem ex parte subjecli. Nam peccata spiritualia
pertinent ad spiritiim^ cujus est converti ad
Deam et ab eo averti ; peccata verô carnalia
consummantur in delectalione carnalis appetitùs,
au quem principaliter pertinet ad bonum cor-
por"le converti. Et ideo peccatum carnale in
quantum hujusmodi habet plus de conversione,
propterquod etiam est majoris adhœsionis-, sed
peccatum spirituale habet plus de aversione ,
ex qua procedit ra io ciilp*. Et ideo peccatum
spiiituale ia quantum hujusmodi est majoris
culpœ. Secunda ratio potest surai ex parte ejus
in quem peccatur. Nam peccatum carnaie» ia
quantum hujusmodi, est in corpus pmpiium,
DES RAPPORTS LES PÉCHÉS ENTRE EUX, 693
leur auteur, et les péchés spirituels contre Dieu et contre le prochain, i^li
bien, l'homme ne doit-il pas, dans Tordre de la charité, aimer Dieu et le
prochain plus que son corps? Répétons donc que les péchés spirituels, pris
dans leur caractère spécial, impliquent plus de gravité. — Enfin la troi-
sième raison se déduit du motif. Plus est fort rentraînemcnt vers le mal,
moins le péché renferme de malice , comme nous le verrons bientôt. Or
l'homme est entrahié vers les péchés de la chair avec la plus grande
force, par toute la violence de la concupiscence qui appartient à sa nature
sensitive. Encore une fois les péchés de l'esprit , toujours entendus dans
le sens rigoureux du mot , sont plus graves que les autres (1).
Je réponds aux arguments : 1» L'adultère est non-seulement un péché
de luxure, mais encore un péché d'injustice; et dès-lors on peut le rame-
ner à l'avarice, comme la Glose le remarque fort bien sur les mots
de saint Paul, Ephes., V, 5 : « Fornicateur, ou impudique, ou avare (2). »
Sous ce rapport, l'adultère est plus grave que le vol, d'autant que
l'homme tient plus à sa femme qu'à ses biens.
2° Si le péché de luxure donne au démon le plus grand plaisir, c'est
qu'il miplique l'attachement le j^ius fort, qu'il enchaîne l'homme par des
fers qu'il est difficile de rompre : « La soif des plaisirs , dit le Pliilosophe,
Ethic, ni, 21, est inextinguible. »
(1) Plusieurs commentateurs de saint Thomas recommandent cet article à l'attention des
personnes pieuses qui admirent leur propre vertu , des saints qui se canonisent eux-mêmes
de leur vivant. Craignons une illusion darg^reuse. L'éducation que nous avons reçue , Tétai
que nous avons choisi, le rôle que nous avons adopté, comme aussi les douces inclinations
d'un tempérament calme, la placidité d'un cœur étroit, Tatonie d'une constitution sans vigueur,
tout cela peut nous faire éviter les fautes grossières qui attirent les regards et la censure des
hommes. Mais nous demandons à Tesprit des jouissances coupables en compensation de celles
que le corps nous refuse ; nous savourons à longs traits les douceurs de la mollesse , de la
vanité, de la complaisance en nous-mêmes; nous cachons l'égoïsme sous l'apparence de la
régularité, l'aigreur et le fiel sous les dehors de ia religion ; nous répandons la médisance et
la calomnie sous prétexte de défendre les bonnes mœurs et la vertu ; nous sommes hautains
devant les petits , serviles devant les grands , ennemis de la paix , artisans d'intrigues , avides
de louanges, altérés de la soif des distinctions et des honneurs. A quoi nous servent nos pré-
tendues vertus? A nous remplir d'orgueil, à nous faire commettre les péchés qui renferment
la plus grande malice , les péchés de Tesprit.
(2) M Sachez ceci, qu'aucun fornicateur, impudique , ou avare , ce qui est le culte des idoles,
n*a d'héritage dans le royaume du Christ et de Dieu. »
quod est miuùs diligendum secundùm orilineai non solùm pertinet ad peccatum luxnriae, sed
cliaiiUitis, quàm Deiis et proxin.us, in quos
pcccalur per peccala spiiituaiia : et ideo pcc
etiam pei tinet ad peccatum injustitice ; et quan-
tum ad hoc poteàt ad avaiitiam reduci. ut Glossa
cata spiiitualia, in quantum hujusmodi , sunt j dicit, ad Èphes., V, super illud : « Omuis
majoiis cuipœ. ïerlia ratio potestsumi ex parte j fornicator, aut immundus, aut avarus. » Et tuac
inoti\i. Quia quantô est gravius impulsivum ad j gravius est adulterium quàm fuitum, quauto
peccanduQi, tanto homo minus p^ccat, utinfrà î homini chariore.4 uxor quàm respossessa.
dicetur (art. G). Peccata autem carnalia habeut j Ad secundùm dicendum, quod diabolus di-
\cliomtnlius impulsivum, id est, ipsam conçu- 1 citur maxime gaudere de peccato luxurije , quia
pisctntiàm carnis uobis innatam. Et ideo pec- | est maximœ adlinrenTic-e et difticile ab eo liouio
cata spiiitualia, in quantum hujusmodi, sunt j potest eripi : «Insaliabilis est enim delectabilis
inajûiis culpai. \ appetitus , » ut Philotiopiius dicit in III. Ethic,
Ad pnuiumergo dicendum, quôd adulterium 1 (cap. 21 \el 13),
COI 1" ir PARTIE, QUESTION LXXÏII, ARTICLE G.
.> Si le Sta^^yrito dit quo « il est plus liontiuix de s'abandonner à
la concupiscence qu'à la colère, » c'ost que la première «le ces passions
s'éloigne plus de la raison que la dernière ; a Les péchés de Tintempé-
rance, ajoute-t-il^ Et/de, 111, 21, couvrent d'opprobre, parce qu'ils ont
pour objet des jouissances qui nous sont communes avec les bêtes. »
Ces désordres abrutissent Thomme en quelque sorte , et voilà pourquoi
saint Grégoire écrit qu'ils sont plus honteux que les péchés spirituels.
ARTICLE VL
Les péchés diffèrent-ils de gravité diaprés leur cause ?
Il paroît que les péchés ne diffèrent pas de gravité d'après leur cause,
lo Plus la cause du péché est grande, plus elle porte fortement au mal et
plus il est difficile d'y résister. Or la difficulté de la résistance diminue le
péché ; car si l'homme résiste difficilement au mal , cela vient de sa foi-
blesse , et le péché commis par foiblesse est réputé plus léger. Donc
la gTavité du péché ne suit pas l'intensité de sa cause.
2° La concupiscence est une cause générale du péché; d'où la Glose,
commentant Rom., VI, 7 : a Je ne connoitrois pas la concupiscence, » dit :
a La loi est bonne, parce qu'elle réprime loat mal en défendant la concu-
piscence (1). » Or plus l'homme est dominé par la concupiscence , moins
il pèche grièvement. Donc le péché diminue de gravité à proportion que
sa cause augmente.
(1) Voici le texte do saint Paul : « Que dirons-nous donc? La loi est-elle péché? qu'ains
ne soit. Mais je n'ai connu le péché que par la loi : car je ne connoîtrois pas la concupis-
cence, si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras point, n
Le commentaire de la Glose est emprunte à saint Augustin, De spir. et lil.j IV : « Le
mal ne se fait que par la concupiscence (c'est-à-dire par la convoitise, par le désir). Ce
précepte : « Tu ne convoiteras point , » défend donc tout mal ; l'homme qui l'observeroit ne
pécheroit point. La loi qui renferme ce précepte est bonne , parce qu'elle réprime tout mal. »
Ad tertium dicendura, quodsicut Philosophiis peccati caiisam. Quanto eniin peccati causa
dicit VII. Et/tic. (cap. 6 vel 7) , « turpius est
esse iiicontinenlem concupiscenlia; , quom in-
coutinentem irœ , » quia minus participai de
ratione. Et secundura hoc etiam dicit in III.
Ethic (cap. 21 vel 13), quod «peccata intem-
perantiae sunt maxime exprobrabilia, quia simt
circa illas delectaliones , quae sunt commuues
nobis et brutis. » Unde quodammodo per ista
peccata homo brutalis redditur ; et inde est
quod (sicut Gregorius dicit) sunt majoris in-
faïuis.
ARTICULUS VI.
Vlrum gravitas peccatorum attendatur secun-
dùm causam peccati.
Ad sextum sic proceditur (1). Videtiir quod
gravitas peccatorum non attendatur secundum
fiierit major, tanto vebementius movet ad pec-
candum , et ita difficilius potest ei resisti. Sed
peccatum dirainuitur ex hoc quod ei difficilius
resistilur; hoc enim perlinet ad iniirmitatem
peccantis, ut non facile res stat peccâto , pec-
catum autem quod est ex inûrmitate levius ju-
dicatur. Non ergo peccatum habet gravitatem
ex parte suœ causse.
2. Prœterea, concupiscentia est generalis
qusidam causa peccati; unde dicit Glossa super
iliud Bom., VII : « Nam concupiscentiam ues-
ciebam, etc. » — « Bona esllex, quae dum con-
cupiscentiam prohibet, omne malum prohibet.»
Sed qu into homo fuerit victus majori concu-
piscentia , tanto est minus peccatum. Gravitas
ergo peccati diminuilur ex magnitudine causae.
(1) De bis eliam in 2 , 2 , qu. 148, art. 3, in corp. ; et II, Sent., dist. 33, in exposil. liUeni
•ive teztûs; et qu. 2, de nialo, art. 1 et 10, in corp.
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. G95
3° Comme la rectitude de la raison est la cause de Tacte vertueux, ainsi
le défaut de la raison est la cause du péché. Or plus le défaut de la raison
est grand, plus le péché est petit ; car lorsque la raison disparoît entière-
ment, comme dans l'insensé, le péché s'évanouit; puis quand la raison
B^affoiblit , comme dans l'ignorance, le péché devient plus léger. Donc la
gravité du péché n'augmente pas avec l'intensité de sa cause.
Mais l'axiome dit : « Augmentez la cause, vous augmentez l'effet. » Donc
le péché est d'autant plus grave que sa cause est plus intense.
(Conclusion. — La cause du péché fixe sa gravité : quand elle est la
volonté qui recherche la fm, elle l'augmente en s'augmentant elle-même;
quand elle est une chose qr.i alToiblit le jugement de la raison ou le libre
mouvement de la volonté, elle la diminue.)
On peut distinguer dans le péché, comme dans tous les actes humains,
deux sortes de cause. D'abord une cause propre, directe, par elle-même :
c'est la volonté même de faire le mal ; car cette volonté est au péché comme
Tarbre est au fruit, selon ce que dit la Glose sur cette parole, Matth., VU,
18 : « Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits (1). » Ur plus cotte
volonté est grande , plus le péché est grave ; car l'homme pèche d'autant
plus grièvement, qu'il a une volonté plus ferme de pécher. Les autres
causes du péché sont extérieures, indirectes, éloignées ; elles comprennent
toutes les choses qui inclinent la volonté à faire le mal. Ces (<auses se sub-
divisent comme en deux catégories. Les unes induisent la volonté au mal
conformément à sa nature, en obtenant son libre consentement (2) : telle
ost la fin , qui forme son objet propre. Eh bien , cette cause augmente le
(1) Ce commentaire, qui est emprunté à saint Augustin, Contra JuUan.^ I» 8, peut se
résumer ainsi : « Le bon arbre, c'est la volonté qui est sortie bonne des mains de Dieu, mais
qui se détériore par le libre arbitre; les fruits mauvais, ce sont les péchés que produit la
' «»ionté corrompue. »
\)i) Notre sfiint auteur va nous dire tout à l'heure : « La nature de la volonté est qu'elle
se meuve librement elle-même, d'après le jugement de la raison.
3. Prœterea, sicut rectitudo rationis est causa
•virtnosi actus, ita defeclus rationis videtur esse
causa peccati. Sed defectus ratiouis quanto fiierit
major, tanto est minus peccatura, in tantum
quod qui caret iisu rationis, omnino excuselur
à peccato, et qui ex igiiorantia peccat, levius
peccat. Ergo gravitas peccati uoii augetur ex
maiinitudine causse,
Sed contra , « multiplicata causa , multipli-
calur effedus. » Ergo si causa peccati major
fuerit, peccatum erit gvavius.
( CoNCLUSio — Peccatoram gravitas secuii-
dùm peccati causas altendenda est, non tamen
eodcm modo : secuui.ùm enim volunlalem et
finaleiu causant augetur peccati maguituùo; di-
miiiuitur autein peccatum ex causis quie vel
judicium rationis vel liberum voluatatis motum
Respondeo dicendnm , quôd in génère pec-
cati , sicut et in quolibet alio génère, pote.-t ac-
cipi duplex causa. Una quae est per se et pro-
pria causa peccati , quae est ipsa voluntas
peccandi; comparatur euim ad actum peccati,
sicut arbor ad fructum, ut.dicitiir in GlossJ
super illud Matth., VII : « Non potest arbo!
boua fructus malos facere. » Et hujusmodi
causa quanto fuerit major , tanto peccatuji
erit gravius; quanto euim voluntas fuerit raajoi
ad peccandum , tanto bomo gravius peccat.
Âlige vero causaî peccati accipiuntur quasi ex-
trinsecae et remotae, ex quibus sci.icel vo-
luntas inclinatur ad peccandum. El in bis causis-
est distingueiulum. Quaîùam enim hariim ia-
ducuut voluntatem ad peccandum , secundùm
ipsrira naturdm voUiutalis j sicut finis quod est
dimiuuuat.) [ proprium objectum voluotatis. Et ex tali causa
C9G i" ir PARTIE, QUEsnuif Lxxin, article 6.
péché; car Thomme pèche plus grièvemont. lorsque sa volonté est inclinée
au péché par l'intention d'une fin plus mauvaise. Les autres causes indi-
rectes du péché portent la volonté au mal contre sa nature et contre l'ordre
qui la régit. La nature de la volonté est qn'elle se meuve librement elle-
même , d'après le jugement de la raison. En conséquence les causes
qui diminuent le jugement de la raison (comme l'ignorance), ou celles
qui diminuent le libre mouvement de la volonté (comme la f jiblesse , la
violence, la crainte et d'autres choses pareilles), atténuent le péché dans
la môme mesure qu'elles affoiblissent le volontaire ; à tel point que,
si l'acte cessoit d'être libre, le péché disparoîtroit à l'instant même.
Je réponds aux arguments : l** Il s'agit, dans l'objection , de la cause
indirecte, extrinsèque , qui agit du dehors. Eh bien , nous avons dit que
cette sorte de cause, en s'augmentant elle-même, diminue le volontaire et
le péché par conséquent.
2° Si la concupiscence comprend le mouvement de la volonté, elle
augmente le péché en s'augmentant elle-même ; mais si ce mot désigne
seulement la passion qui est le mouvement de la puissance concupiscible,
il faut sous-distinguer. Ou la concupiscence précède le jugement de
la raison et le mouvement de la volonté, et dans ce cas elle diminue
le péché en raison directe de sa violence, parce qu'elle fait succomber
l'homme à une tentation plus forte et rend sa faute moins imputable; ou
bien la concupiscence suit le jugement de la raison et le mouvement de
la volonté, et dans cette hypothèse elle augmente le péché de toute son
intensité , car elle s'enflamme quelquefois dans le libre consentement^
lorsque la volonté se porte sans frein vers son objet.
30 Le défaut de la raison est une des causes qui diminue le volontaire,
et le péché par conséquent. Voilà tout.
augetur peccatnra. Gravius eniin peccat cujus
voluntQs ex intentione pejoris finis inclinatur
ad peccandiim. Aliae vero caiisae sunt, quce
inclinant voluntatem ad peccandum praster na-
turam et ordinera ipsius voluntatis, quae nata
est moveri libère ex seipsa secundùm judicium
rationis. Unde causae quae diminuunt judicium
rationis (sicut ignorantia). vel quas diminuant
liberum raotum voluntatis (sicut intirmitas, vel
violentia, aut metus, aut aliqnid hujusmodi),
diminuui>t peccatum , sicut et diminuunt volun-
tarium ; in tantum quod si actus sit oiiiniuo
involuntarius non habet rationem peccati.
Ad primum ergo dicendura, quôd objectio iila
procedit de causa nioveute extrinseca, quœ di-
minuit volunto.rium; cujus quidem causae
augraentum diminuit peccatum, ut dictum est.
Ad secundùm dicendum , quod si sub concu'
(1)
fpectât
piscentia includatur etiara ipse motus volun-
tatis , sic ubi est major concupiscentia , est
raajus peccatum. Si vero concupiscentia dica-
tur passio qua;dam , quae est motus vis conca-
piscibilis (1), sic major concupiscentia pra*-
cedens judicium rationis et motum voluntatis
diminuit peccatum ; quia qui majori concupis-
centia slimuiatus peccat, cadit ex gravion
teutatione , unde minus ei imputatur : si vero
concupiscentia sic sumpta sequalur judicium
rationis et molum voluntatis , sic ubi est major
concupiscentia , est majus peccatum ; iusurgit
enim interdum major concupiscentiae motus ex
hoc quod voluntas effrœnute tenJil in suum ob-
jectum.
Ad tertium dicendum, quod ratio illa proce-
dit de causa quae causât involuntarium, et haîc
diminuit peccatum , ut dictum est.
la genitivo, id est potenliœ vel facultatis ejus, quae ad partem ioferiorem seu sensitivam
it.
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS iîNT Œ F.CX. OIH
ARTICLE YII.
Les circonstances aggravent-elles le péché?
Il paroît que les circonstances n'aggravent pas le péché, i'» Le péclté
reçoit sa gravité de son espèce. Or les circonstances né constituent pas
Tespèce du péché, puisqu'elles sont de purs accidents. Donc la jsravité du
péché ne résulte pas des circonstances.
2° Les circonstances sont mauvaises ou elles ne le sont pas. Or si elles
sont mauvaises, elles forment une espèce de mal particulier; si elles ne
sont pas mauvaises , elles ne peuvent augmenter le mal d'aucune ma-
nière. Donc les circonstances n'augmentent pas le péché.
30 Le péché a sa malice dans l'éloignement de Dieu, dans l'aversion.
Or les circonstances affectent le péché dans le rapprochement vers les
créatures, du côté de l'adhésion. Donc les circonstances n'augmentent pas
la malice du péché.
Mais l'ignorance des circonstances diminue le péché : Car celui qui
pèche par ignorance des circonstances mérite le pardon, dit le Philo-
sophe, Ethic, III (1). Or cela ne seroit pas, si les circonstances n'aggra-
voient pas le péché. Donc elles l'aggravent.
(Conclusion'. — Puisque tout s'augmente par ce qui la causé , et que
les circonstances produisent le péché, il est clair que le péché s'aggrave
par les circonstances. )
« Toutes les choses peuvent être augmentées par ce qui les a causées, »
comme le dit le Philosophe en parlant de la vertu. Or le péché est mani-
festement causé par l'inobservation des circonstances; car pourquoi
(1) «L'ignorance générale, » c'est-à-dire l'ignorance de la loi n-rUurclie qui ordonne les
choses ordinaires de la vie, « ne délruit ni le voionlaire ni la faute par conséquent; mais
l'ignorance particulière, » c'est-à-dire Fignorance de ce qu'exigent dans tel ou tel cas le
temps, le lieu, les personnes, les circonstances, « alToiblil ou délruit le volontaire et mérite
le pardon. »
ARTICULUS VII.
Utrùm circumstaiiiia aggravet peccatum.
Ad septimum sic proceilitur. Videtur quôd
circuinstautia non aggravet peccatiim. Pecca-
tum eniin liabet gravita tem ex sua specie.
Circumsiantia autem non dat speciem pec-
cato , cum sit quoddaui accidens ejus. Ergo
gravitas peccati non consideratur ex circum-
siantia.
2. PriTterea , aut circumsiantia est oiala, aut
non. Si circuQjslanlia mala est , ii^sa per se
causât quamdam speciem mali; si vero non sit
Hiaia, non habet unde augeat maium. Ergo
ciicunistanlia nullo modo auget peccatum.
3. Piaeîerea, malitia peccati est ex parte
stvei'âiouis. Sed circumstantiai cousequuutur
peccatum ex parte ronvcrsionis. Ergo non
augent malitiam peccati.
Sed contra est, quod ignorantia circumstan-
tiie diminuit peccatum. Qui euim peccat ex
ignorantia circumstantiae , meretur veniam , ut
dicitur in III. Ethic. Hoc autem non esset nisi
circumsiantia aggravaret peccatum. Ergo cir-
cumsiantia peccatum aggravai.
(CoNCLUSio. — Cum unumqiiodque ex eo-
dem nalum sit augeri, ex quo causalur, et ex
circumstanliis peccatum causelur; ex eisdem
qiioquo peccatum aggravari necessarium.)
Respondeo dicendum , quôd « unumqiiodque
exeodem natuui.est augeri, ex quo causatur,»
sicul PhiiOSOiibus dicit de habilu virlutis in
II. Ethic. .Mauifeslum est autem quod pecca-
, tuiu causatur ex defectualicujus circumstantiss^
608 I" II' PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE 7.
sort-oii de Tordre de la raison dans tel ou tel cas, sinon parce qu'on
n'observe pas les exigences qu'imposent le temps, le lieu, la position, les
personnes? Il est donc clair qne les circonstances peuvent aggraver le
péché. iMais cette aggravation se produit de trois manières. Quelquefois
les circonstances transportent le péché dans un autre genre : ainsi la for-
nication, par exemple, a lieu lorsque l'homme approche une personne
qui ne lui est pas unie; mais si Ton ajoute cette circonstance que la per-
sonne séduite a contracté des liens avec un autre, le crime passe dans un
autre genre de péché, dans celui de l'injustice, parce que le corrupteur
viole les droits d'un tiers, d'où il résulte que l'adultère est plus grave
que la fornication. D'autres ibis les circonstances n'aggravent pas le
péché en le transportant dans un autre genre; mais elles le multiplient
pour ainsi dire, elles en étendent en quelque sorte la nature en l'appli-
quant à un plus grand nombre de choses : supposez (jue le prodigue
donne quand il ne doit pas et à qui il ne doit pas, il manque dans le
même genre de faute sous plus de rapports que s'il donnoit seulement à
qui il ne doit pas; son péché devient donc plus grave, de même que la
maladie acquiert plus de gravité à mesure qu'elle gagne plus de parties
dans le corps humain. C'est là ce qui fait dire à Cicéron, Farad., III :
c( Le misérable qui attente à la vie de son père commet plusieurs péchés :
il attaque celui qui l'a engendré, qui l'a nourri, qui Ta instruit, qui lui
a donné une position, une famille et une patrie. » Enfin les circon-
stances aggravent le péché en en augmentant le désordre et la difformité :
ainsi celui qui prend le bien d'autrui commet le péché de vol; mais s'il
y ajoute la circonstance de prendre beaucoup, son péché devient plus
grave , quoiqu'on soi le peu ou le beaucoup n'impliquent l'idée ni du
bien ni du mal.
Je réponds aux arguments : 1° Il est des circonstances qui donnent
l'espèce à l'acte moral, nous l'avons vu dans une question précédente; et
ex hoc cnim receditur ab ordine rationis, quod
aliquis in operando non observât débitas cir-
cumstantias ; unde manifestiira est quod pec-
catiim natura est aggravari per circurastantiara.
Sed hoc quidem conlingit tripliciter Une quidera
modo, in quantum circurastantia transfert in
aliud genus peccati : sicut peccatum fornica-
tionis cousistit in hoc quod home accedit ad
non suam; si autem addatur beec cirrumstan-
tia, ut illa ad quam accedit, sit alterius uxor,
transfertur jam m aliud genus peccali, siilicet
injiistitiam, in quantum homo usurpât rem al-
terius; et secundum hoc adulterium est gravius
peccatum, quam fornicatio. Aliquando vero cir-
cumstantia non aggravât peccatum quasi tra-
he. s in aliud genus peccati , sed solum quia
multiplicat ralionem peccati : sicut si prodigus
det quando non débet et cui non débet, multi-
plicius peccat eodem génère peccati, quam si
solum det cui non débet ; et ex hoc ipso p ^c-
catum fit gravius, sicut etiara aegritudo est
gravior, quœ plures partes corporis inticit. Unde
et Tullius dicil in Paradoxis (paradoxe 3),
quod « in patris vita violanda , m.ilta pec-
cantur; violatur enim is qui procreavit, qui
aluit, qui erudivit, qui in sede ac domo atque
in Repubiica coUocavit. » Tertio modo circum-
slantia aggravât peccatum ex eo quod auget
deformitalem provenienteni ex alla circuiû-
stantia : sicut accipere alienura coustituit pec-
catum furti ; si autem addatur haec circumstaa-
tia, ut multum accipiat de alieno, erit peccatum
gravius <, quamvis accipere multum vel parum
de se non dicat rationem boni vel mali.
Ad primum ergo dicendum , quod aliqua Cir«
cumstantia dat speciem actui morali , ut supr$
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 699
qiiand elles ne donnent pas l'espèce, elles peuvent encore aggraver le
péché. En effet, de même que la bonté des choses dépend non -seulement
de leur nature spécifique, mais encore de leurs accidents, pareillement la
malice de l'acte résulte de l'espèce tout ensemble et des circonstances.
2° La circonstance peut toujours aggraver le péché, qu'elle soit mau-
vaise ou non . En effet, quand elle est mauvaise, rien n'empêche, comme
nous l'avons vu, qu'elle n'y joigne une nouvelle malice dans la même
nature, sans le changer d'espèce; quand elle n'est pas mauvaise, elle
peut en augmenter le désordre et la difformité par ses rapports avec la
malice d'une autre circonstance (I).
3° La raison doit ordonner l'acte non-seulement à l'égard de l'objet,
mais relativement à toutes les circonstances; on s'éloigne donc de l'ordre
de la raison toutes les fois qu'on n'observe pas les exigences imposées par
les circonstances. Or, d'une part, cet éloignement de la raison suffit à lui
seul pour constituer l'idée du mal; d'une autre part, il se trouve tou-
jours suivi de l'éloignement de Dieu, puisque l'homme s'unit à lui par la
droite raison.
ARTICLE VIII.
La gravité du péché s'augmente-t-elle en proportion du dommage causé?
Il paroît que la gravité du péché ne s'augmente pas en proportion
du dommage causé. 1° Le dommage est un fait qui suit éventuellement
l'acte du péché. Or le fait qui suit l'acte de cette manière n'augmente,
comme nous l'avons dit ailleurs (2), ni sa bonté ni sa malice. Donc la
(1) Le plus et le moins, quoique indifférents de leur nature, aggravent le vol par leurs
rapports avec Finjuslice. Le moins joint au bien et le plus joint au mal font moins de bien et
plus de mal.
(2) Plus haut, XX, 5. Le pauvre peut abuser de l'aumône, et le sage ne point s'émouvoir
de l'injure reçue; mais la méchanceté du pauvre ne diminue pas le mérite de l'homme qui
""îbilum est (qu. 18, art. 10). Et tamen cir-
firastantia quso non dat speciem, potest aggra-
vare peccatum, quia sicut honitas rei non solum
pensatur ex sua specie , sed etiam ex aliquo
accidente ; ita malitia actus non solum pensatur
ex specie actus , sed etiam ex circumstautia.
Ad secundum dicendura, quod utroque modo
circumstanlia potest aggravare peccatum. Si
enim sit mala , non tamen propter hoc oportet
quod constituât speciem peccati, polest enim
addere rationem malilise in eadem specie , ut
dictum est ; si aulem non sit mala , putest ag-
gravare peccatum in ordine ad malitiam alterius
ciicumsta-liae.
Ad tei'tium ilicendum , quôd ratio débet or-
dinare actum non solimi quantum ad objectum,
eed eliam quantum ad omues circumstantias.
art
(1) Ce his etiam in 2, 2, qu. 34 , art. 4; et
. 4 ; et qu. 2 , de malo, art. 10.
Et ideo aversio quaedem à régula rationis at-
tenditur secundum corniptionem cujuslibet
circumstantise , putà si aliquis operetur quando
non débet, vel ubi non débet. Et hujusmodi
aversio sulGcit ad rationem mali ; banc autem
aversionem à régula rationis sequitur aversio à
Deo, cui débet home per rectam rationem con-
juugi.
ARTICULUS VIII.
Utrùm gravitas peccati augcatur secundum
inajus nocumentum.
Ad octavum sic proceditur (1). Videturquôi
gravitas peccati non augeatur secundum raajus
nocumentum : nocumentum enim est quidam
eventus consequens actum peccati. Sed eventu
sequeus non addit ad bonitatem vel malitiam
actus, ut supra dictum est (qu. 20, art. 5).
qu. 73, art. 3; et qu. 74, art. 2; et qu. I5i|
700 1" ir PARTIE, QUESTION LXXfll, ARTICLE 8.
giavité (lu péché ne s'aiirmente pas eu pi'oportio i du doiii.iiaue causé.
2** Le dommage se trouve surtout dans les ])écliés contre le prochain :
car, d'abord, nul ne veut se nuire à soi-même; ensuite l'homme ne
sauroit nuire à Dieu, selon cette parole, Joh , XXXV, 6 et 8 : « Si vos
impiétés se multiplient, que feront-elles contre lui?... Elles ne peuvent
nuire qu'à Thomme semblable à vous. » Si donc le péché alloit s'ag-
gravant avec le dommage, il s'ensuivroit que les pécliés contre le pro-
chain sont plus graves que les péchés contre soi-même ou que les péchés
contre Dieu.
3° On fait plus de dommage à l'homme en lui ôtant la vie de la grâce
qu'en lui ôtant la vie de la nature ; car la vie de la grâce est plus pré-
cieuse que la vie de la nature , à tel point que nous devons mépriser
la seconde lorsqu'il s'agit de conserver la première. Or l'homme
qui sollicite une femme à la fornication, la prive autant qu'il est en
hii de la vie de la grâce, puisqu'il la pousse à un péché mortel. Si
donc la gravité du péché suivoit la grandeur du dommage, il en résul-
teroit que le fornicateur pèche plus grièvement que l'homicide : ce qui
n'est pas. Donc le péché n'emprunte pas sa gravité à la grandeur (^"
dommage.
Mais saint Augustin dit, De lib. arb., lll, li : « Puisque le vice est
contraire à la nature, il renferme d'autant plus de malice qu'il diminue
davantage l'intégrité de la nature. » Or la diminution de la nature n'est
autre chose qu'un dommage. Donc le péché est d'autant plus grave que le
dommage est plus grand.
( GoxcLusiON. — Quand le aommage est prévu et voulu, il aggrave le
péché directement; quand il est prévu mais non voulu, il aggrave le
péché indirectement; quand il n'est ni prévu ni voulu, il aggrave ou
lui tend une main charitable, et la patience du sage n'excuse pas Pagresseur qui Toutrage.
Ergo peccatuni non aggravatur propter majus
nocumentum.
2. Pra terea , nocumentum maxime invenitur
in peccatis quœ sunt contra proximum : quia
sibi ipsi nemo vult nocere ; Dec antem nemo
potest nocere , secundum illud Job, XXXV :
« Si muUiplicatae fuerint iniquitates tuae, qiûd
faciès contra illum? Homini, qui est similis
tibi , nocebit impietas taa. » Si ergo peccat;im
aggravaretur propter majus îîocumentura , se-
queretur quod peccatuni quD quis peccat in
proximum, esset graviuspeccato quo quis peccat
in Deum, vel iu seip^ura.
3. Pr*terea, majus nocumentum iufertur
alicui cum privatur vita gratisft , quam cum pri-
vatur vîta nalui* ; quia vita gratite est melior
quam vita nalurœ ; in tantum quod homo débet
vitam nataiee coiitemnere . ne amittat vitam
gratiae. Sed liomo qui inducit aliquam mulierem
ad fornicandum, quantum est de te privât esm
vita gratiœ, inducens eam ad peccatum mortale ;
si ergo peccalum esset gravius propter majus
nocumentum , sequeretur quod simplex forni-
cator gravius peccaret , quam liomicida, quoi
est maaiieste falsum. Non ergo peccatum est
gravius propter majus nocumentum.
Sed contra est quod Auguslinus dicit in
lif. De lib. arb. (cap. 1 4) : « Quia vitium na-
turse adversatur, tanlum additur malitiae vitio-
rum quantu si naturarum integritati rainuilur. »
Sed dimiuutio iutegritatis naturse est nocu-
mentum, Ergo tanto gravius est peccatum,
quanto majus est nocumentum.
(CoxLUSio. — Nocumentum omne, si vel
prœvisum et intentum vel saltem per se se-
quutum ex actu peccati fuerit, directe ipsum
peccatum aggravât ; nou sic , si pnevisum qui-
dem fuerit , sed non intentum. Et multo mirius.
IDES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 701
n'aggrave pas le péché directement selon qu'il résulte de l'action mau-
vaise par lui-même ou par accident. )
Le dommage peut avoir trois sortes de rapports avec le péché. Quelque-
fois il est prévu et voulu, comme lorsque le voleur ou l'homicide com-
mettent le mal avec Tintention de nuire à autrui. Dans ce cas le dom-
mage augmente directement, selon sa grandeur, la gravité du péché,
parce qu'il en forme l'objet par lui-même. D'autres fois le dommage est
prévu, mais non voulu, comme lorsque le fornicateur, traversant un
champ pour abréger la route qui le mène au lieu du crime, porte sciem-
ment, mais sans l'intention de nuire, préjudice à la récolte. Dans cette
hypothèse, le dommage aggrave encore le péché dans la proportion de
son étendue, mais indirectement; car l'ardeur de la passion fait alors
porter un dommage qu'on éviteroit dans une autre circonstance. Enfin le
dommage peut n'être ni prévu ni voulu. Alors quand il résulte par acci-
dent du péché, il ne l'aggrave pas directement, mais on impute à
l'homme , comme punition de sa négligence à prévoir les suites de ses
actions mauvaises, tous les effets qu'elles entraînent contre son intention;
quand le dommage sort par lui-même du péché, il l'aggrave directement
alors même qu'il n'est ni prévu ni voulu, parce que toutes les choses qui
tiennent au péché d'une manière intime, par des liens essentiels, appar-
tiennent en quelque sorte à son espèce : ainsi quand le fornicateur
^commet publiquement le désordre , le scandale , supposé même qu'il ne
soit ni prévu ni voulu, augmente directement la malice du péché.
Il en est autrement du dommage que l'homme se fait à lui-même, en
encourant la peine portée contre le mal. Quand ce dommage suit par ac-
cident l'action mauvaise, et qu'il n'est ni prévu ni voulu, il n'aggrave
pas le péché et le péché ne l'aggrave pas non plus : ainsi l'homme vindi-
si nec intentum nec prœvisum sit, sed per ac-
cidens ad peccatum sese habeat.)
Respondeo dicendum , quôd nocumentum
tripliciter se habere potest ad peccatum. Quan-
doque enim nocumentum quod provenit ex
peccato, est praevisum et intentum : sicut cum
aliquis aliquid operatur animo nocendi alteri ,
ut homicida vel fur. Et tune directe quantitas
nocumenti adauget gravitatem peccati , quia
tune nocumentum est per se objectum peccati.
Quandoque autem nocumentum est praivisum ,
sed non intentum : sicut cum aliquis transiens
per agrum , ut compendiosius vadat ad forni-
candum , infert scienter nocumentum his quae
gunt seminata in agro, licet non animo no-
cendi. Et sic etiam quantitas nocumenti ag-
gravât peccatum , sed indirecte , in quantum
scilicel ex voluntate multuni inclinata ad pec-
candum procedit quod aliq'.iis non prœtermittat
lacère daraaum sibi vel aliis , quod simpliciter
non vellet. Quandoque autem nocumentum nec
est prœvisum nec intentum. Et tune si per ac-
cidens hoc nocumentum se habeat ad peccatum,
non aggravât peccatum directe; sed propter
negligentiam considerandi nociiraenta quae con-
sequi possent , imputantur homini ad pœnam
quœ eveniunt prœter ejus intentionem , si det
operam rei illicitaî ; si vero nocumentum per
se sequatur ex actu peccati, licet non sit in-
tentum nec prœvismn , directe peccatum ag-
gravât , quia quœcuinque per se consequuntur
ad peccatum , pertinent quodammodo ad ipsam
peccati speciem : putà si aliquis publice forni-
cetur , sequitur scandalum phirimorum , quod
quamvis ipse non intendat, nec forte prœvi-
deat, directe per hoc aggravatur peccatum.
Aliter tamen videtur se habere circa nocu-
mentum pœnale, quod incurrit ipse qui peccat.
Hujusraodi enim nocumentum si per accidens
se habeat ad actum peccati, et non tit praevisum
'iO^ 1" II" TAlVriK, ÛUESTION LXXIII, ARTICLE 8.
natif, poursuivant son ennemi pour le tuer, fait un faux pas et se bles%
le pied, je le suppose, il ne pèche pas plus grièvement et sa peine ne
sera pas augmentée pour autant; quand le dommage fait à soi-même ré-
sulte naturellement, dirLCtement de Taction mauvaise, il n'aggrave pas
le péché, mais le péché Taggrave dans la proportion de sa malice, alors
même qu'il n'est ni prévu ni voulu : ainsi l'infidèle qui ne connoît pas
les châtiments de l'enfer, sera puni plus sévèrement pour l'homicide
que pour le vol; mais comme ces peines n'ont été ni prévues ni voulues
par lui, elles n'aggravent pas son péché; le fidèle, par contre, pèche
d'autant plus grièvement qu'il méprise des peines plus grandes pour
suivre la volonté qu'il a de faire le mal, mais la gravité des peines qu'il
encoure est causée par la gravité de son péché.
Je réponds aux arguments : 1° Lorsque le fait qui suit l'acte est prévu
ou voulu , il en augmente la malice ou la bonté : nous avons prouvé cela
formellement dans une question précédente.
2" Sans doute le dommage aggrave le péché, mais s'ensuit-il qu'il l'ag-
grave lui seul? La difformité, le désordre, voilà la première source de sa
gravité, si bien que le préjudice causé ne lui communique une nouvelle
malice, qu'en le rendant plus contraire à l'ordre. De ce donc que les pé-
chés contre le prochain renferment le dommage d'une manière particu-
lière, on ne peut en conclure qu'ils sont plus graves que les autres; car
il se trouve un plus grand désordre dans les péchés contre Dieu, et quel-
quefois dans les péchés contre soi-même. Il est pareillement vrai que le
foible mortel ne sauroit nuire à Dieu dans sa substance ineffable; mais
il peut tenter de lui nuire dans ce qui lui appartient, soit en détruisant
la foi, soit en violant les choses saintes, péchés qui renferment la plus
grande gravité. L'homme peut aussi se nuire à lui-même sciemment.
nec intentum, non aggravât peccatum, ueque
seqiiilur majorera gravitatem peccati , sicut si
aliquis currens ad occidendnin , impi^igat et
la?dat sibi pedem ; si vero taie nooumeutum per
se consequatur ad actum peccati , licet forte
nec si* praevisum nec intentum, tune majus no-
cumentum non facit giavius pcccatum , sed è
converso gravius peccatum indacit gravius no-
cumentum : sicut aliquis inûdelis qui nihil au-
divit de pœnis inferni, graviorem pœnam in
inferno patietur pro peccato homicidii quam
pro peccato furti ; quia enim hoc nec intendit
nec praevidit, non aggravatur ex hoc peccatum,
sicut contiiigit circa tidelem , qui ex hoc ipso
videtur peccare gravius , quod majores pœnas
contemnit ut impleat vohmtatem peccati, sed
gravitas hujusmodi nocumenti solum causatui-
ex gravitate peccati.
Ad primum ei go dicendum , quod sicut
ctiam supra dictum est (qu. 20, art. 5), cum
de bonitate et malitia exteriorum actuum age-
retur, eventus sequens sisit pra^visus etintentus.
addit ad bonitatera vel malitia m notas.
Ad secundum dicendum , quôd quamvis no-
cumeutum aggravet peccatum, non lamen se-
quitur quod ex solo nocumento peccatum ag-
gravetur ; quinimo peccatum per se est gravius
propter inordinationem , ut supra dictum esi
(art. 3). Unde et ipsum nocumentum aggravai
peccatum , in quantum facit actum esse raagis
inordinatum. Unde non sequitur, si nocumen-
tum maxime habet locum in peccatis quse suut
contra proximura , quod illa peccata sint gra-
vissiraa ; quiamulto mijorinoidinatio invenitui
in peccatis quae sunt contra Deum , et in qni-
busdam eorum quse sunt contra se ipsum. £i
tamen potest dici quod et si Deo nuùus possii
nocere, quantum ad ejus substantiara , potest ta-
men nocumentum atteutare in bis quae Dei sunl,
sicut extirpando tidem, vel violando sacra , quae
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUT, 703
voîOTita^'rement, tcmoin les misérables qui se donnent la mort, quoiqu'ils
clicrchciit un bien apparent dans ce crime, la délivrance de leurs maux.
'o^Le raisonnement développé dans l'objection n'est pas concluant, pour
deux raisons. D'abord l'homicide veut directement le mal du prochain;
mais le fornicateur qui cherche à séduire veut son propre plaisir, non le
dommage d'autrui. Ensuite l'homicide produit par lui-même est comme
cause efficiente la mort corporelle ; mais nul ne peut produire directe-
ment, par soi, la mort spirituelle d'un autre, car l'homme ne meurt
spirituellement qu'en péchant par sa propre volonté.
ARTICLE IX.
Le ppché s'aggrave-t-ilpar la condition de la personne contre laquelle il est commis ?
Il paroit que le péché ne s'aggrave point par la condition de la per-
sonne contre laquelle il est commis. 1° Si nous devions admettre la cause
aggravante qu'on nous propose, le péché s'aggraveroit surtout quand on
le commet contre les hommes justes et saints. Or cette circonstance n'ag-
grave pas le péché; car l'homme vertueux, qui souffre tout sans trouble
et d'une ame égale, se blesse moins de l'injure que l'homme sans vertu,
violent, emporté, qui d'ailleurs se scandalise du mal. Donc la condition
de la personne offensée n'aggrave pas le péché.
2° Si la condition de la personne outragée par l'acte mauvais donnoit
une nouvelle malice au péché, la proximité du sang produiroit cet effet
plutôt que toute autre qualité : « Celui, dit Cicéron, Parad., lll, celui
qui tue son esclave injustement (1) ne commet qu'un péché; mais celui
qui attente à la vie de son père en commet plusieurs. » Or la proximité
(1) Cicéron .ijoute : « Si adsit injuria. » Saint Thomas relrancbe , même dans les citations,
tout ce qui n'est pas nécessaire eu ; >ns.
sunt peccata gravissima. Sibi etiam aliquis
quandoque scienter et volenler infeit nocumen-
tum, sicuti patet in bis qui se interimunt,licetri-
naliler hoc référant ad aliqno i bonum apparens,
putà ad hoc quod liberentur ab aliqua angustia.
Ad tertium dicendnni, quod illa ratio non se-
qidlur propter duo. Primo quidem , quia homi-
cida intendit directe nocumentum proximi; for-
nicator autem qui provocat niulie\em, non in-
tendit nocumentum seddelectationem. Secundo,
quia boniicida e.^^t per se et suftioiens causa coi-
poraiis mortis ; spiritualis autem morlis nullus po-
test esse alteri causa per se sufliciens, quia nul-
lus spiritualiter moritur, nisi propria volunlate
peccando.
ARTICULUS IX.
L'trùm percr.tiim aygraviiiir f^ccntidùm condi-
iiontni persoua ht quam peccatur.
Ad nocum sic proceditur (1). Videtur quod
|1) De bis etiam in 2 , 2 , qu. 61 , art. 2 , ad 3 , et ait. 8 , in corp
' lopler conditionera personap iu quam pecca-
Uir , peccatura non aggravetur. Si enira hoc
osset, maxime aggravarelur ex hoc quod aliquis
peccat in aliquem -virum justum et sanctum.
Sed ex hoc n^n agcravatur peccatum ; minus
enim lœditur ex injuria illata viituosus, qui
;equanimiter tolérât , quam alii qui etiam iu-
terius scandalizati laeduntar. Ergo conditio per-
sonse in quam pcccatur , non aggravât pec-
catum.
2, PrcTterea, si conditio personai aggravaret
peccatum, maxime aggravaretur ex propiuqui-
tate; quia sicut Tullius dicit in Paradox, (pa-
radoxe 3) : « In servo necando semel peccatur,
in patris vita violanda , multa peccantur. » Sed
; i'opinquitas person* in quam peccatur , non
videtur aggravare peccatum; quia unusquist^ue
iibi ipsi maxime est propinquus; et tamea
minus peccat qui aliquod damnum sibi infert,
et qu. 65 , art. i ; i%
TOi r« II« PARTIE, QUESTION LXXIII , Al^TICLE 9.
du sang dans la personne outragée n'aggrave pas le récho ; car Thomnie
est plus proche à lui-même qu'aux antres, et cepcnda-it c'est un plus
petit péclîé de se faire du mal que d'en faire au prochain : ainsi, dit le
Philosophe, on est plus pardonnable de tuer son cheval que celui de son
voisin. Donc la proximité du sans dans la personne offensée n'aggrave
pas le péché.
3° La condition de la personne qui fait le mal aggrave le péché princi-
palement en raison de sa dignité et de sa science ; car il est écrit , Sag,.
VI, 7 : « Les puissants seront puissamment tourmentés; » et Luc,
XII, 47 : ({ Le serviteur qui aura connu la volonté de son maître... et ne
Taura pas faite, sera battu de plusieurs coups. » Donc la condition de la
personne contre laquelle on fait le mal , devroit aggraver le péché pareil-
lement en proportion de sa dignité et de sa science. Or celui qui fait le
mal contre une personne puissante, riche ou savante, ne pèche pas plus
grièvement que celui qui le fait contre le pauvre: Car « Dieu , dit l'Kcri-
ture (1), ne fait point acception des personnes; » Dieu, dont le jugement
doit nous servir de mesure pour apprécier la gravité du péché. Donc la
condition de la personne contre laquelle on fait le mal n'aggrave pas le
péché.
]\lais TEcriture sainte condamne d'une manière spéciale, et les pochés
commis contre les serviteurs de Dieu, lorsqu'elle dit, IIL Rois, XIX, ih- :
« Ils ont détruit vos autels et tué vos prophètes par le glaive; » et les pé-
chés commis contre les personnes qui nous sont unies par les liens du
sang, dans ce texte. Miche e , Vil, ô : « Le fils outrage son père, la fille
s'élève contre la mère, la belle-fille contre sa belle-mère, et l'homme a
pour ennemis ceux de sa propre maison; » et les péchés commis contre
les personnes constituées en dignité, comme dans ce passage. Job,
(1) Deuter,, X, 17; Parai., XTX , 7; Joh , XXXIV, 19; San., VI, 8; Ecrit., XXXV, 15;
ic«.,X, 34; Ga/..1I, 6; Ephés.,\I, 9; f o/oss. , III, 25.
quam si inferret alteri ; putà si occideret equum j est personarum a<'ccptio apud Deum, » secun-
sunm , quam si occideret equum alterius , ut ' dum cujus judicium gravitas peccati pensatnr.
patet per Philosophum in V. Ethic. Ergo pro- ! Ergo conditio personaB in quam peccatur, non
pinquitas personse non aggravât peccatum. ! aggravât peccatum.
3. Praeterea, conditio personc'epeccaDtisprse- ! Sed contra est, quod in sacra Scriptura spe-
cipuè aggravât peccatum ratione dignitatis vel
scientise, secundum illud Sap., VI : « Potentes
potenter tormenta patientur ; » et Luc, XII :
« Servus sciens voluntatem Domini et non fa-
ciens, plagis vapulabit multis. » Ergo pari ra-
tione ex parte personse in quam peccatur magis
aggiavaret peccatuo] dignitas aut scientia per-
sonae in quam peccatur. Sed non videtur gravius
peccare qui facit injuriam personœ ditiori , vcl
potentiori , quam alicui pauperi , quia « non
cialitervituperatur peccatum quod contra serves
Dei commiltitur; sicut dicitur III. Beg.,YA\ :
« Âltaria tua deslruxeruut , et prophetas tuos
occiderunt gl-idio. » Vituperatur etiam maxime
peccatum commissum in personas propinquas ,
secunlùm illud Mickœœ, VII : « Filius contu-
meliam facit patri, filia consurgit adversus
matre;n suam. » Vituperatur etiam specialit r
peccatum quod commiUitur in personas iu di-
gnitate constitutas, ut patet Job, XXXI* :
qu. 80, art. 5; ut et I,Senf.. dist. 20, art. 2; et OpuscAM, cap. 238; et in Psalm. XII
col. t; et aà Ro7^^., II , Ic-cl. 2, co!. t ; et in I. ad Cor., X, lect. 7 , col. 2 et 3.
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 705
XXXIV, d8 : « Lui qui dit à un roi : Vous êtes un apostat, qui appelle
impies les chefs des peuples (1). » Donc le péché s'aggrave par la condi-
tion de la personne contre laquelle il est commis.
(Conclusion. — Puisque la personne offensée forme en quelque sorte
Tobjet du péché, sa condition ou sa dignité Taggrave nécessairement.)
La personne contre laquelle on pèche est en quelque sorte Pobjet du
péché. Or nous avons montré, dans le troisième article, que la première
gravité du péché vient de son objet, et qu'elle est plus ou moins grande
selon que cet objet forme une fin plus ou moins élevée. D'une autre part,
les fins principales de nos actes, c'est Dieu, nous-mêmes et le prochain;
car tout ce que nous faisons dans le bien comme dans le mal, nous le
faisons pour Tune ou l'autre de ces fins , bien qu'elles aient entre elles
des rapports d'ordre et de subordination. On peut donc juger, du point
de vue de ces trois termes, la gravité que donne au péché la condition de
la personne outragée. D'abord du point de vue de Dieu. L'homme est uni
d'autant plus étroitement à son divin Auteur, qu'il en approche davan-
tage par la vertu ou qu'il lui est consacré plus spécialement; l'injure
qu'on lui fait rejaillit sur Dieu proportionnellement à cette union, sui-
(1) Voici le contexte, ibid.j 17-19 : « Peut-on guérir celui qui n'aime point la justice? Et
comment condamnez -vous avec tant de hardiesse celui qui est le Juste, qui dit à un roi :
Vous êtes un apostat, et qui appelle impies les chefs des peuples , qui n'a point d'égard à
la personne des princes, qui n'a point eu de considération pour le tyran, lorsqu'il disputoit
contre le pauvre, parce que sa main a fait tous les hommes? » Quelques théologiens trouvent
que ces paroles ne prouvent pas la thèse de notre saint auteur ; ils diseut : Nous voyons là
que le Créa«'^ur de « tous les hommes, celui qui est le Juste, » TEtre infiniment saint, le
Vengeur du péché « n'a point d'égard à la personne des princes....; il appelle impies les chefs
des peuples; il dit à un roi : vous êtes un apostat; » Dieu lui-même semble injurier les
puissants du monde : comment cela prouve-t-il que Tinjure faite aux grands renferme plus de
gravité que l'injure faite aux petits? Comment? De la manière la plus simple du monde. Job
soulève des plaintes contre la Providence ; un de ses amis l'en reprend , lui disant : Le Sei-
gneur proclame la vérité devant les conducteurs des peuples, il fait entendre des paroles sé-
vères aux princes , il blâme hautement les injustices des rois : et ce Dieu grand , qui juge les
chefs des nations , vous l'accusez ; et cet Etre immense , infini , qui ne craint pas de condamner
les Tiaîlres de la terre , vous le citez à votre tribunal pour lui demander compte de ses œuvres!
Ainsi Dieu est juste, irrépréhensible, grand, tout-puissant, au-dessus de tout, pourquoi?
par?e qu'il dit la vérité aux princes, parce qu'il juge les actions des rois. Tel est donc le
respect que l'on doit aux chefs des nations : le Maître du ciel et ceux qu'il revêt de son au-
torité suprême ont seuls le droit de les blâmer.
« Qui dicit régi apostata, qui vocat duces im-
pios. » Ergo conditio personae in quam peccatur,
aggravât peccatum.
(Co^■CLUSIO. — Cùm persona in quam pec-
catur , sit quodammodo objectum peccati, ne-
cesse estaggravari peccatum secundùra perspnee
in quam peccatur conditionem et dignitatem.)
Respondeo dicendum, quod persona in quam
peccalur est quodammodo objectum peccati.
Dictum est autem supra (art. 3), quod prima
gravitas peccati attenditur ex parte objecli; ex
que quidem tanto attenditur major gravitas in
peccato, quanto objectum ejus est principalior
tinis. Fines autem principales humanorum ac-
tuum sunt Deus, ipse et homo, etproximus.
Quidquid enim facimus , propter aliquod horum
facimus, quamvis etiam horum trium unum sub
altero ordinetur. Potest igitur ex parte horum
trium considerari major vel minor gravitas ia
peccato secundum conditionem personœ in quam
peccatur. Primo quidem ex parte Dei , cui
tanto magis aliquis homo conjungitur , quanto
est virtuosior vel Deo sacratior ; ot ideo injuria
tali persoDse illata magis redundat in Deum,
43
706 I" II" PARTIE, QUESTfOX LXXITl, -VaTTCLE 9.
\.int co (jui t si écrit, Zach., \\,S : « Celui qui vous louche luc toutlic à
la prunelle de l'œil : » le péché a donc plus ou moins de gravité suivant
qu'il attaque une personne unie phis ou moins étroitement à Dieu par la
vertu ou par son ministère. Ensuite du point de vue de nous-mêmes.
L'homme pèche d'autant plus grièvement, qu'il attaque une personne qui
tient à lui ])lus intimement, soit par les liens du sang, soit par la reli-
gion des bienfaits, soit d'une autre manière; il semble se blesser lui-
même en raison de ces rapports et son péché s'aggrave dans la même pro-
portion, conformément à cette parole, Eccli., XIV, 5 : « A qui sera bon
celui qui est mauvais à lui-môme? » Enfin du point de vue du prochain.
Plus on blesse de personnes, plus on pèche grièvement : donc le péché
commis contre une personne publique, par exemple contre le prince ou
contre le roi qui représente tout un peuple, a plus de gravité que le
péché commis contre une personne privée; aussi le Seigneur dit-il,
Exod.y XXÏI, 28 : « Tu ne maudiras point le prince de ton peuple. » De
même l'injure faite à un grand personnage est plus grave, à cause du
trouble et du scandale qu'elle occasionne (1).
Je réponds aux arguments : 1° Celui qui outrage l'homme de bien
trouble, autant qu'il est en lui, le repos de son ame et de son corps; si
le juste conserve la paix et la sérénité, il le doit à sa vertu, qui ne di-
minue point, tant s'en faut, le péché de son agresseur.
2» Quand l'homme se nuit à lui-même dans les choses soumises au do-
maine de sa volonté, dans les biens qu'il possède, il se rend moins
coupable que lorsqu'il nuit aux autres, parce qu'il agit dans les limites de
sa puissance et de son libre arbitre; mais le préjudice qu'il se feiit dans les
choses qui ne sont point soumises au domaine de sa volonté, comme dans
les dons de la nature et de la grâce , charge plus sa conscience que le
(1) Ainsi la condition qui aggrave le péché commis contre le prochain comprend quatre
choses : la vertu, la consécration à Dieu, la parenté et la grandeur. Ne nous contentons pas
de parler de la deuxième , parlons aussi des trois autres.
secundum illud Zach., II : « Qui vos tetigerit,
tangil pupillam oculi mei. » Unde peccatum fit
gravius ex hoc quod peccatur in personam
magis Deo coiijunctani , vel ratione virtutis val
ratione officii. Ex parte etiam sui ipsius mani-
festum est quod tanto aliqiiis gravius peccat ,
quanto aliquis in magis conjunctam personam,
seu naturali necessitudine, seu beneficiis , seu
quacûmque conjunctione , peccaverit ; quia vi-
detiir in seipsum magis peccare , et pro tauto
gravius peccat , secundum ilhid Eccli., XIV :
« Qui sibi nequam est , cui bonus erit? » Ex
parte vero proximi tanto gravius peccatur ,
quanto peccatum plures tansit ; et ideo pecca-
tum quod fit in personam publicam (putà regem
vel principem qui gerit personam totius mul-
litudinis), est gravius quam peccatum quod
committitur contra unam personam privatara ;
unde specialiter dicitur Exod., XXlI : « Prin-
cipi populi tui non maledices. » Et similiter in-
juria quœ lit alicui famosse personse, videtur
esse gravior ex hoc quod in scandalum et in
turbationem pUirimorum redundat.
Ad primum ergo dicendum , quod ille qui
infert injuriam virtuoso, quantum est in se,
turbat eum et interius et exterius; sed quod
iste interius non turbetur, coiUingit ex ejus bo-
nitate, quae non diminuit peccatum injuriantis.
Ad secundum dicendum , quôd nocumentum
quod quis sibi ipsi infert in his quaî subsuut do-
minio proprise voluntatis , sicut in rébus pos-
sessis, habet minus de peccato, quam si alteri
inferatur, quia propria voluntate hoc agit; sed
in his quae non subduatur doininio voluntatis
DES r APPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 7J7
dommage qu'il porte au prochain, car celui qui s'ôte la vie commet
un plus grand crime que celui qui tue son ennemi. Or les biens de
nos proches ne sont pas soumis à notre volonté : l'objection ne prouve
donc pas que le dommage que nous leur portons renferme moins de gra-
vité que celui que nous nous faisons à nous - mêmes , à moins qu'ils n'y
consentent et ne le ratifient.
3° Dieu ne fait point acception de personnes, en punissant plus sévère-
ment les péchés commis contre les hommes constitués en dignité; car ces
péchés-là nuisent à un plus grand nombre de personnes que les autres.
ARTICLE X.
Lfi péché s'aggrave-t-il par la grandeur de la personne qui le commet?
Il paroît que le péché ne s'aggrave point par la grandeur de la
personne qui le commet. 1" Ce qui fait la vraie grandeur de l'homme,
c'est l'attachement à Dieu , selon cette parole , Fccli., XXV, 13 : « Com-
bien est grand celui qui a trouvé la sagesse et la science ! mais rien n'est
plus grand que celui qui craint le Seigneur. » Or plus l'homme est attaché
à Dieu , moins ses actions lui sont imputées à péché ; car il est écrit,
II Parai., XXX , 18 et 19 : « Le Seigneur est bon ; il fera miséricorde à
tous ceux qui cherchent de tout leur cœur le Seigneur Dieu de leurs pères,
et il ne leur imputera point ce défaut de sanctification (1). » Donc le pé-
ché ne s'aggrave point par la grandeur de la personne qui le commet.
2^ « Dieu ne fait point acception des personnes , » dit l'Apôtre ,
Rom., Il, M. Donc il ne punit pas le même péché plus sévèrement dans
(1) Lorsque Ezéchias, succédant à l'impie Achaz , eut rétabli le culte du vrai Dieu dans
Israël, « une grande partie du peuple qui ne s'éloit point sanctifié, dit le saint Livre, ibid.^ 18,
ne laissa pas de niangor la Pâque , ne suivant point en cela ce qui étoit écrit. » Tel est « le
manque de sanctification » que le Seigneur ne devoit pas lui imputer.
(sicut sunt naturalia et spirilualia bona), est
graviiis peccatum nocumentum sibi ipsi inferre,
gravius enim peccat qui occidit seipsum, qiiam
qui occidilalteruui. Sed quia res propinquorum
nostioram noo subduntur voluntatis nostree do-
minio, non pro.edit ratio quantum ad nocu-
nienla rébus iili:! am iliata , quod circa ea minus
peccetur, nisi 'orte velinl vel ratum habeanl.
Ad lertium dieendum , quod non est acceptio
persouarum , si Deiis gravius punit peccantem
contra exoellciitioies personas ; hoc enim fit
propter hoc quod redundat in plurium nocu-
mentum.
ARTICULUS X.
magnitudo personae peccantis non aggravet
peccatum. Homo e'.iim maxime redditur magnus
ex hoc quod Deo adhcxret , secundum illud
Eccli.j XXV : « Quam magnus est qui invenit
sapientiam et scientiam ; sed non est super ti-
mentem Dominum. » SeJ quanto aliquis ma-
gis Deo adhœret , tanto minus imputatur ei
aliquid ad peccatum. Dicitur enim II. Pa-
rai., XXX '. « Dominus bonus propitiabitur
ciinctis qui in toto corde requiruut Dotninum
Deum patrum suorum , et non imputabitur eig
quod minus sanctificati sunt, Eigo peccatum
non aggiavatur ex magnitudine personae pec-
cantis.
Vtrùm magnitudu persouœ peccantis aggravet 2, Praeterea, « non est personarum acceptio
}:eccatum. j apud Deum, » ut jdicitur llom., II. Ergo noa
Ad decimum sic proceditur (1). Videtur quod j magis punit pro uno et eodem peccato unuM
(1) De bis eliaïn infrâ, qu. 89, art. 3 et art. 5 ; et qu. 102 , art. 3, ad 11 ; et 2, 2 , qu. 100,
tiU 1, ad 7; et qu. 7, de malo^ art. 10, ad 5: et in Paalm. XXIY, col. ^
708 I" IF PARTIE, QUESTION LXXIII, ARTICLE iO,
Tun que dans Tau tre; donc le péché ne suit pas dans sa gravité rélévation
de la personne qui le commet.
3" Le bien ne doit nuire à personne. Or le bien nuiroit à l'homme , si
son mérite, sa distinction, sa grandeur augmentoit le mal qu'il fait. Donc
le péché ne s'aggrave point par la dignité de la personne qui le commet.
Mais saint Isidore dit , De sianmo hono , 11 , 18 : « La grandeur
du péché s'accroît par la grandeur de celui qui le commet (1). »
(Conclusion. — Quand la grandeur de l'homme qui fait le mal a pour
cause la science, les bienfaits reçus de la providence et le pouvoir, elle
aggrave le péché en augmentant le consentement, l'ingratitude et le con-
seil; quand elle résulte de la vertu, elle rend moins imputables les péchés
de surprise en diminuant le consentement.)
Il y a deux sortes de péché : les péchés de surprise , qui échappent à la
fragilité humaine ; puis les péchés de propos délibéré , qui procèdent de la
libre détermination. Les péchés de surprise sont d'autant moins impu-
tables, que leur auteur est plus grand par la vertu ; car l'homme vertueux
ne néglige rien pour prévenir ces sortes de fautes, mais la fragilité de la
nature humaine ne lui permet pas de les éviter toutes. Les péchés de
propos délibéré sont, au contraire, d'autant plus imputables que leur
auteur a plus de mérite, plus de dignité , plus de grandeur, et cela par
quatre raisons. D'abord par le consentement. L'homme distingué par
(1) Notre saint auteur citera dans Tarlicle une partie de ce texte, Sag.^ VI , 6 et 7 : « Ceux
qui comnDandent aux autres sont jugés avec une extrême rigueur. On a de la compassion pour
les petits, et on leur pardonne aisément; mais les puissants seront puissamment tourmentes. »
Comme le peuple juif avoit péché avec les filles de Moab, Dieu dit à Moïse, Nombr.^ XXV, 4 :
« Prenez tous les princes du peuple et les pendez à des potences en plein jour. » Pourquoi
un châtiment si terrible? Parce que « les désordres et les adultères des grands, dit saint Jean
Damascène , méritent les plus grands châtiments. » Sous Tancienne alliance aussi , quand un
prêtre avoit violé le précepte du Seigneur, il devoit oCFrir le même sacrifice que si tout le
peuple avoit péché; la loi du Lévilique ^ IV, 2 et suiv., lui commandoit, dans le premier
comme dans le second cas, d'immoler un veau sans tache. « Puisque les personnages élevés,
dit saint Chrysostôme, in Psalm. VI, retirent plus d'honneurs et plus d'avantages de leurs
vertus, il faut qu'ils trouvent plus de honte et plus de rigueur dans leurs vices. » Qui a les
avantages d'une position, doit en supporter les désavantages : « qui sentit commodum, et onus
sentira débet. »
quam alium ; non ergo aggravatur peccatum ex
magnitudine personae peccantis.
3. Prselerea, nullus débet ex bono incom-
modum reportare. Reportaret autem, si id quod
agit, magis ei imputaretur ad culpam. Ergo
propter maguituuinem personœ peccantis non
aggravatur peccatum.
Sed contra est, quod Isidorus dicit in IL De
summo bono : « Tantô raajus cognoscitur pec-
catum esse, quantô major qui peccat habetur. »
(Co^■CLUs^o. — Quselibet peccantis personae
magnitudo propier eam quae de majoribus ac-
ceptis beneficiis committitur ingratitudinem ,
majusque aliorum scandalum, auget peccatum
ex deliberata voluntate commissum ; ea autem
quae secundùm virtutem accipitiir magnitudo,
peccatum ex surreptione et humana fragilitate
ortum, dirainuit.)
Respondeo dicendum, quôd duplex est pec-
catum. Quoddam ex surreptione proveniens
propter inûrmitatem humanae naturse : et taie
peccatum minus imputatur ei qui est major ia
virtute, eo quod minus negligit hujusmodi pec-
cata repriraere, quae tamen omnino subterfugera
infirmitas humana non sinit. Alia verô peccata
sunt ex deliberatione procedentia : et ista pec-
cata tantô magis alicui imputantur quantô ma-
jor est, et hoc potest esse propter quatuor.
DES RAPPORTS DES PÉCHÉS ENTRE EUX. 709
la science et par la vertu peut résister plus facilement au mal ; d'où
le Seigneur dit, Luc, XII, 47 : « Le serviteur qui aura connu la volonté
de son maître... et ne Taura pas faite , sera battu de plusieurs coups. »
Ensuite par l'ingratitude. Tout bien qui élève est un don du ciel,
en sorte que Thomme grand blesse plus grièvement la reconnoissance en
offensant Dieu; la grandeur donc, celle même qui résulte des richesses ,
aggrave le péché, conformément à cette parole, Sag., VI, 7 : a Les puis-
sants seront puissamment tourmentés. » Après cela, par Topposition du
péché à la grandeur. Quand le prince, constitué le gardien de la justice,
ne craint pas de la violer; quand le prêtre , qui a fait vœu de chasteté,
blesse cette vertu, ils pèchent plus grièvement. Enfin par le scandale^
Comme le dit saint Grégoire , Pastor., 1 , 2 , o le péché porte au loin la
contagion du mauvais exemple , quand ceux qui le commettent sont
honorés pour leur élévation; » d'ailleurs les fautes des grands par-
viennent à la connoissance d'un plus grand nombre de personnes, et sou-
lèvent plus de blâme et plus d'indignation.
Je réponds aux arguments : 1° Il s'agit, dans le texte objecté, des
péchés de surprise, qui échappent à la foiblesse humaine.
2° Dieu ne fait point acception des personnes, quand il punit les grands
plus sévèrement; car le rang élevé qu'ils occupent ajoute à la gravité de
leurs fautes.
3° Les grands ne retirent pas de dommage des biens qu'ils possèdent,
mais du mauvais usage qu'ils en font.
Primo quidetn, quia faciliùs possunt resistere
peccato majores , putà qui excedunt in scientia
et virtute ; unde Domiuus dicit , Luc, XII ,
qiiôd « servus sciens voluntatem domini sui,
et non faciens , p'agis vapulabit multis » ( ut
suprà). Secundo, propter ingratitudinem, quia
omne bonum quo aliquis magnificatur, est Dei
beneficium, cui homo fit ingratus peccando;
et quantum ad hoc quselibet inajoritas etiam in
temporalibiisbonis peccatum aggravât, secundùm
illud Sop., VI : « Poteutes potenter toriiieuta
patientur. » Tertio, propter specialem repu-
gnantiam actùs peccati ad maguitudinem per-
sonae ; sicut si princeps justitiam violet , qui
ponitur justitiœ custos; et si sacerdos fornice-
lur, q^ji castitatem vovit. Quarto, propter exem-
plum sive scandalum, quia, ut Gregorius dicit
in Pastoroli (part. I, cap, 2), « inexemplum
culpa vehementer extendiîur, quando pro reve-
rentia gradùs peccator bonoratur; » ad plurium
etiam nolitiam perveuiunt peccata magnorum,
et magis homiues ea indigné ferunt.
Ad piimum ergo uicendum, quôd auctoritas
illa loquitur de bis quae per surreptionem infir-
niitatis humanse negligeiiter aguntur.
Ad secundum dicendura, quôd Deus non ae-
cipit personas si majores plu - punit , quia ipso-
rum majoritas facit ad gravitatem peccati, ut
dictum est.
Ad tertium dicendum , quod homo magnus
non reportât incommodum ex bono quod habet»
sed ex malo usa illius.
fiN DU CINvil'ltKE VOLUMEW
TABLE
DES
mat;ièr£s contenues dans le CINQUIÈHE VOiniSE.
PREMIÈRE PARTIE DE LA SECONDE (s.«v
TRAITÉ DES PASSIONS
(SUITE).
QUESTION XXVI.
Des passions en particulier , et d'abord de Tamour
Article 1. L'amour est-il dans la puissance concupiscible? 2
Article II. L'amour est-il une passion? 5
Article III. L'amour est-il la même chose que la dilection? 7
Article IV. L'amour peut-il se diviser en amour d'amitié et en amour de
concupiscence? 10
QUESTION XXVIL
De la cause de l'amour.
Article L Le Lien est-il la seule cause de Tamour? 13
Article II. La connoissance est-elle la cause de l'amour? 15
Article III. La ressemblance est-elle la cause de l'amour? il
Article IV. Une autre passion peut-elle être la cause de l'amour? 21
QUESTION XXVIII.
Des effets de l'amour.
ARTICLE I. L'union est-elle un effet de l'amour? 23
kRTiCLE II. L'inhésion réciproque est-elle un effet de l'amour? 26
IRTiCLE III. Le ravissement est-il un effet de l'amour? 29
è^RiiCLE IV. La jalousie et le zèle sont-ils un effet de l'amour? 32
Article V. L'amour est -il une passion qui blesse son sujet? 34
Article VÏ. L'amour est-il la cause de toutes les actions que fait l'être
aimant? 37
QUESTION XXIX.
De la haine.
Article I. Le mal est- il la cause ou l'obi et de la haine? 3U
TABLE DES MATIÈRES DU CINQUIÈME VOLUITE. 711
Article II. L'amoiip est-il la cause de la haine? 4i
Article lll. La haine est-elle plus forte que Tamour? 43
Article IV. Peut-on se haïr soi-même? 46
Article V. Peut-on haïr la vérité? 48
Article VI. Peut-on haïr les choses sénérales? 50
o*
QUESTION XXX.
De la concupiscence.
Article I. La concupiscence est-elle seulement dans Tappétit sensitif? 53
Article II. La concupiscence est-elle une passion spéciale de la puissance
concupiscible? 56
Article III. Y a-t-il des concupiscences naturelles et des concupiscences
non naturelles? 58
Article IV. La concupiscence est-elle infinie. 61
question xxxl
De la délectation considérée en elle-même.
Article I. La délectation est-elle une passion? 65
Article II. La délectation est-elle successive ou simultanée? 68
Article III. La délectation diffère-t-elle de la joie? 70
Article IV. La délectation peut-elle être dans l'appétit intellectif? 73
Article V. Les délectations corporelles et sensibles sont-elles plus grandes
que les délectations spirituelles et intellectuelles? 75
Article VI. Les délectations du toucher sont-elles plus grandes que les
délectations des autres sens? 79
Article VII. Y a-t-il des délectations contraires à la nature? 82
Article VIII. Y a-t-il des délectations contraires les unes aux autres? 84
QUESTION XXXII.
Des causes de la délectation.
Article I. L'opération est-elle la propre cause de la délectation? 87
Article II. Le changement est-il une cause de délectation? 89
Article III. L'espérance et la mémoire sont-elles des causes de délecta-
tion? 92
Article IV. La tristesse est-elle une cause de délectation? 94
Article V. Les actions des autres sont-elles pour nous une cause de dé-
lectation? 96
Article VI. Les actes de bienfaisance sont-ils une cause de délectation? 98
Article VIL La ressemblance est-elle une cause de délectation? iOi
Article VllI. L'admiration est-elle une cause de délectation? 103
QUESTION XXXIII.
Des effets de la délectation.
^ -r^E I. La délectation produit-elle la dilatation des cœurs? 106
'^ La délectation produit-elle le désir ou la soif d'elle-même? 108
712 TABLE DES MATIÈRES
Article IH. La délectation gène-t-elle l'usage de la raison?
Article IV. La délectation perfectionne-t-elle l'opération?
QUESTION XXXIV.
De la bonté et de la malice de la délectation.
Article I. Toute délectation est-elle mauvaise?
Article H. Toute délectation est-elle bonne?
Article ÏII. Y a-t-il une délectation qui soit le plus grand bien?
Article IV. La délectation est-elle la règle ou la mesure du bien et du
mal moral?
QUESTION XXXV.
De la douleur ou de la tristesse considérée en elle-même.
Article I. La douleur est-elle une passion de l'ame?
Article II. La tristesse est-elle la même chose que la douleur?
Article IH. La tristesse ou la douleur est-elle contraire à la délectation?
Article IV. Toute tristesse est-elle contraire à toute délectation.^
Article V. Y a-t-il une tristesse contraire à la délectation de la contem-
plation?
Article VI. L'homme fuit-il plus la tristesse qu'il ne recherche la délec-
tation?
Article VIL La douleur du corps est-elle plus grande que la douleur de
rame?
Article VIIL Y a-t-il quatre espèces de tristesse : l'abattement, l'anxiété^
la commisération et l'envie?
QUESTION XXXVL
Des causes de la tristesse ou de la douleur.
Article L La cause de la douleur est-elle la perte du bien ou l'union du
mal?
Article IL La concupiscence est-elle une cause de la douleur?
Article III. Le désir de l'unité individuelle est-il une cause de la dou-
leur?
Article IV. La force majeure est-elle une cause de douleur?
QUESTION XXXVn.
Des effets de la tristesse ou de la douleur.
Article L La douleur enlève- 1- elle la faculté d'apprendre?
Article IL La tristesse ou la douleur produit-elle l'abattement de l'es-
prit?
Article III. La tristesse ou la douleur affoiblit-elle l'opération?
Article IV. La tristesse nuit-elle plus au corps que les autres passions
de Famé?
QUESTION XXXVIII.
Des remèdes de la tristesse ou de la douleur.
Amicle L Toute joie soulage-t-elle la tristesse ou la douleur?
114
H7
121
123
126
129
131
134
136
140
144
148
152
155
158
160
162
165
168
170
172
i7S
»U CINQUIÈME VOLUME. Ti3
Article II. Les larmes soulagent-elles la tristesse ou la douleur? 178
Article HI. La compassion de l'amitié soulage-t-elle la tristesse et la
douleur? 180
Abt;cle IV. La contemplation de la vérité soulage-t-elle la tristesse ou
la douleur? /81
Article V, Le sommeil et les bains soulagent-ils la tristesse ou la dou-
leur? ' 483
QUESTION XXXIX.
De la bonté et de la malice de la tristesse ou de la doiiléù^»
Article I. Toute tristesse est-elle mauvaise? 186
Article II. La tristesse peut-elle être honnête? 188
Article III. La tristesse peut-elle être utile? 190
Article IV. La douleur du corps est-elle le souverain mal de l'homme? 192
QUESTION XL.
Des passions de la puissance irascible , et d'abord de l'espérance et
du désespoir.
Article I. L'espérance est-elle la même chose que le désir? 195
Article IL L'espérance est-elle dans la faculté cognitive ou dans la fa-
culté appétitive? ^97
Article III. L'espérance est-elle dans les animaux? 200
Article IV. L'espérance a-t-elle son contraire dans le désespoir? 202
Article V. L'espérance a-t-elle une de ses causes dans l'expérience? 204
Article VI. L'espérance a-t-elle une de ses causes dans la jeunesse et
dans l'usage immodéré du vin? 206
Article VII. L'espérance est-elle une cause d'amour? 209
Article VIII. L'espérance est-elle favorable ou nuisible à l'opération? 210
QUESTION XLI.
De la crainte considérée en elle-même.
Article I. La crainte est-elle une passion de l'ame? 213
Article II. La crainte est-elle une passion spéciale de l'ame? 21 o
Article IIL Y a-t-il une crainte naturelle? 217
Article IV. Y a-t-il six espèces de craintes : la paresse, la confusion, la
honte, l'étonnement, la stupeur et l'angoisse? 219
QUESTION XLII.
De Tobjet de la crainte.
Article I. Est-ce le mal ou le bien qui est l'objet de la crainte? 223
Article II. Le mal physique est-il l'objet de la crainte? 225
Article III. Le mal moral est-il l'objet de la crainte? 227
Article IV. La crainte même peut-elle être l'objet de la crainte? 230
Article V. Les choses extraordinaires et soudaines sont-elles un plus
grand objet de crainte que les autres? 231
article VI. Les maux sans remède sont-ils un plus grand objet de
'nte que les autres? 254
T14 TABLE CES MATIÈRES
QUESTION XLIII.
De la cause de la crainte.
Article I. L'amour est-il une cause de la crainte? 23*5
Article II. L'impuissance est-elle une cause de la crainte? ?.38
QUESTION XLIV.
Des efiets de la crainte.
Article I. La crainte produit-elle dans l'homme une contraction orga-
nique? 241
Article II. La crainte favorise -t-elle le conseil? 244
Article III. La crainte produit-elle le tremblement du corps? 246
Article IV. La crainte gêne-t-elle Topération? 248
QUESTION XLV.
De l'audace.
Article L L'audace est-elle contraire à la crainte? 2d0
Article II. L'audace suit-elle l'espérance? 2o2
Article III. Le défaut est-il la cause de l'audace? 2od
Article IV. L'audace est-elle plus grande dans l'attaque que dans le
combat? 2o8
QUESTION XLVL
Be la colère considérée en elle-même.
Article I. La colère est-elle une passion spéciale? 261
Article II. La colère a-t-elle pour objet le bien ou le mal? 263
Article III. La colère est-elle dans la puissance concupiscible? 266
Article IV. La colère suit-elle la raison? 268
Article V. La colère est-elle plus naturelle que le désir? 269
Article VI. La colère est-elle plus mauvaise que la haine? 272
Article VIL La colère a-t-elle le même objet que la justice ou l'injustice ? 276
Article VIII. Y a-t-il trois espèces de colères : le fiel, la manie et la fu-
reur? 278
QUESTION XLVII.
Des causes de la colère et de ses remèdes.
Article I. La colère a-t-elle toujours pour motif une action faite contre
son sujet? 281
Article IL Le manque d'estime ou le mépris est-il le seul motif de la
colère? 283
Article III. Le mérite du sujet est-il une cause de la colère? 286
Article ïV. La bassesse de l'agresseur est-elle une cause de la colère? 289
QUESTION XLVIII.
Des effets de la colère.
Article L La colère cause-t-elle la joie? 29^
Abticle il La colère cause-t-elle la ferveur et l'inflammation du cœur?
^
Dïï CI>WJlèME VOLUME. 71 5
Article ITl. La colère gône-t-elle l'usage de la raison? 297
Article IV. La colère cause-t-elle la taciturnité? 299
TRAITE DEn HABITUDES, DES VERTUS
ET DES vices;
QUESTION XLIX.
Des habitudes en général, et d'abord de leur nature.
Article L L'habitude est-elle une qualité? 303
Article IL L'habitude est-elle une espèce déterminée de la qualité? 30ô
Article III. L'habitude implique-t-elle rapport à l'acte? 313
Article IV. Est-il nécessaire qu'il y ait des habitudes? 316
QUESTION L.
Du sujet des habitudes.
Article L Y a-t-il des habitudes dans le corps? 319
Article IL Les habitudes sont-elles dans l'essence ou dans les facultés
de l'ame? 323
Article IÏI. Peut-il y avoir des habitudes dans la partie sensitive de
rame? 325
Article IV. Y a-t-il des habitudes dans l'intelligence? 328
Article V. Y a-t-il des habitudes dans la volonté? 332
Article VI. Les anges ont-ils des habitudes? 334
QUESTION LI.
Des causes qui produisent les habitudes.
Article L Y a-t-il des habitudes produites par la nature? 337
Article IL Y a-t-il des habitudes produites par les actes? 342
Article IlI. Y a-t-il des habitudes produites par un seul acte? 344
RTiCLE IV. Y a-t-il des habitudes infuses par la grâce? 3i-fi
QUESTION LU.
De l'augmentation des habitudes.
ARTICLE I. Les habitudes peuvent-elles augmenter? 349
i ETiCLE IL Les habitudes augmentent-el'cs par addition? 355
i aiiCLE IIL Tout acte augmente-t-il l'habitude? 358
QUESTION LUI.
De la destruction et de la diminution des habitudes.
Article I. Les habitudes peuvent-elles être détruites? 36(
Article IL Les habitudes peuvent-elles être diminuées? o64
Article IIL Les habitudes sont-elles détruites ou diminuées par la cessa-
tion des actes? 36Ô
Ilb TABLE DES MATIÈRES
QUESTION LIV.
De la distinction des habitudes.
Article I. Plusieurs habitudes peuvent-elles être dans une seule puis-
sance? 369
Article H. Les habitudes se distinguent-elles d'après leurs objets? 373
Article III. Les habitudes se distmguent-elles d'après le bien et le mal? 37j
Article IV. Une habitude est-elle composée de plusieurs autres? 378
QUESTION LY.
Des vertus considérées dans leur essence*
Article I. La vertu humaine est-elle une habitude? 3S?
Article II. La vertu humaine est-elle une habitude opérative? 383
Article III. La vertu humaine est-elle une bonne habitude? 3S0
Article IV. Peut-on définir la vertu une bonne qualité de Tesprit, par la-
quelle on vit droitement, dont personne n'abuse et que Dieu opère en
nous sans nous ? 38S
QUESTION LVI.
Du sujet de la vertu*
Article I. Lavertu est-elle dans la puissance de l'ame comme dans son sujet? 3^2
Article II. La même vertu peut-elle être dans plusieurs puissances? 304
Article III. L'intellect peut-il être le sujet de la vertu? 396
Article IV. La puissance irascible et la puissance concupiscible sont-elles
le sujet de la vertu? 399
Article V. Les facultés sensitives de la perfection intérieure sont-elles le
sujet de la vertu? 402
Article VL La volonté est-elle le sujet de la vertu? 405
QUESTION LVII.
De la distinction des vertus intellectuelles.
Article I. Les habitudes spéculatives sont-elles des vertus? 408
Article II. Y a-t-il trois habitudes intellectuelles : la sagesse, la science
et l'intelligence? 4U
Article 111. L'art, considéré comme habitude, est-il une vertu? 414
Article IV. La prudence est-elle une vertu distincte de l'art? 417
Article V. La prudence est-elle une vertu nécessaire à Thorame? 420
Article VI. La délibération , le discernement et la résolution sont-ils des
vertus jointes à la prudence ? 423
QUESTION LVIII.
De la distinction des vertus morales d'avec les vertus intellectuelles*
Article I. Toutes les vertus sont-elles morales? 427
Article II. Les vertus morales se distinguent-elles des vertus intellec-
tuelles? 429
DU CIN'UUIÈME Vô^iU.ME. 717
Article 111. La distinction des vertus intellectuelles et des vertas morales
divise-t-elle suffisamment la vertu? 432
AuTiCLE IV. La vertu morale pout-elle exister sans la vertu intellectuelle? 435
Article V. La vertu intellectuelle peut-elle exister sans la vertu morale? 433
QUESTION LIX.
De la distinction des vertus morales d'après leurs rapports avec les passions*
Article L La vertu morale est- elle une passion? 441
Article IL La vertu morale peut-elle exister avec la passion? 443
Article IIL La vertu morale peut-elle exister avec la tristesse? 447
Article IV. Toutes les vertus morales ont-elles pour but de gouverner les
passions-? 450
Article Y. La vertu morale peut-elle être sans passion? 432
QUESTION LX.
De la distinction des vertus morales entre elles.
Article L N'y a-t-il qu'une seule vertu morale? 454
Article II. Les vertus morales qui dirigent les actions se distinguent-elles
de celles qui ont les passions pour objet? 457
Article IIL Lne seule vertu morale dirige-t-elle toutes les actions? 439
Article IV. Plusieurs vertus morales dirigent-elles les diverses passions? 462
Article V. Les vertus morales se distinguent-elles d'après les objets des
passions ? 464
QUESTION LXI.
Des vertus cardinales.
Article I. Les vertus morales doivent-elles être appelées vertus cardi-
nales ou principales? 470
Article II. Y a-t-il quatre vertus cardinales ou principales? 472
Article III. Y a-t-il d'autres vertus qui méritent d'être appelées princi-
pales à plus juste titre que la prudence, la justice, la tempérance et
la force? 47S
Article IV. Les vertus cardinales sont- elles distinctes les unes des
autres? 477
Article Y. Peut-on diviser les vertus cardinales en vertus civiles, en
vertus purifiantes, en vertus de Famé purifiée et en vertus exem-
plaires? 481
QUESTION LXII.
Des vertus théologales.
Article I. Y a-t-il des vertus théologales? 486
Article IL Les vertus théologales se distinguent-elles des vertus intellec-
tuelles et des vertus morales? 488
Article IIL La foi, l'espérance et la charité sont-elles des vertus théolo-
gales? 490
Article IV. La foi précède-t-elle Tespérance, et l'espérance la charité? 493
'*° TABLE DES MATIÈRES
QFFSTION LXIII.
De la cause de la vertu.
Article I. La vertu nous est-elle donnée par la nature? 495
Article II. Les vertus peuvent-elles être produites par la coutume des actes? 499
Article IIL Certaines vertus morales sont-elles données à rhorame par
infusion divine?
Article IV. Les vertus acquises par la coutume des actes sont-elles d'une
autre espèce que les vertus infuses? 505
QUESTION LXIV.
Du milieu des vertus.
Article I. Les vertus morales sont-elles dans un milieu? 508
Article H. Le milieu des vertus morales est-il le milieu des choses ou le
miheu de la raison? v. .
Article III. Les vertus intellectuelles sont-elles dans un milieu? 513
Article IV. Les vertus théologales sont-elles dans un milieu? 516
QUESTION LXV.
De la connexion des vertus.
Article I. Les vertus morales sont-elles unies les unes aux autres? 519
Article II. Les vertus morales peuvent-elles être sans la charité? ::u
Article III. La charité peut-elle être sans les autres vertus infuses? 527
Article IV. La foi et respérance peuvent-elles être sans la charité? 530
Article V. La charité peut-elle être sans la foi et sans l'espérance? 533
QUESTION LXVI.
De l'égalité des vertus.
Article I. La vertu peut-elle être plus grande ou plus petite? 536
Article II. Toutes les vertus sont-elles égales dans le même homme? 540
Article III. Les vertus morales Temportent-elles sur les vertus intellec-
tuelles? M/X
Article IV. La justice est-elle la principale des vertus morales? 547
Article V. La sagesse est-elle la plus grande des vertus intellectuelles? 550
Article VI. La charité est-elle la plus grande des vertus théologales? 553
QUESTION LXVII.
De la durée des vertus après cette vie.
Article I. Les vertus morales demeurent-elles après cette vie? 557
Article II. Les vertus intellectuelles demeurent-elles après cette vie? 560
Article 111. La foi demeure-t-elle après cette vie? 563
Article IV. L'espérance demeure-t-elle après la mort, dans l'état de
gloire? gg7
Article V. Reste-t-il quelque chose de la foi ou de l'espérance dans la vie
de la gloire? 570
article VL La charité demeure-t-elle après ^-^^^u»- vie dans la gloire? 57^
110 CINQCIÊirE VOLUME. 719
QUESTION LXVIII.
Des dons du Saint - Esprit.
Article I. Les dons du Saint-Esprit diffèrent-ils des vertus? 577
Af^t^cle II. Les dons sont-ils nécessaires au salut? 583
Article III. Les dons du Saint-Esprit sont-ils des habitudes? 586
Article IV. Les dons du Saint-Esprit sont-ils convenablement énumérés
dans ces mots : la sagesse, l'intelligence, le conseil, la force, la
science, la piété et la crainte de Dieu? 588
Article V. Les dons du Saint-Esprit sont-ils unis les uns aux autres? 592L
Article VI. Les dons du Saint-Esprit demeurent-ils dans la céleste pa*
trie? 595
Article VII. Les dons suivent-ils l'ordre de leur dignité dans cette énu-
mératiou : la sagesse, Tintelligence, le conseil, la force, la scienc4i, la
piété et la crainte de Dieu? 598
Article VIII. Les vertus méritent-elles la préférence sur les dons? 602
QUESTION LXIX.
Des béatitudes.
Article I. Les béatitudes se distinguent-elles des vertus et des dons? 605
Article II. Les récompenses des béatitudes appartiennent-elles à cette
vie? 608
Article III. Les béatitudes sont-elles convenablement énumérées dans
saint iMatthieu? M2
Article IV. Les récompenses des béatitudes sont-elles convenablement
énumérées dans saint Matthieu? 618
QUESTION LXX.
Ses fruits du Saint-Esprit*
Article I. Les fruits du Saint-Esprit sont-ils des actes? 622
Auticle II. Les fruits du Saint-Esprit diffèrent-ils des béatitudes? 62S
Article III. Les fruits du Saint-Esprit sont-ils convenablement énumérés
par saint Paul? 627
Article IV. Les fruits du Saint-Esprit sont-ils contraires aux œuvres de
la chair? 638;
QUESTION LXXL
Des vices et des péchés considérés en eux-mêmes.
Article I. Le vice est-il contraire à la vertu? 635
Article II. Le vice est-il contre la nature? 63?
Article lil. Le vice renferme-t-il plus de malice que l'acte vicieux? 641
Article IV. Le péché peut -il exister avec la vertu? 643
Article V. Tout péché renferme-t-il un acte? 646
Article VI. Peut-on définir le péché : une parole, une action ou un désir
contre la loi éternoUe? 649
720 TAiiiF nr^ Mviiènr^ nr ri\nrTÊ>fF volume.
QI'ESTION LXXIL
De la diitinctioD de» p^-ché«.
Article I. Les péchés se distiuguent-ils spéciliquement d*après leur» oï>«
AaiicLt 11. Les péchés de l'esprit se distinguent-ils des péchés de la chair? Htî
AuricLB lli. Les péchés se distingueut-ils spécifiquenjcnt d'après leurs
causes? 650
Akticlb ÎV. Les péchés se distinguent-ils en ptclié coutie Dieu, en péché
contre sui-inéme et en péché contre le prochain? 602
Article V. Le péché véniel se distingue-t-il spéciiiqueraent, par la peine,
du péché mortel? 665
Article VI. Le jiéché de commission se distingue-t-il spéciliquement du
péché d'omission? 669
Article VIL Les péchés se distinguent-ils en péché du cœur, en péché
de la bouche et en péché de l'œuvre? 672
Article VIII. Les péchés se distingue nt-ils spéciliquement par l'excès et le
d.'faut? 67
Article IX. Les péchés se distinguent-ils spécifiquement par les circon-
stances? ^n"?
QUESTION LXXIIL
Des rapports des péchés entre eux.
Article !. Tous les péchés sont-ils unis les uns aux autres! t-^
Article II. Tous les péchés sont-ils égaux? 683
Article III. Les péchés dilfèrent-ils de gravité d'après leurs objets? CSG
Article IV. Les péchés ditlerent-ils de gravité d'après les vertus aux-
quelles ils sont contraires? 688
Article V. Les péchés de la chair impliquent-ils moins de culpabilité que
les péchés de l'esprit? 691
Article VI. Les péchés diffèrent-ils de gravité d'après leur cause? 604
Arucle vu. Les circonstances aggraveut-elles le péché? 697
Article VIII. La gravité du péché s'augmente-t-elle en proportion du
dommage causé? 609
Article IX. Le péché s'aggrave-t-il par la condition de la personne
contre laquelle il est commis? "îO-i
Article X. Le péché s'aggrave-t-il par la gra ndeur de la personne qui le
commet? "^^
FUi DE LA TABLE DES .'UATILBES OU aNQLlKUE VOLUMBo
Typ. et Ui'.i. A. C^-AVLL» o^', rac ParraliS-PoivîOûaière, Tùris.
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